Yasmina Reza - Le miroir et le masque

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Yasmina Reza est reconnue dans le monde entier comme un des auteurs les plus importants du théâtre contemporain. Le film de Roman Polanski adapté de sa pièce Le Dieu du carnage en apporte une nouvelle et éclatante preuve. En France, pourtant, elle n’est souvent considérée que comme un auteur à succès, avec ce que cela peut avoir de péjoratif dans ce pays.
L’objet de ce livre, qui est la première étude exhaustive de l’œuvre théâtrale de Reza, est de rendre justice à sa profondeur et à sa richesse. Sous le masque de la comédie, un miroir est tendu au public, où il peut reconnaître les plus universelles des interrogations sur le sens de la vie et de l’art, dans la continuité de l’avant-garde du milieu du xxe siècle, dont la lumineuse analyse d’Alice Bouchetard montre que Yasmina Reza représente une relève inattendue.
Alice Bouchetard est écrivain, metteur en scène de théâtre et universitaire. Lauréate du prix du Jeune Écrivain en 2005 et 2006, elle a contribué aux recueils de nouvelles Demain sans lendemain (Mercure de France) et Ne rien faire (Buchet-Chastel). Yasmina Reza. Le miroir et le masque est issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2010 sous la direction de Denis Guénoun.
Publié le : mercredi 3 juin 2015
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EAN13 : 9782756107608
Nombre de pages : 162
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Alice Bouchetard

Yasmina Reza - Le miroir et le masque

 

Yasmina Reza est reconnue dans le monde entier comme un des auteurs les plus importants du théâtre contemporain. Le film de Roman Polanski adapté de sa pièce Le Dieu du carnage en apporte une nouvelle et éclatante preuve. En France, pourtant, elle n’est souvent considérée que comme un auteur à succès, avec ce que cela peut avoir de péjoratif dans ce pays.

L’objet de ce livre, qui est la première étude exhaustive de l’œuvre théâtrale de Reza, est de rendre justice à sa profondeur et à sa richesse. Sous le masque de la comédie, un miroir est tendu au public, où il peut reconnaître les plus universelles des interrogations sur le sens de la vie et de l’art, dans la continuité de l’avant-garde du milieu du xxe siècle, dont la lumineuse analyse d’Alice Bouchetard montre que Yasmina Reza représente une relève inattendue.

 

Alice Bouchetard est écrivain, metteur en scène de théâtre et universitaire. Lauréate du prix du Jeune Écrivain en 2005 et 2006, elle a contribué aux recueils de nouvelles Demain sans lendemain (Mercure de France) et Ne rien faire (Buchet-Chastel). Yasmina Reza. Le miroir et le masque est issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2010 sous la direction de Denis Guénoun.

 

EAN numérique : 978-2-7561-0760-8

 

EAN livre papier : 9782756103457

 

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DANS LA MÊME COLLECTION

VARIATIONS I

Catherine Malabou, La Plasticité au soir de l’écriture, 2004

 

VARIATIONS II

Didier Eribon, Échapper à la psychanalyse, 2005

 

VARIATIONS III

François Noudelmann, Hors de moi, 2006

 

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David Nebreda, Sur la révélation, 2006

 

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Didier Eribon, D’une révolution conservatrice, 2007

 

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Éric Duyckaerts, Théories tentatives, 2007

 

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Jean-Clet Martin, Bréviaire pour l’éternité, 2011

 

VARIATIONS XIV

Steven Sampson, Corpus Rothi, 2011

 

VARIATIONS XV

Léo Scheer, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de blogueurs, 2011

 

VARIATIONS XVI

Mehdi Belhaj Kacem, La Conjuration des Tartuffes, 2011

© Éditions Léo Scheer, 2011

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ALICE BOUCHETARD

 

 

YASMINA REZA

 

 

Le miroir et le masque

 

 

VARIATIONS XVII

 

Éditions Léo Scheer

 

Variations

Collection dirigée

par Léo Scheer

 

Aux indéfectibles,

MD, YP, M.

 

« Quand j’écris, je me dévoile extrêmement,

mais je reste masquée,

et c’est moi qui choisis mon masque. »

 

Yasmina Reza1


1 « J’écris sur le fil de l’essentiel », propos recueillis par Dominique Simonnet, L’Express, 13/01/2000.

INTRODUCTION

 

Sur les vestiges de la raison

« Vous êtes d’une école enviable qui suppose

que l’existence mène quelque part,

vous êtes mal tombé chez nous1. »

 

L’aventure du théâtre au siècle dernier a été celle d’une mue. Ébranlé dans ce que l’on croyait être ses fondements, il a oscillé entre la célébration de son agonie et l’épreuve incertaine de sa résurrection. Ces bouleversements ont eu des répercussions concrètes sur le texte théâtral et son expression scénique. La réflexion que le XXe siècle a entreprise sur l’anthropologie fondamentale, la pensée et la parole, était marquée par l’introduction de la notion d’inconscient à la fin du XIXe siècle. Les auteurs dits « d’avant-garde », comme Ionesco, Beckett, Tardieu ou Genet, n’ont eu de cesse d’interroger les limites du dramatique, ainsi que la légitimité du genre dans son aptitude à dire une vérité du monde. Comment la scène pourrait-elle transmettre une vérité s’il n’y a aucune vérité à déchiffrer, sinon que le monde est déraisonnable, la condition humaine absurde et sans promesse d’au-delà meilleur ?

