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Voyage dans le buisson australien

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323 pages

On se remit en marche, et pour donner du courage à ses compagnons Ouittigo leur annonça qu’avant une heure ils seraient convenablement installés aux grottes des Cinq-Sources et complètement à l’abri de tout danger, car il était impossible que les Ngotaks aient l’audace de se hasarder dans ces parages.

Arrivés au sommet de la première colline, les voyageurs s’engagèrent, à la suite du chef australien, dans un petit sentier qui serpentait en descendant le long de l’autre versant, et recouvert d’une telle voûte de verdure que la.

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Louis Jacolliot

Voyage dans le buisson australien

VOYAGE DANS LE BUISSON AUSTRALIEN1

On se remit en marche, et pour donner du courage à ses compagnons Ouittigo leur annonça qu’avant une heure ils seraient convenablement installés aux grottes des Cinq-Sources et complètement à l’abri de tout danger, car il était impossible que les Ngotaks aient l’audace de se hasarder dans ces parages.

Arrivés au sommet de la première colline, les voyageurs s’engagèrent, à la suite du chef australien, dans un petit sentier qui serpentait en descendant le long de l’autre versant, et recouvert d’une telle voûte de verdure que la. lumière du jour ne la pénétrait qu’en la tamisant en vert, donnant des teintes d’émeraude à tout ce qu’elle éclairait. La descente terminée, commençait une nouvelle série de collines séparées les unes des autres par de petites vallées ; c’est au sommet que se trouvaient les cours d’eau, qui avaient fait donner à ce lieu le nom de pays des Cinq-Sources, sous lequel il était connu de tous les guerriers de la tribu de Ouittigo.

Au centre d’une de ces vallées se trouvait une série de petites grottes formant un véritable labyrinthe, entouré d’une végétation de lianes grimpantes, arbustes, cactus, qui le cachaient de telle façon, qu’il fallait connaître tous les méandres du lieu, pour pouvoir soit y pénétrer soit en sortir.

Parvenu au bout de la première vallée, Ouittigo indiquait du doigt le chemin à parcourir, quand tout à coup Naliké arrêta subitement sa monture ; elle voulut parler, sa voix s’éteignit dans son gosier et, pendant quelques secondes, elle ne put qu’indiquer un petit bosquet de lilas, qui se trouvait sur la droite du chemin parcouru par les voyageurs.

 — Qu’est-ce donc, ma chère Naliké ? lui dit Gontran qui s’était précipité près d’elle pour la soutenir.

 — Là ! là ! fit enfin la jeune femme haletante, je viens de voir la face d’un Ngotak, affreusement peint en guerre, qui émergeait d’une touffe de fleurs de melias.

En entendant ces mots, Ouittigo s’était lancé sous bois.

Pendant près d’une demi-heure, la troupe attendit son retour avec une poignante anxiété.

Quand le chef nagarnook revint, il avait l’air sombre et soucieux.

 — La jeune dame s’est trompée, fit-il brusquement... il n’y a pas de Ngotak dans la forêt.

Après une pause, il ajouta :

 — Suivez-moi, nous avons déjà perdu trop de temps ici ; il y a une heure que nous devrions être aux Cinq-Sources.

Parker remarqua sans rien dire, que le chef était légèrement blessé à la main gauche.

Quittant le sentier qu’elle parcourait, la petite troupe, sous la direction de Ouittigo, prit immédiatement sur la droite un chemin si bien dissimulé par les buissons de mélias, de lianes, de chênes nains, qu’à moins de le connaître, il eût été absolument impossible de le découvrir. Et encore, quand nous parlons de chemin, dans le désert australien, cela signifie simplement une légère éclaircie sous bois, qui permet de pénétrer dans les méandres de la forêt vierge.

Le chef nagarnook, tenant par la bride le cheval de Naliké, le guida en ayant soin de faire le moins de bruit possible, les autres voyageurs suivaient, en imitant de leur mieux les silencieuses précautions de l’Australien.

