Voyages au pays bleu, contes fantastiques, par Charles Maquet

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Librairie du "Petit journal" (Paris). 1866. In-18, 248 p., pl..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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VOYAGES
AU
PAYS BLEU
CONTES FANTASTIQUES
PAR
CHARLES MAQUET
PARIS
LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL
2 1,'BOULEVARD MONTMARTRE, 2!.
TOYAGES
AU
PAYS BLEU
Uoulommiers. — Typographie A. MOUSSIN.
VOYAGES
AU
p^y4 BLEU
/ S i £°$ I ES FANTASTIQUES
\ i~3 > ,'
\ Ç^. „, .PAR
\<£ CHA,'RL^S MAQUET
PARIS
LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL
31, BOULEVARD MONTMARTRE, 21.
1866
L'ILE

LA PERFECTION
I
Un roi d'Orient, un de ces vieux monar-
ques vêtus de cachemire, coiffés du turban,
qui portent fièrement, du visage à la ceinture,
une barbe aussi blanche que la neige, se sen-
tit un jour moins vigoureux qu'à l'ordinaire.
En effet, Damyl, dans le cours d'un règne de
cinquante ans, avait coupé beaucoup de têtes,
soumis ses voisins, chassé très-souvent le ti-
gre, étouffé quelques serpents. Les ennemis
l'avaient tracassé; il avait tour à tour perdu et
reconquis mainte province, toutes choses fa-
ligantes. L'oeil perdait de son feu, le bras de
i .
L ILE DE LA PERFECTION
son nerf, les mouvements devenaient lourds;
Damyl, quoique plus majestueux,.n'inspirait
plus la terreur qui courbe le sujet et impose
à l'étranger. Bref, il crut prudent de remet-
tre le sceptre aux mains de son fils.
Et puis, cet héritier déjà grandelet, on le
voyait entouré de courtisans qui préparaient
un nouveau règne ; qui sait quels conseils on
allait lui donner? Un fils prendre un matin la
place de son père sans permission, cela s'était
vu dans le pays... et ailleurs. Toutes ces ré-
flexions, résultat de trois nuits sans sommeil,
déterminèrent le monarque à faire venir le
jeune prince.
Djeddah, lui dit-il, je crois remarquer de-
puis quelque temps que mes ministres te font
la cour...
— Vos ministres, mon père !
— Je n'y vois aucun mal; je ne suis pas
de ces rois qui veulent, quoique décrépits,
conserver le pouvoir, et...
— Je vous assure, mon père, que vous vous
trompez.
— Ne t'en défends pas; un peu d'ambition
L ILE DE LA PERFECTION
sied à un prince, à l'héritier d'un grand em-
pire ; n:as-tu pas dix-sept ans?
— Je les ai d'hier, dit le jeune homme ; mais
l'ambition n'est jamais entrée dans mon
coeur.
— Tant pis ; laisse-moi croire, au contraire,
que tu n'as pas dégénéré. Tes aïeux étaient
pleins d'audace, tu devras leur ressembler;
ils m'ont transmis un trône jusqu'ici respecté;
j'ai reculé nos limites; tu agrandiras aussi le
royaume. Allons, lève la tête, ce n'est pas un
maître, c'est un ami qui te parle. Règne, Djed-
dah, l'expérience vient vite à ceux qui condui-
sent les peuples; nô crains rien. Du reste, je
te laisse pour guides des ministres pleins de
sagesse. Grâce à eux. tu continueras l'oeu-
vre que j'ai commencée. Quant à moi, je
veux passer mes derniers jours dans la re-
traite.
Le roi croyait, par ces bonnes paroles, avoir
rassuré Djeddah ; il s'attendit à une explosion
de joie, car c'est toujours, pour un jeune
homme, un grand plaisir que de gouverner
sans contrôle ; cependant le prince demeura
L1LE DE LA PERFECTION
froid devant la perspective qu'on lui ouvrait ;
il parut même embarrassé.
— Qu'as-tu donc? demanda le vieillard. Me
ferais-tu l'injure de croire à une arrière-
pensée de ma part?
— Oh! répliqua Djeddah en baisant la main
de son père, vous soupçonner d'une mauvaise
action me serait impossible.
— Alors qui te fait hésiter?
— Un scrupule.
— Lequel? Parle.
— Je veux faire le bonheur de mon peuple,
et je m'en sens incapable. Votre retraite me
laisse seul...
— Non, puisque tu as des ministres.
— Des gens qui me feront commettre des
fautes.
— Ah ça! dit le monarque en souriant, au-
rais-tu par hasard la prétention de trouver des
hommes parfaits? Ceux que je te propose ont
l'expérience et le talent, la sagesse même.
Contente-toi de ces qualités ; au-delà de cette
limite il n'y a rien.
L'ILE DE LA PERFECTION
Djeddah hocha la tête d'un air qui voulait
dire: Je ne suis pas entièrement convaincu.
— Tu entends bien, poursuivit le roi : la
perfection n'est point de ce monde.
— Dites plutôt que vous ne l'avez pas ren-
contrée, répéta le jeune homme un peu pi-
qué !... Peut-être en cherchant bien...
— Tu crois ?
— Ehbien ! oui, je crois que ce phénomène,
puisque c'en est un, doit exister. Et je suis dé-
cidé à parcourir l'univers...
— Jusqu'à ce que tu l'aies trouvé?
— Précisément. Sans un ministre tel que je
le comprends, je ne me chargerai pas de ré-
gner.
Damyl élit bien envie de se mettre en
colère ; cependant les scrupules de son fils
étaient trop respectables pour qu'on en fît un
crime à ce jeune homme.
— L'univers est grand, reprit-il avec dou-
ceur, ton absence sera longue ; et si je meurs
avant ton retour, qu'arrivera-t-il?
— Il arrivera que je perdrai l'empire; mais
puisque j'y renonce dès à présent, si je ne
LUE DE LA PERFECTION
puis gouverner à ma façon, ce sera absolu-
ment là même chose. • ■ >."
— Ainsi, tu comptes partir?
— Le plus tôt possible.
