Je m'appelais Hector

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Hector se doutait bien que la vie lui réserverait des surprises. Mais une comme celle-ci, non !

Du moins, pas si vite.

Depuis qu'il est mort, tout va de travers. Le cœur n'y est plus.

Son monde, sa vie, son bonheur... Tout ce à quoi il croyait s'écroule.

Pourquoi faut-il en arriver là pour découvrir la vraie nature de ceux qui l'entouraient ?

Va-t-il pouvoir trouver le réconfort qu'il mérite ?

Et pourquoi est-il mort ?

Autant de questions qui vont mettre son sens de l'humour à l'épreuve.

La vie n'est pas drôle tous les jours, mais ce n'est rien comparé à ce qu'elle est quand on est mort.

Et pourtant...


Une histoire pleine d’humour, de tendresse, et une belle réflexion sur le temps qui passe...


Publié le : mardi 15 avril 2014
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EAN13 : 9782332711526
Nombre de pages : 296
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71150-2

 

© Edilivre, 2014

Je m’appelais Hector

 

 

Ma vie n’est plus ce qu’elle était…

Ma mort non plus.

1

Je ne suis pas mauvais. Enfin, je pense !

Pourtant, c’est vrai, je n’ai pas toujours essayé de faire le bien autour de moi, je l’avoue !

Je n’ai pas non plus essayé de faire le mal !

J’ai vécu, c’est tout !

Il est toujours facile d’accuser les autres, de dire d’untel ou d’untel, qu’il aurait dû faire ceci ou bien dire cela.

À maintes reprises, au cours de mon existence, j’aurais pu aider, secourir, consoler, écouter…

C’est vrai ! Il m’a souvent été plus facile de passer mon chemin. Toujours ce fameux « truc à faire » bien pratique :

« Désolé, ça ne va pas être possible, mais là, j’ai un truc à faire »

« Lydie t’as laissé tomber ? C’est vraiment trop moche ! Tu veux que je passe ? Pas de problème ! Par contre, pour cette semaine, n’y compte pas, je n’ai pas une minute à moi. »

Le pire, c’est que lorsque cela m’arrivait, j’étais toujours sincère. J’avais vraiment quelque chose à faire. Je n’ai jamais cherché à éviter quoique ce soit.

Je ne suis pas un monstre d’égoïsme tout de même.

Dès que je le pouvais, j’aidais les autres… C’est ça… Dès que je le pouvais.

Oui, bon d’accord, je ne le pouvais pas souvent… La voilà ma réalité : Ne pas m’être rendu compte que la vie des autres était aussi importante, voire plus par certains égards, que la mienne.

J’ai tracé mon chemin, comme on dit. Chaque jour le même. Les mêmes rituels, les mêmes horaires, le même boulot… toute mon énergie, accaparée à parcourir quotidiennement la sempiternelle et harassante traversée. Celle qui vous amène du matin jusqu’au soir.

Arrivé chez soi, une fois la nuit tombée, sur les rotules. Et se préparer pour affronter dès le lendemain la même journée.

J’aurais aimé pouvoir m’occuper d’autres choses, avoir d’autres centres d’intérêts, mais voilà, je n’avais pas le temps. Mes journées étaient pleines de ce vide qui fait l’essence même d’une existence.

En un sens, ma vie n’avait rien de remarquable ni d’unique. J’ai même l’impression que nous sommes nombreux (si ce n’est la majorité) à connaître ces fameuses joies de la monotonie moderne.

J’ai souvent eu l’impression d’être unique, mais finalement, en y regardant de plus près, on se ressemble tous un peu.

Nos vies, nos amours, nos joies, nos tristesses, nos espoirs, sont assez proches les uns des autres.

On est tous unique, et finalement, tous pareils.

Un peu comme ces groupes d’oiseaux que l’on peut surprendre en plein vol.

Chacun est différent de son voisin, et pourtant, une fois en formation au-dessus de nos têtes, ils ne forment plus qu’une seule et même entité.

