Wilhem le Bâtard

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Si vous êtes de ceux qui croient tout savoir sur le Moyen Âge et la guerre de Cent Ans, attendez-vous à avoir quelques surprises ! Ici, vous n’aurez ni vision flatteuse sur les rois qui ont régné sur ces années sombres ni couplet flatteur sur les grands du royaume.
Dans ce témoignage fictif ou réel – qui peut le dire ? – de la vie d’un gueux au temps de la guerre de Cent Ans, la bassesse côtoie la grandeur d’âme de même que la grande misère côtoie l’or du pape. Par contre, vous y trouverez ce qui fait la vie de tout un chacun : du rire et des larmes, de grands bonheurs et de terribles drames... Mais aussi le sifflement des faucilles et le cliquetis des armures, du sang et des cris...

À travers ses mots de manant suffisamment instruit pour savoir lire et écrire, Wilhem le Bâtard aura vite fait de vous faire oublier l’histoire de France édulcorée des manuels scolaires de votre enfance et la vision idyllique du Moyen Âge laissée dans l’imaginaire collectif par les Très Riches Heures du duc de Berry !

Alors, approchez et écoutez-le vous conter sa vie de manant. Une vie tout sauf simple et un parcours loin d’être linéaire !


Publié le : lundi 5 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332857552
Nombre de pages : 300
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85753-8

 

© Edilivre, 2015

Préface

Cette fois, il ne rentre pas les mains vides de la salle des ventes. À peine la porte de son domicile franchie, il fonce dans son bureau pour y déposer son précieux fardeau : plusieurs manuscrits rédigés en vieux français et une petite bible à la couverture toute racornie, le tout pour une bouchée de pain.

Les mains tremblantes d’impatience, il ouvre d’abord la bible qui a dû connaître des temps meilleurs dans un passé fort lointain. Les enluminures ont perdu leurs couleurs d’origine et les caractères calligraphiés sont partiellement effacés. Le moindre espace libre est couvert de gribouillis et de mots rédigés d’une écriture malhabile, comme enfantine. Étrange…

La lecture du premier manuscrit s’avère difficile, tant le français a changé depuis l’époque médiévale. La nuit tombe peu à peu sans que le lecteur s’en aperçoive. Le voilà vêtu de haillons et chaussé de sabots, pataugeant dans la boue des chemins… loin, très loin de la quiétude de son bureau.

Ce n’est qu’au petit matin que l’homme achève sa lecture et que son esprit réintègre son cadre familier. Malgré la fatigue, il jubile. Ce manuscrit n’est rien de moins que le témoignage de la vie d’un gueux. Rien à voir avec l’histoire de France des manuels scolaires ! À une époque où seuls les nobles, les membres du clergé et quelques bourgeois savaient lire et écrire, un manant a non seulement bénéficié de ce privilège réservé aux grands, mais il a aussi osé écrire ses mémoires. Il s’agit, sans conteste, d’un témoignage unique sur la vie de l’époque et sur la guerre de Cent Ans. Le Moyen Âge revu et corrigé par un gueux !

C’est décidé, ces mémoires seront publiés ! Il faut faire connaître l’histoire de ce manant, la vie de Wilhem le Bâtard.

Wilhem le Bâtard

L’homme, à un moment de sa vie, ressent le besoin de se retourner sur son passé. L’heure est venue pour moi de le faire. Je repense à tous ces moments que j’avais fini par oublier, tellement d’années se sont écoulées… Armé d’une plume d’oie, je n’ai plus qu’à laisser remonter du passé la foule de souvenirs qui hantent ma mémoire pour noircir les feuilles de vélin. Le flacon d’encre n’attend plus que le passage à l’acte. Au moment de me lancer dans le récit de ma vie, à la lumière chancelante de deux bougies, je suspends mon geste. Par où commencer ? Il y a tant à dire ! Les souvenirs ressurgissent. Je me revois sortant de notre masure faite de terre séchée et couverte d’un toit de chaume…

… mes trois sœurs derrière moi, courant pour me rattraper. Je suis l’aîné d’une famille de quatre enfants. J’ai 11 ans et l’insouciance de mon âge.

Le repas frugal composé de pain trempé dans la soupe aux choux a été vite expédié, car il faut aller ramasser du bois dans la forêt voisine. C’est le moment idéal pour profiter d’un instant de liberté.