- — M'accorderas-tu du moins un jour?
— Deux si vous voulez.
— C'est bien. * ,
Demeuré seul, Damyl, qui comprenait le
danger de la position, chercha le moyen dele
conjurer.
Une heure plus tard, accompagné de deux
esclaves, et déguisé de façon à n'être point re-
connu, il sortait du palais par une porté déro-
bée. ■ '•■■
11
Le lendemain Djeddah activait ses prépara-
tifs. Sa demeure particulière était pleine de
gens qui allaient et venaient. Les serviteurs
du prince étaient sur pied, on chargeait les
chariots. Pour une expédition telle que la mé-
ditait l'héritier du trône, que de précautions à
prendre, que de besoins à prévoir ! Outre les
esclaves attachés à son service, les médecins,
les savants, les familiers, il lui fallait une pe-
tite armée, car on ne traverserait pas toujours
des pays amis. Le prince, qui ne prenait pas
les choses à la légère, était le plus affairé de
tous, lorsqu'on vint le prévenir que le roi
désirait lui parler.
Était-ce un contre-ordre? La mauvaise hu-
L ILE DE LA PERFECTION
meur de Damyl n'avait point échappé au
jeune homme dans l'entretien de la veille.
Djeddah savait son père inflexible en certains
cas, et si celui-ci avait, après réflexion, résolu
de s'opposer au voyage, rien ne pourrait main-
tenant le faire revenir sur sa détermination.
Cependant, en présence du roi, Djeddah
fut pleinement rassuré. Loin de le trouver sé-
vère ou triste, le jeune homme remarqua sur
le visage du vieillard une bienveillance de bon
augure. Un observateur plus attentif que l'hé-
ritier eût même découvert, sous cette appa-
rente bonhomie, une nuance de malice.
Djeddah ne vit rien, heureux qu'il était de n'a-
voir point à lutter contre la volonté paternelle.
— Eh bien! demanda le roi, le voyage
tient-il toujours?
— Certainement, mon père; les préparatifs
sont même fort avancés, et demain...
— C'est bien... mais il m'est venu une idée,
je veux te la communiquer.
— J'écoute, dit le prince.
— Tu as souvent entendu parler du grand
sorcier Yagou?
h ILE DE LA PERFECTION
^-Souvent, en effet ; Yagou, l'homme
le plus extraordinaire de vos États!
— Ton projet m'intéresse vivement, et pour-
rait fort bien plaire au sorcier.
— Croyez-vous?
— J'en suis sûr. Et le moyen d'intéresser
un si puissant personnage à ton entreprise se-
rait de lui demander un conseil. Il ne te le re-
fuserait pas. Plus d'une fois, dans des circons-
tances difficiles, je l'ai consulté, et m'en suis
bien trouvé. Va donc le voir.
— Peut-être lui avez-vous déjà parlé? de-
manda le prince.
— Nullement, répondit Damyl en caressant
sa longue barbe, comme si cette simple ques-
tion l'eût. gêné.. Ce sont tes affaires. Yagou,
poursuivit-il, n'est pas seulement un homme
de bon conseil, on lui reconnaît un pouvoir
surhumain.
— Il est vrai qu'on m'a conté à son sujet
des choses surprenantes...
— Et s'il voulait t'aider, tu trouverais peut-
être ce que tu cherches ; ce que, pour mon
10 L'ILE DE LA PERFECTION
compte, j'ai considéré jusqu'ici comme introu-
vable... un homme parfait.
— Oh! mon père, s'écria le jeune homme
enchanté, je n'avais pas pensé au sorcier, je
vous remercie de me l'avoir rappelé. Je cours
à l'instant chez lui. Mais, ajouta-t-il aussitôt,
espérez-vous qu'il consente à me recevoir? Il
est depuis bien longtemps séparé du monde,
dans une retraite presque inaccessible...
— Au commun des mortels, peut-être,
Djeddah; mais Yàgou ne saurait oublier l'a-
mitié que je lui ai toujours témoignée, et l'a-
mitié de Damyl vaut quelque chose.
— On le dit entouré de personnages fantas-
tiques, qui interdisent à qui ils veulent l'entrée
dé sa demeure.
— Tu te nommeras, mon fils, et cela doit
suffire. Dans tous les cas, c'est une démarche
à tenter ; un pressentiment me dit que tu ne la
risqueras pas en vain.
Ici le monarque caressa de nouveau sa
barbe, comme s'il eût eu quelque peine à con-
server sa gravité. Mais ceci dura si peu que
Djeddah ne s'en aperçut pas.
L'ILE DE LA PERFECTION 11
Sans perdre une minute, celui-ci quitta le
palais, seul, dans le plus strict incognito, et
sortit de la ville. Le prince parvint bientôt à
la chaîne de rochers noirs parmi lesquels le
solitaire avait établi sa demeure. C'était tout
près de la capitale.
Arrivé, après mille détours, devant uneporte
à moitié perdue dans les lianes, et dont l'as-
pect n'avait rien d'agréable, il frappa. L'entre-
prise eût intimidé tout autre, mais Djeddah
était courageux, et se sentait d'ailleurs appuyé
par son père.
Dès que le marteau eut retenti sur les ais
vermoulus, un guichet s'ouvrit et encadra une
tête prodigieusement laide, surmontée d'une
forêt de cheveux ébouriffés ; c'était celle du
portier.
— Que veux-tu? dit le cerbère d'une voix
dure.
— Parler à ton maître.
— Qui es-tu ?
— Le fils du roi.
— Attends.
