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Cousue de fil Bleu

De
182 pages

L'auteur a la passion du football chevillée au cœur et au corps. Il a aussi celle de collectionner les maillots portés par les joueurs. La plupart dédicacés, ils garnissent ses armoires à souvenirs. Il ne possède pas ces objets, ce sont eux qui le possèdent ! Le graal de ses trophées aurait dû être la tunique de David Trezeguet lors de la finale de la coupe du monde de 1998. Sauf que ce maillot, acheté 7 350 euros à un Brésilien, a été détruit par la douane... Quel parcours pour ce bout d’étoffe ! Et quelles histoires...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90153-8

 

© Edilivre, 2015

Préface
L’art de toujours mouiller le maillot

Par Arnaud Ramsay, journaliste et auteur

Olivier, dessine-moi un maillot… L’injonction, vous l’avez deviné, est une référence au merveilleux conte pour petits et grands d’Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, dans lequel un aviateur posé en urgence dans le Sahara se voit demander : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » Dans cet ouvrage mondialement célèbre, traduit en 270 langues et dialectes, une autre citation est passée à la postérité : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Olivier Démolis a un grand cœur et ses yeux ont été remplis de colère. Ce personnage passionné et attachant a été victime d’une injustice, d’un vol de rêves ! Sa tragédie à lui est à l’origine de ce récit que vous vous apprêtez à dévorer : la destruction par les douanes du maillot authentique (et authentifié) porté par David Trezeguet lors de la finale de la Coupe du monde 1998 entre la France et le Brésil.

Je n’ai rencontré qu’une seule fois Olivier. C’était début décembre 2014, un samedi après-midi, à Annecy, à l’occasion de la deuxième édition de Sportext, le salon du livre de sport, organisé par Patrick Fillion. Sur la péniche Libellule, amarrée au quai Napoléon III face au marché de Noël, j’étais en séance de dédicaces de mes récentes parutions quand il a surgi. Je l’ai écouté, nous avons refait le match, il a acheté mon enquête réalisée avec Gilles Verdez intitulée Champions du monde 98 : secrets et pouvoir, alors je l’ai écouté avec encore plus d’attention ! J’ignorais totalement sa mésaventure. J’ai cru qu’il en rajoutait. Même pas… De retour à la maison, dans la banlieue ouest de Paris, il m’a envoyé les articles qui, dans le monde entier, lui ont été consacrés. L’histoire est édifiante.

À défaut d’obtenir l’accord de David Trezeguet pour rédiger la préface de son livre, il me l’a demandé. J’en ai été flatté. J’ai accepté. Deux jours plus tard, clin d’œil inattendu : l’attaquant franco-argentin décidait à 37 ans de prendre sa retraite sportive, juste un mois après son ami Thierry Henry. Champion du monde et d’Europe avec la France, né à Rouen et formé au club argentin de Platense, « Trezegol » a marqué 62 buts avec Monaco et 171 sous le maillot de la Juventus de Turin. Il s’est aussi distingué à Alicante, en Espagne, à Bani Yas aux Émirats arabes unis, à River Plate et Newell’s en Argentine, avant de disputer le championnat indien avec le Pune FC. Inoubliable auteur du but en or en finale de l’Euro 2000, Trezeguet est le troisième meilleur réalisateur de l’histoire de l’équipe de France (34 buts en 71 sélections), derrière Thierry Henry (51 buts) et Michel Platini (41).

Certes il n’était pas le plus charismatique des champions du monde. Mais ses statistiques, la vérité la plus implacable dans le football car incontestable, lui rendent justice. Pour Olivier, Trezeguet c’est plus qu’un joueur ! « Posséder » sa tunique endossée en finale du Mondial (même s’il est resté sur le banc des remplaçants), investir une partie de ses économies pour rafler ce bout de tissu, voilà les leitmotivs qui animaient Olivier. Pour ce supporter enfiévré des Bleus, sélection pour laquelle il a parcouru des milliers de kilomètres afin de les encourager dans les stades, nul exploit ou vantardise. Simplement le plaisir fou et sans prix de posséder un morceau d’histoire ! Olivier, étonnant électron libre, qui définit ainsi son état d’esprit dans le livre : « Quand je pense que la simple ouverture d’une porte d’armoire peut immédiatement influer sur ma personne… »