Après la mort de Dieu, après la mort de l’homme – dans son humanité, avec la découverte de la Shoah –, comment appréhender ce monde éclaté qui n’a plus ni direction ni signification ? Le XXe siècle a vu péricliter la vision humaniste du monde dont il avait hérité et celle de l’Histoire entendue comme progrès. L’art est porteur de cette nouvelle perception qui, dans le cadre du théâtre, met également en cause la nécessité de l’action : si l’Histoire ne s’améliore pas, si elle n’est pas l’histoire de l’accomplissement de l’homme, pourquoi agir ? Le théâtre des années cinquante se construit et se fonde sur ces ruines. Le sens a si bien déserté notre espace que les hommes ne peuvent trouver de langage commun pour communiquer. Les pièces sont de plus en plus épurées, la disparition du théâtre est annoncée.

Dans le cadre d’une réflexion sur le théâtre contemporain, légataire de ces problématiques, et parfois de ces impasses, il apparaît que l’œuvre de Yasmina Reza est particulièrement riche. Pour le comprendre, nous nous sommes intéressé à l’ensemble de sa production dramatique ainsi qu’aux récits non destinés à la scène lors de l’écriture, et qui connurent un destin théâtral2. Cette perméabilité semble d’autant plus intéressante qu’elle est représentative des interrogations qui animèrent le XXe siècle sur la frontière entre les arts et entre les genres, que le XXIe siècle reconduit.

 

Énigmatique, tour à tour enjouée, fuyante ou brusque, la personnalité de Yasmina Reza demeure aussi insaisissable que son théâtre. Partagés entre attraction et défiance, les journalistes français ne parviennent pas à s’accorder sur cet auteur. On la juge provocatrice, qu’il s’agisse des propos de personnages qualifiés de réactionnaires, ou de certains sujets d’inspiration – le tollé soulevé par son portrait de Nicolas Sarkozy, L’Aube, le soir ou la nuit3, en est l’exemple le plus symptomatique.

La diversité du succès de Yasmina Reza mérite qu’on s’y attarde. « Art », créée à Paris en 1994, y est représentée pendant quatre ans devant des salles combles, mais aussi pendant plus de six ans à New York et à Londres. La pièce fit le tour du monde de Johannesburg à Tokyo en passant par Moscou. Yasmina Reza a toujours adopté une position d’auteur, refusant de céder les droits à Sean Connery qui désirait adapter « Art » au cinéma et l’interpréter avec Michael Caine4, ou encore qu’Al Pacino et Robert De Niro reprennent les rôles à Broadway5. Elle se montre soucieuse de ne pas abandonner son œuvre et de l’accompagner le plus loin possible jusqu’aux portes de la représentation scénique. Portes qu’elle franchit en 2008 en mettant en scène Le Dieu du carnage : succès encore, six mois de représentations parisiennes, six mois de salle comble. En 2010, c’est au cinéma qu’elle s’attelle, en adaptant et réalisant Une pièce espagnole, rebaptisée Chicas. En 2011, elle coécrit l’adaptation du Dieu du carnage avec Roman Polanski qui réalise le film. Ses pièces triomphent en France et à l’étranger, la plupart y sont souvent créées avant d’être exploitées dans l’Hexagone6. Pendant les représentations parisiennes du Dieu du carnage, commençaient celles de Londres, avec Ralph Fiennes, et quelques mois plus tard New York accueillait la pièce. Comme le résumait en 2000 la journaliste Pascale Tournier dans une tournure à peine emphatique : « Chaque soir, dans le monde, un rideau se lève sur une pièce de Yasmina Reza7. »

Adaptée dans plus de trente-cinq langues, elle est l’auteur français vivant le plus joué dans le monde. On va voir son théâtre, on le lit aussi, ainsi que ses récits et romans – sans même évoquer le cas particulier de L’Aube, le soir ou la nuit et de ses premiers cent mille exemplaires vendus en un weekend. Pourtant, son succès ne se limite pas à une histoire de chiffres. Elle est jouée dans les plus prestigieux théâtres, mise en scène par les plus grands : Tamás Ascher (« Art » au Katona Theatre à Budapest, en 1997), Matthew Warchus (L’Homme du hasard au Pit à Londres, Royal Shakespeare Company, en 1998), Luc Bondy (Trois versions de la vie au Burg Theater de Vienne en 2000), Kristian Lupa (Une pièce espagnole au Theatr Dramatyczny à Varsovie en 2004), Jürgen Gosch (Dans la luge d’Arthur Schopenhauer au Deutsches Theater, en 2006 ; Le Dieu du carnage au Berliner, à Berlin, en 2007), John Turturro (Une pièce espagnole au Classic Stage, off Broadway, à New York, en 2007) ; pour ne citer qu’eux. Elle est également le premier auteur non britannique à recevoir en 1997 un Laurence Olivier Award, celui de la meilleure comédie pour « Art » ainsi que le Tony Award de la meilleure pièce ; en 2005 l’Allemagne la gratifie du Die Welt pour l’ensemble de son œuvre ; en 2009 un autre Tony Award lui est remis pour Le Dieu du carnage ; la liste continue. Il serait malhonnête de nier que les institutions françaises lui aient manifesté leur intérêt, trois Molière sont là pour le prouver8.