La jeune femme de Gontran, qui ne pouvait chasser de sa mémoire la terrible apparition qui l’avait glacée d’épouvante, en était arrivée, sur la foi de Ouittigo, à croire à une hallucination ; mais cette pensée que ses sens avaient pu s’abuser à ce point, au lieu de la calmer, la portait à regarder les bosquets qui l’entouraient, avec une défiance d’elle-même, toujours en éveil, et cette situation la faisait à ce point souffrir, que le bruit d’une tige de bois mort cassée, une branche d’arbre qui lui frôlait le visage, lui causaient d’inexprimables tressaillements.

Gontran l’entourait de son regard humide d’affection et de crainte, toujours plus préoccupé de sa sûreté que de la sienne propre.

Quant à Casenave, il ne riait plus, ne plaisantait plus, et cette obligation d’imiter la retenue de ses compagnons avait peu à peu chargé son front d’ombres et de préoccupation.

Ce tempérament méridional s’échauffait au bruit de ses paroles, ce silence lui enlevait la moitié de ses moyens.

Parker, qui pendant quelques instants avait fermé la marche, se rapprocha peu à peu de Ouittigo, et avec une indifférence qui n’était qu’apparente, vint se placer aux côtés du chef.

Après quelques instants de silence, pendant lesquels il crut que Ouittigo allait lui donner l’explication de ce qui était arrivé dans la forêt, il se décida à parler.

 — Le Nagarnook n’est donc plus l’ami du squatter ? fit-il dans le dialecte de l’Australien.

 — Pourquoi cette pensée est-elle venue au chef blanc ? répondit Ouittigo, croit-il que l’amitié d’un Nagarnook s’envole comme une feuille de paluka arrachée par le vent, ou qu’elle s’éteigne aussi vite que le cri du jeune menouah.

 — Je ne crois pas à cela ; mais si j’ai demandé au Nagarnook s’il était toujours mon ami, c’est que le Nagarnook n’a pas confiance dans le chef blanc.

 — Mon ami Parker parle comme les Coradjs, j’ai besoin qu’il m’explique sa pensée.

 — Pourquoi le chef a-t-il dit qu’il n’avait rencontré personne dans la forêt ?

Ouittigo tressaillit légèrement, mais ce ne fut qu’un éclair, et Parker lui-même ne s’en aperçut pas.

Le squatter continua :

 — Si Ouittigo n’a pas rencontré de Ngotaks, s’il ne s’est pas précipité sur son ennemi, s’il ne lui a pas enfoncé son couteau dans la gorge, si le Ngotak en se débattant n’a pas blessé son vainqueur, comment se fait-il que la main gauche de Ouittigo soit ensanglantée ?

 — Le chef blanc a la vue perçante.

 — Et il vient de deviner ce que son ami lui cachait.

 — Ouittigo n’a rien de caché pour le vieux squatter : il a simplement dit qu’il n’y avait pas de Ngotaks dans la forêt pour ne pas effrayer la jeune dame.

 — Je l’ai compris ainsi, chef, sans cela je ne te pardonnerais pas ton silence.

 — Et puis, il vaut mieux que nos deux autres compagnons ne se doutent pas de la situation.

 — En deux mots, que s’est-il passé pendant ton excursion sous bois ?

 — Le squattera l’œil perçant d’un fils des buissons, il a tout deviné.

 — Ainsi, tu as rencontré un Ngotak ?

 — J’ai suivi à la piste celui qui avait eu l’imprudence de se montrer à la jeune dame.

 — Ce n’était donc pas une illusion des sens...

 — Il manœuvrait pour m’attirer dans une embuscade.

 — Comment cela ?

 — Il y a plus de deux cents Ngotaks dans la forêt, qui nous suivent sans oser nous attaquer à cause des terribles carabines des blancs.

