Vue générale sur le socialisme, par J. Delaroa

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Dejussieu (Langres). 1849. In-12, 61 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1849
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VUE GENERALE
SUR
LE SOCIALISME,
Par J. DELAROA.
LANGRES,
Chez DEJUSSIEU, , imprimeur-libraire.
1849..
DU MEME :
Programme de Philosophie catholique.
Coup d'oeil sur l'Influence chrétienne en France,
au XIX Siècle, en matière d'Economie
charitable.
Paris et Roanne, 1849
SUR
LE SOCIALISME. (1)
Mon cher ami,
Votre passion intelligente pour l'ordre, votre
amour réfléchi pour la liberté, votre amitié qui
m'honore , vos croyances religieuses, tout me fait
un devoir de vous dédier les pages qui suivent.
Mais avant d'éxprimer ma pensée sur le socia-
lisme, voulez-vous me permettre de vous pré-
senter quelque réflexions de circonstance ?
Je suis sur de vous plaire, car je serai franc.
Avant le 24 février, des hommes plus sincères
que clairvoyants demandaient l'extension de la
libérté en matière électorale. La réforme, qui
n'était, dans leur pensée, qu'un projectile contre
le ministère de M. Guizot, atteignit la royauté en
pleine poitrine. Nous eumes la République dont,
à vrai dire, les républicains de la vieille ne sont
pas le plus coupables. Néanmoins, ils en obtin-
rent tout d'abord le seul bénéfice qu'elle pût
procurer à son début, celui des places. Il faut
contenir qu'ils en usèrent largement.
Mais la scène changea.
Lorsque nous avions l'ordre, on invoquait la
liberté.
— 4 —
Lorsque la liberté eût fait explosion, nous in-
voquâmes l'ordre.
Et depuis le 24 février, c'est là notre cri, no-
tre espérance, notre besoin.
Les révolutionnaires, par leurs programmes
lancés chasque jour pendant dix-huit ans avaient
imité celui qui émet des lettres de change au-delà
de ses ressources. M. Goudchaux, ce naïf qui n'a
pas de secret, a fait l'humble confession qu'ils
étaient, lui et ses pareils, arrivés au pouvoir si
inopinément qu'ils n'avaient pas eu le temps d'a-
voir des idées. Ils pouvaient en avoir plus tard,
après la reprise de leurs sens ; mais ils ne l'ont
pas jugé à propos. Est-ce affaire d'habitude chez,
eux ? affaire de goût ? ou bien affaire de difficul-
té ? je l'ignore, mais je leur permets de choisir.
Pleins de leur incapacité personnelle, ils vou-
lurent intimider le pays pour le convertir à leur
réligion. Ils cherhèrent à lui faire avaler le régi-
me nouveau comme une piluli à un malade.
Seulement, la pilule de ces apothicaires politi-
ques l'aurait pu mener bas, si elle avait été ad-
ministre long-temps et à pareilles doses.
Je ne sais pas de plus belles conspirations con-
tre le mal, mon cher ami, que le courage, le bon
sens et la patience dans le sincère amour du
bien.
Le pays fit cette conspiration. L'Assemblée
constituante fut élue. C'était un temps d'arrêt
entre le gouvernement provisoire et le pouvoir
du 10 décembre. Elle a rendu des services à
coup sur; mais néanmoins je laisse à l'histoire de
juger une majorité servile composée de fonction-
naires, qui, pendant plus de cinq mois, fut assise
aux pieds d'un heureux géneral, et qui, plus
tard, malgré la voix du suffrage universel, fit du
dépit et de la mauvaise humeur contre un gou-.
vernement nouveau, jusqu'à ce que, perdant
conscience d'elle-même, elle n'a plus eu le cou-
rage de vivre.
Incapacité, intimidation : voilà comment le
pays a été mené pendant les dix premiers mois
de la République.
La situation s'est perpétuellement compliquée
des doctrines et des tentatives du socialisme.
Avant février, le socialisme était, pour ainsi
dire, à l'état latent, caché dans les livres, espèce
de sanctuaire obscur où ne s'aventuraient que les
amateurs d'idées et quelques néophytes coura-
geux. Le soleil de la République fit éclore et
pulluler ces doctrines. A la faveur de la liberté
de la presse et sous la pression de nos nécessités,
elles prirent une dangereuse consistance parmi
les masses. Il n'était plus question de monarchie.
