Le ventre de Pila

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Au matin, Pierre découvre que Pila est morte à ses côtés. Tout l'accuse puisqu'il ne l'a pas quittée de la nuit. Il prévient la police mais s'enfuit dans une cavale folle parsemée de situations imprévues tantôt inquiétantes tantôt cocasses. Des faits exceptionnels entourent la mort de Pila mais aussi celle d'un homonyme de Pierre. Ils seraient décédés d'une thrombose généralisée causée par des grêlons. L'investigation policière n'est pas moins surréaliste. Pol-Jean Buissonier nous livre un roman humoristique léger et distrayant.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 267
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EAN13 : 9782748188486
Nombre de pages : 253
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2 Le ventre de Pila

3Pol-Jean Buissonnier
Le ventre de Pila
Des grêlons dans les vaisseaux
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8848-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748188486 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8849-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748188493 (livre numérique)

6
.
. Le ventre de Pila
CHAPITRE 1
Dans certains milieux, quand on meurt, on passe,
dans d’autres, on trépasse. Qui peut me dire où on
repasse ?


Depuis vingt minutes environ, Pierre
contemplait la blancheur du ventre de Pila. Son
regard allait du nombril à la naissance de la
pilosité et n’arrivait pas à se détacher de cette
blancheur qui exhalait un intense érotisme. Il
regrettait de ne pas l’avoir vue dans la nuit
lorsqu’ils avaient fait l’amour. Il en aurait été
encore plus excité. Et pourtant Dieu seul sait
combien l’un et l’autre avaient mis de l’ardeur et
avaient recueilli du plaisir dans cet embrasement
qui n’avait pu s’éteindre que dans un sommeil
d’épuisement.
Pierre s’était réveillé plus tôt que Pila et était
resté en extase devant la fine onctuosité de la
fraîcheur si claire de ce bas ventre qu’il avait
l’impression de redécouvrir.
9 Le ventre de Pila

Il alla préparer le déjeuner et posa le plateau
sur la table. Il ne voulait pas la priver de ce
réveil spontané et naturel qui dépose tant de
tendresse à la journée débutante.
Après une demi-heure il se permit de boire
un petit café mais ne toucha pas aux croissants
ni à la confiture.
Il revint sur le lit et ne put retenir une envie
d’étreinte en détaillant ce blanc laiteux qui
semblait avoir placé le bas-ventre de Pila dans
un tableau de Botticelli ou de Boucher ; dans
l’un de ces tableaux où la femme a des formes si
généreuses qu’on lui applique inconsciemment
le fantasme d’une volupté à recevoir sans
contrepartie.
Elle tournait la tête vers le mur. Il s’approcha
pour l’embrasser avec délicatesse pour ne pas la
réveiller.
Regardée de plus près, la peau de la nuque lui
sembla neigeuse.
Il s’aventura toutefois, sans la moindre
hésitation, à y déposer un léger baiser.
Le choc fut terrible ; plus fort qu’une
décharge électrique : la peau était froide.

« Pila, Pila » cria-t-il.

Mais Pila ne levait ni le cil ni le sourcil.
10 Le ventre de Pila
Il la secoua avec vigueur et constata avec
hébétude qu’à la froideur de la peau était associée
une légère raideur de l’ensemble du corps.
Il pensa aussitôt à la raideur cadavérique.
Pila devait être morte.

Pierre s’élança vers la tête de la jeune femme,
certain d’y trouver le démenti de cette funeste
pensée. La figure était reposée, la bouche
semblait esquisser un sourire mais les joues
étaient aussi froides que le ventre. Deux grands
yeux entrouverts semblaient questionner le
lointain.
Pierre secoua Pila plus par horreur et pour se
secouer lui-même que pour la réveiller car il
avait maintenant bien compris le sens du froid.
Il prenait inconsciemment sa mort en charge,
puisqu’il ne l’avait pas quittée une seule seconde
durant la nuit.
Et pourtant. Dans ce qu’il avait pris dans un
premier temps pour des suçons amoureux, il
crut reconnaître sur le cou de la jeune femme
les traces d’un étranglement. Il y avait des traces
très nettes à droite et d’autres un peu moins
nettes à gauche de la gorge.
Des sanglots montèrent à son thorax puis à
ses mains. Il secoua encore Pila de toutes ses
forces pour exprimer une colère mélangée de
tristesse ou une tristesse mélangée de colère.
11 Le ventre de Pila

Elle n’était pas en souffrance. Elle était
morte depuis plusieurs heures comme en
témoignait la température de tout son corps.
Que viendrait faire dans ces conditions une
équipe du SAMU ?
En revanche, il fallait prévenir la police car
les marques d’étranglement signaient le meurtre.