 — Alors, ils savent que nous allons aux Cinq-Sources ?

 — Ils ne connaissent pas ce refuge.

 — En nous suivant, ils ne tarderont pas à le découvrir.

 — Nous avons deux heures d’avance sur le gros de la troupe, et j’ai tué les trois espions qu’ils avaient lancés sur nos traces ; le premier que j’ai découvert était un jeune guerrier qui cherchait à faire ses preuves. Imbéciles de Ngotaks, on n’envoie pas un enfant contre Ouittigo ; je suis sûr qu’il n’avait pas encore poursuivi le kangourou à la course, et qu’il voulait rapporter à sa fiancée une marque de son courage, le boomerang et la lance du chef nagarnook. Je le laissai d’abord détaler comme un jeune menouah (kangourou) courbé sur les feuilles de fougère, il courait sans laisser de traces, sans faire de bruit : tout à coup il fit un saut de côté, se tapit dans un buisson et se mit à surveiller le chemin qu’il venait de parcourir, s’attendant à me voir bientôt apparaître... pauvre enfant, en toute autre circonstance je l’eusse épargné ; mais il y allait de notre vie à tous, je rampai lentement dans sa direction, et, avant qu’il n’ait eu le temps de me voir, mon couteau lui traversait la gorge et le clouait sur le gazon.

Comme honteux de son mouvement de sensibilité, Ouittigo ajouta d’un air féroce :

 — La fiancée du Ngotak n’aura pas le boomerang et la lance du chef nagarnook.

Malgré ses habitudes du buisson australien, et ses connaissances des mœurs des indigènes, Parker ne put réprimer un léger frisson en voyant l’éclair de férocité qui traversa la figure du chef.

 — Et les deux autres, comment le chef les a-t-il surpris ?

 — Assuré que les autres Ngotaks, ne voyant plus leur compagnon, chercheraient à se renseigner sur son sort, je me cachai à quelques pas du lieu où j’avais tué le jeune guerrier et j’attendis !...

Au bout de quelques instants, j’entendis, dans le lointain, le cri du kakatoès gris, plusieurs fois répété ; je ne m’y trompais pas, et je répondis par les mêmes modulations ; je jugeai bientôt, aux cris qui devenaient plus distincts, que le guerrier qui les imitait se rapprochait de moi. Je cessai tout à coup de répondre, les appels continuèrent encore pendant un moment, puis tout rentra dans le silence ; j’étais tout yeux et tout oreilles !... Bientôt j’aperçus en face de moi les hautes herbes qui semblaient douées d’un mouvement imperceptible ; il n’y avait pas de vent dans la forêt, ce ne pouvait être qu’un compagnon de celui que j’avais surpris.

Je comptais sur un : les buissons, en s’écartant, en laissèrent passer deux. Au moment où ils découvraient le cadavre de leur camarade, ma lance en jetait un sur le gazon, et j’attaquai l’autre au couteau : c’est ce dernier qui m’a blessé, mais si légèrement que cela ne vaut pas la peine d’en parler, je l’envoyai rejoindre les deux autres Ngotaks, et pour dépister pendant quelque temps ceux qui ne vont pas manquer de venir à leur recherche, j’ai caché les trois cadavres sous un impénétrable buisson de cactus... voilà tout ce que le Nagarnook avait à raconter à son ami le squatter.

 — Et, maintenant, que comptes-tu faire ?

 — Avant une heure, nous serons aux Cinq-Sources, et si bien cachés que je défie tous les Ngotaks de nous y trouver.

 — Soit ; mais si nous sommes surpris !

 — Nous nous défendrons avec nos carabines, du haut des rochers des Cinq-Sources, nous pourrions tenir huit jours contre n’importe quel assaillant, c’est plus qu’il n’en faudrait, pour que mes jeunes gens revinssent nous dégager, à la tête d’un corps de guerriers de leur nation, mais il y a mieux que cela encore.

