01CB10623 - 99ZR46566 Tome 2

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Après l’Amérique du Sud, l’Océanie et un premier contact avec l’Asie, ce deuxième tome du récit autobiographique d’un voyage de noces autour du monde nous permet de retrouver nos globe-trotteurs pour la dernière partie de leur voyage. De l’humide Vietnam aux contreforts de l’Himalaya, de l’architecture khmère aux villes royales thaïlandaises, les contacts se nouent avec de surprenants cambodgiens, de belles népalaises, d’incompréhensibles indiens. La fin de ce périple révèle plus encore les diversités culturelles, sociales, religieuses et naturelles du Monde. Toutes ces différences qui en font sa richesse. Toutes ces rencontres qui mènent à l’enrichissement. Un voyage dont on revient différent.
Publié le : jeudi 6 juillet 2006
Lecture(s) : 233
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EAN13 : 9782748173369
Nombre de pages : 461
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01CB10623 - 99ZR46566







Des mêmes auteurs :

01CB10623 - 99ZR46566. Tome 1, Éditions Le
Manuscrit, 2006

Laetitia et Sylvain Brogniez
01CB10623 - 99ZR46566
En route pour le monde. Tome 2





RÉCIT DE VOYAGE





















© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7337-6 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748173376 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7336-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748173369 (livre imprimé)











LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ








VIETNAM
GOOD RAINING VIETNAM

Jeudi 26 décembre 2002 – Hanoi

Nous descendons la passerelle sous une sale pluie
fine et dans un froid de canard (laqué !). Il ne fait même
pas 10°C. Nos claquettes et t-shirts sont largement
insuffisants. On vient de perdre plus de 20°C et ça fait
bizarre. L’aéroport est très triste. Partout des militaires,
douaniers ou officiels en tenue austère vert foncé,
frappée de l’étoile rouge. Pas un sourire, regards froids
et perçants. Merde ! C’est pas parti pour rigoler. En
attendant les bagages, nous nous gelons. Les Viets font
tourner la clim’ froide à fond. La circulation d’air
s’ajoute à l’humidité terrible. On va attraper la mort…
Les bagages arrivent, ouf les polaires ne sont pas
rangées trop loin. On prend quelques minutes pour que
ça aille mieux. Dès le portique passé, nous nous sentons
déjà dans une autre Asie. Ce ne sont pas les mêmes
types de faciès, l’habillement est beaucoup plus vieux
(costumes en coton pour les messieurs), dehors les
voitures sont archaïques.
Et que dire de la monnaie, le dong. À la banque de
change nous convertissons de quoi prendre le taxi et
passer un ou deux jours. Contre 10 euros on nous
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donne… 1 500 000 dongs ! Quelle richesse !
Uniquement des billets (il n’y a pas de pièces au
Vietnam), de 200 à 100 000 dongs. C’est pratique pour
le portefeuille. Je vous dis pas la liasse ! Les billets sont
plus que fripés, délavés. Ho Chi Minh a son portrait sur
chacun d’entre eux. De l’autre côté, ce sont des scènes
de la vie quotidienne des Vietnamiens au travail : aux
champs, à l’usine, à dos d’éléphant… Seul le gros billet
vert de 50 000 dongs est attrayant. Il va falloir se faire à
cette abondance de zéro, 10 000 dongs équivalant à
0,73 euro. On va rigoler pour les conversions. Ça
commence avec le prix du ticket dans le minibus de
Vietnam Airlines pour rejoindre Hanoi. La demoiselle
m’annonce un chiffre avec quatre zéros derrière !
Conversion faite ça ne représente que 3 euros. En
même temps, cette abondance de zéro va laisser plus de
manœuvre pour négocier les prix. Dans la navette, un
Etats-Unien, apparemment très habitué au Vietnam,
négocie le change de dongs en riant avec la fille de
Vietnam Airlines. Un autre sexagénaire US, devant
nous, engage la conversation sur le cinéma, la France et
les USA.
L’aéroport se situe à 35 kilomètres au nord de Hanoi.
35 kilomètres de la route la plus moderne du Vietnam
(et ben ça promet le reste du pays) ! 35 kilomètres à
rentrer de plein fouet dans le Vietnam rural,
moyenâgeux. L’eau est partout, sur la route, dans les
rizières, dans le ciel. De cabanes de métal, de bois ou de
terre, sortent des paysans travaillant les rizières avec
leurs bœufs. Vêtements usés, rapiécés. Le vélo comme
unique moyen de locomotion. Des files ininterrompues
de cycles viennent de Hanoi. Les employés retournent
chez eux, par des kilomètres de coups de pédale
10LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

journaliers. Nous pénétrons peu à peu la capitale. Dans
la pluie et le froid, tout nous paraît triste et sale. Les
maisons éternellement en construction ajoutent au
fantomatisme. Mais ce qui choque vite c’est
l’omniprésence des vélos, motos et pouss-pouss. Peu de
voitures, mais des cycles et tricycles partout. Des flots
incessants dégorgent des artères, des avenues, des rues,
des ruelles. Les ronds-points sont des vortex sans fin,
les carrefours des entrecroisements d’électrons libres.
Comment circuler ? Comment se frayer un passage,
tourner ? C’est fou, cent fois plus dingue que BKK.
Tout se joue au klaxon, pour virer, laisser la priorité,
forcer le passage. Je ferme les yeux pour m’extirper
mentalement de cette fourmilière.
Peu à peu nous lâchons des passagers. Le sexagénaire
part dans un hôtel chic. Nous atteignons l’hyper-centre.
On se laisse débarquer dans le quartier mythique de la
vieille ville. 17h30, il fait nuit, il pleut, on a froid. Sur le
trottoir nous ne savons où aller, un peu perdus et
hagards. Dans cette petite rue Cau Go, en face de nous,
quelques hôtels. Grâce au guide Lonely Planet nous nous
repérons. Le Thang Long, qui a l’air correct, est juste en
face. Mais là, c’est un grand moment de solitude. La rue
Cau Go est large d’à peine 6 mètres. Mais sur ces 6
mètres, huit motos, vélos ou pouss-pouss se croisent
simultanément. Sans compter quelques piétons. Le flot
ininterrompu se déroule devant nous. Comment
traverser ? On ne pourra jamais, qui plus est avec nos
deux gros sacs. Laeti y va la première, pas à pas, elle
s’intègre. Le truc c’est qu’il ne faut pas s’arrêter.
Avancer à un rythme régulier, sans à coup. Alors,
comme par enchantement, tous nous évitent en nous
frôlant. C’est très impressionnant et nous sommes
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réellement heureux d’arriver en face. Mais sur les
trottoirs inondés c’est pas mieux. Les vendeurs de fleurs
côtoient ceux de bouffe. Il faut slalomer entre les motos
garées partout. Enfin le hall de l’hôtel nous abrite de
tout.
Il reste des chambres, au deuxième niveau. 10 dollars,
avec salle de bain, WC, télé, brosse à dent, serviette et
frigo. La pièce c’est pas du luxe, mais on s’aperçoit que
ça fait plus d’un mois que nous n’avons pas eu la salle
de bain et les WC dans la chambre. Ça c’est du luxe, ne
plus être obligé de sortir à tout bout de champ pour
aller aux commodités communes. Elément original des
salles de bains vietnamiennes : il y a systématiquement
une paire de tongues pour chacun afin d’y accéder.
Bravo pour l’hygiène. Nous nous habillons vite
chaudement pour nous réchauffer, en s’enfouissant
quelques minutes sous la couverture rouge à fleurs
mauve et orange. La chambre est presque calme. Nous
entendons une musique traditionnelle jouée par des
cymbales, des percussions et un triangle, de l’autre côté
du mur. Musique très spéciale, très asiatique, mais
agréable avec des petits ting (triangle) de temps en
temps. Renseignement pris, il s’agit d’une cérémonie
mortuaire. Dans l’immeuble voisin, on veille le récent
défunt. Pendant trois jours et trois nuits, la musique va
accompagner la montée de son âme vers le ciel. Pourvu
que nous en soyons au troisième ! La clim’ ne marche
pas. En tentant de se réchauffer, nous organisons la
visite du Vietnam.
Il fait faim. Proche de Cau Go se trouve le lac Hoan
Kiem. Nous n’allons pas loin pour trouver le Thuy Ta
Café. Quatre serveuses, très agréables et serviables,
s’occupent de nous. Elles veulent nous débarrasser de
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nos vestes, mais non merci, il fait trop froid. Elles
apprennent le métier et nous servent un bon canard à
l’ananas, du thon à la provençale et du thé pour 7 euros
à deux. Comme chaque premier repas dans un nouveau
pays, on paye toujours un peu cher, avant
d’appréhender le réel rapport qualité-prix de la
nourriture. Dehors l’H2O coule toujours. Pour la
première fois on se sert de nos ponchos. À quelques
mètres, une boulangerie vend des croissants. Bon à
savoir pour demain. Petit Internet pour dire que tout va
bien. Dodo à 22 h, bercés par la musique mortuaire.
Charmant non ?