Pierre décrocha le combiné et composa le
numéro indiqué sur le cadran. Une voix
féminine se fit entendre. Il raccrocha sans dire
un seul mot.
De l’inconscient, la charge avait transité vers
le conscient. Il venait de réaliser qu’il avait passé
la nuit avec Pila. Pila était morte étranglée. Qui
pourrait croire qu’il était innocent ? Personne.
Personne.
Ce mot résonna dans sa tête. Personne ne
pourrait accepter ses dénégations.
Il fallait filer au plus vite.
Ah ! Il n’était pas fier de l’abandonner ainsi.
Pila, sa Pila, allait être offerte à des
investigations sûrement très humiliantes. Et
partout, oui, partout, ils trouveraient la marque
de sa présence. Et s’il restait, il serait mis en
prison avec toute la puissance étouffante de
l’institution. Il ne pourrait pas se défendre.
Mais que s’était-il donc passé ? « Ma Pila, ma
Pila, pleura-t-il, montre moi au moins un signe,
un indice pour savoir qui a tué ta candeur, ton
12 Le ventre de Pila
amour, ton envie de vivre, ton charme ». Les
mots se mélangeaient. Il n’était plus capable de
dresser une hiérarchie dans ses sentiments.
Il l’aimait tellement. Mais tellement… que
c’est indicible !
Et elle était morte. Et tout indiquait que
c’était lui qui l’avait tuée.

Le téléphone sonna. Il décrocha par
automatisme.

« Commissariat de police : vous venez
d’appeler ; il y a un problème »

Il n’avait pas pensé à ces mouchards que
toutes les administrations possèdent et qui
mettent en mémoire les coordonnées des appels
téléphoniques même s’ils sont très courts.
Il répondit, … à vrai dire ce n’est pas sa
raison mais son cœur qui répondit :

« Pila a été étranglée. Je pleure. Ce n’est pas
moi qui l’ai tuée. Je l’aime tellement. Vous savez
de cet amour tellement puissant et complet qu’il
est toute la vie. Je m’en vais car tout m’accuse ».

En raccrochant il entendit la voix féminine
qui réclamait l’adresse et le nom de l’appelant.
Il prit ses vêtements et une poignée d’affaires
qui traînaient sur la table. Il ne prit pas le temps
13 Le ventre de Pila

de chercher ce dont il aurait besoin dans sa
fuite. Il détacha cependant une photo de Pila
attachée au mur. Mais il ne s’agissait pas de
traîner dans l’appartement car ils trouveraient
bien vite l’adresse au commissariat. Il fila en
moins de dix minutes.
Enfin, un tout petit peu plus de dix minutes,
car arrivé sur le trottoir une énorme bouffée
d’angoisse lui ordonna de remonter pour
étreindre une dernière fois sa Pila adorée. Après
l’avoir embrassée sur toute la figure et fermé
avec difficulté ses deux grands yeux qui
semblaient maintenant emplis de questions, il
eut l’impression qu’elle était moins froide.
Il lui baisa le ventre. La froidure était
malheureusement bien là.

Les yeux emplis de larmes il courut dans
l’escalier puis dans la rue.
Il était à deux cents mètres environ du
bâtiment dans lequel il avait passé tant de nuits
heureuses quand il entendit le son des sirènes
des voitures de police.
Il diminua la vitesse de ses pas pour ne pas
éveiller l’attention des travailleurs matinaux.

Où allait-il pouvoir se reposer et se préparer
à affronter les épreuves à venir ? Il marcha le
long de la rivière avec sporadiquement des
14 Le ventre de Pila
velléités d’y enfouir sa vie et ses problèmes. Il
se fit horreur de ne pas avoir ce courage.

