Le club des parenticides

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Ambrose Bierce, que respectaient tant Lovecraft et ses amis, est un des grands maîtres de la prose américaine et du fantastique.

Un homme au parcours étonnant (sa mort mystérieuse aussi), les deux pieds dans la guerre civile américaine.

Et pourtant, dans ces quatre nouvelles ("Huile de chien", "L'incendie imparfait", "Un as de l'hypnose", "Mon meurtre préféré") c'est dans l'absurde qu'il s'enfonce, en précurseur des aventures futuristes et surréalistes.

Eh oui, dans ces quatre récits on tue père et mère et on en est fier.

"Le club des parenticides" est un texte culte dans la littérature anglo-saxonne, c'est atroce et jobard et rigolard et cruel et tout ce qu'on veut mais voilà: c'est de la langue qui emporte, et on y croit.

Pour ça que c'est du très grand.

FB


Publié le : vendredi 24 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782814510852
Nombre de pages : non-communiqué
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Le club des parenticides

 

Ambrose Bierce

 

 

traduction François Bon

collection «Raison double»

Tiers Livre éditeur

ISBN : 978-2-8145-1085-2

dernière mise à jour le 23 juillet 2015

Huile de chien

Mon nom est Boffer Bings. Je suis né de parents honnêtes, dans une des plus humbles positions de la vie sociale, mon père étant fabricant d’huile de chien, et ma mère ayant un cabinet dans un petit appartement à l’ombre de l’église du village, où elle éliminait les enfants non souhaités. Dès l’enfance j’appris les techniques de leurs deux industries ; non seulement j’aidais mon père à se procurer des chiens pour ses cuves, mais ma mère requérait fréquemment mes services pour évacuer les vestiges de l’activité de son cabinet. En accomplissant mon devoir, j’avais parfois besoin de toutes mes ressources, tant les hommes de loi du voisinage étaient opposés au métier de ma mère. Ils n’avaient pas été élus pour y mettre un terme, et ce n’avait jamais été une question politique, mais il en était ainsi. L’activité de mon père, fabriquer de l’huile de chien, était bien sûr moins impopulaire, même si les propriétaires de chiens disparus le regardaient avec une suspicion qui, parfois, débordait sur moi. Mon père avait pour soutien silencieux tous les médecins de la ville, lesquels établissaient rarement une ordonnance qui ne prescrivait pas ce qu’ils avaient l’habitude de désigner par Ol. Can. C’est vraiment le meilleur des médicaments jamais découverts. Mais la plupart des gens rechignent à effectuer un sacrifice personnel pour les affligés et il était de notoriété publique qu’on interdisait aux chiens les plus gras de la ville de jouer avec moi – une mesure qui peinait ma jeune sensibilité et qui pendant certaine période me poussa à des actes relevant presque de la piraterie.

À considérer ce lointain passé, je ne peux que regretter, par moments, qu’en contribuant indirectement à la mort de mes chers parents je fusse l’auteur de désagréments qui affectèrent profondément mon avenir.

Un soir, en traversant l’huilerie de mon père avec le corps d’un enfant non souhaité, dont j’avais à débarrasser le cabinet de ma mère, je découvris un sergent de la police qui semblait surveiller mes faits et gestes de près. Si jeune que je fusse, j’avais appris combien les comportements répréhensibles conditionnent la mise en alerte d’un sergent de la police, même sous une apparence banale, et je me dérobai à ses regards en me réfugiant dans l’huilerie par une porte dérobée dont je savais l’existence et que je verrouillai soigneusement derrière moi, me retrouvant seul avec mon petit cadavre. Mon père avait fermé pour la nuit. La seule lumière dans l’atelier venait du four, qui éclairait d’une lueur cramoisie, riche et profonde, le dessous d’une des cuves, projetant ses reflets rougeoyants sur les murs. L’intérieur du chaudron bouillait tranquillement, laissant occasionnellement remonter à la surface un morceau de chien. M’asseyant pour attendre que l’agent ait disparu, je tenais le corps nu de l’enfant non souhaité sur mes genoux et caressai tendrement ses courts et lisses cheveux. Oh, comme il était beau ! Même dans ce tout jeune âge les enfants m’émouvaient particulièrement, et regardant ce chérubin je pouvais presque sentir mon cœur espérer que la minuscule blessure rouge de sa poitrine – le travail de ma mère chérie – n’ait pas été mortelle.

Mon habitude d’ordinaire était d’aller jeter les bébés à la rivière dont la nature nous avait judicieusement pourvus à cet effet, mais cette nuit je n’osai pas quitter l’huilerie, par peur du sergent. « Après tout, je me dis à moi-même, ça ne peut pas changer grand-chose si je le dépose dans cette cuve. Mon père ne reconnaîtra jamais les os comme étant ceux d’un bébé, et les quelques décès qui pourraient résulter de l’administration d’une huile d’une espèce légèrement différente de l’incomparable Ol. Can sera chose parfaitement secondaire dans une population qui croît si rapidement. » En bref, je commis le premier pas dans le crime et me condamnai moi-même à un chagrin sans fin en déposant le bébé dans le chaudron.

Le jour suivant, à ma grande surprise, mon père se frottait les mains de satisfaction, et m’informa – ainsi que ma mère – qu’il venait d’obtenir la plus parfaite qualité d’huile qui se pouvait imaginer ; que les médecins à qui il en avait remis des échantillons l’avaient confirmé. Il ajouta qu’il n’avait aucune connaissance de comment ce résultat s’était produit ; les chiens avaient été traités selon la procédure habituelle, et étaient d’espèce ordinaire. Je considérai de mon devoir de le lui expliquer – quoique j’eusse préféré que ma langue en reste paralysée si j’avais pu en entrevoir les conséquences. Déplorant leur ignorance jusqu’alors des avantages de réunir leurs industries, mes parents prirent...

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