Vendredi 27 décembre 2002 – Hanoi

Et bien non ! C’était pas le troisième jour. La
musique a duré toute la nuit. À 7 h ça continue, Tong !
Tong ! Tong !…avec des kling ! de temps en temps.
Mais nous ne pouvons pas leur en vouloir, le culte des
ancêtres est sacré au Vietnam. C’est l’expression rituelle
de la piété filiale. Il existait bien avant le confucianisme
ou le bouddhisme. Certains le considèrent comme une
religion en soi. Le culte des ancêtres est fondé sur la
croyance que l’âme du défunt survit après la mort et
protège ses descendants. Etant donné l’influence que les
esprits des ancêtres exercent sur la vie de chacun, il n’est
pas seulement honteux de les contrarier ou de ne pas
leur accorder le repos, mais carrément dangereux. Une
âme sans descendant est vouée à une errance éternelle,
puisqu’elle ne recevra jamais aucun hommage. Ainsi les
Vietnamiens ont coutume de vénérer et d’honorer
régulièrement les esprits de leurs ancêtres.
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Le hall tout étriqué de l’hôtel nous accueille pour le
petit déj’ « Vache Kiri » en guise de fromage et pain
aussi bon qu’en France. Un délice. À quelques mètres
de l’hôtel, la Vietcombank veut bien changer nos euros
travellers. Et c’est cool d’avoir des euros car le dollar
chute jour après jour. Il y a seulement des femmes
banquières, sympas de surcroît. Nous avons du mal à
planquer notre liasse de dongs sous nos vêtements. On
remonte dans la chambre pour les y disséminer un peu
partout. Nous redescendons et le groom nous arrête.
« “Vous venez d’aller à la banque ? ”, “ oui ”, “ elle
vient de m’appeler, elle s’est trompée dans le taux de
change ” ». Comme il faut laisser ses coordonnées pour
toute opération de change au Vietnam, elle a vite pu
nous retrouver. OK, on y retourne. La banquière est
tout sourire de nous voir revenir. Et c’est pour une
bonne nouvelle : elle nous doit encore de l’argent.
Cool ! Nous sommes tellement surpris de cette
franchise que nous la remercions vivement. Sa chef a
l’air un peu plus colère contre son employée. Mais nous
essayons de l’amadouer par des sourires, histoire que la
jeune banquière n’ait pas trop de soucis.

Avec tout ça il est 11 h. 10°C, très nuageux, mais pas
de pluie. Temps idéal pour partir crapahuter dans la
« vieille ville » de Hanoi. Nous jouxtons sa curiosité
centrale : le lac Hoan Kien (le lac à l’épée restituée).
Selon la légende, le Ciel aurait donné à l’empereur Ly
Thai To une épée magique pour chasser les Chinois du
Vietnam. Alors qu’il se promenait sur le lac, une fois la
paix revenue, une tortue d’or géante émergea de l’eau,
s’empara de l’épée et disparut dans les profondeurs.
D’où le nom du lac, puisque la tortue rendit l’épée à ses
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epropriétaires divins. Un petit temple du XVIII siècle, le
temple de la montagne de jade, s’élève sur la minuscule
île paisible et ombragée du nord du lac. On y accède par
un très joli pont de bois laqué rouge, le pont « du soleil
levant ». L’intérieur du temple est remarquable,
également tout de bois laqué rouge. Partout des
inscriptions noires ou jaunes, des Bouddha au faciès
mongol, des fleurs. Les stupides touristes ne peuvent
s’empêcher de toucher à tout, que ce soit sacré ou non,
même lorsqu’un panneau « interdit de toucher » est bien
en évidence. La tentation semble trop grande. Quel bel
exemple montrons-nous aux Vietnamiens ! La terrasse
extérieure est couverte de bonsaïs pas si petits que ça.
Ils doivent avoir quelques décennies.
Nous retrouvons la terre ferme. Plus que millénaire,
la vieille ville est appelée 36 Pho Phuong : les 36 rues.
Partir à la découverte de ce dédale de rues est une
expérience mémorable. Certaines voies s’élargissent,
alors que d’autres diminuent en un labyrinthe de ruelles
minuscules. Les célèbres « maisons tunnels » de la vieille
ville ont une façade étroite derrière laquelle se
dissimulent de très longues pièces. Leurs propriétaires
réduisaient ainsi les taxes foncières, calculées sur la
largeur de la façade. La loi féodale exigeait également
que les maisons se limitent à deux étages et, par respect
pour le souverain, ne dépassent pas, en hauteur, le
Palais Royal. On trouve aujourd’hui des bâtisses plus
hautes (de six à huit étages) mais aucun immeuble à
eproprement parler ne dépare l’ensemble. Au XIII
siècle, les 36 corporations de la ville s’établirent chacune
dans une rue différente (d’où le nom de 36 rues).
Aujourd’hui, cependant, le nom de la rue ne correspond
plus toujours à ce qui y est vendu. Nous découvrons
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donc, pendant de nombreuses heures, les rues de la
soie, du bricolage, des lampions, des serviettes, des
friandises, du cuir, des cercueils, des objets de culte…
C’est fou et c’est génial. À chaque rue, mesurant de 100
à 200 mètres, son thème. Idéal pour faire jouer la
concurrence et être sûr de trouver ce qu’on veut. « À
Hanoi tu trouves de tout si t’es malin ».
Dans tout ce dédale de rues, toujours la même
effervescence à deux roues. On voit passer des vélos
transportant des amoncellements de marchandises :
cinquante poules ou soixante-dix paires de tongues ou
vingt magnétoscopes ou trois mille œufs. Les Viets sont
les rois du transport. Mais, malgré le froid et la pauvreté
évidente, les Vietnamiens sont heureux, éternellement
souriants. Ce sourire s’affiche même sur l’artisanat local.
Des visages hilares, vieux comme jeunes, sont peints
aux dos de plats tressés en bambou. Laeti adore. Et on
craque forcément dans ces magasins. Les occasions de
faire fondre la réserve de dongs sont infinies. Nous
n’avons plus la place dans les sacs, mais nous négocions
les prix d’assiettes carrées en bambou laqué, de
baguettes stylées et de sets de table en paille tressée. Il y
a aussi de superbes meubles, des lampions… Stop, c’est
trop dur !
Halte petit creux au boui-boui Tuyet Nhung sur
Lang Ong. On y mange le banh cuon, crêpe de riz farcie
de viande grillée (on sait pas trop ce que c’est) et
accompagnée d’une sauce aux bélastomes. C’est un peu
comme une bouchée à la vapeur garnie d’oignons frits.
Pour 9 000 dongs (0.5 euro) on nous le sert avec du cha,
rouleau de porc. Moi j’aime bien, pour Laeti ça ne passe
pas. Donc je me sacrifie. Je finis ces délices asiatiques.
Laeti, elle, prendrait bien des nems, appelés ici rouleaux
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de printemps. En face du temple Pach Ma, et sa
somptueuse pagode ornée d’un palanquin funéraire
rouge, un nouveau boui-boui nous tend ses chaises en
plastique bleu. C’est marrant comme, ici aussi, les
Asiatiques aiment manger sur des tout petits tabourets
et des minuscules tables. Bon là il y a du monde, ça doit
être fameux. À deux mètres de nous passent les cyclos.
La dame ne comprend pas notre commande et nous
sert le plat unique du jour de l'échoppe. 5 000 dongs
(0.3 euro) pour une énorme assiette de riz, une grosse
salade avec de la menthe et une soupe de viande. Laeti
prend des baguettes dans la panière (ici pas de
fourchette) et trouve enfin son petit bonheur. L’hygiène
sera t-elle au rendez-vous ? Nous nous laisserons encore
tenter, plus loin, par des marrons chauds.
Au détour d’une rue, une vingtaine de petits
Vietnamiens sont rassemblés, assis, dans une salle. Ce
doit être la maternelle, les murs sont couverts de textes
en vietnamien. Avec leurs couettes ou leurs bonnets, ils
ont des bouilles adorables, resplendissant de joie,
d’espièglerie, et d’insouciance. À quelques pas, une
échoppe de tissu de quelques mètres carrés donne
pignon sur rue. Nous y jetons un œil. Les tissus en soie
accrochés au plafond sont somptueux. La couturière et
ses deux apprenties sont toutes timides, réservées.
Apparemment peu d’occidentaux viennent dans ce type
de boutiques pour se faire confectionner des vêtements.
Impression renforcée par le manque de maîtrise de
l’anglais de la patronne et sa carte de visite uniquement
écrite en vietnamien. Nous sympathisons vite et elles
sont toutes trois surprises de voir que les hommes
occidentaux s’intéressent à la confection. Nous sommes
en extase devant les soies brodées à la main et les
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tenues, déjà faites pour des clientes vietnamiennes,
qu’on nous présente. Sur les catalogues, le choix est
encore plus difficile. Laeti choisi une coupe, un hao dai
alliant traditionnel et modernisme. Le pantalon sera de
soie blanche et la tunique ocre-violet sera brodée à la
main avec des artifices choisis (perles et autres). La
dame prend toutes les mesures. Les apprenties, en train
de confectionner dans leur coin, jettent des regards
curieux et amusés. Elles sont toutes les trois très
attentionnées et vraiment sincères dans leur attitude.
Même lors de la négociation des prix je sens leur
franchise, que faire baisser plus serait inconvenant. Et
puis on craque pour une soie blanche, peinte à la main
de fleurs rouges. Il faudra tailler une jupe là-dedans.
Dans deux jours et 31 euros, nous viendrons chercher
tout ça. Après une heure dans la boutique et des
derniers cam un (merci prononcé comoun) souriants,
nous reprenons notre magique et belle découverte
d’Hanoi.