Non, je n’ai jamais été un monstre d’égoïsme ! J’ai été comme tout le monde ! Comme vous ! Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cela. On ne se connaît pas.

Hector ! Je m’appelle Hector !

2

Hector ! Quel drôle de prénom.

On peut en dire ou en penser ce que l’on veut, ce n’est pas commun.

J’ai connu tout au long de ma vie, peu de gens à le porter. Peut-être deux ou trois chiens, et un ou deux perroquets, mais pas beaucoup plus.

C’est rare de se balader dans la rue et d’entendre, « Hector, finis ta glace », ou « Hector, mets ton pull, tu vas avoir froid »

Le pauvre ! Devoir faire toute son existence avec ce doux prénom… Il allait en baver. Surtout à l’école. J’en sais quelque chose, je suis passé par là.

« Tes parents t’ont appelé Hector, parce que ton frère s’appelle Médor ? »

« Gaffe les gars, Hector, il mord »

Ou encore, s’il m’arrivait de répondre à coté au professeur, toute la classe se mettait à chanter : « Hector, a tort ! Hector a tort ! »

Pauvre gamin, il n’a pas fini d’en baver. Quel prénom ridicule. Comment des parents, des adultes donc, censés être sensés, peuvent-ils faire ça à leur enfant ? Peut-être se disent-ils qu’un peu d’humour ne peut pas nuire. Ou que leur enfant ne passera pas inaperçu. Ce n’est pas complètement faux. On se souvient plus d’un Hector sur un CV que d’un Philippe ou d’un Bastien. Cependant, j’imagine mal des parents faire ce choix en fonction d’un hypothétique lointain, très lointain destin professionnel. Non ! J’ai pas mal réfléchi à la question, et j’en suis arrivé à une conclusion simplissime : ils ont tout simplement trouvé ce prénom charmant. C’est-à-dire, qu’au sein d’un même foyer, deux personnes, en se concertant, en réfléchissant ensemble, à la plus jolie façon d’appeler leur enfant, en sont arrivés à la conclusion, que le seul prénom digne de leur fils, celui qui l’accompagnera tout au long de sa vie, ne pourra être que… Hector ! Les adultes sont étranges parfois. Le premier à se marrer a dû être le type à l’état civil, le jour de l’inscription sur le livret de famille.

– Dis donc Roger, tu te souviens l’année dernière on avait eu un Casimir, et bien pour cette année, c’est pas mal non plus… On a un Hector ! J’ai eu du mal à ne pas rigoler. Le père était devant moi, heureux et super sérieux… Et moi, prêt à exploser… Bon sang, on n’a pas un métier facile !

J’ai fini par l’aimer ce prénom. Mieux, j’ai fini par m’en servir. À m’en faire une vraie carte de visite. On le dit une fois, et hop ! Il est bien ancré ! Idéal pour se faire connaître de son nouveau patron. On m’a vu une fois, et l’on ne m’oublie pas. Du moins, on se souvient de mon prénom, ce n’est déjà pas si mal ! Non vraiment, je suis bien content finalement !

Bref, je m’appelle Hector.

Du moins, je m’appelais Hector !

3

Je m’appelais Hector !

Je vais devoir m’y habituer. Ne plus parler de moi au présent. C’est assez déroutant comme nouveau concept.

On peut penser les choses au présent, s’imaginer un avenir. Se projeter à plus tard. S’atteler à mettre en place « ce fameux truc à faire ».

Mais là non ! Il va falloir que je m’y fasse.

C’est bel et bien fini. Ma vie s’en est allée. Je ne suis plus. J’avoue que la sensation procurée est étrange et déroutante.

J’aurais bien aimé conserver ma vie encore un peu, mais paraît-il, on ne peut choisir.

C’est navrant tout de même.

L’inconvénient avec la vie, c’est que l’on finit par s’y habituer. On ne demande rien, on nous la donne, et à nous de nous débrouiller avec.

Je ne me plains pas. Je suis bien content de l’avoir eu… En fait, c’est rigolo. A la naissance on nous donne la vie et un prénom… et à toi de te dépatouiller pour la suite.

