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YACHAR KEMAL

De
218 pages
L'écrivain turc Nedim Gürsel nous introduit dans l'univers magique du grand romancier Yachar Kémal où nous faisons connaissance avec d'inoubliables personnages et découvrons une société en pleine mutation. Des épopées anciennes aux élégies, les " palimpsestes " du chantre de la Turquie méridionale sont décryptés, ainsi que le passage de l'oral à l'écrit. Gürsel nous promène également dans l'immense plaine de Tchoukourova, la géographie affective de l'auteur.
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YACHAR KEMAL
LE ROMAN D'UNE TRANSITION Collection Espaces Littéraires
dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
Jacques LAYANI, Ecrivains contemporains : M Bourdouxhe, P. Guimard,
M Pons, R. Vaillard, 1999.
Emmanuel RICHON, Jeanne Duval et Charles Baudelaire, Belle
d'abandon, 1999.
Martine SAGAERT, Histoire littéraire des mères de 1890 à 1920, 1999.
Aïcha EL BASRI, L'imaginaire carcéral de Jean Genet.
Henri AGEL, De l'Iliade à Malraux : destin, destinée.
Martine GARTNER, Balzac et l'Allemagne, 1999.
Linda PIPET, L'indicible, 2000.
Jean-Michel DEVÉSA, Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein,
2000.
André DJIFFACK, Mongo Beti, la quête de la liberté, 2000.
Frédéric CANOVAS, L'écriture rêvée, 2000.
Gérard PEYLET, J.-K. Huysmans : la double quête. Vers une vision
synthétique de l'oeuvre, 2000. Nédim GÜRSEL
YACHAR KEMAL
LE ROMAN D'UNE TRANSITION
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan [tafia L'Harmattan L'Harmattan Inc.
Hargita u. 3 Via Bava. 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
10214 Torino 75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest
France H2Y I K9 HONGRIE ITALIE DU MEME AUTEUR
ROMANS ET NOUVELLES
* Un long été à Istanbul, Gallimard 1980.(Col. Etrangère 1992)
* La première femme, Le Seuil, 1986 ( Seuil Points-Poche 1994)
* Les lapins du commandant, Messidor 1985 (Seuil Points-Poche
1995)
* Le dernier tramway, Le Seuil 1991(Seuil Points-Poche 1996)
* Hôtel du désir, Ed. M.e.e.t 1995
* Le roman du conquérant, Le Seuil 1996 (Seuil Points-Poche,
1999)
* La mort de la mouette, Fata Morgana 1997
RECITS DE VOYAGE, ESSAIS
* Nazim Hikmet et la littérature populaire turque, l'Harmattan
1987
* Istanbul, un guide intime, Autrement, 1989
* Paysage littéraire de la Turquie contemporaine, l'Harmattan
1993
* Paroles dévoilées, Anthologie de la littérature féminine turque,
Arcantère- U.N.E.S.C.O 1993
* Jounal de Saint-Nazaire, Ed. M.e.e.t 1995
* Retour dans les Balkans, Ed. Quorum 1997
* Le mouvement perpétuel d'Aragon, l'Harmattan 1997
Un turc en Amérique, Publisud, 1997
* Le derviche et la ville, Fata Morgana 2000
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-0422-0
PAYSAGES D'UNE
GEOGRAPHIE HUMAINE Il y a des années, lors d'un voyage en train que nous
avions fait avec Yachar Kémal, il m'avait dit : " Chaque
écrivain a sa Tchoukourova ; Faulkner, Kafka ou Joyce aussi
ont d'un certain point de vue écrit leur propre
Tchoukourova". Nous bavardions, assis l'un en face de l'autre
dans le train Paris-Avignon . Plus exactement lui racontait et
moi j'écoutais. Yachar Kémal ne prétait pas la moindre
attention à la nature, aux routes asphaltées, aux champs bien
alignés ni aux ponts d'acier sur lesquels nous passions et qui
défilaient à travers les fenêtres du train. Il parlait des maîtres
forgerons qu'il avait connus à Kadirli, des beys turkmènes qui
perpétuaient la vendetta et des bandits de grands chemins,
