Voyage à la Sainte-Baume : (extrait des Promenades aux environs de Toulon) / par Niderlinder

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impr. de Vve Baume (Toulon). 1855. Saint-Maximin-la-Sainte-Baume (Var) -- Descriptions et voyages. 1 vol. (76 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1855
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VOYAGE
A tA
SAINTE-BAUME
VOYAGE
A LA
SAINTE BAUME
(luirait des Promenades aux environs de Toulon.)
l'AR
TOULON
IMPRIMERIE VEUVE BAUML
1855
i.
INTRODUCTION.
Une grande une immense désillusion attend le vo-
yageur du nord de la France qui a entendu les méri-
dionaux parler avec amour et enthousiasme de leur
belle et poétique Provence, et qui se borne à visiter
Marseille et Toulon. Le chemin de fer qui conduit à la
première de ces deux villes traverse presque constam-
ment de vastes plaines dépouillées de toute espèce de
végétation, où l'œil n'aperçoit que des cailloux et de
loin en loin quelques monticules de sable couronnés
parfois par de maigres tamaris, dont l'isolement fait en-
core mieux ressortir l'affreuse stérilité de cet immense
désert. La route qui mène de Marseille à Toulon est
aussi d'une désolante monotonie. Les arbres et les
champs qui la bordent, sont comme ensevelis sous un
linceul de poussière que les raflàles du mistral soute-
vent en nuages compactes sous les pieds des chevaux.
I Cette poussière non seulement dérobe à la vue les ob-
jets environnants, mais pénétrant dans l'intérieur des
voitures, elle détériore les vêtements et s'introduit dans
les yeux, la bouche et les narines de sorte qu'on ar-
rive à Toulon les yeux rougis, la gorge en feu, à moi-
tié asphyxié, et maugréant contre de pareilles routes
et la nécessité ou la fantaisie qui en a fait affronter les
i inconvénients.
Si i'étr^pger s'aventure hors de Marseille dans une
̃>
promenade champêtre son désenchantement est plus
complet encore. Obligé de marcher presque constam-
ment dans des chemins étouffants et poudreux s'il en
fut, qui s'allongent indéfiniment entre des murs calcinés
par le soleil n'apercevant de tous côtés que des mon-
tagnes grisâtres qui seraient totalement dépourvues
de végétation n'était çà et là quelques bouquets de
pins rabougris et de chènes-kermès ou quelques oli-
viers tout blancs de poussière, fatigué par la chaleur
du sol et par l'ardeur du soleil, il rentrera bientôt, et
classera désormais la belle Provence au nombre de ces
mmenses mystifications que les voyageurs sont quel-
quefois exposés à subir.
Les mêmes impressions se reproduisent si l'on visi-
te les environs de Tonton car là comme à Marseille
la campagne disparatt presque en entier sous les bâ-
tisses. Le propriétaire de quelques armes de terre ne se
croira entièremeut chez lui que lorsqu'il aura clos sa
propriété de murs blanchis à la chaux hauts de deux
à trois mètres et dont la crête garnie de débris de
bouteilles augmente encore les inconvénients par l'ac-
tion des rayons solaires que ces verres réfléchissent et
multiplient. Quand donc les habitants de Marseille et
de Toulon comprendront-ils la supériorité des clôtures
végétales qui rempliraient mieux leur but (celui d'em-
pêcher les incursions des voleurs) car quelques mor-
ceaux de verre arrachés d'une muraille où ils ne peu-
vent jamais être scellés bien solidement livrent passage
à un malfaiteur au bout de deux minutes, tandis qu'n-
ne haie vive haute de quatre à cinq pieds et large de trois
est infranchissable ? D'ailleurs ces haies leur procure-
raient l'ombre qui leur fait totalement défaut aujour-
o
(1 hui car j'ai vu des gens qui vont passrr le dimanche
à ce qu'ils appellent la campagne, être obligés pour en
avoir de tourner avec le soleil autour d'un méchant
cabanou de quelques pieds carrés. D'un autre côté crs
clôtures sont beaucoup moins chères et possèdent le pré-
cieux avantage de ne pas masquer entièrement la vue des
environs, en même temps qu'elles purifient l'air par
leurs émanations suaves. Fasse le ciel que messieurs
les propriétaires comprennent cela un jour 1 Ils y ga-
gneront ainsi que la réputation de leur pays.
Cette impression qui saisit tous les voyageurs à leur
arrivée à Marseille ou à Toulon 'ne s'affaiblit même
pas à la vue de la ravissante et si pittoresque campa-
gne d'Hyères. Ou la regarde comme une heureuse
exception, comme un eden créé par le caprice de la
nature au sein d'une contrée aride et calcinée par le
soleil, et l'on en conserve le souvenir comme celui que
ferait naître une fraîche oasis au milieu des sables
brûlants de l'Afrique, voilà tout.
Si l'on a bien compris quel dégoût suit inévitable-
ment les premières promenades autour de Toulon
on concevra facilement que la plus grande partie des
voyageurs quittent cette ville sans connaître les beau-
| tés naturelles et pourtant si nombreuses de son terri-
toire. Mais ce qui paraîtra étrange et ce qui m'a tou-
jours surpris, c'est que la plupart des habitants ne les
connaissent pas ou ne les connaissent que par ou!-dire.
Parlez-leur de la riante vallée des Moulières de celle
du Revest. du curieux phénomène qu'offre celle de
I Dardenne il semblera à leur air étonné que vous leur
parlez des environs de Rome ou de Jérusalem. Ce se-
rait bien autre chose si vous leur parliez de Coudon
4
que si peu ont gravi de la Chartreuse de Montrieux
de la S"-Banme etc. etc. Tous ou presque tous ré-
pètent des plaisanteries traditionnelles sur les Six-Four-
niens qui sont pour eux ce que sont les gens des Mar-
tigues pour les Phocéens de Marseille et ce qu'étaient
les habitants de la Béotie pour les Athéniens rieurs
et légers mais combien peu parmi eut ont jamais
essayé de gravir jusqu'au sommet de ces ruines gigan-
tesques, combien peu connaissent cette ratissage égli-
se de Six -Fours véritable bijou que nous a légué le
moyen-âge et qui est un des monuments les mieux
conservés de l'architecture romane 1 D'oii provient
cette indifférence? Je l'ignore. Toujours est-il qu'elle
existe et que ce sont en général les étrangers résidant
à Toulon, qui en connaissent le mieux les environs et
y guident les autres étrangers et même les habitants.
