Zigzags / par Théophile Gautier

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V. Magen (Paris). 1845. Belgique -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. Londres (GB) -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. Venise (Italie) -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 354 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1845
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ZIGZAGS.
Imprimerie Do!'DET-Dnnn!, raf Saint-Louis, 46, an Mautts.
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ZIGZAGS
PAR
THÉOPHILE GAUTIER.
PARIS.
VICTOR MAGEN, ÉDITEUR. t
2i, QUAt DES AUGLSTt~S
1845
UN TOUR EN BELGIQUE.
Avant de commencer le récit de ma triom-
phante expédition, je crois devoir déclarer à
l'univers ne trouvera ici ni hautes consi-
dérations politiques, ni théories sur les chemins
de fer, ni plaintes à propos de contrefaçons,
ni tirades dithyrambiques en l'honneur des
millions au service de toute entreprise dans cet
heureux pays de Belgique, véritable Eldorado
industriel il n'y aura exactement dans ma re-
lation que ce que j'aurai vu avec mes yeux,
1
-2-
c'est-à-dire avec mon binocle ou avec ma lor-
gnette, car je craindrais que mes yeux ne me
fissent des mensonges. Je n'emprunterai rien
au guide du voyageur, ni aux livres de géo-
graphie ou d'histoire, et ceci est un mérite assez
rare pour que l'on m'en sache gré.
Ce voyage est le premier que j'aie jamais
fait, et j'en ai rapporté cette conviction, à sa-
voir, que les auteurs de relations n'ont pas seu-
lement mis le bout du pied dans les pays qu'ils
décrivent, ou que, s'ils y ont été, ils avaient,
comme l'abbé deVertot, leur siége fait d'avance.
Diverses lettres sur la Belgique que j'ai lues de-
puis mon retour m'ont singulièrement étonné
pour la dépense d'imagination et de poésie
qu'on y a fait. Assurément je n'y ai pas re-
connu la contrée ni les hommes que je venais
de quitter.
A présent, si le lecteur curieux veut savoir
la raison pour laquelle j'ai été en Belgique
plutôt qu'ailleurs, je la lui dirai volontiers,
'ar je n'ai rien de caché pour un être aussi rcs-
~ctable qu'un lecteur. C'est une idée qui m'est
-3.
venue au Musée, en me promenant dans la ga-
lerie de Rubens. La vue de ces belles femmes
aux formes rebondies, ces beaux corps si pleins
de santé, toutes ces montagnes de chair rose
d'où tombent des torrents de chevelures dorées,
m'avaient inspiré le désir de les confronter avec
les types réels. De plus, l'héromo de mon pro-
chain roman devant être très-blonde, je faisais,
comme on dit, d'une pierre deux coups.–
Voilà donc les motifs qui ont poussé un hon-
nête et naïf Parisien à faire une courte infidélité
a son cher ruisseau de la rue Saint-Ho-
noré.–Je n'allais pas, comme le père Enfantin,
en Orient chercher la femme libre, j'allais au
Nord chercher la femme blonde je n'ai pas
beaucoup mieux réussi que le vénérable père
Enfantin, ex-dieu, et maintenant ingénieur.
Vous savez avec quelle difficulté un Parisien
s'arrache de Paris, et comme la plante humaine
pousse de profondes racines à travers les fentes
de son pavé. Je restai bien trois mois à me dé-
cider a ce voyage de quinze jours. Mon paquet
fut fait et défait dix fois, et ma place retenue
u toutes les diligences j'avais dit je ne sais
combien de fois adieu aux trois ou quatre per-
sonnes que je croyais capables de s'apercevoir
de mon absence ma sensibilité souffrait beau-
coup de la répétition de ces scènes pathétiques,
et je commençais a avoir mal a l'estomac, a
force de boire le coup de l'étrier; enfin un beau
matin, ayant changé un assez gros tas de pièces
de cent sous contre un fort petit tas de louis, je
me pris au collet moi-même et je me mis .1 la
porte de chez moi. en enjoignant au camarade
que j'y laissais, de me tirer dessus comme sur
un loup enragé si je m'y représentais avant
trois semaines, et je m'en fus à la fatale rue du
Bouloi où était la voiture.
Il est clair que le départ d'un ami doit affecter
douloureusement les àmes sensibles et pour-
tant, si vous restez après avoir annoncé un
voyage, quelque chose qui ne ressemble pas mal
à un mécontentement commence à se produire
dans votre entourage il semble que vous ne
soyez plus en droit de prendre le pont des Arts
pour un sou et le pont Neuf pour rien. Votre
-5–
portier, lorsque vous rentrez, ne vous tire le
cordon qu'a regret; Paris vous pousse par les
épaules, et votre propre chambre vous regarde
comme un intrus. C'est ce qui m'arriva pour
avoir dit que j'allais à Anvers. La divinité que
j'adore, tout en convenant que ces trois se-
maines lui paraîtraient fort longues, me faisait
remarquer que j'aurais dû être parti depuis
longtemps.
Si vous allez en Belgique, et que vous ayez
des amis lettrés, l'inconvénient est double. Rap-
portez-moi mon dernier roman, ou mon volume
de poésies, un Hugo, un Lamartine, un Alfred
de Musset, un Manuel du libraire (4 vol. in-8~,
excusez du peu). Vous aurez bien soin de les
couper, car sans cela on les saisirait à la douane:
et que sais-je, moi des listes de trois pages, 9
plus longues que la liste de don Juan 1 Sono
~/ï~e c trè, et encore personne n'a la délicatesse
de vous offrir une bourse pleine et une malle
vide pour rapporter tout ce bagage.
Mon père, qui m'accompagna à la diligence,
se comporta fort bien dans cette suprême cir-
6
constance il ne me pressa pas sur son coeur, il
ne me donna point sa bénédiction mais aussi
il ne me donna rien autre chose. Ma conduite
fut également très-mâle je ne pleurai point;
je n'embrassai point le sol de cette belle France
que j'allais quitter, et même je fredonnai assez
gaiement et aussi faux qu'à mon ordinaire, un
petit airqui est mon lilla burello etmon~n~;mais
tout mon courage m'abandonna quand je vis
arriver mes deux compagnons, ou plutôt mes
deux compagnes de voyage c'étaient deux fem-
mes de vingt-neuf à soixante ans, avec des cha-
peaux extravagants, des manches violentes, des
frisures hors de proportion, des nez insocia-
bles, et le plus cannibale, et le plus odieuse-
ment criard de tous *les perroquets verts mé-
langés de rouge, qui ait jamais fait le désespoir
d'un honnête homme, prisonnier dans un
coupé. A cette vue, mon sourcil
Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe,
3t je me sentis le coeur triste jusque la mort.
