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Le Vin : En 40 pages

De
24 pages
Les dernières découvertes archéologiques établissent que les hommes boivent du vin depuis le Néolithique, et l'on en retrouve les traces aussi bien dans des jarres iraniennes vieilles de 7000 ans, qu'en Turquie, dans des vases vieux de 6000 ans, ou encore dans des tombes de rois de l'Antiquité égyptienne. Certes, les hommes n'ont pas toujours dégusté ni vinifié le vin comme nous le faisons aujourd'hui. Toutefois, le vin a toujours été un breuvage spécial, parfois à caractère sacré, souvent métaphoriquement associé aux expériences mystiques. D'un autre côté, l'industrie s'est emparée de ce « produit », mettant en avant les valeurs de plaisir et de partage qu'il véhicule, mais aussi ses atouts socio-économiques. Or, depuis quelques années, des anciens et de nouveaux venus dans le monde vigneron défendent une conception de la culture, du goût et de la convivialité du vin qui rompt avec la standardisation et la logique du rendement. Les nouveaux buveurs qui les soutiennent recherchent des vins sans maquillage ni trucage chimique, qui parlent de la générosité de la nature et du savoir-faire respectueux d'hommes et de femmes qui la conduisent jusqu'au verre à travers la fructification du cep. Ces vins, que l'on dit « nature » car sans intrants chimiques ni dans le vignoble ni au chais, sont reconnus plus digestes. Mais surtout, ils expriment un goût unique, non reproductible, aussi nouveau qu'il est ancien : celui d';une nature qui s'offre à la dégustation de ceux qui abandonnent l'illusion paranoïaque de la dominer. Ce goût dit vin cache un essai d'éthique contemporaine...Professeur de Philosophie défroqué, Yves Belaubre choisit de vivre de l’écrit en 1985. Épicurien plutôt qu’hédoniste car soucieux de la liberté et du bien-vivre longtemps, il développe en sus d’une œuvre poétique « personnelle » une maîtrise de l’écriture qui lui assure des commandes dans la Presse, l’Édition, l’Entreprise, la Télévision et le Cinéma. En tant que scénariste et réalisateur, il intervient comme enseignant en écriture de scénario à l’École Supérieure d’Audiovisuel de l’Université de Toulouse. Amateur de vins et de habanos, il fut un temps directeur du magazine Cigare et Sensations censuré par les hygiénistes en 2008 et entretient de solides amitiés en Bourgogne, en Gascogne et à Cuba où il réalisa un documentaire passionné sur la culture du Habano (cigare). Non-croyant soucieux d'une éthique sans dieu, son dernier roman, La Protestation (éditions Nicolas Eybalin), qui raconte la vie exemplaire du Cardinal Saliège dans la France de Pétain, a reçu un accueil enthousiaste de la critique et du public. L’essai Ce goût dit vin est un hommage personnel au plaisir du vin, ainsi qu’à la nouvelle génération des vignerons qui travaillent à donner tout son sens et son goût au mot nature.
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Un livre des éditions Uppr

Tous droits réservés - © Uppr 2014

Ce Goût dit Vin

À Henry, Yannick, Marcel, Anselme, Jérôme, Didier, Karim... et à ces vignerons de plus en plus nombreux dont les vins parlent nature.

 

Soif d’aujourd’hui

Sur la devanture d’une boutique ancienne luxueusement laquée noir, il est indiqué en lettres crème : caviste indépendant. Ainsi le jeune homme ou la jeune femme qu’à travers la vitrine l’on aperçoit entre des bouteilles luisantes exposées avec un élégant « sans façon », revendique sa liberté d’entreprise, la pleine maîtrise de son offre. Et cette indépendance affichée sonne comme une invitation à la singularité du goût, une promesse d’amateur. Car si l’indépendance gestionnaire du petit commerce, en dépit du totalitarisme menaçant de la distribution, relève encore d’une certaine évidence, l’affirmation ostentatoire de celle-ci parle d’autre chose, non plus simplement économique mais peut-être bien éthique : une éthique de l’offre.

De la foule bigarrée mais bien mise – l’argot publicitaire a inventé le terme de bourgeois bohème (bobo) pour désigner cette population citadine au revenu confortable, à la fois professionnelle et d’allure décontractée - qui arpente la rue piétonne soigneusement rincée d’un marché du centre de Paris, des atomes se détachent qui pénètrent dans l’officine. On les accueille avec la complicité amicale qui sied entre connaisseurs potentiels ou confirmés. Car dans son tablier de sommellerie au pli impeccable, sa chemise entrouverte et ses chaussures capables de fouler la terre du vignoble, le ou la caviste autonome n’occupe pas seulement la place du vendeur conseiller d’aujourd’hui ou du fournisseur fiable d’autrefois. C’est aussi un médiateur, « l’ouvre chemin » comme on dit en sorcellerie, un mentor parfois, et l’inventeur toujours, au sens originel de découvreur, rapportant de ses explorations réelles ou virtuelles dans les terroirs des trouvailles à partager. Mais le trait indispensable, on serait tenté de dire le supplément d’âme, de ce vendeur spécial, consiste dans son empathie affichée qui l’identifie comme alter ego du client, une sorte d’ami en puissance, condition nécessaire autant qu’égalitaire du vrai partage dans les affaires de goût. Car bien plus qu’une transmission de savoir, le conseil, ici, engage la rencontre, la dégustation, la discussion, la répartie des récits, l’échange d’expérience et l’évocation des sens, autant dire l’invitation à la plus impartageable subjectivité. Le goût et la couleur se discutent, n’en déplaise au proverbe, le vin le prouve à chaque gorgée.

