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Voyage autour du demi-monde

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294 pages

— Rue Chabanais ! cria à un cocher jaune un jeune homme au teint exotique.

Avant de s’engouffrer dans le fiacre, il s’assura que les facteurs de la gare de Lyon avaient solidement fixé ses malles sur la galerie du véhicule.

— Rue Chabanais ? Quel numéro ? demanda l’automédon en se penchant avec un sourire farceur vers la portière qui se refermait dans un claquement de bois et de verre.

— Je vous arrêterai ! répondit le voyageur.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Henri Le Verdier, Névrosine

Voyage autour du demi-monde

En quarante nuits

I

PENSION DE... FAMILLE

  •  — Rue Chabanais ! cria à un cocher jaune un jeune homme au teint exotique.

Avant de s’engouffrer dans le fiacre, il s’assura que les facteurs de la gare de Lyon avaient solidement fixé ses malles sur la galerie du véhicule.

  •  — Rue Chabanais ? Quel numéro ? demanda l’automédon en se penchant avec un sourire farceur vers la portière qui se refermait dans un claquement de bois et de verre.
  •  — Je vous arrêterai ! répondit le voyageur.

L’Urbaine fouetta sa rosse. Il ronchonnait.

  •  — Encore un qui vient rigoler. Il cache son jeu. Comme si tout le monde ne savait pas le numéro.

Cette réflexion donna aux petits yeux perdus dans le gras des joues rougeaudes une expression de gaillardise joviale.

Paris fut traversé d’un bout à l’autre. L’étranger paraissait justifier les sous-entendus du Collignon, car son regard, singulièrement distrait, ne s’arrêtait que sur les femmes encombrant les trottoirs à cette heure matinale. Un mollet provocateur ou une frimousse éveillée, ne pouvaient passer sans être longuement détaillés par le jeune homme.

La profonde coulée de foule, le joyeux défilé des jolies filles du faubourg dévalant vers l’atelier captivaient ses regards et pourtant ses bagages portaient sur les étiquettes de l’enregistrement ces désignations :

Alexandrie à Marseille 3287. Marseille à Paris P.L.M.

Fils d’un haut fonctionnaire égyptien, l’inconnu était envoyé en Europe, pour étudier sa civilisation occidentale. Il s’était fait cette opinion très soutenable que la seule façon d’apprendre à connaître un peuple c’est d’étudier en ce peuple le document humain et l’élément féminin.

Au coin de la rue Chabanais, le voyageur, penché par la portière du fiacre examina attentivement la longue file de maisons, semblant chercher un signe distinctif où il reconnaîtrait le terme de son voyage. En face du n° 69 il fit arrêter le sapin. Un garçon et une bonne étaient sur le seuil de la porte cochère.

  •  — C’est ici madameDurand ? demanda le jeune homme.
  •  — Oui, monsieur, répondit le domestique.
  •  — Monsieurdésire-t-il un appartement ? glissa doucement la petite bonne.
  •  — Oui ! J’ai télégraphié ce matin.
  •  — Ah ! C’est monsieur qui arrive du Caire ?
  •  — Justement ! La chambre est prête ?
  •  — Oui ! Je vais appeler madame Durand pendant que Maxime monte les malles.

Elle s’élança dans la cour et après avoir agité à tour de bras une sonnette fèlée qui sembla résonner dans les nues, on entendit une fenêtre s’ouvrir avec fracas et demander :

  •  — Qu’est-ce qu’il y a ?
  •  — Madame, madame, descendez. Un monsieur qui arrive !
  •  — Quel monsieur ?
  •  — Ce monsieur au télégramme. Vous savez bien.
  •  — Ah ! oui ! Mettez-le au bureau. Je passe une robe.

Et la fenêtre se referma.

Le voyageur fut introduit dans une boutique dont la porte ouvrant sur la rue avait été condamnée. Des rideaux de guipure interceptaient à la devanture les regards indiscrets des passants. Des portières de reps rouge, un canapé, deux fauteuils, six chaises, un petit meuble chargé de deux vases en porcelaine blanche savamment striée de bleu et une table ronde recouverte d’un tapis multicolore, complétaient la transformation en bureau, en salle à manger, en salon de lecture, de l’ancienne loge de concierge.

