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Millefeuille

De
401 pages
C'est l'histoire d'un homme assis sur un banc en néoprène bleu, poli par des générations de postérieurs anonymes. Dans cette gare, ce matin-là, il a rendez-vous avec son destin. Mais, comme celui-ci tarde à venir, en l'attendant, devant les trains qui défilent, ce sont les étapes de sa propre vie qui, lourdement chargés de souvenirs et de regrets passent devant ses yeux. A l'en croire, cet homme de 40 ans s'appelle Jérôme Meersman. Ses ancêtres élevaient une sorte de gros rongeur poilu au Surinam. Lui, il est né à Nancy. D'un père inconnu et d'une mère décédée. Malgré tout ces handicaps, il aura eu un curriculum vitae exceptionnel. Au service, entre autres, de la France, d'une savoureuse Génoise et de l'Humanité toute entière.
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Millefeuille
Bernard Drion
Millefeuille




ROMAN













Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6451-2 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6450-4 (livre imprimé)





« Et qu’à l’appel du loup, tu brises enfin tes chaînes »
Jean Renard




BERNARD DRION











PREMIÈRE PARTIE


L’homme du lac
11 MILLEFEUILLE
12 BERNARD DRION








PROLOGUE


Le quai était quasi-désert.
Un vent glacial et acéré, presque vicieux tant il
réussissait à s’infiltrer dans le moindre interstice
corporel, finissait d’y congeler quelques rares voyageurs.
Ceux-ci attendaient hagards, comme des ombres
mélancoliques, dans la lumière blafarde de néons
poussiéreux qui n’avaient pas dû être remplacés depuis
des lustres, et pour qui la notion de chaleur humaine
était un concept inconnu.
Au loin, dans le brouhaha de la ville endormie, on
entendait le lugubre chant des sirènes d’ambulances
pressées de rentrer dans leurs garages chauffés.
Sur ce quai, pas le moindre bruit de grillons qui
sommeillaient encore, nulle effluve de sangria égarée
d’une terrasse ombragée pour égayer les navetteurs.
Parmi eux un homme d’une quarantaine d’années
était assis sur un banc en néoprène bleu, poli par des
générations de postérieurs anonymes.
Dans l’indifférence générale, il leva ses yeux vers une
horloge qui pendait dans le vide sans se poser la
13 MILLEFEUILLE
moindre question philosophique sur la nature même du
temps qu’elle phagocytait de ses aiguilles : 5h53.

Le train avait du retard. Mais elles, elles avançaient.
Il l’avait vérifié sur sa montre. Un modèle ordinaire,
au bracelet en cuir de crocodile, sorti du marigot de
l’Histoire par les escaliers de service du Temps, et
survivant de la dynastie des dinosaures retournée à la
poussière par une météorite.
C’était d’ailleurs bien à propos sans quoi les
mammifères n’auraient jamais réussi à faire leur trou
dans la grande odyssée des espèces et Jérôme Meersman
n’aurait in fine jamais été sur ce quai.

14 BERNARD DRION








1.


L’homme avait en effet pour prénom Jérôme et pour
patronyme Meersman, deux mentions inscrites en gras
sur sa carte d’identité. Sur ses papiers était également
spécifié, de façon laconique, qu’il était né d’un père
inconnu et d’une mère décédée.
A la mort de celle-ci, sa tante maternelle, une
religieuse carmélite qui ne pouvait avoir d’enfant, s’était
occupée de son élévation. Ainsi, Jérôme Meersman avait
passé sa jeunesse au Carmel, dans un couvent de sœurs,
farouches gardiennes d’une relique très rare : le fémur
authentique de sainte Blandine.
Tout petit déjà, jusqu’à l’âge des premières
pollutions nocturnes – puis, ayant compris le
mécanisme, diurnes –, Jérôme Meersman s’était inter-
rogé sur sa filiation. Les explications brumeuses de sa
tante ne l’avaient toutefois pas empêché de mener une
scolarité normale à l’école et une rébellion contre la
mauvaise qualité du poisson servi à la cantine. Il était
même plutôt un bon élève même si parfois l’amère bile
noire de l’absence le rendait d’une humeur
mélancolique.
Une nuit, alors qu’il appelait désespérément ses
parents dans sa cellule, il avait aperçu des voix. C’était
15 MILLEFEUILLE
Jésus qui lui disait que sa maman était montée au ciel et
que son papa était un ange. Il avait vite compris : les
religieuses tapies derrière le mur poreux imitaient la voix
de leur Maître, qu’elles connaissaient bien vu qu’elles
vivaient tous les jours en communion avec lui dans de
grands délires le plus souvent hormonaux.
Pour leur faire plaisir, en été, durant les grandes
vacances alors que d’autres enfants faisaient du
macramé ou de la pâte à sel, Jérôme partait avec elles en
pèlerinage à Lourdes. Certaines en revenaient malades à
cause des microbes qui traînaient dans les bouteilles
mariales en plastique. Alors, il les soignait et il aimait
cela. Mais malgré toutes ces joies simples de l’existence,
psaumes après le goûter, parties de ping-pong et de
théologie après le bénédicité puis extinction des feux à
20h, sa vie n’était pas entièrement vouée au bonheur.
Très absorbé par son propre univers, le jeune Jérôme
était solitaire. Peu d’amis partageaient son existence,
sauf un muridé qu’il avait appelé « Gérard le rat » et qui
vivait en cachette dans le cellier. Mais Gérard ne pouvait
pas lui expliquer ce que faisaient ses parents.
Alors, il entreprit de chercher leurs traces.
Il remonta le temps et collecta les rameaux et les
feuillages de son arbre généalogique car, comme l’avait
si bien sa tante citant l’Ecclésiaste : « Qui connaît son
passé, connaît aussi son avenir. Le contraire n’est pas,
sombre crétin, nécessairement vrai ».
Ainsi, après avoir consulté les registres de l’état civil
et un marabout ivoirien qui lisait, avec difficulté, le
passé dans des tripes à la mode de Caen, avec ses doigts,
il avait découvert que la souche de sa famille plongeait
ses racines dans les Cévennes, dans une famille de
huguenots : les Dellac.
16 BERNARD DRION