 — Alors, tu ne nous quitteras pas dès que nous serons rendus au Cinq-Sources, comme tu en avais d’abord eu l’idée.

 — Je voulais rejoindre les miens quand je supposais que les Ngotaks, après notre départ, ignoreraient la direction que nous avions prise ou renonceraient à nous poursuivre ; mais, aujourd’hui, la situation a changé, je ne suis point assuré que les Cinq-Sources ne seront pas attaquées, et je resterai pour veiller à votre sûreté.

 — Je n’attendais pas moins de toi, Nagarnook.

 — Ouittigo se fera tuer avant que les Ngotaks touchent à un cheveu de ses compagnons.

Après cette conversation, la marche de la caravane continua silencieuse et rapide, Gontran et Casenave n’avaient rien compris à la conversation qui avait eu lieu entre l’Australien et Parker ; mais ils avaient parfaitement deviné, en raison même des précautions prises par les interlocuteurs pour déguiser leurs préoccupations, que la situation était des plus graves ; cependant, malgré le désir qu’ils en avaient, ils se gardèrent d’interroger Parker, comprenant, à la rapidité que l’Australien imprimait à la marche depuis quelques instants, que le vent n’était pas aux explications.

On gravissait en ce moment une colline abrupte couverte d’eucalyptus géants, de chênes séculaires, de bois de fer, plantés si près les uns des autres, que parfois il fallait faire de longs détours pour faire passer le cheval qui portait Naliké ; à chaque instant la jeune femme était obligée de se coucher sur sa selle, pour ne point être un obstacle à la marche de sa monture, ou n’être pas renversée par les branches de gruff-oaks nains qui obstruaient à chaque instant la route.

De temps à autre Ouittigo commandait une halte de quelques secondes, le temps de sa coucher sur le sol, d’arracher quelques touffes de gazon et de mousse, d’appliquer son oreille sur la portion de terre dénudée pour interroger l’espace.

 — Rien encore, murmurait-il dans son langage qui n’était compris que du squatter, et la course recommençait de plus belle.

Mais au fur et à mesure qu’on s’élevait sur la colline, les difficultés augmentaient, des quartiers de roc, énormes blocs erratiques jetés là pendant les anciennes périodes glaciaires et diluviennes, que toutes les forces de la mécanique humaine ne seraient pas parvenues à ébranler, semblaient opposer à l’ascension des voyageurs une barrière infranchissable, mais Ouittigo connaissait admirablement la contrée, car, par des chemins connus de lui seul, il contournait tous les obstacles et quelques instants après les voyageurs se trouvaient à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessus des rochers qui avaient paru devoir mettre un terme à leur marche ; les blocs couronnaient la colline par milliers, et celui qui se fût engagé entre leurs murailles s’élevant parfois de vingt-cinq à trente mètres de hauteur, sans bien savoir où il dirigeait ses pas, au bout d’une demi-heure de marche eût pu se trouver acculé au fond d’un labyrinthe, d’où aucun fil d’Ariane ne serait venu l’aider à sortir.

Il y en avait comme cela sur une longueur de plusieurs lieues, et ces quartiers de roches, séparés les uns des autres par des espèces de boyaux ou ruelles d’à peine un mètre ou deux de large, étaient entourés d’une telle végétation, d’un tel luxe de bosquets, de lianes grimpantes, de salsepareille sauvage, donnant à ces milliers de ravins ensevelis entre deux rocs une telle uniformité d’aspect, que nos voyageurs se demandaient comment il pouvait se faire que le chef nagarnook pût les guider au milieu de dédales si parfaitement semblables. Cette course durait depuis le lever du jour, que nos voyageurs n’avaient pas encore trouvé le temps de faire une légère collation.

