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Pédalons !

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BnF collection ebooks - "Hector de la Paillatère était trop le jeune homme fin de siècle dont chacun se plaît à apprécier la délicate aristocratie et le dilettantisme intelligent pour qu'il ne suivît pas le progrès en toutes choses. Lorsque les premiers "creux" étaient apparus sur le marché français, il n'avait pas hésité une minute à bazarder "son plein", comme tout véloceman un peu dans le mouvement a dû le faire."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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À M. LE Vte R. DE SAINT-GENIÈS

(RICHARD O’MONROY-POMPON))

 

Cher Monsieur,

Permettez-moi de vous remercier publiquement de la façon gracieuse dont vous avez accueilli ma demande. Après avoir reçu les hommages d’un illustre poète comme Richepin, d’un critique « influent » comme Sarcey et d’un profond politique comme M. de Freycinet, S.M. la reine Bicyclette attendait ceux d’un homme du monde doublé d’un homme d’esprit,j’entends cet esprit français, si étincelant, dont nous sommes justement fiers… Elle va trouver l’un et l’autre dans celui que j’aurai eu le seul mérite de lui présenter.

Croyez, cher Monsieur, à tout mon dévouement.

J. de la P.

Préface

Mon aimable confrère Jehan de la Pédale a bien voulu me demander d’écrire une préface pour son volume : Pédalons ! Au premier abord, j’ai été un peu effrayé. En ma qualité de capitaine de cuirassiers, j’incompète absolument en bicycle quant au tricycle, j’ai une vague souvenance d’avoir monté dans mon enfance sur un cheval à mécanique, mais je ne sais si cela peut compter dans mes états de service.

J’avoue cependant que j’avais lu avec le plus grand plaisir plusieurs de ses contes. Sans sortir de sa partie, il trouvait le moyen de promener ses héros, sous prétexte de vélocipédie, à travers les aventures les plus amusantes, et professait des aphorismes dans ce genre : « La femme a horreur du vide (Un Fabricant de caoutchouc plein.) »

De plus, je l’avoue, j’y rencontrais parfois un certain Hector de la Paillatère, qui semblait proche parent d’un Hector de la Paillardière ; ces histoires étaient très personnelles, mais je ne sais pourquoi j’y trouvais comme un vague air de famille avec les miennes, et mon cœur de père tressaillait. Tout s’explique : on m’apprend que Jehan de la Pédale a été surnommé le Pompon de la vélocipédie.

Je n’avais donc plus à hésiter pour présenter son livre au public et pour le tenir sur les fonts baptismaux. Pédalons ! est devenu le grand cri des sociétés modernes. À Paris, où les préjugés sont si tenaces, beaucoup d’entre nous en sont encore à juger les vélocipédistes d’après les spécimens qui passent sur nos boulevards, sales, déguenillés, tartarineux, effrayant les chevaux, terrifiant les passants, et ne voyant dans le sport vélocipédique qu’une occasion de faire une concurrence bruyante aux tramways, grâce à leur trompe en caoutchouc.

Or, il faut le proclamer bien haut : il serait aussi injuste de confondre les vrais vélocipédistes avec les vélocipédards qu’il ne serait admissible de ranger dans la même catégorie les vrais sportsmen et les cavaliers d’occasion qui, à l’instar de Valentin le Désossé, louent le dimanche une ligne de manège pour étonner les promeneurs du Bois de Boulogne.

Cette distinction pourtant commence à s’établir, mais lentement. Le Figaro, le Gaulois, le Petit Journal ont augmenté la marche ascendante de ce mouvement. L’oncle Sarcey lui-même, après avoir gravement déclaré qu’« entre le vélocipédiste embrassant la poussière et le chien qui la lui fait embrasser, ce n’est pas pour le vélocipédiste qu’il gardait sa pitié », est revenu à de meilleurs sentiments et vient, paraît-il, d’acheter un tricycle, non pas pour lui (bien que Sam-Lockart ait obtenu plus fort que cela), mais pour son fils.

Enfin, Jean Richepin, dans sa préface de l’Histoire de la Vélocipédie, a dépeint avec son style si coloré et si puissant les sensations d’oiseau, les enchantements ailés que procure la bicyclette.