Les douanes ont tout gâché, à l’automne 2010, en réduisant en poussière, après sa saisie au dépôt Chronopost de La Balme-de-Sillingy, la relique du numéro 20. Contrefaçon et coutures de mauvaise qualité, objet arrivé dans un carton de whisky sans suffisamment de précisions, qu’ils ont laissé entendre ! Il a pourtant été acheté 7 350 euros sur Internet (la somme comprend le maillot de Nicolas Anelka en équipe de France et celui de Stéphane Grichting avec Auxerre, estimés à 4 000 euros) à un collectionneur brésilien réputé. Et en plus, si je puis dire, les douanes se dédouanent… Olivier jure que le certificat de destruction n’est pas conforme et que les accommodements avec la vérité ont été récurrents.

Du genre comme Trezeguet sur un terrain à « mouiller le maillot » et à « ne rien lâcher », Olivier s’est battu, démené pour faire respecter ses droits. Il continue de le faire, dans le respect de l’adversaire et du tribunal. Il a même écrit au président de la République ! Il n’a pas ménagé son temps ni ses efforts. Le combat n’est pas terminé et il jouit de tous les soutiens (à commencer par le certificat de l’équipementier du maillot) en plus de sa bonne foi. L’électricien savoyard qui travaille en Suisse connaît désormais par cœur les méandres de la justice française, entre avocats, recours, salle des pas perdus, recommandé, tribunal administratif ou TGI ! Bienvenue chez Kafka… Il a aussi pris l’initiative de médiatiser ses déboires pour mieux les faire connaître et accélérer la mise en place de l’arsenal juridique.

Olivier a voyagé avec et grâce au football. Le supporter historique de l’Olympique de Marseille, qui encourage également l’équipe de sa région, Évian-Thonon-Gaillard, ovni de la Ligue 1 comme lui l’est dans l’univers des maillots, jouit d’une sacrée belle collection de tuniques. Mais il n’aura jamais celui de Trezeguet au Mondial 1998 ! À force d’abnégation, il a toutefois réussi à rencontrer le joueur, alors en Espagne. Il s’est débrouillé pour obtenir son adresse, a débarqué chez lui, a posé en photo (cliché pris par le père de David, Jorge), s’est fait offrir un maillot d’Alicante signé de sa main et a obtenu du buteur une lettre confirmant qu’il a bel et bien échangé son maillot après la victoire contre le Brésil avec Junior Baiano. Comme une preuve supplémentaire que sa quête n’est pas financière, Olivier a décidé de verser à une œuvre les dommages et intérêts qui seraient générés par le jugement.

Pour avoir été grand reporter à France Football entre 1999 et 2005, je connais bien les champions du monde. J’ai même publié deux biographies officielles d’entre eux, celles de Bixente Lizarazu et Youri Djorkaeff, ainsi qu’une enquête sur Laurent Blanc quand il est devenu sélectionneur des Bleus. La trajectoire d’Olivier, dont l’amour foot saute aux yeux, les a touchés, forcément. Comme elle m’a touché. Et va vous toucher. Olivier n’est pas écrivain mais il a pris la plume avec ses tripes, avec passion, avec rage, avec énergie, avec cœur, avec aussi une once de poésie. Cette histoire « cousue de fil Bleu » n’est pas seulement celle d’une déception, d’un deuil. C’est davantage que cela. Le témoignage est également l’occasion de mesurer que le conseil donné au téléphone par Christian Jeanpierre, présentateur de Téléfoot sur TF1 et commentateur des matches de l’équipe de France (« surtout, gardez votre passion ! »), a été entendu au-delà de toute espérance.

