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À coups tôt tirés

De
198 pages

Ce recueil de textes courts, voire très courts, invite le lecteur à traverser en zigzag un territoire miné par les facéties du langage, ses équivoques, ses sonorités. Le propos s'appuie sans vergogne sur le détournement du vocabulaire et la complicité de situations aussi burlesques que diverses. Aux détours de ce dédale d'historiettes, d'épigrammes ou de fabliaux parfois rimés, on revisitera des personnages connus, tels que Pince-mi et Pince-moi, ou Barbe bleue. On accompagnera un chevalier en croisade, et on rencontrera même une troupe de pères Noël en pèlerinage à Lourdes...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94727-7

 

© Edilivre, 2015

I
Histoires en vrac de bric et de broc

Enigme policière

Vous connaissez l’histoire de Pincemi et Pincemoi ! Mais vous ignorez que derrière celle-ci se cache un fait divers dramatique, qui vient seulement d’être révélé.

Ainsi on apprend que Pincemi et Pincemoi avaient embarqué deux autres personnes sur leur bateau. Il s’agissait de leurs amis Colin et Maillard qui jouaient à leur jeu favori sur la plage.

On a su par ailleurs que Pincemi ne savait pas nager. Pincemoi, propriétaire du bateau, le savait-il ? Et pourquoi a-t-il embarqué deux autres personnes portant des bandeaux ? Tout cela était imprudent. Il ne faut pas se voiler la face.

Les faits sont, semble-t-il, les suivants.

Le premier à tomber à l’eau est Colin. Heureusement celui-ci est comme un poisson dans l’eau. Hélas, un instant plus tard, un pêcheur capture Colin qui, les yeux toujours bandés, n’a pas vu l’hameçon dépassant de l’appât. Mais alors comment a-t-il vu l’appât ? On ne se l’explique pas.

Puis c’est Maillard qui, s’obstinant à chercher Colin dans le bateau, les yeux bandés, finit par tomber à l’eau. Heureusement, grâce à son bandeau, on suppose qu’il ne s’est pas vu mourir.

Ces événements ne paraissent pas affecter Pincemi et Pincemoi qui pendant ce temps se tiennent par la barbichette en dansant des claquettes sur une musique assourdissante. Selon Pincemoi, ceci explique qu’ils n’aient pas entendu les cris désespérés de Maillard.

Mais Pincemi finit par tomber à l’eau à son tour. On ne connaît pas les circonstances de cette nouvelle noyade. Pincemoi, qui reste pour le moment très évasif là-dessus, invoque « la chute de l’histoire ». Les jurés apprécieront.

Cela fait tout de même deux morts par noyade et un disparu, Colin. Le pêcheur prétend l’avoir remis à l’eau, mais on a des doutes à ce sujet car le bandeau de Colin a été retrouvé chez lui.

Pincemi disparu, Pincemoi est donc rentré seul au port. Et là il s’est fait pincer. Il a été placé en garde à vue, mais comme celle-ci était assurée par un policier malvoyant, il a pu s’échapper.

La ruine

C’était à la mi-août. Je passais la demi-journée en compagnie d’une demi-mondaine entre deux âges, car à l’époque j’étais déjà à moitié ruiné. Nous disposions d’une demi-heure pour boire un verre dans un bar, un demi, toujours pour la même raison. Nous allions dans le midi, mais comme celui-ci sonnait justement à l’église, nous sommes restés là. Nous avions faim. Sur la place en demi-cercle, il y avait une demi-douzaine de restaurants, dont cinquante pour cent étaient ouverts et la moitié de ceux-ci trop chers pour moi. Ayant encore éliminé un restaurant, nous sommes rentrés dans le demi-restaurant restant et avons commandé une demi-langouste avec une demi-bouteille de blanc. Je n’aurais pas dû boire de vin car, venant de boire un demi, j’étais déjà à moitié ivre. Entre la poire et le fromage, nous avons hésité un peu, et finalement nous avons coupé la poire en deux et le fromage également. J’ai donné une demi-poire à ma demi-mondaine, qui l’a acceptée mi-figue-mi-raisin, car elle n’était qu’à demi résignée à de telles pratiques. J’étais moi-même à moitié fâché en quittant le restaurant, car le patron avait refusé de me faire la demi-langouste à moitié prix.

