La diète méditerranéenne

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Les campagnes d'information nutritionnelle organisées régulièrement par les organismes officiels de la Santé, nous encouragent à adopter un régime alimentaire plus frugal, pauvre en viande et riche en fruits, en légumes et en céréales. Le récent classement de cette diète traditionnelle sur la liste Unesco du Patrimoine Immatériel de l'Humanité représenterait-il une nouvelle étape d'un mouvement général de réconciliation grâce à la reconnaissance par les scientifiques d'un savoir vernaculaire très ancien ?
Publié le : lundi 15 juin 2015
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EAN13 : 9782336382234
Nombre de pages : 252
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António José MARQUES DA SILVALA DIÈTE MÉDITERRANÉENNE
Discours et pratiques alimentaires en Méditerranée
Volume II
LA DIÈTE
es campagnes d’information nutritionnelle organisées régulièrement Lpar les organismes of ciels de la Santé, nous encouragent à adopter MÉDITERRANÉENNEun régime alimentaire plus frugal, pauvre en viande et riche en fruits,
en légumes et en céréales. On nous présente souvent ce changement
profond de nos habitudes alimentaires comme une espèce de retour à Discours et pratiques alimentaires en Méditerranée
un régime originel de la civilisation occidentale, qui aurait été perpétué de
Volume IImanière inaltérée depuis toujours par les habitants les plus pauvres de la
Méditerranée. Le récent classement de cette diète traditionnelle sur la Liste
Unesco du Patrimoine Immatériel de l’Humanité représenterait-il à ce titre
une nouvelle étape d’un mouvement général de réconciliation grâce à la
reconnaissance par les scienti ques d’un savoir vernaculaire très ancien?
L’auteur de ce livre défend l’idée que, suite à des études épidémiologiques
menées à bien en Italie, en Grèce, en Espagne et en Yougoslavie après
la Seconde Guerre mondiale, la diète méditerranéenne, telle que nous
l’entendons aujourd’hui, fut réinterprétée par les épidémiologistes de
l’après-guerre à l’aune d’un idéal végétarien, dont l’origine se situe
outreAtlantique, un siècle auparavant, ce qui l’amène à appréhender sous un
nouvel angle la façon dont ce régime participe actuellement à la redé nition
des traditions alimentaires dans les pays méditerranéens.
António José MARQUES DA SILVA
L’auteur est Docteur en Histoire et Archéologie de l’Université
de Coimbra, où il a enseigné pendant trois ans. Depuis 2010,
il mène une recherche nancée par la Fondation pour la
Science et la Technologie du Portugal centrée sur les discours
et les pratiques alimentaires en Méditerranée. Ce livre est le
deuxième volet d’une trilogie consacrée à ce sujet, fruit d’un
dialogue constant maintenu tout au long de sa carrière avec
d’autres domaines du savoir.
Illustration de couverture : © Liliana Gonçalves Pereira.
ISBN : 978-2-343-06151-1
25 €
LA DIÈTE MÉDITERRANÉENNE António José MARQUES DA SILVA




La diète méditerranéenne






















Questions alimentaires et gastronomiques
Collection dirigée par Kilien Stengel

Cette collection d’ouvrages culturels, économiques, historiques,
sociologiques, anthropologiques, ou techniques, contribue aux
progrès de la recherche et de la réflexion sur les cultures
alimentaires et gastronomiques. Ouverte sur le monde, elle
permet de mieux comprendre les rapports entre l’homme et son
alimentation. Ici, il n’est pas seulement question de cuisine, on
se positionne à la frontière de ce qui rapproche ou sépare
l’alimentation de la gastronomie, les représentations du bon et
du bien-manger, le patrimoine et l’authenticité, le terroir et les
identités alimentaires. Autant d’imaginaires qui hantent nos
assiettes, comme nos verres.
Dernières parutions
Kilen STENGEL (dir.), Des fromages et des hommes.
Ethnographie pratique, culturelle et sociale du fromage,
2015.
Vincent DEMESTER, La cuisine des premiers migrants
du Québec. Enquête sur la disparition du patrimoine
culinaire du Poitou-Charentes, 2014.
Sylvie ANCELOT, Gastronomie et politique. Une autre
approche interculturelle franco-espagnole, 2014.
Jean-Claude TADDEI (dir.), Les territoires du vin, 2014.
Kilien STENGEL, Hérédités alimentaires et identité
gastronomique, 2014.
Jean-Marc BOUCHER, Auguste Escoffier : Préceptes et
transmission de la cuisine de 1880 à nos jours, Préface de
Michel Escoffier, 2014. António José Marques da Silva