Quelques-unes des ligues qui précèdent feront peut-
être condure à ceux qui liront ceci qu'à mes yeux la
réputation de la Provence et* usurpée. Je proteste d'a-
vaaee interprcttlioir^lr mm paro-
les car je crois que la Provence est bien telle qu'on
l'a surnommée, c'est-à-dire belle et poétiqua. N'est-
elle pas belle en effet cette terre qu'un soleil toujours
radieux fècoode que de nombreux cours d'eau arro-
sent et fertilisent, cette terre et le myrte, le laurier-
rose, l'oranger le grenadier le dattier, le jujubier
croissent en pleine terre où tous les fraits ont la par-
fum que Ton demanderait en vain aux fruits mûris sons
les climats brumeux du Nord, aette terre qui offre aux
yeux de ceux qui la parcourent, ici des vallées tantôt
pittoresques et aboutissaut a des prairies verdoyan-
tes, tantôt majestueusement sauvages et se terminant
̃')
fiai- des gorges sombres et étroites plus loin de vastes
plaines couvertes de vignes et d'oliviers ou d'immenses
<t presque impénétrables forêt, etc., etc. ? N'est-elle
pas poétique cette terre où la langue elle-méme est une
poésie où tout enfant nait poète où tout dispose l'A-
me à la rêverie depuis ce ciel d'un bleu splendide jus-
qu'à cette mélancolique Méditerranée Oui, la Pro-
vence est une terre privilégiés, et la douceur du cli-
mat la limpidité du eiel la sérénité de l'air la fé-
condité du sol la variété des produits la langue riche
et sonore, la grandeur et l'importance des souvenirs
¡ historiques; n'y laissent rien à envier aux plages les
plus fortunées de l'Italie. Aussi, bien que je ne sois
qu'un de ses enfants d'adoption j'éprouve pour elle
une admiration enthousiaste et j'ai toujours regretté
qu'il n'existât aucun livre qui pût servir de guide dans
la partie que nous habitons car Toulon, est, sous <;e
rapport, bien moins favorisé que ne le sont Marseille
Arles Avignon, où des ouvrages spéciaux dirigent
les recherches des explorateurs. Nous possédons il
est vrai, sur la ville et le port un ouvrage dû à la
plume élégante et facile de M. Henry. Ce livre est rem-
pli de détails intéressants de remarques sagaces,
d'aperçus lumineux et de documents précieux qui
prouvent la profonde érudition de son auteur mais il
est regrettable que celui-ci se soit borné à une tâche
aussi circonscrite d'autant plus que mieux que tout
autre peut-être il était apte à étendre dans un vaste ra-
yon ses savantes investigations.
C'est pour essayer de combler cette lacune que j'ai
écrit quelques pages sur des promenades aux alentours
de Toulon, considérés surtout au point de vue bola-
6
nique. Je n'ai pas la prétention d'être toujours resté à
la hauteurd'une tache trop lourde, peut-être, pour mes
faible forces et je réclame l'indulgence des lecteurs
pour un travail que je sais moi-même être très impar-
fait mais qaand je n'aurais fait que donner l'idée à
quelqa'un plus habite et plus expérimenté que moi de
traiter les mimes matières d'une façon plus complète
je me regarderais comme suffisamment récompensé de
mes efforts; car je n'ai d'autre but que celui d'être
utile.
PROMENADES
AUX ENVIRONS DE TOULON.
i
PREMIÈRE PROMENADE.
SICAES ET LA SAIITE-BAUIE.
Un heureux hasard m'a mis en rapport avec un de
̃ ces intrépides chercheurs que rien n'arrête ni ne dé-
courage etqui, après un séjour de deux ans dans notre
/'ville en connaît les environs de manière à pouvoir es
S citer tons lesendroits agréables, curieux ou intéressants
par leurs beautés naturelles ou par les souvenirs qui
{ s'y rattachent. Portraitiste distingué et paysagiste ha-
i bile M. B" est de plus'savant archéologue et géo-
p logue passionné. Son grand savoir qu'il dissimule par
S modestie avec ceux qu'il ne connaît guère, son érudi-
lion sa ,ailé inépuisable qui lui permet de passer
f| constamment du grave au doux du plaisant au
sévère font qu'une exploration entreprise avec lui de-
S vient une véritable partie de plaisir. Aussi ai-je accepté
H avec empressement la proposition qu'il me fit dans les
1 premiers jours de juin de l'accompagner la S"-
Baume où il allait en excursion avec deux de ses amis.
Son offre me fut d'ailleurs d'autant plus agréable, que
s
'était seulemeut le manque de guide qui m'avait jus-
qu'alors empéché de visiter ce lieu remarquabie, dont
les géologues et les botanistes surtout parlent avec un
véritable enthousiasme.
La S'Baume ( en provençal Baourno grotte ca-
verne,) est une grotte célèbre par le séjour que S"-Ma-
deleine y fit après sa conversion suivant une tradi-
tion populaire. On y célèbre chaque anuée deux fêtes,
la première le lundi de la Pentecôte la seconde le
jour de la S'Madeleine, qui y attirent Tune et l'au-
tre une grande affluence de pèlerins et de curieux.
Trois routes conduisent de Toulon à la S"-Baume.
La première qui est la seule entièrement carrossable,
passe par Solliès Belgentier La Roque-Brussaue
S'-Maximin et Nans; la deuxième passe par OUioules,
le Beausset et la caserne de la Gendarmerie située à
peu près à mi-chemin de ce dernier village à Cuges on
quitte en cet endroit la grande route de Marseille et l'on
va à pied jusqu'à la S"-Baume par un chemin de
charrette qui conduit également à Signes la troisième
passe par la route du Broussau qu'on laisse à gauche
lorsqu'on est arrivé au sommet de la tête de vallée qui
domine le village des Pomets, et l'on arrive à la S"-
Baume par un sentier qui parcourt daus toute son éten-
due la pittoresque vallée d'Orvès.