L’année suivante, j’étais ruiné aux trois quarts. Je ne buvais plus que des quarts de rouge et ma demi-mondaine ne voulait plus de moi, même à mi-temps. Alors je me suis mis à la recherche d’une quart-de-mondaine, mais il paraît que ça ne se fait plus…

Dédoublement psycho-anarchique

Elle était née d’une fille-mère-porteuse psycho-rigide et d’un plongeur-démineur latino-américain. Cet homme-grenouille désamorçait pêle-mêle des raies-torpilles, des requins-marteau, des requins-scie et leurs poissons-pilotes avec une pince-monseigneur achetée à Bourg-l’Evêque. Elle, c’était une globe-trotter radicale-socialiste tendance anarcho-syndicaliste. Elle vivait dans un pavillon-témoin dans une cité-dortoir près de Hénin-Beaumont. Auteur-compositeur auto-proclamée, elle faisait du café-théâtre à mi-temps et chantait en non-stop des pots-pourris et des méli-mélo dans des arrière-salles à moitié-pleines de bobos babas-cool et prêchi-prêcha.

A la mi-août elle fut prise en auto-stop sur l’auto-route par une auto-mitrailleuse conduite par un adjudant-chef fusiller-marin. Elle l’épousa illico-presto et sans faire-part dans l’arrière-boutique d’une station-service après la pause-café. A des années-lumière de son train-train habituel, elle s’habilla en jupe-culotte et bas-résille, lui en battle-dress noir trois-pièces. Les témoins étaient un tambour-major, en duffle-coat acheté en demi-solde, et un brigadier-chef, en nœud-papillon à bouton-pression.

Après le pousse-café, ils allèrent en vélo-taxi au ciné-club. C’était un film de science-fiction en clair-obscur où une baby-sitter sado-masochiste attaque au marteau-piqueur et à brûle-pourpoint un chauffeur-livreur en semi-remorque livrant des presse-purée en ferro-nickel à un club d’anciens non-combattants.

En désaccord sur la signification politico-sociale de ce film-culte, le couple s’en fut avaler un hot-dog dans un resto-route où on leur offrit des pochettes-surprises bio-dégradables.

Entre un mari rabat-joie et maniaco-dépressif et une femme arc-boutée sur des arrières-pensées alter-mondialistes, le couple s’en fut de ci-delà, couci-couça, puis cahin-caha mais sans tohu-bohu.

Cette tragi-comédie douce-amère prit fin quand l’auto-mitrailleuse du sous-officier, à contre-sens sur un rond-point, fut happée par une moissonneuse-batteuse revenant du Plessis-Robinson. Mais sa femme rencontra bientôt aux bains-douches un masseur-kinésithérapeute soixante-huitard néo-guinéen, puis un raton-lavoir au bateau-laveur, ou vice-versa car cette histoire va à vau-l’eau.

Voilà le compte-rendu de l’histoire qu’elle me conta tambour-battant à la Pitié-Salpêtrière où nous étions admises toutes deux en neuro-psychiatrie.

Bulletin météo

« Aujourd’hui vous serez perturbé par une dépression ; demain vous serez déprimé par une perturbation. Pour après-demain, préparez-vous à courir si vous sortez car on annonce des précipitations. On prévoit ensuite des vagues de froid avec des creux de plus de 10 mètres, puis des chutes de grêle, de neige et de personnes âgées. A l’arrivée du front froid, enfoncez bien votre chapeau jusqu’aux sourcils, mais relevez-le au passage du front chaud. En cas de pointes de vent ou de pics de froid, portez plutôt un casque, un casque à pointes si possible. Les prochains jours seront agités : sous les rafales, n’essayez pas de répliquer. Economisez vos munitions, baissez-vous et cherchez un abri jusqu’à la fin de l’alerte. »

Vent fou

Il y avait un monde fou sur la plage où soufflait un vent fou. Mais ces gens étaient si fous de vent fou que ce vent fou les a rendus fous. Et lorsque le plus fou de ces fous est devenu vraiment fou, on a eu un mal fou à l’enfermer chez les fous. Il faut être fou pour aimer ce vent fou qui rend fou.

Bonjour tout le monde

Quand vous entrez quelque part, vous dites parfois « bonjour tout le monde », mais parfois sans savoir si tout le monde est là. Et si tout le monde ne vous répond pas c’est que tout le monde n’est pas là. De même, si tout le monde n’est pas venu, c’est inutile de dire « bonsoir tout le monde » en fin de soirée, même si vous avez l’impression que tout le monde s’en va.