La diète méditerranéenne


Discours et pratiques alimentaires en Méditerranée

Volume II

















































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06151-1
EAN : 9782343061511
Remerciements

Je veux avant tout remercier la Fondation pour la Science
et la Technologie du Portugal (FCT) pour le financement
attribué au projet de post-doctorat intitulé « Práticas
Culinárias, Dinâmica Cultural e Identidade no
Mediterrâneo Ocidental » (FCT :
SFRH/BPD/62886/2009), qui m’a permis de préparer la
publication de ce livre. Je veux remercier par ailleurs mon
superviseur Carlos Etchevarne (Universidade Federal da
Bahia) de la confiance qu’il m’a accordée tout au long de
ces cinq dernières années. Je tiens également à remercier
Monsieur Kilien Stengel, de l’Institut européen d’histoire
et des cultures de l’alimentation, pour l’opportunité de
publier ce livre dans la collection « Questions alimentaires
et gastronomiques » des Éditions L’Harmattan.

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Sommaire


Des préludes………………………….……………. 11

Des régimes………………………………………... 21

Des continuités……………...……………………... 63

Des antécédents ...………………………………….. 85

Des contextes ..……………………………………..121

Des traditions……..………………………………. 161

Des corps…………………….……………………. 181

Des ordres…………………………………………. 199

Des références……………………………………... 225
9


Des préludes

Le chirurgien anglais John Miller Cunningham est
l’auteur d’un manuel pratique intitulé Hints for australian
emigrants publié à Londres en 1841. Un bref passage de
cet ouvrage est la raison pour laquelle j’évoque ici son
nom. Presque à la fin du livre, Cunningham (1841, 113)
explique à ses lecteurs quelle est la diète alimentaire qu’il
considère la mieux adaptée au climat de l’Australie. Les
colons britanniques avaient à cette époque une
alimentation copieuse et riche en viande. Même les
bagnards que Cunningham avait escortés jusqu’en
Australie, à un moment donné de sa carrière militaire au
service de la Royal Navy, pouvaient compter
quotidiennement sur de la nourriture en abondance. La
viande, de porc et de bœuf, faisait partie de leur ration
journalière aussi bien durant la traversée en mer (idem
1827 II : 216), qu’une fois arrivés à bon port (idem 1827 I,
11 et II, 189). Le chirurgien conseillait cependant aux
émigrants d’abandonner la diète traditionnelle
anglosaxonne afin d’adopter celle des habitants des régions
méditerranéennes, mieux adaptée à un climat chaud
comme celui de l’Australie. La diète anglo-saxonne, plus
stimulante, pouvait nuire, selon lui, à la santé sous ce type
de climat (idem 1841, 113). Ayant servi à deux reprises en
Méditerranée, le chirurgien avait été frappé par la
résistance et la vigueur physique des paysans de cette
région du monde, qui jouissaient généralement d’une
bonne santé. Et ce, malgré le fait que leur régime
alimentaire, à base de pain et de légumes, était très frugal
et pauvre en viande (Cunningham 1841, 115). Prenant
l’exemple des Grecs, Cunningham établit par la suite toute
une série de références croisées entre le passé militaire des
Hellènes, les lieux qui conservent sa mémoire et les
11
habitudes alimentaires des Grecs de son temps qu’il avait
eu l’occasion d’observer personnellement. Tout en
évoquant ses séjours dans les lieux emblématiques de
l’Hellade comme l’Attique, la plaine de Troie et Salamine,
Cunningham insiste sur l’idée que les Grecs de son temps
suivaient le même régime alimentaire frugal à base de pain
et de légumes que leurs ancêtres, qui avaient vaincu
autrefois les Troyens puis les Perses. Un siècle avant que
les scientifiques ne la découvrent, l’idée d’une diète
alimentaire méditerranéenne intemporelle et bénéfique
pour la santé est déjà là. La conviction que ce type de diète
peut contribuer à améliorer la santé des habitants d’autres
régions du monde, également.
Une idée en avance sur son temps ? Oui et non à la fois.
D’un côté, Cunningham s’inscrit dans la plus pure
tradition de la diététique hippocratique, quand il préconise
d’ajuster le régime alimentaire au climat. Ce qui fait qu’il
soit en décalage avec le discours nutritionniste, qui
commence alors à se constituer progressivement en une