Ceux qui craignent la fatigue corporelle prennent
de préférence la première de ces routes nous qui som-
mes jeunes et bons marcheurs, nous choisissons la der-
nière. D'ailleurs nous avouons n'avoir jamais compris
que l'on puisse, pour un voyage de plaisir, s'entasser
dans une diligence. D'abord ces sortes de véhicules ne
sont généralement pas bons, et l'on y est toujours ex-
9
I posé à des cahots d'autant plus fatigants que le peu
| d'espace y condamne à l'immobilité la plus complète.
D'autre part la chaleur transforme bientôt chaque
compartiment en une véritable étuve, malgré l'insufli-
| sant courant d'air formé par les deux portières. Que
l'ou joigne à cela une poussière étouffante l'odeur
qu'exhalent parfois certains voisins, l'ennui provoqué
par la conversation des villageois qui composent tou-
jours la majorité du personnel des voitures publiques
eut qui causent entr'eux de bestiaux et d'engrais, et ]'en
aura une faible idée des inconvénients de ces odieuses
boites de sapin qui ont été créées, je crois,pour le mar-
lyre des voyageurs.
Voyager à pied au contraire, c'est vivre dans la
I plus large acception du mot. Gravir les montagnes,
1 escalader les rochers, remplir ses poumons d'un air
| par et généreux, sentir le sang affluer vers son cœur
et circuler plus riche et plus actif dans ses veines, as-
j pirer l'odeur balsamique des plantes que la main libé-
j| raie du créateur a semées sur les hauts lieux avec une
if fastueuse prodigalité écouter le chant des oiseaux et
le bruit vague et mystérieux qui sort des profondeurs
des bois, récréer sa vue par des horizons toujours va-
riés et toujours nouveaux, butiner çà et là des fleurs
1 comme les papillons dont les ailes diaprées miroitent au
S soleil se reposer sur l'herbe parfumée avec les arbres
I pour abri et le ciel pour dôme jouir en un mot de la
| nature entière, n'est-ce pas là la meilleure façon de vo-
j Je ne sais si tout le monde est comme moi, mais ce
n'est qu'en voyageant à pied, seul ou en compagnie de
quelques amis, que je jouis véritablement de moi-mé-
10
me. Alors, et seulement alors, ma position humble et
parfois précaire ne m'inspire aucun souci. L'éloigne-
ment des hommcs, l'absence de la contrainte imposée
par les habitudes sociales dégagent pour ainsi dire
mon âme 5ton esprit plane au-dessus des êtres de la
création et des évènements de ce monde pour les choi-
sir, les combiner et les modifier à mon gré. Dieu sait
alors quels châteaux en Espagne je bâtis! 1 II n'est pas
de position superbe à laquelle je n'aspire, pas de bril-
lante fortune dont je ne me croie digne 1 Et quelle
profusion d'incidents inouïs je sème comme de capri-
cieuses arabesques sur chacune des fantaisies de mon
cerveau Chose étrange même, si la voix d'un impor-
tun ou d'un ami vient faire écrouler l'échafaudage de
mes douces chimères je m'empresse de le relever dès
que rien ne me distrait plus de ce travail intérieur 1
Au surplus le voyage à pied est le seul praticable
pour l'homme qui veut s'instruire et prendre pour
ainsi dire la nature sur le fait. C'est à ce mode de vo-
yager que les philosophes, les poètes et les artistes de
tous les temps et de tous les pays ont do leurs plus
belles pages et leurs plus sublimes inspirations c'est
à lui que nous devons les nombreuses découvertes de
tout genre dont les naturalistes ont enrichi la science;
c'est grâce à lui enfin que les archéologues ont pu par
de patientes et pénibles recherches reconstruire l'his-
toire des siècles passés.
Après nous être concertés la veille et pris nos der-
nières dispositions nous partimes de Toulon le 4
juin à quatre heures du matin. Nous traversâmes le.
faubourg S'-Roch et nous nous dirigeâmes vers la ri-
vière du Las que nous franchimes, grâce aux basses
il
eaux à quelques mètres on amont du pont de Jonquet.
Un des nombreux chemins qui sillonnent le territoire,
) nous conduisit à celui qui mène au hameau du Brous-
y san. Ce chemin taillé dans le roc s'élève par des pen-
tes très raides jusqu'au pied de la montagne du Bait-
gtle-qtiatre-keures située au nord de Toulon, et le cô-
toie dans presque toute sa longueur. Aussi est-il en
beaucoup d'endroits d'un trajet très périlleux pour les
charrette, à cause des nombreuses crevasses que les
aux torrentielles laissent à découvert entre les ro-
chers. Arrivés à peu près au point le plus élevé de la
.jroute,Dous nous retournâmes pour saluer une dernière
Jfois la ville qui apparaissait à nos pieds demi ensevelie
dans les brumes légères du matin et nous nous eufon-
âmes dans une al!ée naturelle dont les arbres nous
britaient contre les rayons déjà ardents du soleil mal-
gré l'haure peu avancée. De nombreuses touffes de
v\iolettes (viola caninaj, d'anémones (anémone pal-
.pnata) et de pâquerettes ( bellis sylvestris ) en-
tremêlées de quelques ophrys porte-abeille (ophrys
se montraient çà et là. J'y joignis quelques
̃ifehantillons de sanicle (sanicula europœaj d'une
are grandeur.
Nous jetâmes en passant un regard sur le hameau des
omets bâti à 400 mètres au-dessous de nous sur le
Jïlanc du coteau et nous pénétrâmes après une heure
e marche environ à l'entrée d'une gorge formée, dès
-|k» naissance, à gauche par le Bau-ie-quatre-heures,
«jt droite par le prolongemrnt de la montagne de Caou-
ès, et qui, d'abord très étroite, s'élargit par de-
grés et unit par former la pittoresque vallée connue
fans le pays sous le nom de \allée d'Otvès. Quelques
Il-
jonfs nous décélèrent la présence d'uue source dont
les eaux claires et limpides s'échappent d'un réser-
voir circulaire de trois à quatre pieds de diamètre et
se perdent sous un tapis de plantes aquatiques. Nous
nous assimes sur ses bords pour prendre notre pre-
mier repas.