Je n’y avais jamais songé ! Bon sang, il m’a fallu arriver là pour penser à ces détails, à ma vie, aux « pourquoi », aux « comment ». J’aurais dû consulter un psy pendant qu’il en était encore temps. On aurait discuté de toutes ces choses. Lui m’écoutant déballer toutes mes pensées. M’affirmant qu’il était important de se dévoiler. Pour pouvoir avancer sereinement, il était nécessaire de s’arrêter de temps à autre, d’expurger certaines émotions… Pouvoir remettre son niveau émotionnel à zéro.

J’ai toujours pensé que la seule chose qui se mettait à zéro après chaque consultation était mon porte-monnaie. Peut-être avais-je tort ? Sans doute ! Je m’en rends compte, mais il est de toute façon trop tard.

Il est trop tard pour tant de choses. On sait tous qu’un jour cela va s’arrêter, mais on n’y prête pas attention, on se dit qu’on a le temps.

Ce foutu temps que l’on pense infini !

Il me restait tant de choses à accomplir.

Tant de voyages à faire, de pays à visiter, de films à regarder, de plats à goûter… Le temps ! Je pensais avoir le temps.

« On verra cela plus tard ! ». « Pas maintenant, je n’ai pas le temps »…

C’est sûr, là, je ne l’ai plus.

J’ai l’air de quoi ? Merde !

Je suis comme cet œuf à la coque, prêt à être mangé. Bien cuit, encore chaud, près de lui, juste au-dessus de la casserole, trône le sablier vide.

C’est exactement cela. Je me sens cuit. Le temps ne s’écoule plus ! Terminé ! Le sablier est vide.

J’ai l’air malin ! Je ne pourrai plus avoir aucun projet. Il me reste même de l’argent sur mon compte. Quelle ironie tout de même… J’ai toujours été à découvert, un vrai panier percé.

J’ai toujours eu le sentiment que mon compte se vidait plus vite qu’il ne se remplissait. Une fois, j’ai même été jusqu’à accuser mon banquier de se servir directement.

C’est, je crois, la seule fois où je l’ai vu sourire. Lui, d’ordinaire si préoccupé par l’état de mon compte (plus que moi, un comble tout de même ! Je lui en voulais presque) m’a démontré, opération par opération, que l’origine de la fuite se trouvait majoritairement dans ma carte bancaire, carte dont j’étais le seul à connaître le code, et qui, de surcroît, ne me quittait jamais.

C’est ce jour-là, je crois, que ma décision de remettre mon compte à flot, est née.

C’est au moment où, enfin, j’étais dans le vert, que je suis passé dans le rouge, ou plutôt… Dans le noir. Enfin bref, que tout s’est arrêté !

Mon dieu, comme c’est consternant.

Je n’ai même pas été foutu de tout dépenser ! Il a fallu que je meure avec encore de quoi voyager et m’amuser.

Ça me fout le moral en l’air. Je rêvais de connaître le sud de l’Italie. Tout était prêt ! J’allais être en congés dans à peine un mois… Mais quel con ! C’est sûr, maintenant ! Je ne risque plus de trop voyager.

Mais quelle idée ai-je eu de mourir ? C’est vrai ça ! Quelle drôle d’idée ! Je me sentais bien. Je me sentais même très bien. J’étais même de bonne humeur, c’est dire !

Mon heure avait dû sonner. C’est sans doute cela. Le moment était arrivé. Je n’ai rien vu venir. Ni cloche, ni faucheur, ni tunnel, rien ! J’avais entendu dire tellement de chose sur le sujet. J’avais toujours pensé que lorsque notre dernière heure arrivait, on le savait. Eh bien, pas du tout. Ma dernière heure a peut-être sonné, mais je ne l’ai pas entendue. J’étais vivant, et puis l’instant d’après, me voilà mort. Je n’ai même pas eu le temps de m’en rendre compte. J’ai la sensation d’avoir été zappé. Ce n’est pas très agréable comme impression. Je ne peux même pas me plaindre. Je ne suis pas le premier à qui cela arrive, et il semblerait que je ne sois pas le dernier.

