Xavier Jouvin. [Avec un résumé de l'histoire de la ganterie grenobloise, par Ed. Rey.]

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F. Allier (Grenoble). 1868. Jouvin, Xavier. In-16, VIII-131 p., fig..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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GRENOBLE
1808
XAVIER J OU VIN
- E. A �
GRENOBLE
F. Mil!! l-l.i.I. I l ni.-, IMi'MMI.l 1.1 [:>•
1868
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- -
AVANT-PROPOS.
Le 5 mars '1844, le Patriote des Alpes,
journal dauphinois, commençait sa chro-
nique locale par l'article nécrologique sui-
vant :
« Les meilleurs s'en vont, disions-nous il
» y a quelques jours, et nous avons la dou-
» leur de le répéter aujourd'hui, Grenoble
» vient de perdre un de ses plus utiles, un
» de ses plus honnêtes, de ses plus recom-
» mandables citoyens, M. Xavier Jouvin a
» succombé hier, jeune encore, aux infir-
» mités graves et douloureuses qui avaient
» assailli les dernières années de sa vie.
» Simple ouvrier gantier, il y a dix ou
» douze ans, il vivait de son travail ; mais,
» doué d'un esprit lucide et juste, depuis
IV
» longtemps il rêvait la régénération de celle
y industrie de la ganterie qui avait été le
» monopole de sa ville natale, et qui peu à
p peu nous abandonnait pour aller s'im-
* planter, avec nos ouvriers, à Paris ou à
» Londres. Mauvais choix dans les matières
» premières, coupe défectueuse et trop sou-
» vent aussi fabrication sans conscience, tels
» étaient les vices à réformer et l'objet de
» ses préoccupations continuelles.
» A force de persévérance il était parvenu
» à réaliser ces importantes réformes et, grâce
» à lui, Grenoble recouvra sinon son mono-
» pôle, du moins sa supériorité de fabri-
» cation.
) Que de peines, que d'ennuis, que de
» dégoûts de tout genre n'avait pas eu à
» subir l'auteur de ces grandes améliora-
» tions? Et, à quelqu'un qui lui disait un
» jour : allez à Londres, les Anglais paieront
y cher votre mécanisme à couper les gants ;
v
» il répondit : J'ai la conviction que je sur-
» monterai tous les obstacles, et pour rien
» au monde je ne voudrais porter à l'étranger
» ce qui peut être utile à mon pays.
» Le succès le plus entier avait couronné
» des prévisions si justes et des sentiments
» patriotiques si élevés.
» D'une part, la ganterie grenobloise re-
» prenait faveur, et un travail continu était
» procuré à un grand nombre d'ouvriers et
» d'ouvrières de la ville et du département;
» d'autre part, la fortune de l'auteur de tant
» de bien s'accroissait avec rapidité.
» Que de choses n'y aurait-il pas à dire sur
» l'emploi qu'il faisait de sa fortune! M. Xa-
» vier Jouvin avait organisé une caisse
» d'épargne dans ses ateliers ; il donnait le
) 6 p. o 0 à chaque ouvrier, qui était tenu de
» verser dans ses mains une économie quel-
» conque faite pendant la semaine.
» Providence de sa nombreuse famille, se-
VI
» courant toutes les misères qui s'adressaient
p à lui, donnant un prix infini à tout le bien
» qu'il faisait par une modestie et une bonté
» sans égales, il est mort regretté par tous,
p au moment où il allait exécuter des amé-
» liorations nouvelles qui eussent accru deux
» choses qu'il menait toujours de pair : sa
» fortune et ses bonnes actions. »
Vingt-trois ans se sont écoulés depuis que
ces lignes ont été écrites, mais le temps n'en
a point affaibli la justesse.
Xavier Jouvin a déjà sa place parmi les
inventeurs; il a sa place aussi dans le cœur
des citoyens qui ont quelque souci de la pros-
périté de leur pays.
Ce sont les principaux traits de sa vie et
l'analyse de ses travaux que je voudrais pré-
senter; je ne sais si cette tentative de ma part
réussira; mais vivant au milieu des siens,
dans ce foyer tout plein encore du souvenir
de projets que la mort est venue interrom-
VII
pre, je m'efforcerai de laisser parler les faits
eux-mêmes et s'en dégager ce parfum de
haute moralité qui en est l'essence propre.
Avant d'aborder ce sujet, j'ai dû résumer
l'histoire de la ganterie grenobloise et je
dois dire, à ce propos, que j'ai trouvé dans
M. H. Gariel, conservateur de notre biblio-
thèque, le plus sympathique empressement
à me communiquer les nombreux et inex-
plorés documents à l'aide desquels j'ai pu
tracer un historique de notre grande indus-
trie.
ED. REY.
Grenoble, le25 janvier 1868.
XAVIER JOUVIN.
) u
A nécessité de préserver les mains de
l'homme des injures de l'air ou de l'at-
teinte de coups meurtriers a donné
naissance à cette partie de nos vêtements
qu'on appelle le gant.
Instrument d'utilité dès l'origine, il est devenu
avec la civilisation un objet de luxe et de propreté:
Le gant de soie a remplacé le gantelet de fer et la
moufle en peau de daim; le gant en peau de che-
vreau et d'agneau a remplacé le gant de soip..
Les guerres d'Italie, en important parmi nous
les mœurs et les usages qui régnaient au-delà des
Alpes, marquent la date probable de l'introduction
— 2 —
du commerce de la ganterie en France (1450-
1689) ; on y trouve la trace de cette industrie au
commencement du xvne siècle. Ainsi, suivant
Jacques Berriat-Saint-Prix : « La ville de Grassé
» posséda, sous le règne de Louis XIII (1610),
> les premières manufactures de gants ; les villes
< de Vendôme et de Blois la suivirent de près et
» partagèrent sa réputation ; mais la fabrique de
> Grenoble l'emporta bientôt, soit par le fini;
» soit par l'étendue de ses produits t. »
Suivant M. Pilot 8, on trouve dans une de-
libération du conseil de la ville, en date du 21
avril 1606, « que François Delaye; maître gantier
» de Chabeuil, demanda et obtint la permission
» de s'établir à Grenoble, pour y faire service de
» son art et métier de gantier. Dès cette époque
» et sous le règne de Louis XIII, il est souvent
» fait mention dans les actes publics d'habitants
i Statistique du département de l'Isère couronnée
en 1805 par la Société des sciences et des arts de Gre-
noble; ms. original et inédit de la biblioth. de Grenoble.