La jeune femme de Gontran, quoique robuste et rompue à la fatigue, accomplissait évidemment un exploit au-dessus de ses forces, depuis un moment elle luttait sans laisser deviner la souffrance qui l’obsédait, quand tout à coup n’y pouvant plus tenir, elle jela un regard sur le fermier de Devil-station, et lui dit d’un ton suppliant :

 — J’ai bien faim, monsieur Parker.

 — Quelques instants de patience, madame, je crois que nous arriverons.

 — Que demande la jeune femme ? fit Ouittigo.

 — Une chose à laquelle je pense moi-même depuis plus d’une heure, répondit le squatter.

 — A quoi sert de garder sa pensée quand on a la parole, fit sentencieusement l’Australien.

 — Ma foi, Nogarnook, nous autres blancs nous sommes plus que vous, esclaves de certains besoins, et je t’avouerai que nous n’avons pas l’habitude de marcher aussi longtemps sans manger, la jeune dame surtout.

 — Dans dix minutes nous serons arrivés au sommet de la colline, au cœur de la station des Cinq-Sources, les blancs peuvent prendre leur repas, nous ne courons plus aucun danger, pas un Ngotak n’est de taille à venir nous rejoindre avant plusieurs heures de recherche, et encore ne pourrait-il pénétrer dans les excavations de roches qui nous donneront asile.

En prononçant ces paroles, le chef nagarnook aida lui-même Naliké à descendre de cheval.

La visite aux provisions fut rapide, chacun tenait à en finir avec cette course vers l’inconnu, et à atteindre au plus tôt ce lieu mystérieux connu seulement de Ouittigo et des siens, qui devait leur donner asile.

Quelques conserves et des biscuits secs firent tous les frais de ce déjeuner que la marche, le meilleur des apéritifs, fit trouver excellent.

Au moment où Ouittigo allait de nouveau donner le signal du départ, il s’arrêta en tressaillant, le chant criard de la petite perruche à huppe venait de se faire entendre à une distance tellement rapprochée, que Parker, malgré lui, regarda dans les arbres voisins comme pour voir s’il ne découvrirait pas l’oiseau qui venait de jeter cette note aiguë dans le silence de la forêt.

 — Ce n’est pas la perruche bleue qui parle, fit Ouittigo qui s’était aperçu du mouvement.

Chacun attendit, prêtant l’oreille avec anxiété.

Au bout de quelques secondes, nouveau chant plus rapproché encore.

 — Que personne ne bouge d’ici, dit le chef nagarnook, et il se préparait à escalader les roches pour découvrir la clef de ce mystère, lorsque tout à coup un indigène affreusement peint en guerre parut à l’entrée du sentier qui débouchait du milieu des rochers, à l’entrée de la petite clairière où se trouvaient nos voyageurs.

 — Les Européens avaient épaulé leurs carabines.

 — Ne tirez pas, fit Ouittigo, qui heureusement reconnut à temps le guerrier indigène, c’est Wolligong.

Wolligong était ce guerrier nagarnook que Ouittigo, la veille, avait expédié à la suite des ngotaks et qui devait venir rendre compte de sa mission aux Cinq-Sources.

 — Je ne t’attendais pas sitôt, lui dit le chef.

 — Le jeune menouah est revenu dès qu’il a eu exécuté les ordres de son père.

 — Pourquoi viens-tu d’imiter le chant de la perruche bleue ?

 — C’était pour vous signaler mon arrivée.

 — Quelle nouvelle m’apportes-tu ?

 — Vous êtes entourés par plus de deux cents Ngotaks.

 — Je le sais.

 — De plus, ils sont parfaitement renseignés sur le lieu où vous vous rendez.

 — Quoi ! ils connaissent les Cinq Sources ?

 — Ils savent que les Cinq-Sources existent, que c’est là que tu conduis tes amis blancs ; mais ils ignorent le chemin qu’il faut suivre pour y parvenir.

 — Et ils ne le connaîtront pas de sitôt !

— Peut-être !

 — Que veux-tu dire ?