Le serviteur s'éloigna, oubliant de refermer
12 L'ILE DE .LA PERFECTION
le guichet. Djeddah, qui n'avait rien de;mieux
à;faire, colla son visage à l'ouverture,, et re-
garda partir le. gardien. La surprise :du prince
■fut.-à,son .-.comble- aux.premiers pas: qu'il vit
faire; à ; Ce ; singulier ; personnage.. La galerie
était longue. Le messager la suivait en se dan-
dinant, : et; chaque .fois;qu'une .de. ses; jambes
touchait la; terre, ; elle perdait quelques ;centi-
mètresde sa longueur. Bientôt, de Tune et de
l'autre il ne resta plus rien. Alors le corps, des-
cendu au-niveau.du sol, se;rnit à marcher;à
son tour, comme celui d'un cul-de-jatte; Mais
il .subissait également cette singulière décrois-
sance, ;de; sorte ;qu?il se. trouva réduit en peu
de;tenips auxépaules, puis.au cou, puis à la
tête,Jaquelle;p'oursuiyit son cheminet séracs
courcit par degrés.'Quandilne resta plus que
la chevelure, trois chiens sortirent à J'impro-
viste, et se la disputèrent comme un paquet
d'étoupes. En présence de ce prodige,Djeddah
ne savait que penser. Aussitôt laporte s'ouvrit,
et sans qu'il vît personne autour de lui, sans
■ qu'il pût se rendre compte de la force qui le
déplaçait, il se trouva poussé dans la galerie.
L'ILE DE LA PERFECTION 13
D'après ce qu'il venait de voir, toute résistance
était impossible. Djeddah se croisa les bras et
se laissa faire. Ses pieds glissaient comme sur
la glace. En passant à l'endroit où les chiens
avaient joué avec la chevelure de l'infortuné
messager, il ne vit plus rien, pas même le trou
par lequel les animaux avaient dû rentrer.
Tout ce qu'on lui avait dit du sorcier lui revint
àlamémoire.AssurémentlepouvoirdeDamyl,
possesseur de tant de richesses, maître de tant
d'hommes, était bien chétif en comparaison
de la puissance de Yagou.
111
Juché sur un siège rustique, au milieu d'une
grotte immense pratiquée dans le rocher, le
sorcier était immobile. Etonnant par l'exiguité
de sa taille et par son costume composé de
plumes et de peaux bariolées, effrayant par
l'expression de son visage, Yagou ressemblait
à une image fantastique sculptée par quelque
artiste en délire, pour servir d'ornement à ce
lieu extraordinaire.
En l'apercevant, Djeddah jeta un coup-d'oeil
furtif sur la porte par laquelle il était entré ; l'i-
dée de fuir lui était venue. Mais cette "issue s'é-
tait dissimulée, comme un instant auparavant
avait disparu le trou par lequel s'étaient élan-
cés les chiens. Des roches, des stalactites,
L'ILE DE LA PERFECTION 15
des végétations sombres formaient partout
une muraille impénétrable. Un jour blafard,
tombant d'en haut, donnait à cet ensem-
ble une teinte livide. Cependant le prince,
malgré son extrême jeunesse, n'était pas de
nature à se laisser longtemps dominer par la
peur. La force invisible qui l'avait amené ve-
nait de lui rendre la liberté de ses mouve-
ments. Il en profita pour faire le tour du
personnage dont la vue lui avait causé tant
d'effroi.
A peine fut-il derrière, que le sorcier tourna
lestement sur son siège comme sur un pivot
et lui présenta de nouveau la face. C'était une
invitation formelle à s'expliquer. Djeddah le
comprit ainsi, car il salua profondément. Mais
avant qu'il n'eût proféré un seul mot, au mo-
ment même où il ouvrait la bouche pour en-
tamer l'entretien, Yagou allongea sa main ve-
lue et dit d'une voix qui semblait sortir des
profondeurs de la caverne :
— Assez !
— Je n'ai encore rien dit, murmura le prince
un peu choqué de cet ordre.
16 L'ILE- DE LA PERFECTION
— Assez ! répéta le sorcier.
— Mais...
— Je sais tout.
Ici Yagou poussa un éclat de rire qui
acheva de scandaliser le jeune homme, mais
dans lequel il f avait pourtant une intonationsi
peu humaine, qu'ellelui causa un léger frisson.
La main velue s'étendit de nouveau.
— Djeddah, reprit le nain, je sais ce que tu
as fait hier, le songe qui a poursuivi ton
père cette nuit, ce qu'ont gagné tes serviteurs
l'année dernière, ce que tu as dit il y a huit
jours à table, combien il y avait de grains de
riz dans ton assiette ce matin, ce que tu pen-
ses en ce moment Tu penses que tu vou-
drais bien n'être pas venu.
Djeddah se contenta de faire un signe.
— Tu vois donc, poursuivit Yagou, que rien
ne m'échappe; voilà pour la puissance démon
esprit. Quant à mon pouvoir matériel, je vais
t'en donner une preuve. Tu veux un homme
parfait, tu l'auras.
Le prince joignit les mains en signe de re-
connaissance.
L'ILE DE LA PERFECTION 17
— Seulement, tu as fait des préparatifs inu-
tiles. Laisse chez toi les savants, les médecins,
les soldats, les habits, les vivres, les chariots.
J'ai sous la main ce qu'il te faut.
Le sorcier fit avec ses lèvres un sifflement
particulier, et de deux qu'ils étaient dans la
grotte, tout-à-coup ils se trouvèrent trois.
Le nouveau-venu était long et souple comme
une baguette et tellement musculeux, dans sa
maigreur, qu'on eût dit un nerf de boeuf à
plusieurs branches.
— Voilà celui qui représente à la fois tes
amis, ta suite et ton armée.
Djeddah écoutait sans comprendre.
— Tu le verras à l'oeuvre, mon fils; en at-
tendant, fais ton profit des instructions que je
vais lui donner.
— Saïb, dit le naia en s'adressant au futur
compagnon du prince, la jeunesse est tou-
jours la même ; le fils de Damyl trouve que
l'espèce humaine ne vaut pas grand'chose ;
l'expérience de ses ministres, l'exemple
de son père, les conseils des gens plus âgés
18 L'ILE DE LA PERFECTION
que lui, il compte cela pour rien. Il lui faut
tout simplement un homme parfait. Tu me
comprends ?
Ici le longSaïb se mit à rire, mais silencieu-
sement, ainsi qu'il était convenable de le
faire devant un maître aussi impérieux que
Yagou. Ses yeux se fermèrent presque, sa
bouche s'ouvrit jusqu'aux oreilles, et il se
renversa en arrière en se tenant les côtes. Tout
cela sans bruit.
