Comment j'ai traversé la rue et autres aventures

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Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! Aïe, là, il y en a cinq !

Traverser la rue (on y fait de drôles de rencontres), Une nuit chez le bon Dr Jean-Sébastien Braque (et son terrible Croqueminou), Brize (eau et lumière), Baptistin Gludu, sa vie, son œuvre (à connaître absolument), Six aventures de Cherlau Kolms par Sir Arthur Conan Douille (faut-il encore présenter Cherlau Kolms ?).

Puis des poèmes qui mettront définitivement l'auteur à l'abri d'être publié dans La Pléiade.

Enfin, pour les amis de la science, une approche rigoureuse de divers phénomènes mal connus, par exemple en zoologie, le Lampadère, ou le Calesson (de course ou de labour), en géographie le Port de Jarretelles, en géologie le Soutien-Gorges, etc.


Publié le : mardi 23 juin 2015
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EAN13 : 9782332922809
Nombre de pages : 160
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ISBN numérique : 978-2-332-92278-6

 

© Edilivre, 2015

 

Lorsque Dédé Dupanduron sortit de chez lui ce matin-là pour aller à l’école, le vent fit une chose inouïe, pas du tout convenable, et pour tout dire inconcevable : il emporta le béret de Dédé de l’autre côté de la rue.

Le printemps répandait ses premières suavités et, malgré la douceur saisonnière, Dédé portait un béret. Et aussi un cache-nez. Et aussi des mitaines. Et aussi de grosses chaussettes en laine. On n’est jamais trop prudent, un rhume est vite attrapé et on prend du retard dans ses études.

L’oncle de Dédé, son tuteur depuis la disparition de ses parents qu’il n’avait jamais connus, était Premier Sous-Grand-Chambêêêlant-adjoint au Ministère des Appels et Réclamations. Homme sévère n’ayant pu faire la carrière de ses rêves (il aurait voulu être Grand Surnuméraire à la Cour des Grands), il souhaitait voir son neveu devenir ce qu’il n’avait jamais été lui-même : un homme craint et jalousé pour sa réussite.

Or, Aimé, tel était son prénom, Aimé Dupanduron n’était jalousé de personne.

Même pas par son épouse qui était partie avec le 1er Grand Chambêêêlant en personne.

Craint, il ne l’était que par ses subalternes auxquels il ne passait rien :

– Monsieur Ronchon, vous me réécrirez cet arrêté. Vous avez encore laissé un espace non réglementaire dans la marge, à gauche, ligne 32. Combien de fois faudra-t-il vous dire que TOUTES les marges doivent être règlementairement alignées ? Comment voulez-vous que l’État puisse conduire convenablement sa mission si les fonctionnaires ne font même pas attention aux marges !

Par contre, rien ne prouvait que ses supérieurs connussent l’existence même d’Aimé Dupanduron, tant il était anodin :

– Comment dites-vous déjà, mon ami ?

– Dupanduron, Monsieur Le Grand Moutardeur Suprême. Monsieur le Grand Moutardeur Suprême aura remarqué que je prononce même les majuscules de son titre.

– Non, je n’ai rien remarqué. Mais dites-moi, mon cher Duponduran…

– Dupanduron…

– C’est cela, oui… À ce qu’on dit, vous vous illustrez au département des Tampons et Surcharges…

– Heu… non, c’est un de mes lointains cousins. Moi, c’est le service des Ratures et Pâtés. À ce propos, Monsieur le Grand Moutardeur Suprême…

– Au revoir, mon cher Rondupandu, c’est toujours un plaisir de s’entretenir avec vous ! Tenez-moi informé, n’hésitez pas à m’appeler, ou à passer me voir, ma porte est toujours ouverte…

On n’imagine pas à quel point l’oncle de Dédé était fâché contre le monde ! Il souhaitait donc que son neveu le venge un jour de ces avanies.

C’est pourquoi il lui imposait une éducation rigoureuse :

– Mon cher Dédé, c’est par l’étude, la rigueur, le sérieux, la discipline que l’on accède aux plus hautes fonctions de la société. Mais on n’y parvient jamais si on se laisse distancer par quiconque.

– Mais, onc’ Aimé, je suis toujours premier !