On exploitait la stérilité administrative et politi-
que des républicains modérés. Le socialisme se
disait seul possible, tout au moins, seul capable
de pourvoir aux éventualités les plus urgentes,
sauf, plus tard, à faire au complet le bonheur de
tout le monde.
L'apparition du socialisme, en février, ne doit
pas vous étonner, mon cher ami. Les sociétés ont
leurs doctrines chroniques qui les mettent à deux
doigts de leur perle. La société française est su-
jette à celle sorte de maladie depuis assez long-
temps.
Depuis cinquante ans que le socialisme fait en-
tendre sa voix, j'y reconnais le cri du besoin,
mais non celui du génie. Il annonce qu'il y a
quelque chose à faire : il est l'interprète d'un
sentiment vague, le héraut d'une pensée flot-
tante.
Voilà ce qu'il y a de vrai.
Il est incontestable pour moi que la société est
travaillée d'un énorme besoin de rénovation. Il
y a une genèse sociale qui gronde de toutes parts,
et sur nos têtes et sous nos pieds. L'absence des
principes chrétiens se fait sentir. Le déclin des
croyances religieuses a amené la décadence des
moeurs : d'où la misère de la vie, après la misère
des moeurs. C'est par là que notre société périra,
si elle doit périr. Elle succombera inévitable-
ment, si l'on ne se hâte de la relever, de la for-
tifier avec les éléments qui ont concouru
à sa fondation. Dépêchons-nous à consolider dans
les esprits et dans les coeurs le respect de l'auto-
rité. Répudions le nationalisme qui en est le dis-
solvant naturel. C'est la philosophie du XVIIIe siè-
cle qui a engendré le socialisme, comme un
principe sa conséquence. Cette philosophie
athée a conduit par le matérialisme l'ancienne
société à l'échauf de 1793. Le socialisme, qui
s'est chargé de la seconde partie de la tâche, veut
procéder à la réédicication de la société par le
sensualisme. Chez les socialiste, l'intention est la
même, mais les moyens sont divers. Et cela se
comprend. Les socialistes parlent de la raison
humaine. Chacun d'eux est le pontife de la vé-
rité à l'exclusion de tous les autre; et la verité
n'est que dans son système. Le procédé intellec-
tuel dont se servent certains philosophes dans
leurs recherches psychologiques, les socialistes
l'emploient dans leurs recherches sociales. Et
l'ont peut les dénommer: les rationalistes de la
société.
Puisque ces philosophes radicaux parlent au
nom de la raison, que voulez vous donc qu'on
oppose à l'envahissement de leurs absur des théo-
ries? des injures ? Ils sauront les rendre, avec
usure. La raison, votre raison? Ils s'en moquent
d'avance. C'est entamer un duel à mort entre
— 7 —
des beaux-esprits, duel auquel n'assiste pas le
peuple, et dont l'enseignement, s'il y en a un,
tournera au profit des mauvaises doctrinesn
Dans cette perplexité, que faut-il faire ?
En ces temps, les amis de l'ordre se sont of-
ferts pour soutenir là religion: avec leur plume.
Pour moi, je les engagea prier la religion de les
soutenir eux-mêmes. La religion, si elle court des
périls, ne risque point de succomber', quelque
violente que puisse être la lutte. Il faut que la
société actuelle se range franchement de son côté.
Elle peut sans doute lui rendre des services, mais
qui ne vaudront pas assurément ceux que la re-
ligion peut lui procurer et dont elle a tant besoin
aujourd'hui.
En attendant que l'influence religieuse vienne
de nouveau pénétrer la société française, qu'elle
améliore les moeurs de la bourgeoisie et du peut
ple, qu'elle grave dans les coeurs le sentimen-
de la solidarité humaine ; qu'elle fasse de la cha-
rité la première institution sociale, — tous,
croyants et incroyants, nous devons demander
l'ordre, non pas cet ordre aveugle qui étrangle la
liberté en un moment de fantaisie, mais celui
qui la protége contre des licences qui la désho-
norent.