1 Mémoire lu à la Société de statistique de Grenoble
(22 février 1851).
— 3 —
» exerçant la profession de gantier ; l'un d'eùx,
» Claude Honoré, fut même consul en 1620.
» Il paraît que c'est dans le xviie siècle que së
» répandit en France et à l'étranger la réputation
» des gants fabriqués dans notre ville.
» Ces gants étaient même portés à la cour, ainsi
» que le constate une demande que présenta au
» conseil de ville, en 1664, Jean Charpil , maître
» gantier, tendant à être exempté de la taille per-
» sonnelle et de l'impôt mobilier, en sa qualité de
» gantier du parfumeur du roi et vu les lettres
» patentes qu'il avait reçues de sa majesté. »
Suivant l'intendant du Dauphiné Bouchu, « la
» réputation des fabriques du Dauphiné se par-
» tageait entre les canons de fer de Saint-Gervaig
» et les gants de Grenoble. Le filage des laines,
» de la soie et les gants occupaient la plus grande
» quantité de femmes et de filles dans les saisons
» de l'année où il n'y a plus d'ouvrage à la cam-
» pagne 1. »
1 Mémoire ms. rédigé en 1698, ms. de la bihlioth. de
Grenoble.
— 4 -
Vers cette époque, les peaux employées pour les
besoins de cette industrie se tiraient principale-
ment de l'étranger et y retournaient transformées
par les manufactures de Grasse, Blois et Gre-
noble.
La mégisserie, la couture, la fabrication tout
entière s'étaient profondément ancrées dans ces
divers centres et nul au dehors ne songeait à leur
enlever cette source de richesse, quand survint la
révocation de l'édit de Nantes (1685). On sait
quelles furent les conséquences de cet acte impo-
litique, combien de villes furent subitement pri-
vées de leur industrie et de leur commerce ! Tours
perdit sa rubannerie ; Lyon, la Tourraine, les
trois quarts de leurs métiers à tisser la soie; la
chapellerie Normande disparut entièrement. Deux
cent mille émigrants portèrent à l'étranger les
arts, l'activité de notre pays t.
Le Dauphiné fut frappé comme les autres pro-
vinces du royaume.
1 Henri Martin, Histoire de France,,
-5-
« Si les ouvriers des fabriques et manufactures
» sont sortis de la province, dit l'intendant Bou-
» chu 1, ce ne sont que des nouveaux convertis,
» ainsi cette sortie n'est qu'accidentelle et c'est la
» religion et non le commerce qui en est cause. »
« En 1687, l'élection de Grenoble comprenait
» dix-neuf mille huit cents personnes, dont six
» mille soixante-onze religionnaires; fin novem-
» bre de la même année, deux mille vingt-cinq
» avaient déserté 2 » : ce chiffre donne une
idée de l'émigration qui avait dû s'accomplir pen-
dant les deux années précédentes.
Diverses manufactures s'établirent en Allema-
gne et en Angleterre et absorbèrent bien vite les
peaux qui entraient en France et qu'on tirait prin-
cipalement du nord de la Russie et du Canada 3.
1 Ms. déjà cité.
1 On sait ce que valent généralement les rapports
officiels; et les chiffres du rapport de l'intendant de
Louis XIV sont certainement bien au-dessous de la réa-
lité.
3 Mémoire publié en 1784; mss. de h bibliot. de Gre-
noble.
— 6 —
Bien plus, celles qui provenaient du Poitou,
de la Saintonge, de l'Angoumois et des provinces
voisines, prirent le chemin de l'étranger, malgré
les droits dont on les frappait à leur sortie.
Le prix des matières premières haussa subite-
ment; mais Grenoble, plus spécialement alimenté
par les mégisseries d'Annonay et de Milhaud, qui
tiraient leurs peaux du Charolais et du Vivarais,
échappa dans une certaine mesure à la ruine
générale, et fut pendant quelque temps la seule
ville en France qui s'occupât de manufacturee
cette marchandise.
Vers 1776, l'usage des gants s'était répandu peu
à peu dans toute l'Europe; ceux de Grenoble,
réputés pour leur finesse, avaient pénétré jus-
qu'à la cour des rois.
Plusieurs princes d'Allemagne essayèrent de
fixer chez eux une industrie qui acquérait cha-
que jour plus d'importance ; déjà la révocation
de l'édit de Nantes avait favorisé l'établissement à
l'étranger de plusieurs manufactures de gants;
mais la consommation dépassait la production et,
pour remédier à cet état'de choses, on fit de nom-
— 7 —
bfeux avantages aux ouvriers afin de les engager
4 établir des fabriques. L'électeur de Saxe accorda
des gratifications considérables à tous ceux qui
viendraient se fixer sur ses terres. Joseph II
affecta des fonds à l'établissement de plusieurs
fabriques de gants et n'exigea aucun intérêt des
fabricants, il les exempta même de tous impôts
sur les marchandises qu'ils emploieraient 1.
Ces encouragements, en excitant l'émulation ,
augmentèrent l'émigration et ébranlèrent une
seconde fois notre industrie. De plus, et comme
pour faciliter la fabrication étrangère, une permis^
sion de faire sortir les peaux en poil et mégissées,
moyennant un faible droit, fut accordée aux mé-
gisseries d'Annonay et deMilhaud.
Le bénéfice des maîtres gantiers se trouva pres-
que annulé par la hausse qu'occasionna la rareté
des matières premières. Ainsi, une grosse de
peaux coûtait environ 67 fr. et produisait dix dou-
zaines de gants ; le parage s'élevait à 1 fr., la coupe
t Perrin-Dulac, Statistique du département de l'Isère,
tom. il.
— 8 —
à 5 fr., la couture et le fil à 10 fr. Total 83 fr. Les
gants se vendaient 9 fr. la douzaine, soit 90 fr. les
dix douzaines. En déduisant pour fourniture et
main-d'œuvre 83 fr., il restait net un bénéfice de
7 fr. au maître gantier ! Or, chaque ouvrier coupait
par jour deux douzaines de gants et quelquefois
davantage; il fallait donc pour atteindre ce ré-
sultat en occuper cinq; quelques-uns en occu-
paient jusqu'à vingt-cinq; mais le plus grand
nombre était réduit à deux, trois ou quatre 1.