Rien de particulier du reste n’annonçait la maison. Sept étages comme les voisines. Six fenêtres sur la rue. Deux balcons : au premier et au quatrième étage. Une large porte cochère ornée des deux côtés de deux tableaux de bois agitant au vent leurs affiches jaunes d’appartements meublés à louer. Sous la longue voûte conduisant à la cour, on trouvait à droite trois portes vitrées : le bureau, la loge, la cuisine. A gauche, une lucarne donnant de l’air à l’arrière-boutique d’une modiste dont le magasin faisait sur la rue pendant à la devanture du bureau. Au bout de la voûte, l’escalier. Au fond, une large cour sur laquelle donnaient de deux côtés les petits et les grands logements de la maison meublée et des maisons voisines.

Le jeune homme s’était adossé à la cheminée, se chauffant les mollets sans aucun respect pour les amours joufflus et noirs qui luttaient derrière lui dans le bronze surmontant la pendule en marbre, agrémentée de deux flambeaux en cuivre, de deux vases ayant des prétentions à la chinoiserie, d’un gros coquillage souvenir de tendre villégiature sur une plage normande ainsi que le prouvait un énorme galet, poli et sali par le temps, où le torchon des domestiques avait peu à peu effacé une savante marine ne présentant plus aux yeux, après de longs services qu’un pan de voile assez semblable à une serviette grise, sur de l’eau bleue, ou un ciel d’azur.

La patronne parut enfin suivie de sa nièce, une jeune fille. L’une soixante, l’autre vingt ans. Toutes les deux grandes : l’une longue et sèche ; l’autre ronde et dodue, un peu molle. Toutes les deux ornées de papillottes dressant leurs cornes de papier jaune. L’une dans un reste de mèches pommadées ; l’autre au dessus d’une chevelure épaisse et noire. La première ornée de deux dents pointues mordant la lèvre inférieure ; la seconde, le nez gras et court, les lèvres rouges et un peu grosses. Toutes deux en peignoir : l’une affublée d’un reste de rideau de percale terreuse à grands ramages tombant droit comme un éteignoir sur des hanches aiguës ; l’autre enveloppée d’une étoffe rouge se gonflant avantageusement sur la poitrine et rebondissant par derrière sur un torse opulent et bombé. Toutes deux la voix aigre :

  •  — Madame, dit Moustafa, je vous ai télégraphié ce matin pour vous annoncer mon arrivée.
  •  — Oui, monsieur, parfaitement. Et j’ai fait préparer un petit appartement au second. Clémence, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune fille, tu montreras à monsieur sa chambre.

Puis elle continua pendant que l’Arabe dissimulait un sourire de satisfaction à l’adresse du guide appétissant auquel on le conflait :

  •  — Voulez-vous prendre quelque chose de chaud ?
  •  — Très volontiers, une tasse de thé. Puis vous m’enverrez une blanchisseuse, je vous prie.
  •  — Certainement. Vous serez ici comme chez vous. Maison honorable malgré un voisinage qui nous fait beaucoup de tort. Toute ma clientèle se compose de familles respectables qui me connaissent depuis des années. J’ai des locataires depuis vingt-trois ans. Et si mon pauvre-mari vivait encore, il vous dirait quels sacrifices j’ai faits pour ne loger que d’honnêtes gens. J’ai des préfets, des ambassadeurs, des courtiers en vins. L’appartement est de cent vingt francs par mois, déjeuner et dîner dans votre chambre ou à table d’hôte si vous voulez, quatre francs par repas. Nous formons une petite famille, moi et mes locataires. Vous comprenez quand on a une nièce de vingt ans, on est circonspect dans le choix de son monde.

Le nouveau venu la laissait bavarder, suivant de l’œil mademoiselle Clémence qui avait, pour se donner une contenance, pris sur le bureau un grand registre et de quoi écrire :

  •  — Monsieur voudrait-il me donner ses nom et. prénoms pour le livre de police ? demanda-t-elle.
  •  — Avec plaisir, mademoiselle.

Et. il dicta pendant que la jeune fille écrivait :

Nom et prénoms : Moustafa Sadyk.

Age : vingt-six ans.

Profession : fils de pacha.

Dernière demeure : Egypte.

Lieu de naissance : id.

Avec ou sans papiers : Passe-port.