A quelques pas de la seurce s'élèvent les ruines
d'une plâtrière, (en patoisgipièro). Tout en mangeant
je me levai pour les visiter. Les parois des galeries en-
core existantes sont tapissées de lierre {hedero, helix)
et de capillaires d'espèces différentes (adianthum
nigrum ad. capillus-venetis et ad. fragrans.)
J'y récoltai aussi quelques échantillons du Linum
narbonense dont une variété à fleurs blanches portant
un onglet violet à chaque pétale formait un cbarmant
contraste avec le bleu foncé de la corolle des autres
plantps.de la nifme espèce.
M, B* ne fit remarquer le plateau basaltique des
Aiguiers qui s'étend à l'ouest depuis Evenos sur une
longueur de près de deux lieues et dont nous aurons
à nous entretenir plus tard ainsi que des montagnes
déjà citées.
En ce moment nous fûmes témoins d'un phénomène
météorologique assez curieux. De minces couches de
stralus, dilatées par la chaleur solaire, s'éleva;pnt du
fond des vallées inférieures et de la surface de la mer.
et,, chassées par un léger vent de sud-est, se combi-
naient avec les masses de cumulua amoncelées sur le
sommet de Caoumès en donnant lieu au nuage nom-
mé cumulo~stralu$. Un instant stationnaires nous
les vîmes bientôt redescendre jusqu'au point où nous
étions et remplir la vallée en nous enveloppant de tou-
13
tés paris. Ainsi perdus dans les nuées nous devions res-
sembler à des personnages ossianiques mais cela nous
touchait peu car nous craignions l'arrivée du terrible
nimbus qui porte l'orage dans ses 8ancs noirs et
sillonnés d'éclairs, et dont le cumul()-stratus est d'or-
dinaire l'avant-coureur. Heureusement nos craintes ne
se réalisèrent pas et après quelques minutes d'une at-
tente un peu anxieuse nous[eûmes la satisfaction de
voir disparaître par delà la montagne {d'Evenos ces
malencontreux nuages. Ils furent suivis seulement d'u-
ne légère pluie dont nous primes gâtaient notre parti
et qui disparut à son tour pour faire place à un soleil
éclatant.
Nous nous remîmes en route à travers la vallée
d'Orvès qui comme un gigantesque serpent, déroule
ses nombreux replis entre les croupes des collines qui
concourent à la former. Ces collines ainsi que toutes
les montagnes de la Provence, à l'exception des Mau-
res, appartiennent à la région des terrains calcaires
crétacés et tertiaires. Nous y avons remarqué de nom-
breux blocs de pierres madréporiques où les divisions
primitives des polypes qui les ont formées dans les pre-
miers, âges de notre globe, sont parfaitement recon-
naissables.
Nous découvrimes aussi plusieurs zones de terrain
couvertes de blocs calcaires énormes séparés les uns
des autres par des intervalles plus ou moins grands et
placés debout, cequi les fait ressembler à des men-hirs
ou peulvens. Os blocs qui font corps avec le roc qui
les supporte, sont dus à de nombreux règagis.
Le mot provençal règagi nous paraît dériver de rè-
fjo raie fenle ). On désigne sous ce nom les cavités
a
remarquables que l'on rencontre souvent sur les mon-
tagnes calcaires de la Provence et qui proviennent de
différentes causes, au nombre desquelles il faut ranger
en première ligne le passage ou le séjour prolongé des
eaux pluviales dans des fissures préexistantes. Ces
eaux en se retirant entrainent la terre qui remplissait
les intervalles et laissent à nu les bloes dans l'attitude
dont je viens de parler. La zone de règagis la plus re-
marquable des environs de Toulon est celle des Oli-
vières près le Revest. L'intérieur de ces regagis est
souvent rempli par des herbes des arbustes et quel-
quefois même par des arbres. C'est ainsi qu'au fond
d'un de ceux dont je viens de parler, croissait un ceri-
sier de 2 à 3 mètres de hauteur dont la cime dépas-
sait à peine le niveau du soi, et sur lequel nous cueilli-
mes quelques cerises aigres et de petite dimension.
Cependant nous continuions d'avancer, tantôt réunis
et causant de nos découvertes, tantôt isolés et nous
livrant chacun à notre inclination particulière. Ainsi
pendant que nos compagnons prenaient des notes ou
croquaient quelque point de vue M. B* faisait sau-
ter avec son marteau d'acier des fragments de roches
qui prenaient place dans son havre-sac et moi je con-
tinuais à remplir ma boite d'herborisations. C'est ainsi
que je cueillis le spirœ filipendula, le catananche
ccerulea l'asphodelus spicatus le campanula
persicœfolia le potentilla hirta, le stellaria gra-
minea, le veronica chamœdrys le cerastium stric-
tum l'achidlea tomentosa, etc. etc.
Depuis longtemps déjà nous n'apercevions plus de
traces de culture, lorsque vers midi nous rencontrâmes
([uniques maigres champs de ble où le bleuet (centanrea
cyanus), la nielle (lychnis githago) et le miroir de
Vénus (prismatocarpus spéculum) croissaient en
abondance. Cela nous fit présumer que nous appro-
chions d'une habitation. En effet nous aperçûmes
quelque distance, une grande ferme qu'on nous a dit
être appelée la Daumasse et plus près de nous,
un ménage nommé lou pous d'avé ( le puits du trou-
peau ). Il s'y trouve en effet un puits ombragé de quel-
ques arbres, où nous nous désaltérâmes à longs traits.