des rizières, des montagnes du Taurus, des carpes qui
jouaient dans l'eau vive des sources de la rivière Savroune. Il
évoquait des tentes Yeuruk puis les nuages s'amoncelant au
sommet du mont Duldul, des camions chargés de journaliers
et le roman autobiographique qu'il écrivait alors dans un
village de Suède, il ne se lassait pas de parler des aigles qu'il
avait longuement décrits, des troupeaux de gazelles et des
nids d'abeilles, des fourmilières et des narcisses aux tâches
jaunes. Il disait aussi la folie du tracteur puis les élégies sur
Kozanoghlou. Les marécages avaient été asséchés, des tribus
nomades installées de force sur les terres fertiles, il ne restait
plus un seul aigle dans les rochers d'Anavarza. Ils avaient
tous disparu après avoir décharné les cadavres des chevaux
tués par la peste. Et finalement, en même temps que les
vrombissements des moissonneuses-batteuses et des tracteurs
c'est le bourdonnement des usines qu'on entendait dans la
Tchoukourova et non plus les élégies dédiées à la mort des
bandits. La voix de Yachar Kémal était apaisante, comme si
elle venait des profondeurs d'une grotte dans les rochers
d'Anavarza. Moi aussi, j'aurais pu me croire dans cette
Tchoukourova qui caractérise toute l'oeuvre de l'écrivain - et
non seulement son oeuvre mais également son existence
entière - si de temps à autre, n'avaient passé dans ses lunettes
de soleil achetées en Suède une cathédrale, de coquettes
maisons villageoises ou, après Lyon, le Rhône. Quand le train
7 entra en gare d'Avignon, Yachar Kemal me dit : " Nous
sommes arrivés à Adana ! " Nous étions invités au festival de
théâtre. Il faisait une chaleur lourde et étouffante. On était en
juillet.
A présent, des années plus tard au mois d'octobre, sur
la route d'Adana à Kadirli, j'ai l'impression d'entendre à
nouveau la voix amicale de Yachar Kemal : "Je te l'avais bien
dit, barbu ! Les moustiques de notre Tchoukour sont
costauds, la chaleur pire qu'en enfer. Tu as l'impression qu'il
pleut du feu .I1 fait tellement chaud que les oiseaux tombent
comme des pierres". Pour ce voyage que nous entreprenons
avec Euzdjan Yuksek, notre célèbre écrivain ne nous
accompagne pas. C'est peut-être mieux ainsi. Nous verrons
avec notre propre regard ces montagnes, ces rivières, ces
villages et ces petites villes qu'il a décrits dans ses romans,
bref, la Tchoukourova et ses habitants, la plus grande plaine
de Turquie, la plus fertile, celle où se concentrent aussi les
plus fortes contradictions sociales. Malheureusement, nous
avons quitté Adana pendant la nuit et nous ne voyons rien
hormis les moustiques qui viennent s'écraser sur le
pare-brise, attirés par les phares de la voiture. Ces
moustiques ne sont pas aussi "costauds", ni du genre "à
piquer à travers les vêtements" mais il doit y avoir une raison
cachée à leur façon de se plaquer sur la vitre, pris par la
lumière, comme s'ils se suicidaient. Je pense alors au nuage
de moustiques qui se jette sur Mémidik dans L'Herbe qui ne
meurt pas. "Les moustiques attaquaient de plus en plus, leurs
aiguillons passaient à travers la chemise jusqu'à la peau, du
chalvar aux jambes. "Puis ce sont les paroles de Hassan le
journalier dans "Moustique" qui me viennent à l'esprit : "Moi,
demain je vais aller voir le gouvernement, et je déposerai ma
requête. Ils assècheront tous ces champs de riz".
Depuis longtemps on a mis fin dans la plaine à la
riziculture et par conséquent au règne des moustiques ainsi
qu'à la tyrannie des seigneurs du riz que nous raconte Ténéké.