Mimi

J’ai connu Monsieur Jeanjean à Bora-Bora. Nous prenions le même pousse-pousse cracra, tiré par une doudou en boubou accompagnée d’un toutou assez foufou, un mélange de chow-chow et de chienchien à sa mémé. J’étais baba, car c’était le tonton de la nounou de Mimi, ex pom-pom-girl, qui dansait à qui mieux-mieux le cancan à Baden-Baden. C’était son dada. Mais fini les flonflons, elle avait vendu son tutu pour s’acheter des froufrous à trou-trous. Et digue digue don ! Elle fréquentait un Berbère, un drôle de loulou, un peu neuneu. Mais cette nana n’était pas gnangnan ni béni-oui-oui. Elle me fit coucou et m’invita sans chichis à manger un steak tartare chez Lulu, un barbare zinzin évadé de Sing Sing. C’était le pompon ! Ça changeait de mon train-train de bobo un peu cul-cul. Le steak coûtait bonbon, mais pour payer, tintin, la pépée jouait à cache-cache car son zozo lui serrait le kiki. J’étais le gogo de ces cocos. Mais bye-bye, Baden-Baden. Je partis dare-dare pour Bora-Bora où j’ai connu Monsieur Jeanjean. Nous prenions le même pousse-pousse cracra…

La peau de l’ours

Quel cauchemar ! Moi qui suis habituellement prudent, j’avais vendu la peau de l’ours sans savoir comment me la procurer. Il est vrai qu’on m’en avait proposé un prix intéressant. J’ai alors entrepris de rencontrer successivement l’homme qui avait vu l’homme qui avait vu l’ours, puis l’homme qui l’avait vu. Hélas, quand j’ai enfin vu l’ours lui-même, un animal impressionnant, je vous prie de me croire, je me suis mis à détaler. Mais l’animal m’a rattrapé. Il savait pourquoi j’étais là car il connaissait bien l’homme qui l’avait vu, celui-là même qui avait été vu par celui que j’étais allé voir, et qui lui a tout raconté. Et puis je n’étais pas le premier à vendre la peau de l’ours ! En attendant, il a réussi à me rattraper par la peau du dos et là j’ai compris que lui aussi avait vendu ma peau. Ceci m’a paru insensé car au point où j’en étais, on ne donnait plus cher de ma peau. J’ai toutefois fièrement défendu celle-ci en battant l’ours à la course. Alors j’ai alors compris le rôle qu’avaient joué les deux intermédiaires véreux auxquels je m’étais adressé, celui qui avait vu l’homme et celui qui avait vu l’ours. Mais comment le leur reprocher alors qu’ils m’avaient renseigné gratuitement ? Et ce n’est pas tout : j’ai appris que l’homme à qui j’avais vendu la peau de l’ours l’avait revendue à un autre homme, toujours sans avoir dépecé l’ours, bien entendu, puisque j’étais censé m’en charger. Alors je suis allé voir cette acheteur et je lui ai racheté la peau de l’ours à un prix raisonnable. Et grâce à ce coût de peau, j’ai fait une bonne affaire car j’avais vendue cette peau bien plus cher au départ.

Un léger doute

S’il n’existe qu’un doute, ce n’est pas très grave, car un doute est léger en général, et se dissipe rapidement. Il ne restera que « l’ombre d’un doute » tout au plus, et cette ombre disparaîtra, sans doute, à la lumière de l’enquête. Mais si le doute persiste, il fait place à des soupçons, et si ceux-ci sont lourds, ils pèsent sur l’accusé, qui ne peut pas les prendre à la légère, surtout quand les charges s’accumulent contre lui. Puis quand le poids des révélations vient plomber sa défense et que l’atmosphère devient pesante dans le prétoire, c’est qu’une lourde condamnation se profile.

Toutefois, tant que celle-ci n’est pas prononcée, il reste un doute, un léger doute…

Second lit

Jean venait d’épouser une femme en seconde noces, une veuve sans enfants. Ne sachant désormais que faire de son premier lit, dont il n’avait pas eu d’enfants non plus, Jean vendit ce premier lit et en commanda un second, espérant avoir des enfants de son second lit. Sa femme et lui imaginaient déjà leur émotion lorsqu’ils déplieraient ce lit à peine livré, et leur joie en y découvrant un enfant rose, en bonne santé, les joues à peine froissées par les plis du matelas qu’ils viendraient de dédoubler, puis son premier cri dans ce lit dernier cri.