– Méfiez-vous des loups !, nous rappelle la mère depuis le seuil.

La dernière recommandation s’adresse à mes sœurs :

– Ne vous éloignez pas de votre frère !

Mes parents ont un petit lopin de terre qui suffit à peine à nous nourrir tous. Alors, en plus de l’exploitation de sa terre, mon père propose ses services comme journalier aux grands propriétaires de la région. Il est parti depuis plusieurs jours, car notre baron a besoin de tous les bras disponibles pour entretenir les remparts de son château. Notre seigneur pioche à volonté dans la main-d’œuvre gratuite constituée par les habitants de son fief. Je suis encore trop jeune pour participer aux travaux de terrassement et de maçonnerie, mais d’ici quelques années je serai obligé d’accompagner mon père pour participer aux corvées imposées par notre condition de manant.

Pour l’heure, je cours dans les bois. Comme je suis plus rapide que mes trois sœurs, je profite de mon avance pour me cacher dans un buisson. De là, je peux les surveiller et attendre… Je surgis en criant quand mes sœurs arrivent tout essoufflées devant ma cachette. Surprises, elles poussent en chœur des cris de frayeur. Je suis heureux de mon stratagème, même si mes sœurs protestent.

Notre petit groupe s’enfonce de plus en plus profondément dans la forêt. Je suis à l’aise dans cet univers de verdure, où nous nous glissons entre des arbres géants. Des bruits sourds attirent mon attention et, curieux, je me dirige dans leur direction. Ce sont des bûcherons qui, regroupés autour d’un chêne, manient la cognée de toutes leurs forces. Mes sœurs me rattrapent et nous restons tous les quatre à admirer la dextérité et la force des hommes qui s’acharnent sur l’arbre plus que centenaire. Les bûcherons sont en sueur. Ils s’arrêtent régulièrement pour reprendre leur souffle et boire une mauvaise piquette qui leur redonne du courage.

Le chêne émet des craquements sinistres. J’ai l’impression qu’il appelle au secours.

– Attention, il tombe !, hurle tout à coup l’un des bûcherons.

Le géant de verdure vacille puis commence à pencher avant de tomber de toute sa masse dans un fracas de branches cassées, entraînant dans sa chute les arbres se trouvant sur son passage.

Celui qui semble être le chef interpelle les autres bûcherons :

– C’est du bon boulot, les gars ! On va pouvoir manger.

Les poings sur les hanches, il regarde le chêne à terre d’un air satisfait. Puis il s’assoit sur une vieille souche, sort de son sac une miche de pain déjà entamée et coupe de larges tranches qu’il distribue aux membres de son équipe.

D’un seul coup, le chef remarque notre présence et nous fait un signe de la main en criant :

– Hé, les drôles, venez par ici !

Craintivement, je m’approche suivi de mes sœurs. Marie, qui a un an de moins que moi, me retient par la manche.

– Partons, ces gens sont dangereux, me glisse-t-elle à l’oreille.

Je n’ai pas le temps de décider quoi faire que deux des bûcherons s’avancent. Ils sont encore plus sales que nous. Ils portent tous une barbe noire, leurs habits sont en haillons et leurs pieds chaussés de mauvais sabots. Notre père dit tout le temps qu’il ne faut pas leur parler.

Un homme a repéré Marie.

– En voilà, une belle demoiselle ! Viens donc par ici, lui dit-il en s’approchant d’elle.

Et il tend le bras pour la toucher, mais, au moment où il passe à côté de moi, je lui flanque un grand coup de pied dans le tibia. Surpris, l’homme pousse un cri de douleur pendant que je m’enfuis avec mes sœurs.

Des rires gras et des exclamations retentissent derrière nous :

– Tu voulais lui faire quoi, à la petite ?, demande le chef.

Nous sommes trop loin pour entendre la suite, mais je me doute de la réponse. Je ne m’arrête que lorsque je suis à bout de souffle. Un coup d’œil derrière nous me rassure. Les hommes ne nous suivent pas.

Notre insouciance d’enfants reprend vite le dessus et l’intermède est vite oublié. Nous arrivons bientôt devant un cours d’eau. Courageusement, je m’engage dans le faible courant.