eAu xv siècle, pour fuir les persécutions religieuses et
accessoirement le fisc, ceux-ci avaient émigré dans la
région d’Amsterdam. Les Dellac s’étaient établis entre
autres avec vaches, cochons, fait-tout, pipes en écume
et bagages à main près d’un lac.

Pour faire bonne figure aux yeux des autochtones, ils
avaient hollandisé leur nom en « Meersman », littéra-
lement « L’homme du lac ». Là-bas, un de ses aïeux,
Eudebert Meersman s’était enrichi en vendant, disaient
les registres, des peaux de castor séchées qu’il avait
introduites dans le lac pour les humidifier puisqu’il les
vendait au poids.
Contrairement à de nombreux voisins de quartier
incommodés par l’odeur effroyable du musc – produit
par une glande sudoripare du castor mâle, par bonheur
uniquement en période de rut –, la famille Meersman
n’avait pas quitté pas la Hollande pour les Amériques et
y prospéra.
eAu milieu du xvIII siècle, un groupe de trois
Meersman était sans doute retourné en France pour
s’oxygéner un peu l’esprit. Cette branche de la famille
s’était implantée en Moselle, et un jour d’avril 1963, il
était né, à Nancy.
17 MILLEFEUILLE







2.


Au pied du banc qu’occupait Jérôme Meersman
s’était échoué un autre homme qui, par son
accoutrement, faisait penser à ces indiens des vieux
films de tomahawks. Ceux où des intermittents du
spectacle travestis en peaux-rouges à perruque de raphia
et affublés d’un pagne s’appelaient ou Bison-Qui-
Beugle-Avec-Les-Loups ou Hugues, dans le meilleur
des cas. Affalé sur le sol, il y marmonnait des phonèmes
désarticulés.
Pour sa part, Jérôme venait donc d’avoir soulevé la
manche de son manteau pour vérifier l’heure vu que le
train était en retard.
Le contact de sa main sur ces poils à la fois rêches et
souples lui rappela les premiers émois de sa jeunesse.
Il venait d’avoir dix-huit ans et était devenu fort
comme un homme. C’est pourquoi, les carmélites
avaient décidé à huis clos qu’il n’était plus convenable
pour la communauté qu’un homme pubère restât
dormir avec sa tante. Même dans une cellule voisine. Il
était temps qu’il embrasse désormais sa vie tout seul.
Ces années passées auprès des épouses du Christ lui
avaient permis d’étendre ses connaissances. Et tous les
jeudis son linge dans le jardin du cloître sur lequel
18 BERNARD DRION

veillait sœur Françoise qui se prétendait la réincarnation
féminine de saint François d’Assise. Surtout quand elle
avait forcé sur la chartreuse qu’elle distillait secrètement
avec les nombreuses plantes du potager dans les caves
du couvent où vieillissaient aussi quelques purs malts qui
amélioraient l’ordinaire et permettaient aux filles de
s’offrir un peu de bon temps.


Comme lors de ces soirées mémorables où, sous le
regard noir du tableau de sainte Thérèse, la fondatrice
de l’Ordre, elles dansaient à la queue leu leu dans l’austère
réfectoire, en agitant leurs membres de façon mystique
et en musant « Les sirènes du port d’Alexandrie ». Ne
dialoguant que par le silence, elles ne pouvaient, du
reste, pas parler autrement.
19 MILLEFEUILLE







3.


Son bac en poche, de nombreux horizons désormais
s’ouvraient à Jérôme mais puisqu’il n’avait pas froid aux
yeux et qu’il désirait servir son pays, plutôt que dans un
fast-food, qu’il rêvait d’aventure et de sable tempéré, il
edevança l’appel et s’engagea au 13 Dragon Parachutiste
de Dieuze, héritier du fameux régiment de l’Impératrice
Eugénie. Ce régiment d’élite spécialisé dans des
missions de reconnaissance en profondeur au sein des
lignes ennemies avait un griffon pour mascotte
héraldique.
Une vieille légende transmise par d’antiques officiers
aux visages burinés par la vie au grand air et les maladies
sexuellement transmissibles voulait qu’un dragon
apparût en rêve à Napoléon alors qu’il campait sur une
colline gorgée d’os surplombant Solferino. L’animal lui
aurait annoncé qu’il s’enfoncerait jusqu’aux parties
génitales à Waterloo s’il ne surveillait pas très
attentivement un dénommé Gérard Blücher. Mais le
grand homme n’était pas du genre à se laisser baratiner
par un saurien, et il avait oublié son conseil. Grand mal
lui en avait pris.
Depuis lors, Bonaparte avait créé, en souvenir de
l’animal prémonitoire et pour s’en attirer les faveurs, un
20 BERNARD DRION

service de renseignement performant avec son effigie
pour icône, puis mourut à Sainte-Hélène.

