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Gustave

De
244 pages

Voici un roman qui se voudrait bucolique et qui tourne heureusement au carnage... Parce que rien ne vaut le frisson pour échapper à la banalité du quotidien et aux tracas ; qu’ils soient sentimentaux, domestiques, professionnels...

De l’épouvantable donc, mâtiné néanmoins d’une touche d’humour qui fait aisément passer ce qui pourrait paraître particulièrement sanguinolent pour les « âmes sensibles ».
Des considérations humanitaires allant jusqu’à des réflexions pseudo-philosophiques émaillent le récit. Un regard plutôt acerbe sur notre société de consommation otage du système capitaliste, quelques diatribes contre des élites intellectuelles et politiciennes, et le rejet d’un mode de vie si néfaste pour l’avenir semblent heureusement s’intégrer dans le récit des mésaventures de Gustave et consorts.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-20096-7

 

© Edilivre, 2016

Du même auteur

Aphorismes 1 et 2, éditions Les Amis de la Poésie, 1998

Aphorismes & vignettes, éditions Gros Textes, 2009

Reflets, haïkus, éditions Les Amis de la Poésie, 2012

Amuse-gueule, vétilles,Edilivre, 2014

Sans me soucier de descendre du singe, vétilles,Cactus Inébranlable éditions, 2014

Théophraste, roman,Spirale 2016

Aux éditions Jack Harris

Un regard, micro-nouvelles,2009

Quand quatre pattes ne suffisent pas à un canard, vétilles, 2010

L’Avant-dernier des Mohicans, vétilles,2010

Celui par qui la sandale arrive, vétilles,2010

Je sais, vétilles,2011

Des nouvelles, des aphorismes, des poèmes et autres écrits de l’auteur paraissent régulièrement dans des revues et sur des sites littéraires.

Le site de l’auteur : http://elliautou-g.net/

 

Gustave

 

Gustave, émerveillé, regarde la dame venant vers lui, vêtue d’une robe haute couture et chaussée de talons aiguilles. Une telle apparition dans la cour de sa ferme relève du miracle. Mais ne va-t-elle pas traverser une lourde flaque de purin !? Il se précipite, s’étale dans la flaque afin qu’elle la franchisse sans souiller ses adorables chevilles. La dame, souveraine, piétine Gustave. Soudain il ressent une douleur mêlée d’un brin d’extase. N’a-t-elle point enfoncé inconsidérément un talon aiguille dans l’orifice de son fondement !

Mais laissons là cet incident fâcheux pour la plupart et possiblement heureux pour des personnes libérées des contraintes bourgeoises. Revenons à Gustave, un brave paysan dont le seul souci est l’élevage bio de son cheptel. Il se relève, la casquette à la main, tout tremblant d’émotion dans ses habits de dimanche imprégnés de purin.

– Ah ! Madame. Que me vaut l’honneur de cette visite inattendue ?

– Monsieur, je vous suis infiniment gré de votre galanterie. Sans votre geste, j’aurais sans nul doute pollué mes escarpins.

– Madame ! Ne suis-je point né pour éviter aux personnes de votre sexe ce genre de mésaventure ?

– Je le conçois. Mais il me faut visiter des particuliers aussi attentifs que vous l’êtes pour me réconcilier avec vos congénères.

– Ah ! Madame…

– Aussi je viens vous demander de m’accepter comme votre fille de ferme. J’aimerais tant côtoyer Dame Nature, lassée que je suis de la ville et des malotrus.

*
*       *

Un choc mat provenant du tas de fumier. Gustave apparaît sur le seuil de la cuisine de sa ferme sise au bout d’un chemin creusé d’ornières. Un ange s’extirpe difficilement de la fange. Les ailes de guingois, il s’efforce à une digne attitude, se sachant le représentant du Tout-Puissant, bien que sali d’excréments issus de l’étable. Anne-Laure se précipite, seaux d’eau aux mains. Anne-Laure a un cœur d’or. C’est la dame de la ville qui est venu demander dernièrement à Gustave de la prendre comme fille de ferme. Elle veut côtoyer Dame Nature, lassée des artifices citadins – ce rappel nécessaire pour le malheureux lecteur qui n’aurait pu s’enthousiasmer de l’épisode précédent, occupé qu’il était de tenir la dragée haute à son épouse…

Or donc, Anne-Laure se précipite pour rendre à l’Envoyé du Très-Haut sa pureté originelle. Gustave, dubitatif, se gratte l’occiput sous sa casquette. Que vient faire cet ange ici ? se demande-t-il. Quel accident a provoqué cette chute heureusement amortie par le fumier ? En quoi mérite-t-il cette visite céleste ? Serait-il le nouvel Élu ?