Fort heureusement, je trouvai une autre place
lans l'intérieur, ainsi que mon brave camarade
7
Fritz, dont je ne vous ai pas encore parlé et dont
je vous parlerai plus d'une fois, car c'est le
meilleur fils du monde. La voiture partit, et,
arrivés à'Ia barrière de la Villette, nous pûmes
dire comme J. J.. Rousseau Adieu Paris, ville
de boue, de fumée et de bruit.
Comme les abords de la reine des villes sont
misérables Il n'y a rien de plus pauvre au
monde que ces maisons dont les flancs, mis à
nu par la démolition des bâtiment voisins,
conservent encore la noire empreinte des tuyaux
de cheminée, des lambeaux de papier, et des
restes de peinture à demi eSacée, et que tous
ces terrains vagues coupés de flaques d'eau, et
bossués de tant d'ordures, que l'on voit aux
environs des barrières cette dégradation et
cette saleté me furent surtout sensibles au re-
tour, accoutumé que j'étais à la propreté et à
la bonne tenue des villes flamandes.
Fidèle à mes devoirs de voyageur pittores-
que, je mis le nez à la portière pour voir un
peu de quelle façon se comportait la nature à
ma droite et à ma gauche. J'observai d'abord
8
une grande quantité de troncs d'arbres que je
renoncerai à décrire un à un, vu que cela pour-
rait a la longue devenir un peu monotone ces
troncs d'arbres, dont je ne pouvais apercevoir
le feuillage, galopaient de toute la vitesse des
chevaux et fuyaient comme une armée de bâ-
tons en déroute. A travers cette espèce de gril-
lage mouvant, apparaissaient des terres labou-
rées, des cultures de teintes différentes. quelques
petites maisons, avec un filet de fumée, des
processions de peupliers, des groupes d'arbres
à fruit, et, tout à l'extrême bord, un ourlet
bleu, haut de deux doigts puis, par-dessus, de
grands bancs de nuages gris-pommelé, avec
des traînées d'azur verdâtre à de certains points
du ciel, et des entassements de flocons neigeux,
comme une fonte de glace dans une des mers
du pôle. Le ciel était très-beau, grassement
peint, d'une touche large et Cère quant aux
terrains, je les ai trouvés beaucoup moins bien
réussis; les lignes étaient froides, la couleur
sèche et criarde je ne conçois pas comment la
nature pouvait avoir l'air aussi peu naturelle
--9-
et ressembler autant à une mauvaise tenture de
salle à manger. Je ne sais si l'habitude de voir
des tableaux m'a faussé les yeux et le jugement,
mais j'ai éprouve assez souvent une sensation
singulière en face de la réalité le paysage
véritable m'a paru peint et n'être, après
tout, qu'une imitation maladroite des paysa-
ges de Cabat ou de Ruysdaël. Cette idée me
revint plus d'une fois en voyant se dérouler
dans la vitre ces interminables rubans de
terre couleur chocolat et ces files d'arbres du
plus délectable vert épinard que l'on puisse
imaginer.
Il est certain qu'un peintre qui risquerait
de pareils feuillages et de semblables terrains
serait accusé par tout le monde de ne pas
faire MC~Mre tout cela était découpé comme à
l'emporte-pièce, avec une crudité, une du-
reté, et un manque de perspective aérienne
inconcevables les décorations du 6~M~sc, où
l'on voit de grands gazons en manière de tapis
de billard, avec des allées café au lait et des
maisons qui ont l'air d'avoir mis des panta'
–10–
ions de nankin, ressemblent à la nature beau-
coup plus qu'on ne le croit.
Voilà pour la couleur; pour la forme, figurez-
vous je ne sais combien de lieues de bande-
lettes, dans le genre de ces dessins transversaux
lithographiés par Arnout qui représentent les
quais ou les boulevards; il n'y a pas de compa-
raison plus juste.
A une espèce de descente assez rapide, je re-
marquai sur les bords du chemin, une ceri.aine
quantité de petites croix d'un aspect passable-
ment sinistre, et l'on m'apprit que ces croix
marquaient les endroits où de pauvres postil-
lons s'étaient tués en tombant de cheval, et où
la diligence avait versé avec une grande perte
de commis-voyageurs et autres ustensiles ex-
plication qui fit jeter les hauts cris à une ma-
nière de femme d'un âge désagréable ornée de
deux yeux charbonnés, d'un nez pudiquement
rouge, et, pour moyen de séduction principal,
de trente-deux dents d'un ivoire jaunâtre, lon-
gues et larges comme des manches de couteaux,
et de l'aspect le plus formidable du monde,
–11–
cette intéressante jeune personne, qui déployait
de profondes connaissances stratégiques et pa-
raissait connaître intimement toute l'armée
française, se tenait accroupie dans un angle de
la voiture, entourée de toutes sortes de sacs et
de poches contenant des vaisselles inconnues
qui rendaient des bruits étranges à chaque cahot
de la voiture. De dix minutes en dix minutes,
elle s'évanouissait avec une régularité qui eut
fait honneur à la montre la mieux réglée.
Puisque j'ai ébauché ce portrait, pour que
la collection soit complète je vais donner ici la
description succincte du reste de la carrossée.
Premièrement, un grand vieillard, maigre
comme un lézard qui a jeûné six mois, et
pour ainsi dire momifié, si sec, que s'il eût
mouché la chandelle avec ses doigts, il se serait
infailliblement allumé. Son front peaussu avait
plus de fossés et de contrescarpes qu'une ville
fortinée à la Vauban. Ses joues Ûétries et tra-
versées de fibrilles écarlates ressemblaient à des
feuilles de vigne grillées par la gelée et sa
bouche noire, dans sa figure terreuse, représen-
–ii
tait assez bien une ouverture de tirelire. Ce té-
moin des anciens jours, ce contemporain du
monde fossile sans crainte de faire rougir ses
cheveux ~MM, se livrait aux facéties les plus
anacréontiques, et racontait ses bonnes fortunes
aux époques reculées où il avait dû fleurir; il
ne tarissait pas;
Près de lui, non, Hercules
Et Jupiter n'étaient que des fats ridicules.