 — Je viens de rencontrer un guerrier ngotak qui vous suivait tranquillement à la piste.

 — Et tu l’as laissé échapper ?

Le Nogarnook montra avec orgueil son couteau taché de sang jusqu’à la poignée.

La situation se dessinait de plus en plus.

La rencontre que venait de faire Wolligong indiquait à n’en pas douter l’intention bien arrêtée des Ngotaks de tout faire pour s’emparer des voyageurs.

Ouittigo, surtout, qui était un des plus illustres chefs de la peuplade nagarnook, devait exciter leur convoitise. Quel plus beau trophée, en effet pouvaient-ils ramener dans leurs villages, pour en faire l’ornement d’une de leurs prochaines fêtes guerrières !

Le chef australien le comprit :

 — C’est à moi surtout qu’ils en veulent, dit-il à Parker ; il vont chercher à m’enfermer entre ces rochers comme un opossum dans le tronc d’un arbre mort ; mais Ouittigo leur réserve des surprises auxquelles ils ne s’attendent pas.

Le Nagarnook ordonna alors à Wolligong de suivre la petite caravane, et d’effacer avec soin toutes les traces qu’elle pourrait laisser sur l’herbe.

 — Est-ce que Ouittigo trouve bon de continuer à emmener le cheval ? demanda l’Australien.

 — Je comprends ce que tu veux dire. Sa piste est difficile à dissimuler, mais, au dernier moment, il peut nous être utile pour sauver la jeune dame.

 — Wolligong n’a pas de conseil à donner à son père, continua le jeune Australien ; mais, si les chefs blancs y consentaient, ils se débarrasseraient du cheval.

 — C’est mon meilleur mustang, et je ne le sacrifierais qu’avec peine, fit Parker qui avait suivi la conversation des deux indigènes.

 — Alors, reprit Wolligong, autant vaudrait aller chercher les espions ngotaks, et les conduire ici par la main.

 — Que dis-tu de cela, chef ? fit le fermier inquiet.

Le jeune menouah a raison, répondit Ouittigo.

 — Pourquoi l’avoir conduit jusqu’ici alors ?

 — Le chef blanc a entendu mes raisons, c’était pour sauver la jeune fleur de Mélia en cas de danger pressant.

C’est sous ce nom poétique que le chef nagarnook avait coutume de désigner Naliké.

 — Quand on voudra, poursuivit le chef, je prendrai la jeune femme avec moi sur le mustang, et dans l’intervalle d’un lever à un coucher de soleil, je la déposerai saine et sauve au milieu des femmes de ma tribu.

 — Conservons donc le cheval, fit alors Parker ; je le sacrifierais volontiers à notre sûreté à tous ; mais du moment qu’il peut être le salut de notre gracieuse compagne, il n’y a pas à hésiter.

Ouittigo, cette résolution prise, donna de nouveau le signal de la marche.

 — Avant un quart d’heure nous serons arrivés, dit-il à ses compagnons pour leur donner du courage

La montée devenait de plus en plus rapide : on escaladait des roches superposées les unes sur les autres, comme les gradins d’un amphithéâtre ; mais la route que l’on suivait avait cela de particulier qu’elle était si resserrée, que trois personnes pouvaient à peine passer de front, bientôt on atteignit un premier plateau, couvert d’une herbe ténue et légère émaillée de pâquerettes rouges, qui faisaient ressembler ce lieu à un immense tapis brodé à la main ; à l’extrémité de cette petite prairie, les roches continuaient à s’élever capricieusement et, dans leur direction presque perpendiculaire, ne laissaient voir aucun passage qui rendît leur ascension possible.

Ouittigo s’avança résolument comme si, à sa seule parole, le roc allait s’aplanir devant les voyageurs, et, écartant de la main un buisson de chêne nain, il indiqua à ses compagnons émerveillés une ouverture naturelle entaillée dans le rocher sur une hauteur d’environ deux mètres et une largeur de trois ou quatre.