Tout de même, ce n’est pas une raison… J’y tenais, moi, à ma vie !

C’est fini, terminé, il va falloir que je m’y fasse.

Je m’appelle Hector ! Non ! Le présent est désormais terminé pour moi.

L’avenir ? Je ne peux même plus y penser. Je ne suis plus que le passé. Je m’appelais Hector ! Quelle connerie !

Une question me harcèle. Une seule ? Ce n’est pas tout à fait exact… Une colonie de « pourquoi ? » De « comment ? » De « quand ? » Fait les cent pas en moi.

Pourtant une seule me hante depuis mon arrivée. La question originelle, celle qui a fait naître toutes les autres : Pourquoi suis-je mort ?

4

Il semble que ma mort soit due à une forte dose de poison.

Ils en ont trouvé dans mon estomac.

Une dose comme celle-là aurait, paraît-il, pu tuer un éléphant.

Si vous voulez mon avis, j’aurais préféré qu’ils tuent un éléphant.

Non pas, que je ne les aime pas ! Au contraire, je les trouve vraiment charmant, et tuer une espèce protégée représente un crime monstrueux, mais, convenons tout de même que me tuer moi représente également une forme de crime monstrueux, du moins, de mon point de vue.

Je sais, c’est une pensée un peu égoïste, mais, là, voyez-vous, à cet instant précis où il semble que je sois bel et bien mort, si j’avais pu choisir entre moi et un éléphant, eh bien, au grand dam des défenseurs de la nature, je crois que j’aurais préféré le voir affalé, inanimé au sol.

Ceci étant, la question ne se pose pas.

Ce n’est donc pas une mort naturelle. Non, en fait, c’est ma femme qui m’a tué.

La veuve éplorée est venue ce matin. Elle se tenait là, tout près de moi, un mouchoir à la main, les yeux rougis emplis de larmes. Elle semblait si fragile, si désespérée. Elle est arrivée, soutenue par le médecin. Elle ne pouvait guère marcher. Le chagrin lui avait, semble-t-il coupé toute son énergie. Il ne lui restait que sa beauté. Certaines femmes, pour sembler belles, doivent se parer d’artifices, de maquillage, de botox… et bien, pas elle. Elle est tout simplement belle.

Je ne l’avais jamais vue triste comme ce matin. Toujours de bonne humeur. Il m’a toujours semblé qu’elle tenait sa beauté de la forme que prenait son visage lorsqu’elle riait… Pas du tout.

En fait, je m’aperçois que même fermé et maussade, le nez rouge de s’être trop mouchée, elle garde un visage rayonnant de beauté. Elle est belle en fait. C’est cela ! Elle est tout simplement belle. Je crois même que j’en suis amoureux.

Vous me direz, c’est normal ! Après tout, il s’agit quand même de ma femme, celle avec qui je me suis marié. Il semble donc tout à fait logique que je puisse avoir un faible pour elle.

Et pourtant, rien n’est simple ! Surtout depuis que je suis mort. Depuis que l’on m’a tué, ou plutôt devrais-je dire, depuis que ma femme m’a tué ! Mais voilà, j’en suis amoureux. Je ne peux même pas le lui dire. Ah ! Vraiment, c’est embêtant d’être mort !

Mais comment en est-on arrivé là ?

Pourquoi m’a-t-elle tué ? Et pourquoi est-elle si triste ?

Qu’il semble bon ce médecin. Il lui avance une chaise pour qu’elle puisse se reposer. Quelle attention ! Il s’en va ! Laissant ainsi la femme pleurer dignement et en tête à tête, son défunt mari.

Nous voilà seuls ! Le silence de la pièce est pesant, même pour moi qui ne suis plus là, enfin officiellement. Seule sa respiration semble brisée par intervalles réguliers, le règne de la mort flottant au-dessus de ma tête.

Elle me contemple. C’est vrai qu’elle est jolie !