Sa principale histoire consistait en un amour
qu'il avait eu pendant la révolution pour une
déesse de la Liberté, qui était fort Mer~Me, jeu
de mots qu'il semblait affectionner beaucoup
il la répéta cinq ou six fois de cinq à six manières
différentes. Je pense que la vérité ne se trouvait
dans aucune de ces versions.
Secondement, certain être excentrique et
mystérieux à qui je ne pus d'abord assigner de
profession il était vêtu d'une façon bizarre
sa redingote prétentieusement coupée, d'une
étoffe luisante, avait des reÛets métalliques très-
singuliers on eût dit qu'il sortait de la rivière
–13--
ou qu'il venait de recevoir une ondée. Une petite
casquette toute recroquevillée se dandinait, sans
perdre l'équilibre, sur sa petite tête toute bos-
suée et pleine de protubérances. Le pantalon
était insignifiant; mais les bottes me parurent
douteuses, pour ne pas dire suspectes. Je n'ai
jamais vu une plus drôle de physionomie un
sourcil crochu, et placé beaucoup plushautque
l'autre, lui donnait quelque chose d'erré et
d'extravagant dont l'effet comique ne peut que
difficilement se rendre. Son nez semblait un
coin que l'on eût fait entrer de force au milieu
de sa figure son menton avait été taillé a coups
de hache par la négligente nature, et du milieu
de son cou, laissé a découvert par une cravate
très-basse, s'avançait un énorme cartilage qui
eût fait dire aux bonnes femmes qu'un fameux
quartier de la pomme fatale s'était arrêté a sa
gorge, et qu'il ne pouvait pas se défendre d'en
avoir mangé. Des tics nerveux lui agitaient la
face de temps en temps il roulait des yeux
exorbitants, et brochait des babines comme un
sins~equi dit ses pâte-nôtres tout bas. Cet homme
-14–
avait, à coup sûr, posé pour le premier casse-
noisette que l'on ait fait à Nuremberg du
reste, il ne sonnait mot. J'aurais cru que c'était
un poète qui cherchait une rime à triomphe et
a oncle, tant il avait l'air profondément occupé.
Mais la forme de ses mains ne me permit pas
de m'arrêter à cette supposition purement gra-
tuite. On verra plus tard quel était ce per-
sonnage drolatique, qui semblait échappé d'un
conte fantastique d'Hoffmann, et qui, en effet,
y eût tenu fort bien son rang.
Je ne vous ferai pas la topographie de mon
illustre camarade, de peur d'offenser sa mo-
destie et de violer son incognito. Vous y perdez
beaucoup, car, dans cette heureuse expédition
à la recherche du bouffon, ce que j'ai vu de
plus bouffon, c'est très-certainement lui je
vous dirai seulement qu'il ne jeta pas une fois
les yeux sur le pays qu'il traversait, et qu'il
employa tout son temps à lire la Nouvelle Hé-
toise ou la Fleur des Fce~?~. occupation on
ne peut plus édifiante.
Vers la frontière du département de la Seine,
15
on ouvrit la porte de notre ménagerie, et on y
poussa un animal nouveau je n'en avais jamais
vu de semblable c'était un agréable Wallon avec
la blouse patriotique et la casquette conforme;
cette chose en avait sous le bras une autre en fer-
blanc, de figure oblongue, et d'un contenu téné-
breux. Ce monsieur s'encaissa entre moi et le
vieillard aux paroles légères, puis tira desapoche
undisqueprodigieuxquejeprisd'abordpourune
table de douze couverts, ou une meule de mou-
lin, mais qui était véritablement une tabatière
dontles deux charnières poussaient, en tournant
sur elles-mêmes, des miaulements plus affreux
que ceux de vingt chats écorchés vifs. La boîte
de Robert Macaire est un harmonica en com-
paraison. Le Wallon puisait dans ce cratère des
poignées de poudre dont il farcissait sa trompe
en renâclant avec un bruit formidable, comme
Leviathan ou Behémoth quand ils éternuent
mais n'anticipons pas sur les relais et les évé-
nements.
La voiture roulait toujours, et nous arri-
vâmes bientôt dans un village, un hameau ou
-16
un bourg, je suis profondément incapable de
vous dire lequel, dont les maisons portaient, 1
sans en excepter une, écrites sur le front en
caractères de toutes les grosseurs, et avec toutes
les fautes d'orthographe possibles et impossi-
bles, cette inscription alléchante et fallacieuse
/t ~Mtnwcc r~o/ Comme on changeait
de chevaux dans cet endroit, nous dcscendtmes
de notre juchoir, ctnous allâmes vérificr l'asscr-
tion en touristes pleins de conscience. Nous
commençâmes par les épiciers de gauche. et
nous finimes par ceux de droite, et, j'en jure
par Hécate aux trois visages et par le Styx in-
franchissable, c'est une affreuse déception
ugurez-vous quelque chose d'amer et de fade,
un abominable arrière-goût de mélasse, comme
du cassis tourné. 0 voyageur trop confiant nc
buvez jamais de ratana a Louvres; que notre
malheur ne soit pas inutile a l'humanité 1
Dans le même lieu, nous vimes par compen-
sation un nôtel-Dicu gothique, avec des ogives
a pointes de diamant d'un caractère assez beau,
et des mendiants si bien v<)tus et de si bonn<
17
mine, que nous fûmes tentés de leur demander
l'aumône.
Senlis que nous laissâmes derrière nous,
semblait nous poursuivre en nous montrant le
ciel avec le grand doigt de son clocher. Hélas
nous ne songions guère au ciel, mais bien à la
table d'hôte, car la faim, malesuada, nous épe-
ronnait furieusement, et nous commencions à
nous regarder avec des figures terribles, comme
Ugolin et ses fils dans la tour et si nous n'é-
tions pas arrivés a Courtnay, lieu de la dinée,
nous allions tirer au sort pour savoir qui de
nous serait mangé par les autres.