Derrière, les filles m’appellent :

– Reviens nous aider, Wilhem !

– Dis, est-ce que je vais me noyer si j’y vais toute seule ?, me demande peureusement Augustine, la plus jeune de mes sœurs, de sa petite voix.

– Pour sûr ! J’ai déjà de l’eau jusqu’aux cuisses. Alors toi, avec ta taille de drôlesse de 4 ans, elle va t’arriver jusqu’au buste.

Je retraverse la petite rivière et j’attrape Augustine par la taille. Mes deux autres sœurs me cramponnent et nous traversons ensemble le cours d’eau. Une fois sur l’autre rive, je dépose mon fardeau et regarde la course du soleil dans le ciel.

– Allez, les drôlesses, on ramasse du bois et on rentre à la maison !

Notre masure est la dernière du hameau en bordure de la forêt. Nous déposons notre lourde charge de bois sous une soupente branlante pour le mettre à l’abri de la pluie.

Assise sur un banc en bois le long du mur de torchis, la mère ravaude à la lumière du jour les habits de toute la famille. Elle profite de la chaleur printanière pour se réchauffer au soleil de ce début de saison.

Tous les autres logis du hameau abritent plusieurs générations sous le même toit. Pas chez nous depuis que la grand-mère maternelle est morte, il y a deux ans, après avoir attrapé froid en lavant le linge à la rivière. Ce qui a fait dire au père :

– Il va falloir payer l’enterrement de la vieille, ça va encore nous coûter des sous !

Depuis, nous n’avons plus d’aïeule à nourrir !

– Wilhem, va chercher la vache et vous, les filles, rentrez nettoyer avant de m’aider à préparer le souper.

Quand le père est absent, je suis l’homme de la maison. Alors, j’en profite un peu. Je prends un bâton et me dirige d’un pas ferme vers le pré appartenant au château. Nous avons momentanément le droit d’y faire paître notre unique vache avec l’accord de notre baron. Dans le cas contraire, je la conduis là où il y a de la bonne herbe.

Arrivé au pré, j’ai à peine soulevé la barrière en bois que notre vache, qui m’a reconnu, vient à ma rencontre de son pas paisible. Comme d’habitude, je lui donne un petit coup de bâton sur l’arrière-train pour la faire avancer. Je pourrais pourtant m’en passer tant elle est docile. Elle marche tranquillement à mon côté en direction de notre maison, dont elle connaît le chemin par cœur.

Arrivé devant la masure, j’ouvre en grand la vieille porte en chêne et fais rentrer notre vache. L’habitage1 ne dispose que d’une grande pièce séparée en deux. Le sol est en terre battue. Une partie sert d’étable pour la vache, les poules et les canards. Nous vivons dans l’autre partie avec, pour tout mobilier, un buffet, une vieille table en bois et des chaises héritées des grands-parents maternels. Une cheminée réchauffe l’ensemble. Le lit des parents lui fait face. Au pied du lit, un coffre en bois cerclé de fer contient tous les habits de la famille. Mes sœurs et moi dormons tous les quatre sur un vieux matelas de grosse toile garni de paille avec quelques couvertures par-dessus. C’est surtout la chaleur humaine qui nous réchauffe les nuits de grand froid, en plus de la chaleur du bétail quand le feu est éteint.

Azélie, ma deuxième sœur, s’occupe de traire notre vache. Moi, je m’installe sur le banc dehors et je fais comme mon père : je prends un morceau de bois que je taille négligemment avec le couteau qu’il m’a offert pour le Noël dernier. Les repas, c’est l’affaire des femmes. Mon ventre gargouille en attendant l’appel de la mère qui mettra fin au vide de mon estomac.

– À table !

Je me précipite à ma place habituelle, c’est-à-dire en face de la mère. La place en bout de table est celle du père. Même quand il est absent, personne n’oserait la prendre. Cela ne se fait pas.

On mange bruyamment la soupe aux choux et au lard que ma sœur Marie et la mère ont préparée. De grandes tartines de pain sont coupées et des morceaux sont mis à tremper dans la soupe.

J’annonce, tout en aspirant bruyamment le contenu de ma cuillère :

– Demain, j’irai poser des collets dans la forêt.

– Je n’aime pas ça, répond la mère, la mine inquiète. Si tu te fais attraper par les soudards du baron, ils te rosseront !