  •  — Avez-vous beaucoup de monde ? demanda le voyageur par amabilité en quittant cette pièce pour gagner l’escalier.
  •  — Oui, mais les affaires sont bien mauvaises ! répondit la maitresse de la maison.
  •  — Comment cela ?
  •  — Il faut attendre son argent pendant des siècles. Personne ne paie recta. Songez, j’ai près de vingt-un mille francs de crédit dans mes appartements. Et il faut payer les fournisseurs. Ah ! ce n’était pas ainsi du temps de Napoléon III. Tout le monde avait de l’argent. C’était l’Empire qui donnait le branle à toutes les affaires. Tenez, notre gouvernement, c’est un gouvernement de raffalés. Par ici, monsieur, au deuxième au-dessus de l’entresol, porte à gauche. Ma nièce va vous conduire.

Clémence passa devant le fils de Pacha, la patronne entra à l’entresol et l’ascension commença. L’escalier était peint en gris, lézardé de balafres blanches pour simuler du marbre. L’Arabe suivait la nièce de madame Durand. De dos on voyait la tête du voyageur à la hauteur du coussin de crin dont la jeune fille avait jugé à propos d’orner son arrière-train. Penchée en avant, elle avait relevé son peignoir rouge pour ne pas marcher dessus ; en élevant la jambe par saccades pour escalader les marches un peu hautes, elle laissait entrevoir une naissance de mollet compensant par sa rondeur la cheville trop grosse dans un bas loutre surmontant une pantoufle de foutre marron. La chemise seule probablement sous la robe de chambre, car l’étoffe se collait aux cuisses, accusant nettement ses formes replètes à chaque mouvement, qui tondait en arrière la croupe de mademoiselle Clémence, où la tournure sautillait, pétillait montant comme la tête de Moustafa avec des secousses automatiques. Coussins et tête s’élevaient dans une progression lente en tourniquant dans la cage de l’escalier.

Môme malgré lui, le jeune homme était obligé de détailler tous les avantages que lui offrait cette perspective unique, qu’il trouvait d’ailleurs de son goût car il la considérait pour ainsi dire face à face. La nièce souriait en dessous, avec un léger dodelinement des hanches et une cadence accentuée des reins.

Enfin elle s’arrêta. Ce deuxième étage en va lait bien quatre. Le fils du Pacha ne s’en était pas aperçu. Il avait aperçu autre chose et cette chose lui paraissait charmante.

  •  — Nous y voilà ! dit la jeune fille en ouvrant une porte donnant entrée dans un appartement de deux pièces précédées d’une antichambre. Salon et chambre à coucher, meublés comme tous les logements d’hôtel : mobilier banal, poussiéreux où chaque tache, chaque accroc porte un nom différent, raconte une histoire parfois gaie, parfois triste. Puis les jours passent, mettant leur patine et leur oubli sur les gaietés et sur les tristesses inconnues.

Mademoiselle Clémence fit valoir ce domicile.

  •  — C’est peut-être un peu haut, avoua-t-elle avec un sourire aimable, mais c’est clair. Je ferai mettre des rideaux blancs aux fenêtres. En face vous verrez des petites ouvrières. C’est toujours drôle pour un jeune homme.

Elle eut un petit coup d’œil canaille vers le voyageur qui s’assurait que les draps étaient propres et le sommier passablement élastique.

  •  — Je vais vous envoyer votre thé, dit-elle encore, comme ennuyée de se retirer.
  •  — Je vous en serai très obligé, mademoiselle.

La nièce de madame Durand se décida à s’en aller.

L’Arabe la suivit d’un long regard. Quand elle eut disparu, il se déshabilla vivement en murmurant :

  •  — Gentille, cette jeune fille. La maison est bien choisie pour mon projet.

Il se glissa dans le lit, et une de ses jambes pendait encore hors de la couverture, quand Marie, la bonne, entra sans frapper, portant sur un plateau la théière, une tasse et une assiette.

Elle poussa un petit cri qu’elle termina dans un rire parce que le nouveau locataire s’excusait de sa position peu décente devant une femme, encore jeune et appétissante malgré son tablier de camériste, signe de servitude.

  •  — Oh ! cela ne fait rien ! répondit Marie. Je suis condamnée à en voir bien d’autres.
  •  — Condamnée ? c’est peu aimable.
  •  — Que voulez-vous, c’est moi qui entre la première dans les chambres le matin. A l’entresol, c’est mademoiselle Nimoix avec ses odeurs fades de vieille fille qui pose pour l’honnêteté. Mais elle use trop d’eau pour une femme seule. Au dessous, c’est le comte Xavier de Felouze, qui est dégoûtant : un sale toujours prêt. Au dessus c’est le vieux Saint-Eteint avec des crachats d’asthme : et dire qu’il trouve encore des femmes. Enfin c’est comme ça d’un bout à l’autre de la maison. Aussi j’en vois de dures... Monsieur a demandé la blanchisseuse ? reprit-elle en faisant trêve aux confidences.
  •  — Oui.
  •  — Dois-je l’envoyer de suite ?
  •  — Non ? une heure avant le déjeuner. Cela me réveillera.
  •  — Elle en a réveillé bien d’autres ! déclara Marie en refermant les portes par lesquelles elle disparaissait.