Des esprits fort sérieux réclament la liberté
illimitée comme un élément régénérateur de
l'ordre.
La paix publique, la prospérité, le progrès
d'une nation ne sont pas plus dans la liberté illi-
mitée que dans l'ordre à tout prix. Ils ne sont pas
même dans l'alliance tempérée de l'une et de
l'autre. La liberté et l'ordre, qui doivent mar-
cher sympathiquement, manifesteront: entre eux
une incompatibilité d'humeur invincible, tant
qu'ils ne se rencontreront pas sur un terrain mu-
tuel qui les réconcilie. Ce terrain n'est autre
chose que les moeurs. Les bonnes moeurs ne s'é-
tabliron jamais sans religion. En dehors du
Christianisme, vous verrez toujours le progrès
s'arrêter sur la lisière du monde moral. C'est là
précisément ce qui a fait la situation où nous
sommes. Nous avons eu le progrès des idées,
sans en être plus avancés, parce que nous n'a-
vons paseu le progrès parrallèle des moeurs qui
seules peuvent donner de la fixité aux idées.
Nous oublions trop une chose d'où depend
notre vie, c'est qu'en fait d'idées le Christianis-
me a tout dit; qu'en fait de réformes, il les a
toutes posées. Depuis l'Evangile, l'histoire du
progrès est faite en cercle. Les novateurs croient
cingler vers l'avenir, et ils retournent vers le
passé. Seulement, ils ne peuvent toucher à l'oeu-
vre du Christ sans la défigurer. Les socialistes
n'ont donc rien inventé ! Robespierre proclame
l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.
Babeuf, dans un style impur, pose l'égalité morale
et parle de la communauté des biens. Mais il y
avait long-temps qu'il s'était formé de petites so-
ciétés volontaires, appelées couvent, basées sur
les deux principes mis on avant par Babeuf . Saint
Simon tuant du même coup la famille et la reli-
gions, a voulu émanciper la femme et le prêtre.
Mais le Christianisme, pour fonder la famille, a-
vait émancipé la femme uniquement de manière
à lui laisser plus de liberté dans les devoirs qu'il
lu imposait.
Ch. Fourier a repris en sous-oeuvre, à sa fa-
çon, la question des anciennes corporations et
celle du cloître architectural; Il a remplacé les
vertus du moyen âge par un épicuréisme forcené.
Pierre Leroux ne comprenant pas la trinité
chrétienne, en a construit une qu'il ne comprend;
— 9 —
sans doute pas davantage. Sa théorie de la per-
fectibilité indéfinie n'est qu'un moyen honnête
pout le dispenser de se réformer dans le présent,
afin de se rabattre indéfiniment sur l'avenir.
Lammenais a changé le Vatican de place.
Croyez-vous, mon cher ami, que tous ces sys-
tèmes constituent un progré sérieux ?
Ces doctrines ont des sectaires ardents. Mais
leurs auteurs ont-ils un disciple, un seul ?
Ne préférez-vous pas la solution donné par le
Christ à tous ces problèmes que les soicialistes
tranchent du bout de leur raison ?
Le socialisme est la parodie de l'Evangile.
Si nous ne voulons pas la parodie, il faut ab-
solument prendre la réalité.
Jusqu'à présent, nous sentons que la parodie
fait des progrès autour de nous et qu'elle nous
sape de tous côtés nous entendons sa menace
souterraine qui parcourt la société. Etes-vous
sùrs d'en venir à bout avec des baïonnettes ? Et
l'avertissement des élections d'avril !....
En février, et par la Constitution, les droits
ont été augmentés. L'égalité politique est deve-
nue aussi complète que l'égalité civile. Mais on
ne s'est pas inquiété d'introduite l'égalité dans
les devoirs !
Le droit qui n'est pas contrebalancé par un
devoir correspondant, est une arme dange-
reuse.
Tous ceux qui n'ont pas le sentiment de leurs
devoirs ne doivent pas exercer des droits.
Cette remarque est essentielle, alors qu'en
société le devoir est antérieur au droit.
Car, faites-y attention, mon cher ami, nous
sommes bien majeurs par rapport à notre liberté;
mais, avant tout nous sommes mineurs par rap-
port à l'ordre.