 — Voilà le passage des Cinq-Sources, fit l’Australien en souriant.

 — Comment, un passage ! mais c’est une grotte, chef, répondit Parker.

 — Que le squatter blanc se baisse et regarde.

Parker obéit à l’injonction de l’Australien, imité immédiatement parles autres voyageurs, et tous ne purent retenir une exclamation de surprise.

La prétendue grotte était une sorte de tunnel, creusé entre terre et roc, par l’accumulation des eaux sur quelque plateau supérieur pendant la saison des pluies. A l’autre extrémité du boyau, la lumière du jour apparaissait légèrement tamisée par l’épais feuillage qui garnissait cette seconde ouverture.

Guidée par Ouittigo, toute la caravane s’engagea dans le conduit souterrain, qui montait dans le sens du rocher sur une longueur de plus de trois cents mètres. L’ascension fut des plus pénibles ; car l’obscurité doublait les obstacles, et, par instants, les pieds des voyageurs glissant sur des tapis de mousse humide, rencontraient ainsi des passages plus difficiles à franchir que les aspérités des rochers.

Quand leurs efforts furent couronnés de succès, et que les voyageurs arrivèrent à la lumière du jour, le spectacle qui s’offrit tout à coup à leurs yeux fut bien fait pour les payer de leurs fatigues. Qu’on se figure un plateau d’environ huit cents à mille mètres carrés, occupé dans les deux tiers de sa superficie par un lac dont l’eau, d’une fraîcheur et d’une limpidité sans pareilles, se déversait sur la gauche par cinq petites cascades qui tombaient perpendiculairement sur une série de roches inaccessibles.

Ce sont ces cinq cascades qui avaient fait donner par les indigènes à ce lieu le nom de Station des Cinq-Sources.

A droite, le roc, qu’on eût dit taillé à pic par la hache d’un géant, offrait à toute ascension des difficultés invincibles ; pour gravir cette muraille, il eût fallu entailler des marches dans la masse même du granit.

Au fond, le roc s’élevait sur une altitude de deux ou trois cents pieds, opposant en sens inverse la même barrière aux efforts de tout envahisseur.

A droite et à gauche, on ne pouvait gravir la muraille perpendiculaire de rochers ; au fond, au contraire, on n’en pouvait descendre.

Il n’y avait donc pas d’autre chemin pour arriver sur le plateau des Cinq-Sources que celui du tunnel que la petite troupe venait de parcourir sous la conduite du Nagarnook.

 — Ma foi, chef, fit Parker après avoir inspecté minutieusement le plateau, on ne trouverait peut-être pas, à cent lieues à la ronde, un autre asile aussi bien fortifié par la nature ; personne ne pourrait, grâce à nos carabines, pénétrer dans le souterrain que vous venez de parcourir, et quant à venir nous surprendre par un autre chemin, je déclare la chose impossible, à moins d’avoir des ailes.

 — La place est, en effet, fit Gontran, bien mieux défendue par sa situation que par nos armes ; cependant il n’y a pas de forteresse imprenable, et si les Ngotaks veulent sacrifier des hommes, ils n’ont qu’à envahir le tunnel en nombre suffisant et nous ne pourrons les empêcher de déboucher sur le plateau.

 — Je crois que vous êtes dans l’erreur, mon cher Gontran, répliqua Parker, avec nos carabines à répétition, dont tous les coups porteront infailliblement, et que nous pouvons recharger en dix secondes, nous aurions vite fait d’opposer aux Ngotaks une infranchissable barrière de cadavres.

 — Si les Ngotaks viennent, nous n’aurons pas besoin de nos carabines, fit Ouittigo avec un sourire étrange.

 — Que veux-tu dire, chef ? fit le fermier.

 — Ouittigo prépare à ses amis blancs un spectacle dont ils ne perdront jamais le souvenir, si les Ngotaks osent se hasarder dans le tunnel.