Je pousse un grand rire de défi tout en me vantant du haut de mes 11 ans :

– Je suis trop futé pour eux et je cours vite. Et puis, il y a des endroits dans la forêt qu’ils ne connaissent même pas ! Moi, je les connais par cœur.

– On veut y aller aussi !, s’écrient les filles.

En tant que seul homme de la maison, du moins pour l’instant, le droit de décision me revient :

– Marie, tu viendras avec moi. Les petites, vous resterez pour aider la mère.

La nuit est tombée et comme tous les soirs, la famille se barricade dans la chaumière. La porte en chêne est bloquée avec une barre placée à l’horizontale. Les volets se ferment de l’intérieur. Les rôdeurs, les voleurs et les assassins peuvent venir, ils ne pourront pas rentrer. Enfin, c’est ce que dit la mère.

Je me couche en poussant Marie qui prend trop de place, et je regarde le foyer s’éteindre doucement avant de m’endormir.

Après un passage sur le tas de fumier pour y faire mes besoins, je suis prêt à partir braconner. Il ne faut pas tarder si nous voulons trouver du gibier sans risquer de rencontrer les hommes de notre seigneur baron. Je m’impatiente, car Marie tarde à sortir.

– Alors, tu viens ?

J’entends ses sabots heurter le sol. Elle accourt en portant à bout de bras un panier chargé du repas qu’elle vient de préparer. Puis nous nous dirigeons d’un bon pas vers la forêt.

Avant de pénétrer sous le couvert des arbres, je prête l’oreille au moindre bruit et inspecte les environs. Rassuré, j’entraîne Marie à ma suite. Je pose mes collets devant les entrées de terriers de lapins que j’ai repérés. À midi, au carillon de l’église la plus proche, nous nous arrêtons pour manger, à demi dissimulés par les fougères.

Après notre frugal repas, nous repartons à la recherche de nouveaux terriers. Marie me suit comme mon ombre. Elle d’habitude si bavarde ne bronche pas, attentive à notre environnement. Je sais qu’elle a peur, mais courageusement elle ne veut pas le laisser paraître.

Je me penche pour installer un nouveau collet quand je sens une main se crisper sur mon épaule. C’est Marie. Ses yeux sont écarquillés par la peur. Je suis son regard et aperçois à mon tour le baron qui traverse le sous-bois sur son grand cheval brun ; trois soudards l’accompagnent. Au loin résonnent les aboiements des chiens dressés pour la chasse. Marie et moi nous sommes en même temps jetés à plat ventre sous le couvert des fougères. Une sueur froide inonde mon dos.

Les quatre hommes se concertent en faisant tourner nerveusement leurs chevaux. Dressé sur ses étriers, le baron enrage en regardant alternativement à droite et à gauche :

– Maudit soit ce garde-chasse avec ses chiens ! Il est parti du mauvais côté.

– Messire baron, intervient un cavalier, les chiens ont sans doute flairé la piste des cerfs. Il faudrait peut-être nous diriger du côté des aboiements.

– Tu as raison, allons-y !, grogne l’interpellé en donnant des coups de talon dans le flanc de son cheval.

Les quatre cavaliers disparaissent au petit trot. Ils sont bientôt hors de notre vue. Je pousse un grand soupir de soulagement tandis que Marie ôte de sa bouche le morceau de bois qu’elle tenait entre ses dents. Devant mon regard surpris, elle finit de recracher des bouts d’écorce avant de m’expliquer à voix basse :

– Tu n’as pas entendu le bruit que je faisais en claquant des dents ?

– Non. Viens, il faut partir d’ici. Ils vont sûrement repasser dans le coin et ce coup-ci, ce sera avec les chiens.

Aussitôt dit, aussitôt fait : nous détalons aussi vite que nos jambes nous le permettent. Au passage, je relève les collets pour éviter qu’ils soient trouvés par les soudards du baron. Je découvre avec satisfaction deux gros lapins que nous rapportons triomphalement à la chaumière.

Sans perdre un instant, la mère et mes sœurs les dépouillent puis les découpent avant de les mettre à cuire dans le chaudron suspendu dans l’âtre où Marie s’est empressée de rallumer le feu. Rapidement, une bonne odeur se répand dans la masure. Tout en remuant les morceaux de gibier avec une longue cuillère en fer, la mère me sermonne :

– Wilhem, ce n’est pas prudent de braconner dans les forêts du baron. Si un jour ses gens t’attrapent, ils te bâtonneront.