véritable discipline scientifique (Silva 2013, 120), tout en
étant en même temps en syntonie avec un ensemble
hétéroclite de mouvements utopistes qui militaient alors en
faveur d’un régime alimentaire végétarien. Concevoir le
climat comme un élément de définition de l’espace
méditerranéen qui exerce une même influence sur
l’ensemble des sociétés humaines qui l’habitent situe, en
revanche, la pensée du chirurgien anglais à l’avant-garde
de son temps. La Méditerranée ne sera en effet
« découverte » par les scientifiques que quelques décades
plus tard (Ruel 1991). La mer enfantera bientôt un nouvel
homme, au physique et à l’esprit forgé par un même
climat et par des activités similaires qui, d’une rive à
l’autre, maintient partout des rapports du même ordre avec
un même type de milieu : cet homme est le Méditerranéen
à qui, Cunningham avait déjà associé un régime
12
alimentaire particulier bien avant le moment de sa
naissance officielle. Parce qu’il défendait que ce régime
devrait être répliqué par les habitants d’autres régions du
monde, la pensée du chirurgien est en même temps très en
avance sur son temps. Un monde globalisé où les hommes
pourraient enfin se libérer des contraintes du milieu. Un
monde où la Science participerait activement au contrôle
réflexif de l’action individuelle. Un monde, somme toute,
assez proche du nôtre où des millions de personnes sont
encouragées quotidiennement à suivre cette même diète
alimentaire, indépendamment du climat de la région du
monde où elles vivent. Un monde hyper-réflexif, où en
même temps, tout un courant de pensée range, au
contraire, la diète méditerranéenne sur l’étagère des
mythologies alimentaires. Une fabulation moderne qui,
transmise selon le format habituel, donnerait quelque
chose du genre :
Au commencement, il y avait une vaste étendue d’eau
salée baignant les rivages de trois continents. Les
morceaux de terre qui la contraignaient étaient alors
séparés et très distincts les uns des autres. Soumis à un
même climat et homogénéisés par la répétition
ininterrompue du flux et du reflux des marées, la mer a
fini par communiquer à chacun d’eux les mêmes
propriétés. De mêmes plantes, de mêmes animaux ont
prospéré sur les terres baignées par ses eaux. Mer et
rivages forment maintenant un même tout et les hommes
qui y habitent depuis toujours, les Méditerranéens,
dépendent des mêmes ressources et partagent depuis les
temps immémoriaux un même régime alimentaire frugal,
qui les maintient en bonne santé, riche en pain, en fruits,
en légumes, la viande étant réservée aux jours de fête.
Et bien sûr, ce régime est partout pareil à lui-même et à
ce qu’il a toujours été. Peu importe que les ingrédients
employés, que la manière de les confectionner, que la
13
technologie culinaire et que la façon de désigner chacun
d’eux soient très différents d’un rivage et d’une époque à
l’autre. Historiens, sociologues, ethnologues et
archéologues ont beau constater la nature plurielle et labile
des traditions alimentaires dans cette région du monde, au
niveau de leur domaine de compétence particulier. Cela
n’est pas suffisant pour invalider totalement l’idée, qu’à
un niveau plus général, le Méditerranéen suit idéalement
partout et toujours un régime frugal et modérément
végétarien à base d’aliments produits localement ou du
moins, il le faisait encore il n'y a pas longtemps.
Tout cela peut, à première vue, paraître confus et
compliqué et pour cause. Les discours et les réalités
auxquelles, tous ces faits en grande mesure contradictoires
se reportent, étaient censés rester chacun de leur côté.
Tous ces objets avaient par ailleurs pour obligation de
s’aligner sagement au long de la flèche du temps. En fin
de compte, que diable les recommandations diététiques
des nutritionnistes ont-elles à voir avec la colonisation de
l’Australie, Hippocrate, la Royal Navy, la Guerre de Troie
et l’invention scientifique de la Méditerranée ?
Absolument rien à condition bien sûr que le temps qui
passe efface perpétuellement le passé derrière lui. Comme
si passé et présent devaient, pour une obscure raison, être
maintenus abruptement séparés l’un de l’autre, même si,
parfois, le passé persistait pour un temps à laisser sa
marque dans le présent.