La première règle de base que Jérôme Meersman
apprit sur le paradeground de cette charmante bourgade
du Saulnois fut cette phrase sobre qui servait de mantra
au soldat : « Jamais sans ma femme ». Il lui fallut le secours
d’un ancien pour lui expliquer que, par nature, le fusil
est la compagne du militaire, sa fiancée. Or le fusil du
fantassin français est le FAMAS, ou femme dans le
jargon, l’orthographe n’ayant jamais été une force chez
les engagés volontaires.
Ayant passé dix-huit années chez les sœurs, dans une
relative solitude, il appréciait désormais cette
atmosphère de camaraderie virile mais correcte.
Après son instruction, il partit quelques mois à
Djibouti avec son escadron pour s’entraîner dans le
désert de la corne de l’Afrique où les Africains mâles
vivent le plus souvent honteux et cachés. Là, camouflé
en dune de sable, il apprit à pister incognito les caravanes
de chameaux lourdement chargées de lecteurs DVD,
d’épices et d’AK 47 cachées dans des hydrocérames, qui
remontaient vers le nord pour rejoindre celles qui
descendaient des ports du Maghreb avec des machines à
laver d’occasion.
Après Djibouti, ce fut l’enfer de la forêt primaire
épaisse et gluante de la Guyane.
Camouflé en mousse, il s’y exerça à faire des
sanguines des caravanes de lamas lourdement chargés
de guérilleros et d’orpailleurs sud-américains cachés
sous des ponchos, qui remontaient où elles pouvaient
sur des sentiers plus ou moins lumineux.
21 MILLEFEUILLE
Puis ce fut la botte de Givet où, plus modestement
camouflé en feuillus, il s’entraîna à ramasser, sans être
vu, les vidanges des braconniers lourdement chargés à
force d’écluser des canons de gros rouge.

Enfin, il crapahuta en Côte d’Ivoire où travesti en
foufou manioc, il veilla aux intérêts supérieurs de la
France.
Le temps passa rapidement comme passent les
caravanes quand les chiens aboient dans un réflexe
pavlovien assez pitoyable. Il arrivait déjà à la fin de son
service militaire et parce qu’il était doué, on lui proposa
de prolonger son séjour pour partir en Corse. Mais, par
lassitude – et aussi par crainte de devoir se camoufler en
châtaignier pour enregistrer la branche militaire de
nationalistes polyphonistes, canaux historiques –, il
préféra retourner à la vie civile.
Jérôme Meersman dit alors adieu à Dieuze, rendit sa
femme à l’armurerie, monta dans un car militaire vert et
retourna à Nancy par la N34.
22 BERNARD DRION








4.


Après avoir cherché dans les pages jaunes, il y trouva
un meublé bon marché situé à deux pas de la Faculté de
Droit car, tout bien réfléchi, il avait désormais décidé de
devenir le défenseur de l’orphelin, de la veuve, de tous
les opprimés et damnés de la terre et de leurs cousins
par alliance. Être avocat ou juge ou, s’il le fallait
vraiment, huissier de justice.
Un matin de septembre, alors qu’un léger crachin
ruisselait sur la ville, il s’était inscrit dans un local de la
place Carnot.
Pour payer ses études, Jérôme travaillait le soir
comme plongeur dans les éviers d’une auberge
espagnole de Nancy, l’« El Caserio », dont le patron,
Ramon Remundo était surnommé « El Lupo » par ses
employés parce que, affecté depuis sa plus tendre
enfance par une lycanthropie chronique, il hurlait les
soirs de pleine lune en bavant affreusement, et
qu’accessoirement, il avait perdu une oreille à la nais-
sance.
Un soir de novembre, alors que le restaurant était
quasi-désert et que seul un vieux Chinois mangeait du
chorizo en lisant le Monde Diplomatique qu’il tenait à
l’envers et que dehors un feu d’artifice embrasait les
23 MILLEFEUILLE
quais –Nancy fêtait l’anniversaire de la création du baba
au rhum inventé par l’ex-roi de Pologne exilé sur la
place qui portait désormais son nom – Jérôme
mastiquait en cuisine un reste de paella quand la porte
s’ouvrit.