Nous nous mimes ensuite à la recherche du berger qui
gardait non loin de là un troupeau-de brebis dont nous
entendions sonner les clochettes. Nous trouvâmes un
grand gaillard au visage rose et frais comme celui
d'une jeune fille qui nous regarda d'abord un peu de
travers, grâce à nos costumes hétéroclites, et qui
consentit enfin après bien des hésitations et après que
nous lui eûmes dit qui nous étions et où nous allions, à
nous remettre moyennant un prix raisonnable quel-
ques jattes de lait frais que nous savourâmes avec appé-
tit. Après quoi nous étalâmes nos provisions et procé-
dâmes consciencieusement à la restauration de notre
estomac par un repas confortable.
Nous passâmes ensuite une heure délicieuse à nous
reposer d'avance, selon la spirituelle expression de
M. B* mollement couchés sur la terrasse placée
devant la maison au pied de quelques mûriers de la
Chine qui étendaient sur nous leur ombre bienfaisante.
De nombreux essaims d'abeilles qui bourdonnaient au-
tour des romarins et des énothères en fleurs la brise
qui sortait toute parfumée de la forêt et qui agitait
doucement la cime des arbres, de rares hirondelles
rasant le sol d'une aile rapide et jetant dans l'espace
16
quelques fusées de son, troublaient seuls le profond
silence qui régnait autour de nous. A notre -droite un
bouquet de pins pignons (pinus pineaj mariaient gra-
cieusement leurs branches et se détachaient par le ton
foncé de leur feuillage sur le vert tendre des autres
végétaux qui les entouraient. De légers nuages blancs
teintés de rose s'élevaient dans l'azur du ciel aa des-
sus du sommet de Caoumès dont la masse sombre et
grisâtre servait comme de repoussoir au riant tableau
que nous avions sous les yeux. M. B* qui, comme
tous les vrais artistes n'est animé d'aucun sentiment
de jalousie contre ceux qui cultivent le même art que
lui regrettait que l'éminent artiste si chéri des Tou-
lonnais et dont le crayon habile reproduit avec tant de
vérité les scènes de la nature, j'ai déjà nommé Cour-
douan, ne fut pas avec nous. ( Je dis Courdouan
comme on dit Raphaël, Michel-Ange, Le Poussin
Delacroix, Ingres Horace-Veraet David, etc.) S'il
était ici, nous disait M. fi* Toutou posséderait
bientôt un chef-d'œuvre de plus.
II était près de deux heures lorsque nous nous re-
mîmes en route. Le chemin nous conduisit tout d'a-
bord au milieu d'un bois assez épais où je trouvai le pin
sylvestre (pinus sylvestris) et le pin maritime (pims
maritima) Ce dernier, le même que celui qui croit
dans les landes des environs de Bordeaux fournit au
commerce la résine connue sous le nom de térébenlhi-
ne. On l'obtient au moyen d'entailles pratiquées au
tronc de l'arbre dans le sens de sa hauteur. Un petit
creux bien solide placé dans la terre au bas de chaque
incision sert de récipieut pour la résine.
Au sortir du bois nous eûmes traverser une assez
17
3.
grande étendue de terrain où aucun arbre ne s'offrit
à nos yeux, excepté quelques érables de Montpellier
(acer mor.spelussanus) qui croissaient isolés au
milieu des genévriers et des ajoncs. Aussi l'ardeur des
rayons solaires contre leaquels rien ne nous protégeait
plus devenait-elle de plus en plus intolérable et me-
naçait-elle déjà de nous gâter le plaisir de notre ex-
cursion, lorsque nous parvînmes par un sfintier profon-
dément raviné dans une gorge vraiment ravissante, au
fond de-laquelle coule un ruisseau en ce moment tari
et où nous trouvâmes à la fois de t'ombre et de la frai-
cheur. Une demi-heure après nous aperçûmes le villa-
ge de Signes situé au pied du versant méridional de
la chaîne de la S"-Baumey et qui- devait être pour ce
jour-là le -terme de nos pérégrinations. Nous fîmes
halte pendant quelques minutes devant une petite cha-
pejle placée sur te bord de la route et ombragée par
quatre ou cinq ormeaux. Nous traversâmes ensuite sur
un petit pont très anciens le lit d'un large torrent, et
nous effectuâmes enfin notre entrée solennelle dans le
village, rangés tous cinq dc front ( cinq en y com-
prenant Taylor magnifique chien courant entiè-
rement noir appartenant à l'un de nous, et qui n'avait
pas l'air le moins grave de tous ) an milieu des
enfants qui nous suivaient des femmes qui parais-
saient sur le seuil de leurs demeures pour nous, re-
garder, et de presque toute la population mate, en-
tassée sur une espèce de cours qui noua accueillait au
passage par ce gros rire niais qni voudrait être im-
pertinent et qui semble stéréotipé sur le visage des
paysans de certains villages. Toutefois, il est juste
de dire que nQtwflJBfçine et nos personnes étaient bien
18
faits pour provoquer l'hilarité de ces bons campa-
gnards tout fiers de leurs habits des dimanches. De
gros souliers ferres, une vieille redingote, un pantalon
et un chapeau à l'avenant, une gourde pendue au côté,
un bâton ferré à le main et un carnier ou un havre-
sac sur le doscomposaient uotre costume et notre ba-
gage tous, l'exception du carnier remplacé chez
moi par mon énorme boite de ferblanc à laquelle j'ai
souvent dâ d'être pris dans mes herborisations pour
un facteur rural ou pour un ferblantier ambulant.
Celui de sou» <jWJ attirait le plus les regards c'était
sans contredit, M G* un de nos compagnons,
grâce à un chapeau en forme de cône tronqué très-
haut et très-étroit, teint en vert par-dessous qui le
disait ressembler à un bandit calabrais, à la carabine
et au manteau près. Si j'ajoute à tout cela âos vête-
ments poudreux, nos figures brûlées par le soleil et
nos chevelures en désordre, on comprendra sans peine
qu'un pareil équipage était de mature à exciter les
plaisanteries de ceux qui. noua voyaient passer.