Ce n'est évidemment pas grâce à la demande de Hassan mais
8 parce que des domaines aux investissements plus rentables se
sont présentés. La liesse populaire qui se déchaînait au départ
des sous-préfets idéalistes n'est plus de mise, et les cabanes
en roseau appartiennent au passé depuis longtemps. A droite,
je vois de rares lumières dans la nuit sombre. Probablement
des maisons de béton. Il est certain qu'elles n'ont plus rien à
voir avec les cabanes en roseaux qu'on construisait il y a à
peine cinquante ans . La rivière Savroune n'a plus prise sur
elles désormais. Elles éclairent la nuit comme les lanternes
d'une marche aux flambeaux. "On avait superposé des
couches de roseaux. C'était solide comme du zinc. C'est pour
cela que les maisons de Sazlidéré n'était pas traversées par la
pluie. (...) Mais les eaux qui ruisselaient dans le village
détruisaient les fondations des maisons." Euzdjan fait
continuellement fonctionner les essuie-glaces, les yeux rivés
sur la route. Malgré tout il est impossible de se débarrasser
des moustiques morts. Très vite, ils nous bouchent
complètement la vue. Et sans compter la chaleur qui est de
plus en plus oppressante. "Les oiseaux de la Tchoukour ne
sont pas comme ailleurs, ils vous crèvent les tympans quand
ils chantent. Ses arbres, ses fleurs, sa terre souffrent
profondément de la chaleur. Toute la création ne laisse
échapper qu'un cri : Chaleur, chaleur, quelle chaleur !
L'herbe, l'eau, toutes les espèces d'insectes, le loup,
l'oiseau.... Chaleur, chaleur, quelle chaleur, chaleur
immense !" Heureusement, il y a la climatisation dans la
voiture. Si on ouvrait un peu la fenêtre, l'intérieur se
transformerait en four et nous prendrions feu. Ce n'est pas
pour rien que Yachar Kémal a intitulé son premier livre La
Chaleur Jaune. Jaune ou rouge, peut-être orange, la chaleur
passe d'une couleur à l'autre dans la nuit noire, et c'est plus
son évocation que sa réalité qui fait peur. Pourtant nous
sommes en octobre, le coton doit encore être dans son
enveloppe. J'ignore encore que depuis longtemps, dans le
berceau de notre industrie textile qu'est Tchoukourova on ne
plante plus de coton, et que les journaliers qui descendent des
villages de montagne dans la plaine pour ramasser le coton
9 appartiennent désormais aux romans de Yachar Kémal. Je
rêve à des champs de coton qui s'étendraient vers l'infini, tout
blancs comme si le sol était recouvert de neige. Dehors c'est
l'obscurité totale. Il est impossible de voir non seulement le
coton, ni même les peupliers plantés le long de la route. Nous
sommes entourés d'une obscurité telle qu' "une balle ne
pourrait la traverser !". Je me dis soudain qu'il me faut
trouver un " âne " pas plus tard que demain. Comme j'ai lu
L'herbe qui ne meurt pas, je sais que dans cette région on
appelle "âne" un plant de coton à deux enveloppes. Un plant
de coton présente en général quatre ou cinq enveloppes, il en
existe aussi à six ou sept, également à trois. Mais ceux à deux
enveloppes sont très rares. Le journalier qui en trouve un n'en
retire pas le coton. Il le garde pour le donner au propriétaire
du champ. Et celui-ci organise une fête en l'honneur de
l'ouvrier et de sa famille. Ce n'est pas pour être invité comme
le journalier chanceux que je veux trouver un "âne", mais
j'aimerais me fondre dans le champ de coton, me mêler aux
cueilleurs, m'associer à leurs conversations tout au long du
jour, partager leurs souffrances, leurs soucis et leurs joies.
Les champs de coton de L'Herbe qui ne meurt pas comme les
boules de neige ne cessent de me hanter. Comment aurais-je
pu savoir que nous avancions le long de champs de maïs et
non de coton, que les marchés aux journaliers si mal payés ne
se tenaient plus comme avant, que désormais plus personne
ne descendait des villages de montagne vers la
Tchoukourova, que les boules de coton blanc avaient été
remplacées par de jaunes épis de maïs ! Nous trouverons tout
de même le lendemain un champ de coton égaré entre des
champs de cacahuètes. Mais le lendemain seulement. Et
Euzdjan prendra en photo le coton qui s'accumule dans les
paniers grâce au labeur des ramasseurs kurdes venus d'Ourfa.