– Ils ne sont pas près de m’attraper ! Et puis, je crois que nous allons nous régaler ce soir. Pas vrai ?

Elle me sourit, mais je vois de la tristesse dans ses yeux. Elle se fait du tracas chaque fois que je pars braconner dans les bois, surtout maintenant que j’y vais avec Marie. Mais la mère sait aussi que j’ai raison, car ce souper est un repas de fête que nous dévorons avec appétit.

Quelques jours plus tard, alors que la nuit vient de tomber, des chants et des rires se font entendre à l’extérieur. Chacun retient son souffle pour écouter. Les voix se sont tues, mais des pas approchent. Un poing vigoureux se met à frapper violemment sur le volet en bois de la porte.

– C’est le père !, s’exclame avec un grand sourire la petite Augustine.

Par précaution, je demande avant d’ouvrir la porte que je venais de barricader :

– Père, c’est vous ?

– Pardi, qui veux-tu que ce soit ? ! Ouvre-moi, le Bâtard.

– Tu es saoul, siffle la mère en voyant entrer le père d’une démarche titubante.

Les mains sur les hanches, elle bombe la poitrine et toise le père avant de lui assener le reproche habituel :

– Ce n’est pas une heure pour rentrer ! Tu aurais dû attendre le jour. Tu sais bien que des brigands traînent dans la région.

Faisant fi de son courroux, le père la prend dans les bras et la fait tournoyer, provoquant chez sa femme de grands éclats de rire. Puis il soulève ses filles à tour de rôle et les fait sauter en l’air, déclenchant des cris de peur et de joie.

Puis il finit par s’effondrer sur le banc en me mettant, au passage, une grande tape virile sur l’épaule.

– Alors, mon gars, tu as bien surveillé mon troupeau ?

– Oui, père, j’ai fait attention.

Puis il se relève difficilement pour aller gratter, d’un geste familier, la tête de notre vache. Celle-ci pousse un meuglement de satisfaction.

Pendant que la mère et les filles s’activent pour réchauffer le reste de soupe, j’interroge le père :

– Alors, qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?

Les yeux un peu vitreux, il me regarde en répondant :

– Comme tu le sais, le Bâtard, notre seigneur renforce ses remparts. Et comme tous ceux qui lui appartiennent et vivent sur ses terres, nous avons travaillé pour lui.

Une écuelle de soupe est posée devant le père qui poursuit ses explications entre deux cuillerées qu’il aspire bruyamment.

– Le château est encore plus solide qu’avant. Tant mieux, si jamais nous devons nous y réfugier un jour… Bien malin celui qui pourra le prendre !

Et il ajoute avec un regard malicieux en direction de son épouse :

– Je suis revenu avec tous ceux du hameau et nous nous sommes arrêtés pour étancher notre soif à l’auberge du village.

– Ben voyons !, s’exclame la mère. Tu ne pouvais pas revenir directement ?

Pas de réponse. Le père finit sa soupe, puis s’essuie la bouche avec sa manche.

– Allez vous coucher !, ordonne-t-il soudain en se tournant vers nous, ses drôles.

Nous obéissons immédiatement à l’ordre du père. Il entraîne la mère dans le lit et bientôt des soupirs s’échappent de leur couche.

Le père n’a pas le vin mauvais comme beaucoup d’hommes du village. Il leur arrive alors, une fois rentrés chez eux, de battre épouse et enfants pour un motif futile. Quand le père a bu, il est joyeux et se montre très empressé auprès de la mère.

Le père me nomme « le Bâtard ». C’est une forme de jeu entre nous deux, car je sais qu’il m’aime bien. Et surtout, je suis l’aîné et le seul garçon de la famille.

Ce surnom m’est venu après les noces des parents. Comme dans beaucoup de contrées, le seigneur du lieu fait venir au château les plus jolies filles juste mariées pour exercer son droit de cuissage. Ma mère est donc montée au château après ses noces, elle aussi. Mais le baron l’a fait revenir à plusieurs reprises, ce qui a fait dire à mon père :

– Le baron a bon goût, il aime les belles femmes.