— 10 —
Ce sont les droits qui doivent être proportion-
nels aux devoirs.
Eh bien ! l'on a etendu les uns et diminué les
autres. Quel contre-sens.
Il y a une classe de citoyens auxquels la loi n'a
pas permis, à cause de leur âge, soit d'interve-
nir seuls par le mariage dans leur destinée, soit
de prononcer sur la vie ou l'honneur de leur sem-
blables.
Cependant la Constitution leur accorde de pe-
ser par le poids de leut vote dans la balance des
intérêts du pays.
Et toute cette race de mendiants, de celiba-
taires oisifs, de gens sans feux ni lieux ( qui ont
pourtant un domicile légal ), ces hommes qui ne
remplissent aucun devoir envers la société, qui
spéculent sur le trouble, sur l'emeute, sur les
malheurs, en disant comme Louis XV, au milieu
de ses plaisirs: après moi deluge, — eux aussi,
absolument comme d'honnêtes et laborieux ci-
toyens, ils sont investis du droit précieux et for-
midable de pousser le pays dans un sens ou
dans un autre.
Ne faut-il pas reformer le suffrage univesel ?
Qu'en pensez vous, mon ami ?
Mais ce n'est là qu'un palliatif.
Alors même que le pouvoir, en France serait
réellement la collection de toutes les bonnes vo-
lonts, et que ces bonnes volontés seraient nom-
breuse, je vous le répete, vous ne prévaudrez
pas contre le socialisme, si vous ne renoncez aux
errement d'une politique d'expédients, si vous
ne provoquez pas l'homme sur le terrain, des ré-
formes morales.
Il y a, je le sais une mission aussi belle que
labourieuse à tenter, à accomplir. Et le pouvoir
spirituel doit seconder le pouvoir temporel. Mais
— 11 —
il faut attendre que les évêques se réveillent, et
que le clérgé cesse de préferer à la royauté de
Dieu la royauté problématique de M. le comte
de Chambord.
Jusqu'à présent, la bourgeoisie a ri de Dieu..
Il faut qu'elle y croie.
Elle s'est moquée de l'autorité sous toutes ses
formes.
formes. Il faut qu'elle la respecte sous toutes ses
Elle a renversé tous les pouvoirs. Il faut qu'elle
les soutienne.
Elle a vécu dans le luxe. Il faut qu'elle songe
à la charité.
Elle a recherché les intérêts matériels. Il faut
qu'elle s'occupe des intérêts moraux.
Elle a corrompu le peuple par l'exemple de
ses vices. Il faut qu'elle le ramène par l'exemple
de ses vertus.
Si elle veut conserver son influence et sa po-
sition, elle doit changer de route.
Depuis février, la question est toujours la
même :
Etre chrétien, — ou socialiste.
Politique dans le premier sens, — ou politique
dans l'autre sens.
L'avenir de la bourgeoisie est dans son choix.
Et il n'y a pas de milieu entre ces deux alter-
natives.
Si nous ne mettons pas Dieu de notre côté, le
socialisme l'emportera.
Ecoutez la menace du grand comte de Mais-
Ire : « S'il ne se fait pas une révolution morale en
» Europe ; si l'esprit religieux n'est pas renforcé
» dans cette partie du monde, LE LIEN SOCIAL
» EST DISSOUS. »
Et il ajoute cette espérance : « Mais s'il se fait
» un changement heureux sur ce point, ou il n'y
— 12 —
» a plus d'analogie, plus d'induction, plus d'art,
« de conjecture, ou c'est la France qui est ap-
« pelée à le produire (1). »
J. DELAROA.
(1) Considérations sur la France, publié en 1796,
page 33.
Les pages suivantes renferment l'impression
que m'a laissée le socialisme, soit par ses livres,
soit par ses tentatives de désordre.
Si elles ne sont pas modérées, du moins elles
sont honnêtes. Mon indignation ne s'est inspirée
que de ma loyauté et de la sincérité de mes con-
victions.
Il ne peut pas y avoir, en ce moment, du cou-
rage à tenir haut et ferme le drapeau de sa foi
politique et religieuse ; mais il y a toujours de
l'honneur.