Pour le moment sur la route d'Adana à Kadirli on ne voit rien
mis à part les moustiques qui cognent le pare-brise. Vivement
demain, que le jour se lève. Vivement que nous reprenions à
nouveau la route au moment où les "blancs cotons coupants,
étincelant comme des lames de couteaux" de Yachar Kemal
10 seront pris dans la brume. Je n'y peux rien c'est plus fort que
moi. Quand on me parle de la Tchoukourova, je vois du
coton.
Nous avons passé la nuit dans le petit motel construit
sur la colline de Sulémiche. Dans mon rêve, je me suis battu
jusqu'à l'aube contre des nuages de moustiques qui m'ont
harcelé comme un cauchemar. Heureusement aucun ne m'a
piqué. Ensuite, un chant déchirant a résonné toute la nuit à
mes oreilles, un chant que le sergent Rédjep de la bande de
Mémed Le Mince chantait avant d'être abattu :
La Tchoukourova brûle et s'embrase
Ici le moustique est plus cruel que le loup
Si tu meurs mon coeur se brisera
Le matin, à mon réveil, quand j'ai ouvert les rideaux,
la plaine de Tchoukourova jaune, bleue, verte s'étendait à
mes pieds vers l'infini comme un tapis persan. Au milieu de
la plaine, le Savroune s'écoulait en faisant des méandres. Et
de l'autre côté du fleuve se trouvaient de rares arbres, de
laides constructions en béton et Kadirli, avec son vieux bazar
qui donnait sur les pentes des montagnes bleues dans la
brume. D'ici, on pouvait à peine distinguer le seul monument
intéressant de la bourgade : Ala Djami, "La Mosquée Rouge",
avec son minaret trapu et ses murs de pierre effondrés, qui
avait été une église byzantine avant d'être transformée au
XVeme siècle en mosquée par Kassim Bey. Mais nous étions
venus ici pour découvrir l'univers de Yachar Kémal et non les
monuments historiques de la région.
* * *
Comme je l'avais supposé, Kadirli était une petite
ville "typique" du sud. Nous n'avons pas été déçus quand, au
bazar, assis sous les platanes nous avons observé les
passants. Avec leur démarche, leurs habits et leur façon de
parler ils présentaient toutes les caractéristiques du sud. La
11
majorité d'entre eux portait le chalvar. Un chapelet à la main,
une casquette ou un chapeau de feutre sur la tête, ils
marchaient en écrasant le contrefort de leurs chaussures
pointues à talons hauts et saluaient presque tout le monde.
Parmi eux il y avait aussi des paysans misérables, des
femmes âgées, des jeunes filles aux amples robes imprimées
et des enfants espiègles. On les aurait cru sortis des romans
de Yachar Kémal. Je savais que l'écrivain, né dans le village
de Hémite un peu plus loin, s'était installé dans cette
bourgade avec sa famille qui avait quitté la région de Van
pendant la première guerre mondiale pour venir ici, et que, si
on ne tient pas compte de son enfance au village, c'est ici
qu'il avait découvert le monde et écrit ses premiers livres.
Dans presque tous les romans de Yachar Kémal,
même dans Salih l'Émerveillé qui se passe à Sile, au bord de
la mer Noire, il y a un forgeron. Lors d'un entretien que nous
avions eu dans sa maison de Ménékché, au cours duquel je
lui avais demandé si ce motif avait un lien ou non avec
l'ancienne mythologie turque et les maîtres forgerons qui ont
fait fondre la Montagne de Fer et permis à nos ancêtres de
quitter Ergénékon l , il m'avait donné cette réponse : "Quand
j'étais enfant, mon père avait un ami forgeron, Maître Hassan.
Son village était tout près du nôtre. J'aimais tant les étincelles
qui brillaient dans le foyer quand il actionnait son soufflet
que j'y allais à pied et observais Maître Hassan pendant des
heures .Je contemplais les braises. J'avais sept ans à l'époque
et j'étais fou du marché des forgerons. J'observais les fers
rouges frappés jour et nuit. Quand je suis arrivé à Kadirli,
j'allai à l'école primaire. De la première à la dernière année, je
n'avais rien d'autre à faire. J'allais passer mon temps dans le
quartier des forgerons."