Anne-Laure est plus simple. Ainsi que ses consœurs, elle se garde bien de ces interrogations qui font le malheur des hommes. Elle dévêt l’ange, balance les seaux d’eau sur sa plastique de rêve, constate que c’est un mâle ! – à rebours des affirmations des docteurs de l’Église qui les supposent asexués – ; l’entraîne dans sa chambre, alors que Gustave s’interroge toujours…

*
*       *

La nuit durant, des trombes d’eau se sont abattues sur la ferme, entraînant le purin et la boue jusque dans la cuisine au seuil insuffisamment relevé pour faire barrage. Gustave s’extirpe de son lit bateau, se dirige vers la sombre pièce d’où lui parviennent des bruits divers. C’est Anne-Laure. Elle charge la boue dans une brouette. Lui qui la croyait fragile, comme le sont les dames de la ville ! Il reste planté un instant, observant la dame pelleter avec vigueur la gadoue nauséabonde de la cour…

Le fidèle lecteur n’est pas sans savoir qu’un ange est venu les visiter. Qu’en a fait Anne-Laure est une toute autre histoire. Toujours est-il qu’il a repris son vol, ailes réparées, sans doute comblé par les attentions de celle-ci. Mais revenons à nos moutons. Gustave contemple la poitrine et la croupe aux courbes typiquement féminines. Anne-Laure est en petite tenue. Sans doute l’urgence de la situation ne lui a point permis de s’apprêter comme aiment le faire les personnes de son sexe. Puis il se précipite pour lui ôter la pelle des mains.

– Ah ! Madame ! Une pareille tâche n’est point de votre condition !

– Que nenni, Monsieur ! J’apprécie mon nouvel état. Je tiens, en sus, à vous exprimer ma reconnaissance pour m’avoir accueillie chez Dame Nature.

– Dans ce cas… Poursuivez donc, Madame. Je vais traire les vaches qui m’attendent.

*
*       *

« Mais comment donc opère Anne-Laure ? Ne voilà-t-il point qu’elle met la charrue avant les bœufs ! » Gustave, de son pas auguste de paysan bio, se dirige vers l’attelage avec lequel s’escrime Anne-Laure. « Il me faut lui apprendre le retour à la terre. Si elle doit coexister avec Dame Nature, il est de mon devoir de lui éviter pareille étourderie ». Anne-Laure pousse un soupir de soulagement lorsque Gustave, tranquille comme Baptiste, dételle les deux belles bêtes pour les amener devant la charrue et engager le timon dans le joug reposant sur le cou puissant des bœufs et attaché aux cornes par des lanières de cuir. Elle le regarde, impressionnée par les gestes séculaires de cet homme rude en harmonie avec la nature.

– Chère Madame, veuillez m’excuser pour cette intervention qui aurait pu égratigner votre amour-propre, mais comprenez que ce labeur ne vous est point familier. Je me dois donc d’intervenir si vous voulez mener à bien ce labour.

– Oh combien je vous suis reconnaissante de votre aide ! Il est vrai que je me vois plutôt interdite devant la complexité de la tâche.

– Cela s’arrangera avec la pratique. Soyez-en assurée.

– Je le souhaite grandement. Donc, si j’ai bien saisi, je dois atteler les bœufs devant la charrue.

– C’est cela même, Anne-Laure… Vous permettez que je vous appelle Anne-Laure ? « Madame » fait un peu trop affecté, n’est-ce point ?

– Je suis si heureuse de votre initiative… Gustave. Nous voilà plus proches à présent.