— Prends ce jeune prince sous ta protection,
mon ami, reprit le sorcier, et conduis-le...
Au mot « protection » Djeddah se sentant
humilié à l'idée de devoir quelque chose à un
subalterne, avait légèrement pâli. Cette nuance
à peine perceptible, fut saisie par le clair-
voyant sorcier.
— De l'orgueil ! dit-il. Eh ! songe donc à toi-
même, avant d'exiger la perfection chez les
autres ; sans celui que tu parais mépriser, mor-
tel chétif, tu ne ferais point dix pas dans le
chemin périlleux qu'il te faudra suivre. Et toi,
Saïb, fais ton devoir. Conduis le prince à l'île
de la Perfection.
L'ILE DE LA PERFECTION 19
— L'Ile de la Perfection? Elle existe? s'écria
Djeddah, incapable de se contenir.
— Elle existe, répondit le sorcier dont les
traits s'adoucirent.
— Habitée'? poursuivit le jeunehomme, heu-
reux qu'on lui rendît la parole, et brûlant de
satisfaire sa curiosité.
— Habitée.
— Mais alors, pourquoi ne va-t-on pas cher-
cher dans ce fortuné pays ceux qui pourraient
si bien gouverner la terre?
— Pourquoi? tu le verras.
Saïb, lui, ne répondit pas, mais la question
de Djeddah provoqua chez lui un accès de
gaîté plus long et non moins silencieux que le
premier.
— C'est donc bien convenu, tu veux partir ?
— J'y suis résolu.
— Va donc, et si tu as une déception...
— C'est impossible.
D'un geste Djeddah voulut entraîner Saïb.
— Partons, je suis prêt, dit-il.
— Un peu de patience, dit le sorcier. Quand
tu avais l'univers à parcourir, tu ne pouvais
20 L'ILE DE LA PERFECTION
trop te hâter. Mais maintenant, grâce à moi,
quelques jours suffiront. Laisse-moi le temps
de te donner un objet indispensable. A quoi
reconnaitrais-tu un homme parfait, je te prie?
Il te faudrait l'étudier pendant cent années,
et encore ne serais-tu pas sûr de lui.
Cette réflexion sensée calma le prince.
— Tiens, dit le sorcier en tirant de sa man-
che une boîte ronde, faite d'une améthyste
éblouissante. Connais-tu ceci?
— On dirait une boussole.
— Celle-ci, au lieu de montrer le chemin
aux navigateurs, révèle aux hommes leurs
passions.
Djeddah, de plus en plus surpris, tendit sa
main ouverte au sorcier qui y déposa le talis-
man. A la chaleur de ce sang généreux, l'ai-
guille marqua successivement, et avec une
rapidité prodigieuse, plusieurs points du ca-
dran . Quelque immobilité que gard'ât le
prince, l'indicateur n'était jamais en repos. Il
fuyait surtout le point de la Perfection inscrit
parmi les vices ou les vertus qu'on attribue à
rhumanité. Djeddah laissa éclater son admi-
L'ILE DE LA PERFECTION 21
ration à la vue de cet instrument étrange.
— Eh bien! vous voyez, dit-il, emporté
malgré lui par la vérité, combien je suis loin
de cet état que j'envie. Cette aiguille est vrai-
ment désordonnée. Cependant, sans aller
à ce pays fabuleux où vous m'envoyez, je suis
sûr qu'ici même, sur vous, si j'osais hasarder
pareille expérience, je trouverais moins de
différence...
— Essaie, voici ma main.
La jeunesse est audacieuse. Djeddah posa
la boussole dans la main du sorcier et l'ai-
guille fit des bonds moins brusques, mais elle
ne s'arrêta jamais au point désiré.
— Pas même vous, si grand, si puissant, si
sage !
— Pas même moi !
— Raison de plus! s'écria le prince. La per-
fection existe, je veux la connaître.
— Quand tu auras trouvé ton homme, l'ai-
guille te le dira. Voilà la boussole, ne t'en sé-
pare point.
— Merci, vous que je révère à l'égal d'un
père. Je comprends maintenant, par ce que
22 L'ILE DE LA PERFECTION
j'ai vu, que, sans votre secours, j'aurais échoué
dans mon voyage. A présent, soumis et do-
cile, j'accepte le guide que vous me proposez,
et suis prêt à lui obéir aveuglément, si tel est
votre désir.
— Tel est du moins ton intérêt. Adieu !
Après s'être courbé jusqu'à terre devant
Yagou, Djeddah suivit Saïb.
En traversant les nombreux détours qui
composaient l'habitation du sorcier, Djeddah
examina le compagnon qu'on lui avait donné,
et conserva un peu d'inquiétude, car mal-
gré sa politesse, Saïb avait un air rail-
leur auquel Je prince ne comprenait rien. Le
voyage était pourtant bien sérieux ; plus sé-
rieux encore le but qu'on se proposait. Pour-
quoi Saïb avait-il ri deux fois? Pourquoi le
sorcier lui-même avait-il eu un moment de
gaîté ? Pourquoi enfin, (Djeddah se le rappe-
lait maintenant,) en l'engageant à consulter
Yagou, le vieux Damyl avait-il caressé sa
moustache à deux reprises, ce qui était chez
lui un signe de belle humeur ?
Comme il cherchait la solution de ce pro-
L'ILE DE LA PERFECTION 2'6
blême, il vit tout à coup surgir à ses pieds une
chevelure, puis une tête, puis un corps. C'é-
tait le cerbère qui se promenait.
Après avoir par degrés recouvré toute sa
taille, l'être singulier salua le prince et reprit
son chemin, c'est-à-dire qu'en s'éloignant il
diminua petit à petit jusqu'à ce que ses che-
veux fussent descendus, comme la première
fois, au niveau du sol ; alors les trois chiens
s'en emparèrent.
IV
Saïb ouvrit une porte donnant sur la cam-
pagne et montra au prince une voiture attelée
de deux chevaux.
Djeddah se souvint alors qu'il n'avait pas
pris congé de son père et en fit l'observation
à son guide.