Un chien s’attarda auprès de lui.
Sentait-il la mort ?
La mort de qui ?
Il essaya de le caresser mais l’animal se recula
sans montrer les dents toutefois ; au contraire,
l’animal semblait lui aussi triste et apeuré.
Pierre en fut encore plus retourné : si les
animaux le sentaient en difficulté, il devait l’être
à un degré encore plus important qu’il ne
l’imaginait.
Il aurait sans doute été plus raisonnable
d’attendre la police. Il se retourna et commença
à refaire le chemin en sens inverse.
Non ! Il reprit à nouveau le chemin de la
fuite. Il ne pourrait jamais se défendre à partir
d’une prison.
Mais où fallait-il aller pour saisir à nouveau
un fil de Pila ? Ce petit fil qui permettrait tout à
la fois de se lier à nouveau à son amour qu’il ne
pouvait pas imaginer éteint et de se disculper de
ce qui n’arrivait pas à atteindre complètement sa
raison.
Mais bonsoir de bonsoir il ne pouvait pas
l’avoir étranglée sa Pila. Et personne ne pouvait
l’avoir fait alors qu’il dormait fortement enlacé à
son corps.
15 Le ventre de Pila

La raison était en train de sonner un glas
dans sa pauvre tête. Il marcha pendant quatre
heures. Il s’approcha d’un pont. Beaucoup de
pensées troubles se mêlèrent.
Il sauta.
Il sentit une immense brûlure au ventre et à
la face quand il toucha la surface. A demi-
conscient, il s’enfonça dans la rivière.
Mais de manière automatique son corps se
mit à nager et atteignit la berge sur laquelle il
s’étala.
Personne n’avait remarqué son geste. Quand
il reprit complètement conscience de sa
situation il se releva avec peine et rampa vers
une sorte d’antre au milieu de broussailles. Il se
trouvait protégé et caché sous le pont. Il
s’endormit immédiatement.
L’habitant des lieux, qui était une femme,
passa dans la matinée mais ne le réveilla pas.
Elle prit ses affaires personnelles dissimulées
sous un fourré plus dense et partit sans un mot.
En cherchant à se noyer, Pierre avait trouvé son
nouveau repaire.

« Eh ! Oh ! J’en ai marre de me taper
toujours le sale boulot quand môssieur a le
derrière sur sa chaise en train de taper sur des
touches !

– Mais que se passe-t-il ?
16 Le ventre de Pila
– Que se passe-t-il qu’il dit ! Tu me fous dans
la mouise avec un crime à la noix dont tu ne
sais même pas qui l’a fait. Bon c’est la muse qui
s’amuse ! Mais tu me fous à l’eau comme dans
un autre de tes bouquins et par dessus le
marché tu me réfugies à nouveau dans un
fourré comme dans un troisième bouquin. Tu
ne te ficherais pas un peu beaucoup de ma
pomme par hasard ?

– Mais c’est un roman. Tes propos cassent le
rythme et l’intérêt. Ce n’est pas sympa.

– Ah ! Parce que tu crois que tu es sympa à
me faire me suicider par noyade chaque
trimestre. Et dans une eau pas chaude encore.
Un jour je vais y rester et tu seras seul comme
un idiot devant ton piano car il n’y aura pas de
suite.

– Mais l’histoire exigeait un suicide raté,
comme une césure.

– Une quoi ? Une censure ?

– Non ! Une césure ; une sorte de point de
rupture dans l’histoire.

– Et le coup du fourré. Tu es un obsédé du
fourré ou quoi ? Je me les gèle dur dur dans ton
17 Le ventre de Pila

fourré. Je ne demande pas un trois étoiles mais
tu aurais pu trouver un hangar, une grange, je
ne sais pas moi, un truc avec un vrai toit et sans
courant d’air. Elle est en quelle saison ton
histoire ?

– A la fin de l’hiver.

– Bravo ! Et tu ne pouvais pas la mettre en
été ? Moi je sens le froid dans mon fourré.

– En été dès le début, je ne peux pas. En
raison de certaines structures dont j’ai besoin et
qui ferment à la fin du printemps. Pour te faire
plaisir je passe au milieu du printemps.

– Et je bouffe quoi moi ? Le contenu des
poubelles comme l’autre fois ?

– Ben ! Je n’avais pas encore pris de décision
à ce sujet.

– Je vais te les décider, moi, tes décisions.
J’irai becqueter aux Restos du Cœur. Na !