Chapitre I
Un monde rond

1 – Le monde qui m’entoure, me pénètre et me gouverne va bien : je vous rassure, il tourne rond. D’ailleurs, il est aussi rond que la terre placée sous nos pieds ou que la lune lorsqu’elle est pleine. De nuit comme de jour, il me semble vivre, d’aussi loin que je me souvienne, dans deux mondes se côtoyant sans cesse. Des pieds, de la terre puis quelque chose qui tourne rond ; et voilà de beaux éléments pour définir la passion que je vis, sans toutefois savoir ce qu’elle me procurera encore ni quand elle finira. Ne croyez pas que je ne vive que pour elle, comme c’est entièrement le cas dans les moments les plus denses. Non, dans ma vie de tous les jours, je vis avec simplicité, par et avec elle ! Quand ma planète est triste, je m’inquiète de son devenir puis la réconforte ; quand elle pleure, je sèche ses larmes ; et quand tout va bien, nous jouons ensemble. Je me sens finalement être tout pour elle à la mesure de ce qu’elle est beaucoup pour moi. Ainsi, je suis tantôt son frère aîné, tantôt son père, comme enfin tous les membres de sa famille lorsque c’est jour de fête. Mais aujourd’hui ne sera pas une fraction de temps pareille à celles évoquées et déjà vécues dans ma relation avec le football ; car, pour l’avoir tout juste nommé, ce sport est bien cette seconde terre avouée. Ce jour marquera donc le commencement d’un premier et véritable regard que je porterai sur le monde du ballon rond, c’est-à-dire, et à cause d’un état fusionnel, sur ma propre personne également. Et comment, en fin de compte, mieux faire partager un point de vue parmi d’autres qu’en posant les choses au travers d’une histoire commencée voilà quelque temps, et dont j’ignore encore l’issue au moment où je vous parle ? C’est la question que je me pose et à laquelle je vais tenter d’apporter des réponses.

2 – À l’image de la majorité des hommes qui, comme moi, ont pratiqué le football sur des terrains de toutes sortes, j’aurais pu commencer à me livrer en vous parlant de ma jeunesse, tant il apparaît que la plupart des histoires trouvent souvent leur genèse plus en amont que supposé. D’évoquer alors mes premiers shoots équivaudrait à décrire mes premiers pas. Chose émouvante dont je crains qu’elle n’intéresse personne, sauf peut-être mes proches. Ou alors vous relater mes premiers matches amicaux auxquels sont attachés d’anciens exploits, et dont je suis encore le seul à penser secrètement qu’ils en étaient. Vous narrer la première fois que je suis entré dans un stade plein comme un œuf et où ma seule voix en complète expansion ne suffisait pas à me faire entendre de moi-même lorsque mon équipe favorite marqua. Sinon vous parler du second ticket d’entrée au stade que j’avais acheté en même temps que le mien pour le mettre, sans un mot, entre les mains de celle qui allait devenir ma femme. Là c’est autre chose ! Et pourquoi pas ? Ou bien vous dire, pour m’éloigner un peu de la sphère intime et familiale, ce que fut ma journée du 12 juillet 1998 et la mêler à l’histoire collective. Je le ferai sans doute et par petites fractions, car un lien puissant relatif à ma passion m’associe directement à cet événement national. Alors, quel va être le sujet principal sur lequel je vais m’entretenir avec vous et qui, jusqu’à présent, m’a fait devenir un « footeux » pas tout à fait comme les autres ?