Le quartier des forgerons de Kadirli fait partie de
l'histoire ancienne depuis longtemps. Après la
Vallée mythique d'où est sorti le peuple turc pour entamer sa longue
migration à travers les steppes de l'Asie.
12
sédentarisation, une fois "tous ces gens si bien montés sur
leurs beaux chevaux partis", des métiers plus adaptés au
nouveau mode de vie des populations turkmènes
sédentarisées prirent de l'importance. Les selliers de Meurtre
au marché des Forgerons qui confectionnaient des "selles
turkmènes dorées, des couvertures de chevaux en feutre
brodé d'or, des harnachements ouvragés....", les
maréchaux-ferrants qui ferraient les pur-sang arabes venus
d'Ourfa parmi "les boulons rouillés, les morceaux de roues
cassées, les essieux, les colliers d'attelage, "les paveurs qui
posaient" dans les rues des galets rouges, bleus, d'un vert de
mousse, gravés, éclatants de propreté" et les crieurs publics
qui guidaient les chevaux des seigneurs turkmènes quand ils
venaient au bazar n'existent plus. Et il est normal qu'il en soit
ainsi .Le régime féodal s'est effondré après la sédentarisation
car les vendetta qui n'en finissent pas, la mécanisation de
l'agriculture, l'assèchement des marécages et l'accélération du
rendement agricole, l'augmentation vertigineuse du nombre
de tracteurs qui avec rapidité et frénésie parcourent la
Tchoukourova d'un bout à l'autre, ont eu raison de l'ancien
système. Le métayage, l'affermage et le bail de ferme font
partie de l'histoire. Désormais le paysan sans terre travaille à
l'usine et la production s'est intensifiée dans les grandes
fermes. Le capitalisme a aussi restructuré suivant ses propres
valeurs le marché qui était auparavant organisé selon les lois
tribales. Mais en nous entêtant nous avons quand même
trouvé un maître forgeron. Et quel maître !
Maître Osman était de la lignée du maître Osman
dans Tourterelle, ma tourterelle qui "imposant comme un
platane, semblait avoir été crée avec l'enclume, le foyer
rougeoyant jamais éteint, l'énorme soufflet et les couteaux en
forme de feuille de saule suspendus aux murs et condamné à
rester dans sa boutique jusqu'à la fin des temps", du Maître
La Légende des mille Haydar, l'inoubliable héros de
Taureaux, un forgeron de souche et non pas un élément
rapporté. Son prénom était Osman, comme le forgeron de
Tourterelle, ma tourterelle, et son nom de famille "Oiseau
13 fou". Comme un oiseau fou, il était venu se réfugier dans
cette boutique sombre datant du temps des corporations.