— Mon maître l'a déjà prévenu, répondit
celui-ci, ne vous inquiétez pas. D'ailleurs
nous serons si peu de temps en route !
— Si peu de temps? répéta, Djeddah en
s'installant dans le carrosse. Encore faudra-t-
il sortir de nos Etats, car je sais sur le bout
du doigt la carte du pays, et l'Ile de la Perfec-
tion n'y figure pas.
— Les cartes, répondit Saïb en allongeant
L'ILE DE LA PERFECTION 25
ses deux lèvres, il ne faudrait pas s'y fier.
Je connais bien des terres qu'on y a ou-
bliées.
— Mais enfin, dit le prince on ne peut plus
intrigué, l'Ile que nous cherchons est-elle ou
non dans le royaume ?
Saïb rompit l'entretien pour donner des .
instructions au cocher. Ces instructions fu-
rent longues et détaillées. Le prince n'en en-
tendit pas un mot, ce.qui le contraria fort;
Saïb parlait très-bas. Dès que l'homme de
confiance du sorcier fut entré à son tour
dans la voiture, les chevaux partirent avec
une .telle rapidité qu'il devint impossible de
distinguer quoi que ce fût au dehors.
On voyait confusément passer un chaos de
vert, de bleu, de gris, qui pouvait être du
ciel, des arbres et de la terre, mais personne
n'eût osé l'affirmer.
Cette nouvelle manière de voyager coupa la
parole à Djeddah. Son compaguon était silen-
cieux, il l'imita d'autant plus volontiers qu'il
avait déjà bien du mal à mettre ses pensées
en ordre. Celle qui lui vint le plus souvent à
26 L'ILE DE LA PERFECTION
l'esprit, ce fut qu'une voiture quelconque, ap-
partint-elle au plus grand sorcier de la terre,
n'irait pas longtemps de ce train-là sans se
briser en mille miettes..En effet* comme ce
soupçon lui traversait la cervelle pour la tren-
tième fois, on entendit un craquement formi-
.dable, et le véhicule s'arrêta tout-à-coup.
Djeddah fut lancé violemment sur la paroi de
la voiture qui lui faisait face. Par bonheur, au
moment où il croyait s'y écraser pomme un
fruit mûr, il se sentit accroché par la ceinture.
— Je m'en doutais, s'écria le prince tout
ému.
— Moi aussi, réponditSaïb.
— Alors pourquoi dévorer ainsi l'espace et
-risquer...
— Risquer quoi ? avez-vous le moindre mal ?
— Non sans doute, dit le jeune homme, s'a-
percevant alors que Saïb lui avait passé son
petit doigt dans la ceinture, et que cela avait
suffi pour le retenir ; mais... mais... quelle force
prodigieuse ! comment, avec le petit doigt?...
Enfin c'est égal, nous allions trop vite...
Saïb sauta dehors.
L'ILE DE LA PERFECTION 27
— Voyons, dit-il, où nous en sommes...
Bon, le timon brisé, voilà tout !
Djeddah descendit à son tour, et regarda
sur le siège.
— Où est donc le cocher ? demanda-t-il avec
efïroi ?
— Tiens, c'est vrai; le cocher! dit tranquil-
lement Saïb. Oh! il ne doit pas être loin, nous
allons le trouver.
— Dans quel état ! pensa tout haut le prince ;
broyé?
— Lui? oh ! non.
— Songez donc à l'effroyable chute qu'il a
dû faire.
— Songez vous-même qu'il est au service
de Yagou, et qu'il ne peut lui rien arriver de
bien fâcheux.
— Dans tous les cas je ne ^e vois pas, mais
pas du tout.
— Et moi je l'entends. Écoutez! Il barbote.
— Où donc?
— Dans ce petit étang, à gauche. Tenez, le
voyez-vous, à présent ?
28 L'ILE DE LA PERFECTION
— Je le vois nager. Il paraît, ma foi, libre
dans ses mouvements.
— Très-libre. Vous comprenez, Yagou a pris
un compas et s'est dit : Ici la voiture s'arrê-
tera, là se trouvera un étang dans lequel le
cocher sera lancé la tête la première. Avec no-
tre, maître il n'y a rien à craindre. Est-ce que
vous avez peur, mon prince?
— Moi, pas du tout. Seulement, je suis bien
aise de voir ce brave homme en vie.
— Maintenant, occupons-nous de nos peti-
tes affaires. Le carrosse a besoin d'une ré-
paration, nous avons un village à deux pas,
ce ne sera pas long. Voulez-vous venir avec
moi?
— Volontiers.
Le village ne ressemblait en rien à ceux que
Djeddah avait MIS jusque-là; les habitants
avaient un costume inconnu au prince. Il re-
garda les enseignes pour découvrir un char-
ron ; au bout de cent pas on en trouva un et
on entra en pourparlers.
— Un timon, dit l'artisan, je ne demande-
L'ILE DE LA PERFECTION 29
rais pas mieux que de le faire, mais il rhé
manque deux choses essentielles.
— Qui sont? demanda Saïb.
— Le bois d'abord.
— Puis? . •
"• —C'est déjà beaucoup, fit observer Djed-
dah.
— Peu de chose... Puis... dites-vous?
— La cognée.
— Sans bois ni cognée, reprit Djeddah. il me
semble bien difficile...
— Pourquoi ?
— Parce que, eût-on même un arbre sur
pied, il faudrait avant tout l'abattre. Et une
cognée est indispensable.
— Mon prince, commençons par le com-
mencement. Un arbre, avez-vousdit?
— Sans doute. x
— Eh! si je ne me trompe, voici un petit
bois eh face de nous.
— Bien.
— Cela suffira.
Saïb marcha d'un pas résolu vers le bois,
suivi du charron, des ouvriers de celui-ci, de
30 L'ILE DE LA PERFECTION
Djeddah naturellement, et enfin de tous les
gens, du village, que l'arrivée des étrangers
"avaient attirés dehors.