Le moment venu, ils sortirent donc le lit de son carton avec d’infinies précautions. Malheureusement, aucun enfant ne s’y trouvait ni le moindre indice d’une telle présence, hochet ou peluche, qui leur aurait laissé un peu d’espoir. Ils secouèrent plusieurs fois le carton vide, car on ne sait jamais, puis vérifièrent le double du bon de commande. Mais, hélas, le lit leur avait été vendu « sans accessoires d’aucune sorte ». Pourtant, sur la photo du catalogue… ils n’avaient pas rêvé ! On imagine la déception de ce couple qui avait même failli commander des lits jumeaux. Alors ils revendirent ce second lit dont ils n’auraient pas d’enfants et finirent par divorcer. Mais Jean parle déjà d’un troisième lit…

Je voulais prendre la route

Je voulais prendre la route pour me rendre au travail. Mais mon voisin s’était levé plus tôt que moi et avait donc déjà pris la route. Il allait sûrement la rendre, mais quand ? Et dans quel état ? Sans doute en Italie, car il devait se rendre à Rome, et à l’heure qu’il est il a sûrement franchi le Rubicon.

Pourquoi ne m’a-t-il pas laissé cette route alors que tous les chemins mènent à Rome et qu’il n’y allait pas par quatre chemins ? Il ne me reste plus qu’à emprunter un petit sentier. A condition qu’il en reste et qu’on veuille bien me le prêter. Et comme je serai hors des sentiers battus, je devrai moi-même battre la campagne. Mais comment celle-ci le prendra-t-elle ?

Le pire sera de devoir raconter cela à mon patron pour expliquer mon retard…

Il n’a rien inventé

Mon voisin n’est pas très futé ni savant. Il est même d’une ignorance crasse car il n’a aucune hygiène non plus. Par exemple, il utilise son fil à couper le beurre, (qu’il n’a pas inventé), pour couper les cheveux en quatre, ou pour passer un coup de fil à son frère, un vieux dégoûtant également. Venant de se marier et il a maintenant un fil à la patte, toujours le même, ce qui n’arrange rien car il se lave rarement les pieds. Et ce fil, on le retrouve même dans ses plaisanteries les plus grasses, toujours cousues de fil blanc, mais d’un blanc douteux, car jamais il ne lave ce fil à l’eau chaude (qu’il n’a pas inventée non plus, il est vrai !)

Buffet froid

Pressée, Angèle avait déjeuné d’un buffet froid : du pâté en gelée, de la viande froide, une glace à la gelée de groseilles et des œufs à la neige. Elle n’avait pas résisté aux marrons glacés ni au sucre glace sur son gâteau. Se sentant gelée, elle se regarda dans la glace. Quand elle se vit blanche comme neige, cela la glaça d’effroi. Elle faillit appeler son mari, Geffroy, mais comme ils étaient en froid…

Les galets.

Les galets ont la vie dure mais ne se plaignent jamais. On leur marche pourtant dessus. Ils ont bien du mérite à rester polis. Ils sont malheureux comme les pierres. Ils se font sans cesse rouler par la mer, et on sait ce qu’il en est des pierres qui roulent !

Il faut toutefois distinguer les galets d’après leur taille. On pense que les plus malheureux sont les petits galets, ceux qu’on appelle gringalets. Mais c’est encore pire pour les plus minuscules d’entre-eux : les galériens.

Quelle mouche t’a piqué ?