Et tout en s’endormant Moustafa pensait :

  •  — La bonne et la nièce. Déjà deux pays à découvrir.

Cette préoccupation ne l’empêcha pas de dormir, ignorant ce qui se passait autour de lui dans la maison meublée.

Mademoiselle Clémence Duvert était rentrée à l’entresol où avec sa tante elle occupait l’appartement donnant sur la rue.

  •  — Il est très bien, ce locataire ! fit la maîtresse d’hôtel, tout en époussetant les meubles du salon séparant sa chambre de celle où la jeune fille se réfugia pour procéder à sa toilette.
  •  — Oui ! très bien ! répondit celle-ci, sans se montrer.

Elle jetait les yeux dans l’armoire à glace et s’envoyait ce regard satisfait qu’ont pour leurs chairs les demoiselles menacées de coiffer sainte Catherine, lorsqu’une espérance lointaine de conjungo apparaît à leur imagination rassurée.

  •  — Et distingué ! ajouta sa tante.
  •  — Un teint superbe, un vrai bronze de chez Barbedienne ! remarqua sa nièce.

En même temps elle se disait que sa peau n’étant pas très blanche, ressortirait plus avantageuse au bras d’un mari très brun. Elle tamponna de poudre de riz ses poils follets qui veloutèrent d’ombre douce, ses joues et sa lèvro supérieure.

  •  — Et riche ! prononça encore madame Durand, qui semblait s’être renseignée à quelque officine matrimoniale.
  •  — Oui ! mais c’est un étranger.
  •  — Qu’est-ce que cela fait. Raison de plus pour l’épouser. Sa femme portera certainement les culottes.
  •  — Mais ils en ont beaucoup de femmes.
  •  — Crois-tu donc que nos maris parisiens n’en ont qu’une ? Si ton pauvre oncle, qui t’aimait tant, vivait encore, il te dirait que tous les pays se ressemblent sous la calotte des cieux. Quand tu seras prête, tu me prépareras la facture de madame Bentzon et de la comtesse du second. Il faut que j’aille faire une tournée dans les appartements, car il ne me reste plus que douze francs cinquante dans mon porte-monnaie. Et cet animal de danseur honnête du cinquième qui avait promis de me solder mon compte hier. J’irai le relancer.
  •  — C’est un peu haut ! observa sa nièce. Et puis ils vont à la répétition vers une heure. Nous les verrons passer ; tu les arrêteras sous la porte.

Un coup de sonnette retentit dans l’antichambre. Un petit terrier anglais couché sur le lit de la jeune fille aboya furieusement et madame Durand alla recevoir, sur le palier, une femme robustement taillée.

  •  — Madame Petitpierre ! Entrez donc ! prononça la patronne, c’est pour ma petite note sans doute ?
  •  — Oui ! Mais pas pour acquitter ma dette, déclara la visiteuse.

Le visage de la propriétaire se renfrogna. Ses dents eurent l’air de s’allonger.

  •  — J’y comptais cependant pour aujourd’hui ! observa-t-elle d’un ton sec.
  •  — Moi aussi j’espérais pouvoir régler pour ma sœur et pour moi. Mais mon mari m’écrit qu’il a des difficultés à Rouen avec le ministère de la guerre qui ne veut pas payer le prix établi par contrat.
  •  — Les affaires vont si mal ! soupira madame Durand.
  •  — Et les fusées désinfectantes aussi ? C’était pourtant une bien belle invention ! déclara sa locataire avec un sourire énorme dont son corset très meublé craqua sourdement. — Système ventilateur, combustion de tous les gaz. Plus de choléra. L’humanité devrait lui élever des statues. Mais l’envie ! Aucun génie n’est à l’abri des envieux. Monsieur Petitpierre est un incompris dont l’œuvre bienfaisante ne peut être appréciée qu’à l’usage.
  •  — Alors, quand pourrez-vous payer ? questionna la maîtresse de la maison en s’agenouillant pour allumer son feu.
  •  — Probablement à la fin du mois. Ma sœur devait entrer chez un ancien préfet comme maîtresse de piano. Mais elle a appris des choses que sa vertu et ses principes... vous comprenez.
  •  — Certainement. Cependant si les appointements étaient en proportion des services...
  •  — Non ! mal rétribués !
  •  — Alors c’est plus grave.