Devant, il avait accroché une plaque sur laquelle était inscrit
DIEU PROTEGE LA GRANDE TURQUIE. APILI OSMAN
DELIKOUCHE FORGERON SOUDEUR, sur le comptoir il
avait aligné ses oeuvres, fruits de son labeur. Il avait l'air
heureux parmi les bûches, les couperets à viande, les
sécateurs, les pioches pointues, les couteaux plus fins qu'un
cheveux et plus coupants qu'une épée, les faucilles qui
n'avaient pas encore refroidi et qui fumaient, étincelantes
dans le soleil du matin. Il n'avait pas besoin de tremper ses
sabres deux fois dans l'eau, lui, comme Maître Haydar, le
forgeron de la tribu Karakoullou. Il y avait dans sa boutique
un vrai soufflet tout noir, énorme, qui fonctionnait encore et
même un bassin creusé dans un tronc d'arbre mais c'est une
dynamo électrique qui soufflait depuis longtemps sur le
charbon, quant au marteau qui descendait vers l'enclume, il
n'était pas un souvenir du Khorassan. A chaque souffle de la
dynamo sur les braises, le feu prenait vie ; les étincelles
s'envolaient dans un éclat de lumière rouge, dans un
renouveau de flammes qui faisait plisser les yeux et
éclairaient même les coins les plus sombres. Maître Osman
n'a pas su nous dire non. Il a saisi le soufflet noir de toute sa
prestance. D'un coup, l'endroit fut illuminé. Les yeux bleus
sans cils et rougis du maître, ses sourcils grillés par le feu
froncés, son visage ridé s'éclairèrent. La moustache drue qui
lui couvrait les lèvres bougea lentement, ses dents blanches
apparurent. Tandis que d'une main il actionnait le soufflet, de
l'autre il commença à forger le morceau de fer rougi qui était
sur l'enclume. De temps à autre aussi il nous regardait et
souriait. Puis il s'absorba entièrement dans sa tâche. On aurait
dit qu'il ne faisait plus qu'un avec le soufflet abandonné
depuis des aimées. Il faisait désormais partie de ce vieil outil
qui avait on ne sait comment résisté depuis l'époque des
grandes corporations jusqu'à aujourd'hui, de ce soufflet en
peau de buffle ; il attendrait que le métal soit à bonne
température, c'est-à-dire qu'il ait rougi puis blanchi et que
14 cette blancheur disparaisse peu à peu. Ensuite, de la main
droite, il le frapperait de son marteau en haletant. En
entonnant un chant plaintif avec l'ardeur qu'y mettaient tous
les forgerons depuis le temps du prophète David. Comme
Maître Osman ressemblait à son homonyme de Tourterelle,
ma tourterelle ! Il semblait fait pour s'accrocher de ses mains
énormes et calleuses au soufflet, pour entonner un très vieux
chant que lui-même ne connaissait pas, puis sourire avec la
satisfaction du travail bien fait devant le fer brûlant qui
grésillait dans l'eau. En travaillant il devenait un autre
homme, il oubliait le monde et se fondait dans une magie
rouge, dans un amour chaleureux. II était évident que Maître
Osman appartenait aux forgerons de vieille souche comme
Haydar des Mille Taureaux avec "son biceps énorme et nu
allant de haut en bas avec l'anneau du soufflet", comme
Ismaïl de Salih l'émerveillé et son homonyme Osman de
Tourterelle, ma tourterelle "vêtu d'une chemise rayée sans
col, haïssant le marchandage "qui faisaient" des couteaux
incrustés de nacre, ouvragés, des couteaux recourbés, droits,
longs ou courts ; des socs de charrue étincelants qui une fois
sortis lentement de la terre en apportaient l'odeur", de la
lignée des plus vieux maîtres qu'on ait jamais vu. Alors que
nous nous séparions, les lignes que Saït Faïk a écrites à
propos de Maître Merdjan me sont revenues :
"Mon cher maître Merdjan. Je te baise
respectueusement les mains. Nous sommes artistes, nous
aussi. Nous écrivons. Mais n'avons jamais eu de respect pour
ceux qui tissent les kilims, ceux qui impriment les fichus,
ceux qui façonnent les moules, ceux qui soufflent dans le
verre. Et qu'est-il arrivé à cause de ce manque de respect ?
Nous avons semé la discorde partout. Nous avons fermé nos
portes et nos coeurs, et interdit nos tables à tout le monde".
En me promenant dans le bazar, un fort vieil appareil
photo aux pieds de bois attira mon attention. Sur le mur
recouvert d'affiches en couleur, un rideau noir avait été tendu
et il était là, comme posé devant ce rideau pour prendre les
photos d'identité des clients de Yachar Kémal lui-même qui,
15 écrivain public dans sa jeunesse, exerça son métier dans "une
petite cabane en bois". J'ai trouvé le propriétaire de l'appareil,
et je me suis assis en face de lui sur une chaise en paille.