L'homme est si peu de chose en comparaison
des idées, que j'ai laissé les personnes totalement
de côté dans mon travail.
Guerre aux idées.
Respect aux personnes.
La lutte est plus élévée qu'entre des individus
et des partis.
Elle est entre des principes vrais et des prin-
cipes faux, entre les idées conservatrices et pro-
gressives et les idées révolutionnaires.
— 14 —
Là société est le terrain et le sujet de ce grand duel.
Franchement, nous ne saurions redouter l'is-
sue définitive du combat qui est engagé. Malgré
le triomphe de l'erreur, la vérité conserve ses
droits qui ne manquent jamais de prévaloir.
La société vient de Dieu. Nul être humain
n'est capable d'en modifier les immuables lois.
Si elle n'existait pas, personne ne l'inventerait.
y aurait donc, au fond, autant d'impertinence
à la vouloir défendre qu'il y a de présomption
puérile à la vouloir détruire. Amis ou ennemis,
la société se rit d'eux. Depuis six mille ans, elle
se passe du bras de l'homme pour se soutenir.
Proposer ou essayer sa défense, c'est une thèse
bonne pour amuser les loisirs d'une académie ou
pour provoquer l'imagination d'un homme de
lettre, qui s'ennuie.
L'ordre, qui est l'aliment naturel de la société
vivante des hommes, peut être bravé; et il l'a
été, et il le sera, sans doute, malheureusement.
Mais il prend toujours sa revanche. Il se venge
cruellement sur ses insulteurs eux-mêmes, car
les coups que nous lui portons ne font de mal
qu'à nous. Sa stabilité reçoit une preuve de plus
par l'aggravatiion de nos douleurs communes.
Ce que je redoute davantage, ce qui m'afflige
profondément, c'est le désordre qui a envahi les
intelligences et qui ravage les coeurs.
Le mal est là, dans les têtes et dans les âmes.
Déshérité de la vérités, l'homme devient son
plus dangereux ennemi.
Eh bien, il faut lui donner la verité qui élève
la dignité humaine en l'éclairant.
La possession de la vérité lui fera aimer le bien
qui moralise et apaisse.
Tous les gens de biens sont conviés à ce de-
voir envers leurs frères égarés.
— 18 —
Dans cette lâche, à la fois si noble et si vaste,
je viens prendre une bien humble part. Mais si
humble qu'elle soit, je serai amplement récom-
pensé, si elle jette un rayon de lumière dans
l'existence la plus obscure.
Dire la vérité aux esprits dévoyés, pratiquer le
bien envers tous: je ne sais pas de plus beau
patriotisme à exercer au milieu des misères de
notre époque.
VUE GENERALE
SUR
LE SOCIALISME.
CHAPITRE I.
LES SOCIALISTES ET LES REPUBLICAINS ROUGES (1).
Les socialistes et les républicains rouges, ré-
duits à eux-mêmes, et sentant leur propre im-
puissance, ont fait alliance entre eux, pour con-
centrer leurs efforts, sauf à retirer leur quote-part
respective des bénéfices de l'association, s'il y à
lieu plus tard.
Cette alliance est toute naturelle.
Leur union fait leur faiblesse.
Au fond, le Socialisme et la République rouge
ne diffèrent pas. En juin, ne les avons-nous pas
vus simultanément à l'oeuvre, l'un fournissant ce
qu'on appelle des idées, et l'autre les armes ?
Les idées étaient des balles , et les balles des
idées. Les doctrines de ces comédiens sont à ja-
mais souillées du sang français.
Que veulent-ils donc ?
Deux choses qui se ressemblent:
(1) Dorénavant, nous n'emploirons que le terme
les autres. 5
Mettre en circulation des principes nouveaux
pour bouleverser la société;
Bouleverser la société pour faire prévaloir des
principes nouveaux.
Les apôtres du socialisme sont chargés de la
première partie du programme. Et la seconde,
comme nous l'avons déjà vu après février, est
dévolue aux partisans de la république rouge.
Afin d'agir plus efficacement, ils se partagent
cette tâche de désordre.