Cette situation ne fit que s'aggraver, les mégis-
series d'Annonay et de Milhaud , qui avaient me-
suré jusqu'alors leur production à celle de la
ganterie grenobloise, la dépassèrent bientôt;
elles cherchèrent des débouchés plus nombreux,
et envahirent de plus en plus les marchés d'An-
gleterre et d'Allemagne.
Les principaux maîtres gantiers, voyant d'où
provenait le mal et où il -pouvait conduire leur
industrie, demandèrent et obtinrent (le 13 avril
1 Mémoire concernant le Dauphiné, ms. inédit de la
bibl. de Grenoble.
— 9 —
4186) un arrêt du conseil qui diminua les droits
d'exportation des gants et augmenta ceux des
peaux mégissées.
Malheureusement, les mégisseries d'Annonay,
plus particulièrement frappées par cet arrêt, ré-
clamèrent, objectant avec raison que les fabriques
françaises ne suffisaient point à la consommation
des peaux qu'elles mégissaient chaque année, et
le 24 septembre 1788, cette partie de l'arrêt fut
rapportée. Le mal devint tel que l'élévation du prix
des matières brutes qui se produisit tout à coup
ne put être compensée par l'augmentation du prix
des matières manufacturées. En 1803, l'exporta-
tion des peaux d'Annonay à l'étranger fut si consi-
dérable, qu'elle priva totalement les manufactures
grenobloises de matières premières et les maîtres
gantiers ne pouvant les alimenter, les ouvriers et
couturières furent réduits à la plus affreuse indi-
gence !.
La Révolution, les guerres de la république et
1 Berriat-Saint-Prix, ms. déjà cité.
- 10 -
de l'empire n'apportèrent à l'état de notre indus-
trie aucun adoucissement.
A la suite de la paix générale de 1815, les
marchandises exportées étaient de si mauvaise
qualité et si mal travaillées, que pendant les
quelques années qui suivirent, la ganterie de
Grenoble fut généralement délaissée.
On voit par, ce court exposé, quelles luttes notre
industrie a soutenues, à quelles épreuves elle a
été soumise, pourtant elle a vaillamment résisté,
.et jusqu'à l'époque de sa régénération elle, a fait
preuve de cette énergique vitalité qui a sa source
dans le génie industrieux et persévérant des po-
pulations dauphinoises.
« Au commencement du xvinu siècle, les gan-
» tiers, suivant M. Pilot 1, formaient une cor-
» poration bien organisée, à la tête de laquelle se
» trouvaient trois syndics choisis par l'élection.
» Les syndics élus promettaient et juraient, en
» présence et sur l'invitation du lieutenant général
1, Mémoire lu à la Société de statistique déjà cité.
-11 -
» de police, de remplir fidèlement les fonctions
» qui leur étaient confiées. L'un d'eux était dépo-
» sitaire d'une armoire de bois de noyer fermant
» à trois clefs et renfermant les archives de la
» corporation. Une clef était remise à chacun des
» deux autres syndics. La troisième clef était
» déposée entre les mains d'un ancien maître
» gantier.
» L'assemblée des fabricants nommait aussi un
» procureur au bailliage pour la direction des af-
» faires contentieuses. Chaque nouveau maitre
» gantier payait à la corporation , pour son droit
» d'entrée, la somme de 12 livres..
» Le corps des maîtres gantiers s'assemblait
» assez souvent et prenait toutes les décisions qui
» pouvaient intéresser la prospérité de la pro-
» fession.
» Ils souscrivirent une somme de 600 fr. pour
» l'établissement de notre bibliothèque publique,
» fondée en 1772. »
Non-seulement, comme le dit M. Pilot, le corps
des maîtres gantiers s'assemblait pour délibérer
sur les affaires de la profession, mais il s'oc-
-12 -
cupait aussi des affaires publiques, témoin une
délibération qui porte la date des 19 et 21 octobre
1789 et qui fut prise dans une salle du monastère
des Augustins.
Là, un exposé de la situation politique fut
présentée à l'assemblée. » La Révolution mena-
it çait Vindustrie; les ennemis du bien public,
» disaitl'orateur, affectent de jeter duridicule sur
» des malheurs qui menacent notre commerce;
» l'État n'en serait pas moins florissant, suivant
nos détracteurs, quand nos mains et celles
» de nos femmes ne seraient pas couvertes de
» peaux d'agneau ou de chevreau. Loin de
» s'inquiéter d'un semblable péril, la cité,
» subjuguée par les gens de robe, n'a jamais
» rien fait pour nous, le corps municipal est
» rempli de procureurs et d'avocats, et nous
» n'y comptons pas un seul représentant.
» Mais des devoirs plus sérieux nous appel-
» lent, le vaisseau de l'État, entraîné par des
» courants rapides, est prêt à se briser contre
» les écueils.
»
-13 -
A la suite du tableau des événements qui s'ac-
complissaient alors, intervient une délibération
approuvant les arrêtés et décrets de l'Assemblée
nationale, autorisant le versement dans la caisse
nationale d'une somme de 2,000 livres , félicitant
les députés de la province pour leur courage et
leur fermeté , etc. Cette délibération est accom-
pagnée de quarante-quatre signatures
Il est difficile de pénétrer au cœur de notre
population ouvrière pour en saisir le caractère
intime ; on retrouve pourtant quelques traits de
ses mœurs au sein même de l'atelier et dans cette
poésie où se reflètent la malice et la naïveté de
nos pères, témoin ces deux strophes d'un noël
sur l'air Garçons et fillettes :
Gantier très fidèle
Fais lui de bons gands.
Calme par ton zèle
Le froid qu'il ressent ;
i Nous reproduisons, in extenso. à la fm de cette no-
tice, ce curieux document que M. H Gariel a bien voulu
nous communiquer. -
-14-
Si tu contribue
A guérir ses maux,
Mettra par sa vue
Ton âme en repos.
Touche ces fileuses
Verbe fait enfant
Et fais aux couseuses
De linge et de gands
La grande défense
Que dès aujourd'hui
Dans leur conférence
Ne parle d'autruy t.