Nous finissons cette longue balade à la cathédrale St-
Joseph, bel édifice néogothique. Désormais habitués
aux temples et aux pagodes, nous sommes un peu
surpris. L’envie nous prend d’aller nous reposer au
chaud, dans un ciné. Mais ils sont éloignés. C’est alors
l’occasion rêvée de prendre notre premier cyclo-pouss.
La moto irait plus vite, mais nous préférons privilégier
un mode de transport écologique et pas trop rapide.
L’effort de l’homme doit être récompensé. Négociation
sur le prix de la course, tout en « gardant la face ». La
tactique est d’imposer d’entrée de jeu le tarif que nous
savons juste. Si le pouss résiste, il suffit de faire un pas
en direction d’un autre pour qu’il change d’avis. Ainsi ni
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nous, ni lui ne sommes lésés. Le cyclo-pouss c’est
chouette. On est serrés à mort, mais la hauteur et la
vitesse d’observation sont intéressantes. On fait enfin
partie de ce flot hanoien. Les cyclos nous frôlent, les
voitures nous klaxonnent, le chauffeur slalome. Nous
peinons pour lui quand il est obligé de monter, debout
sur ses pédales en bois, pour gravir les côtes. Il pousse
même parfois le cyclo. Les conducteurs de cyclo-pouss
sont tous des hommes, dont l’âge varie entre 15 et 60
ans environ. Parmi les jeunes, beaucoup ont quitté le
monde rural pour venir chercher fortune à Hanoi ou à
Saigon. Sans endroit où dormir, il leur arrive de passer
la nuit dans leur cyclo. La plupart d’entre eux loue leurs
véhicules pour un dollar la journée. Il leur faut donc
faire au moins cinq courses par jour avant de gagner de
l’argent.
Nous virevoltons donc au sud de la vieille ville, au
milieu des commerces et des pagodes, sur des rues
fréquemment bordées d’arbres. Malgré le vacarme des
motos, Hanoi a quand même un sacré charme. L’unique
film joué au ciné ne nous inspire pas. Une daube états-
unienne. Retour en ville, sur le cyclo-pouss, le visage
face au froid mordant. Avec nous le chauffeur a gagné
sa journée. Il fait nuit mais les rues sont toujours aussi
agitées. Nous avons l’idée de traverser le nord du
Vietnam, de Hanoi à Hué, en voiture avec chauffeur. Le
Vietnam est très long avec ses 1 600 kilomètres du nord
au sud. Nous avons depuis longtemps décidé de nous
concentrer seulement sur cette partie nord. Dans une
agence de voyage spécialisée, nous travaillons cette
envie avec une jeune fille dynamique et super
compétente. Malgré tous ses efforts de contact avec les
chauffeurs et interprètes français disponibles (c’est plus
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cool pour Laeti), le prix reste trop élevé. Cela aurait pu
être sympa de voyager à notre rythme. Tant pis, on se
débrouillera avec les transports en commun. La
demoiselle, frigorifiée, nous dit qu’il n’a jamais fait aussi
froid à Hanoi. En effet nous apprenons que les
températures ne sont pas descendues si bas depuis 1955.
D’ailleurs il neige dans le nord du pays, dans les tribus
proches de la Chine où nous voulions aller. Il va falloir
sûrement revoir notre organisation.
On se réfugie dans un petit resto sur P Hang Be : le
Hanoi Hot Plates. Un régal pour 25 000 dongs (1,5 euro).
Un soda accompagne du pain à l’ail terrible et un poulet
sauce citron à la façon viet plus que délicieux. Je crois
que nous avons trouvé notre future cantine. Devant le
resto, des petits vieux jouent aux échecs chinois. Malgré
tous nos efforts de concentration, cela nous reste
incompréhensible et trop rapide. Bien sûr ils jouent de
l’argent. On rentre en achetant des croissants et des
pains aux raisins pour demain matin. On en trouve pas
mal en ville, mais moins que les innombrables petits
pains briochés, vendus au bord des routes et que les
femmes transportent dans leurs paniers de bambou. Un
devant, un derrière, reliés par un bâton de bois porté sur
l’épaule. Je suis admiratif devant ces chargements divers
faisant plier le bois et les genoux de leur endurants
porteurs.
Douche chaude, on ne s’en lasse pas. Dodo à minuit,
heureux de cette immersion dans un pays qui nous plaît,
aux antipodes de la Thaïlande. Enchantés par ces
Vietnamiens souriants, polis, gentils, semblant honnêtes
et jamais harceleurs. Le voisin n’a pas fini de monter au
ciel, faut sortir les boules-Quiès.

20LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

Samedi 28 décembre 2002 – Hanoi – Pagode des parfums

Et heureusement qu’il n’est pas encore arrivé ce
matin ! Le réveil n’a pas sonné et ce sont les cymbales
qui nous font percuter. Il est 7h30 ! Le minibus doit
passer nous prendre d’ici dix minutes. Branle-bas de
combat ! En cinq minutes on a tout fait et on se rue
dans l’escalier. Juste le temps d’enfourner deux bricoles,
notre chauffeur est là. Nous sommes les derniers à
charger. Il y a déjà deux Français, tout aussi calmes que
nous, et le reste d’Etats-Uniens et de Canadiens.
Forcément, ils sont matinaux et, parlent comme
toujours en s’écriant, rendent notre réveil encore plus
difficile. On se plaint, c’est vrai. Et on aurait pu tout
aussi bien organiser notre journée par nous-même et les
transports locaux. Mais cela aurait été moins rapide,
moins confortable et plus cher. On a pris l’option petit
groupe (moins de dix), craignant l’option « gros bus » de
cinquante personnes. Avec l’agence OCD c’est 12
dollars par personne, visite, entrée, repas et transport
compris.
Donc l’attraction du jour, c’est quoi ? La Pagode des
Parfums. À 60 kilomètres au sud-ouest de Hanoi, Chira
Hong est un des sites les plus fameux du Vietnam. C’est
un ensemble de temples et de sanctuaires bouddhiques
nichés dans les falaises calcaires du mont Huong Tich
(la montagne de l’empreinte parfumée). Les pèlerins
accourent en un nombre impressionnant entre mars et
avril, pour prier à la pagode du chemin du ciel, la
pagode du purgatoire (où les divinités purifient les
âmes, apaisent les souffrances et accordent une
descendance aux couples sans enfant) et à la pagode de
l’empreinte parfumée. L’accès jusqu’aux pagodes est
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déjà plein de surprises. Il faut deux heures pour
atteindre par la route, My Duc. Deux heures à sortir,
jamais facilement d’Hanoi, puis par des routes
défoncées en terre, traverser les rizières en préparation
pour la récolte d’avril. Originalité de ces rizières, la
présence régulière de tombes. En effet le culte des
ancêtres favorise l’enterrement, sur un terrain familial,
du défunt. Des litres d’eau inondant, aujourd’hui aussi
d’ailleurs, les rizières, on a l’impression que les tombes
flottent dans les champs. Le froid, les routes
éternellement en travaux et les conditions de vie
précaires des Vietnamiens, engendrent une atmosphère
assez triste.
Au village de My Duc les femmes et enfants nous
agrippent pour nous vendre des cartes postales et
souvenirs. Malgré notre refus, l’insistance est lourde. Je
me fais d’ailleurs arnaquer par une petite vieille à qui
j’achète des bananes. Elle ne veut pas me rendre la
monnaie. Ces lieux touristiques « tuent » les Viets. Le
guide, bien sympa, nous fait embarquer quatre par
quatre dans des barques à fond plat. Et oui, la suite du
voyage se fait au fil de l’eau. Une jeune femme nous fait
remonter la rivière, à force de rames, pendant une heure
et demi. L’exiguïté de la barque et le froid humide
ankylosent nos membres. Mais le paysage qui nous
entoure peu à peu est somptueux. Dans le ciel gris se
détachent les montagnes verdoyantes, l’étrave du bateau
se fraye un chemin dans la jacinthe d’eau envahissante.
Apparaît un premier temple, puis un second, minuscule
au sommet d’un promontoire. Petit à petit nous
sommes entourés de champs aquatiques, de rizières, de
lotus roses. Des aigrettes trouvent leur bonheur dans
une eau sûrement très poissonneuse. D’ailleurs quelques
22LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