*
*       *

Gustave n’est pas sans embarras. Anne-Laure vient d’arriver au bout du rang derrière l’attelage des bœufs tirant la charrue. Il n’est guère étonné de voir ce rang évoquant la reptation du serpent dans la garrigue. Toutefois il ne peut lui tenir rigueur de cet essai. C’est elle qui a insisté pour labourer le champ, enthousiasmée de participer à la moisson future. Il l’a vue, ahanant derrière les bêtes, tentant de maintenir droite et profonde la charrue. Mais Anne-Laure n’est point assez forte pour réaliser cette gageure. Ce labeur est le propre de l’homme. Il y faut des muscles. Et surtout l’atavisme de ceux qui travaillent la terre depuis des générations…

Anne-Laure, toute fière, regarde Gustave qui vient de la rejoindre ; lequel ne peut s’empêcher de couler un regard sur sa ferme poitrine que son corsage imprégné de sueur révèle innocemment. « Ah ! quelle superbe créature ! » pense-t-il. « Et qu’importe cette droite approximative si elle est le fait d’Anne-Laure aux courbes si parfaites ! Ne sera-ce point poétique que le maïs à venir se tortille au fil des rangs ? Mes bêtes en seront tout aussi bien nourries que je sache. Laissons cela, et félicitons-la pour le travail accompli. »

– Que voilà un excellent labour ! Anne-Laure.

– N’est-ce pas. J’aime tant Dame Nature, que je ne puis que l’honorer.

– Ah ! comme j’aimerais vous honorer pareillement…

– Gustave ! Voyons !

– J’implore votre pardon. Le printemps… le soleil…

*
*       *

Anne-Laure a jeté sa robe haute couture et ses escarpins à talons aiguilles, tant le travail à la ferme les avait détériorés. Son teint d’albâtre s’est joliment bronzé au labeur des champs. Elle est à présent si bien dans sa peau qu’elle ne s’apitoie plus sur l’enfer de la ville prédatrice qu’elle a fuie pour retourner à la terre. Gustave lui coule parfois un regard où brille une lueur. Anne-Laure n’en a cure. Son ménage avec Dame Nature la satisfait pleinement. Elle a dû supporter tant d’admiration dévoyée des mâles de la ville… La paix ! Enfin la paix ! se réjouit-elle, fort satisfaite de son choix.

Gustave, dans son lit bateau, a quelque peine à trouver le sommeil. Il ne peut effacer de son esprit le corps harmonieux d’Anne-Laure. Il était si tranquille avant qu’elle ne déboulât dans son existence… Ce soir, alors qu’il a dégusté une soupe d’orties et de fanes de radis relevée d’oignons et de lard rance, et versée sur du pain rassis l’épaississant – qu’Anne-Laure avait mitonnée dans la marmite accrochée à la crémaillère de la vaste cheminée –, il ose enfin :

– Voyez-vous, chère Anne-Laure, je n’ai jamais connu de femme telle que vous, aussi bonne cuisinière que vaillante à l’ouvrage.

– Vous me flattez, Gustave.

– Aussi serais-je aux anges si vous daigniez…

– Je vous en prie. Poursuivez.

– Si vous daigniez, disais-je, bien vouloir faire mon lit afin que je dorme joliment, ravi qu’une main féminine aussi douce que la vôtre ait tapoté mon oreiller de plumes d’oie.

*
*       *

Gustave est parti de bon matin pour les champs. Il a laissé Anne-Laure, levée dès l’aube, débarrasser la table rustique des reliefs du petit-déjeuner qu’elle avait préparé pour Gustave : un pichet de vin bio issu de sa vigne, de larges tranches de jambon du cochon de la ferme, un pâté de lapin du clapier, une boule de pain cuite dans le four à bois séculaire, un pot de café… Il n’en reste guère plus que traces et miettes sur la toile cirée. Après avoir passé un torchon humide sur la toile, Anne-Laure se dirige vers le puits pour y tirer un seau d’eau. Puis elle se dévêt et commence ses ablutions dans la cuisine, nue comme Ève au sixième jour du monde.

Sa chair d’albâtre de dame de la ville éclaire la sombre pièce. Ses formes parfaites jurent un peu dans le pauvre décor. Elle se frotte vigoureusement l’épiderme avec un gant de crin imprégné d’un savon maison de suif et de cendre. Il ne fait pas chaud. Jamais le soleil ne pénètre ici, tant la porte de bois grossier, la minuscule fenêtre et le vieux chêne de la cour lui interdisent d’y glisser le moindre de ses rayons… Elle en est à sa toilette intime, quand s’ouvre brutalement la porte susnommée. C’est Gustave ! Il la regarde, puis s’effondre sur le sol de tomettes craquelées.

– Gustave ! Gustave ! Que vous arrive-t-il ?

– Anne-Laure… Anne… Ah ! je me meurs !