Que le lecteur ne regrette pas le temps que
nous avons mis à décrire les habitants tempo-
raires de cette petite ville à quatre roues que
l'on nomme diligence la route n'avait exacte-
ment rien de curieux, la nature continuait à
se moquer de moi, et à garder ses airs de plan
lavé; c'étaient toujours des peupliers sembla-
bles à des arêtes de poisson, des cultures ba-
riolées, comme le livre d'échantillon d'un tail-
leur. des feuillages de fer-blanc peint, et un
18-
sol de sciure de bois, des arbres, de la terre, et
du ciel comme toujours; pas le moindre petit
point de vue, pas le plus petit site romanti-
que:et pittoresque,
Nous nous arrêterons ici, et nous laisserons
l'imagination du lecteur se reposer sur une
scène riante qu'il se représente une grande
table, où rayonnaient sur une belle nappe blan-
che des constellations de plats et d'assiettes
garnies plus, deux jeunes voyageurs enthou-
siastes, avec une douzaine d'autres voyageurs
très-positif, à qui leurs serviettes passées autour
du cou donnaient l'air de héros grecs, dans leur
chlamyde de marbre, ressemblance que confir-
mait encore la mine belliqueuse avec laquelle
ils brandissaient leurs armes offensives.
0 fallacieux aubergistes 1 vous à qui l'on
peut appliquer aussi justement qu'aux femmes
le mot de Shakspeare Per/Mes comme l'onde,
Palforios machiavéliques, hôtes à double face,
croyez-vous que, malgré mon apparente can-
deur, je ne me suis pas aperçu de votre diabo"
lique invention, pour faire perdre à de malheu-
reux voyageurs mourants de faim dix des
précieuses vingt minutes accordées par l'impla-
cabip conducteur, pour prendre leur rppas?
-20–
Je dénonce au monde ambulatoire et touriste
cette exécrable ruse, d'autant plus dangereuse,
qu'elle se présente sous la forme d'une belle
soupière de porcelaine opaque, à filets bleus
remplie d'un potage suffisamment étoilé, ce qui
éloigne d'abord toute méfiance mais ce bouil-
lon qui a plus d'yeux qu'Argus, a sans doute
été fait dans la Marmite du diable, avec un vol-
can pour fourneau, car il dépasse de plusieurs
degrés la chaleur du plomb fondu, et bout en-
core dans l'assiette.
Mon acolyte Fritz, plongeant d'une façon ré-
solue sa tète luisante à travers les tourbillons
de tiède fumée qui s'élevaient de cette mixture
insidieuse, en prit une énorme cuillerée du
milieu de l'épaisse vapeur on entendit sortir un
cri, et l'on vit bientôt le digne Fritz faisant une
grimace horrible et tenant à la main comme un
gant retourné les deux premières pellicules de
sa langue.
Malgré notre faim plus que canine, instruits
par ce fatal exemple, nous sommes forcés d'at-
tendre et de laisser refroidir notre soupe, car,
–21–
pour tolérer une pareille température, il fau-
drait avoir le palais doublé, cloué et chevillé
en cuivre. Les aubergistes le savent bien, et ils
calculent en conséquence ce potage si habile-
ment maintenu à cent cinquante degrés centi-
grades, leur épargne trois ou quatre volailles,
et leur sauve complétement le dessert. Ce retard
était d'autant plus douloureux. que le plus
goguenard des coucous, nous regardant avec
les deux trous par où on le remonte comme
avec deux prunelles, semblait nous mépriser
infiniment, et nous poursuivre de son tic tac
ironique, qui nous disait en langage d'horloge
-L'heure coule, la soupe ést toujours chaude.
J'en appelle à toutes les civilisations antiques
et modernes, y a-t-il rien de plus noir?
Un autre inconvénient se présenta quoi-
que mon ami et moi, nous eussions tâché de
n'être pas à table à côté d'une dame, de
peur d'être obligés de nous montrer hon-
nêtes et galants, chose fort ennuyeuse quand
on veut diner sérieusement, nous ne pûmes
éviter qu'il s'en trouvàt une à. notre droite.
22
J'avoue que rien au monde ne me déplait
comme de donner à une inconnue faite de
façon à vous faire estimer heureux de ne l'a-
voir jamais rencontrée, la seule chose que je
puisse manger d'un poulet, c'est-a-dirc l'aile
et le blanc. Fritz, qui vit ma douleur, tourna
habilement la difficulté, en prenant au passage
de l'assiette tout ce que le poulet pouvait avoir
d'ailes. Par cette manœuvre savante, je ne pus
offrir à la dame ni aile ni blanc, Fritz les ayant
confisqués d'autorité; je pris par contenance
un petit morceau de peau grillée, et la dame
désappointée n'eut pour sa part qu'une cuisse
filandreuse et sèche comme elle-même: puis,
le magnanime Fritz, feignant d'avoir eu plus
grands yeux que grand ventre, me repassa la
moitié de sa capture de cette façon je mangeai
l'aile, et je n'eus pas l'air malhonnête, et le
beau sexe de la diligence put garder une opi-
nion favorable de moi.
Voilà de ces actions dont on se souvient jus-
qu'au monument, et qui forment des amitiés
indissolubles Oreste et Pylade, EnéeetAchate,
–23–
Thésée et Pirhhoùs s'étaient sans douLe rendus
de pareils services à table d'hôte. 0 amitié 1
quoique M. Alexandre Dumas t'appelle dans
Antony un sentiment faux et bâtard, je te pro-
clame ici une chose fort agréable et supérieure
à l'amour, sous le rapport des ailes de poulet.
Cette bataille entre les aubergistes et les voya-
geurs, que l'on nomme dîner, s'étant terminée
sans trop de désavantages pour nous, grâce à
notre expéditive férocité, l'on nous remit en
cage, et nous partimes au grand galop.
Le petit être excentrique, dodelinant la tête
plus fort que de coutume, grommelait entre ses
dents Le mauvais diner, oh mauvais en vé-
rité 1 Puis il retombait en rêveries. Après quel-
ques grimaces nerveuses plus fantastiques les
unes que les autres, il plongea sa main osseuse
dans une des poches de sa redingote, et en
retira un portefeuille trop volumineux pour
être celui d'un poëte élégiaque ou d'un vaude-
villiste. H ouvrit son portefeuille, et tira d'un
des goussets quelque chose de noir, qu'il se mit
à observer d'un air de satisfaction indéunissa-
Lie. Bon me dis-je en moi-même, c'est une
boucle de cheveux de sa maîtresse il parait que
c'est un amoureux; cependant, il a un drôle de
nez et de singulières bottes.