Quand il fut sous le couvert, il examina
minutieusement les " arbres "qui le compo-
saient: celui-ci était trop grafld, celui-là, trop
faible, un autre trop noueux.
— A quoi bon tant choisir, pensait le prince,
puisqu'il n'a pas de cognée.
. ;Les .paysans et les ouvriers faisaient la
même réflexion.
Soudain Saïb s'arrêta avec complaisance
devant un sujet suffisamment long^ort et
droit. Il en fit l'inspection et parut satisfait,
Tout à çoùp.ilse baissa et prit la base de l'arT
breà deux mains. On crut que c'était pour en
mesurer la grosseur ; point du tout. Les fibres
craquèrent aussitôt, la terre, se soulevai les
racines brisées jaillirent du sol et firent voler
dans l'espace une pluie de pierres et de pro-
jectiles qui retomba sur les assistants stupé-
faits. Ceux qui avaient voulu voir de trop près
furent culbutés et roulèrent à quelques pas.
A la vue de cette force miraculeuse, on élargit
L'ILE DE LA PERFECTION 31
respectueusement le cercle. Djeddah, mêlé à
la foule, s'extasiait comme les autres. ,
L'Hercule, sans s'occuper du tumulte admi-
rateur qui suivit sa prouesse, ni du nombre de
côtes qu'il avait endommagées, posa l'arbre à
terre et se mit en devoir de le préparer à sa
nouvelle destination. Il en brisa la tête sur
son genou et la sépara du tronc. Puis, comme
la base était un peu grosse,- et qu'on avait trop
de longueur, Saïb en rompit la valeur de qua-
tre ou cinq coudées/toujours sur son genou ;
après quoi, avec autant de facilité qu'un en-
fant dépouille un rameau de ses feuilles pour
s'en faire une baguette, il cassa de ses mains
toutes les branches latérales jusqu'à ce qu'il
eût obtenu un bâton uni.
Alors il prit le timon futur et le porta de-
vant la demeure du charron. La serpe et la
scie devaient faire le reste.
Pendant cette opération le soir était venu, et
Djeddah se sentit quelques tiraillements d'es-
tomac.
— Au fait, dit-il à son compagnon, je me
rappelle que je n'ai pas mangé de, la journée.
32 L'ILE DE LA PERFECTION
— Mangeons, répondit Saïb, je ne demande
pas mieux. On n'est pas de fer, au bout du
compte, j'ai faim aussi, moi.
Les gens du pays offrirent leurs -services ;
on était bien aise de plaire à un homme si
fort. Seulement, quand on fut à l'auberge, on
trouva la maison consternée. Un boeuf, des-
tiné à la consommation de la semaine, avait
rompu sa corde et percé d'outre en outre ce-
lui qui avait fait mine de le rattacher.
— Les boeufs sont donc méchants, ici ? de-
manda le prince.
— Terribles, répondit l'aubergiste ; ils ont
parfois une espèce de folie qui les rend in-
domptables.
— Où est-il? dit Saïb; il faut s'en emparer.
— Il s'est réfugié dans une grande cour,
dont, heureusement, j'ai refermé la porte sur
lui.Mais, au nom du ciel, laissez-le; demain sa
fureur sera peut-être passée.
— Et si elle ne l'est pas ?
— Nous viendrons toujours à bout de lui.
— Comment?
— En le laissant mourir de faim.
L'ILE DE LA PERFECTION 33
— Ce sera long, mon cher, et de plus il sera
maigre. Avez-vous autre chose à nous donner
ce soir!
— Hélas ! non, rien du tout.
— Vous avez faim, mon prince ?
— Sans doute, mais je suis de l'avis de ce
brave homme, pas d'imprudence.
Saïb ferma les yeux et ouvrit la bouche.
Il riait.
— Vous avez bien ici, je suppose, dit-il
aux- assistants, quelques flambeaux et une
échelle.
— Nous avons tout cela.
— Bon, alors...
En ce moment on entendit un mugissement-
furieux.
Les plus hardis pâlirent.'
— N'y allez pas, cria-t-on à Saïb.
— L'échelle ! répondit eelui-ci.
On la lui donna. Il pesa sur les bâtons pour
s'assurer de leur solidité.
—- Les torches!
En un moment elles furent allumées.
— Saïb, je vous en prie, fit le prince
34 L'ILE DE LA PERFECTION
laissez en repos ce soir cette bête malfai-
sante.
Le guide se contenta de hausser les épaules
et sortit.
On lui désigna la retraite du boeuf. C'était
un espace carré, entouré de murs.
Saïb appliqua l'échelle à l'endroit indiqué,
et monta.
Quand il eut enfourché la crête, il fit signe
aux porteurs de torches de faire comme
lui.
En un moment le chaperon des quatre mu-
railles fut envahi. Djeddah fit comme les
autres.
Ces feux rougeâtres éclairaient la cour
d'une lueur sanglante : Le monstre aveuglé
frappait la terre de ses pieds pesants et lan-
çait dans le vide d'effroyables coups de cornes.
C'était un spectacle à- faire frémir, mais Saïb
en avait vu bien d'autres. Ils se laissa glisser
doucement dans l'arène, d'où la bête en furie
semblait défier la foule. Un cri de terreur s'é-
chappa de toutes les poitrines.
Aussi agile que vigoureux, le héros de la
L ILE DE LA PERFECTION
journée fit deux ou trois bonds autour de l'a-
nimal pour le harceler, et aussi pour choisir
la position qui lui convenait le mieux. Le
monstre semblait jeter des flammes par les
yeux et par les narines ; l'ennemi lui échap-
pait toujours au moment où il comptait l'at-
teindre. On peut juger de l'anxiété des specta-
teurs pendant cette scène.
Enfin Saïb prit tout-à-coup son élan, sauta
par-dessus la bête et se trouva au milieu delà
cour, calme, souriant, affermi sur ses jarrets,
et le poing en avant comme un lutteur qui
se prépare au combat. Le boeuf, ivre de rage,
se retourna, et vit à dix pas de lui son adver-
saire bien en face cette fois, et complètement
immobile.
Il poussa un beuglement sinistre, et se rua
tête baissée...