– C’est bien ce qui m’arrange, mais ne te fais
pas piquer par la police.

– T’inquiète, la police ne vient pas aux
Restos du Cœur. Il y a trop à faire.
18 Le ventre de Pila
– Bon, tu iras aux Restos du Cœur. Je trouve
que ce fut une idée vraiment généreuse et
altruiste de mettre en place ces distributions de
nourriture. Peu de gens auraient eu le courage
de dépenser tant d’énergie pour aider les
pauvres.

– Tu sais ce qu’ils te disent les pauvres ?

– Allons !

– Mais non, ce n’est pas ce que tu crois. Les
pauvres ils ont un cœur, eux. C’est pour ça que
le nom convient bien. Les pauvres te
demandent de raconter des histoires qui les
fassent rêver quand ils ont faim.

– Mais je ne suis pas riche moi non plus, tu
le sais bien.

– Ah oui, je le sais et j’en ai honte. Tu n’as
pas de bureau. Tu tapes sur un coin de table et
la nuit encore. Il faudra faire un effort pour
trouver ta voie.

– Et là je n’étais pas sur la bonne voie ?

– Je ne sais pas, il faut voir la suite. Enfin,
c’est une voie possible. Je ne reproche pas la
19 Le ventre de Pila

voie. Je te reproche de me mettre dans l’eau des
rivières ou dans le froid des fourrés.

– Si je te permets d’aller aux Restos du Cœur,
si on met l’histoire au milieu du printemps et si
je t’apporte, disons, un duvet et un oreiller,
peut-on continuer ?
– On peut continuer. Mais deux couvertures
au lieu de tes plumes.

– D’accord. Mais tu feras ce que l’histoire
demande de faire ?
– Oui. Euh ! Oui. Tu peux considérer que
c’est oui. Finalement c’est oui. Je t’aime bien tu
sais !

– Merci ! »
20 Le ventre de Pila
CHAPITRE 2
Je me suis souvent demandé s’il n’y avait pas de la
perversité à recruter des jumeaux dans la police : le
conducteur dont l’alcootest est négatif est envahi par le
doute ; le jeune dont le strabisme est compensé se sent
redevenir louche ; l’ambition du politicien est mise en
question par ce brutal doublement des forces de l’état.


L’enquête fut confiée au commissaire Rabien
qui arriva sur les lieux vers dix heures et
demanda que rien ne soit touché avant l’arrivée
de la police scientifique. Il laissa en faction ses
deux lieutenants, les frères Lepoint qui étaient
jumeaux et la jeune stagiaire, mademoiselle
Sylvie Debrune qui apprenait son métier.

Le commissaire Rabien avait été une
sommité dans la police judiciaire. Certains
l’avaient appelé le nouveau Maigret c’est dire
si son flair et son esprit de déduction étaient
affûtés. Il faut cependant parler au passé car à
moins de deux mois de sa retraite il se gardait
21 Le ventre de Pila

bien de tenter le diable et de risquer de
remettre en cause sa réputation. Il déléguait
énormément. Il déléguait à ses deux adjoints
les « duettistes » comme il les appelait avec un
brin de tendresse en raison de leur gémellité.
Comme il ne souhaitait toutefois pas endosser
des bêtises trop graves de la part des frères
Lepoint, il les faisait systématiquement
accompagner par une troisième personne
susceptible de l’alerter à temps s’il y avait une
perspective de bavure.


Les frères Lepoint avaient été recrutés en
raison des états de service de leur père. Antoine
Lepoint était devenu un agent de police très
spécial. A la mort de son épouse, alors que les
jumeaux étaient en pleine adolescence, il se mit
à boire par tristesse et dépit. Progressivement
l’ivresse devint un rituel qu’il essayait à peine de
cacher.
Sous le prétexte de pouvoir avoir toujours à
sa disposition des vêtements propres pour ses
deux garnements, il avait demandé et obtenu
une armoire plus grande que ses collègues. En
réalité à part deux vieilles vestes élimées, il n’y
rangeait pas de vêtements mais des bouteilles de
vin. Une étagère était remplie de vin blanc et
une autre de vin rouge. Pour être sûr de ne pas
se tromper il avait mis des étiquettes
22 Le ventre de Pila
appropriées portant de grands caractères :
« Blanc » sur l’une placée sur le côté de l’étagère
supérieure et « Rouge » sur celle placée sur le
côté de l’autre étagère.
Chaque matin il buvait sa bouteille de vin
blanc et chaque après-midi il buvait sa bouteille
de vin rouge.
Ses jours étaient ainsi rythmés par la
succession des deux bouteilles.