– Certes ! Mais plus qu’à huit points du second ! C’est-à-dire à la merci d’une faiblesse, même passagère. Il la guette cette faiblesse, le second ! Crois-moi ! Je connais les gens ! Il est à l’affût, un mauvais sourire au coin des lèvres, le regard déjà méprisant ! Dédé, ma patience a des limites ! Je ne tolérerai plus le moindre recul. C’est compris ?

Dédé avait plutôt bon caractère et s’accommodait sans rechigner d’une existence où l’essentiel était consacré à fournir DES RÉSULTATS, à être le premier en tout. Lorsque Dédé n’était que deuxième, Dédé était puni.

Ainsi connaissait-il par cœur l’Accord du Participe trépassé. Les doigts dans le nez (il ne s’était jamais permis cette horreur en public), il pouvait démontrer le Postulat d’Œdipe et dire spontanément en quelle année avait eu lieu la bataille de Marie Gnangnan, savoir fort utile, indispensable même à un bonhomme de douze ans.

Dédé fréquentait une école très propre, très nette, très stricte, où il ne côtoyait que des enfants très propres, très nets, très stricts, sous la férule de professeurs très propres, très nets, très stricts, qui ne leur enseignaient que des choses très propres, très nettes, très strictes.

Cet établissement se vouait exclusivement à l’éducation de la future élite de la Nation. Naturellement, ça coûtait très cher aux parents de la future élite de la Nation, mais ils avaient les moyens. Et qu’auraient-ils payé pour éviter à leur progéniture la promiscuité des enfants du commun ? Chacun sait que les enfants du commun, les enfants des autres en général et des pauvres en particulier, ne pensent qu’à s’amuser, faire des farces et perturber le travail de leurs camarades sérieux. Le souci de leur future fonction dans le monde ne les effleure même pas. Dans ces conditions, ces enfants-là ne font pas de carrière plus tard. C’est l’ordre des choses.

Chaque personne responsable (donc du meilleur monde), soucieuse de voir son enfant être membre de l’élite de la Nation, faisait en sorte de garder, justement, ces choses en l’état : si tout le monde se mettait à faire de brillantes carrières, à quoi reconnaîtrait-on l’élite ?

Du côté de la rue où habitait Dédé, il n’y avait que des enfants convenables. Il ne pouvait en être autrement. Il les connaissait tous pour les avoir rencontrés sur le chemin de l’école. Bien sûr, aucun d’entre eux n’avait un instant à perdre pour échanger plus qu’un simple salut ou pire, se laisser aller à parler de sentiments personnels. Ils auraient le temps pour ce genre de futilités lorsqu’ils présideraient des Conseils d’Administration et que leurs épouses organiseraient des garden-parties entre gens qui réussissent dans la vie. Tel était l’avenir radieux des enfants convenables.

Dédé ne savait nullement s’il était heureux ou malheureux. À la maison on ne parlait jamais bonheur ou malheur. On parlait utile : le bulletin de notes, le sérieux des professeurs, et, dans un autre domaine, la hiérarchie des salaires, les augmentations prévisibles, le nouvel organigramme du ministère, les taux d’intérêt des livrets d’épargne. Quelques fois, mais seulement les jours de fête, on évoquait la vie des hommes illustres, des hommes qui avaient réussi.

Lorsque des relations profitables à l’avancement de Monsieur Dupanduron étaient conviées à la maison, entre deux verres de vin très cher on commentait les résultats scolaires comparés des enfants et l’on supputait leurs chances de réussite sociale. Quel pourrait être le but d’une existence sinon la réussite sociale ? D’une existence utile s’entend, pas celle du grouillement imbécile, un peu sale, ignorant, qui s’agitait vainement autour des gens importants qui, eux, se donnaient vraiment du mal à tout diriger et n’en recevaient qu’ingratitude en retour.

Que le couvre-chef de Dédé s’envole, passe encore. Mais de l’autre côté de la rue… Onc’ Aimé tenait cette rive de la voirie en grande suspicion. Tout d’abord, il n’y connaissait, même pas de vue, quiconque utile à son avancement. Il y a tout lieu de se méfier des gens que l’on ne connaît pas. Déjà que ceux que l’on fréquente par la force des choses ne pensent qu’à vous tendre des pièges, alors des inconnus…

Dédé, enfant sage, obéissant et respectueux de son oncle n’avait jamais envisagé de traverser la rue. Il est vrai qu’il avait souvent mieux à faire que de s’égarer en pensées frivoles de ce genre.