– Mais dites-moi, Gustave…

– Héraclès… C’est Héraclès, le taureau… Il m’a chargé… Je crois qu’il est jaloux…

*
*       *

Gustave va claudiquant conseiller Anne-Laure qui s’escrime à manier la faux. C’est la saison des foins. Le pré est assez vaste pour décourager une quelconque bonne volonté, si ce n’est celle de Gustave dur à l’ouvrage. Mais sa rencontre frontale avec Héraclès, le taureau, la rendu un rien impotent dans l’immédiat. Donc, Gustave, appuyé sur une forte branche lui servant de béquille, observe Anne-Laure qui tente vainement de faucher l’herbe haute juste mûre. Et qui, malgré sa bonne volonté, ne parvient qu’à la coucher par ses mouvements saccadés qui paraissent bien désordonnés au vrai paysan qui sait que le geste auguste du faucheur doit être ample, lame parallèle au ras du sol.

Un orage soudain, que Gustave avait annoncé… mais qu’Anne-Laure avait refusé de croire, tant le ciel était bleu, et tant l’impatience de suppléer Gustave au dur labeur de la terre la tenaillait. Elle était partie vers le pré, la faux sur l’épaule et la pierre à aiguiser dans son étui accroché à sa taille fine. Gustave, d’abord interdit devant l’inconscience de ces « gens de la ville », l’avait enfin suivie. En un rien de temps, Anne-Laure est « trempée comme une soupe ». Sa robe rustique de coton léger colle à son corps, révélant ses formes splendides à Gustave de nouveau ébloui.

– Anne-Laure ! Vite ! Allez vous réfugier dans la grange !

– Et vous, Gustave ? Vous ne pouvez point courir…

– Abritez-vous ! Je vous rejoins.

– Je vous y attendrai, Gustave…

*
*       *

Gustave va mieux. Sa rencontre frontale avec Héraclès, le taureau, qui l’avait laissé un temps impotent, est du passé. Il a même pu faucher le pré, laissant Anne-Laure à d’autres travaux de la ferme. Les bourrasques avait bien un peu couché l’herbe haute, mais sa dextérité en la matière lui avait fait remédier de l’orage le réparable outrage. Le lecteur se souvient qu’ils s’étaient réfugiés dans la grange lors de ce même orage : Anne-Laure, ses formes somptueuses dessinées par l’averse soudaine, et Gustave claudiquant, appuyé sur une forte branche lui servant de béquille… Anne-Laure, qui s’était défait de ses vêtements rustiques – ceux de la défunte mère de Gustave qu’il lui avait donnés pour remplacer sa robe haute couture et ses talons aiguilles si peu adaptés aux travaux des champs –, lui avait demandé de la bouchonner avec une poignée de paille pour réactiver sa circulation sanguine. Il s’était empressé de répondre à ce désir exprimé fort civilement. Puis elle s’était rhabillée, le remerciant d’un sourire à damner un anachorète…

Gustave n’avait pas osé la prendre comme un charretier culbute une bergère dans un tas de foin. Il craignait trop la réaction d’Anne-Laure, choquée de le voir se conduire comme un malappris. Il le regrettait, s’accusant de pusillanimité. Mais il considérait trop cette dame de la ville que le travail de la terre n’avait pas encore suffisamment assouplie pour accepter les amours ancillaires.

*
*       *

Gustave ne dort plus guère. Et lorsqu’enfin le sommeil le prend en pitié, c’est le chant du coq qui le réveille. Il y a tant de tâches récurrentes à la ferme… Il lui faut se lever déjà. De la cuisine lui parviennent des bruits d’ustensiles ménagers. C’est Anne-Laure qui prépare le solide petit-déjeuner que son estomac réclame… réclamait. L’appétit l’a abandonné. Sa robuste nature, naguère si vorace pour satisfaire sa forte charpente et ses muscles faits pour le dur labeur des champs, s’étiole inexorablement. Ses insomnies sont peuplées de la vision d’Anne-Laure nue faisant sa toilette, de sa poitrine et de ses hanches lorsqu’elle s’escrimait au labour ou au fauchage du pré, de son corps aux formes somptueuses dessinées par l’orage et dénudées dans la grange où il la bouchonna avec une poignée de paille. « Que ne l’ai-je prise alors comme un malappris ! Et qu’importait sa possible réaction devant l’outrage fait à sa personne si élégante malgré la robe rustique de feue ma mère ! » ne peut-il s’empêcher de se reprocher dans son lit bateau…