Avant 1816, époque de l'introduction en France
des mécaniques à coudre, il se cousait peu de
gants dans la campagne ; le travail de la fabrica-
tion se faisait presque en entier dans la ville
même ; la couture au domicile de l'ouvrière, la
coupe dans un atelier spécial, et les différentes
préparations accessoires au sein même de la
famille.
Il y avait, en 1787, soixante-quatre maîtres
1 Ces deux strophes font partie d'un Noël qui nous a été
communiqué par M. H. Gariel.
-15 -
gantiers, quatre-vingts dresseurs, trois cents
coupeurs, cinq mille couturières, cinq cents bro-
deuses qui produisaient cent soixante mille dou-
zaines de gants l.
La fabrication, la mise en douzaine, l'expé-
dition exigent la plus extrême propreté et les
plus grands soins ; aussi, dans la maison, chacun
trouvait- il à s'employer aux mille détails de la
confection complète de ce produit.
De là souvent la réunion de tous les parents
pour travailler au sein de la famille ; les habitudes
d'ordre, la simplicité de mœurs, toujours entre-
tenues par un travail assidu, accompli sans fa-
tigue. Les économies, qui en étaiént la consé-
quence, amenaient avec elles l'aisance, parfois
l'acquisition d'un jardin , d'une maisonnette qu'on
utilisait au repos et aux plaisirs du dimanche.
On cite quelques maîtres gantiers qui sont par-
venus, avant 1789, à acquérir des charges et des
1 Berriat-Saint-Prix, ms. déjà cité.
-16-
titres de noblesse ; plusieurs ont laissé à leurs fa-
briques un renom mérité.
Vaucanson, père du célèbre mécanicien, pos-
sédait un établissement de ganterie très impor-
tant.
Suivant M. Pilot t, « Claude Bovier a été
» consul pendant onze ans ; ce fut chez lui que
» logea J.-J. Rousseau lorsqu'il vint à Grenoble,
» vers le milieu de l'été de 1 768, pour y chercher
» le calme et la tranquillité sous le pseudonyme
» de Renou.
» Claude Bovier, son fils, aussi marchand
» gantier, a été avocat au parlement de notre
» ville. La fabrique de ganterie de Claude Ro-
» mans a toujours joui d'une réputation méritée,
» elle a existé depuis 1704 et ses produits étaient
» vendus à la cour; Claude Romans fils, mar-
» chand gantier, a été consul de Grenoble pen-
» dant quatre ans, de 1784 à 1787. »
Au point de vue qui nous occupe, on peut se
t Mémoire déjà cité.
-17 -
2
faire une idée des moyens de fabrication employés
dès l'origine d'après les détails que nous donne
sur ce point la statistique mste de J. Berriat-
Saint-Prix, rédigée en 1805. Ces détails sont
empruntés à Y Encyclopédie méthodique du
XYIII• siècle, pour laquelle Claude Bovier, maître
gantier, fit une description de son art qui s'y
trouve insérée.
En voici le résumé :
1° Les peaux employées à la fabrication des
gants sont les peaux de chevreau (celles-ci prin-
cipalement) et les peaux d'agneau. On les tire
mégissées de Milhaud et d'Annonay.
2° Les peaux sont remises à des pareurs pour
en ôter le charnage, opération qui exige beaucoup
de soin. Un ouvrier peut parer plus d'une grosse
par jour.
30 Rendues au maître gantier, il fait la sépa*
ration de celles qui sont propres à des gants d'es-
pèces différentes et les distribue à mesure du
besoin aux ouvriers dits coupeurs.
40 Le coupeur, après avoir imbibé légèrement
-18 -
les peaux , les étire en tous sens et en étend les
bords avec un couteau non affilé. H les plie
alors pour savoir si elles pourront faire un
gant ou plus ; il les dole ensuite, c'est-à-dire en-
lève avec un couteau plat ce qui reste au char-
nage; il les imbibe et les étend de nouveau, les
ébarbe et enfin les met en presse.
50 Après ces opérations, l'ouvrier coupe les
doigts, les pouces , les fourchettes, ou pièces
placées entre les doigts , avec de grands et gros
ciseaux.
6° Les gants avec toutes ces pièces sont remis
à des couturières et à des brodeuses, suivant
leur nature. Une ouvrière peut en coudre six à
sept paires par jour.
7° Rendus à la fabrique, les gants cousus sont
remis à l'ouvrier nommé dresseur, qui les imbibe
et les ouvre, c'est-à-dire passe avec force , mais
avec précaution, dans chaque doigt, des baguettes
unies de la forme d'un fuseau; il les étend ensuite
pour leur rendre leur forme naturelle, les fait
sécher, puis les remanie, c'est-à-dire les ouvre
-19 -
une seconde fois, et examine s'ils ont été bien
cousus, s'ils n'ont point de défectuosités.
Ces opérations terminées, les gants sont classés
pour la vente.
A l'époque où ce mode de fabrication s'em-
ployait , on trouvait dans le commerce diverses
espèces de gants :
Gants blancs retournés, c'est-à-dire avec la
fleur de la peau en dehors ;
Gants glacés ayant la fleur en dehors qu'on
bride ou non, à volonté;
Gants de couleur;
Gants glacés d'été semblables à un vélin fort
mince ; t
Gants satinés à double et simple lustre ;
Gants transparents passés au lait avec la fleur
en dedans.
On garnissait, suivant la mode, les gants avec
des rubans étroits nommés faveurs, et l'on y
passait de la soie en forme de lacet; il s'en fa-
briquait également qui allaient jusqu'au milieu
du bras et qui se nommaient gants passe-coude.
Ces divers genres dans la production révèlent
— 20 —
des transformations successives. Dans les opéra-
tions que subit le gant, la coupe qui est, ainsi
que nous le verrons plus loin, la plus impor-
tante, demeure entièrement confiée aux ciseaux
plus ou moins habiles d'un coupeur; nulle trace
de règle, de méthode, de modèle; rien que le
bon goût et l'habileté de l'ouvrier pour obtenir une
forme donnée.
A partir de 1805 jusqu'à l'apparition du sys-
tème Xavier Jouvin, ce côté de la fabrication a
accompli de notables progrès. Les fabricants se
sont efforcés de faire sortir la coupe de la routine
ordinaire.