Dînant avec un ami, je le  vois soudain quitter la table. Je lui demande : « mais quelle mouche t’a piqué ? »

« Celle-là », me dit-il, en me montrant une vilaine mouche dans son mouchoir. Et moi de l’interroger : « Comment as-tu fait pour l’attraper ? » Il me répond : « Ça s’est joué dans un mouchoir ; on ne fait pas mouche à tous les coups ». Comme je le vois soudain se moucher dans ce même mouchoir, je lui dis « ce n’est pas pour te moucher, mais c’est dégoûtant ! » Cette fois, il me répond par un haussement d’épaules. Je vois qu’il a pris la mouche. Mais je m’aperçois aussi avec horreur que c’est une mouche tsé-tsé. Il n’a pas le temps de m’en dire davantage, car maintenant lui aussi pique du nez…

Je descends de Saint-Louis

Je rencontre mon ami Jean de Saint-Germain dans le bus. Il me demande où je dois descendre. Je lui dis : « à Saint-Louis ». « C’est amusant » me dit-il, « justement, moi j’en descends ». Je ne vois pas sur le coup ce qu’il veut dire mais nous arrivons bientôt à Saint-Louis et à ce moment-là je crois comprendre, car Jean descend. C’est un homme riche, et on m’a dit qu’il faisait partie des « cent familles ». Il a l’air de s’en glorifier, mais je ne vois pas pourquoi car moi également je suis sans famille. On m’a dit aussi qu’il se faisait appeler « sa Seigneurie » et qu’il faut s’adresser à lui en parlant à la troisième personne. Même si je suis seul avec lui ? Là encore je ne comprends pas très bien…

Histoire du crabe

Habitant près de la plage, Gontrand y avait ses habitudes. En s’y promenant, il n’omettait jamais de saluer un vieux crabe qui ne quittait guère l’abri d’une roche. Celui-ci ne voulait pas en sortir car il ne supportait plus que les enfants se moquent de lui sous prétexte qu’il ne savait pas nager et qu’il marchait en crabe. Mais cette immobilité était également due à la raideur qui s’était emparée de son dos, son cou et même ses oreilles, car il devenait également dur d’oreille. Il attribuait ces misères à son âge et aussi à l’humidité de son logement, surtout par marée haute.

Coincé sous la roche, le crabe avait du mal à rendre son salut à Gontrand, et celui-ci faisait l’essentiel de la conversation, car les vieux crabes sont peu bavards.

Gontrand était parfois amené à écourter sa visite. On savait, par exemple, que le lundi matin le roi, la reine et le petit prince venaient chez le crabe pour lui serrer la pince. Dans ce cas, Gontrand laissait respectueusement la place à la famille royale, qui le remerciait d’un discret hochement de tête. Parfois aussi, on s’apercevait que le crabe n’était pas d’humeur à apprécier les visites. Il entretenait, il est vrai, des relations exécrables avec son voisin le homard, qui logeait deux blocs de rocher plus bas, et qui avait tendance à jouer les gros bras. Mais il avait connu des situations bien plus conflictuelles, lui qui s’était évadé autrefois d’un panier de crabes.

L’amitié de Gontrand pour ce crabe agaçait sa femme, surtout depuis qu’il parlait d’en faire son légataire universel. Réservée dans ses manières, elle se contentait de lui dire : « Gontrand, vous n’êtes pas raisonnable ». Mais un lundi matin, le roi, la reine et le petit prince ne retrouvèrent pas le crabe. Après être revenus le mardi matin, ils chargèrent leurs meilleurs limiers d’enquêter sur cette disparition. Il leur fallut passer la plage au peigne fin, mais sans succès car il suffit d’un grain de sable pour enrayer la machine policière. On soupçonna une voisine, l’Anguille-sous-roche, un ermite, Bernard, un pêcheur, Martin, et même le Marchand-de-sable, qui s’approvisionne ici avant sa tournée du soir.

Le mystère de cette disparition reste entier à ce jour. Deux hypothèses ont seulement été éliminées : personne n’a pu lui tordre le cou et il ne s’est sûrement pas pendu. Nous en saurons peut-être davantage quand Gontrand aura terminé de rédiger la biographie du disparu, à laquelle il se consacre en ce moment. Hier, lundi, il a rencontré la famille royale sur la plage, venue se recueillir devant le Rocher du Disparu, sur lequel une plaque de granit à la mémoire du crabe vient d’être fixée. Plus haut, sur la dune, un panneau signale aux visiteurs la localisation du mémorial.

Adam et Eve (premières paroles de l’humanité)

– Eve : « Adam ! »

– Adam : « C’est à moi que tu parles ? »

– Eve : « A qui d’autre veux-tu que ce soit ? Voilà : il y a un serpent dans le pommier. Je ne le connais pas. Et toi ? »

– Adam : « Moi non plus. Il n’est donc connu ni d’Eve ni d’Adam ! »

– Eve : « Tu veux que je te cueille une pomme ou une poire pour le dessert ? »

– Adam : « Une poire ».