Peu s'en fallut qu'en ce moment terrible,
les assistants, glacés d'épouvante, ne laissas-
sent tomber les torches, ce qui aurait empê-
ché Saïb de parer le coup. Il n'en fut rien,
heureusement. Le compagnon du prince re-
çut sans broncher le choc qui devait l'anéan-
36 " L'ILE DE LA PERFECTION
tir, et, à la stupéfaction de la foule, le mons-
tre se fracassa le front contre le poing tendu de
cet homme extraordinaire. Le boeuf recula
d'un pas, puis tomba lourdement aux pieds du
vainqueur. Il était mort.
Le village entier était là, couronnant les mu-
railles. Du haut de ces galeries on applaudit
avec enthousiasme. Djeddah battit aussi des
mains; jamais il n'avait rien vu, ni rêvé de
pareil.
Modeste dans son triomphe, comme s'il eût
accompli une chose toute naturelle, Saïb pria
qu'on lui passât l'échelle. L'admiration ne
connut plus de bornes quand on le vit charger
sans efforts le vaincu sur son épaule, et monter
avec ce fardeau jusqu'au faîte du mur. Arrivé
là, il lança l'animal de l'autre côté par un
brusqué mouvement du corps et sauta à son
tour avec grâce et légèreté.
Les curieux descendirent de leur observa-
toire comme une légion de fourmis. Saïb et
le prince regagnèrent l'auberge, accompagnés
d'une multitude qui criait au miracle.
Le meilleur morceau leur fut offert, et c'é-
L'ILE DE LA PERFECTION ' 37
taitjustice, après le service que Saïb avait
rendu au pays.
Ensuite on songea au départ. La voiture
était prête, tous les hommes du pays avaient
voulu y travailler. Quand il fallut se remettre
en route, les chevaux eurent peine à se frayer
un passage à travers ces gens que les proues-
ses de Saïb avaient exaltés jusqu'au fana-
tisme.
Djeddah, quoique né sur les degrés du
trône, éprouvait lui-même une admiration
profonde, un respect involontaire pour ce
personnage fabuleux. Lui qui, d'ordinaire,
en sortant du palais de ses aïeux, voyait des
sujets heureux de contempler sa noble taille
et son maintien royal, il se trouvait bien ché-
tif, bien inutile, auprès de ce simple serviteur
du sorcier. Et chacun pensait de m,ême en ce
moment, car, malgré son rang, les habitants
du village ne s'occupaient pas de lui ; ils n'a-
vaient d'yeux et de louanges que pour l'infé-
rieur Saïb. Décidément Yagou était bien puis-
sant. Mais pourquoi cette Ile de la Perfection
les avait-elle fait tant rire ?
38 L'ILE DE LA PERFECTION
La voiture filait comme le vent; le cocher
était sur son siège, parfaitement séché et
repu ; Saïb dormait comme un héros ; Djeddah
n'avait rien de mieux à faire ; il se livra au
sommeil.
V
En s'éveillant -au petit jour, les voyageurs
s'aperçurent que le carrosse ne marchait plus.
Saïb et Djeddah regardèrent chacun par un
vasistas; on était en pleine forêt. Les chevaux
nonchalants, les jambes embarrassées dans
les guides pendantes, tiraient de ci, de là, un
brin d'herbe, ou quelques feuilles vertes.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit Saïb. Le
cocher nous arrête?
— Un peu de repos était sans doute néces-
saire à ces pauvres bêtes, fit observer Djed-
dah, car, en vérité, au train dont ils nous ont
menés hier, je m'étonne qu'ils soient encore
debout.
— Vous oubliez à qui ils appartiennent,
■40 L'ILE DE LA PERFECTION
mon prince; ils sont, comme moi, serviteurs
de Yagou, par conséquent rien ne leur est im-
possible. Mais le cocher ? c'est le cocher qui
m'inquiète. Il s'expose, par sa négligence, à
la colère du maître. Cocher, cocher ?
Personne ne répondant, Saïb descendit et
Djeddah en fit autant.
— Il n'est pas là, dit le prince, appelons-le.
Quel est son nom?
— Paho.
— Paho! Paho! crièrent ensemble les deux
voyageurs.
Point de réponse. Les chevaux broutaient
toujours.
— Faisons quelques pas sous le fourré, re-
prit le prince plein d'inquiétude. Les chemins
sont à peine tracés. Accroché par une bran-'
che. peut-être, cet homme sera tombé ! 11 y
aurait inhumanité à le laisser là, dans une fo-
rêt si noire, car elle est noire.
— J'en conviens. Mais suivons tout sim-
plement la trace de nos roues, c'est le meil-
leur moyen de retrouver l'homme. Un mo-
ment! permettez que j'attache les. chevaux.
L'ILE DE LA PERFECTION 41
S'ils partaient pendant que nous serons là-
bas, adieu le voyage.
— Je crois que de pareils coursiers, s'ils
avaient envie de s'échapper, feraient bon
marché de vos liens.
Saïb les attachait.
— Eh bien ! qu'ils essaient, dit-il en serrant
les noeuds de sa poigne puissante. Maintenant
battons le bois.
Après avoir fait une reconnaissance à droite
et à gauche, sans résultat, on suivit assez loin
la trace des roues.
— Regardez donc, dit tout^à-coup Djeddah.
— Tiens tiens! le sol est foulé, ici. Des pas
d'homme, des pieds d'animaux. Il y a eu lutte.
— Le malheureux! que lui est-il arrivé?
Saïb se gratta la tête.
— Savez-vous ce que je crois, moi? dit-il.
— Non.
— Paho me fait l'effet d'avoir été mangé.
— Ciel!
— Cela ne m'étonnerait pas du tout; tenez,
voici deux ou trois petits morceaux de son
vêtement.
42 L'ILE DE LA PERFECTION
— Horreur ! s'écria le prince. Mais alors où
est cette affection du sorcier pour ses servi-
teurs?, --■-.-
— Je n'ai pas dit qu'il les aimât.
— A propos de l'accident d'hier, vous pré-
tendiez qu'au service de Yagou on n'avait ja-
mais rien à craindre.