Nous ressentons pour cela une certaine gêne au
moment de trancher si Peter Cunningham était en retard,
en synchronie ou en avance sur son temps alors que nous
devrions très naturellement affirmer aussitôt qu’il était les
trois choses à la fois. Il est probable que peu de lecteurs
connaissent aujourd’hui le nom de ce chirurgien anglais.
On attribue maintenant plus volontiers la paternité
exclusive de la découverte de la diète méditerranéenne à
14
Ancel Keys, l’épidémiologiste américain qui a établi
scientifiquement, à partir des années 1950, que ce type de
régime alimentaire réduisait drastiquement le risque de
souffrir d’un accident coronaire. On a également tendance
aujourd’hui à oublier que, ce régime était déjà un objet
d’étude familier de différents domaines des Sciences
sociales et humaines, quelques décades auparavant.
Nous verrons par la suite que les différentes
conceptions qui rendent compte de ce régime alimentaire,
présentées en détail plus loin, sont à première vue
inconciliables avec la façon comme les nutritionnistes le
conçoivent actuellement. Comment pourrait-on convaincre
quelqu’un que la diète méditerranéenne agit réflexivement
sur les pratiques alimentaires des Méditerranéens
d’aujourd’hui si ce quelqu’un croit fermement que cette
diète – ou du moins la manière dont les nutritionnistes se
la représentent – n’est qu’une élucubration sortie tout droit
d’un laboratoire ? À l’inverse, comment peut-on
convaincre quelqu’un que les habitudes alimentaires des
Méditerranéens ont beaucoup évolué au fil du temps si ce
quelqu’un croît que la diète méditerranéenne se perpétue
inchangée depuis toujours, puisque la Science (dure) a
démontré son existence, son unicité, ainsi que ses bienfaits
pour la santé ? Il s’agit bien là de ce que J. P. Lyotard
appelait un différend. Loin de moi l’idée de trancher. Je
souhaite au contraire explorer les non-dits qui sont la
véritable raison d’être de ce différend à travers une
approche transdisciplinaire et transhistorique centrée sur
cet objet polémique au croisement du biologique, du
psychologique, du culturel et du social. Car si l’intérêt que
lui portent différents domaines scientifiques tend à
incrémenter progressivement la connaissance des
différentes facettes de cet objet complexe, les approches
disciplinaires sont cependant trop partielles pour en rendre
compte équitablement en tant que tout. En effet, chaque
15
discipline privilégie l’étude de tel ou tel élément
particulier qui participe à la définition de ce régime afin de
pouvoir le revendiquer comme un objet d’étude. La nature
de ces choix est elle-même sujette à de fréquents
changements et accompagne l’évolution épistémologique
et méthodologique de chacun de ces discours scientifiques,
souvent motivée par la défense ou l’élargissement des
limites du champ disciplinaire qui leur est propre. Ainsi,
des images toujours partielles, provisoires et souvent
contradictoires tendent progressivement à se juxtaposer
formant de véritables constellations de points de vue
hétéroclites, bien que généralement fondés sur un même
socle ontologique qui oppose abruptement le passé au
présent, l’autarcie à la mondialisation et la tradition à la
modernité. En outre, chacune de ces différentes
représentations scientifiques se rapporte à un ensemble
varié et variable de réalités objectives qui évoluent
également selon une dynamique qui leur est propre. La
nature irréductiblement singulière de chacune d’elles
frustre par ailleurs toute tentative d’en rendre compte d’un
point de vue holistique, et ce même dans une perspective
strictement synchronique.
Ce constat épistémologique est la matière à penser à
l’origine de ce livre, qui fait suite au premier volet de la
trilogie que j’ai dédié au discours et aux pratiques
alimentaires en Méditerranée. Ce deuxième volume
représente un retournement de perspective, qui complète et
s’oppose en même temps à celle qui a orienté la réflexion
précédemment. « Un ingrédient du discours » questionnait
la façon comme l’élément alimentaire est intervenu au fil
du temps dans les différentes formes de discours, en
évitant volontairement de penser les rapports entre les
pratiques alimentaires en Méditerranée et les discours à