Ils protestent, je le sais, de leurs bonnes in-
tentions. Nous savons malheureusement à quoi
nous en tenir. Elles nous coûtent trop cher pour
qu'en leur ait quelque gré. S'ils le veulent abso-
lument, reconnaissons les, mais sans les accepter,
surtout, sans nous en servir.
Ce qu'ils désirent, en fin de compte, c'est de
tenir le timon des affaires, pour imposer, bon
gré, malgré, leurs révasseries aux multitudes al-
léchéés par l'espoir d'un bonheur immanquable.
A ce prix, ils seront satisfaits.
En attendant, ils répandent la terreur et l'a-
Iarme autour d'eux. Les uns mettent le pied dans
les souliers politiques de Robespierre; les autres
s'affublent de la redingotte râpée de Babeuf.
Dans les provinces comme à Paris, ces plagiaires
de médiocre portée ont de mauvais singes qui
répètent leurs grimaces, en cachant un couteau
sous un lambeau d'idée.
Le jour où les socialistes seraient venus à bout
de leurs projets insensés, la guerre commence-
rait entre eux plus, violente qu'auparavant, parce
qu'elle aurait passé du vague champ des idées
sur le terrain pratique de l'action.
Car, qu'est-ce que les socialistes ?
Sous ce nom générique qui les comprend tous,
co-existent une foule d'écoles naïves, effrontées
— 19 —
et bizarres , qui n'ont qu'un mot d'ordre com-
mun; Au fond, elles sont séparées entre elles par
des différences radicales. L'antipathie les rassem-
ble, à défaut de la sympathie. Coalisés présen-
tement pour l'attaque et de renversement de
toutes les institutions qui gênent leur triomphe;
elles professent une haine aveugle du passé, fon-
dée sur le dédain systématique de l'histoire, et
se rendent à des buts différents par l'uniforme
procédé de la destruction. Un jargon banal aide
à cette manoeuvre coupable, et la rhétorique des
écoliers a gonflé leur arsenal. Sous prétexte d'ap-
porter la pierre à l'édifice de l'avenir (parole
commode et sonore), chaque socialiste fait sa
brèche dans mos décombres. Encore un petit ef-
fort, disent-ils, et la vieille société va disparaître,
et l'aube de la nouvelle société va se lever à l'ho-
rizon de, l'humanité.
A l'appui de ces métaphores, les socialistes de
toutes les couleurs lancent à la foule des pro-
grammes éblouissants. Ils enflamment ses désirs,
ils sur excitent son imagination , ils la stimulent
sur, sa couche par l'aiguillon d'un bien-être fan-
tastique ; en un mot, ils lui montrent une pers-
pective sans bornes de félicité. Il ne s'agit pas
moins que d'émanciper tous les instincts, dont
Les plus vils ont même un grain d'encens dans
leur estime. Il n'y a pas de turpitude qui n'ait
été divinisée par eux, sous prétexte qu'elle
existe. C'est ainsi que leur science veut procé-
der à la purification du cloaque social.
Les écoles socialistes offrent une étrange con-
fusion qu'il serait long et inutile de démêler ici.
Seulement, le plus vif reproche qu'on doive
adresser aux modernes prédicateurs des doctrines
d'association qui soufflent des quatre points car-
dinaux autour de nous, c'est d'être eux-mêmes
— 20 —
insociables, de ne pouvoir s'accorder entre eux,
et; de marcher de front dans un perpétuel anta-
gonisme. Ils rappellent naturellement la légende
tudesque des chiens de Nuremberg. D'accord
pour détruire, ils ne sauraient s'entendre pour
réédifier. Unité bâtarde dans les moyens ; dé-
faut d'unité dans le but. Nous ne pouvons; donc
les redouter à l'oeuvre.
Quant à présent, socialistes et rouges, que
sont-ils ? Des terroristes qui prennent leur poi-
gnard pour une idée; des idéologues dont la fo-
lie est de se croire les héritiers du levier d'Ar-
chimède ; des discoureurs incorrigibles qui s'en-
tredévorent; des pédadogues insolents qui se dis-
putent les oreilles du genre humain pour l'édu-
quer, en le traitant comme un bambin ignare, à
coups de fusil en guise de férules; des séducteurs
qui flattent les passions les plus basses, pour ré-
générer l'humanité, en voulant organiser! l'or-
gueil, l'envie, la luxure, la colère, l'intempé-
rance, la vanité béte, la cupidité, la paresse, etc.;
des charlatans qui annoncent, brusquement qu'ils
ont. un secret pour extirper la misère jusque
dans sa dernière racine; des utopistes qui nous
prient qu'ils ont à la disposition de tous une im-
mense machine à félicité publique, qui fonction-
nera incessamment, si l'on consent à ce qu'ils la
chauffent avec la propriété universelle, aux dé-
pens de la morale et de la religion.