*
Examinons en quoi consistaient les procédés en
usage au moment où un premier brevet fut pris
par Xavier Jouvin (1834) :
On divisait la coupe des gants en trois princi-
pales opérations : le dépeçage, l'étavillonnage et
la fente de l'étavillonnage.
Dépecer, c'est disposer une peau en morceaux
susceptibles de faire des étavillons.
Étavillonner, c'est donner à un morceau de peau
la forme qu'il doit avoir pour devenir gant, en
- 21 -
lui faisant subir une extension plus ou moins forte
en long et en large ;
Fendre un étavillon, c'est le découper d'après
un modèle de main déterminé d'avance.
De là une double nécessité, celle de déterminer
les dimensions de la main à ganter, celle de cou-
per la peau d'après ces dimensions.
Or, à l'époque qui nous occupe, il y avait déjà
deux ganteries : l'une, la ganterie ordinaire, c'est-
à-dire aux ciseaux ; l'autre, la ganterie brevetée,
c'est-à-dire à la mécanique. Ces deux systèmes
de coupes s'appliquaient à un seul et même sys-
tème d'étavillonnage.
L'expérience des plus habiles avait porté leur
attention sur la forme apparente de la main et
déterminé une série d'observations mises en pra-
tique pour cette partie du travail de la fabrica
tion.
La main, disait-on, présente dans ses deux
faces une partie plus grande que l'autre. La face
externe, en se repliant, entraîne avec elle une sui
face en peau plus considérable que la face in-
terne ; de là, l'obligation de donner à la portion
— 22 -
de l'étavillon que l'on destine à former la partie
supérieure du gant, une quantité de cuir plus
considérable , de telle sorte que la main puisse se
fermer sans qu'il y ait dans la partie interne une
plus grande étendue de peau.
D'autre part, la peau étant élastique, il est
nécessaire de régulariser cette élasticité, c'est-à-
dire de donner à la peau une tension partout
égale qui laisse au gant la forme rectiligne de la
main qui est son modèle.
Deux opérations distinctes se pratiquaient
d'après cette donnée : la première consistait à
mettre au large, c'est-à-dire à égaliser l'étavillon
dans le sens de la largeur; la seconde consistait
à étirer la peau dans le sens de la longueur,
c'est-à-dire à concentrer le cuir en sens contraire
de ce qu'il est, en ayant soin d'allonger davan-
tage la partie de l'étavillon destinée au dessus de
main.
Il en était de même pour la partie destinée
au pouce, qu'on étavillonnait de la même ma-
nière.
On le voit, il y avait déjà loin de ce procédé à
— 23 -
celui qui consistait à étirer la peau dans tous les
sens.
Voyons maintenant comment on procédait pour
découper l'étavillon et en faire la copie plus ou
moins exacte de la main humaine. Cette opération
s'appelait la fente de l'étavillon.
Admettons, pour le moment, le moyen le plus
généralement en usage : les ciseaux.
L'ouvrier plaçait son étavillon en face de lui,
déterminait, au moyen d'un pli, la place que devait
occuper le plus long doigt, marquait sa longueur
au moyen du sien propre qu'il appliquait sur l'éta-
villon, et coupait. L'expérience et l'observation lui
désignaient la position que devait occuper chaque
doigt, en partant du plus grand, comme point de
départ. Chacun était découpé par les ciseaux de
la même manière.
Les différences entre la longueur des doigts
étaient indiquées à leur naissance par un prolon-
gement de fente proportionnel aux différences
marquées dans la nature, et à leur extrémité par
un coup de ciseaux aux points indiqués par leurs
— 24 -
dimensions respectives, opération qui s'appelait
étager les doigts.
Quant à la place du pouce, difficile à déterminer,
voici comment on y arrivait : l'ouvrier formait un
pli avec l'angle inférieur de l'étavillon, du côté où
doit se trouver l'ouverture destinée à recevoir le
pouce. Les dimensions de cette ouverture étaient
subordonnées à la forme du triangle résultant de
ce pli. Le sommet de l'angle opposé au .grand côté
devait se trouver dans la ligne de l'annulaire ; le
sommet de l'angle opposé au petit côté, à peu près
à la naissance de l'index, suivant la dimension de
la main à ganter.
A ce point, les ciseaux étaient introduits et pra-
tiquaient une enlevure de la longueur des deux
premières phalanges du grand doigt, en lui don-
nant la forme ovoïde, arrondie vers le rebras,
allongée vers l'autre extrémité ; une petite lan-
guette de peau, en forme de pointe, était laissée à
la place qu'on appelle palmaire. afin de faciliter,
une fois le gant terminé, l'écartement et le mou-
vement du pouce.
Quant à ce dernier, sa longueur était détermi-
— 25 -
née par celle de l'index, sa largeur par celle de
Yenlevure dont nous venons de parler.
Nous passons sous silence la coupe des four-
chettes, carabins, etc., pièces accessoires destinées
à faciliter l'entrée des doigts dans le gant, et dont
les dimensions étaient réglées suivant le gré du
coupeur.
Nous avons dit qu'à cette époque il se pratiquait
en France deux ganteries : l'une aux ciseaux, l'autre
à la mécanique. Nous venons de voir quelle mé-
thode servait pour la première, voyons où en était
la seconde.
Vallet d'Artois, qui a écrit un traité de Y Art du
gantier, auquel nous avons emprunté quelques-
uns des détails qui précèdent, a inventé un instru-
ment destiné à couper exactement et en même
temps deux douzaines de gants. Il a, à cet effet,
composé trois mains de fer ou patrons de gants, à
bords tranchants, qui représentent trois formes de
main d'homme. Il les fixe à un balancier qui, mu
par un contre-poids, prend les étavillons destinés
à être fendus et les coupe instantanément.
D'autres fabricants se servaient d'emporte-
— 26 -
pièces pour arrondir l'extrémité des doigts ; mais
ces divers modes de fabrication portaient sur des
points de détail et nous arrivaient la plupart d'An-
gleterre, en même temps que la mécanique à
coudre, et certains secrets de composition de cou-
leurs fines pour la teinture.
Les personnes auxquelles la ganterie est fami-
lière ont jugé, par cet aperçu , des imperfections
qui se produisaient dans les deux opérations de
la fente et de l'étavillonnage.
