7 jours d'essai offerts
Cet ouvrage et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Partagez cette publication

Publications similaires

Vous aimerez aussi

Couverture.png

40 pages ?

Oui, nos livres papier font 40 pages, représentant selon nous la durée idéale de lecture pour découvrir un sujet (environ une heure). Sur les versions eBooks d’Uppr, les livres peuvent être plus longs : nous avons fait le choix du confort de lecture en permettant à l’utilisateur d’ajuster la taille du texte (ce qui fait varier le nombre de pages). Nous vous souhaitons une bonne lecture !

uppr-logo-230px.png

 

Un livre des éditions Uppr

Tous droits réservés - © Uppr 2014

Ce Goût dit Vin

À Henry, Yannick, Marcel, Anselme, Jérôme, Didier, Karim... et à ces vignerons de plus en plus nombreux dont les vins parlent nature.

 

Soif d’aujourd’hui

Sur la devanture d’une boutique ancienne luxueusement laquée noir, il est indiqué en lettres crème : caviste indépendant. Ainsi le jeune homme ou la jeune femme qu’à travers la vitrine l’on aperçoit entre des bouteilles luisantes exposées avec un élégant « sans façon », revendique sa liberté d’entreprise, la pleine maîtrise de son offre. Et cette indépendance affichée sonne comme une invitation à la singularité du goût, une promesse d’amateur. Car si l’indépendance gestionnaire du petit commerce, en dépit du totalitarisme menaçant de la distribution, relève encore d’une certaine évidence, l’affirmation ostentatoire de celle-ci parle d’autre chose, non plus simplement économique mais peut-être bien éthique : une éthique de l’offre.

De la foule bigarrée mais bien mise – l’argot publicitaire a inventé le terme de bourgeois bohème (bobo) pour désigner cette population citadine au revenu confortable, à la fois professionnelle et d’allure décontractée - qui arpente la rue piétonne soigneusement rincée d’un marché du centre de Paris, des atomes se détachent qui pénètrent dans l’officine. On les accueille avec la complicité amicale qui sied entre connaisseurs potentiels ou confirmés. Car dans son tablier de sommellerie au pli impeccable, sa chemise entrouverte et ses chaussures capables de fouler la terre du vignoble, le ou la caviste autonome n’occupe pas seulement la place du vendeur conseiller d’aujourd’hui ou du fournisseur fiable d’autrefois. C’est aussi un médiateur, « l’ouvre chemin » comme on dit en sorcellerie, un mentor parfois, et l’inventeur toujours, au sens originel de découvreur, rapportant de ses explorations réelles ou virtuelles dans les terroirs des trouvailles à partager. Mais le trait indispensable, on serait tenté de dire le supplément d’âme, de ce vendeur spécial, consiste dans son empathie affichée qui l’identifie comme alter ego du client, une sorte d’ami en puissance, condition nécessaire autant qu’égalitaire du vrai partage dans les affaires de goût. Car bien plus qu’une transmission de savoir, le conseil, ici, engage la rencontre, la dégustation, la discussion, la répartie des récits, l’échange d’expérience et l’évocation des sens, autant dire l’invitation à la plus impartageable subjectivité. Le goût et la couleur se discutent, n’en déplaise au proverbe, le vin le prouve à chaque gorgée.