Nous croyons avoir caractérisé d'une manière
générale ces hommes extrêmes qui aspirent à
régenter la société.
Ils pensent se justifier en alléguant leur pro-
fond amour du peuple.
Cet amour est un culte du bout des lèvres.
Nous le prouverons en montrant succinctement
comment ils comprennent et traitent le peuple.
— 21 —
CHAPITRE II.
LES SOCIALISTES ET LE PEUPLE.
Qu'est-ce que le peuple ?
Le peuple, c'est vous, et moi, et tout le mon-
de. Il est ici et là. Il est le soubassement univer-
sel de l'humanité. Il commence partout; et ne
finit nulle part.
On a créé depuis longtemps; cette distinction
ironique et menteuse de gens du peuple et de
gens du monde.
Les républicains extrêmes ont renchéri sur
cette distinction aussi fausse que sotte.
Quelle faute de français !
Et cette faute n'annonce-t-elle pas, malheu-
reusement, un fractionnement dans nos idées.
La société, le pays, les vrais patriotes doivent
l'effacer de leur vocabulaire.
Le peuple; est un entier, ayant tête, corps,
bras et jambes. S'il n'est pas cela, il n'est rien.
Il faut le chercher dans un perpétuel et grand
foyer de ralliement où se trouve l'ensemble vi-
vant des familles, c'est-à-dire, dans la société ré-
gulière et dominée par l'idée de Dieu, et non pas
dans les bagnes, dans les rues, dans les relations
brisées du vice.
Les socialistes ont fait du peuple un substan-
tif singulier masculin, voilà tout ; fort élastique,
fort commode, et fort utile pour la perpétration
de leurs desseins.
— 22 —
Ils ont pris du peuple la partie souffrante et
démoralisée, afin de l'exploiter plus facilement à
leur profit. Ils spéculent sur ses misères et ses
douleurs, pour arriver à des fins dont ils ne par-
lent pas, car, suivant la naïve révélation de M.
Ledru-Rollin, on tâche de s'emparer des senti-
ments qui, préoccupent dans le moment actuel,
pour faire une révolution, mais en ne nommant
pas les choses, c'est-à-dire en cachantles motifs
véritables qui font agir et le but réel auquel on
aspire.
Evidemment, la démocratie a ses Tartufes.
On dit que les révolutions se font dans l'inté-
rêt du peuple.
Ce sont les républicaius que nous combattons
qui toujours se sont chargés de se démentir eux-
mêmes à cet égard.
Au pouvoir, ils se sont empressés d'opérer une
large diffusion des droits; sans se soucier d'éten-
dre parallèlement les devoirs. Mais il arrive que
ces époques, plaisamment appelées à garanties
politiques, gaspillent en quelques mois ce que
les époques d'ordre ont laborieusement amassé
de crédit, de fortune, de, prospérité et de bien-
être.
C'est sous le règne de ces hommes d'état ex-
centriques que les métiers sont atteints par les
grèves; les industries par les crises, le commerce
par le chômage, le travail par le repos, la pros-
périté publique par l'avilissement, la vie natio-
nale par l'agonie.
En 1848, malgré le caractère pacifique de la
révolution, nous avons vu également les chantiers
déserts, les ateliers silencieux, les bobines des
filatures sommeillant à leurs tiges rouillées, l'ar-
tiste pleurant sur ses pinceaux, la bourse s'in-
quiétant de l'absence prolongée du crédit.
— 23 —
Les socialistes ont signalé le capital comme
l'ennemi du travail. Ils l'ont menacé, il s'est ca-
ché; le travail a cessé. Ils continuent à le pour-
suivre, en le traitant d'infernal (sans doute pour
faire croire qu'ils sont des dieux). Et pour se
venger, c'est le capital reparaissant qui ressus-
cite le travail frappé à mort.