3 – Si j’ai remarqué que les passions finissent tôt ou tard par baigner dans l’excès et s’achèvent parfois même dans un effondrement des plus brutal, je n’ignore pas non plus que ce qui les a fait naître relève souvent du hasard et de l’anodin. Allez savoir ce qui a bien pu pousser Aimé Jacquet à vouloir être entraîneur, Michel Vautrot arbitre ou un certain Platini joueur ? On pourra toujours me faire remarquer qu’ils évoluaient déjà, par leur entourage familial, dans le milieu du football. Peut-être. Mais ce qui, jadis, se transmettait naturellement de père en fils a vécu dans notre monde occidental ses derniers instants lors de la seconde moitié du xxe siècle. Pourtant, rien n’obligeait les descendants à suivre les traces de leurs aînés. Sans même cela, ce n’est pas parce que sa maison est bordée de champs et de cultures que l’on doit fatalement devenir exploitant agricole, ou parce que l’on habite en bord de mer qu’il faille devenir marin. Être le fils du concierge du stade n’a donc jamais impliqué d’avoir une passion pour le jardinage ou l’architecture. Les chemins héréditaires tout tracés ne pourront être une véritable fatalité. D’ailleurs, en s’amusant à raisonner à l’inverse, savez-vous comment gagnaient leur vie les pères de Raymond Kopa, Robert Pirès et Zinédine Zidane ? Le premier était mineur de fond, le deuxième travaillait dans l’industrie automobile et le dernier dans le B.T.P. ! Le plus évident tronc commun à tous les fils célèbres précités me semble être, dès leur plus jeune âge, une formidable volonté de vouloir exister à leur façon. Alors, à mon modeste niveau, tentant de leur ressembler, qu’ai-je finalement choisi d’emprunter comme voie dans le monde du football pour me sentir vivre pleinement une sorte de vie parallèle m’appartenant et d’en être accompli ? Pour me dévoiler sous la forme inattendue d’une question, si je vous demande pourquoi tous les joueurs d’une même équipe sont vêtus à l’identique, vous allez sans doute me répondre que c’est par simple souci de reconnaissance par rapport à leurs adversaires, et vous n’aurez pas tort. Reste que vous n’aurez pas raison non plus, du moins complètement, car à mon sens avant de se distinguer de l’autre équipe il faut d’abord être soi-même et mériter les marques et symboles qui représentent son club ! Quoi de mieux alors que les couleurs de tout un collectif sur un maillot comme en soi ? Et, plus fort encore, de commencer une quête de ces mêmes maillots qui, bien entendu, ont été portés lors de matches officiels. Si vous commencez à comprendre où je veux en venir, vous savez alors que la chose qui me passionne le plus dans le monde du football est bien la collection de maillots portés par des joueurs ! Pour elle, et les choses s’accélèrent brusquement, que n’ai-je pas fait jusqu’à présent et que je puisse avouer à tous sans faire rougir le moindre centimètre carré de mon visage ? Presque tout de raisonnable… et même au-delà par moments ! Je vous avais dit être passionné, n’en soyez donc pas surpris. En revanche, et comme le résume si bien le dicton : « Qui peut le plus, peut le moins », il m’arrive souvent d’être en compagnie silencieuse de certains maillots ; et le seul fait de les sentir proches de moi peut suffire à me faire retrouver une paix intérieure m’ayant juste quitté, ou mieux encore, la raffermir si elle était en moi. Quand je pense que la simple ouverture d’une porte d’armoire peut immédiatement influer sur ma personne et ne m’apporter que des choses bénéfiques ! Alors que, pendant le même temps sur terre, des gens dépensent des fortunes dans des désirs vains pour se rendre compte que l’argent ne fait pas forcément leur bonheur ! C’est par ce constat, voyez-vous, que je relativise mes « coups de folie » lors de certains et rares achats qui pour moi semblent être haut en gamme comme en couleur. Car il ne faut jamais perdre de vue qu’il existe au maximum deux maillots portés par un joueur lors d’un même match quel qu’il soit : d’où leur rareté relative…