Au reste noua les leur pardonnions volontiers, et
nom ne nous gênions pas pour rire à notre tour de
tout ce qui nous paraissait ridicule et plaisant. Ce qui
nous parut le plus digne 4'exciter à ce double titre,
notre gaité, ce fut un jeune homme de 47 à 48 ans,
entièrement velu de jaune. Souliers pantalon, gilet
cravaté, veste et chapeau tout étaitd'une belle cou-
cur de quef citron on eût dit que le malheureux avait
été plongé tout habillé dans un bain de gaude ou de
sarrau. Aussi nous faisait-il de loin l'effet [d'un im-
mense serin et excitait-il singulièrement notre curio-
sité. Ce un fut qu'en nous approchant que nous pil-
19
mes nous convaincre que c était un bipède sans
plumes qui était aussi affreusement accoutré. Il ne
paraissait pas, d'ailleurs, se douter le moins du mon-
de qu'il fût ridicule, et se pavanait sur la porte d'un
café, devant d'autres tout jeunes gens qui semblaient
l'admirer et peut-être l'euvier. les barbares 1
Nous primes gîte à l'extrémité orientale de Signes
il l'auberge du Cheval-Blanc. A notre grand étonne-
meut nous y fumes convenablement logés et nourris
moyennant une rétribution modérée. Après avoir dépo-
sé notre attirail de voyage et donné quelques soins à
notre toilette, nous sortimes pour rechercher ce que le
village pouvait offrir de curieux.
Notre première visite fut pour l'église qui date du
XI* siècle, si l'on en juge par üa assez joli portait ro-
man mais la nef a subi des réparations ultérieures,
dont il nous fut impossible de déterminer l'époque pré-
cise, à cause d'une épaissecouche de badigeon pareille
à celle que l'on retrouve dans presque toutes les égli-
ses de village et de bien des petites villes/ 1t qui fait
perdre tout caractère à ces monuments. C'eot un fait
déptorable dont on ne peutque gémir; car on ne sau-
rait l'imputer à crime à des conseils de fabrique com-
posés en majeure partie de braves gens qui peuvent
être de bons pères de famille et d'excellents cultiva-
teurs, mais a qui tout sentiment de l'art est totalement
étranger,et qui croientfaire d'ailleurs une œuvrèagréa-
We à Dieu en blanchissant l'intérieur de ses temples.
Devant la façade de l'église s'étend une jolie place
plantée d'arbres séculaires d'une grande beauté dont
l'aspect, deloiiisûrtout, esttrès pittoresque. A gauche
de l'église est un vaste presbytère presque comptète-
20
meut en ruiues. A droite, nous remarquâmes une anti-
que porte de fer grillée, d'un très-joli travail, surmon-
tée des armes des anciens seigneurs de Signes que je
ne pus déchiffrer à cause de leur grande élévation et
aussi du peu de temps que nous pouvions consacrer à
cette visite.
Après cette visite à l'église, nous sortîmes par le
quartier nord de Signes pour découvrir la source du
ruisseau qui traverse ce village et que l'on nomme le
Rabi. En remontant son cours nous parvînmes dans
une délicieuse vallée qui offrit tout-à-wup à nos re-
gards un spectacle enchanteur. Derrière de frais ri-
deaux de peupliers et de saules sous lesquels l'ombre
commençait à descendre, l'eau fraiche et limpide du
Rabi coulait en murmurant dans son lit de gravier et
déroulait ses capricieux méandres au milieu de planta-
tions diverses qui lui doivent leur fertilité. Les deux
rives étaient littéralement couvertes d'herbes et d'ar-
bustes fleuris, parmi lesquels je distinguai Vepilobium
et les ginesta cinerea et purgans.
La campagne s'étageait par verts amphithéàtres pres-
que jusqu'au sommet des montagnes. Quelques blanches
maisons, à demi cachées sous les arbres, animaient ce
riant paysage que complétait la chaîne de la S"-Bau-
me, placée au dernier plan et dont le sommet bizarre-
ment découpé etait noyé dans les derniers rayons du
soleil couchant.
Nous suivimes un petit sentier enfoui sous un tapis
de fleurs jusqu'au point de bifurcation des deux colli-
nes entre lesquelles est encaissé le vallon. En cet en-
droit l'eau du ruisseau, rencontrant tout-à-coup une
aufractuosité perpendiculaire de 8 a 10 mètres de hau-
21
teur, s'élançait en bondissant au bas du rocher. On ne
saurait rien imaginer de plus gracieux que cette casca-
de dont les ondes, brisées par les arêtes des rochers,
remontraient en gerbes diaphanes ou formaient en
bouillonnant des nappes d'écume d'une éblouissante
blancheur. Une vapeur légère, où la lumière produi-
sait de mouvants reflets irisés, s'élevait à sa surface et
retombait en pluie fine et pénétrante. D'épaisses touf-
fes de scolopendres [asplenium scolopendrum) de
capillaires et de mousses tapissaient les parois du roc
et contribuaient à égayer la vue par la couleur presque
métallique de. leurs feuilles. Un peu au-dessous, les
eaux réunies de nouveau dans un lit étroit, mettaient en
mouvement la roue d'un moulin dont le monotone
tic-tac se mêlait au bruit de la cascade.
Au sortir de Signes, le Rabi se jette dans le grand
torrent dont j'ai parlé, et qui forme, sous le nom de
Latay le thalweg principal de la vallée de Signes.
Le Latay reçoit en outre toutes les eaux qui descen-
dent du versant sud de la montagne de la S"-Baume
sous la pointe Saint-Cassien et prend le nom de Ga-
peau après s'être réuni au ruisseau ainsi nommé, à peu
de distance au-dessous de Sigues. La source du Gapeau
est située, nous dit-on, auprès d'une source d'eau sa-
lée. Nous eussions été fort désireux de vérifier ce fait
intéressant mais l'heure était trop avancée et nous
avions hâte de jouir du repos qui nous était bien dû
après une journée aussi bien employée. D'ailleurs
nous avions besoin de reprendre des forces et de nous
préparer, par un sommeil réparateur, aux fatigues du
lendemain. Cependant, je ne voulus pas me mettre au
22
lit avant d'avoir mis en ordre des notes prises à la bâ-
te sur Signes et sur son histoire.