Toute cette campagne littéraire, quoiqu’ayant fait grand bien au cycling, surtout au point de vue de son extension, n’a pas encore pu faire sortir de la tête de certaines personnes redingoteuses ou rhumatisantes que veloceman est synonyme de déclassé. C’est le cas de rééditer la vieille citation « du fagot et du fagot ». Le vrai vélocipédiste ne se montre jamais là où il risque de rencontrer le vélocipédard, il en résulte que le public ignare, ne voyant que le vélocipédard, ignore le vélocipédiste. Aussi le cycling jouit-il d’une bien plus haute estime dans les campagnes et dans certaines villes de province, partout enfin où la location vélocipédante n’enlise pas son essor.

Le cyclisme a donc son aristocratie ; j’ajoute qu’au point de vue du patriotisme, il a conquis aux dernières grandes manœuvres ses lettres de noblesse. Sur les routes poudreuses de la Champagne, on ne rencontrait que des soldats alertes, élevant d’un mouvement rythmé leurs jambes élégamment munies de guêtres, et les passants attendris se disaient que de ces jambes et de ces guêtres dépendait le sort de la bataille. Qui sait ? ? Peut-être que, dans un temps donné, le cheval de fer arrivera à remplacer le cheval de guerre, et quelque Meissonier de l’avenir nous montrera une charge de vélocipédistes fonçant sur l’ennemi avec la furia des héros de la grande époque.

Pédalons ! pédalons !… Là est l’avenir, là est le salut. Déjà l’influence de ce nouveau sport a son action dans l’argot usuel : « Boucler sa valise », c’est « attacher son grelot », « casser sa pipe », c’est « crever son pneumatique » : faire subir un examen à quelqu’un, c’est « vérifier ses plombs », et il n’y a pas jusqu’au mariage qui ne soit la « chaîne sans fin ».

La vie est courte ; la seule manière de la faire paraître plus longue, c’est d’éclaircir son horizon. Or, les chemins de fer deviennent tellement dangereux qu’il faut bien trouver autre chose pour les affamés de nouveauté, d’air et d’espace.

Donc, velocemen, ne vous laissez pas décourager par les railleries des ignares ; suivez gaîment le drapeau si vaillamment porté par notre confrère Jehan de la Pédale ; restez entraînés de corps et d’esprit, bons comme ceux qui sont vraiment forts, et gais comme ceux qui sont vraiment Français.

Un beau jour, la patrie pourra avoir besoin de vous.

Richard O’MONROY.

Paris, septembre 1891.

Lettre
de M. Richard Lesclide

Heureuse la jeunesse ! Elle ne s’émeut pas

Si la pluie ou la ronce embarrasse ses pas ;

Elle va vers le point où l’horizon se lève

Et c’est sa volonté qui règne et qui soulève

L’obstacle qui n’a plus la force d’enliser

Cet essor que la foi vient de neutraliser…

Si je continuais, il est probable que ces vers insignifiants deviendraient mauvais, s’ils ne le sont déjà, et c’est ce qu’il faut éviter. On m’a compris, d’ailleurs : c’est un simple hymne à la gloire de la jeunesse, comme il sied d’en faire quand on a l’âge du vieux Voltaire, ou si vous voulez être plus précis, quatre-vingts ans, – guère moins. Ne le dites pour rien au monde, car je n’avoue ces choses qu’à mes aînés, – s’il en reste.

Donc, voici un livre charmant et d’une jeunesse évidente qui me demande une lettre, et à qui je suis heureux de l’envoyer, quoiqu’il n’en ait que faire. Il se recommandera lui-même. Que dirai-je de ses contes ? sinon qu’ils sont jeunes, vifs, sentis, émotionnés et que le cœur burbat à travers le bicycle primesautier qui les porte. L’auteur de ce volume audacieux nous écrit qu’il a pour but d’élever le cycle à la hauteur du cheval, en remplaçant dans des histoires élégantes et pleines d’humour le cheval par le cycle. Il arrivera facilement à son but.

Il faut lire Pédalons ! comme on a lu autrefois le Voyage autour de ma maîtresse, titre que je rappelle pour montrer que je n’ai pas toujours eu cent ans. Il n’y a qu’un âge pour cela, et j’y passe ! Mais comme on l’échangerait avec plaisir pour un autre ! Hugo, enfoui dans sa gloire, ne craignait pas de le dire et se plaisait à des idées de résurrection que nous écoutions complaisamment sans y croire, non plus que lui !

Vous, mon jeune confrère, vous êtes dans la note de la vingtième année, – la bonne note. Je n’ai qu’à vous souhaiter bonne chance et bon public. Vos jolis contes seront lus et relus par les amateurs de joyeuse littérature, par les jeunes et par les vieux. Qu’ils aient tout le succès qu’ils méritent, car ils possèdent deux qualités des plus rares : la fraîcheur et la sincérité !