Chapitre II
Le coup de foudre

4 – Ce que je désire, et qui « ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval », fait toujours l’objet de recherches répétées. D’ailleurs, c’est en me réveillant un fameux jour d’octobre 2010 que débuta la genèse factuelle de mon histoire. À ce moment-là, je ne me doutais pas que j’allais découvrir un peu plus tard sur Internet un objet qui m’extirperait de mon quotidien, et ce d’une façon aussi durable et fracassante que cela s’était réalisé en peu de temps et en silence ! Ce matin-là, donc, j’étais plus enclin à être gai que la veille. Peut-être avais-je mieux dormi que d’habitude, car mon travail d’électricien n’est pas toujours de tout repos, et certaines journées sont longues et harassantes ; ou avais-je inconsciemment pensé que ce jour serait tout simplement beau, car l’atmosphère dans la chambre était très lumineuse pour un mois d’octobre ? Comme l’humeur du matin conditionne parfois notre comportement pour la suite, je passai une bonne journée. Pour la conclure à ma façon et pour me changer les idées, j’allai surfer sur Internet une fois rentré chez moi. Cet exercice m’était plaisant et j’avais pris l’habitude, depuis longtemps, de suivre sur Ebay ce qui pouvait se proposer comme maillots portés par des joueurs de football. Mais gare toutefois aux marchands du temple qui n’ont de respect envers ce magnifique lieu collectif que celui de leur seul profit financier. C’est pourquoi les annonces de particuliers, bien qu’attrayantes par leur nombre et alléchantes par leurs prix, m’ont immédiatement fait prendre un certain recul. Les véritables maillots portés issus de cette manne importante de particuliers ne représentent en réalité qu’un trop faible pourcentage dont j’estime qu’il se situe malheureusement autour de 10 %. Vous comprendrez mieux pourquoi je prêtais, et prête toujours, plus d’attention aux offres faites par des maisons sérieuses devenues spécialistes dans le domaine du sport, d’autant qu’elles sont reconnues aussi bien au niveau de leur pays qu’à l’international. Dans le domaine du football, c’est donc Valéria Gouvêa de la maison Prorrogação qui tient, entre autres, le haut du pavé, mais il n’est bien entendu pas le seul, tant s’en faut. Ce Brésilien proposant régulièrement des offres de maillots d’une grande tenue, je décidai de visiter sa boutique sur Internet. Puis là, suite aux effets d’un simple clic de souris, m’apparut sous la forme d’un achat immédiat, ce que je m’étais fixé de posséder un jour ou l’autre et qui constituerait la pièce maîtresse couronnant ma collection tant aimée : un maillot porté de l’équipe de France de football issu de la fameuse finale du 12 juillet 1998 ! « Sacre bleu ! », me dis-je. Je n’en croyais pas mes yeux ! Des années durant, depuis cette somptueuse finale qu’aucun Français n’a oubliée tant elle a marqué les mémoires de tout un peuple, je m’étais fixé pour rêve d’un jour posséder une tunique de ce match. Bien sûr que l’objectif était plus qu’ambitieux, mais cela faisait tout de même douze ans que nous étions champions du monde, que beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts et que j’étais toujours orphelin de l’ultime ! Quoi de plus naturel alors, passé l’émotion qui suivit l’instant fondateur que celui d’une excitation possessive avant l’heure ! Un autre clic suffit pour nourrir ce nouvel ogre qui naissait subitement en moi tout en me comblant de sacré lorsque je contemplais le maillot. Car il était là devant moi, et d’une façon aussi virtuelle qu’il avait déjà une place bien réelle au fond de mon cœur. Plus que la vision d’une simple photographie, c’était les effets d’un coup de foudre qui m’animaient, au point que j’en avais occulté le prix pourtant élevé de 11 000 € et qui, d’une seule frappe, après l’avoir vu, me précipita plus encore dans la cage d’un amour impossible, autrement dit le plus cruel ! J’ai aussitôt eu l’impression d’avoir été moi-même la matière d’un but contre mon propre camp. Que les rêves de victoire semblent bien loin et presque amers en ces moments où ce qui paraissait impossible et inconcevable se réalise sur l’instant. Car il ne m’a pas fallu plus longtemps pour comprendre que ma condition d’électricien ne pouvait me permettre ce type d’achat immédiat ! Bien que mon rêve couvât, certes, depuis plus d’une décennie, et que pendant tout ce temps j’avais su mettre avec patience quelque argent de côté pour l’éventuelle circonstance, je me savais encore loin d’avoir réuni tout l’argent nécessaire. Mais comme toujours en pareil cas, ma cagnotte ayant périodiquement servi pendant ces douze années, je ne possédais environ qu’un tiers de la somme totale. Finalement, ce n’était déjà pas si mal en soi !