Euzdjan m'a pris en photo pendant que je me faisais
photographier. Nous ne l'avons pas fait pour avoir une photo
Mémed Le Mince, qui a dans la photo. Au commencement de
rendu célèbre Yachar Kemal, il y a deux vers :
Au pied du mur ils ont pris ma photo
Essayez de me reconnaître sur du papier blanc
L'écrivain a-t-il entendu ces vers dans la bouche de
quelqu'un ou bien les a-t-il inventés lui-même ? Avec quelle
intention les a-t-il placés au début de son roman ? Est-il
question de la photo du bandit Mémed ou de sa propre photo
? Cela fait des années que je me pose ces questions mais je
n'ai pas encore réussi à y répondre. Les vers semblent prendre
un sens nouveau avec les mouvements du photographe
enfilant les manches noires et ôtant le couvercle de l'objectif
à l'intérieur de la boîte en bois. Ce n'est pas mon visage qui
est apparu sur le papier blanc mais la géographie de Yachar
Kemal :
"Le soleil se levait sur le marché où le vacarme des volets
venait de se taire. Au-delà des montagnes qui s'alignaient à
l'infini, des montagnes aux douces courbes qui, par endroits,
se creusaient, s'étalaient en plaines, d'un bleu très clair qui
palissait de plus en plus dans le lointain et se confondait avec
le gris du ciel, le Mont Duldul se dressait de toute sa taille,
couvert en hiver d'une neige qui subsiste sur son pic en plein
été, il baignait dans le soleil, dans la lumière du matin".
Nous aussi nous avons vu la montagne Duldul dans la
lumière du matin en marchant du bazar vers la mosquée
Aladja. Comme nous étions en octobre, ses sommets étaient
tachetés de neige. Ils n'étaient pas comme le dit l'écrivain
"tout chauves, dénudés, sans un nuage, pelés, d'une rougeur
rosée, de la couleur des hirondeaux sans plumes". Sur l'autre
16 versant, il y avait un autre monde rêvé par Yachar Kemal
enfant, un pays lointain rapporté avec tout son mystère dans
sa trilogie Kimsedjik, ce paradis détruit et perdu à jamais.
Nous savions que nous n'atteindrions pas cet endroit, que
nous n'irions pas de l'autre côté de la montagne ne serait-ce
que pour y rester un instant sur ses plateaux sentant le
narcisse. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de route, bien sûr.
Depuis Dadaloghlou l , "les routes qui franchissent les
montagnes géantes" étaient à nous. Nous ne sommes pas allés
plus loin à cause de notre désir de laisser vivre dans
l'imagination des enfants l'autre côté de la montagne. Nous
sommes repassés par Sulémiche afin de nous rendre le
lendemain à Hémite, le village natal de l'écrivain qui s'adosse
à une autre montagne. Et, une fois là-bas, la Tchoukourova se
déploya à nos pieds s'étalant des pentes du Taurus vers la
Méditerranée. Sous un ciel sans nuage, la vapeur qui s'élevait
de cette terre si plate faisait des vagues et bleuissait en
disparaissant. Puis, quand le soleil atteignit le zénith, tout
devint jaune, les montagnes furent invisibles sous l'effet de la
chaleur. Tout au long de la journée j'ai suivi ce festival de
couleurs du balcon de ma chambre. Je songeais combien dans
l'oeuvre de Yachar Kemal, la nature n'est pas simplement un
décor, mais une force cachée qui participe véritablement au
récit comme tous les héros du roman, qui petit à petit permet
leurs actions et même les dirige. Derviche Bey et Moustafa
Bey, comme les deux visages d'une même personne font
galoper leurs chevaux dans une géographie qui va des rochers
de Anavarza à Hémite, de la Forteresse au serpent à
Doumlou, exactement comme leurs ancêtres. "Les chevaux
dévalaient la montagne d'une allure ordonnée toujours plus
nombreux comme un ruisseau sublime, dans un grondement
de déluge, faisant trembler la terre, des milliers d'étincelles
jaillissant de leurs sabots, laissant sur leur passage des routes
Un barde du XIXème siècle, porte parole des Tribus nomades du
Taurus.
17 d'une blancheur parfaite". Quant à leurs enfants, ils rouleront
en Mercedes, oublieront en riant les vendetta qui obsédaient
leurs parents, ils s'associeront pour fonder des sociétés. Et
entre temps, ce qui devait arriver à cette si belle nature,
arrivera à la faune et à la flore de la Tchoukourova que
Yachar Kémal a recréées dans chacun de ses romans.