hommes lancent des filets dérisoires. Vifs comme
l’éclair, des martin-pêcheurs aux livrées bleu-turquoise
narguent notre appareil photo. Des huttes en bois
jalonnent le parcours. Des personnes arrivent à vivre ici,
sur eau et non sur terre. Tous les déplacements se font
par barque ou avec les quelques bateaux à moteur. Le
temps doit s’écouler doucement. Il s’écoule en tout cas
dans un calme extraordinaire, reposant. Après ces
quelques jours dans BKK et Hanoi, le contraste est
saisissant. Le couple de Français partageant notre
barque est lui aussi conquis.
Midi, la terre est retrouvée. Le guide nous propose
deux options : la marche de trois heures aller-retour
vers les fameuses pagodes par un sentier grimpant, ou
celle d’une heure vers une petite grotte pas bien difficile.
Les jeunes fainéants étant plus nombreux que les
courageux (je vous laisse deviner quelles nationalités…),
nous partons, dépités, pour une morne randonnée.
Quelques marches nous amènent à un sanctuaire en
ruine pas beau et un point de vue sur des rizières. La
grotte mal éclairée ne nous permet pas de voir les
Bouddha. Même si le guide nous explique, avec fort
intérêt, la différence entre les bouddhismes asiatiques et
indiens, nous retournons déçus à la place en contrebas
et ses trois restaurants de plein air. Par contre, là, tout le
monde est ravi et prend son temps. Bon petit repas de
riz, verdures, omelettes, plats de viandes… Seuls les
Français ne discutent pas, dépités des conversations
stériles, vantardes et désolantes de nos co-voyageurs.
Heureusement, à quelques mètres de là, un vieux
temple peu visité s’extirpe de la végétation luxuriante.
Peu entretenu il a un cachet terrible. L’entrée du site est
une triple porte frontale grise, aux grilles noires et
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inscriptions verticales noires sur fond blanc. Le haut de
chaque partie est ornée du toit à la vietnamienne,
chapeau aux bords recourbés vers le haut. Rien que
cette porte est un bonheur d’architecture, d’esthétisme
asiatique. Derrière, quelques arbres taillés en bonsaï
accueillent le visiteur sur une place rectangulaire où
trône une somptueuse pagode carrée grise à trois toits.
Douze piliers soutiennent cet édifice de 12 mètres sur
12. Le niveau inférieur est vide, les douze piliers offerts
aux quatre vents. Seul un gigantesque tambour
suspendu attend son sonneur de glas. Des fanions
multicolores pendent à chaque mètre de toit. Ouah ! On
a pas de mal à imaginer des sages en tenues de soie, des
mandarins en hao dai et des guerriers aux sabres acérés
se promener en ces lieux. Des pins colonaires et des
palmiers bordent la place qui s’achève par un temple
gardé par deux lions dorés (style lions de Belfort).
Temple à double toit, gris et marron, aux poutres
marron ornées de caractères vietnamiens. À l’intérieur
les Bouddha ont des faciès chinois et ressemblent à de
vrais personnages. Certains portent des armures rouges
et vertes. Comme tout temple, l’intérieur est chargé,
mais empli de calme et de solennité. Enfin, à l’arrière de
ce temple, un autre édifice à simple toit se cache. Peut-
être le plus beau de tous avec ses bonsaïs en façade, ses
fanions multicolores et sa dizaine de portes en bois à
pans amovibles gravées de dessins hallucinants. Seuls et
tranquilles en ces lieux, nous avons l’impression d’être
des siècles en arrière et de devoir reprendre une navette
epour rejoindre le XX siècle. Cet ensemble d’édifices,
qui n’est absolument pas ce pourquoi l’on visite la
pagode aux parfums, nous aura offert un saut de l’ange
dans l’histoire religieuse du pays. Aux antipodes des wat
24LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

thaïlandais, propres et clinquants, cette visite nous
enchante.
Retour aux barques. Trajet identique sur cette petite
baie d’Halong fluviatile. On papote voyage avec les
Français. Lui nous avoue être venu au Vietnam il y a
cinq ans et être subjugué par le nombre accru de motos
dans Hanoi. Il y a cinq ans elles étaient très rares, seuls
les vélos et cyclo-pouss se partageaient une atmosphère
moins polluée. Dans les barques, à l’arrière, les Etats-
Uniennes et Canadiennes ne profitent même pas du
paysage. Pathétique ! À l’arrivée, la batelière réclame son
pourboire, et, déçue par le billet que nous lui tendons,
montre celui, plus important, qu’il faudrait lui donner.
Là on est pas d’accord. Le pourboire fait partie de la vie
ici, du commerce et nous y participons grandement.
Mais il y a des manières de les demander, et surtout de
les mériter. Depuis ce matin la demoiselle a montré plus
de dédain à notre égard que de sympathie. Elle n’a que
ce qu’elle mérite. Les touristes ne doivent pas être
considérés que comme des vaches à lait.
Le trajet de retour en bus est toujours aussi beau. La
moitié des passagers dort et on a un peu de calme pour
en profiter. Des buffles dans la boue et les rizières, des
canards par centaines dans les pièces d’eau, les enfants
jouent et rient sous la pluie en nous faisant signe, les
Viets réparent les digues, les routes, les rivières.
Beaucoup d’activité. Des vélos partout et des camions
qui les doublent dangereusement. De la boue et
beaucoup d’eau. Pauvre et superbe.
Comme toujours il nous a fallu quarante-huit heures
pour « rentrer » dans le pays. Nous commençons à
l’aimer. Mais d’autres « spectacles » sont moins
enchanteurs, comme ces bocaux d’eau-de-vie dans
25 01CB10623 - 99ZR46566 TOME 2
lesquels macèrent des serpents. Le breuvage est censé
guérir toutes sortes d’affections, de la baisse de vision à
l’impuissance. Il y a aussi ce panier dans lequel sont
enfermés quelques jeunes chiens, qui finiront, sûrement
comme ce dernier qu’une famille est en train de faire
cuire, en barbecue (comme le cochon chez nous). La
viande de chien est très populaire dans le nord du pays,
où il est censé porter bonheur tant qu’on le consomme
pendant la seconde moitié du mois lunaire. Spectacles
surprenants, mais qui ne nous choquent pas. À chaque
pays ses traditions culinaires.
À l’entrée d’Hanoi, nous visitons une fabrique de
soie. Du cocon à l’étoffe, tout nous est présenté. J’en
profite pour grignoter un épi de maïs cuit au charbon de
bois dans la rue. Retour dans le centre, fou et pollué. La
circulation est pire qu’à Lima. La nuit arrive, nous
soufflons deux minutes à l’hôtel. La musique d’à côté a
cessé. Le défunt est parti. Malgré le tragi-comique de la
situation, nous avons une pensée émue pour lui. Si l’au-
delà existe, qu’il lui soit agréable.
Nos cheveux maltraités depuis trois mois ont besoin
qu’on s’occupe d’eux. Nous traversons le superbe
marché aux fleurs pour trouver une petite échoppe, de
10 m², tenue par deux jeunes femmes dans P Hang Be.
Elles sont tout sourire, ce qui leur va très bien,
d’accueillir deux étrangers et surtout de travailler les
cheveux blonds de Laeti. Pour 3 euros nous avons droit
à deux shampooings, un massage de crâne et de visage,
un soin de visage et une coupe. L’eau pour le rinçage est
chauffée au gaz sur le trottoir, le contenu de la bassine
est ensuite délicatement versé sur nos toisons. Puis la
coupe aux ciseaux, vite fait, bien fait. Tout le monde est
ravi, même si nous ne sommes pas habitués à de tels
26LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