Aujourd’hui, notre caviste indépendant organise une dégustation d’un vin d’appellation d’origine contrôlée en présence du vigneron qui le produit. La clientèle fidèle des « amis », augmentée de nouveaux venus attirés par l’ambiance chaleureuse et bavarde qui déborde sur le trottoir, entoure la vigneronne d’une quarantaine d’années venue de son vignoble de la Loire pour l’occasion. Habituée à la solitude patiente du travail dans ses rangées de vigne, au dialogue muet et quotidien avec la terre, le ciel des saisons et la plante qui les relie dans le cycle de son développement vers le fruit, elle s’est sentie un instant déplacée, comme un poisson hors de son bocal, au milieu de cette presse joyeuse, impatiente, excentrique, fanfaronne, citadine. Mais ce sentiment de décalage s’est vite résorbé lorsqu’elle a saisi aux premiers mots échangés, aux questions et aux compliments, que cette différence était non seulement respectée mais désirée et savourée par ces « peoples », magnétisés il y a quelques instants encore par la concurrence et le stress des affaires, soudain délestés de l’inquiétude de leur pouvoir et de leur sécurité devant l’autre. L’autre incarné par un peu de vin qui tourne dans un verre et la femme présente qui a œuvré à sa production. Elle a perçu nettement l’attention admirative portée sur elle, comme la détentrice d’un secret aussi enviable qu’irréductible au seul calcul des causes et des effets, celui d’exprimer un lieu, une année, un espace-temps, dans des sensations jamais entièrement traduites par les mots et pourtant partageables. D’accoucher la nature de son goût. Un goût qu’elle expliquera à tu et à toi, car ces amateurs sont finalement comme elle, ses prochains, embarqués dans le même monde, ce monde qui oublie si facilement d’écouter ce qui ne se maîtrise pas : les sens, le temps qui passe, le vivant, l’avenir qu’il faut accueillir plutôt que programmer si l’on veut connaître cette vérité du plaisir, l’inattendu. Humble, elle attribue le goût de son vin aux vertus de sa terre, à la chance de l’année, du climat, des météores comme on disait autrefois, ou au caractère de ses plants, de leur cépage, de leur âge, de leur vitalité, et elle affirmera qu’elle ne fait que laisser tout ça interagir et parler. Et personne ne la croira. Car tous ces dégustateurs pas très protocolaires, qui se mettent à discuter entre eux à cause d’un peu de vin, à évoquer des jambes et des couleurs, des baies, des fruits, des fleurs, du minéral, des soies et des velours, des attaques et des longueurs, des acidités et des amertumes, du jour où ils ont découvert ce vin, de l’épate des amis, du plat qu’ils lui ont assorti, et les affaires qui reviennent de temps à autre mais à distance comme entre parenthèses, tous sentent bien que la vigneronne ne peut pas simplement avoir laissé parler, qu’il faut bien qu’elle détienne quelque savoir, quelque intention ou quelque affinité avec les forces de la nature, de la terre et du ciel, qu’exprime cette gorgée goûteuse. Et tous la croient pourtant, au fond d’eux-mêmes, parce qu’ils ressentent plus souvent qu’ils ne l’avouent l’inquiétude fatale d’une humanité devenue « hors sol », déconnectée des puissances de vie qui la dépassent, esseulée dans la réduction des matières aux calculs et manipulations. La vigneronne leur parle de son travail et ils entendent avec plaisir évoquer ce qu’ils craignent de perdre et viennent rechercher ici : le lien. On n’y peut rien : il y a quelque chose de religieux dans le vin. La soif d’aujourd’hui est celle du lien. Une soif de dégustation qui est soif de perception du lien. Lien à soi, lien aux autres, lien à la nature qui fonde vraisemblablement les deux précédents. « Dégustation est comparaison » disait Jules Chauvet, vigneron œnologue du Beaujolais, qui étudia la dégustation sensorielle et dénonça parmi les premiers les méfaits des techniques biochimiques appliquées à la vigne et au vin. Ce disant, il indiquait cette ouverture à l’autre, cette sollicitation de la différence en jeu dans toute unité de perception. Comparaison est moins reconnaissance, qu’invention de proximités, révélation de liens. Il faut être aussi superficiel que Michel Onfray dans son essai « Les Vertus de la Foudre » pour renvoyer Jules Chauvet et son souci de la nature à une idéologie conservatrice de droite, au prétexte d’une certaine naïveté nostalgique des propos de celui qui a réveillé nombre de consciences vigneronnes.