Le village de Signes est fort ancien. Une colonie de
Marseillais s'y établit pour l'exploitation des bois qui
étaient immenses. Comme ou était obligé de mettre des
signes (signa) sur toutes les hauteurs du territoire
pour s'orienter, on donna le nom de Signes au pays.
Cette étymologie paraîtra peut-être un peu hasardée
aux archéologues et pourra me susciter quelque chi-
cane de leur part; mais comme je suis de ma nature
peu guerroyeur et que je désire vivre, selon ma coutu-
me, en paix avec tous, je déclare que je ne l'ai avancée
que sous toutes réserves et que j'en laisse la responsa-
bilité à l'auteur du Dictionpuiie histouqds n to-
pogkâphiqce de la Provekci.
Les Signains conservent dans leurs annales le sou-
venir d'uu trait historique qui fait honneur à leur pa-
triotisme. Pendant le siége de Toulon, tait en 1707 par
le prince Eugène et par Victor-Amédee, duc de Sa-
voie, un détachement de quinze cents Piémontais se sé-
para de l'armée ppur aUer rançonner les villages voi-
sins. Arrivés devant Signes, ils 6rent sommer les ha-
bitants, par un héraut d'armes, de payer une contribu-
tion de guerre. « Nous n'avons rien à donner,à votre
« maître, répondirent les Signains, parce que nous ne
« lui devons rien; d'ailleurs nos grains et nos fourra-
« ges sont destinés aux troupes du roi de France.
« Quant à l'argent, nous l'avons tout employé à l'achat
o d'une certaine quantité de cartouches pour repousser
« les eunemis du sol français. Portez notre réponse
« à votre chef, et, s'il n'est pas content, qu'il vienne
« lui-méme il trouvera au bout de nos fusils les con-
23
« tributions qu'il nous demande. » Cette fière et éner-
gique réponse irrita les Piémontais qui marchèrent sur
Signes, mais les Signains étaient gens a mettre leurs
actes d'accord avec leurs paroles. Ils soutinrent intré-
pidement le choc et bientôt les assaillants s'enfuirent
en laissant le colonel et plusieurs centaines de morts
sur le champ de bataille, ainsi qu'un grand nombre de
blessés.
Le duc de Savoie entra dans une violente colère en
apprenant cet échec, et il Gt partir un nouveau déta-
chement plus considérable que le premier afin de ré-
duire ces paysans assez hardis pour s'opposer au suc-
cès de ses armes. Heureusement une forte pluie qui
dura plusieurs jours grossit démesurément les eaux du
Latay. Aussi lorsque les ennemis arrivèrent, ils n'o-
sèrent s'aventurer au milieu de ce torrent furieux dont
les eaux emportaient en mugissant tout ce qui s'oppo-
sait à leur passage et ils battirent aussitôt en retraite.
On sait comment quelque temps après les habiles
dispositions du maréchal de Tessé et la valeur du vieux
comte de Grignan gendre de madame de Sévigné et
gouverneur de la Provence secondées par l'invincible
ardeur des troupes françaises et des habitants de Tou-
lon, forcèrent l'armée ennemie à lever le siège de cette
ville et à retourner honteusement dans son pays.
De même que Pierrefeu et le Puget, Signes était au
XII* siècle le siège d'une Cour d'amour. Ces tribu-
uaux galants et sévères qui prononçaient sur l'infidé-
lité des amants sur les rigueurs ou les caprices de
leurs belles, et qui eurent un grand lustre en Provence
sous le règne de Béranger III étaient composés d'un
grand nombre de damr-s courtoises, sages, spiri-
24
tuelles, pourtant des patenôtres et des parfums, sui-
vant l'expression de Peyre Vidât, de prudents cheva-
liers, de quelques troubadours et souvent de prêtres du
premier rang. Les dames de la plus haute noblesse
étaient les principaux juges. Une des cours d'amour
les plus célèbres fut celle de Romanil près de S'-Ré-
my, dont la belle Laure, amante de Pétrarque fut la
première présidente.
Les cours d'amour étaient présidées par de jeunes
veuves ou des femmes mariées dont les talents et l'é-
rudition devaient avoir plus de renommée que leur
beauté. Ces présidentes avaient toutes en titre un che-
valier qui ne devait être qu'amoureux et respec-
tueux. Pour mériter l'honneur d'être un pareil cheva-
lier, il fallait avoir fait ses preuves par des chansons
et des tourments amoureux auprès de quelque dame.
Les places n'étaient vacantes que par la mort ou
par déloyauté d'amour. Lorsqu'on était jugé digne
d'en occuper une on était nommé d'après une déli-
bération écrite des membres de la cour. Les interro-
gations faites au récipiendaire rodaient, par exemple
sur les questions de savoir quelle était la meilleure
manière d'aimer? Quel était l'amant le plus loua-
ble ? Quel était en amour le tourment le plus
méritoire? S'il y a pdus d'honneur à conquérir
celle qui aime, ou celle qui onc n'aima ? et autres
de cette nature. Ensuite il était chargé de faire une
chanson, tin tenson un sirvente, un son ( un son-
net ), ou une madrigale ou martingale ( un madri-
gal). Quelques-uns même étaient obligés de faire
une comédie.
Indépendamment du Prince d'amour qu'avait cha-
î->
3
que cour et qui était toujours un noble chevalier et
quelquefois un prince. on voyait dans ce tribunal des
Présidentes et des Présidents, des Conseillers clercs et
laïcs, un Avocat-général, un Procureur-général, une
Avocate-générale, des greffiers des secrétaires des
huissiers de l'un et de l'autre sexe etc.
Les séances des cours d'amour avaient lieu ordinai-
rement en plein air dans le lieu le plus riant et le
mieux ombragé de la campagne en présence d'une
armée de chevaliers, d'une multitude de poètes ou trou-
badours, et d'une foule innombrable venue quelquefois
de très loin pour assister au couronnement d'amour.
« On leur envoyait dit Nostradamus quelque belle
« et subtile question d'amour et là-dessus en fai-
« saient arrest, qu'on appelait lousarrests d'amour.»