5 – Si j’ai vaguement parlé, en le survolant, du matin de ce mois d’octobre fatidique, je pourrais à l’inverse disserter sur la nuit blanche qui s’ensuivit ! Comme le travail pénible vous fait vous coucher de bonne heure et dormir telle une souche la nuit durant pour vous réveiller le matin frais et disponible comme jamais, croyez-en cette expérience que trop d’excitation nuit à toute forme possible de repos. Même si j’avais pu m’endormir quelques minutes, je suis encore certain aujourd’hui que je n’aurais pas eu le temps de bénéficier, ne serait-ce qu’un instant, du repos de l’esprit ni même de l’âme, tant tout mon être n’était que tourments. Comment être impassible face à l’impossible situation à vivre, aux questions sans cesse réitérées et que je formulais pour la énième fois, ou à mes jambes qui me donnaient le sentiment qu’elles dribblaient malgré moi tant j’étais énervé ? Et puis, il faudrait moins de temps à un potentiel acheteur pour réaliser l’achat sur Internet que j’en aurais à me poser une nouvelle fois la question : « Le maillot est-il toujours en vente immédiate ou vient-il d’être vendu ? » Vous ne pouvez pas imaginer sous quelles tortures mentales j’ai failli succomber jouant ainsi tour à tour le rôle de bourreau et celui de victime. Fallait-il qu’en plus de l’aspect financier, je paye sur moi-même celui d’une autoflagellation qui me rapprocherait d’un immense besoin de souffrir ? Bien que je connusse la réponse, elle resta cependant muette car pour respecter le moment, ce fut sans bruit que je me levai tôt.

6 – Il ne me fallut pas longtemps pour redonner artificiellement à mon ordinateur la lumière que le jour commençait à me procurer. Seulement, de lumière, j’en étais à titre personnel plus tout à fait une, et bien qu’éveillé, j’avais le sentiment décalé que je fonctionnais au ralenti. « La fatigue sans doute », me disais-je. Mais finalement, qu’importe l’état des troupes puisqu’elles sont en bon ordre sur la ligne de front, et que le combat va bientôt commencer. Pour mieux m’en approcher d’ailleurs, je n’avais qu’à patienter quelques petites secondes encore avant de découvrir mon annonce aussi fraîche que la veille. Qu’elle était belle cette tunique bleue à manches courtes enfilée sur un bustier lui rendant sa fierté de vainqueur. Que j’étais béat pour l’admirer autant, bien que je la susse inaccessible sur l’instant ! Mais une fois les premières minutes passées, l’heure n’était plus à la contemplation : il me fallait résoudre la problématique des moyens à mettre en œuvre afin de réaliser mon achat. Côté financier, je savais que si je bénéficiais tout de même d’un tiers de la somme, je ne pouvais rien ajouter à ce capital sans compromettre le budget familial : chose que je m’étais interdite depuis longtemps. Car le fonds dont je disposais était la conséquence d’heures supplémentaires parfois uniquement réalisées pour satisfaire aux objectifs de ma seule collection. Pendant tout ce temps passé à lire des plans, métrer, calculer, percer ou tirer des fils, j’aurais pu me satisfaire, comme tout un chacun, de mener une vie plus tranquille ; mais je savais qu’il fallait en toutes circonstances « mouiller le maillot » avant de récolter les fruits de son travail. L’école de la collection s’imbriquait alors parfaitement dans celle du football : beaucoup d’efforts avant d’arriver à des résultats ! S’il est dit que tout se mérite, et je l’entendais bien ainsi, il me restait encore du chemin à parcourir avant de déclencher l’achat. Puis, une idée survenue la nuit refit surface pour me toucher plus en profondeur qu’au moment de son jaillissement : pourquoi ne pas trouver avec le vendeur un compromis pour m’acquitter d’une partie de la somme en réglant avec de l’argent, et pour l’autre partie en proposant un équivalent sous forme d’un échange de maillots ? Après tout, que me coûterait-il, si ce n’était pour mon orgueil en cas de refus, d’en échanger par courriels avec M. Gouvêa ?

7 – Inutile de préciser que les jours qui suivirent, dont le premier en particulier, furent tout ce que l’on pourrait imaginer sauf d’une platitude émotionnelle absolue. C’était toujours avec la crainte légitime que l’affaire ne m’ait échappé ou que le vendeur serait défavorable...