Vers le soir une ébriété naissante soulageait la
douleur et la peine qu’il traînait derrière lui
depuis le décès de son épouse. Elle était parfois
plus importante que la moyenne en raison de la
chaleur par exemple ; alors il invitait un collègue
complaisant à boire un verre supplémentaire
dans un bistrot. Il avait le vin gai. Quand il
entrait un petit attroupement se faisait au bar
où il restait toujours debout car il lui restait
suffisamment de lucidité pour comprendre qu’il
n’aurait pas pu se relever s’il s’était assis. Sa
blague préférée, qu’il plaçait quasiment à
chaque fois, consistait à se moquer des
fabricants de moteurs automobiles incapables
de faire simple avec les différents carburants.
Lui, il était pour le développement durable et
marchait tantôt au blanc, tantôt au rouge et
parfois même à la bière quand il faisait trop
chaud. « Flexibilité » était son mot préféré pour
signifier que son organisme s’adaptait à tout ce
23 Le ventre de Pila

qu’il lui fournissait comme combustible du
moment que c’était du « naturel ». Sous l’effet
de sa peine qui s’amplifiait avec les années, ce
qualificatif de « naturel » s’était accolé à celui du
mot « boisson » pourvu que celle-ci ne soit pas
de l’eau.
Le blanc l’excitait plutôt dans l’ensemble et le
rouge exerçait un effet soporifique. Deux
heures après avoir fini sa bouteille il lui fallait
son lit. Les pauvres enfants se débrouillaient à
grappiller à droite et à gauche pour manger.
Heureusement la cantine de leur lycée leur
permettait de bien se caler l’estomac le midi.
La vue d’Antoine baissa avec les mois. Sans
les étiquettes qu’il avait installées, il n’aurait pas
reconnu la couleur du vin. Et une fois que la
bouteille était commencée il était hors de
question de ne pas la finir. Chacun a ses tabous
et ses habitudes qu’Antoine appelait son
« honneur » !
Un jour un agent du commissariat réussit à
lui « emprunter » pour quelques heures les clés
de l’armoire et en fit un double. Ce furent tout
d’abord les visites offertes à tout le
commissariat à l’exclusion du commissaire qui,
devant tant de témoins, aurait été obligé de
prendre des sanctions. Puis le lendemain un
stagiaire eut l’idée de la plus mauvaise blague
qu’on pouvait lui faire : il permuta les bouteilles
de blanc et de rouge sans toucher aux
24 Le ventre de Pila
étiquettes. L’opération eut lieu en soirée alors
qu’Antoine dormait depuis longtemps.
Le lendemain matin, se fiant à ses chères
étiquettes, il entama dès neuf heures une
bouteille de rouge. Il s’en aperçut bien sûr et en
éprouva une grande tristesse mais ne recula pas
devant l’épreuve. Aussi quand on atteignit le
début de l’après-midi il fut envahi par une
grande somnolence. Il attaqua la bouteille de
blanc qu’il reconnut après s’être muni d’une
loupe (ce qui lui permit malgré sa somnolence
de comprendre la perverse inversion) mais
l’envie de dormir ne disparaissait pas. Certaines
horloges biologiques sont de très grande
précision. Pour Antoine, l’alternance blanc-
rouge dépassait en efficacité l’alternance jour-
nuit.
L’affaire se serait sans doute conclue par une
sieste improvisée si le sort, coquin de sort,
n’était pas venu mettre son grain de sel. Vers les
trois heures de l’après-midi on appela au
commissariat pour une attaque de banque. Le
commissaire qui n’était pas au courant de la
mauvaise blague mit Antoine dans l’expédition.
Pendant le voyage, sous les effets conjugués
de la brutalité de la conduite de son collègue et
de l’excitation du blanc qui cherchait à s’extraire
de la somnolence du rouge, il eut plusieurs
nausées et perdit tous ses repères.
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