Ces arrêts, soigneusement recueillis faisaient juris-
prudence, et servaient à décider les mêmes questions
lorsqu'elles se présentaient de nouveau.
Voici quelques-unes des questions qui leur étaient
proposées. L'amant d'une dame était en Palestine on
ne pouvait prévoir l'époque de son retour elle voulut
contracter un nouvel engagement l'ami de l'absent y
mit opposition la dame présenta ses moyens en ces
termes à la cour d'amour « Puisqu'après deux ans
« celle qui est veuve de son amant, peut former de
« nouveaux noeuds, à plus forte raison a-t-elle le droit
« de remplacer son amant absent. » Voici le jugement
de la cour d'amour de la comtesse de Champagne
« L'absence d'un amant n'autorise pas à lui faire
« infidélité, à moins que lui-méme n'ait violé sa foi
« s'il n'a pas envoyé de lettres c'est par prudence
20
« dans la crainte que les mystères d'amour ne fus-
a sent dévoilés. »
Un chevalier requérait d'amour une dame dont il
ne pouvait vaincre la eésistance il lui envoya des
présents elle les accepta de bonne grâce et persista
dans ses refus. Le chevalier se plaignit à la cour d'a-
mour de la reine Eléonore il fut jugé que l'accepta-
tion des' présents devait être suivie de la récompense.
Un chevalier divulgue des secrets et des intimités
d'amour. On poursuit la punition d'un si grand crime,
la cour des dames de Gascogne établit en constitu-
tion perpétuelle que le coupable sera frustré de toute
espérance d'amour et que si quelque dame a l'audace
de violer cet arrêt, elle encourra l'inimitié de toute
honnête femme.
Souvent le3 troubadours se proposaient les uns aux
autres d'ingénieuses questions sur l'amour il en nais-
sait d'agréables disputes qu'on appelait jeux mi-
partis, et les pièces de poésie dialoguées où chacun
d'eux soutenait son opinion, étaient appelées tensons.
Voici une des questions que l'on agitait ainsi dans les
cours d'amour
Une dame a trois amants. Elle leur témoigne
tant d'amour que lorsqu'ils sont auprès d'elle,
elle fait semblant de les aimer tous les trois
Elle en regarde un amoureusement; elle serre
doucement la main à l'autre; elle presse le pied
au troisième.
PLAtDOi'ER. Un troubadour prend le parti du re-
gard et dit que les yeux sont les miroirs de t'âme, et
les ambassadeurs du cœur.
Un second troubadour soutient qu'it n'y a point de
i7
iiivour pareille celle que fait une dame lorsqu'avec
sa main blanche, sans gant, elle serre celle de son
ami que c'est par l'attouchement de la main que l'a-
mour explique le consentement du coeur.
Un troisième troubadour intervient, et prétend que
ces faveurs ue sont pas comparables à celle d'avoir le
pied pressé par une dame, que cette action est un se-
cret, et que ce n'est que secrètement qu'une dame té-
moigne le véritable amour.
Chacun de ces troubadours défend sa cause par des
autorités et des exemples,
Ce serait une étude curieuse que de rechercher
l'influence que les Cours d'amour ont eue sur les
mœurs de la nation française mais une pareille ques-
tion nécessiterait, pour être traitée convenablement,
des développements hors de proportion avec le cadre
étroit que m'impose la nature de ce récit. Il me suffira
de dire que cette influence ne peut être contestée que
par des esprits superficiels qui n'ont saisi que le côté
un peu puéril de cette institution et qui bornent leur
examen à l'extérieur des choses. Ce devait être certes,
un spectacle plein d'enseignements que celm qu'of-
fraient de rudes soldats qui venaient se soumettre au
gracieux arbitrage de leurs charmants juges et s'exer-
cer au doux parler d'amour et à ces habitudes de
respectueuse courtoisie et de galanterie chevaleresque
qui adoucissaient leurs mœurs sans les corrompre ni
les amollir. Aussi demeure-t-il avéré pour l'observa-
teur intelligent qui suit pas à pas à travers les siècles
la marche de l'esprit humain, que les Cours d'amour
de concert avec la Chevalerie dont elles étaient ea
quelque sorte le corollaire, ont contribué puissam-
28
ment n adoucir les mœurs farouches et barbares de l'é-
poque, et à taire briller le flambeau de la civilisation
au milieu du chaos où les guerres du moyen-âge
avaient plongé la société.
L'impatience de jouir éveille de bonne heure aussi
fûmes-uou&le lendemain debout de grand matin et prêts
à continuer notre excursion. Nous traversâmes le villa
ge encore plongé dans le sommeil et nous primes la
route qui va aboutir à la caserne de la gendarmerie et
qui s'élève par des rampes adoucies jusqu'au sommet
d'une étroite vallée au fond de laquelle mugissent, dans
la saison pluvieuse ou dans les jours d'orage, les bru-
yantes cascades du Latay. Nous marchions en silence
entre- deux escarpements presque perpendiculaires
qui se dressaient à droite et à gauche comme de noirs
géants et dessinaient sur le ciel les échancrures bizarres
de leurs cimes. Celui de gauche, exposé au nord et pres-
qu'entièrement dépouillé de verdure, paraissait encore
plus sombre et plus désolé dans la demi-obscurité du
matin. Je m'isolai à dessein de mes compagnons pour
me livrer, sans être troublé, à la rêverie presque reli-
gieuse dont mon âme est saisie chaque fois que je
vois uaitre le jour dans la campagne. L'atmosphère
était fraîche et parfumée. Tout était silence et repos
autour de nous, hormis la voix d'un rossignol attardé
qui soupirait encore quelques chants d'amour, et, dans
le lointain, celle du coucou solitaire qui laissait tomber
à intervalles réguliers les deux notes invariables de son
cri mélancolique. Les pins et les chênes-verts dor-
maient immobiles, et cependant ou eût dit qu'un souf-
fle de vie passait sous leur feuillage que n'alourdis-
sent Plus les brûlantes chaleurs du jour. Les pre-

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