Avec eux, le peuple a gagné le droit de voter,
mais il a perdu les moyens de vivre.
Et puisque le peuple est le souverain de tout,
on peut dire que les socialistes, par ce qu'ils ont
déjà fait et veulent faire pour lui, sont les régi-
cides de ce temps.
Le peuple ne leur doit donc pas beaucoup de
gratitude.
Il est clair, par l'histoire des soixante dernières
années, que le peuple n'a été qu'un expédient
pour les idéologues de la démocratie, et que s'il
a été un but, le but a toujours été manqué.
Réveurs ambitieux, qu'ont-ils fait ?
Ils ont travaillé à étouffer dans l' âme dû peu-
ple la sève de l'attendrissement.
Ils y ont fait germer l'envie en serre-chaude.
Ils ont voulu le déshériter de compassion, alors
qu'il en avait tant besoin, en : transformant le
pauvre en démon social, en torche incendiaire.
Ils l'ont poussé vers les tocsins, vers les émeu-
tes, vers les barricades, vers l'exil des pontons,
à son détriment et à leur profit.
Ils ont levé des armées de haine, et semé de
la poudre où le peuple cherchait du pain.
En revanché, ils font des banquets pour le sou-
lagement de ceux qui meurent de faim.
Philosophes gris, ils déclament des doléances sur
le manque d'ouvrage, et exaltent le bonnet rouge.
Journalistes avides, ils agacent encore le peuple
pour le lancer contre l'ordre.
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Ces faux amis trouvent leur intérêt, à coup
sûri, à toutes ces manoeuvre Ils se font un joli
petit commerce aux dépens des niais dont ils
flattent les instincts bruits. Et ceux qui font
cercle.; autour des tréteaux de ces saltimbaques
ne; se méfient pas assez de leur adresse.
Ce qui nous consolé, c'est que le peuple de
ces gens-là n'est pas aussi nombreux qu'on le
dit;! que ce peuple n'est pas le vrai peuple, ce-
lui qui travaille, qui vit sobrement, qui aime le
foyer de sa famille, qui ne murmure pas, qui se
résigne, et se confie en la Providence, laquelle
est surtout pour les petits et dans, les petites
choses, et possède des moyens mystérieux de
répartition.
Convenons-en sincèrement, le peuple, en gé-
néral, et nous tous, nous sommes plus jaloux
bue malheureux. Nous rie sommes le plus sou-
vent malheureux que parce que nous sommes
jaloux. Le, bonheur des voisins nous scandalise,
nous offusque, et il nous tonrmente plus que no-
tre propre misère.. Nous désirons moins notre
fortune que sa ruine.
Et il en sera ainsi tant que les âmes seront
dominées par leurs explosions, esclaves de leurs
propres tempêtes, insurgées contre Dieu, enne-
mies de la famille qui est l'ordre par excellence,
et que, pour les contenir, il faudra des gendar-
mes, des prisons et de la mitraille.
Nous pouvons dire, comme conclusion, que le
peuple, sans exception de personne, en, suivant
les socialistes, n'a jamais rien gagné, qu'il a beau-
coup perdu, et qu'il n'a rien à espérer.
Vis-à-vis des classes souffrantes, ils se sont
conduits comme les colonels du désespoir, ex-
citateurs plutôt que protecteurs, comme des
joueurs de flûte chantant la Marseillaise aux
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désoeuvrés entre le cabaret, le mont-de-piété, les
maisons de prostitution, les barricades et la pri-
son. Ils ont créé des ferments de haine, sans
donner un conseil de vertu, distillant une amer-
tume sans fin de leurs lèvres crispées.
Laissons-les condamnés à eux-mêmes et per-
dus dans le cul-de-sac de leurs rêves, solliciter
un trône imaginaire anx dépens de tous. Si ja-
mais ils sont rois, ce sera dans le royaume de
l'occasion qui seul leur appartient et qu'il ne faut
même pas leur abandonner ; car, s'ils, brillaient
un seul jour, ce serait, ne l'oublions pas, à la
condition de l'avilissement universel.

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