Encore que… parfois, en secret, il ait rêvé de faire le grand saut. Il en éprouvait un affreux sentiment de culpabilité, car il savait que ce n’étaient là que divagations à fonds perdu. Pauvre oncle qui se saignait aux quatre veines pour lui…

Néanmoins, la tête livrée sans protection aux intempéries Dédé risquait de prendre froid. Il sentait d’ailleurs le vent tiède dans ses cheveux. Ses cheveux irrémédiablement décoiffés. Du joli pour se présenter à l’entrée de l’école ! C’est sûr qu’il aurait une réflexion du Commissaire de Discipline, le très redouté Luis Tobacco :

– Monsieur Dédé Dupanduron, on s’imagine que l’école est un concert punk ? Passez aux lavabos vous recoiffer, malappris. Je vous enlève un point en bon chic bon genre.

Et s’il attrapait une bonne grippe ? C’est traître, la grippe. C’est une sale bête tapie au coin des courants d’air qui vous saute à la gorge par surprise. Et qui peut, des jours durant, vous clouer dans votre lit, où, douillettement enfoui sous vos couvertures, vous êtes l’objet des soins les plus attentifs, les plus affectueux de vos parents. C’est pourquoi vous la faites durer encore un peu, la grippe, pendant que vos condisciples triment sur la Règle de Troie Qui n’Aura Pas Lieu… mais qu’est-ce que je raconte moi ?

Une mauvaise grippe pouvait faire perdre à Dédé sinon la première place, car il avait beaucoup d’avance (encore qu’avec tous ces sales types qui la lui convoitaient sournoisement…), mais en tout cas quelques pour cent de sa moyenne.

Une telle perspective le fit légèrement frissonner. Mais les conséquences de la traversée de la rue n’étaient pas plus agréables à envisager. Le temps de parcours entre la maison et l’école avait été mesuré en savants calculs prenant en compte le sens du vent, l’épaisseur des semelles des chaussures de Dédé, le nombre de pas dans un mètre et toutes ces sortes de choses extrêmement pinailleuses.

Traverser la rue, en plus de tous les dangers que représentait une telle aventure, c’était à coup sûr arriver en retard.

Arriver en retard ! la plus mauvaise des mauvaises actions, l’acte le plus vil qu’il se puisse commettre. Monsieur Dupanduron se faisait volontiers gloire d’affirmer qu’il n’était jamais arrivé en retard, où que ce soit. Sauf une fois. Et encore ! de six minutes vingt-deux. Mais c’était pendant la guerre. Ce qui n’excusait pas, certes, mais ça expliquait. Notamment une de ses promotions : la description, auprès du pouvoir occupant, des faits de résistance d’un de ses collègues et concurrent avait pris un peu plus de temps que prévu.

Et voilà notre pauvre Dédé confronté à des questions auxquelles on ne l’avait pas préparé. Des questions, pourtant on lui en posait souvent. Heureusement, les livres d’école ont réponse à tout ce qu’un garçon honnête, sérieux, peut se demander dans l’existence : la vitesse du cafard en rut pour atteindre la femelle et se reproduire ; Dieu se gratte-t-il quand ça le démange ? Etc. Dédé avait étudié tout cela.

Mais choisir entre perdre son béret, traverser la rue, attraper la grippe et arriver à l’école après l’heure, même le calcul différentiel, où pourtant il excellait, ne permettait pas d’apporter une solution correcte, défendable devant un examinateur.

Cette pensée pétrifia notre malheureux garçon : il n’y aurait même pas d’examinateur pour sanctionner sa solution. Lui, et lui seul, devait opérer un choix qui l’engagerait personnellement. Lui, et lui seul, devrait en assumer les conséquences.

Il ne s’agissait pas d’opter entre le bien et le mal, ça, il connaissait. Les livres de philosophie en parlaient. Et puis son oncle lui avait longuement expliqué ce qu’étaient le Bien et le Mal, les Bons et les Méchants et toutes ces sortes de choses qui vont par paires. Depuis longtemps, Dédé avait opté pour le Bien contre le Mal, pour les Bons contre les Méchants. Il était d’autant plus assuré de la pertinence de son choix qu’il savait parfaitement être du côté du Bien, du côté des Bons. Il n’aurait pas envisagé...

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