Elle lève enfin les yeux vers moi ! Elle tourne la tête vers la porte. Puis doucement, ramène son visage face à moi… elle sèche ses larmes… elle sourit… Mon dieu elle sourit !

5

Quel spectacle ! Je suis anéanti. Déjà que je suis mort, comme si cela ne suffisait pas ! Voilà qu’elle sourit à ma dépouille. Je me demande ce qui est le pire : me retrouver ici dans cette fâcheuse position ou voir le bonheur transparaître sur le visage de ma bien-aimée. J’ai l’impression d’être tué une deuxième fois… J’ai en fait, le sentiment d’être achevé. Je reçois ce sourire comme s’il s’agissait du dernier coup de poignard rendu, de la dernière balle tirée… Le coup de grâce en somme ! Mon départ sonne comme une bonne nouvelle, un soulagement, une délivrance… Qu’il m’attriste ce sourire, qu’il m’attriste…

Sur le coup je m’étais dit qu’elle avait fait cela sans réfléchir, sur un coup de tête. Le genre d’acte irréparable que l’on commet et que l’on regrette dans la minute… Un simple égarement, un « pétage de plomb » comme disent les spécialistes.

Une erreur ! Voilà ! Je pensais avoir été tué par erreur, une bêtise quoi ! Où l’on se dit : « Merde, qu’est-ce que j’ai fait… je ne l’ai pas fait exprès »

Mais non ! Elle sourit !

Je pensais la trouver se morfondant dans les remords… Elle sourit !

Je la voyais déjà serrer fort ce corps inerte face à elle, lui demandant de lui pardonner, qu’elle ne voulait pas, qu’elle n’avait plus été tout à fait elle-même, que si elle le pouvait, jamais, oh ! Grand jamais, elle n’aurait agi de la sorte… Je pensais entendre un long sanglot, je pensais qu’elle m’aimait, qu’elle me regrettait… Elle souriait !

Je n’imaginais pas qu’un sourire puisse autant me remplir de tristesse.

Je n’avais vécu que pour elle, pour son bonheur. Je pensais que l’on était heureux.

Ma mort rend ma femme heureuse. Quelle maigre consolation.

Elle se mit à rire. Quelle indécence ! Elle pourrait montrer un peu plus de retenue.

J’ai bien compris qu’elle n’était pas particulièrement triste de ma perte, qu’elle avait déjà fait son deuil à la vitesse de l’éclair. Alors, faire entendre ainsi sa bonne humeur, me parait un peu déplacé. Je suis peut-être vieux jeu, mais la situation ne me semble pas particulièrement drôle. Vous me direz, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour juger de quoi que ce soit dans mon état.

L’éclat de son rire résonna dans la chambre, s’abattit sur chaque mur, rebondissant aux quatre coins de la pièce. A chaque rebond, elle lançait un nouveau rire, plus fort que le précédent. A quel jeu jouait-elle ?

Si j’avais été vivant, je pense que j’aurais ressenti une peine bien plus grande encore, un chagrin bien plus important.

Je dois avouer que question chagrin, je deviens peu à peu un expert. J’ai eu mon compte d’émotion. Et puis, ne suis-je pas censé ne plus rien ressentir ni éprouver ?

Le vrai chagrin, celui que tout être ne peut surmonter que péniblement, est, il faut bien le reconnaître, la perte d’un être cher. En l’occurrence, « ma » perte fut pour moi un véritablement déchirement. Question tristesse, j’ai eu, je pense, ma dose pour la journée. Enfin, pour l’éternité devrais-je dire !

6

Elle continuait à rire. Un rire franc et généreux. Il y a bien longtemps qu’elle n’avait pas semblé si épanouie.

J’en fus presque heureux pour elle.

La voir ainsi rire, la bouche grande ouverte, les dents bien visibles… Elle a une belle dentition. Je n’y avais jamais fait attention. Les dents bien alignées, bien blanches, ne révélant aucun plombage. Encore un truc que je n’avais jamais remarqué. C’est dingue ! J’aurais quand même pu voir ce genre de choses, non ?