Une jeune femme aux longs cheveux d’ébène qui
s’échappaient frivoles d’un bonnet en laine rouge entra.
Elle s’assit à une table en bois et commanda du jambon,
des gambas, des calamars frits et du vin. Elle était gaie,
pareille à un Italien quand il sait qu’il aura la même
chose. El Lupo qui, au cours de ces dernières années,
avait davantage tâté la rugosité graisseuse du chorizo que
le galbe ouaté d’une dame, lui apporta un petit pot de
beurre et, pour manger avec ses gambas, des galettes de
sarrasins, une vieille tradition andalouse qui remontait à
l’époque de la Reconquista. Il s’enquit à la cantonade de
savoir si par hasard elle habitait toujours chez sa grand-
mère.
La jeune fille qui sentait désormais l’ail et que le
gaillard de la péninsule ibérique entamait une vulgaire
drague, ne se laissa pas démonter et lui rétorqua avec un
sens très sûr des us et coutumes taurins, en regardant
son oreille manquante, que celle-ci n’augurait pas bien
de la vigueur de l’étage du dessous. Puis, plantant sa
langue effilée au fiel dans la nuque du taureau ahanant
et soufflant comme le bœuf en gelée qu’il serait bientôt,
le traita de « minable » et d’« enculé de sa mère ».
Avait-elle oublié que les Espagnols sont très
susceptibles sur deux aspects : leur virilité et leur
maman ? Pris d’une fureur irrépressible, El Lupo se mit
à l’insulter copieusement. Jusque-là, Jérôme, subjugué
par l’audace et la forte poitrine de cette inconnue, était
24 BERNARD DRION

resté de marbre devant son assiette de paella désormais
froide qui faisait peine à voir, surtout les grandes
moules espagnoles oranges. Voyant la mauvaise
tournure que prenait la situation, il se leva, se dirigea
vers la fille et se mit à molester son patron avec un patta
negra de bonne taille qui pendait jusque-là,
tranquillement au-dessus du comptoir. Frappé par la
cuisse du suidé, El Lupo hurla de douleur, vira la jeune
fille et dans la foulée son chevaleresque plongeur.
Pour se remettre, ils avaient été boire un café chaud
dans un café.
Elle s’appelait Yasmine-France Urgül et lui, Jérôme
Meersman. Son père, Arkan Urgül était originaire
d’Erzurum, une ancienne cité qui était un des endroits
les plus froids d’Anatolie orientale, pourtant
chaudement recommandé pour les bronchiteux et les
asthmatiques. Mais puisque qu’Arkan n’était ni l’un ni
l’autre, le froid et l’air sec n’y justifiaient plus sa
présence. Il était donc parti en France dans les années
cinquante pour travailler dans la sidérurgie. Il y avait
rencontré sa femme Nancy à Nancy. De leur union était
née une fille, unique à bien des égards, Yasmine-France,
hommage ému de l’allochtone à la patrie des Droits de
l’Homme, du rosé et des grillons.
Yasmine-France était manucureuse et, de nature
curieuse, avait lu tout saint Augustin. Ce soir-là dans ce
café, elle avait contesté avec la plus grande énergie la
façon dont ce Père de l’Église traitait les femmes après
s’être lui-même vautré dans la fange des passions
humaines. Meersman qui ne connaissait rien à la vie de
l’évêque d’Hippone – et qui ne demandait du reste pas à
la connaître – prit la posture de celui qui savait que
Santa Monica en Californie était la mère d’Augustin mais
25 MILLEFEUILLE
qui, par galanterie, préférait le laisser dire par celle qui
avait initié la conversation.
Toutefois, pour faire bonne figure et ne pas passer
d’emblée pour un pâle abruti, Jérôme lui raconta à son
tour comment le fémur de sainte Blandine était passée
du cirque lyonnais à la châsse du couvent des carmélites
de Metz.
Ils soliloquèrent pendant des heures, de la vie, du
camouflage, des pistes de chameaux, de permanentes, et
de bien d’autres sujets encore. Yasmine-France était
loquace. Il suffisait d’insister.
Le patron du café pour sa part déclara forfait. Il
devait nettoyer son bar. Le soir, cet habile commerçant
troquait en effet son tablier de bistrotier pour celui de
restaurateur et son bar au fenouil était renommé dans
tout Nancy.
Une fois sur le trottoir, le coup de foudre et la
caféine avaient fait le reste. Les deux tourteaux – dans le
fond il n’y avait aucune raison pour que seuls les
volatiles puissent symboliser l’amour – avaient échangé
leurs salives sans cependant aller plus loin. Car malgré
les récits très circonstanciés d’assauts à la hussarde que
ses instructeurs ne manquaient pas de raconter les soirs
de veillée quand la nostalgie des grandes chevauchées
d’antan attendrissait ces prudes guerriers, Jérôme ne
savait pas trop comment s’y prendre pour conquérir une
femme. Et Yasmine-France, elle, avait de toute façon
mal à la tête d’avoir trop parlé. En outre, pour faire
plaisir à ses parents, elle désirait rester pure avant son
mariage. Partant, ils se séparèrent, la main dans la main
et bons amis.
Trois mois plus tard pourtant, l’occasion, l’herbe
tendre, par une nuit chaude de fin d’automne, elle avait
26 BERNARD DRION

croqué la pomme de Jérôme que son cerveau reptilien
lui avait présentée dans son meublé.