Madame Petit Pierre se retira au moment où le feu de madame Durand consentait enfin à briller d’un faible éclat.

Clémence parut à son tour tenant deux feuilles de papier où quelques lignes rouges séparaient les chiffres de l’énoncé des consommations :

  •  — Voici la facture du grand premier et celle de Louba Bézef.
  •  — C’est bien ! répondit la tante en se lavant les mains avec un coin de serviette mouillée.

Mademoiselle Duvert regagna sa chambre pendant que madame Durand sortait de l’appartement. La jeune fille écouta la vieille femme s’éloigner. Elle l’entendit bougonnant dans l’escalier. Ces danseuses malpropres, ça mettait des traînées de souliers boueux sur les marches cirées. Ce gros Saint-Eteint ne pouvait donc pas cracher dans son mouchoir ? Etait-ce la place des bouts de cigares et des bouts de papier. Tous ces hurluberlus ne se conduiraient pas ainsi si son pauvre pépère était encore là.

Elle montait, tout en pestant contre le monde entier. Les filles de l’atelier en face avaient bien besoin de chanter comme cela dès le matin pour réveiller tous les habitants du quartier. La police ne débarrasserait donc jamais les cours des joueurs de guitare, ces voyous qui assassinaient les marchandes de pommes de terre frites et les députés. Ils ne pouvaient donc pas travailler tous ces propres à rien.

Elle se reposa un instant sur le palier du premier pour reprendre haleine avant de pénétrer chez madame Bentzon. Pendant qu’elle soufflait, une femme sortit du petit appartement en face. Très élégante ; mince, elle baissa sa voilette pour passer devant madame Durand pendant que de l’intérieur une voix lui criait :

  •  — Tu sais, Berthe, je me suis invité à dîner chez toi ce soir !

La matinale visiteuse ne répondit rien et sans se donner le temps de refermer la porte, elle descendit rapidement, se sauvant comme une voleuse.

  •  — « Et ce comte qui n’a jamais le sou ! pensait la maîtresse d’hôtel. On lui en fichera des dames du monde. qui viennent le voir à dix heures du matin. Il en trouve pour elles de l’argent ! »

Elle entra sans sonner chez la locataire du grand premier. Après avoir frappé pour la forme à la porte du salon, elle y pénétra et se dirigea vers la chambre située directement au-dessus de la sienne.

  •  — C’est moi, dit-elle, en apparaissant dans la chambre à coucher. Vous êtes réveillée ?
  •  — Oui ! J’ai si mal dormi vraiment ! prononça d’une voix faible et avec un fort accent anglais, une femme de quarante ans, très bien coiffée, malgré cette nuit d’insommie, les lèvres rougies à neuf, les yeux faits, la poitrine ballottante dans une chemise de nuit très montante et très surchargée de valenciennes où se trouvaient piqués des petits rubans roses courant en lignes courbes ou pendant en provocantes rosettes.
  •  — Vous êtes souffrante ?
  •  — Non ! Je m’ennuie ! Songez donc, toujours solitaire, toujours veuve ; à mon âge ! C’est af- : freux, c’est abseurde, vraiment ! Se marier pour avoir un mari dans les Indes Anglaises.
  •  — Il a une si belle position. Je vous apporte votre note.
  •  — C’est bien vraiment. Il y a un chèque de cinq mille francs sur mon tablette. Vous toucherez et donnerez-moi le restant.

Madame Durand saisit vivement le papier indiqué.

  •  — Et ces demoiselles vont bien ? demanda-t-elle avec un intérêt trop visible pour être bien sincère.
  •  — Non ! les pauvres petites ! répliqua la mère. Elles ne peuvent pas s’habituer aux Françaises. L’existence pour les riches young ladies est plus gaie vraiment de l’autre côté du Channel. Elles peuvent sortir avec des jeunes amis sans compromission. Ici, non pas. Les Français sont trop blagueurs. Aussi mes filles sont très pâles. Annie voudrait vraiment se marier. Betzy a besoin d’un petit flirt.