Anne-Laure déplore que Gustave soit malheureux. Cela ne l’empêche pas néanmoins d’être toujours attentif envers elle. C’est si aimable de sa part de lui apprendre les rudiments du retour à la terre. Elle sait que Gustave se ferait une joie de l’honorer. Elle est très belle. C’est pour cela qu’elle a fui la ville, excédée par l’admiration dévoyée des malotrus. Devra-t-elle accéder à son désir ? C’est un bel homme, certes…

*
*       *

« Mille dieux ! Mais c’est qu’ils sont en train de me bousiller mon foin, ces Parisiens ! Je vais te leur envoyer une décharge de gros sel, moi ! »

Gustave est furieux. Anne-Laure a invité des amis de la capitale pour passer quelques jours à la campagne, et plus particulièrement à la ferme de Gustave avec lequel elle partage le dur labeur des champs. Elle le regrette à présent. Qu’a-t-elle à voir avec ces citadins qui n’ont qu’une notion bien superficielle de la nature ? Elle, du moins, a la foi. Elle a dû batailler les premiers temps, heureusement instruite par Gustave qui aimerait bien… Mais Anne-Laure n’a comme amante que la nature. Et si Gustave désespère de la coucher sur le foin ou sur le matelas de laine de son lit bateau, il n’en est pas moins galant homme. Et ne l’importune point avec des avances trop explicites. Bien sûr il est malheureux. Bien sûr se fait-il violence pour ne point la bousculer sauvagement, pénétrer en elle en un hurlement de rage et de triomphe à l’instant de l’orgasme. Aussi passe-t-il son excès d’énergie en gestes plutôt inhospitaliers envers les amis d’Anne-Laure. Et là, c’est le bouquet ! Les Parisiens, levés tard en cette belle matinée ensoleillée, batifolent dans le pré aux herbes hautes, aux fleurs sauvages !

Gustave va chercher son fusil de chasse. Il engage deux cartouches, vise, appuie sur l’une puis sur l’autre détente. Des hurlements de douleur font accourir Anne-Laure. Gustave aurait-il confondu le gros sel avec la chevrotine ?

*
*       *

Anne-Laure se précipite. Ces amis sont en charpie. Un amas sanguinolent de chair rosâtre souille l’herbe haute. Elle pousse un cri de surprise devant la barbarie de Gustave qui se tient penaud, près d’elle, son fusil fumant encore légèrement par le canon. Que faire ? Comment un être aussi bon, aussi doux que Gustave a-t-il pu commettre une telle boucherie ? Ses deux amis, un couple bien sous tous les rapports, qui étaient venus passer quelques jours à la campagne pour s’enivrer de l’air encore relativement pur – quoique chargé de pesticides – ne sont plus. Leurs âmes se sont envolées, rejoindre peut-être en un ailleurs idéal les mânes de leurs ancêtres. Anne-Laure regarde Gustave qui, impassible, pousse de sa botte le cadavre de la jeune femme afin de la retourner sur le ventre pour que son visage arraché ne lui donne la nausée. Elle va pour le morigéner devant ce geste bien peu respectueux envers la morte, lorsque lui revient en tête le fricot qu’elle a laissé sur la cuisinière. Pourvu qu’il n’accroche pas ! se dit-elle en abandonnant à Gustave la charge de faire disparaître ses deux amis de la ville. Qui viendrait les inquiéter, après tout ? Personne n’a connaissance de leur séjour ici. Ils sont arrivés dans la nuit, et n’ont pas bougé de la ferme durant les deux jours de leur présence. Or la ferme est si loin de tout… Ils passaient par là. Elle les a invités à rester quelques jours. Sans doute n’ont-ils averti personne de leur escale campagnarde…

*
*       *

À pas lents, Gustave se dirige vers la grange. Il y prend une large brassée de foin et retourne vers les deux amis d’Anne-Laure réduits en charpie au milieu du pré à l’herbe haute et aux fleurs sauvages. Il répand sur eux la brassée, puis se dirige vers la ferme d’où émane l’odeur d’un ragoût de mouton que sait si bien cuisiner Anne-Laure. Un bon repas, un qui cale bien l’estomac, voilà ce qui lui faut pour le calmer de sa vindicte envers les Parisiens. Puis il retournera au pré creuser un grand trou à l’endroit du massacre et basculera les corps en les poussant de sa botte. Quel ennui ! Ces satanés Parisiens qui viennent rompre l’harmonie de la nature. Et Anne-Laure qui se refuse toujours à lui ! Il avait espéré que l’accueil du jeune couple dans sa ferme montrerait à Anne-Laure sa générosité envers ces ignorants ; ces citadins tout juste bons à discourir d’écologie sans rien connaître au travail de la terre, à la servitude qu’elle impose. Mais elle ne veut toujours rien entendre. Pas moyen de la convaincre de coucher avec lui.