J'aime les amoureux, en étant moi-même un,
et je le regardai d'une façon plus bienveillante
sans doute, car il me tendit le petit chiffon noir
qu'il tenait à la main, comme à quelqu'un qu'il
jugeait digne de le comprendre; puis, il de-
meura coi dans son angle nxant sur moi des
yeux dont la pupille était complétement entou-
rée de blanc, les lèvres prêtes à se joindre der-
rière la tète dans un sourire surhumain, et le
front illuminé du plus rayonnant orgueil, at-
tendant en silence l'explosion de mon éton-
nement.
Dignes lecteurs, fussiez-vous OEdipe ( pro-
noncez ~tpc, comme Kean qui se prononce
&tMc), vous ne devineriez jamais ce que m'avait
donné à examiner le petit monsieur hétéroclite
dans l'intérieur de la diligence de Paris à
Bruxelles.
Quand j'eus bien retourné la chose dans tous
2o
les sens, de l'air d'un singe qui tient une mon-
tre, l'être étonnant en redingote luisante me dit
avec un ton de jubilation profonde et contenue
–Eh bien monsieur, qu'y trouvez-vous?
C'est un petit habit de drap brun cousu
de fil blanc, comme les malices de Gribouille
voilà ce que j'y trouve, monsieur, et rien de
plus. Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait faire
d'un pareil habit. Est-ce que vous seriez, par
hasard, directeur des hannetons savants?
L'individu fit un signe de tête négatif.
Alors, vous êtes M. Gulliver, et vous reve-
nez deLilliput avec l'habit d'un des naturels de
l'endroit; pourriez-vous m'en montrer la culotte?
-Je ne suis pas M. Gulliver, et je ne le con-
nais pas je viens de Paris, où j'ai vendu qua-
torze de ces petits habits cent francs pièce. et
je vais comme vous à Bruxelles, où nous arrive-
rons demain soir, s'il plait à Dieu et aux maî-
tres de poste mais, regardez bien encore l'ha-
bit, et surtout la couture.
Je recommençai l'examen et je ne vis pas
plus clairement que la première fois ce qu'il y
26
avait de curieux dans cet habit de marionnette,
hors son excessive petitesse.
Vous ne voyez rien? dit le petit être après
m'avoir laissé le temps de recueillir mes idées.
Pardieu, non lui répondis-je rangez-
moi, si vous voulez, dans la classe des palmi-
pèdes, ou dans telle classe de l'Institut que vous
voudrez, mais je n'y comprends rien.
Et je lui remis le petit habit qu'il fit passer
aux autres personnes de la voiture, qui ne se
montrèrent pas plus intelligentes que moi.
Alors, avec la majesté d'un mistagogue, ou
d'un poëte orphéique qui dévoile une allégorie,
il expliqua à l'assistance ébahie comme quoi
c'était un modèle d'habit d'un seul morceau,
cousu avec une seule couture problème non
encore résolu jusqu'à nos jours. Le fil était
blanc pour qu'on pût mieux suivre les méan-
dres de cette unique et triomphante couture.
-Oui, il n'y a pas pour deux sous de drap
là dedans, et un centime de fil; eh bien! cela
se vend cent francs mais c'est l'invention qui
se paye.
27–
Je lui répondis qu'un habit sans couture
serait une invention supérieure et vaudrait
bien deux cents francs, fût-il deux fois plus
petit.
Assurément, répondit-il après une minute
de réuexion profonde, mais ce n'est possible
qu'en caoutchouc.
Je crus nécessaire, voyant l'intérêt violent
qu'il y mettait, de donner des éloges excessifs
à cette mirifique découverte, éloges qui exas-
pérèrent tellement son amour-propre, qu'il ne
put garder plus longtemps l'incognito.
Qui croyez-vous qui ait inventé cela,
monsieur? Peut-être pensez-vous que ce soit un
autre? non 1 c'est moi! J'ai une fameuse tête,
allez 1- Je suis tailleur Il dit cela avec une
expression de suffisance heureuse, très-difficile
à rendre, et exactement de la voix dont on di-
rait je suis prince, ou virtuose puis, il ajouta
d'un ton plus humain pour le civil et le mili-
taire, rue d'Or, à Bruxelles.
Diable, dis-je à part moi, l'aventurier est
un prince, l'idiot est un esprit, le chat qui dort
–28–
Ttn chat qui guette, et mon poëte élégiaque un
estimable tailleur.
Me voyant taciturne, il se mit à parler de sa
profession, avec un lyrisme transcendantal, qui
me rappela plus d'une fois le petit perruquier
enthousiaste qu'Hoffmann a si bien peint dans
r~ptr ~M Diable. Mais ce n'était pas seu-
lement à la confection des habits qu'il bornait
son esprit inventif; il venait de trouver le moyen
de faire des moulins a eau sur les plus hautes
montagnes; découverte aussi utile que celle d'é-
tablir des moulins à vent au fond des puits. Il
m'expliqua si bien le mécanisme de sa ma-
chine, que j'avoue à ma honte que la chose
me parut non-seulement possible, mais facile,
et que si je n'en donne pas la description ici,
c'est de peur que quelque ingénieur ne profite
du procédé de mon ami de l'Aiguille et de
son associé le charpentier; il se proposait, du
reste, de demander un brevet.
Pendant toutes ces conversations, les arbres
filaient toujours, à droite et à gauche les
teintes roses de l'horizon devenaient violettes;
29–
Je paysage s'embrouillait et le soleil, au milieu
de la brume, avait l'air d'un ceuf sur le plat
ce qui est humiliant pour un astre à qui M. Mal-
filâtre a fait une ode trouvée admirable par
d'Alembert.
La différence de température, et la fratcheur
de la nuit qui venait, ayant fait ruisseler sur les
vitres une sueur abondante et perlée, qui m'em-
pêchait de distinguer les objets déjà estompés
par l'ombre une bouffée de brise glaciale me
faisant rentrer la tête chaque fois que je la sor-
tais, comme un colimaçon dont on frappe les
cornes je renonçai à mon rôle d'observateur,
et je m'établis dans mon coin le moins incom-
modément qu'il me fût possible. Pour Fritz, il
s'avisa d'un moyen de dormir, qu'un autre eût
employé pour se tenir éveillé il noua son fou.
lard par les deux bouts à la vache de la voiture,
passa sonmuffle dans cette espèce de licol, et but
bientôt, à pleines gorgées, à la noire coupe du
sommeil. Ce qui m'a beaucoup surpris, c'est
qu'il ne se soit pas étranglé bel et bien appa-
remment que Dieu, toujours bon, toujours pa-
–30--
temel, veut lui épargner la peine de se pendre
lui-même.