Le gant était coupé, suivant que l'ouvrier était
plus ou moins habile, avec les seules proportions
que peut donner le coup-d'œil ; rien de précis,
rien de mathématique, ce n'était que par hasard
qu'on pouvait assortir tant bien que mal plusieurs
paires de gants. Les bons fabricants marquaient
par pouce, demi-pouce, l'extension en largeur de
leurs gants, mais très imparfaitement ; on ne ten-
dait pas l'étavillon à extinction en le tirant au
large, les uns le tiraient plus que d'autres ; l'un
marquait 8 pouces 1/2, l'autre 8 1/4 ou 8 3/4, cette
approximation suffisait. Le rapport exact du pouce
à l'étavillon était inconnu, il variait de 3 à 4 li-
— 27 —
gnes et même davantage, et n'était jamais marqué.
N'ayant pas d'échelle de réduction pour la lar-
geur apparente des étavillons, on les ramenait
aux proportions qu'on trouvait le plus à son gré ;
ainsi, on bridait une peau très souple afin de
l'affermir plus aisément, et on maintenait une peau
ferme, par cette raison que le travail devenait plus
facile. Il en résultait une double erreur : les gants
les plus étroits en apparence devaient, pour être
bien distribués, échoir aux mains larges ou à
doigts courts, les gants en apparence les plus lar-
ges, aux mains effilées ou à doigts longs.
Ainsi, la ganterie à la mécanique, pas plus que la
ganterie aux ciseaux, n'avait atteint de résultats ;
ceux qui cherchaient le perfectionnement ne
voyaient point que tout était à créer et que, pour
envahir avec succès les marchés d'Angleterre et
d'Amérique, il ne suffisait pas de mieux soigner
la fabrication, il fallait la transformer.
Or, personne n'avait encore songé à asseoir sur
une base scientifique le problème de la mesure du
gant, quelle que soit la forme de la main fournie
par la nature. Quelques-uns cherchaient l'abrévia-
— 28 —
tion du travail, l'économie de la main-d'œuvre ou
du temps, au moyen d'une plus grande quantité
de gants fendus à la fois, mais c'était là une idée
fausse ; en effet, le dolage, le dépeçage, l'étavillon-
nage ne sont pas jugés susceptibles d'abréviation,
la fente seule pouvait la procurer; or, la fente était
le quart du travail de la coupe, qui se payait à Pa-
ris, 1 fr. 50 cent. à 2 fr. la douzaine ; à Grenoble,
1 fr. à 1 fr. 20 cent. La fente valait donc à Paris,
50 cent. maximum ; à Grenoble, 30 cent. seule-
ment. On ne peut la supprimer, il n'est possible
que de l'accélérer, c'est le but qu'on s'efforçait
d'atteindre et on obtenait, après s'être exposé à
des éventualités d'innovation et à la dépense occa-
sionnée pour établir, entretenir, renouveler des
instruments qui coûtent cher, un bénéfice de 2 ou
3 centimes par paire de gants.
Avant de raconter comment Xavier Jouvin fut
amené à la découverte d'une méthode supérieure,
qui fit en peu de temps sortir de la routine et des
tâtonnements l'industrie des gants, parlons de
l'homme en quelques mots.
MA
A VIER JouviN naquit le 8 décembre
1800, dans la maison de la rue Saint-
Laurent qui porte le no 57; Claude
Jouvin, son père, d'abord employé dans une
fabrique de liqueurs, avait fondé lui-même
un établissement; c'est pendant cette période de
là carrière paternelle que Xavier reçut les pre-
miers éléments d'instruction à l'école des frères
de la doctrine chrétienne.
Le quartier Saint-Laurent, un des plus anciens
de la cité grenobloise, était à cette époque un des
plus populeux. Les écoliers y jouaient en grand
nombre au sortir de la classe, et pendant les
chaudes journées d'été, faisaient volontiers l'école
— 30 -
buissonnière. La campagne est là, tout près, et
l'Isère la traverse au milieu du plus riant pay-
sage. Comme ses camarades, Xavier aima l'air
et le soleil, et sans doute aussi le courant rapide
au milieu duquel chacun s'aventurait.
A douze ans et demi il quittait l'école pour l'ate-
lier et commençait son apprentissage de gantier ;
ce furent là des années heureuses. Dispensé par
la tendresse maternelle d'un travail assidu et par
la bienveillance d'un grand-oncle, qui dirigeait
ses premiers essais, d'une trop rigoureuse appli-
cation, il put, sans contrainte, donner carrière à
son imagination, naturellement vive, ardente.
C'est l'époque où ceux que la fortune a favo-
risés préparent, par des études universitaires, la
carrière qu'ils suivront un jour. Xavier ne fut
point de ceux-là, mais il puisa dans son goût na-
turel pour tout ce qui élève l'homme, les moyens
de se préserver des atteintes de l'oisiveté. La
musique, la littérature, la mécanique dans ce
qu'elles ont d'élémentaire, firent de lui, sinon
un esprit cultivé, du moins un esprit sérieux,
avide de connaître, avide d'entreprendre.
— 31 -
Xavier a conservé de cette période de sa vie le
plus délicieux souvenir, et quand, à quelques an-
nées de là, il jette un regard sur le temps d'autre-
fois. et sur le pays dont il est à regret éloigné, son
cœur s'émeut, la mélancolie le gagne.
& Vous permettrez, écrit-il à l'un de ses amis 1,
» que je sois bref, vous n'y perdrez rien, sinon de
» l'ennui; ma vie s'écoule avec lenteur, les jours
» me semblent sortir avec peine de derrière la
» roche, j'en compte les instants parce qu'il me
» tarde de les voir finir. D'un trait et sans m'en
» apercevoir, je franchis le long intervalle de
» temps écoulé depuis mon départ de Grenoble ;
» mes souvenirs se reposent agréablement sur
» cette époque où les jours me semblaient des
» minutes. Ces promenades, ces goûters, présidés
» par la franchise et l'amitié, me causent des
» plaisirs et des regrets ! Pourquoi furent-ils?
» Pourquoi ne sont-ils plus ? »
L'établissement de Claude Jouvin père n'avait pas
1 M. Louis Charrut.
— 32 —
réussi au gré de ses désirs et l'idée lui vint d'aller à
Versailles, où il avait des parents. Il quitta donc
Grenoble, emmenant avec lui sa nombreuse fa-
mille, et, en octobre 1816, il créait, dans sa nou-
velle résidence, un commerce de liqueurs et
d'épicerie.