travers la notion de régime alimentaire méditerranéen, qui
tend à être assimilée métonymiquement à ce même rapport
16
et qui se superpose aujourd’hui presque totalement aux
modes concurrents de le concevoir. Il s’agit maintenant de
disséquer les différentes conceptions de ce régime dans
des formes de discours concurrentes, qui emploient ce
concept pour transformer la tradition alimentaire, dont il
est censé rendre compte, en objet du discours. La réflexion
s’appuiera cependant en grande mesure sur ce que cette
première incursion avait permis d’apprendre à ce sujet.
Raison, pour laquelle les références au premier volume
seront constantes au long des pages qui suivent, afin de ne
pas lasser le lecteur en lui imposant de lire des
développements exhaustifs à propos de sujets, qu’il n’est
pas nécessaire de connaître exhaustivement pour
comprendre ce qui suit.
L’objectif est maintenant de mettre à nu les fondements
de ce même concept, qui permet de penser la nature à la
fois labile et pérenne des traditions alimentaires en
Méditerranée dans la longue durée, en tant que continuité,
de la même manière qu’un médecin légiste disséquerait un
corps pour en révéler l’anatomie. Je vais explorer
successivement les différends qui ont opposé à un moment
donné des domaines scientifiques concurrents afin de
mettre en évidence ce qui oppose leurs points de vue ainsi
que les aspects du problème qui demeurent encore
aujourd’hui exclus de leurs champs discursifs respectifs.
Tout cela dans une perspective indisciplinée, c’est-à-dire
sans intention de réclamer ces espaces interstitiels comme
objet de telle ou de telle discipline. Je commencerai par
essayer de répondre à la simple question : « Qu’est-ce que
le régime méditerranéen ? ». Je rappellerai ensuite la
généalogie de ce concept dans les différents domaines du
savoir qui se sont intéressés à un moment donné à ce
régime (Des régimes) puis j’essaierai d’établir quelles sont
les origines de la conception scientifique du régime
méditerranéen. Je retracerai, dans un premier temps, le
17
contexte historique qui lui a servi d’inspiration : celui des
zones rurales de la Crète et celui des quartiers populaires
de Naples (Des continuités), mais aussi celui du milieu
scientifique et de la classe moyenne de l’après-guerre en
Amérique qui, comme nous le verrons plus loin, est la
véritable patrie de la diète méditerranéenne (Des
antécédents). Ce retour aux sources permettra de
démontrer que la conception savante de ce régime
s’inspire non pas d’une sagesse de la culture perpétuée en
Méditerranée par une tradition plurimillénaire, mais plutôt
d’une discipline alimentaire imposée par la nécessité dans
le premier cas et dans le deuxième cas, d’un revivalisme
alimentaire dans un contexte de transition économique et
sociale. J’expliquerai ensuite comment le régime des
Méditerranéens des années 1950/1960 a été réinterprété
par les épidémiologistes américains à l’aune d’un idéal
végétarien tendanciellement puritain, qui trouve ses
origines dans les discours des réformateurs américains du
eXIX siècle.
Dans les chapitres suivants, je revisiterai tour à tour
certaines oppositions dichotomiques qui alimentent le
différend actuel autour de la diète méditerranéenne et qui
transposent à plusieurs niveaux une altérité primordiale
opposant abruptement le passé au présent : global versus
local (Des contextes), tradition versus modernité (Des
traditions) et habitus versus habitudes (Des corps). Je
m’interroge ensuite sur ce qui, dans une perspective
strictement épistémologique, distingue ces différents
points de vue de celui des nutritionnistes avant de
constater que, malgré leurs différences, ils se construisent
sur le socle d’une même temporalité (Des ordres).
L’objectif de cette analyse est de mettre en évidence la
perception à la fois utopique et puritaine de la société
moderne à la base de la conception de ce régime
alimentaire médiatisée auprès du grand public au long des
18
deux dernières décades, avant de reprendre la réflexion sur
le processus de patrimonialisation en cours de la diète
méditerranéenne, objet du dernier volume de cette trilogie,
sans continuer à opposer plus que de raison le présent au
passé.
19