En prononçant ces mots, le Nagarnook regardait les eaux tranquilles du lac, et sa figure avait revêtu un air de férocité satisfaite qui avait fait frémir Naliké.

L’Australien s’en aperçut.

 — Que la fleur de Mélia, reprit-il en donnant à sa voix des intonations d’une singulière douceur, ne se livre pas à la crainte, elle ne risque rien ici, et tant que Ouittigo vivra, la face d’un Ngotak ne paraîtra pas devant ses yeux.

 — Merci, chef, répondit la jeune femme en rougissant, nous avons tous confiance en votre courage.

 — Tu n’as pas besoin de remercier, fit le chef avec un air de rêverie singulière, je défendrai les autres en guerrier, en combattant à leurs côtés, mais pour toi je donnerais ma vie.

Embarrassée de la tournure que prenait ce colloque, la jeune femme ne savait que répondre lorsque Ouittigo reprit avec une émotion singulière :

 — Tiens, regarde ce nuage qui passe, il s’en va là-bas dans l’Ouest, vers le grand village des Nagarnook ; dans la case d’un chef, une jeune femme qui nourrit deux enfants venus au monde le même jour, attend le retour de Ouittigo ; eh bien, la fleur de Mélia peut être tranquille, le Nagarnook ne veut pas que la jeune femme puisse dire un jour à ses fils, que leur père n’a pas su mourir pour la femme des grands pays d’au delà de la mer, qui s’était confiée à lui.

Pendant cette conversation, Casenave, qui à son tour avait examiné à loisir le lieu où ils se trouvaient, ne put s’empêcher de dire à son cousin :

 — Ma foi, Gontran, je suis de l’avis de Parker, nous pouvons défendre cette forteresse naturelle, non seulement contre des sauvages, mais même contre des troupes régulières ; je ne vois qu’un moyen d’avoir raison de nous, ce sera de nous réduire par la famine, et nous avons des vivres pour plus d’un mois.

Ouittigo, en voyant le jeune homme d’un geste indiquer les caisses de biscuits et de conserves, comprit sans doute sa pensée, car ayant demandé l’explication de ce geste à Parker, il répondit :

 — Il y a de longues années que les hommes de ma tribu ont tout préparé ici, pour s’y réfugier en cas de besoin. Regardez, toutes les rives du lac sont garnies de via-ti (arbre à pain) en telle quantité que leurs fruits suffiraient à nourrir deux ou trois cents hommes, et quant au lac, qui nous fournirait l’eau douce, il renferme des quantités de poisson inépuisables.

 — Ma foi, fit Casenave qui avait recouvré toute sa bonne humeur, puisque tout se trouve réuni ici, je ne vois pas pourquoi nous n’y fonderions pas une colonie.

Il avait à peine prononcé ces mots que Wolligong parut à l’entrée du tunnel.

La figure de l’indigène présentait sans doute quelques signes caractéristiques, car Ouittigo lui dit immédiatement :

 — Que se passe-t-il, menouah ?

 — Les pas du cheval ont broyé l’herbe, et je ne puis faire disparaître les traces.

— Achève.

 — Les Ngotaks sont sur notre piste, je les ai vus du haut des rochers, suivre pas à pas la route que nous avons parcourue. Avant une heure ils seront ici.

 — Les Ngotaks sont trop lâches pour nous attaquer de jour, répondit Ouittigo, ils se cacheront au. milieu des bosquets, derrière les rochers, puis la nuit venue ils essayeront de nous avoir par surprise ; nous les laisserons tous venir, cent, deux cents, trois cents, tant qu’il y en aura... qu’ils remplissent le boyau souterrain, alors vous verrez rire le chef nagarnook.

L’Australien prononça ces dernières paroles avec un air de férocité qui donna le frisson à la jeune femme.

Il s’exaltait peu à peu.