Tout le monde dormit bientôt du sommeil
des justes, dans la diligence, excepté le cente-
naire anacréontique, qui lâchait des mots à tri-
ple entente et courtisait de près la femme aux
trente-deux dents couleur d'or, dont les pote-
ries rendaient des sons de plus en plus inquié-
tants le pâle frère de la mort contre lequel je
luttais depuis deux heures, me jeta tant de sable
dans les yeux, que force me fut de les fermer,
comme le reste de la compagnie. Il existe donc
nécessairement ici une lacune dans les des-
criptions et les événements j'en demande par-
don au public, mais il me fut impossible de ne
pas céder à la nature, lui ayant résisté toute la
nuit précédente en faveur de l'Amitié, à qui
je faisais mes adieux.
Un cahot assez violent me réveilla, et j'en-
tendis la voiture rouler sourdement comme sur
une espèce de plancher; je baissai la glace, et
je distinguai dans l'obscurité une autre obscu-
rité plus opaque et plus intense, comme du
–31–
velours noir sur du drap noir c'était Péronne
ou nous entrions déjà depuis une demi-heure,
en passant par une complication de portes et
de ponts-levis tout à fait décourageants,
et qui aident beaucoup à expliquer la virgi-
nité de la susdite Péronne. En traversant une
espèce de place, j'entrevis, à la lueur de
deux ou trois étoiles, qui avaient mis la tête à
la lucarne d'un nuage, une tour à quatre pans
vaguement ébauchée. C'est tout ce que je
distinguai. Après avoir roulé encore dans
quelques rues étroites, dont la pesante dili-
gence faisait trembler les maisons, nous sor-
tîmes par autant de portes que nous étions
entrés.
Péronne traversée, je me rendormis quand
je rouvris les yeux, le petit jour commençait
à poindre; l'aurore avait des pâleurs char-
mantes, comme une jeune mariée, et je crois
réellement qu'elle n'avait pas couché cette nuit-
là dans le lit de son vieil époux. Quant au
soleil qui se faisait attendre, je pense qu'il l'a-
vait passée à boire au cabaret, à jouer au bre-
–32–
lan chez madame Thétis, car il avait les yeux
passablement rouges.
Nous n'étions pas loin de Cambrai. L'as-
pect du pays était complétement dînèrent. La
température s'abaissait considérablement, et
nous nous attendions à toutes minutes à voir
paraître les ours blancs et les bancs de glaces
flottants. Ce ne fut guère que sous cette
latitude que je m'aperçus que je n'étais plus
à Pantin ou à Bagnolet le type n'anç.lis s'ef-
face pour céder le pas au type flamand; c'est
aussi vers cet endroit que l'usage des bas et des
souliers commence à être inconnu, et où l'on
prend tant de soin de laver les maisons, que
l'on ne se lave jamais la figure.
3
Que vous dirai-je de Cambrai, sinon que c'est
une ville fortifiée dont François Salignac de
Lamothe de Fénélon était autrefois archevêque.
ce qui lui valut le titre de cygne de Cambrai,
par opposition à l'aigle de Meaux en fait de cy-
gne, lorsque j'y suis passé, je n'y ai vu qu'un
magnifique troupeau d'oies les unes blanches,
les autres tachetées de gris.
Une ville fortinée, et à la Vauban encore,
c'est-à-dire tout ce que l'on peut imaginer de
?
plus laid et de plus triste au monde. -Figurez-
vous trois murailles de briques faisant des zig-
zags à n'en plus finir, séparées par des fossés
remplis de roseaux, de joncs, de nénuphars,
de pommes de terre, et généralement de toute
espèce de choses, excepté de l'eau, bien en-
tendu trois murailles qui n'ont d'autre orne-
ment que des embrasures de canons, avec des
volets peints en vert, et qui sont toutes les trois
exactement pareilles. La couleur rosé tendre
de la brique, et le vert pacifique de ces volets
qu'on ouvre tous les matins pour faire pren-
dre l'air aux canons, sont de l'effet le plus sin-
gulier et le plus pastoral du monde.
Je me flatte d'être très-ignorant en architec-
ture militaire et en stratégie et j'avoue que
ces fortifications si vantées me paraissent plutôt
faites pour y mettre de la vigne, ou des pêchers
en espalier, que pour défendre une ville.
Il me faut des donjons, des tours rondes
et carrées, des remparts superposés, des mà-
checoulis, des barbacanes, des ponts-levis, des
herses et tout l'appareil des anciennes forte-
–35–
resses; les lunettes, les cuvettes, les casemates,
les bastions, les contrescarpes et les demi-lunes
me sont peu agréables je suis comme Masca-
rille, j'aime mieux les lunes entières.
À quoi sert d'ailleurs une ville fortifiée,
sinon à être prise? S'il n'y avait pas de villes
fortifiées, il n'y aurait pas de sièges, et je ne
vois pas ce qui empêche de passer à côté de ces
forteresses si virginalement retranchées sous
leurs jupons de murailles et leurs vertugadins
de pierre.
Les villes fortifiées me semblent, à vrai dire,
malgré leur air prude, de iranches coquettes
très-capables de laisser chiffonner au dieu Mars
leurs collerettes de créneaux, et beaucoup plus
promptes à dénouer leur ceinture de tours,
pour entrer dans le lit du vainqueur, qu'on ne
pourrait le croire d'après leur réputation sauvage
et farouche. On y a ménagé aux ennemis toutes
les facilités possibles pour y entrer avec agré-
ment, par une infinité de petits chemins tout
parsemés de ?'os~, et entretenus très-soigneuse-
ment les talus et les glacis forment des pentes
-36-
douces qui invitent à grimper ceux qui en au-
raient le moins envie.
Dans Cambrai, où l'on déjeuna, je ne vis
rien de remarquable qu'une gigantesque affiche
de la Presse et une autre de dimension plus
modeste, qui faisait savoir aux dignes habi-
tants du lieu qu'on donnait ce soir-là au théâ-
tre de la ville la superbe pièce d'j~OM<m<
~cos~, généralement admirée à Paris, et jouée
par les premiers talents puis, une assez belle
tour à droite du chemin, que je n'eus pas le
temps d'examiner.