— Pardon, je n'ai pas dit : jamais. Si le co-
cher a été mangé, ce qui n'est pas certain,
mais probable^ c'est que le maître avait ses fai-
sons. Oui, oui, voilà une foule de petites loques
qui confirment mon opinion. Allons, mon
prince, tout cela ne nous avance à rien. Quand
nous gémirions toute la journée à cette place,
nous ne ferions pas revenir Paho.
Djeddah gémissait en effet et s'accusait un
peu de la mort du cocher, car sans son fatal
désir de voyager, l'accident ne fut pas arrivée
Du reste, Saïb, qui lui avait plu jusque-là, lui
sembla d'une dureté inouïe. Ne pas plaindre
au moins Paho, c'était d'un mauvais Coeur.
Nous qui savons ce qui se passait alors
dans l'esprit de Saïb, nous prendrons un peu
sa défense. Saïb reconnaissait, à l'empreinte
L'ILE DE LA PERFECTION 43
laissée par les animaux qui avaient dévoré
Paho; une espèce de loups plus cruels en-
core que ceux d'Europe, et il n'avait à pré-
sent qu'une crainte, c'était qu'une troupe de
ces forcenés ne se fût jetée sur les chevaux.
Aussi prit-il tout-à-coup Djeddah par la main,
en lui criant : — En avant, mon prince, en
avant! Si ce que je redoute est arrivé, nous
voilà dans une terrible position.
— Cela ne finira donc pas? se demandait
Djeddah tout courant.
Les prévisions de Saïb étaient malheureu-
sement trop fondées. Des formes étranges
prirent la fuite à l'approche des deux compa-
gnons. C'étaient les loups, qui profitant de
l'occasion, venaient de dévorer les deux che-
vaux, ne laissant sur le terrain que les huit
fers et une tête qu'ils n'avaient pas eu le
temps d'achever.
Pendant que le prince, peu habitué à ces
scènes de carnage, cherchait dans l'attitude
de Saïb un reconfort dont il avait vraiment
besoin, celui-ci, d'un mouvement rapide, sai-
L'ILE DE LA PERFECTION
sissait les guides enroulées à l'arbre et les
dénouait.
— Tout n'est pas perdu, s'écria-t-il en s'é-
lançant dans le fourré avec son attirail. Atten-
dez-moi ici.
Djeddah le vit disparaître dans la direc-
tion que les animaux avaient prise. Con-
formément à l'ordre de Saïb, le prince
resta près de la voiture; mais comme le sort
de Paho le mettait sur ses gardes, et qu'il
était disposé à vendre chèrement sa vie, il tira
son poignard pour se défendre en cas d'at-
taque.
Tout cela n'étaitpas gai, et le jeune homme
se demanda, pendant qu'il était seul au mi-
lieu de cette forêt sinistre, s'il n'eût pas mieux
fait de rester chez lui, Cependant ses ré-
flexions ne furent pas longtemps noires;
Saïb, après des exploits comme ceux de la
veille, était homme à le tirer d'un pas, même
plus mauvais que celui-ci.
Soudain, le prince entendit du bruit, et as-
sura dans sa main le manche de son arme. A
la rigueur, dans le cas où les assaillants se-
L'ILE DE LA PERFECTION 45
raient trop nombreux, il avait la voiture
comme refuge. Il s'en approcha tout-à-fait,
pour s'y adosser. Heureusement cette précau-
tion était inutile; c'était Saïb qui revenait.
Mais avec quel butin ! l'homme de confiance
du sorcier portait en sautoir quatre loups mu-
selés et garrottés. Ceux-ci se livraient bien
aux plus furieuses contorsions; mais que
pouvait leur rage contre le vainqueur du ter-
rible boeuf ?
— Je les tiens ! dit joyeusement Saïb.
Djeddah ne comprenait pas à quoi la capture
de ces quatre loups pouvait leur être utile,
mais avant tout il se demanda ce qu'il fallait
le plus admirer de la force ou de l'agilité de ce
singulier compagnon, qui avait dû certaine-
ment prendre les quatre rôdeurs à la course.
— Allons, vite, s'écria Saïb en déposant ses
prisonniers sur l'herbe; le mal est réparé.
Faites comme moi.
Au poitrail du premier loup, il passa un des
traits. Djeddah en fit autant pour le second;
les deux autres eurent le même sort. Toute-
fois, le prince accomplissait sa. besogne ma-
3.
46 L'ILE DE; LÀ: PERFECTION
chinàlémehty comme un homme' qui rie icôih-'
prend rien à ce qu'on lui demande! r ' • ; -• Vl
--Vous n'yêtës pas?; dit Saïb qui : voyait
clair dans l'esprit -du-' prince; '•.";:•■■' =
_;—r-Pas duiout, répondit; celui-ci;. ; : : ;i ■
— Gomment ! vous ne devinez point que ces-
gaillards-là vont remplacer nos chevaux ? ' •;
' ^ Allons donc ! vous êtés fou; Qui se char-;
géra de conduire de pareils Coursiers?- ' [
— Moi, parbleu ! :- •■'■:■'■■'•
—Saïb,si fôrty si agile que vous soyez v
vous.ne changerez pas la ^nature de ces -ani-
maux. Leur instinct; leur vient d'un maître'
pluspuissant quele vôtre. : ■:•:;;'/■:: >.:;:■ .:■
V —Eh'ï c'est précisément cet instinct férocéi*
m'capàblë de subir Uh'frein, que jé' veux ùtili-•
sér, cher prince. Vouléz-ivdUs'mè èùéilîîr-uhe^
longue' gaulé, 'S'il vous plai% tandis" que je-les
^contiendrai5?■'-- ' '-->- ';i;--■^■■::'■'■■■'■■ -'*';"::;-: L
: — Volontiers. ■■-", • "'"' • ': ■-■'-
; ^-:Bien. Maihtëhant, au bout dé cette gaule,
faites-moi 'l'amitié dé piqUer: la- téte'déchëvab'
toute sanglante qui est là, sur l'herbe.
— C'est fait.

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