Des régimes


Qu’est-ce que le régime méditerranéen ?

« Si personne ne me le demande, je le sais ; mais que je
veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! »

Au moment de répondre à cette simple question, je
ressens la même difficulté que saint Augustin
(Confessions, XI) quand il veut expliquer ce qu’est le
temps : le régime méditerranéen est également quelque
chose que je connais intuitivement mais que j’ai beaucoup
de mal à conceptualiser de manière précise. Cela paraît
pourtant être bêtement évident ! Par régime, on entend
bien sûr ce que l’on mange. Un régime est donc un
ensemble d’aliments que l’on mange habituellement. Et le
régime méditerranéen en particulier ? L’adjectif
méditerranéen établit un rapport avec un lieu concret, la
Méditerranée en l’occurrence. Mais quelle est la nature
exacte de ce rapport spatial ? Par ailleurs, nous savons
tous intuitivement comme saint Augustin que toute chose
de ce monde est sujette au changement, ce qui additionne
une nouvelle couche à notre problème. Comment peut-on
concevoir le régime méditerranéen comme un étant et
admettre en même temps que ce régime est sujet au
changement ? Par ailleurs quand doit-on cesser de le
considérer comme tel ? En ce sens, le régime traditionnel
méditerranéen est-il réellement menacé par la modernité
alimentaire ?
21

Notre hésitation ici se doit en grande mesure à la façon
comme notre culture conçoit le rapport entre le régime
alimentaire et le milieu. Il serait bien sûr très réducteur de
dire qu’il existe une manière unique de concevoir ce
rapport. Parce que l’acte alimentaire met en jeu un
système à la fois bio-psycho-socioculturel (Morin 1973,
146), on observe au contraire des variations très
significatives d’une discipline scientifique à l’autre.
Plusieurs conceptions concurrentes coexistent même
parfois au niveau d’une même forme de discours.
L’anthropologie, la sociologie, la géographie, l’histoire,
l’écologie s’accordent cependant à définir le régime
alimentaire avant tout comme un rapport au milieu. La
nature de ce rapport est cependant loin d’être
consensuelle. Le sociologue J. P. Poulain (2006, 19-22) a
proposé de regrouper les différentes conceptions de ce
rapport en cinq grandes tendances : le déterminisme, le
possibilisme, le culturalisme, l’environnementalisme et
l’anthropo-sociologisme. Je suivrai la nomenclature
suggérée par cet auteur par la suite, à laquelle s’ajouterait
à peine une sixième tendance : le nutritionnisme.