massages vigoureux mais agréables. À quelques mètres
de là nous allons, de nouveau, superbement manger au
Hanoi Hot Plates.
21h15, il est l’heure de se rendre au théâtre des
marionnettes aquatiques. Lors de l’attente, à l’entrée,
deux jeunes de notre âge engagent la conversation en
français. Ils nous révèlent que les jeunes sont séduits par
le français et l’apprennent de plus en plus. Le
vietnamien et le français sont des langues si éloignées
les unes des autres, que nous sommes subjugués par la
qualité de leur élocution pour leur âge. Comme au
Pérou les premières questions parlent du couple. « Etes-
vous mariés ?, Avez-vous des enfants ? ». En effet, si
l’on annonce à un Vietnamien qu’on est célibataire ou
divorcé, on risque de le mettre fort mal à l’aise. Le fait
de ne pas avoir fondé de famille est considéré comme
une malchance, et ceux qui doivent subir ce triste sort
sont plus à plaindre qu’à envier. Le spectacle va
commencer, la salle est coquette avec ses fauteuils
rouges. On dirait un petit théâtre français. Quelques
Vietnamiens parmi les spectateurs. Il y a une majorité de
Français grincheux et plaintifs débarqués en bus par leur
tour-opérator et d’Etats-Uniens sexagénaires bruyants.
Il est d’ailleurs drôle de les voir, dans la rue avant
d’entrer, mal à l’aise au contact direct des Vietnamiens,
vendeurs de cartes postales, taxis ou simples passants.
Le seul Vietnamien qu’ils côtoient vraiment est leur
guide, qui s’empressera à la fin de la séance de les
réagglutiner dans le bus garé à trois mètres, direction
l’hôtel.
Le spectacle d’une heure commence. Il est fascinant.
L’art millénaire des marionnettes sur eau (roi nuoc)
demeura confiné au nord du Vietnam jusque dans les
27 01CB10623 - 99ZR46566 TOME 2
années 60. C’était à l’origine un passe-temps des
paysans, qui passaient une grande partie de leurs
journées dans les rizières et considéraient la surface de
l’eau comme une scène toute trouvée. Ces paysans
sculptaient les marionnettes dans du bois de figuier,
matériau résistant à l’eau. Celles-ci figuraient des
habitants de leur village, les animaux de leur ferme ou
des créatures mythiques telles que le dragon, le phénix
ou la licorne. Les spectacles avaient lieu sur des étangs,
des lacs ou des rizières inondées. Ils sont aujourd’hui
donnés au-dessus d’un bassin de forme carrée, qui
constitue la « scène ». L’eau est sombre, dans le but de
dissimuler les mécanismes actionnant les marionnettes.
Les techniques complexes de manipulation des
marionnettes, par tradition gardées secrètes, ne se
transmettaient que de père en fils (jamais de père en
fille, pour éviter, si elles se mariaient à un homme
étranger au village, qu’elles ne livrent leur secret). La
musique a autant d’importance que l’action qui se
déroule sur scène. L’orchestre se compose de flûtes en
bois, de gongs, de tambours, de xylophones en bambou
et d’un étonnant instrument à une seule corde dont la
caisse est taillée dans l’écorce séchée d’un concombre
chinois. Ceux-ci dépeignent aussi bien des scènes de la
vie quotidienne que des légendes expliquant les origines
de divers phénomènes naturels et sociaux, de la
formation des lacs à celle des états. Une scène
mémorable représente la culture du riz, où la pousse du
riz ressemble à un film en accéléré et où les scènes de
récolte sont à la fois frénétiques et gracieuses. Un autre
tableau, décrivant la bataille entre un pêcheur et sa
proie, est si réaliste qu’on a l’impression que le poisson
est vivant. Il y a aussi des dragons crachant le feu (feu
28LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

d’artifice compris), une course-poursuite entre un
jaguar, une troupe de canards et leur gardien, et un
garçon jouant de la flûte sur le dos d’un buffle. Un très
grand plaisir pour 1,5 euro.
On se couche à minuit en regardant les ultimes
régates de la coupe de l’America, que nous suivons
depuis le détour en NZ. Vivement demain, nous
rejoindrons l’un des lieux mythiques de notre périple.


Dimanche 29 décembre 2002 – Hanoi – Baie d’Along

6h50, levés tôt, toujours trop tôt. Mais les supers
croissants et chocolatines achetés hier soir au bord du
lac sont notre récompense. En bas, le bus nous attend
déjà. Nous sommes les premiers de la tournée matinale
des hôtels. Nous nous faufilons dans la vieille ville,
encore un peu endormie, pour récupérer nos sept autres
compagnons. Dehors il fait froid et gris, nous n’avons
pas encore vu un coin de ciel bleu au Vietnam. Devant
nous un couple parle alternativement français et italien.
Intrigué, je me présente. Il sont en fait Suisses, du
canton italophone du pays. Ils maîtrisent donc
parfaitement l’italien, le français (avec un délicieux
accent italo-suisse), l’anglais et se débrouillent en
allemand. C’est pratique pour voyager ! Patricia et
Federico sont comme nous en tour du monde de
quelques mois. Nous échangeons nos impressions sur le
pays et sur les paysages traversés.
Trois heures de route vers le nord-est. Des rizières
sans cesse, possédant toutes les nuances de vert
possibles. Les femmes infatigables, le dos courbé,
portent toutes le traditionnel chapeau conique en
29 01CB10623 - 99ZR46566 TOME 2
feuilles de latanier. Aujourd’hui, il les abrite plus de la
pluie que du soleil. Toujours une grosse circulation de
cyclos sur une route presque potable. Ça et là, au bord
de l’asphalte, sont édifiées des maisons d’habitation très
particulières. Rectangulaires, hautes de trois étages,
larges en façade de 10 mètres, mais profondes de 25.
Seule la façade est peinte dans des tons tranchants,
jaune, orange ou vert. Les trois autres côtés, exposés
aux quatre vents et à la vue de tous, ne sont eux jamais
peints. Les parpaings apparaissent donc dans leur
laideur grise brute. Ça fait vraiment tâche dans le
paysage.
À mi-chemin, arrêt obligatoire dans une boutique de
vêtements en soie, tableaux tissés magnifiques, articles
souvenirs. Grande boutique « n’employant » que des
enfants atteints d’un handicap. C’est donc une action
qui se veut humanitaire. Et en effet une trentaine de
jeunes à très jeunes enfants sont regroupés dans une
grande salle. Les touristes peuvent les admirer en plein
travail. Mais nous nous interrogeons. L’argent va-t-il
vraiment en faveur des enfants handicapés ? Et ces
enfants devant nous sont-ils vraiment en âge de
travailler ? Certains ne semblent même pas avoir 10 ans.
N’y a-t-il pas corruption à ce que tous ces minibus à
touristes s’arrêtent ici pour se désaltérer ou faire
quelques achats ? Les chauffeurs, guides et compagnies
reçoivent-ils des bakchichs ? Nous n’y dépenserons rien.
Nous repartons vers Haiphong, port maritime le plus
important du pays, au bord du golfe du Tonkin. Sur la
fin du trajet apparaissent au loin les premiers pics
karstiques posés dans l’eau. Le rêve de la baie d’Along
se matérialise. Pause déjeuner dans un resto du centre.
Une multitude de plats, tous plus succulents les uns que
30LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

les autres, sont posés sur la table que nous partageons
avec les Suisses et un couple de trentenaires anglais. Ces
derniers font un tour du monde presque similaire au
nôtre, mais dans le sens inverse. On échange nos
impressions sur les pays traversés et à venir. Sympa.

En quelques minutes nous sommes au port. Une
multitude de jonques traditionnelles y sont à quai. Elles
mesurent de 15 à 30 mètres, en bois sombre parfois
laqué, à double mât sur lesquels peuvent se déployer de
magnifiques et spectaculaires voiles en forme d’ailes
d’oiseaux. La nôtre est de cet acabit. Au niveau
inférieur, une grande salle comporte une dizaine de
tables et de canapés agréables. Une multitude de
fenêtres taillées dans le bois ouvrent sur le large. À
l’étage supérieur, des chaises plastiques attendent les
courageux, venus affronter le froid, et profiter d’une
vue imprenable sur la baie. Avec ses trois mille îles
émergeant des eaux vert-émeraude du golfe de Tonkin,
la baie d’Along couvre 1 500 km². En 1994 elle est
devenue le deuxième site vietnamien inscrit au
patrimoine mondial de l’Unesco. Les innombrables îlots
recèlent des plages et des grottes nées de l’action du
vent et des vagues. Along (Ha Long) signifie « là où le
dragon descend dans la mer ». La légende veut qu’un
énorme dragon ait vécu dans la montagne. Courant un
jour vers la mer, il créa, avec les battements de sa queue,
les vallées et les crevasses de la région. Lorsqu’il plongea
dans l’eau, les trous qu’il avait creusés s’emplirent d’eau,
ne laissant que quelques terres émergées.
Après quelques centaines de mètres de navigation, au
moteur, la baie s’ouvre doucement à nous. Et cela vaut
le détour. Dans une ambiance particulière, liée au froid
31 01CB10623 - 99ZR46566 TOME 2
et aux nuages bas, apparaissent au milieu de l’eau de
véritables petites montagnes de karst. L’ambiance est
envoûtante. Le petit groupe est quasi-silencieux (nous
sommes juste une quinzaine sur le bateau, équipage
compris), certains dorment ou papotent sans regarder le
paysage (on ne s’y fera jamais). Nous approchons
doucement des premiers îlots d’une flottille en
comptant trois mille. Chaque « petite montagne » est
recouverte, jusqu’à son sommet, d’une végétation
touffue. Nous slalomons dans ce dédale marin, dont
chaque recoin est un enchantement. Quelques petites
plages de sable fin se découvrent parfois. Nous croisons
la route de pêcheurs en barque ou de jonques
magnifiques. Tout est calme et volupté. Malgré le froid
et l’humidité nous résistons, emmitouflés dans nos
coupe-vent, sur le pont supérieur. Des moments
comme ça, il ne faut pas les rater. Un des promontoires
rocheux voit son sommet occupé par un temple.
Dingue ! Plus loin une barque de pêcheur accoste, dans
le mouvement, notre jonque. La dame essaye de vendre
à l’équipage d’énormes gambas translucides et des
crabes multicolores magnifiques. Ils sont striés de blanc,
marron et noir, et sont gardés au frais dans des bassines
en plastique rouge emplies de l’eau de la baie. C’est pas
l’envie qui manque d’y goûter.
Nous entrons dans une petite baie formée
naturellement entre les montagnes. Un village de
pêcheurs s’est installé là, mais sans prendre pied sur les
falaises trop abruptes. Ils ne vivent que sur leurs longs
bateaux à simple niveau et sur des maisons flottantes.
Chaque maison a ses murs vert-pastel et son toit jaune.
D’une trentaine de mètres carrés au maximum, elles
flottent, amarrées au fond. Des familles entières y
32LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