Doué d'une grande énergie, le père de Xavier
se mit courageusement à l'œuvre, ajoutant à sa
nouvelle profession la vente, aux marchands de
Paris, des gants que lui adressait son frère Jean-
Baptiste, maître gantier à Grenoble.
L'année suivante (août 1817), il loua à Paris,
rue Saint-Denis, un magasin où il vint s'installer,
laissant à sa femme et à l'une de ses filles la
direction de son établissement de Versailles.
Cette nouvelle combinaison allégea ses charges
de famille et procura à ses enfants une posi-
tion plus en rapport avec l'état qu'il leur avait
donné.
Xavier, installé dans le magasin de la rue Saint-
Denis, coupait quelques gants, mais, le plus sou-
vent, vendait aux détaillants ceux qu'on recevait de
— 33 -
3
Grenoble, ou qui se fabriquaient dans l'atelier pa-
ternel. L'apprentissage qu'il avait fait sous la di-
rection de son grand-oncle, ancien officier de
l'empire, qui avait changé, en rentrant dans ses
foyers, l'épaulette contre les ciseaux, ne l'avait
pas rendu bien habile; il continua donc son ap-
prentissage sous la direction d'un sieur Jouvel;
ami de son père, et pendant quelque temps son
associé. Mais le travail manquait souvent au débuts
et Xavier languissait, jusqu'à donner de l'inquié-
tude. « Zoune (c'est le nom familier de Xavier)
» devient raisonnable, écrit son père (20 avril
» 1818); il me peine de le voir sans travail et c'est
» avec raison qu'il me fait observer qu'il manque
» son état et ne deviendra jamais habile, jamais
» ouvrier, c'est à Grenoble qu'il voudrait travailler
» et dans la fabrique de son oncle. C'est un jeune
» homme plein de qualités, il serait dommage de
» le sacrifier; si tu veux le prendre et le former,
» qu'il parte, mais que ce soit pour une ou deux
» années, car une chose me chagrine : sur qui
» compterai-je pour garder et surveiller mon éta-
» blissement? »
— 34-
Son oncle Jean-Baptiste, à qui s'adressaient ces
réflexions, l'accueillit en effet; mais le séjour qu'il
fit auprès de lui ne fut pas de longue durée, l'éta-
blissement de son père réclamait le concours de
son intelligence, il s'y consacra jusqu'en 1825.
C'est pendant ces huit années que le génie in-
ventif de Xavier Jouvin se livre à de nombreuses
tentatives et, en déployant ses ressources, se ré-
vèle tout entier.
Ses occupations ordinaires ne lui suffisaient
pas, il suivait encore les cours des professeurs les
plus en renom, son imagination puisait à cette
source des idées dont l'application était toujours
sérieux et utile.
Ainsi, il conçut un jour l'intention de traiter
l'étoupe comme on traite le coton, et de l'em-
ployer aux mêmes usages.
Longtemps il poursuivit cette idée qu'il croyait
neuve et à laquelle il attachait un grand prix. Ce
produit indigène, très abondant, lui semblait dans
beaucoup de cas pouvoir remplacer le coton avec
avantage.
Il cherchait donc avec persévérance, quand un
— 35 —
jour sa main tomba par hasard sur un livre in-
titulé : Éléments de teinture, par Berthollet, où
il trouva décrit tout au long, dans les plus grands
détails, l'objetde ses trop nombreuses recherches.
Xavier Jouvin ne fut point découragé (c'est un
des traits de la nature de cette intelligence), il
oublia bien vite cette première tentative pour
courir à d'autres découvertes. Ainsi, il imagina
un mécanisme au moyen duquel un bateau pou-
vait être remonté sut une rivière, à l'aide d'une
force peu considérable. Le courant de la rivière
était utilisé et la marche du bateau était d'autant
plus rapide, que le courant était plus fort. Ce
mécanisme, évidemment coûteux à construire en
grand, ne reçut jamais une application complète.
La difficulté de mettre en pratique ses plans
l'obligeait souvent à modifier ses combinaisons ou
à y renoncer; on voit, néanmoins, combien cette
disposition pour les arts mécaniques se donnait
carrière. D étudiait et arrivait promptement à la
solution la meilleure, et tout cela sans fatigue ap-
parente, en chansonnant comme Béranger, son
poète de prédilection, en aimant ses amis et en
— 36 -
s'exercant sur la flûte, la guitare et le violon.
Son tempérament délicat alarmait souvent sa
mère et réclamait l'air du pays natal, mais là en-
core il trouvait matière à recherches, à inventions
nouvelles.
La chartreuse de Prémol, bien connue des tou-
ristes dauphinois, paraît avoir été un de ses re-
fuges de prédilection, il s'y installait complètement
et vivait avec les pâtres des mois entiers, partageant
leurs repas et leur toit, travaillant, rêvant tou-
jours.
Un jour, cependant, forcé par les circonstances,
il se dirigea vers une autre contrée, où l'attendait
une conception mécanique d'un nouveau genre.
« Je partis de Grenoble, écrivait-il à son ami
» M. Charrut, résolu de passer au chalet de Pré-
» mol quinze jours; j'arrivai le soir, l'endroit me
» parut agréable, je pensai passer le gros du jour
» à l'Abbaye et les nuits au couvent. Le lendemain,
» remontant dans ma chambre pour y prendre
» quelque nourriture, je pus voir, en m'approchant
» du lit où j'avais couché, un de ces parasites qui
a vivent à nos dépens. Cette circonstance, assez
— 37 —
» souvent insignifiante, me détermina, je partis,
» et, chemin faisant, me décidai d'aller à Mens, où
» je suis installé. »
Or, à ce moment, la campagne des environs de
Mens est couverte de moissons.
En errant dans les champs, où le blé tombait
sous la faucille du moisonneur, Xavier Jouvin
conçut le plan d'une machine destinée à remplacer
les bras de l'homme dans cette opération. Elle se
composait d'un peigne enlaçant et tranchant l'épi.
La paille restait attachée à la terre et devait être
ensuite enlevée à la faux. Cette machine, fixée sur
un chariot, était mise en mouvement par des
bœufs ou des chevaux.