Peu de temps après, la mère est devenue grosse. Difficile de savoir qui est réellement mon père, comme c’est le cas pour beaucoup d’enfants des environs. C’est une réalité chez les manants, et personne ne s’en préoccupe. De toute façon, aucun n’oserait remettre en question les droits des seigneurs !

Quand je regarde le reflet de mon visage dans l’eau calme de la rivière, je trouve que je ressemble davantage au baron qu’à mon père. Ce dernier n’y accorde pas d’importance, du moment que je suis dur à la tâche comme lui.

Quelques jours plus tard arrive enfin le moment tant attendu : la venue du taureau du Guillaume. Un anneau en métal lui traverse les naseaux. Le Guillaume tire l’animal avec une corde passée dans l’anneau, pendant que ses deux fils donnent des coups de bâton sur l’arrière-train du taureau pour le faire avancer.

En attendant le moment de la saillie, nous avons coincé notre vache entre deux poutres horizontales. Son poitrail est bloqué par une troisième barre de bois. La vache ne peut pas bouger.

Le Guillaume et le père discutent un petit moment en buvant un verre de vin, une mauvaise piquette achetée sur le marché. Le taureau, lui, est pressé. Il sent que notre vache est en chaleur et les deux fils du Guillaume ont bien du mal à le maîtriser.

– Allez, dit mon père, il est temps qu’il lui fasse son affaire.

Notre vache est inquiète ; elle essaye de se libérer, en vain. Le Guillaume mène le taureau à sa victime. Le mâle monte sur son dos et s’active sans tenir compte des meuglements de détresse de notre vache. Tous les habitants du bourg sont là et chacun y va de son commentaire grivois. J’entends le Guillaume glisser à l’oreille du père :

– J’espère que tu es aussi vaillant avec ton épouse !

Plusieurs rires gras fusent pour toute réponse. Les fils du Guillaume jettent des regards lubriques sur Marie. Celle-ci, indifférente à l’attention qu’on lui porte, est comme hypnotisée par le taureau qui monte encore une fois notre vache.

Augustine, ma sœurette de 4 ans, secoue la manche de l’aînée. Marie se penche pour l’écouter, tout en ne perdant rien du spectacle. Puis entre mes trois sœurs s’engage une discussion à voix basse ponctuée de petits rires nerveux suivis d’exclamations de surprise, ce qui énerve encore plus les deux fils du Guillaume.

– Je crois que ton taureau n’en peut plus, constate le père.

En effet, l’animal a les flancs creusés par l’effort. Il semble avoir besoin de reprendre son souffle. Notre vache ne l’intéresse plus. Un coin d’herbe fraîche à brouter serait plutôt la bienvenue.

– Voilà pour toi, comme convenu, dit le père en sortant quelques piécettes de sa bourse.

Les deux hommes se tapent dans la main puis boivent un dernier coup. Le Guillaume repart avec son taureau. Le spectacle est fini. Les habitants du hameau retournent à leurs occupations. Les fils du Guillaume traînent un peu, intéressés par Marie avec qui ils se sont mis à discuter. Mais le père la surveille du coin de l’œil.

– La Marie, va donc aider la mère à préparer le repas ! Et vous, les drôles, allez rejoindre votre père au lieu de bayer devant ma fille !

Comme une volée de moineaux, les trois adolescents se dispersent.

Le printemps a été bien arrosé et le début de l’été bien sec.

– Il est temps de couper les blés, décide le père. Wilhem, aiguise bien ta faucille ! Demain, on va faucher le blé et on commencera avant l’aube.

– Déjà ?

Je ne peux m’empêcher de grimacer en pensant aux douleurs du dos en perspective.

– Comme la moisson est excellente cette année, il ne faut pas que notre baron prenne plus que sa part de blé, me chuchote le père d’un air roublard, comme s’il redoutait une oreille indiscrète.

Je comprends maintenant la raison de cette hâte. J’ai l’habitude d’entendre les paysans se plaindre. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas : le temps trop sec, la pluie qui a noyé les semences, un hiver trop rigoureux, les blés écrasés par le baron et ses hommes lancés à la poursuite d’un cerf… Ces récriminations, c’est à la fois une habitude et une manière de défendre son bien face aux impôts excessifs qui tombent sur la tête des pauvres gens. Le manant n’est jamais satisfait, mais il est surtout lésé par les puissants. Alors, le plus faible n’hésite pas dès qu’il peut à son tour contourner la loi du plus fort afin de tirer quelque profit.