"Ensuite qu'arrivera-t-il à ces arbres, à ces fleurs, à ces
oiseaux, à ces serpents, qu'arrivera-t-il à ces insectes, ces
renards, ces lapins, ces chacals, ces poissons ? Vont-ils
mourir ? Ces marécages qu'on asséche n'étaient-ils pas aussi
leur nid et leur refuge ?" Ce qu'on croyait issu de
l'imagination de l'écrivain, moi le premier jusqu'à ce que je
vienne ici - une recherche esthétique exagérée et artificielle -
était bien réel. La nature qu'il a créée avec le style qui lui est
particulier et son incomparable don de la description porte
probablement les marques de son imagination et de sa propre
personnalité, mais quand on la contemple du mont
Sulémiche, avec ses montagnes, ses rivières, ses rochers et sa
terre, elle parait claire comme une source et semble à portée
de main. Je regrettais de n'avoir pas emporté ses livres. Mais
comment aurais-je pu prendre avec moi ses romans, les deux
Seigneurs de l'Aktchasaz par exemple avec leurs tomes des
mille trois cent cinquante pages, les quatre volumes de
qui totalisent je ne sais combien de milliers Mémed Le Mince
de pages ? J'étais conscient du fait que la nature qui nous
apparaît dans chaque roman comme un véritable héros, qui a
une existence au moins aussi animée que celle des autres
personnages, qui souffre et agonise, avait toujours sa source
Mémed dans la même géographie. Dans le deuxième tome,
Yachar Kémal décrit à nouveau les limites de Le Faucon,
cette géographie, il retourne toujours aux mêmes endroits et
raconte les mêmes lieux. Mais en réalité, en même temps que
les personnages, ces endroits vont subir une évolution et
disparaître. Ce roman débute par une description du fleuve
Djeyhane. L'écrivain tout comme un metteur en scène de
cinéma en donne d'abord une vue panoramique. Puis nous
sommes emportés par le fleuve. Au premier plan, il nous
18 dévoile les marais, les milliers d'espèces d'insectes qui y
vivent, les tamaris, les saules, les abeilles jaunes qui volètent
parmi les fougères, les taons rouges, les abeilles perlées et les
abeilles sauvages bleues, j'ai envie de dire la totalité des
espèces de la région. Puis c'est le tour des oiseaux gourouk et
à leur suite, des villages des environs. Il parle aussi du mont
Sulémiche .
"Au nord, Kadirli et à Kadirli, la colline Sulémiche...
Sur la colline, quelques bosquets de myrtes, au parfum lourd.
La colline de Sulémiche est nue, mais elle est toujours verte.
A ses pieds, le Savroune coule en bouillonnant vers la plaine
(...). Cette plaine, c'est la riche plaine de l'Anavarza. Au
milieu de la plaine, les marais de l'Aktchasaz, avec leurs
bouquets de roseaux, sonores, sombres, s'étendent à l'infini,
des marais où pas un oiseau ne vole, où pas un serpent ne
glisse."
Puis nous revenons aux villages. Et aux aventures des
gens qui y vivent. Je veux dire que dans l'oeuvre de Yachar
Kémal, la nature forme un tout avec les humains, la faune et
la flore, qu'elle est au sens propre du terme un "actant". Pour
cela, d'une certaine manière en nous promenant dans les lieux
qu'il dépeint, nous nous promenons également dans ses
romans. Ou bien tout au contraire. Ses romans nous
emmènent dans la géographie réelle. Et ce faisant le rêve et la
réalité, les mots et les images, la nature et l'écriture se mêlent
si bien les uns aux autres qu'on ne sait plus très bien où la
Tchoukourova commence et où elle s'arrête. Prêtons attention
à ce qu'il disait à Alain Bosquet :
"La Tchoukourova est une vraie mer, je dirais même
une véritable Méditerranée. La Chaîne du Taurus encercle
comme une demie lune le village où je suis né.
Je suis à la fois un homme de la plaine et de la
montagne. Je suis également un homme de la mer. Cette terre
de la Tchoukourova est mon pays mais aussi un pays que j'ai
inventé pour mes romans."
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