Alors que Jérôme en nage arrivait péniblement à
contenir la montée de son bouillant liquide séminal – ce
qui lui brûlait les testicules – Yasmine-France s’était
arrêtée d’onduler du bassin en lui expliquant qu’en fait
de pomme, il semblait bien établi par l’exégèse moderne
qu’elle était le fruit d’une bourde due à des quarterons
de copistes moyenâgeux à la retraite. En effet, avait-elle
ajouté, dans la version hébraïque de la Genèse, il était
bien spécifié qu’Eve avait croqué le fruit défendu. Or il
fallait, selon elle, comprendre l’épisode biblique comme
une métaphore de la désobéissance de l’Homme à son
Créateur. Le mal, releva-t-elle en se dégageant du
phallus de Jérôme, se disait en latin malus, et la pomme
malum. Adam et Eve, avait conclu Yasmine-France,
avaient ingéré le Mal qui était malencontreusement
devenu une pomme. Le mal était fait. On ne pouvait, à
l’entendre, revenir en arrière car cela voulait dire qu’il
aurait fallu gommer ce fruit d’un nombre important
d’œuvres picturales majeures, comme la partie gauche
du triptyque du Jardin des Délices de Hieronymus
Bosch, dont une branche rhénane de la famille
fabriquait encore, à sa connaissance, du petit et gros
électroménager.
Finissant cette excitante explication, Yasmine-France
parvint à l’orgasme en couinant, alors que Jérôme s’était
depuis longtemps endormi sous elle.
27 MILLEFEUILLE







5.


Ainsi, par cette union charnelle, ils s’étaient
officieusement fiancés et, le temps que Jérôme finisse
ses études, ils s’étaient mariés cinq ans plus tard à
Istanbul.
La noce avait eu lieu dans l’ancien et pittoresque
quartier de Phanar où les Urgül avaient loué un ancien
caravansérail. Celui avait été transformé en salle des
fêtes depuis que les caravanes n’y étaient plus jamais
redescendues. Ce changement de cap avait transformé
son propriétaire en demandeur d’emploi avant qu’il ne
se reconvertisse dans la salle de banquet pour mariés
avec orchestre en option et sur devis.
Les mariages à Istanbul étaient très pittoresques.
Surtout pour celui qui était peu au fait des traditions
locales. Ainsi, Jérôme avait dû tout d’abord ingurgiter
un bon litre de raki tempéré et autant de liqueur de
figues, embrasser une carpette fraîchement pêchée,
danser une sorte de bourrée auvergnate avec des
hommes moustachus, enfin se déshabiller puis plonger
nu dans le Bosphore en criant : « Vive Attaturk ! ».
Ensuite seulement, le père de la mariée acceptait son
gendre. Vieux reliquat de l’emprise ottomane où les
mâles rentraient par la sublime porte et les femmes par
28 BERNARD DRION

les escaliers de service, ces dernières n’assistaient pas à
ces réjouissances prénuptiales. Elles attendaient dans la
cuisine avec la mariée, en la fardant abondamment.
Quand l’époux sortait détrempé du Bosphore, si du
moins il en sortait vivant car le trafic maritime était
dense, elles sortaient en lançant en l’air des baklavas au
miel et des pétales de roses, en hurlant des mélopées
pré-islamiques.
Après la cérémonie, Yasmine-France et Jérôme
avaient pris l’avion, un Airbus peint en vert avec des
roues pour atterrir à l’aéroport régional de Nancy. De là,
ils étaient partis en voyage de noces à Amsterdam dans
un car entier qu’ils partagèrent avec un groupe de
rentiers japonais qui y tuaient le temps en silence en
jouant du ma-jong ou en sirotant des bières.
Jérôme tenait beaucoup à montrer à sa jeune épouse
un des berceaux de ses origines. D’autant plus qu’il n’y
avait jamais mis les pieds. Sauf en rêves quand petit
enfant, il dormait dans la cellule de sa tante et que, ses
couches débordantes, des canaux se formaient sous son
lit. En revenant à Amsterdam, il voulait humer à pleins
poumons l’atmosphère qu’avaient connue ses ancêtres
près du lac. Il désirait toucher de ses mains un peu de
cette terre gagnée sur la mer à force de sueurs et de
digues. Il voulait savourer ce gouda mi-vieux qu’ils
avaient jadis porté à leur bouche. Jérôme souhaitait
s’enivrer sur le port de la douce mélopée du simoun,
passager clandestin embarqué d’un port d’Afrique qui
s’échappait des cales des grands cargos.
À Amsterdam, il voulait aussi trouver un hôtel pas
trop cher avec une salle de bain et deux lits joints si
possible. Ses marges budgétaires étaient en effet serrées.
Sa tante s’était bien cotisée en mettant les sœurs à
29 MILLEFEUILLE
contribution. Elles lui avaient offert le produit financier
d’une offrande camouflée sous le couvert d’un jumelage
avec un village burkinabé, le pays des hommes intègres.
Certes, c’était en quelque sorte de l’argent détourné.
Mais pour aider son neveu, ce fils adoptif que Jésus
avait voulu pour elle, sa tante était prête à tous les
péchés véniels. De toute façon, les paroissiens n’avaient
cure de la destination réelle de l’obole, du moment que
leur geste était vu par le curé, que celui-ci s’en
souvienne en confession, et qu’il leur permettait à bon
compte de se débarrasser de leur petite monnaie.
Yasmine-France qui comprenaient bien les affres du
déracinement avait accepté de bon cœur ce pèlerinage.
Elle-même n’avait connu le pays de ses ancêtres que par
les émouvants récits de son géniteur et par le café dont
il disait qu’il recelait dans son arôme toute l’âme du
peuple turc. Quoiqu’à titre strictement personnel, pour
une lune de miel, elle aurait préféré partir en charter à
Saint-Domingue. Toutefois Yasmine-France avait été
élevée avec des principes qui voulaient que la femme
porte les enfants de son époux dans son ventre, ses
valises sur son dos et qu’elle marche fidèlement dans ses
pas, et pas à côté. Elle avait donc suivi Jérôme à
Amsterdam, dans l’autocar.
30 BERNARD DRION








6.