Comment ne point compatir devant la libido exacerbée de Gustave qui a pu se détendre un peu en abattant à la chevrotine les deux benêts qui batifolaient dans l’herbe haute, couchant le foin à venir ! Comment ne point comprendre sa fureur soudaine, son désir de se débarrasser de ces êtres nuisibles ! Et Anne-Laure ? Quel est son sentiment ? Cette soudaine sauvagerie de Gustave va-t-elle afin provoquer chez elle le désir du mâle ?

*
*       *

Anne-Laure regarde Gustave engouffrer le ragoût de mouton qu’elle vient de poser sur la table. Le fumet en est vigoureux. Gustave avale goulument, l’appétit sans doute décuplé par le massacre des deux jeunes gens venus de la capitale. Elle lui coupe une large tranche de pain et lui emplit son verre du vin tiré de sa vigne. Il a soif. Il le vide et elle le remplit souvent. Quelque chose à changé en elle. Elle observe l’homme, cette force de la nature, ce mâle qui se nourrit comme au premiers temps de l’humanité. Une onde se propage en elle, se précise, s’intensifie dans la région du ventre, du bas ventre, dans la partie la plus intime de son corps. Elle mouille. Il lui faut un homme, maintenant, tout de suite. Elle n’a pas faim. Elle a la bouche sèche, le corps fébrile, la chair en feu. Qu’il l’a prenne ! Qu’il se précipite sur elle ! Qu’il la transperce, ici et maintenant !

Elle s’approche de lui, repousse plat et couverts, s’assoit sur la table face à Gustave, jupe troussée, cuisses ouvertes. Appuie sur le haut du crâne de Gustave qui se retrouve à déguster un tout autre met. Elle gémit, se tortille, se tend, se détend, repousse l’homme ; ils basculent tous deux sur le sol aux tomettes craquelées. Gustave, déchaîné, arrache jupe, corsage, dessous d’Anne-Laure, la serre puissamment dans ses bras, la pénètre en un assaut brutal, pousse enfin un rugissement alors qu’Anne-Laure, après avoir hurlé de plaisir, se pâme à moitié, emportée par la violence de l’acte et la puissance du sexe surdimensionné du mâle auquel elle ne pourra plus qu’être asservie désormais.

*
*       *

Les deux jeunes citadins enterrés dans le pré à l’herbe haute et aux fleurs sauvages, Gustave, appuyé sur la pelle, contemple le travail effectué. Il est satisfait. Sa science de la terre lui a été utile pour que ne se révèle point l’endroit où demeurent à jamais les deux étourdis ayant batifolé inconsidérément dans le foin à venir. Il a bien su combler le trou macabre, aplanir la terre remuée, puis relever l’herbe autour. Du bord du pré, nulle trace du massacre. Il faudrait marcher dessus, s’interroger sur cette terre fraîchement remuée, creuser sans réel motif pour mettre au jour les deux cadavres. Gustave est tranquille. Il va pouvoir enfin filer le parfait amour avec Anne-Laure. Les deux godelureaux reposent en paix. Il a hâte de la rejoindre. De la prendre où qu’elle se trouve, de la renverser, de la pénétrer, d’éjaculer en elle toute sa force d’homme si retenue jusqu’à cette première fois sur les tomettes craquelées de la cuisine.

Anne-Laure attend. Gustave est bien long. Elle n’est plus capable de vaquer aux travaux de la ferme. Une seule chose compte désormais : le sexe de Gustave. Elle l’attend. Il est parti enterrer ses deux amis de la capitale. Le voilà ! Elle se précipite vers lui, l’embrasse fougueusement, frotte son ventre contre le sexe du mâle, lequel durcit instantanément. Gustave la rabat sur la table de la cuisine, croupe exposée. Pantalon sur les talons, il la pénètre violemment par derrière, ses fortes mains accrochées aux hanches d’Anne-Laure. Elle gémit, crie, hurle de plaisir. Gustave en un ultime rugissement atteint enfin l’orgasme en un spasme violent qui ébranle la lourde table de ferme, anéantit Anne-Laure en une explosion primitive qui gagne chaque cellule de son corps de femelle en chaleur.