1.  Terme du Moyen Âge désignant l’habitation (Dictionnaire du moyen français, Centre national de ressources textuelles et lexicales).

La moisson

J’ai enroulé un linge autour de ma taille, comme le père, pour me maintenir les reins. Il fait encore nuit, mais un petit rayon de lune éclaire la lame de ma faucille. Les épis de blé au sommet de leur tige me narguent.

Le père et moi avons commencé à moissonner en partant du bas de notre champ. Rapidement, j’ai été distancé par le père. Le buste penché sur les épis, la main gauche tient la javelle tandis que le bras droit, d’un geste vif, abat la lame de la faucille sur les tiges d’un même mouvement répété à l’infini. L’important est de protéger la main tenant la javelle, au cas où un coup de faucille mal ajusté finirait sur les doigts.

Le père trace devant lui une trouée dans les blés mûrs jusqu’en haut du champ, puis fait demi-tour et ouvre une nouvelle trouée. Moi, je peine et je m’arrête fréquemment. Mon geste est hésitant et moins tranchant. Je redoute d’y laisser un doigt malgré le chiffon enroulé autour en guise de protection. Et puis, le dos m’élance rapidement. J’ai sans cesse besoin de me redresser pour oublier cette douleur lancinante. Le père m’encourage :

– Allez, mon gars, on doit avoir fini cette parcelle avant le lever du jour.

De la sueur s’écoule le long de mon visage. Je l’essuie avec ma manche.

La mère et mes sœurs récupèrent les javelles qu’elles emportent derrière la chaumière, hors de vue des habitants du hameau. Quand le tas est assez conséquent, elles s’arment de fléaux et battent le blé pour séparer le grain des tiges. Même la petite Augustine manie le fléau et tape de toutes ses forces, mais elle s’épuise vite et s’arrête souvent. La mère est dure à la tâche ; son outil s’abat encore et encore, tout en surveillant les environs au cas où un soudard du baron ferait une inspection. Il nous dénoncerait alors, comme des fraudeurs que nous sommes.

J’ai mal aux bras, j’ai mal au dos, je n’en peux plus ! Mais je dois continuer et ma faucille coupe javelle après javelle. Nous n’avons plus le choix maintenant que nous avons commencé.

Le père s’arrête à ma hauteur pour me dire :

– Maintenant, on va aider les femmes à battre le grain. On y retournera après.

Sans un mot, je lâche ma faucille et, la tête basse, j’emboîte le pas au père. Derrière la masure, la mère et mes sœurs, bras nus, s’échinent sur le tas de blé. Les fléaux s’abattent régulièrement, dans un nuage de poussière. Je récupère celui d’Augustine et, en rythme avec le père, je frappe les tiges de blé.

Le soleil apparaît à l’horizon quand nous avons enfin fini cette première partie. La paille est ensuite secouée pour en faire tomber les grains. Une fois séparés des épis, les grains sont ramassés et mis dans des sacs de toile que nous nous empressons de cacher dans la soupente, au fond d’un vieux coffre en bois. Là, ils seront à l’abri de la vue des visiteurs ainsi que des nombreux rongeurs.

Tout le monde va s’asseoir autour de la table. La mère et Marie nous servent une bonne soupe dans laquelle nous mettons des morceaux de pain à tremper. Le père rajoute une goutte de vin dans sa soupe puis m’en donne une aussi.

– Ça te donnera des forces pour la suite, me dit-il avec un clin d’œil.

Le repas fini, chacun retourne à son travail. Cette fois, les femmes entassent devant la chaumière les brassées de blé, à la vue de tous, et les attachent pour former des gerbes.

La chaleur est venue avec le jour. Le père et moi, nous avons rabattu sur la tête notre capuchon pour nous protéger du soleil ardent.

La sueur ruisselle sur mon corps et me brûle les yeux, m’aveuglant à moitié. Je m’arrête de plus en plus souvent pour reprendre des forces et m’essuyer le front. Je redresse le torse en me tenant mon dos douloureux. Devant moi, le père continue à faucher les blés mûrs de son champ, encore et encore… Il est fort et je suis fier d’avoir un père comme lui.