Une chose qui me frappa, c'est que toutes les
rues étaient sablées d'une poussière bleue; trois
ou quatre voitures de charbon de terre que je
vis passer, et qui tamisaient, en marchant, une
poudre impalpable, m'expliquèrent le pour-
quoi. J'avais déjà pris mon crayon pour écrire
sur mon carnet Dans ces régions éloignées
et non décrites~ par un phénomène assez
étrange, la terre est bleue; beaucoup d'ob-
servations de voyageurs ne sont pas mieux
fondées.
–37–
Voici donc, pour en finir avec Cambrai, l'as-
pect de l'endroit que nous livrons bénévole-
ment aux amateurs de couleur locale. Terre
bleue, ciel eau du Nil plombée, maisons feuil-
les de roses sèches, toits violet d'évoqué, habi-
tants potiron clair, habitantes jaune paille.
Cambrai est une excellente ville pour encadrer
un roman intime si nous nous livrions à ce
genre de divertissement, nous en aurions levé
le plan, et nous y aurions mis une ou deux pai-
res de héros et d'héroïnes plus ou moins adul-
tères et phthisiques, ce qui eût été du meilleur
effet.
Cambrai passé, la campagne prit un caractère
tout duTérent de ce que j'avais vu jusqu'alors;
l'approche du nord se faisait déjà sentir, et il
vous arrivait dans la figure quelques bouffées
de son baleine glaciale. J'avais quitté Paris la
veille en chemise et par une chaleur de vingt-six
degrés; je trouvai en vingt heures de distance
que ma vertu n'était pas un habit suffisant, et
je m'emmaillotai soigneusement dans mon
manteau.
–38–
Je n'ai jamais rien vu de plus gracieux et de
plus frais que le tableau qui se déroula devant
mes yeux au sortir de cette vieille vilaine ville,
tout enfumée et toute noire de charbon.
Le ciel était d'un bleu très-pâle qui tournait
au lilas clair en s'approchant de la zone de re-
flets roses que le soleil levant suspendait au
bord de l'horizon. Le terrain ondulait molle-
ment, de façon à rompre la monotonie des li-
gnes presque toujours plates dans ce p ]Lys, et
de petits lisérés d'azur terminaient harmonieu-
sement la vue de chaque côté du chemin; d'im-
menses plantations d'œillettes tout emperlées
de rosée frissonnaient doucement sous l'haleine
du matin, comme les épaules d'une jeune fille
au sortir du bal; la fleur de l'œillette est pres-
que pareille à celle de l'iris, d'un bleu délicat,
où le blanc domine ces grandes nappes azu-
rées avaient l'air de morceaux de ciel qu'une
lavandière divine aurait étendus par terre pour
les faire sécher. Le ciel lui-même ressemblait à
un carré d'c&illettes renversé, si la comparaison
vous plait mieux, tournée de cette manière
39
pour la transparence, la nnesse et la légèreté du
ton, on eùt dit une des plus limpides aqua-
relles de Tumer; il n'y avait cependant que
deux teintes dominantes, du bleu pâle et du
lilas pâle: çà et là quelques bandes de ce vert
prasin que les peintres appellent vert Véronèse,
deux ou trois traînées d'ocre et de lueurs blon-
des accrochant quelques bouquets d'arbres loin-
tains, voilà tout; rien au monde n'était plus
charmant, ce sont de ces effets qu'il faut re-
noncer à peindre et à décrire, et qui se sentent
plutôt qu'ils ne se voient.
A mesure que la voiture avançait, la vue s'é-
largissait, de nouvelles perspectives s'ouvraient
de tous côtés. De petites maisons de bri-
ques, enfouies dans des feuillages, et rouges
comme des pommes d'api montées sur de la
mousse, s'avançaient curieusement entre deux
branches pour nous regarder passer. On voyait
miroiter des eaux sous les rayons obliques, et
s'écailler brusquement comme une paillette
d'argent le toit d'ardoises de quelque clocher
de grandes trouées laissaient pénétrer I'oeil
–M–
dans les prairies du vert le plus amoureusement
printanier que l'on puisse' rêver, et décou-
vraient mille petits sites calmes et reposés, d'une
intimité toute flamande et du charme le plus
attendrissant.
Il y avait surtout de petits sentiers, de vrais
sentiers d'école buissonnière, qui venaient
aboutir au grand chemin en filant le long de
quelque muraille de clôture ou de quelque
haie d'aubépine, avec des airs incultes et sau-
vages les plus engageants du monde, et qui me
ravissaient fort. J'aurais voulu pouvoir descen-
dre de voiture, et m'enfoncer à tout hasard
dans un de ces sentiers qui, assurément, devait
mener dans les endroits les plus agréables et
les plus pittoresquement champêtres. On ne
peut s'imaginer combien d'idylles dans le genre
de Gessner ces petits chemins m'ont fait com-
poser dans quels océans de crème ma rêverie
s'est plongée à propos d'eux et combien d'épi-
nards au sucre ils ont fait hacher à mon imagi-
nation
Nous traversions fréquemment des hameaux,
–M–
des villages, des bourgs, entièrement bâtis en
briques, d'une propreté charmante, et si mi-
gnonnement construits en comparaison des
hideuses chaumières des environs de Paris, que
je ne revenais pas de ma surprise.
Toutes ces maisons zébrées de blanc et de
rouge, chamarrées des dessins formés par les
différentes manières de poser la brique, avec
leurs contrevents peints et vernis, leurs corni-
ches en saillie, leurs toits d'ardoise violette, et
leurs puits en guérite festonnés de houblon ou
de vigne vierge, font l'effet de ces villes de bois
colorié qu'on envoie de Nuremberg -dans des
boites de sapin pour les étrennes des enfants.
Les proportions sont plus grandes nécessaire-
ment, mais c'est la même chose. On pourrait
donner un de ces villages au jeune Gargantua
pour lui servir de jouet.
On croirait que de telles maisons doivent
renfermer des habitants grassouillets, propres
et bien vêtus, mais on aurait tort de juger de
l'escargot par la coquille. On place volontiers
contre ces fenêtres à vitrage de plomb encadrées
–M–
de plantes grimpantes, quelque vapoureux pro-
fil de blonde jeune fille, se retournant au bruit
des chevaux, ou travaillant à son petit rouet:
OEuvre de patience et de mélancolie
On se figure quelque jeune mère, debout,
sur le pas de sa porte, avec son nourrisson au
bras, et se détachant pure et lumineuse sur le
front sombre et bitumineux de la salle basse,
avec un grand chien qui la regarde tendre-
ment et jappe à peut bruit, comme pour expri-
mer qu'il..prend part à cette joie et à ce repos
d omestique.