Après tout, qu’aurais-je du voir ? Que ma femme avait une bonne dentition ? Qu’elle prenait soin d’elle ? N’est-ce pas une situation inverse qui aurait dû m’alarmer ? Je veux dire, si elle avait dû arborer une hygiène buccale digne d’un sous-bois automnale, ne l’aurais-je pas remarqué ? À l’inverse, est-on condamnable de myopie ou de toute autre défaillance visuelle si son épouse ne présente aucun signe extérieur particulier ? Ma femme a toujours eu à cœur de s’occuper d’elle… Je n’avais donc jamais remarqué sa formidable dentition, tout simplement parce qu’il n’y avait rien à remarquer.

Elle semblait si joyeuse dans cette pièce sinistre. Assise sur cette chaise, et moi, allongé sur ce lit, près d’elle.

Je l’entendis me raconter que « enfin » sa vie allait pouvoir être heureuse, qu’une nouvelle ère pouvait commencer.

Il était également question de nuages noirs qui pouvaient à présent disparaître. D’un soleil qui pouvait à nouveau briller. D’un vent frais qui soufflait déjà dans son cœur. D’une chaleur toute douce, d’une mer calme… J’avoue que je n’ai pas tout compris. J’avais l’impression qu’elle me parlait de ses prochaines vacances !

Néanmoins, une chose était sûre, et là, malheureusement, le doute n’était pas permis… Elle ne m’aimait pas. Mais alors pas du tout ! C’en était même déstabilisant.

J’avais même la vague impression qu’elle me détestait !

Comment en est-elle arrivée là ? Ou plutôt : Comment en sommes-nous arrivés là ?

Concrètement, le « comment j’en suis là ? », je le sais. Aucun doute là-dessus. Je me revois, étendu, à même le sol. Un mur de blouses blanches autour de moi. Ils avaient l’air si inquiet. J’en avais presque de la peine pour eux. Je les entendais discuter, ils parlaient d’un type, pour qui tout semblait fini. Ils ne se faisaient aucun espoir pour lui, c’était la fin ! Ils n’avaient pu le sauver… Ils semblaient tellement désolés… J’ai eu de la peine pour ce type.

Puis ils m’ont tous regardé… Merde ! Qu’est-ce que j’avais ? Pourquoi l’armée de blouses blanches s’intéressait-elle à moi ? Ne devraient-ils pas plutôt s’occuper de ce gars, celui qui semblait si mal barré ?

Et moi bon sang, pourquoi ne pouvais-je pas me relever ? J’étais au sol, allongé, ça je le savais, mais incapable de bouger quoique ce soit, ni de parler… Un truc clochait ! Je le sentais, mais quoi ? Que m’arrivait-il ? Je les entendais parler, mais, chose étonnante, je sentais le silence autour de moi… Un truc clochait !… Le silence ! C’était ça ! Le silence… Je ne m’entendais même plus respirer. J’avais les tympans explosés ou quoi ? Non, puisque je les entendais… Mais quoi alors ? Le silence… Hector… Concentre-toi… Le silence, ta respiration… Merde !

Ce n’est pas que je n’entendais plus ma respiration, c’est qu’en fait… Je ne respirais plus !

Mais je ne peux vivre sans respirer…

« Hey les gars » je voulais les appeler. « Les gars, mettez-moi un foutu masque à oxygène, sinon je vais crever » Ils ne m’entendaient pas.

Je voulais crier, hurler, personne ne semblait m’entendre…

Je compris…

Pourquoi ? Pourquoi suis-je là ?

On s’aimait tellement. Du moins, je l’aimais tellement ! Elle m’a aimé aussi, j’en suis certain.

Ce n’est pas possible autrement.

Sinon, toute ma vie d’adulte n’aurait été qu’une farce. Je n’aurais vécu pour rien, ni personne ! Je ne serais mort que pour moi !

Non, elle m’a aimé !

A quel moment cela à foiré ?

Peut-être n’ai-je pas été assez présent à ses côtés ! Je rentrais tous les soirs pourtant. Il est vrai, pas toujours très tôt, mais je rentrais tous les soirs !