vivent, trouvant même de la place pour quelques plantes
vertes et, comble du surprenant, systématiquement d’un
ou plusieurs chiens. Mais cela se comprend car, sous
chacune de ces habitations, se trouve une pisciculture de
pleine eau. Ces Vietnamiens sont des fermiers de la mer.
Et lorsqu’ils se déplacent, en bateau, pour vendre le
poisson, le chien est essentiel afin de garder ce qui est
tout leur capital. Les Vietnamiens aiment la promiscuité.
Elle est ici poussée à son paroxysme, mais ils ont toute
la baie d’Along pour s’évader. Cette petite baie possède
une autre curiosité : l’énorme « grotte des surprises »
appelée aussi « grotte des piques de bois ». Elle
comprend trois salles auxquelles on accède par un
escalier de quatre-vingt-dix marches. Dans la première,
une assemblée de gnomes semble tenir conseil parmi les
stalactites. Les parois de la deuxième salle scintillent
lorsqu’on les éclaire. Mais c’est de la troisième pièce que
ela grotte tire son nom vietnamien. Au XIII siècle, elle
aurait servi à entreposer les pieux de bambou que Tran
Hung Dao, un général et héros populaire, planta dans le
lit du Bach Dang pour empaler les navires de la flotte
du conquérant mongol Kubilai Khan, qui tentait
d’envahir le pays. D’un promontoire sur la baie, nous
admirons les quelques jonques ayant sorti les voiles.
C’est assez fabuleux.
De retour sur la nôtre, nous nous retrouvons seuls
sur le pont supérieur. Les autres se réchauffent en bas.
Nous sortons du dédale pour contourner l’île de Cat Ba
par l’est. Le calme est à couper le souffle, même si entre
nous deux il mériterait d’être rompu. Je fais encore la
gueule pour une raison futile. Que je suis con parfois !
Du coup on en oublie de faire la photo anatomique.
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18 h, nous arrivons à Cat Ba, dans une baie où sont
accostées quelques jonques. Nous sommes les seuls du
groupe à avoir opté pour la nuit dans une chambre de la
jonque. C’est un peu plus cher, mais ce devrait être
romantique. Notre guide nous amène au bateau devant
nous héberger. La jonque est belle mais le romantisme
en prend un sérieux coup. Les chambres sont à fond de
cale, avec une minuscule fenêtre ne donnant que sur le
ciel, et un simple lit même pas fait. L’agence d’Hanoi
nous avait vendu un grand lit, entouré de fenêtres aux
rideaux à fleurs donnant sur la baie. Ni une, ni deux,
nous débarquons. Ouf, le groupe n’est pas encore parti
rejoindre la ville ! Je m’explique avec notre guide, qui,
comprenant la situation, nous propose d’aller dormir en
ville, avec le reste du groupe. Mais ce n’est pas auprès
de lui qu’il faut réclamer la différence d’argent. En effet,
pour rentabiliser au maximum, les agences regroupent
leurs clients pour former des groupes économiquement
viables. Ce n’est donc pas forcément un guide de
l’agence que vous avez choisie qui vous accompagne.
Finalement nous ne sommes qu’à moitié mécontents.
La nuit risquait de s’annoncer froide sur le bateau.
Un espèce de très vieux bus soviétique vient nous
chercher. Tout brinquebalant et exténué, il gravit le
sentier terreux nous menant dans la petite ville de Cat
Ba. Mais cette petite ville de pêcheurs est en train, sous
l’essor du tourisme, de se développer à toute vapeur.
Des hôtels-immeubles surgissent de partout, tout est en
travaux, le calme légendaire de Cat Ba s’évanouit peu à
peu. D’ici quelques années, l’île, sur laquelle s’étend un
beau parc national, risque de devenir aussi pervertie et
dénaturée qu’Along. Et nous en sommes responsables.
Mais que faire ? Nous ne pouvons accabler les
34LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

Vietnamiens qui essayent de survivre grâce au tourisme.
Par là même, la baie d’Along ne peut cesser d’être
visitée. Le gouvernement, sûrement corrompu, doit
passer outre les problèmes sociaux et
environnementaux afin de s’en mettre plein les fouilles.
Qui trouvera une solution ? L’Unesco doit avoir son
rôle à jouer là-dedans. Puisse quelqu’un réagir assez vite.
Exemple de ce tourisme irresponsable et ignare, un
Etats-Unien devant nous demande à son guide
particulier quelle est cette rivière qu’il aperçoit dans la
pénombre nocturne. C’est juste la mer mon bon
monsieur. Le golfe du Tonkin. Celui sur lequel on vient
de naviguer toute la journée. Il y en a qui sont
sacrément gratinés !
À l’hôtel c’est la cohue. Notre bus arrive le dernier et
il ne semble plus y avoir assez de chambres. Des
couples ayant demandé des grands lits se retrouvent
dans des chambres à un ou deux lits simples. Le groom
s’arrache les cheveux. Pour nous cet hôtel est un palace.
La chambre à double lits-jumeaux, carrelage, superbe
salle de bain à douche chaude et TV, est d’un luxe pas
côtoyé depuis longtemps. C’est le style de chambre qui
coûte deux fois plus cher que ce dont nous nous
satisfaisons. On a vraiment bien fait de refuser la nuit
sur le bateau. Le dîner est servi sur des grandes tables
communes dans le hall. Fondue vietnamienne pour
tous. Dans l’huile frémissante nous plongeons des
morceaux de poulets, de poissons, de seiches et des
noodles (les pâtes asiatiques). C’est bon même si un peu
trop épicé pour Laeti. Tout est accompagné de légumes
frais, de riz, de thé et de tofu (amalgame blanc gélatineux
végétarien à base de soja, bourré de protéines). Les
Suisses ont un problème avec leur chambre sans fenêtre
35 01CB10623 - 99ZR46566 TOME 2
et douche froide. Il y fait bien froid. Nous leur
proposons d’échanger les chambres car nous sommes
ici un peu les pièces rapportées. Ils refusent poliment,
même devant notre insistance.
À 21 h, repli sous le chaud des couvertures. On y
regarde le film Seul au monde, dont certaines scènes sont
coupées, sûrement la faute au marketing publicitaire.
Une boîte de nuit égrène sa musique pas trop loin. Avec
les boules-Quiès nous dormirons bien, enfin réunis sous
les mêmes draps.


Lundi 30 décembre 2002 – Cat Ba – Hanoi

7 h, encore un réveil bien matinal, avec le bon pain
du petit déj’. Les Suisses discutent avec les Anglais de
leurs mésaventures froides et humides de la nuit. Nous,
on est un peu endormis, on ne suit pas tout. Toutes les
chambres se réveillent et c’est vite le brouhaha dans le
hall. Dans l’attente du départ, je m’extirpe de la foule et
des bagages. Je vais à 100 mètres, au bord du port. Des
dizaines et dizaines d’embarcations de pêche y sont
accostées. Des gamins jouent au sport du moment au
Vietnam. Une plume artificielle, lestée à une de ses
extrémités, se renvoie à coup de pied ou de genou entre
chaque participant. Le but est de ne pas la laisser
tomber à terre. Je m’invite dans la partie, à la joie des
cinq gamins. C’est loin d’être facile, mais au moins je les
fais rire et je me réchauffe. Au bout de quinze minutes
ils ne veulent plus me laisser partir sans que je leur
achète une plume. Je suis obligé de rentrer en courant,
prétextant le départ du bus, pour m’en échapper.
36LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