Richard LESCLIDE.

ICaoutchouc pneumatique

« La femme a naturellement horreur du vide. »

UN FABRICANT DE CAOUTCHOUC PLEIN.

Hector de la Paillatère était trop le jeune homme fin de siècle dont chacun se plaît à apprécier la délicate aristocratie et le dilettantisme intelligent pour qu’il ne suivît pas le progrès en toutes choses. Lorsque les premiers « creux » étaient apparus sur le marché français, il n’avait pas hésité une minute à bazarder « son plein », comme tout véloceman un peu dans le mouvement a dû le faire. Certes, il avait goûté sur sa machine la volupté à nulle autre pareille de filer silencieusement, voluptueusement, sur les routes ensoleillées et il était, en somme, enthousiasmé de son « creux » ; mais quand on parla au Royal-Véloce des résultats surprenants obtenus par les pneumatiques (le grand Zizi avait parcouru plus de dix mille kilomètres sur des routes orniéreuses sans que le caoutchouc eût bronché), il commanda immédiatement à Saint-Machin, le sympathique directeur de la Comète-Cycle-Company, une bicyclette corps de course avec dunlop de route et multiplication de 1 m. 60… Le chef-d’œuvre du genre, quoi !

Lorsque je dis une bicyclette, c’est une mauvaise manière de parler, car il aurait fait beau voir que sa charmante amie Rose Chonchon n’eût pas elle aussi son dunlop gutta-percha extra ou extra gutta-percha, ou encore percha extra gutta, comme il vous plaira (que d’a, mon Dieu ! que d’a !). En intrépide velocewoman qu’elle était, Rose n’avait garde de manquer un des joyeux flirting-records organisés le plus souvent par le brrrave La Morillère, excursions qui se terminaient toujours par quelque plantureux festin où le moët et chandon moussait gaîment dans les coupes cristallines, où les têtes s’échauffaient avant la fin du repas, où les histoires égrillardes faisant briller les yeux se concluaient ordinairement dans la rusticité des chambres d’auberge.

Hector commanda donc deux bicyclettes au sympathique Saint-Machin, ce qui, avec celle de La Morillère, portait à trois le nombre des dun… pneumatiques (pas de réclame) demandés.

Je sais bien que je ne vais rien vous apprendre de neuf en vous racontant en mauvais français qu’Hector, suivant l’expression de Nini Champagne, était un homme « très charmant mais très collé », mais mon devoir d’écrivain consciencieux m’oblige à mettre les points sur les i, ce qui n’est déjà pas (dans certains cas) si désagréable qu’on veut bien généralement le croire. Oui, monsieur, c’était un parfait collage qui enlisait le bonheur terrestre de Rose et d’Hector. Oh ! mais là, un collage dans toute la force réelle du mot : une nouvelle curiosité siamoise, l’engluement moral qui relie deux êtres plus solidement encore que des lanières de chair indécoupables, une guygontrangastonade à deux (quand La Morillère n’y était pas), un… Je ne trouve plus de comparaisons assez frappantes, mais je compte sur vous pour en ajouter.

C’était donc le bonheur, le vieux bonheur à deux, et non à quatre, comme semble vouloir le préconiser M. Gandillot, et je n’aurais eu qu’à faire un trait au-dessous de ces lignes et de ce tableau touchant, si (terrible, ce brigand de correctionnel !) Hector avait eu le… tempérament nécessaire au maintien de cette dualité aussi diurne que nocturne et permanente. Rose Chonchon, vous le savez aussi bien que moi (peut-être mieux, qui sait ?) est une femme de feu dans le genre de celles du regretté Belot, et la dénomination de La Morillère, qui l’appelle « gentil petit four crématoire », est exacte sous tous les rapports. Brune comme les héroïnes de Gustave Aymard réunies, bosselée comme un chameau de la caravane (rien de celle du docteur), vive comme une anguille dans l’eau, on devinait dans l’humidité voluptueuse de son regard une soif insatiable (à vous, pastilles des Sports !) de jouissances idéalement matérialisantes et de caresses infinies. Eh bien ! Hector était un peu trop idéaliste et pas assez… matérialiste. On ne peut impunément avoir eu comme lui des succès plus que donjuanesques sans être obligé, vers la trentaine et la course Bordeaux-Paris, de reconnaître la fatigante vérité du sacré proverbe « Qui trop embrasse, mal aux reins… »

Voici donc quelle était la situation respective des trois personnages qui nous occupent : Hector aimait Rose, mais Rose l’aimait encore plus, ce qui fait que l’intrépide La Morillère ne demandait qu’à se dévouer et à prendre ce surplus. Si ce n’est pas clair, ce n’est pas de ma faute, je vous le jure.