Sous une pluie battante en provenance de la mer
d’Irlande, le car arriva à bon port où sur les quais, il
n’était pas rare d’observer, au soleil couchant, des
marins de la flotte du Grand Nord russe qui chantaient
et qui buvaient et, quand ils avaient été payés,
rebuvaient encore.
Pris dans la bourrasque humide, les pensionnés
japonais battirent en retraite et se réfugièrent dans le
premier peep-show qu’ils trouvèrent devant eux. Pendant
que les Nippones tordaient le petit plastic transparent
qu’elles avaient placé sur leurs mises en plis, les
hommes qui, eux, connaissaient ce type de boutique
déballaient préventivement de petits réceptacles oblongs
en caoutchouc. Les nouveaux époux, délaissant leurs
camarades de voyage, montèrent dans un bus électrique
municipal affrété par la ville et en descendirent quand la
pluie s’arrêta.
D’emblée, Yasmine-France qui portait son bonnet
rouge comme lors de leur première rencontre à l’ « El
Caserio » manifesta une certaine mauvaise humeur. Où
se trouvaient le lac familial, les castors, le simoun ?
Rien de ce que Jérôme lui avait conté avec force
détails n’existait. Quand elle était maussade et
31 MILLEFEUILLE
contrariée, Yasmine-France pouvait devenir triviale.
Heureusement, dans ces moments-là, elle utilisait des
injures anatoliennes qui n’étaient pas traduisibles.
Jérôme était cependant prêt à tous les compromis.
Surtout parce qu’il désirait, malgré tout, consommer sa
nuit de noce. En effet, à Istanbul, une coutume locale
voulait que toute la famille assiste derrière un hijab, un
très léger rideau, à la défloraison de la mariée sous les
coups de boutoirs du mari que le raki, la liqueur de
figues et les applaudissements des spectateurs rendaient
d’ordinaire particulièrement hardi. Puis vers minuit, la
famille au grand complet apportait alors aux jeunes
mariés un consommé dit « soupe de la mariée » fait à
base d’aïoli, censé redonner vigueur à la lame du
monsieur et de l’enthousiasme à sa dame. Ou un retour
de flamme et une haleine de chameau carabinée.
Toutefois, au grand dam de son père et de Nancy
Yasmine-France avait décidé unilatéralement de ne pas
sacrifier à la coutume. Depuis lors, Jérôme rongeait son
frein. Il devait donc faire des concessions, et sans tarder.
À vrai dire, lui aussi était déçu. À part le gouda qui
pendait en roue à tous les coins de rue et qui exhalait
une odeur différente de celle qu’il avait vue dans ses
rêves d’enfant, il n’avait jusqu’ici aperçu la moindre
trace tangible de ses souvenirs ou des récits classés dans
les archives.
Accoudé à un parapet qui protégeait les cyclistes des
canaux – à moins que ce ne fût l’inverse – Jérôme en
venait même à se demander si sa tante ne lui avait pas
menti sur ses origines. Pourtant, il en était sûr : le
moindre dictionnaire le confirmait : « Meersman » voulait
bien dire « Homme du lac » en néerlandais.
32 BERNARD DRION

Malgré tout, un doute énorme s’engouffra en lui.
Mais de ce gouffre surgit une résurgence inattendue.

En effet, lors d’un exercice militaire en Guyane,
alors qu’il était camouflé en jungle profonde pour
écouter la moindre trace d’un ennemi invisible, il avait
entendu parler néerlandais. De l’autre côté du fleuve
Maroni, infesté de crapauds géants, bufo maronis, avec
lesquels les autochtones faisaient des ballons pour jouer
au football. Il avait alors appris d’un vieux sous-officier
qui connaissait bien la région que le Maroni – infesté de
surcroît de piranhas qui avaient pris la détestable
habitude de dévorer les ballons de football qui
tombaient dans l’eau, les prenant à tord pour des bufo
maronis – constituait la frontière avec le Surinam, ex-
Guyane hollandaise, petit confetti des anciennes
colonies bataves.
Il n’y avait donc pas que des Hollandais à
Amsterdam.
Du reste, les documents qu’il avait retrouvés, s’ils
mentionnaient bien le commerce de castors avec des
Amstellodamois, ne spécifiaient pas pour autant que les
Meersman historiques avaient émigré uniquement en
Hollande. Ils auraient très bien pu planter leur tente à
Nouvelle Amsterdam, en Guyane hollandaise…
Excité comme un aveugle de parabole qui tout à
coup émerge hors de la nuit profonde, Jérôme prit
Yasmine-France par le bras et courut vers la première
bibliothèque venue qui se trouvait, par commodité, dans
la rue.
33 MILLEFEUILLE








7.