Dans le hall, CNN ne diffuse que des mauvaises
nouvelles. Comme d’habitude. De plus en plus détachés
de la TV grâce à ce voyage, nous sommes de plus en plus
conscients du rôle majoritairement néfaste des
informations qu’elle véhicule. Prenez un journal télévisé
français. Sur quarante minutes il y a trente-cinq minutes
de guerres, de procès, de faits divers sordides, d’accidents
en tous genres et de politiques soit menteurs soit
corrompus. Les seules cinq minutes non pessimistes et
parfois heureuses sont reléguées en fin d’émission. Et
encore c’est souvent du sport, ce dont on peut se lasser
très vite quand on voit ce qu’il peut véhiculer comme
haine ou tricherie. Seuls quelques zestes de reportages
culturels sauvent parfois le naufrage. Et si l’on inversait la
tendance un peu ! Si l’on mettait dix minutes de culture,
dix minutes de sensibilisation à la citoyenneté et à
l’environnement, dix minutes de gens heureux de vivre,
cinq minutes de sport propre et oui, peut-être, cinq
minutes de politique internationale. Alors oui, je me
remettrai éventuellement à regarder les JT. Mais non je
suis bête, ce n’est pas possible ! C’est pas business tout
ça, ça fait pas vendre, ça fait pas peur, ça n’intéresse pas
les spectateurs. Il faut des pleurs, du sang, des drames, de
la corruption… Il faut que l’on se sente menacé, entouré
par la violence et le désordre social. Ainsi nous
consommerons, nous rejetterons les différences, nous
nous refermerons sur nous-mêmes, confiants dans nos
microcosmes sociaux aux codes de consommation
communs. Cette télévision poubelle montre ce qui est
laid et mauvais. Elle l’amplifie, jusqu’à le faire paraître
omniprésent dans notre vie de tous les jours. Mais
combien d’entre nous ont réellement été agressés
physiquement, cambriolés, victimes de fraudes ?
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Combien d’entre nous parlent encore à leurs voisins,
« ces cons qui doivent sûrement penser la même chose
de nous ? » Merde ! Ça part en sucette tout ça ! Le social
est à la dérive. La société peut dire merci à la sacro-sainte
TV, mère de tous les vices. Et, ah oui, j’allais oublier de
parler de la conclusion du JT : la météo. C’est
l’apothéose. Même le présentateur ne respecte plus ce qui
est naturel, la dernière chose que l’on ne peut pas
contrôler. Il se met à être triste quand il pleut, maudire
l’hiver et conspuer le vent. Ça part en couille !
Bref on rembarque dans le bus soviet’, pour traverser
une ville qui n’a plus d’âme avec ses nouvelles
constructions. Nous embarquons à nouveau, pour
profiter encore et encore des superbes paysages. Toutes
les embarcations que nous voyons arborent, à la poupe,
le drapeau vietnamien : rouge frappé d’une étoile jaune.
Ça donne bien. Il fait encore plus froid ce matin. Nous
tenons néanmoins à rester dans les transats, sur le pont,
à profiter du silence et de la vue. Deux bateaux
identiques au nôtre naviguent à nos côtés. Vers midi ils
viennent s’accoster à nous. La cuisine sera faite sur
notre bateau, pour nourrir les trois. Repas agréable avec
cette vue magnifique d’une baie fascinante. Il faut bien
ces deux jours pour l’apprécier. Doucement nous
quittons les montagnes immergées, le bateau rentre au
port. Dans sa manœuvre d’appontage, il file un sacré
coup au bateau voisin. Ça gueule un peu dans les deux
bateaux… Les propriétaires s’arrangeront.

Retour en minibus vers Hanoi. Les Vietnamiens ont
une façon très particulière de circuler. On double
n’importe quand, de préférence de l’autre côté de la
route, quand quelqu’un arrive en face. On se rabat à
38LAETITIA ET SYLVAIN BROGNIEZ

l’ultime seconde, manquant à chaque fois d’envoyer une
étudiante en vélo ou un petit vieux à pied dans le décor.
Les vitesses sont passées au mauvais moment, le klaxon
retentit la moitié du temps. Coups de volant brusques et
autoradio à tue-tête. Pas du tout reposant, mais on s’y
fait. Nous verrons régulièrement des accidents,
forcément graves car ceintures et casques sont rares.
Mais il semble y avoir peu d’accrochages en proportion
aux risques encourus (surtout en ville, dans lesquelles on
ne ralentit jamais). Paysages toujours aussi dépaysants.
Allemands toujours aussi saoulants.
16 h, Hanoi. Le groom de notre hôtel n’a pas tenu
ses promesses pour notre souhait d’une chambre
double. Il nous propose encore de rapprocher deux lits
distincts. Les Viets ne semblent pas comprendre cette
importante nuance. Dormir dans un même grand lit ou
dans deux lits uniques jumelés, c’est pas du tout pareil.
Tant pis pour lui, nous entrons dans l’hôtel le jouxtant,
le Tay Ho Guon. Belle chambre comme désirée, mais
donnant sur la rue (et une rue à Hanoi, je vous laisse
deviner…). On arrive à baisser le prix de 15 à 12
dollars. Staff super gentil, jeune et parlant le français.
Jus d’orange d’accueil où l’hôtesse en profite pour nous
vendre ses « tours » à Along ou pagode des parfums.
Dommage, c’est déjà fait. Internet gratuit, petit déj’ au
lit et frigo avec boissons fraîches (en supplément tout
de même). Bien sympa tout ça.
On file sans attendre à l’agence de voyage récupérer
notre dû pour la nuit hors de la jonque. Ne connaissant
pas l’attitude des Vietnamiens dans de pareilles
circonstances, et craignant qu’elle soit aussi fourbe que
celle des Thaïs, nous imaginons un stratagème mesquin.
Nous nous faisons passer pour un couple intéressé par le
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même « tour » que nous venons de faire, et posons de
multiples questions. Nous comptons sur le fait que le
gars de l’agence (qui est le même qu’il y a trois jours) ne
nous reconnaîtra pas (un Européen ressemble à un autre
Européen. Vous vous souvenez d’un visage vietnamien
vu il y a trois jours vous ?). Et ça marche. Il nous
présente la chambre sur le bateau, et nous nous
dévoilons : « Ce n’est pas ce que nous avons eu… ». Je
m’apprête à batailler mais sa réaction est idéale. « Pas de
problème, le guide m’a prévenu, il y a eu une erreur, voici
donc vos 10 dollars, en nous excusant ». Merde alors,
pour une fois que j’étais prêt à jouter verbalement ! Mais
nous sommes rassurés. Les Vietnamiens sont donc bien
différents des Thaïs. On en profite pour arpenter les rues
du vieux centre et atterrir à la boutique d’assiettes laquées
et de baguettes. La vendeuse, elle, nous reconnaît, et se
rappelle du prix. Donc on ne peut plus négocier. Nous
choisissons pendant de longues minutes les assiettes en
meilleur état. On lui fait tout déballer mais ça la fait rire.
Elle va même en chercher chez la voisine. Douze
assiettes, six baguettes de style et un porte-baguettes : 30
euros. On est heureux mais il y a un gros problème.
Comment va-t-on transporter tout ça ? Plus loin nous
trouvons des Kodak 36 poses 200 ASA à 2 euros
pièce… On fait le stock.
On retrouve Federico et Patricia à leur hôtel. Ils
veulent nous accompagner chez la couturière, qui est
ravie de nous retrouver. Tout est prêt, et tout est beau.
Laeti enfile cela comme un gant et resplendit dans ces
parures de soie. Un hao daï 18 euros et une jupe en soie
peinte à la main pour 13 euros. La chef couturière me
dit, timidement, « you are handsome ». Je la remercie en
croyant que handsome veut dire « attentionné » (pour
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Laeti). J’apprendrai plus tard que cela veut dire
« mignon ». Je serai alors troublé par ce que j’imagine
être un gros effort pour cette femme dans ces paroles.
Les sentiments ne s’expriment pas au grand jour au
Vietnam. Après force de au revoir nous les quittons
souriants. Patricia ne se sent pas à l’aise dans ce type de
tenues, faisant un complexe sur son corps qu’elle trouve
dénué de belles formes. Patricia est l’humilité même.
Elle nous apprendra, à demi-mot, en voyant le nombre
de cachets qu’elle déballe à la table du Hanoi Hot Plates
ou nous dînerons avec plaisir, être atteinte d’une grave
maladie du sang. Bourrée de médicaments, soumise à
des analyses sanguines toutes les deux semaines, elle
trouve une force incroyable à effectuer ce tour du
monde de plusieurs mois. Nous sommes bluffés par
tant de courage, nous renforçant dans l’idée que tout le
monde peut réaliser un tel périple, s’il en a la volonté
morale. Nous rions bien avec eux, savourant les
délicieux menus maison. On se quitte.
Petit passage à Internet où nous parions à chaque
fois sur le nombre de messages reçus. Ce sera vingt et
un aujourd’hui, après trois jours sans connexion. La nuit
est largement tombée. Les mobylettes quittent les rues
pour investir les trottoirs. Les trois cents décibels
passent à cent cinquante. C’est l’heure de tenter un
somme. Demain, on clume. On a vraiment besoin de
récupérer pour aborder la nouvelle année.