Plus tard (1829) il revint encore à cette idée,
qu'il appelait une vieillerie forgée à Mens, et qui
lui rappelait les moissons ; cette vieillerie fit bien-
tôt place à d'autres conceptions élaborées comme
cette dernière, puis abandonnées en face des dif-
ficultés matérielles de l'application.
En 1825, Claude Jouvin, son père, ayant cédé
son établissement de Paris, revint à Grenoble.
Xavier Jouvin l'y suivit et ils s'intallèrent de nou-
— 38 -
veau dans ce quartier de Saint-Laurent qui les
avait vus naître. Pour n'être point à charge à sa
famille, notre jeune inventeur se mit à faire des
gants, mais il travaillait librement, fabriquant
juste de quoi subvenir à ses besoins. « Pourvu que
» je puisse couper six douzaines par semaine,
» disait-il, c'est suffisant, le souci ne me vaut
» rien et l'ambition m'est étrangère. »
Son temps était donc entièrement partagé entre
la fabrication des gants et le travail des métaux;
ainsi, il apprit à limer, à faire des outils, et se
rendit familier tout ce qui se rattache à cet art ;
obéissait-il en cela à un besoin naturel, ou nour-
rissait-il quelque pcojet particulier? On ne sait.
Ce qu'on peut dire, c'est qu'il y avait pour lui avan-
tage à se familiariser avec les travaux mécaniques,
il pouvait, par ce moyen, mettre lui-même ses
projets à exécution.
Dans le courant de l'année 1828, il inventa un
procédé pour la fabrication d'élastiques de bretelles
et de jarretières. Ces élastiques n'avaient qu'une
seule couture, le cuivre qui en faisait partie, étant
enveloppé d'une couche de caoutchouc, ne s'oxy-
— 39 -
dait pas ; mais il ne tarda pas à constater que l'es-
sence de térébenthine employée comme dissolvant
du caoutchouc, conservait son odeur désagréable.
A part cela, le résultat était complet, si complet,
qu'au printemps de l'année suivante, il partit pour
Paris, avec l'intention d'y chercher un moyen
d'enlever cette odeur, et, s'il y parvenait, d'uti-
liser son invention.
On le voit, Xavier Jouvin, qui avait alors vingt-
huit ans, entrait sérieusement dans la carrière.
Tous les essais dont nous donnons un aperçu ont
une seule et même origine, ils révèlent l'esprit
créateur de celui qui les a tentés, ils apparaissent
comme la préface de plus vastes conceptions.
La sphère où il s'agitait était bornée par les
besoins pressants de chaque jour, néanmoins il ne
se reposait jamais. Observateur attentif, à chaque
pas il était frappé comme d'un éclair, et aussitôt
résolvait un-problème, construisait un mécanisme.
Dans toutes ses entreprises, s'éloignant de la voie
commune, il était poussé par son instinct novateur
vers de nouveaux horizons.
Parles exigences de sa position, Xavier Jouvin
— 40 —
était invinciblement porté vers l'industrie à laquelle
il demandait principalement les satisfactions de la
vie matérielle, etcette industrie, languissante alors,
attendait l'ouvrier qui la transformerait, c'est donc
sur elle qu'il devait tôt ou tard fixer son attention.
Au printemps de 1829, revenu à Paris avec l'in-
tention de donner suite à quelques projets comme
l'invention des élastiques pour bretelles et jarre-
tières , il retrouva un de ses anciens camarades,
M. Charles Dien, ingénieur-géographe, chez le-
quel il avait été quelque temps occupé lors d'un
de ses précédents séjours et qui lui avait enseigné
les travaux graphiques de son art.
L'aptitude et les dispositions de Xavier Jouvin
le firent rapidement remarquer dp son professeur,
qui devint bientôt son ami, et lui confia avec em-
pressement des travaux qui devaient être faits avec
une grande exactitude.
Il s'agissait de projection d'uranographie et de
globes célestes sur lesquels il fallait déterminer et
frapper les étoiles. Ces étoiles se faisaient au
poinçon, mais la main la plus exercée et la plus
sûre ne pouvait toujours frapper avec la précision
- 41 —
nécessaire. Aussi, tout ce qui avait été fait jus-
qu'alors était-il défectueux.
Xavier Jouvin commença son travail par le pro-
cédé ordinaire, et malgré ses soins il ne faisait
guère mieux que ses prédécesseurs. Après plu-
sieurs tentatives infructueuses, fatigué de suivre
toujours, sans réussir, le sentier battu, il chercha;
et, à quelque temps de là, le problème de la dé-
sinfection du caoutchouc était oublié, et un
instrument nouveau propre à fixer les étoiles et à
supprimer le poinçon, était trouvé.
Le dessin en fut soumis à M. Brodchi, profes-
seur de mécanique à l'école polytechnique. Celui-ci
trouva l'instrument ingénieux, propre à atteindre
le but qu'on se proposait, demanda à voir l'inven-
teur, le félicita et lui remit l'adresse d'un habile
ouvrier capable de l'exécuter convenablement.
Ce résultat ne laissait rien à désirer sous le rap-
port de l'exactitude et dépassait tout ce qui existait
alors; il eût reçu de nombreuses applications, si
la lithographie n'était venue changer totalement le
mode de fabrication des sphères célestes et opérer
- 42 —
dans l'art d'imprimer et de fixer les caractères,
une véritable révolution.
Xavier Jouvin, jusqu'en 1829, avait fait à deux
reprises un apprentissage et aidé son père dans
son commerce de ganterie ; mais son jattention et
son intelligence s'étaient plus spécialement por-
tées sur des travaux et des essais qui lui parais-
saient promettre de plus sérieux résultats.
L'exactitude mathématique nécessaire à tout ce
qui concerne l'astronomie, le milieu scientifique
où il avait vécu, les études sérieuses qu'il avait pu
faire, avaient ajouté à la pénétration de son esprit
la précision, la maturité. Il se trouvait donc dans
les conditions les plus favorables quand la force
des choses le ramena vers cette industrie ; aussi, à
peine avait-il eu le temps de se reconnaître et de
reprendre le cours régulier de son travail quoti-
dien, qu'il était frappé du vague, de l'incertain,
qui régnaient dans la méthode alors en usage pour
la coupe des gants, et le désir de remplacer ces
défectueuses approximations par des règles sûres,
positives, constantes, s'empara de lui.
Tout d'abord il ne tarda pas à s'apercevoir que

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