Au lieu de cela, de vilaines créatures hâlées
comme si elles eussent fait la campagne d'A-
frique, et si laides, que les plus jeunes parais-
saient avoir soixante ans. Ces infantes, pour la
plupart, pétrissaient la crotte à cru avec de
grands pieds plats auxquels il ne manquait que
d'être palmés, et laissaient flotter fort négli-
gemment le pli supérieur de leur robe. Si c'é-
tait une coquetterie, elle était mal entendue,
~3
et cette exhibition n'avait rien d engageant;
mais je crois qu'elles n'y entendaient pas ma-
lice.
Ajoutez à cela quelques petits enfants mor-
veux, en chemise beaucoup plus courte par
devant que par derrière, sans bas, sans sou-
liers, dont les jambes nues et rouges de froid,
ressemblaient à des carottes bifurquées, se bat-
tant à coup de mottes de terre sur le bord des
fossés, ou jouant sur le pas des portes, et vous
aurez un tableau très-exact de la population de
ces délicieuses maisonnettes.
Victor Hugo appelle quelque part les habi-
tants d'une admirable petite ville de Bretagne,
les ~~a~cs Je ces Ma~~M~ ~o~. Cela est vrai
de toutes les villes qui ne sont pas des villes ca-
pitales le mot a paru exorbitant aux Bretons
et même à quelques Parisiens mais il ne semble
que suffisant quand on est sur les lieux.
L'homme est de trop presque partout, et les
figures ne valent presque jamais le paysage.
Toutes les fois que la voiture passait par un
village, il s'élevait subitement, du fond des
–M.–
fossés, de derrière les haies, du fumier des
basses-cours, une meute de petits garçons albi-
nos, avec de longues mèches de cheveux d'un
blond de filasse éparpillés sur les yeux, qui la
suivaient jusqu'à la limite extrême en faisant
la roue, et en piaulant sur un ton plaintif le
seul monosyllabe cents, cents, dont je ne com-
pris que plus tard la signification terrible. Ces
petits garçons, dont plusieurs sont des petites
filles qui font la roue aussi prestement que les
autres, remplissent l'emploi des chiens, qui
est d'aboyer autour des voitures et de mordre
les jarrets des chevaux. Une place de chien
est, dans ce pays-là, une véritable sinécure;
seulement les chiens sont mieux vêtus, moins
sales, et ne demandent pas de c~ triple
avantage.
A propos de chiens, je dois consigner ici
cette remarque importante, qu'ils deviennent
de plus en plus rares, à mesure que l'on pro-
gresse vers les régions polaires et la zone arc-
tique les chats sont aussi en fort petit nombre,
je n'en ai vu que cinq dans tout mon voyage;
ils étaient d'un pelage gris fauve, rayé de quel-
ques bandes noires. Ces pauvres animaux avaient
l'air de ne pas souper tous les jours et de man-
ger peu, mais rarement, contrairement au pré-
cepte de l'école de Salerne. Pour en unir avec
la zoologie, je n'ai vu que deux papillons blancs,
qui traversèrent le champ de ma lunette entre
midi et une heure; en revanche, j'ai vu beau-
coup de Wallons en blouse et en casquette les
moulins à vent ( observation de mœurs qui n'est
pas à négliger ) varient singulièrement dans leur
forme. Ce n'est plus le classique moulin, carré,
tournant sur un pivot, c'est une tour élégante,
dont le toit seul et les ailes sont mobiles; quel-
ques-uns portent au col une collerette de char-
pente, d'un effet très-pittoresque. Si ma descrip-
tion succincte ne vous suffit pas, je vous renvoie
à un charmant petit tableau de Camille Roque-
plan, qui était au dernier salon, où vous verrez
une collection de moulins, les plus bouffons et
les plus flamands du monde. J'ajouterai ici,
car vous n'en trouveriez pas de modèle dans le
tableau que je vous indique, que j'en ai même
46
remarqué un muni d'un seul aileron, qui s'a-
gitait de l'air le plus démanché et le plus risible
qu'on puisse voir. Je le recommande à Godefroy
Jadin, le Raphaël des moulins à vent.
Je ne parlerai pas de Bouchain, qui est une
ville si forte, que je suis passé à côté sans l'aper-
cevoir. Si vous me permettez, nous sauterons
quelques postes, et nous serons à Valenciennes.
C'est à peu près vers cette ville que commença
une mauvaise plaisanterie qui se prolongea
tout le temps de notre voyage de quart d'heure
en quart d'heure, nous traversions des cours
d'eau, et des façons de rivière de province, et
comme des voyageurs ignorants et conscien-
cieux, nous demandions à quelque Wallon plus
ou moins stupide
Monsieur, le nom de la rivière?
C'est l'Escaut, monsieur.
Ah 1 fort bien.
Plus loin nouvelle rivière, nouvelle ques-
tion
Et ceci, monsieur le Wallon, auriez-vous
l'obligeance de me dire ce que c'est?
–47–
Certainement monsieur c'est l'Escaut
canalisé.
Monsieur, j'en suis bien aise j'aime les
canaux c'est un bienfait de la civilisation. Mais
il ne faut pas en abuser cependant.
Le Wallon restait dans l'attitude calme et
simple qui convient à une conscience pure; il
n'avait pas l'air de comprendre l'intention ma-
jestueuse du dernier membre de phrase.
Et là-bas, où je vois des bateaux à voile
rouges et à gouvernail vert pomme ?
L'Escaut, monsieur, l'Escaut lui-même.
Nous nous étions si bien habitués à cette ré-
ponse, que lorsque nous arrivâmes au bord de
la mer, à Ostende, mon camarade Fritz ne vou-
lut jamais convenir que ce fut l'Océan, et il
soutint wordtCM~ unguibus et rostro que c'était
encore l'Escaut canalisé. On eut toutes les
peines du monde à le faire sortir de 1~; et
quoiqu'il ait bu l'onde amère comme Télémaque,
fils d'Ulysse, il n'est pas encore bien sûr de son
fait.
J'entrai dans Valenciennes avec une idée de

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