Aujourd’hui, notre caviste indépendant organise une dégustation d’un vin d’appellation d’origine contrôlée en présence du vigneron qui le produit. La clientèle fidèle des « amis », augmentée de nouveaux venus attirés par l’ambiance chaleureuse et bavarde qui déborde sur le trottoir, entoure la vigneronne d’une quarantaine d’années venue de son vignoble de la Loire pour l’occasion. Habituée à la solitude patiente du travail dans ses rangées de vigne, au dialogue muet et quotidien avec la terre, le ciel des saisons et la plante qui les relie dans le cycle de son développement vers le fruit, elle s’est sentie un instant déplacée, comme un poisson hors de son bocal, au milieu de cette presse joyeuse, impatiente, excentrique, fanfaronne, citadine. Mais ce sentiment de décalage s’est vite résorbé lorsqu’elle a saisi aux premiers mots échangés, aux questions et aux compliments, que cette différence était non seulement respectée mais désirée et savourée par ces « peoples », magnétisés il y a quelques instants encore par la concurrence et le stress des affaires, soudain délestés de l’inquiétude de leur pouvoir et de leur sécurité devant l’autre. L’autre incarné par un peu de vin qui tourne dans un verre et la femme présente qui a œuvré à sa production. Elle a perçu nettement l’attention admirative portée sur elle, comme la détentrice d’un secret aussi enviable qu’irréductible au seul calcul des causes et des effets, celui d’exprimer un lieu, une année, un espace-temps, dans des sensations jamais entièrement traduites par les mots et pourtant partageables. D’accoucher la nature de son goût. Un goût qu’elle expliquera à tu et à toi, car ces amateurs sont finalement comme elle, ses prochains, embarqués dans le même monde, ce monde qui oublie si facilement d’écouter ce qui ne se maîtrise pas : les sens, le temps qui passe, le vivant, l’avenir qu’il faut accueillir plutôt que programmer si l’on veut connaître cette vérité du plaisir, l’inattendu. Humble, elle attribue le goût de son vin aux vertus de sa terre, à la chance de l’année, du climat, des météores comme on disait autrefois, ou au caractère de ses plants, de leur cépage, de leur âge, de leur vitalité, et elle affirmera qu’elle ne fait que laisser tout ça interagir et parler. Et personne ne la croira. Car tous ces dégustateurs pas très protocolaires, qui se mettent à discuter entre eux à cause d’un peu de vin, à évoquer des jambes et des couleurs, des baies, des fruits, des fleurs, du minéral, des soies et des velours, des attaques et des longueurs, des acidités et des amertumes, du jour où ils ont découvert ce vin, de l’épate des amis, du plat qu’ils lui ont assorti, et les affaires qui reviennent de temps à autre mais à distance comme entre parenthèses, tous sentent bien que la vigneronne ne peut pas simplement avoir laissé parler, qu’il faut bien qu’elle détienne quelque savoir, quelque intention ou quelque affinité avec les forces de la nature, de la terre et du ciel, qu’exprime cette gorgée goûteuse. Et tous la croient pourtant, au fond d’eux-mêmes, parce qu’ils ressentent plus souvent qu’ils ne l’avouent l’inquiétude fatale d’une humanité devenue « hors sol », déconnectée des puissances de vie qui la dépassent, esseulée dans la réduction des matières aux calculs et manipulations. La vigneronne leur parle de son travail et ils entendent avec plaisir évoquer ce qu’ils craignent de perdre et viennent rechercher ici : le lien. On n’y peut rien : il y a quelque chose de religieux dans le vin. La soif d’aujourd’hui est celle du lien. Une soif de dégustation qui est soif de perception du lien. Lien à soi, lien aux autres, lien à la nature qui fonde vraisemblablement les deux précédents. « Dégustation est comparaison » disait Jules Chauvet, vigneron œnologue du Beaujolais, qui étudia la dégustation sensorielle et dénonça parmi les premiers les méfaits des techniques biochimiques appliquées à la vigne et au vin. Ce disant, il indiquait cette ouverture à l’autre, cette sollicitation de la différence en jeu dans toute unité de perception. Comparaison est moins reconnaissance, qu’invention de proximités, révélation de liens. Il faut être aussi superficiel que Michel Onfray dans son essai « Les Vertus de la Foudre » pour renvoyer Jules Chauvet et son souci de la nature à une idéologie conservatrice de droite, au prétexte d’une certaine naïveté nostalgique des propos de celui qui a réveillé nombre de consciences vigneronnes.