– Eve : « Tu ne préfères pas une pomme ? ».

– Adam : « Alors une pomme, cela reviendra au même… »

Le saint

Céleste, sachant qu’elle allait donner naissance à un saint, avait, pendant sa grossesse, demandé à Dieu la grâce d’épargner à son fils d’entendre les blasphèmes et grossièretés des mécréants. Elle fut exaucée : il naquit sourd. Ce qui fait qu’il n’entendit jamais l’appel de Dieu et resta sourd au malheur d’autrui. Lorsqu’il fut dans son très grand âge, Dieu essaya de le rappeler à Lui, mais en vain. D’ailleurs, moins que quiconque, un sourd n’entend quitter de sitôt ce bas monde. Mais les années passaient et finalement, ne souhaitant pas d’embrouilles avec Mathusalem qui tenait à son record, Dieu finit par saisir le vieux sourd par la manche et lui montrer la direction du Ciel. Il sursauta car il ignorait tout de l’existence de Dieu, de ses commandements et des félicités éternelles qu’il réserve aux élus. Mais, voyez, cela ne l’a pas empêché de devenir saint. Et pourquoi n’y aurait-il pas un paradis pour les sourds agnostiques alors qu’il y a un Dieu pour les ivrognes ?

Mais paradoxalement, je crois qu’il s’agit de Saint-L’ouie, du moins si j’ai bien entendu.

Dieu merci

Je ne crois pas en Dieu. Je suis bien allé une fois à la messe, mais Dieu sait quand et Dieu sait où ? Cela n’a pas été trop long, Dieu merci ! Je n’y suis jamais retourné, grâce à Dieu. Ou alors à des messes de mariage, Dieu les bénisse ! Ça pourrait être aussi à des messes d’enterrement, ce qu’à Dieu ne plaise ! C’est vrai que mes parents sont âgés, mais Dieu leur prête vie ! Moi, je ne souhaite pas être enterré à l’église, Dieu m’en garde ! Juste un trou au cimetière, et à Dieu vat ! Mais je ne suis pas pressé, Bon Dieu de Bon Dieu !

Histoire des deux gouttes d’eau

C’étaient deux jeunes gouttes d’eau qui se ressemblaient beaucoup. Très mignonnes, un peu rondes. Mais autant la première était sérieuse, autant l’autre était frivole. On avait dit à celle-ci de se méfier de l’eau qui dort, surtout dans un vase. Mais ça n’a pas manqué : elle a fait déborder le vase ! Et le vase a ensuite fait déborder la rivière et puis l’océan, tant il était passé d’eau sous les ponts. Alors, on lui a interdit de s’approcher des vases, surtout des vases communicants, et même des verres d’eau, car elle était bien capable de s’y noyer. La seule fois où elle a voulu se rendre utile, c’était pour apporter de l’eau à mon moulin. L’intention était bonne, mais c’est un moulin à vent ! Et depuis ça continue. Comme elle ne va pas fort, elle noie maintenant son chagrin dans le vin. Certains disent qu’elle finira dans le ruisseau. A moins qu’elle ne mette de l’eau dans son vin !

L’autre goutte, elle, n’était pas née de la dernière pluie. Elle était sage et courageuse. Toujours prête à se jeter à l’eau pour une bonne cause, elle sauva un jour quelqu’un de la noyade : c’était l’autre goutte d’eau, qui ne savait toujours pas nager. Mais elle restait prudente et, à la plage, elle attendait toujours la marée basse pour entrer dans l’eau car elle avait le vertige quand la mer était haute. Discrète, elle évitait la promiscuité et, lorsque tombait une averse, elle s’arrangeait pour passer entre les gouttes.

Finalement, elle prit sa retraite et s’en alla couler des jours tranquilles près d’une piscine. Mais voilà : je viens d’apprendre son décès, par évaporation sur un transat où elle s’était endormie. On essaya bien un goutte à goutte pour la ranimer mais trop tard. Je n’ai pu m’empêcher de verser une larme. Je venais justement de remplir un vase à ras bord, et elle est tombée dedans…

De bon cœur

« Jeanne, que manges-tu ? »

« Un cœur. Goûte-le si le cœur t’en dit. »

« Non merci, je viens de déjeuner.

« C’est un cœur de mouton ? »

...