*
*       *

Tout va à vau-l’eau. Anne-Laure ne pense qu’à ça. Et Gustave aussi. C’est un perpétuel accouplement, au détriment des travaux des champs et des animaux de la ferme. Seule la cuisine fonctionne à fond. Gustave a besoin de reconstituer sa vigueur afin de saillir Anne-Laure pour ainsi dire continûment. Ah ! il est loin le temps où Anne-Laure était une élégante de la grande ville. Ah ! il est révolu son amour de la terre, son dévouement à Dame Nature, son dédain des regards brûlants de Gustave ! Rien plus ne compte à présent que le corps de Gustave, que sa force jusqu’ici peu exploitée de mâle en rut ! Qui aurait cru que cette dame élégante, amoureuse des arts et des lettres, deviendrait cette chienne en chaleur, cette truie affamée de sexe ? Nous ne sommes qu’insectes devant le mystère de la nature humaine.

Comment Gustave, dont les ancêtres se penchèrent durant tant de générations sur la terre nourricière, peut-il négliger à ce point ce qui naguère était sa seule raison d’être ? Et comment Anne-Laure, l’élégance même, peut-elle accepter une sexualité débridée, animale, qui la vautre dans le stupre ? Et surtout, surtout, comment peuvent-ils tous deux considérer le massacre des deux jeunes gens de la ville, des deux amis d’Anne-Laure invités par elle à passer quelques jours à la ferme, comme un non-évènement, une vétille, un accident fâcheux, certes, mais vite oublié dans le maelstrom charnel qui en est résulté ?!

Le lecteur, aussi charitable soit-il, pourra-t-il excuser semblable comportement ? Sachant combien est ancré au cœur de l’homme l’amour de son prochain, peuvent-ils espérer son pardon ? Anne-Laure et Gustave auraient-ils perdu à jamais l’estime de tous ceux dont la rectitude morale, la hauteur de la pensée et l’hygiène de vie sont les vertus qui les honorent et qui empêchent l’humanité de sombrer dans le chaos ?

*
*       *

La commune où habite Gustave a son clocher à plusieurs kilomètres de la ferme que l’on franchit grâce à une petite route où bosses et trous se succèdent au grand dam des amortisseurs des rares véhicules l’empruntant. Il est exceptionnel qu’un visiteur atteigne ce bout du monde. Même le facteur ne passe que rarement, tant Gustave se refuse aux perversités d’une société de consommation. Il n’est guère que le courrier du percepteur qui lui parvienne deux fois l’an. Car même le plus grand misanthrope aura toujours un correspondant. Une personne attentive, soucieuse de connaître ses moyens d’existence… Mais laissons-là ce personnage oh combien nécessaire pour combler les déficits dus à l’art de gaspiller l’argent du contribuable par des gouvernants plus intéressés à parader qu’à gérer sainement le fruit de la sueur du front dudit contribuable. Or donc, au gros bourg au clocher éloigné de plusieurs kilomètres de la ferme de Gustave, chef-lieu d’un canton où les naturels sont plutôt portés sur la boisson, une certaine agitation règne à la gendarmerie. Deux inspecteurs de la capitale ont débarqué dans ses locaux. Ils enquêtent sur la disparition d’un couple de jeunes gens. Leurs parents, dont l’un des pères est une sommité en politique et l’autre un magnat de la banque, s’inquiètent de n’avoir point de nouvelles de leurs rejetons. Ils savent qu’ils devaient visiter Anne-Laure, laquelle demeure dans une ferme, sise dans ce canton, avec un certain Gustave. Ils avaient communiqué cette information par mobile. Et depuis, malgré les appels répétés des parents inquiets, rien. Plus aucune nouvelle de l’une comme de l’autre !

L’inspecteur principal Harris est un bel homme. Il porte haut la renommée de la police de la capitale. C’est un as. Jamais il n’a échoué dans une enquête. Son adjoint, Delle, par contre est un avorton, fumeur de pipe sans doute pour se donner l’air d’en avoir l’air. Les deux policiers sont fatigués. Ils ont roulé toute la nuit pour rejoindre ce « trou du cul du monde » – dixit Harris. Il a fallu prendre son baise-en-ville et sauter dans une voiture de fonction pour démarrer les recherches sur les chapeaux de roue.

*
*       *