La patronne venait d’avoir une inspiration subite. Aussi ne comprit-elle pas bien le sens de la phrase imparfaitement entendue :

  •  — Un filtre, s’écria-t-elle. Mais celui de la cuisine a été remis à neuf.
  •  — Non filtre, flirt. Comment vous dites cela ? Un sweetheart, un lover, une connaissance.
  •  — Ah ! oui ! Mais comme elles vont dans tous les bals...
  •  — Bals pas convenables. Toujours cotillon, indécent. Schocking vraiment.
  •  — Je voulais vous demander un service ! hasarda tout à coup la patronne.
  •  — Volontiers vraiment !
  •  — J’ai m billet à payer aujourd’hui pour un ancien locataire, vous savez. M. le baron de Prix-saints ?
  •  — Oui ! vraiment ! le grande baronne.
  •  — Il m’avait envoyé les fonds. Mais j’en ai eu besoin. Les affaires vont si mal. Prêtez-moi cinq cents francs pendant six ou sept jours.
  •  — Avec beaucoup d’ivresse vraiment. Vous prendrez sur le chèque.

L’expression : avec beaucoup d’ivresse était l’exclamation favorite d’un amateur de tableaux M. Hourbique, perché au cinquième étage de la maison. L’artiste en chambre la répétait si souvent cette phrase, que l’Anglaise avait fini par l’apprendre et la lancer à tout propos comme une preuve de sa profonde connaissance de la langue française.

La tante de Clémence gravit encore un étage et entra dans l’appartement faisant vis-à-vis sur le palier du second à celui où Moustafa dormait poings fermés, bouche ouverte.

Dans le salon, une jeune femme de vingt-cinq ans plus qu’à moitié nue se chauffait, engloutie dans un fauteuil très bas, tandis qu’une demoiselle de compagnie se coiffait.

  •  — Bonjour, comtesse ! dit la propriétaire.
  •  — Ah ! c’est vous donc ! J’avais peur que ce fût derechef cet employé de magasin qui m’a fait bien rire juste en ce moment. Il s’était trompé. Et il a eu peur de me voir comme cela. Oh ! une peur donc !

Et elle se tordait dans un fou rire qui laissait les flammes roses du bois lui lécher par longues flambées les mollets, les genoux et les chairs plus grasses, plus blanches, plus satinées du bas de la cuisse, s’écrasant dans le satin du siège. La fine chemise de batiste glissait insensiblement des épaules. Chaque fois que la comtesse Louba se retournait dans un soubresaut de gaieté invraisemblable, les dentelles s’accrochaient au dessous des seins, rebelles, résistants, retenant comme un obstacle rond et ferme l’échancrure et dressant — dans l’ardeur de la résistance sans doute — les pointes roses avivées par le froid qui picotait sa peau de points blancs et gonflait les pores de cette chair frileuse. Les nattes avaient croulé fauves et lourdes sur la ligne creuse dégringolant de la nuque jusqu’au gras des reins.

Avec un rire nerveux et pincé la fille de vingt-un ans qui avait lâché le peigne, regardait, prise d’une jalousie d’enfant maigre et mal formée pour ces charmes dodus, opulents où les fossettes s’enfonçaient mystérieuses accusant la solidité et la fraîcheur des muscles jeunes et bien nourris.

Louba Bézef revint à elle en voyant le papier blanc dans la main de madame Durand qui essayait. de rentrer ses canines et d’élargir la bouche pour faire chorusà l’hilarité de sa locataire.

  •  — Ah ! c’est ma note ! Mademoiselle Aigrot, dit la Russe en s’adressant à sa femme de compagnie, voulez-vous être assez bonne pour solder maintenant...

Pendant que la fille maigre prenait l’argent dans un tiroir, la comtesse, se remit à rire :

  •  — Que c’est amusant Paris donc ! continua-t-elle en enroulant sur le sommet de sa tête sa chevelure rousse et, bras en l’air, montrant le duvet de l’aisselle.
  •  — N’est-cepas ! Aussi les étrangers reviennent. Ce matin il m’est arrivé un jeune Arabe.
  •  — Ah ! dit avec intérêt Louba Bézef. Un Arabe ? Je n’ai jamais vu un Arabe. Ce doit être drôle positivement ?
  •  — Celui-là est charmant.
  •  — Et il loge ici pour longtemps ?
  •  — Je l’espère ; c’est votre voisin !
  •  — Tant mieux donc ! fit la Russe. S’il est gai, ça sera plaisant ce voisinage !

Madame Durand jugea sans doute le moment propice de hasarder une demande qui lui démangeait la langue :