Commençons par la tendance la plus ancienne. Dans
une perspective « déterministe », l’alimentation est conçue
comme une forme d’adaptation optimale aux ressources
disponibles dans le milieu qui agit simultanément comme
influence et comme contrainte. Ce courant de pensée,
aujourd’hui résiduel, est resté fidèle au vieux principe
hérité de la culture classique, la convenentia, que l’on peut
définir, en allant vite, comme étant la perméabilité des
propriétés des êtres au lieu qu’ils occupent. Cette forme de
rapport au milieu a été théorisée (peut-être) pour la
première fois, dans le traité hippocratique « Des airs, des
22
eaux et des lieux » dont l’autorité a rarement été remise en
question pendant plus de deux millénaires. Résumant
laconiquement ce qui a été développé ailleurs plus en
détail, l’idée centrale de ce traité est que les différentes
constantes d’un milieu donné comme le climat, l’eau et le
sol, façonnent physiquement et spirituellement les
hommes qui l’habitent (Silva 2013, 80). Le climat
éclipsera progressivement les autres éléments mentionnés
dans le traité hippocratique, dans les productions
postérieures qui ont fait écho de cette théorie jusqu’à la fin
du Moyen Âge (Chouquer 2010, 20). Pourtant à la
Renaissance, l’influence de ces autres facteurs est encore
parfois remémorée sous la plume d’auteurs comme Jean
Bodin. Au tout début de son cinquième livre de la
République, Bodin énonce presque littéralement la théorie
hippocratique sans toutefois faire référence à son véritable
auteur, prenant même la liberté de la rafraîchir, rajoutant
quelques références à la réalité géopolitique de son temps
(Mairet 1993, 407-409).
Mais avec l’avènement de la Modernité, la convenentia
perd officiellement le droit de participer à la construction
de la connaissance. La théorie des climats, pourtant fondée
sur ce principe, est paradoxalement réhabilitée au
eXVIII siècle par un des pères fondateurs du mouvement,
eC.-L. S. de Montesquieu (L’Esprit des Lois, 3 partie,
Livre XIV). Le philosophe défendait que les lois devaient
s’adapter aux différents climats où vivent les sociétés
qu’elles régulent, parce que le climat détermine « le
caractère de l’esprit et les passions du cœur »
e(Montesquieu 1995 [1748], L’Esprit des Lois, 3 partie,
Livre XIV, chap. I). La théorie des climats est reprise au
siècle suivant en Allemagne par J. G. Herder et par G. W.
F. Hegel (Pinna 1989, 325), même si l’hérédité est
également invoquée par ces auteurs comme facteur
déterminant de la constitution physique et mentale des
23
hommes (Chouquer 2010, 20). Un compatriote de Herder
et Hegel, le géographe F. Ratzel (Anthropogéographie,
1882-1891) renoue à la fin de ce siècle avec la tradition
hippocratique élargissant à nouveau le champ des
variables géographiques mises en jeu. Ces mêmes
variables agissent maintenant la plupart du temps comme
contrainte à l’activité humaine (Durkheim 1900).
Reconvertie en déterminisme géographique, cette tendance
va dominer pendant encore bien longtemps la manière de
concevoir le rapport de l’homme au milieu dans la pensée
occidentale (Bavoux 2002, 35). En 1936, l’ethnologue
français C. Parain (1936, 24) acceptait encore l’idée que
« les races humaines soient adaptées, les unes à des
climats humides, les autres à des climats secs et qu’aux
différences physiologiques puissent correspondre des
différences d’attitude ». Dans son ouvrage,
La Méditerranée, les hommes et leurs travaux, cet auteur
(idem, 25) défend que le climat méditerranéen :

« … éloigné de l’amollissement des tropiques présente
des saisons tranchées qui trempent assez bien le corps.
Tous ceux qui ont séjourné dans les pays méditerranéens
ont remarqué que, bien que les froids assez rigoureux n’y
soient pas inconnus, les habitations ne sont pas disposées
pour lutter contre le froid […]. Il se fait donc une
accoutumance au froid comme à la chaleur qui donne aux
corps une grande résistance.
Le climat méditerranéen présente aussi cet avantage
que l’on y satisfait plus aisément que dans la zone
tempérée aux besoins essentiels de la vie. Pour
l’habitation, le vêtement […], moins d’efforts sont
nécessaires pour atteindre le minimum indispensable…
Pour la nourriture également les besoins sont moindres.
La sobriété des Méditerranéens est bien connue. »
24

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