Ses ancêtres étaient effectivement arrivés à
eAmsterdam au milieu du xvII siècle. Mais ils en étaient
partis in petto par le premier bateau venu pour des
raisons personnelles. Sans doute, à cause des habitudes
alimentaires locales. S’ils étaient d’accord de s’expatrier
pour ne pas devoir abjurer leur foi, ils avaient eu dur à
se faire aux rigueurs gastronomiques de leur nouveau
pays d’adoption qui ne tolérait ni petit canon, ni rillettes,
ni Livarot mais bien dans une sorte de carême
permanent, le verre de lait, la margarine et la tartine à la
mimolette sans sel.
Sans doute avaient-ils dû monter sur un fameux trois
mâts, le Nassau III qui faisait la navette entre le port de
Paramaribo en Guyane et Amsterdam via les Indes
néerlandaises. Là, le navire embarquait les grains de
rubiacées, du pain d’épices, du rutabaga et des ballots de
grenadine dont on faisait des petites culottes en soie qui
faisaient fureur dans toutes les cours et basses-cours
européennes.
Les ancêtres de Jérôme avaient donc émigré au
Surinam. Tout devenait limpide. Le lac tant recherché
existait bel et bien de ce côté. Il s’agissait du Blommestein
34 BERNARD DRION

Lake qui, mentionnait un vieux grimoire, pullulait lui
aussi de bufo marinus que chassaient la nuit des colonies
de cabiais, sorte d’énormes rongeurs à longue queue et
aux poils blond vénitien.

Les indigènes en faisaient, racontait le chroniqueur,
un excellent saucisson et utilisaient sa peau poilue pour
faire des manteaux et des brosses à cabinet.
Ce n’étaient donc pas des castors que ses aïeux
avaient élevés mais bien ces gros rongeurs. Bien que les
castors et les cabiais se haïssaient cordialement, pour de
sombres histoires d’héritage génétique qui remontaient
au Dévonien, Jérôme ne pouvait tenir rigueur au
généalogiste familial de les avoir confondus.
Dans cette bibliothèque, le passé lointain défilait
sous ses yeux. Emu, Jérôme déclara à Yasmine-France
qu’ils devaient partir au Surinam sur-le-champ. Elle
accepta de bon cœur se disant qu’elle avait plus de
chance d’y trouver des plages acceptables et du soleil
généreux qu’à Amsterdam.
35 MILLEFEUILLE







8.


Ils s’engouffrèrent alors dans un taxi mauve piloté
par un Molucquois qui leur expliqua en mauvais anglais
qu’il avait un poids sur l’estomac, car il sortait du
restaurant de son beau-frère où il avait mangé une table
de riz un peu trop copieuse. Yasmine-France et Jérôme
avaient d’abord ri sous cape avec l’histoire de la table en
riz, ignorant qu’il s’agissait d’une préparation exotique à
base de riz divers et épicés. Leur bonne humeur s’effaça
lorsqu’une nappe de méthane lourd s’échappa du pot
d’échappement du conducteur et envahit tout
l’habitacle.
C’est donc un brin nauséeux qu’ils arrivèrent à
Schiphol. Ils y prirent le premier vol en partance pour le
Surinam, après être passés au free tax. Yasmine-France
désirait y acheter une eau de toilette française pour
Nancy qui préférait ce jus à l’eau de Cologne turque que
sa tante lui envoyait chaque année à Noël en direct
d’Izmir.
Dans l’avion flambant neuf de la Surinam Airways
– le précédent ayant brûlé en pleine mer – ils retrou-
vèrent, hasard ou nécessité, le groupe de voyageurs
japonais qui, à voir leurs filets télescopiques dépassant
36 BERNARD DRION

de leurs bagages de cabine, allaient chasser des crapauds
géants dans les eaux limoneuses du Haut Maroni.
Au décollage, le commandant Antoon Van Dijk
– que l’équipage appelait, et plus particulièrement la
grande rousse qui était chef de cabine, Tony, et la petite
blonde qui était sous-chef de cabine, Big Dick et le
steward jaloux, qui écoutait ce que disaient ses collègues
derrière le rideau où elles préparaient les repas, Moby
Dick – leur souhaita la bienvenue et un bon vol en sa
compagnie.
Le voyage se passa sans surprise sauf quand, alors
que l’avion survolait l’île de Sainte-Hélène, Yasmine-
France apostropha, non sans une certaine virulence, un
steward manucuré et bronzé parce que ce dernier lui
avait indiqué que son teint hâlé venait de quelques jours
de vacances à Saint-Domingue.
Ce qui l’avait rendu hystérique surtout qu’au même
moment le commandant faisait son monsieur météo
pour épater les hôtesses et annonçait un temps pourri
sur la partie est de l’Amérique du Sud. Et plus
particulièrement encore, avait-il ajouté avec une rare
perversité, sur le Surinam. De 12.000 pieds à
l’atterrissage, elle bouda. Et ce, jusqu’au moment où
l’appareil se fut immobilisé sur le tarmac sur lequel
poussaient ça et là des sabots de Vénus aux couleurs
chatoyantes, anciennes graines que quelques toucans
militants avaient fait tomber pour se venger de la
déforestation que les humains infligeaient aux grandes
forêts primaires de l’Amazonie, repoussant toutes
espèces animales et végétales dans des aires de non droit
de plus en plus précaires.
37 MILLEFEUILLE







9.