Quand je partais le matin, c’était pour aller au boulot !

Le soir, je rentrais directement du boulot !

Les heures sup’, les weekends à potasser… C’était pour le boulot.

Et puis, ce n’est pas un motif pour supprimer son mari non ? Enfin je crois ! Je ne sais plus en fait.

L’ironie, c’est qu’elle me disait souvent :

« Tu sais, mon petit Hector, tu devrais travailler moins, tu rentres si tard, un jour ça finira mal, tu sais ! »

On devrait davantage écouter sa femme ! Je m’en rends compte maintenant…

7

C’était une semaine avant ma mort.

C’était le grand rush au boulot. On s’apprêtait à sortir notre tout nouveau produit. Un nouvel applicatif pour Smartphone. Un logiciel dont nous étions tous très fier. Cela faisait près d’un an que nous avions lancé le projet. Une équipe entière de douze personnes, chargées de la conception et du développement de ce nouvel outil. La présentation à la presse devait avoir lieu la semaine suivante.

On avait essuyé quelques « bides » depuis quelques temps. On nous avait bien fait comprendre que l’avenir de l’entreprise reposait sur « notre » réussite. Le grand patron avait tout misé sur nous. Et ça, on ne risquait pas de l’oublier.

Il passait sans cesse nous voir.

En général, nous l’entendions arriver du bout du couloir. On avait fini par reconnaître son pas.

– Eh les gars, j’entends le patron, il arrive.

– Ouais, comme hier matin, comme hier soir,… comme tous les jours.

– Il approche, quatre, trois, deux, un… Il va ouvrir la porte.

En général, il entrait et ouvrait la porte avec une telle énergie, qu’il faisait sursauter la plupart d’entre nous.

– Ça va les gars ? Ça avance comme vous voulez ?

– On peaufine patron, on peaufine, on devrait être prêt le jour J.

– Comment ça, vous devriez être prêts ? Pas de ça, les gars ! Le jour J, vous serez prêts, vous n’avez pas choix, enfin… on n’a pas le choix…

– On fait notre max, patron !

– Vous connaissez depuis presque un an la date de lancement sur le marché, alors ne me dites pas maintenant, juste au moment de lancer notre bébé, que vous ne savez pas si vous serez prêt. Pas de ça, les gars, pas de ça ! Alors faites ce que vous voulez, mais que tout soit ok. Ok ?

Le plus drôle, c’est que nous étions prêts, cela faisait même bien deux semaines, que nous avions terminé, mais à vrai dire, il nous chauffait à venir sans cesse nous voir. Incapable de nous laisser bosser. Il devait penser que s’il ne passait pas, nous passerions notre temps à jouer aux cartes, ou boire des bières, ou je ne sais trop.

Nous avions décidé que nous attendrions le dernier moment pour lui annoncer qu’il n’était pas nécessaire d’annuler la presse.

Nous savions ce que nous avions à faire.

C’était tout de même le grand rush. Les services s’activaient. De la section financière à celle du marketing, l’ensemble du personnel était sur le pont… tous aux manœuvres.

Ce n’est pas tous les jours qu’une application si prometteuse et innovante était présentée sur le marché… Nous étions tous attendu au tournant.

Mon équipe et moi avions terminé.

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, ou du moins, à ce que nous aurions pu faire (l’idée, il est vrai, nous a bien traversé l’esprit), nous bossions encore sur ce projet.

Nous profitions de ces journées gagnées sur l’ultimatum fixé par notre patron pour effectuer les derniers tests.

Tout fonctionnait. Nous aurions pu être calmes et sereins, si nous étions dans un autre bâtiment.

Malheureusement, l’immeuble entier transpirait. Le stress galopait de service en service, s’infiltrant même sous les portes. Il semblait prendre ses forces dans le calendrier… Chaque pas vers le jour J provoquait une poussée inexorable.

Nous-mêmes finissions par être touchés. Nous étions sûrs de notre travail, nous avions tout envisagé, nous étions prêts.

Et pourtant, l’anxiété nous gagnait.

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