Si le temps – et donc le recul – représente le meilleur garant pour ce qui est de la valeur de l’art, et si avec Yasmina Reza nous en manquons, voilà pourtant plus de quinze ans depuis la générale de « Art » devant une salle hilare de beau monde parisien, et la pièce suscite toujours autant d’éclats de rire. Il est souvent difficile, en France, de prendre la comédie au sérieux, à moins d’être un classique, après des siècles écoulés, et d’avoir droit aux éloges décomplexés de tous. Voilà néanmoins ce que nous ambitionnons dans cet ouvrage, non pas nier la dimension éminemment comique de ces textes, mais, pour reprendre les termes de Borges9, chercher à cerner derrière le masque de la comédie, de « l’intimité ordinaire10 » et du quotidien, quel miroir le théâtre de Yasmina Reza tend à son public.


1 Une pièce espagnole, Albin Michel, 2004, p. 100.

2 Conversations après un enterrement, in Théâtre, Le Livre de poche, 2001 ; La Traversée de l’hiver, ibid. ; L’Homme du hasard, ibid. ; « Art », ibid. ; Trois versions de la vie, Albin Michel, 2000 ; Une pièce espagnole, op. cit. ; Le Dieu du carnage, Albin Michel, 2007 ; Comment vous racontez la partie, Flammarion, 2011 ; Hammerklavier, Le Livre de poche, 1999 ; Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Albin Michel, 2007. Pour désigner ces œuvres en note, nous utiliserons respectivement les sigles suivants : CE, TH, HH, 3VV, PE, DC, CRP, H, Luge.

3 Flammarion, Albin Michel, 2007.

4 « La seule manière d’exister comme auteur de théâtre, c’est d’être joué partout sur scène. Si Sean faisait son film, ce serait retentissant : la pièce n’existerait plus », « Conversation après un triomphe », Le Point no1320, 03/01/1998.

5 « Je ne voulais pas qu’on dise : on va voir la pièce de De Niro et de Pacino. De plus, ils ne voulaient jouer que trois mois », « Yasmina Reza, le don de la légèreté », propos recueillis par Odile Quirot, Le Nouvel Observateur no1734, 29/01/98.

6 Trois versions de la vie est montée simultanément à Paris, Vienne, Athènes et Londres ; Le Dieu du carnage est créée à Zurich en janvier 2007 par Jürgen Gosch à la Schauspielhaus, puis reprise au Berliner Ensemble, avant d’être créée à Paris en janvier 2008.

7 Pascale Tournier, « Yasmina Reza », VSD, 9-15/11/2000.

8 Molière du meilleur auteur francophone vivant en 1987 (Conversations après un enterrement) et en 1995 (« Art »), et Molière du théâtre privé la même année (« Art »).

9 Jorge Luis Borges, « Le miroir et le masque », Le Livre de sable, Gallimard, « Folio », 2007, p. 85-91.

10 3VV, op. cit., p. 72.

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Un théâtre de la parole

 

« LA FEMME. Je compte jusqu’à vingt et je dis… /

Qu’est-ce que tu dis, Martha ? /

Je dis… / Trouve la phrase et compte ensuite1. »

 

Il est important, avant toute chose, de spécifier le genre auquel correspond le théâtre de Yasmina Reza. Sa production dramatique est exclusivement comique – nous ne voulons pas dire ici que la comédie est l’unique substance de ses pièces, mais elle en donne la couleur distinctive. Si le langage y tient une place prépondérante, rien de surprenant au premier abord, puisqu’il s’agit d’art dramatique, c’est-à-dire essentiellement de dialogue. Pourtant, il en va d’autre chose que du simple respect du genre théâtral et de ses lois – que Yasmina Reza n’a pas pour habitude d’appliquer à la lettre. Théâtre de la parole, non de l’action : cette caractéristique, très remarquée dès ses débuts, lui vaut de fréquentes comparaisons avec l’écriture de Tchekhov.

En parcourant les pièces de l’auteur, on est frappé par l’aisance de son style et la fluidité de ses dialogues. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas seulement d’un goût affiché pour la représentation des traits d’esprits et de la choralité, son style dessine une esthétique inspirée du modèle de la conversation dans la pluralité de son expression.


1 HH, op. cit., p 59.

CHAPITRE 1

 

Les signatures du discours

La parole revêt un statut particulier au théâtre, art qui prend son plein sens sur scène dans la profération. C’est à travers le langage que le personnage existe. La langue de Reza est riche, elle délimite un univers bourgeois qui n’est pas sans receler une part importante de fantaisie introduite au moyen de langages distinctifs, le plus souvent techniques.

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