À peine hors de l’appareil, le jeune couple entra dans
le hall de l’aéroport que protégeait des caprices du ciel
une verrière sur laquelle de grosses gouttelettes jouaient
une lugubre symphonie. Alors qu’ils venaient de passer
la douane avec succès, le téléphone portable de
Yasmine-France résonna des premières notes des Quatre
Saisons de Vivaldi. C’était Nancy et Arkan qui venaient
aux nouvelles vu qu’ils n’avaient pu assister à la nuit de
noces et que, depuis lors, ils n’avaient plus eu signe de
vie de leur progéniture.
D’un geste fébrile, elle déposa ses bagages à même le
sol, prit son mobilophone d’une main experte puis narra
sans rire que son voyage de noces prenait une tournure
un brin plus exotique que planifié, qu’ils n’étaient pas à
Amsterdam mais à Nouvelle Amsterdam, que le point
commun entre les deux, c’était le climat abject, que son
mari devenait fou, qu’elle maudissait ce bonnet rouge
tricoté par sa grand-mère sans lequel, au grand jamais, il
n’aurait fait attention à elle dans ce restaurant espagnol
minable de Nancy, qu’elle avait les cheveux gras, les
jambes piquantes, les ongles sales et qu’elle était arrivée
nerveusement à un point où…
38 BERNARD DRION

Elle n’eut pas le temps d’aller plus avant dans sa
conversation. La carte prépayée de son père avait expiré
dans un râle rauque.
Au milieu de ce hall qui sentait la transpiration rance
des voyageurs et des anacondas, Yasmine-France laissa
alors échapper avec fracas son exaspération. Jérôme qui
avait pressenti que l’orage était annoncé rallia un repli
stratégique : l’office du tourisme planté dans un kiosque
au milieu de l’aéroport. Il n’entendit donc
qu’indirectement le souffle de l’explosion verbale, se
disant qu’il allait laisser passer la mousson et que tout
irait mieux après. Par bonheur, le hasard fit bien les
choses. Dans une boutique, il repéra un ravissant
bonnet en poils de cabiais qu’il jugea un symbole fort de
réconciliation. Il acheta donc le couvre-chef, qui par
chance était en solde rien que pour lui, et se précipita,
en courant vers Yasmine-France.
Malgré tout, le voyant gesticuler avec le délicat objet
poilu, sa rage évaporée, elle fut prise d’une certaine
compassion et lui pardonna.
Ils montèrent ensuite dans un taxi-brousse, non sans
avoir demandé au préalable à la chauffeuse si son beau-
frère ne tenait pas un restaurant avec des tables en riz,
et filèrent vers Paramaribo, sur une route impeccable
bordée de plantes vertes taillées au cordeau.
Puisqu’ils avaient faim, en chemin, ils demandèrent à
leur guide de s’arrêter devant une échoppe où un
commerçant en pagne vendait des pernes. Par bonheur
gardées fraîches, car avec la température ambiante, ces
bivalves indigènes devenaient vite indigestes voire
même franchement répugnants. Voyant qu’ils hésitaient,
cet homme habile – formé à la vente par des mission-
naires libanais – leur proposa aussi quelques piranhas
39 MILLEFEUILLE
phytophages qu’il avait harponnés le matin même dans
les rapides du fleuve et qu’il disait goûteux. Sans succès.
À défaut, Yasmine-France et Jérôme burent chacun une
bière allemande puis arrivèrent à 15h à Paramaribo où il
faisait radieux.

L’hôtel de cinq chambres tant vanté par l’office du
tourisme de l’aéroport s’appelait « Oh ! Mijn Zon», « Oh !
Mon Soleil ». Il était tenu par un dénommé
Joris ! Zoetemelk, un ancien cycliste que tout le monde
surnommait Dolce Latte. L’établissement était propre
même s’il n’était pas rare, à cette latitude et en raison de
l’exubérance du biotope amazonien et de la canopée
toute proche, de voir des couples de cafards se
promener en famille dans les couloirs de l’hôtel. Parfois
même, le patron les servait en brochette au petit-
déjeuner avec des queues de serpents grillées.
Jérôme monta les bagages en pensant à Yasmine-
France qui était déjà dans la chambre à la recherche
d’un point d’eau pour se raser les jambes.
Une fois la porte en imitation bambou et lianes de la
forêt refermée, pris d’une libido irrépressible, Jérôme
sauta sur le lit. Pendant ce temps-là, Yasmine-France,
elle, pestait dans la salle de bain. Son tube de crème
pour adoucir le feu du rasoir s’était ouvert dans son
beauty case à cause de la pressurisation qui régnait dans la
soute de l’avion. Sa queue-de-rat avec laquelle elle limait
ses ongles était émoussée en raison du taux d’humidité
ambiante. Son déodorant en stick large avait fondu. Elle
avait oublié son peigne préféré dans les toilettes du
caravansérail d’Istanbul. Elle voulait prendre une
douche mais l’eau captée dans le bas du Haut Maroni
sentait la bouse. In fine, son flacon de boue marine
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