Mardi 31 décembre 2002 – Hanoi

La circulation nous réveille vers 10 h. Mais on est
trop bien dans le dodo. On s’y fait servir le petit déj’. À
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la télévision Superman doublé en viet. C’est hallucinant
car la personne qui double est seule. C’est donc la
même voix pour tous les acteurs, hommes ou femmes.
En plus la voix est monocorde, ne retranscrivant jamais
l’émotion et systématiquement en décalage avec les
paroles. Ça vaut le détour. On s’extirpe du lit à 14 h. En
effet, il ne faut pas croire, mais un tel voyage ça fatigue.
Il faut souvent se lever tôt pour les trajets ou les
excursions, marcher beaucoup, encaisser les transports
chaotiques de deux à quarante heures, éliminer les
décalages horaires et subir les carences alimentaires. Il
faut donc se ménager des journées de repos, même si
cela n’est pas toujours compatible avec notre envie de
tout voir et profiter au maximum.
On passe à la banque pour récupérer notre « brouette
de dongs » auprès de la banquière qui nous reconnaît.
Déjeuner devinez où… ! Achat de sets de tables et
sous-verre en paille de riz. Derrière le théâtre des
marionnettes aquatiques nous négocions l’acquisition
d’un sac North Face de quarante litres. Evidemment
une contrefaçon, comme la centaine d’autres suspendus
au mur de la maison servant de vitrine. Il faudra bien ça
pour transporter les souvenirs qui s’accumulent. On
baisse le prix jusqu’à 14 euros.
Il est 15 h, que faire ? Dans la partie ouest de la ville
se trouve le quartier des ambassades, le mausolée d’Ho
Chi Minh et quelques belles pagodes. Cela fera l’affaire.
Nous choisissons un cyclo-pouss et la négociation
commence. Il comprend où nous voulons aller et nous
en demande 50 000 dongs pour l’aller. Nous savons
pertinemment que la course est à 40 000 dongs aller-
retour. On écrit le chiffre sur le guide de voyage, il
bataille, nous faisons mine de partir, il nous rattrape et
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c’est OK. Nous partons donc serrés comme des
sardines, roulant au doux rythme du cycle vers l’est. Le
quartier est encore considéré comme le Paris asiatique.
Avec ses bâtiments ocres à l’inimitable charme colonial,
ce quartier est un véritable musée architectural. Ses
grandes demeures où flottent les drapeaux de tous les
pays, y compris Cuba et Chine (communisme oblige),
sont enserrées de murs d’enceinte, gardés par des
soldats en uniforme. Sur les larges trottoirs peu
fréquentés, les Vietnamiens ont dessiné à la peinture des
terrains permanents de badminton. Les joueurs
apportent et installent leurs propres filets. Notre cyclo-
pouss longe alors de nombreuses et spectaculaires
parties de « volant », jouées à tous âges. Incongru.
J’imagine mal des parties de foot ou de pétanque sur les
trottoirs du quartier des Champs-Élysées à Paris. Près
de la place Ba Dinh notre chauffeur nous débarque et
attend notre retour. Dans ce quartier, les rues sont
presque vides de circulation. C’en est presque reposant.
Marchant lentement nous atteignons une petite pagode
où nous retrouvons, par hasard, nos amis suisses. Nous
papotons, et quelques Vietnamiens écoutent notre
conversation. Sûrement pour apprendre quelques mots
de français, et s’improviser guides ensuite. Avec
Fédérico et Patricia nous convenons de nous retrouver
ce soir pour le réveillon.
La vieille pagode a une cour intérieure superbe. Des
plantes et des arbres un peu partout, dont de beaux
mandariniers. Malheureusement l’extérieur est gâché par
la vue sur l’horrible musée Ho Chi Minh. Monument
massif art déco, tranchant dans l’esthétisme asiatique. À
quelques pas se trouve le mausolée d’Ho Chi Minh.
Bien que la majeure partie des Vietnamiens soit déçue
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par le communisme, peu de gens (du moins les plus
jeunes) se montrent hostiles ou amers envers Ho lui-
même. On le considère comme le libérateur du peuple
vietnamien du colonialisme, et les erreurs politico-
économiques qui suivirent sont attribuées à ses
camarades et successeurs. Bien entendu, ce point de vue
est renforcé par le système éducatif, qui vante les hauts
faits et les talents du libérateur. Tout comme Lénine et
Staline avant lui et plus tard Mao, Ho Chi Minh repose
dans un cercueil de verre, devant lequel défilent en
permanence écoliers et touristes. Contrairement aux
vœux de « l’oncle Ho », qui souhaitait être incinéré, ce
mausolée de marbre gris fut construit entre 1973 et
1975, avec des matériaux provenant de différentes
régions du Vietnam. Le monument est fermé au public
trois mois par an, lorsque le corps momifié est envoyé
en Russie pour restauration. Le mausolée est de
dimensions très impressionnantes, mais ressemble plus
à un bunker qu’au Taj Mahal.
À l’entrée, les soldats montent la garde. Nous ne
savons pas combien de temps ils restent sans bouger,
mais ils doivent être congelés. Heureusement pour les
quatre en faction, la relève arrive. Avec tout le
cérémonial habituel (claquements de talons, de fusils et
de mâchoires), les quatre nouveaux se placent, et les
autres partent se réchauffer en marchant au pas.
Protocole militaire incongru, effectué devant l’immense
place Da Binh (fermée à la circulation) où quelques
mamies font leurs exercices de yoga ou footing. Dans ce
froid de chien laqué, personne ne s’intéresse à ce rituel
idéologique. Seuls deux petits français nagent dans cette
ambiance asiatique, toujours aussi surréaliste. Nous
faisons notre tour à pied, au milieu des ambassades, des
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monuments et des « volants ». Nous retrouvons le
cyclo-pouss qui, dans un froid intense, nous ramène sur
les bords du lac Hoan Kiem. Nous le payons, il
demande plus, nous ne cédons pas. Passage par Internet
gratuit.
19 h, il fait nuit, la circulation empire pour cause de
réveillon. Brouhaha infernal. Ça saoule. Nous
retrouvons les Suisses à leur hôtel et partons à la
recherche d’un resto pour réveillonner. Dans le quartier
à l’ouest du lac, où se trouvent les bons coins pour
sortir, les restos sont complets. Certains affichent des
menus festifs, à la française avec foie gras et magret.
C’est forcément pas donné mais c’est chic. Au bout de
quarante minutes et une dizaine de refus, nous jetons
notre dévolu, exaspérés, dans un resto franco-
vietnamien. Murs en briquettes, mobilier et bar en bois
laqué foncé, carte en français. Un petit coin pour
expatriés ou occidentaux. Nous craquons pour un Pastis
et un Porto. Quel bonheur ! Les plats vietnamiens n’ont
rien d’exceptionnels et sont surtout quatre fois plus cher
qu’à nos autres garde-manger. Les boules de glace
aident à faire glisser la note. Après deux heures avec nos
amis, nous sortons dans le froid. Les rues grouillent de
monde. Tout convergent vers les bords du lac où une
grande estrade est installée. Des ados chanteurs se
succèdent et interprètent des reprises de ABBA ou les
derniers tubes viets. La foule se presse pour ce spectacle
en plein air. Le nouvel an vietnamien a lieu dans un
mois, car basé sur le calendrier chinois. Mais comme
toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête au
Vietnam, le nouvel an occidental commence aussi à être
célébré ! Laeti, trop petite, ne voit rien. Il y a trop de
monde, les odeurs des vendeurs de bouffe se
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mélangent, nous sommes fatigués… Au bord du lac,
joliment illuminé, nous quittons Federico et Patricia
avec qui nous avons partagé de bons moments. Nous
nous reverrons peut-être ailleurs.
23h45 nous regagnons l’entrée de notre hôtel situé à
quelques dizaines de mètres. Nous sommes bizarres.
Nous n’avons ni envie d’aller nous coucher, ni d’aller
réveillonner. Nos amis et familles nous manquent pour
cette occasion. Nous le ressentons plus qu’à Noël.
23h55 : à la télévision passent Les Allumettes suédoises sur
TV5. 00h00 : un bisou pour la bonne année. 00h05 :
nous rêvons déjà d’un début d’année aussi
enthousiasmant que ces quelques derniers mois.


erMercredi 1 janvier 2003 – Hanoi – Ninh Binh

9 h. Bonne année. Elle commence par un agréable
petit déj’ au lit, avec du pain toujours aussi goûteux. Le
pain commençait à nous manquer, mais heureusement
le Vietnam a su garder quelques atouts de la
gastronomie française. Par contre, nous sommes très en
reste pour ce qui est du fromage. À part le « salé »
trouvé au Pérou et la Vache Kiri internationale (mais
est-ce du fromage ?), c’est la débandade. Laeti
commence à en rêver la nuit. Les quelques yaourts que
l’on peut trouver ne comblent pas le manque. Pendant
qu’MTV passe de bons clips vidéo, nous refaisons pour
la centième fois les sacs à dos, qui sont désormais
quatre : les deux gros, le petit « de balade » acheté au
Pérou pour remplacer celui volé, et le moyen acheté ici
pour les souvenirs. Un gros devant et un gros derrière
pour moi, Laeti fait de même avec les deux autres, et
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