Je lève ma faucille, mais le bruit des sabots d’un cheval suspend mon geste. Je me retourne pour voir avancer vers le père un soudard du baron. Une fois au milieu de notre champ, il arrête sa monture et, tournant la tête dans tous les sens, il évalue la part qui va revenir à son seigneur. Au bout d’un long moment, il interpelle le père qui continue son travail en faisant semblant de ne pas le voir.

– Et toi, manant, quand auras-tu fini que je revienne prendre la part du baron ?

– Tu n’as qu’à m’aider, Robert, ça ira plus vite !, répond le père d’un air détaché en se redressant lentement.

Le soudard et le père se connaissent bien : ils ont le même âge et ont grandi dans le même hameau. Seulement, l’un est resté paysan et l’autre est devenu soudard. Robert ne manque jamais de rabaisser ceux qui travaillent la terre pour se valoriser, lui qui est devenu un garde du château au service du baron.

Ostensiblement, le cavalier repousse l’arbalète qu’il porte en travers du dos puis il caresse le pommeau de l’épée qui pend à sa ceinture.

– Dépêche-toi ! Je repasserai tout à l’heure avec la charrette et le clerc. Il doit compter les gerbes de blé qui reviennent au baron.

Puis il tourne bride et se dirige au petit trot vers le champ suivant. Je vois le poing menaçant du père se lever pendant qu’il marmonne des insultes à l’intention de l’homme.

En fin de journée, la charrette du clerc arrive. Celui-ci descend difficilement du siège et, sans rien dire, se dirige vers les gerbes de blé dressées en ordre devant la masure.

Toute la maisonnée attend, immobile, alignée derrière la récolte. Le silence est lourd de rage contenue et d’épuisement, mais aussi de peur. Le clerc commence à compter les gerbes, puis il les évalue afin de repérer les plus belles pour le baron.

– Toi, va me chercher à boire, lance-t-il à la mère.

Elle se précipite à l’intérieur et revient avec une cruche en terre cuite et un gobelet. Le clerc le saisit et, d’un geste impatient, tend le bras pour que la mère le serve. L’homme avale son vin d’un trait, puis se dirige vers les gerbes de blé et fait tomber celles qu’il a choisies.

Sa tâche finie, il se tourne vers le sbire qui l’accompagne :

– Charge tout ça.

L’homme de main se précipite et entasse dans la charrette toutes les gerbes renversées. De son côté, le clerc note sur son registre le nom de la chaumière et la quantité de gerbes saisies. Après un vague signe en guise d’au revoir, il reprend place sur le banc de la charrette en ordonnant à son subordonné :

– Allez, au château ! On continuera le ramassage demain.

Un tiers de notre récolte s’éloigne au pas des bœufs qui tirent la charrette du baron. Sans un mot, le père rentre dans la chaumière et va s’asseoir sur le banc. Il jette un coup d’œil autour de lui puis, avec un large sourire, il chuchote :

– Allez, la mère, on va fêter la bonne moisson !

Marie est la première à se saisir de la cruche et se hâte de servir le père. Il lui fait signe de me verser également un verre de vin. Ce simple geste me remplit de fierté. Lui et moi, en tant qu’hommes de la maison, nous trinquons à la moisson.

Le lendemain, nous terminons le battage du blé. Puis le père, comme tous les manants, part se mettre au service des seigneurs des environs.

Pendant plusieurs jours, nous voyons passer et repasser la charrette chargée de blé à destination du château. Toutes ces belles gerbes, résultat de tant de travail, de sueur et de fatigue, dont aucun d’entre nous ne profitera. Cela me semble terriblement injuste !

Enfin, la moisson est terminée. Aujourd’hui, c’est la fête au village. La grande fête de la moisson !

Chaque maisonnée a sorti du coffre les habits du dimanche, réservés habituellement pour se rendre à la messe. Et vêtue de ses plus beaux atours, la communauté afflue vers le champ situé à l’entrée du village.

Comme tout le monde, je suis heureux. La fête de la moisson est un événement d’importance. C’est aussi l’occasion de retrouver tous les enfants de mon âge et d’oublier, un jour durant, les travaux des champs et les durs labeurs de notre quotidien de manant.

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