Les pneumatiques étaient arrivés le jeudi et un flirting-record avait été immédiatement organisé pour le dimanche suivant. Ô velocemen, qui n’êtes pas mes frères, je vous vois déjà sourire ; ces mots « d’organiser une sortie » chatouillent agréablement votre scepticisme, car vous savez trop bien qu’il suffit d’organiser une sortie pour que la sortie ne s’organise pas : cinquante promettent, trois se rendent à l’heure fixée, et les autres se rendent… d’avance. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais sur les quinze sociétaires du Royal-Véloce qui avaient promis à La Morillère de prendre part à l’excursion, quatorze tinrent parole, le quinzième ne vint pas parce qu’il était tombé en sommeil léthargique après la lecture du Bulletin de l’U.V.F. ; mais le motif était trop plausible pour qu’on pût raisonnablement s’en offusquer.

Quoique les pneumatiques ne soient pas des caoutchoucs orgueilleux, puisqu’on est obligé de les gonfler à chaque instant, ils devaient être tout de même légèrement flattés dans leur amour-propre par cette embaumante matinée de printemps ; il n’y avait de regards que pour eux, on ne parlait que d’eux, on ne jurait que par eux. Tous ces cyclistes étaient venus là pour constater leur attitude sur les routes après avoir vu leur coupe dans les journaux. L’épreuve allait être concluante et les caoutchoupleinistes, les caoutchoucreusards et les pneumatiquophiles émettaient leurs idées, leurs mépris, leurs goûts à qui mieux mieux. Il y avait naturellement parmi la joyeuse bande le petit monsieur beau parleur qui ne sait dire que ces paroles quand on lui parle des pneumatiques : « Peuh ! ça crève ! » et que vous devez compter parmi vos camarades grincheux.

Rose, Hector et La Morillère étaient donc les héros de la fête, et lorsque au bout de dix kilomètres ils eurent « lâché » les camarades, on fut bien obligé de reconnaître la supériorité de la colonne d’air annulant les trépidations sur les simples cushions et les vétustes pleins. Ô cette joie pour ainsi dire inédite de se sentir glisser sans bruit sur les chemins poudreux, d’avancer sans effort, allègrement, de surprendre les oiseaux sautillant sur la route, de recevoir en plein visage le vent frais, parfumé discrètement comme une jeune fille, de printaniser avec les fleurs, les abeilles et les culs-blancs !

N’allez pas croire au moins que Rose ne suivît pas bravement le train. Elle allait de l’avant, au contraire, animée, énervée par cette course folle, surexcitée par le grand air, gaie, joyeuse et vibrante !

La Morillère ne pouvait se lasser de contempler ces formes, comme transparentes, sous le suggestif costume qui les revêtait, et plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent dans une langueur troublante et vague dans sa lascivité. Quant à Hector, il avait bien assez à s’occuper du bon entretien de sa force motrice et n’avait d’yeux que pour son guidon. Et pourtant il avait continué la nuit même ses études sur l’idéalisme dans l’amour, au grand désespoir de Rose qui voulait matérialiser : il avait prétexté qu’il fallait se réserver pour la promenade, que l’idéalisme et le matérialisme pouvaient bien coucher ensemble une seule fois sans exhiber… leurs arguments que, que…

Et tous trois filaient, filaient, filaient…

 

Flac, flac, flac… – Ça y est, hurla Hector. Pneumatique du Diable !

Le caoutchouc loquetait lamentablement autour de la roue de derrière avec un bruit de drapeau flottant au vent, la vision grotesque d’un polichinelle en baudruche se débossant, s’amincissant, et flânochant avec des mouvements oscillatoires, un aigle agonisant à terre et redressant la noble envergure de ses ailes, inutilement…

Les trois cyclistes étaient maintenant autour de la machine, consternés. Que faire ? Pas une gare à cinq lieues à la ronde, pas une charrette sur la route.

– Mon pauvre vieux, tu n’as pas de veine ! soupira La Morillère. Je ne vois qu’un moyen de te tirer de là, et le voici : je roule au village le plus proche, je loue un véhicule à n’importe quel prix et je reviens te chercher. J’emmène Rose pour qu’elle ne prenne pas froid, elle fait préparer un réconfortant repas et nous arrivons pour nous mettre à table. Cela te va-t-il ?

Il fallut bien qu’il en passât par là, trop heureux de la complaisance de son ami, et, prenant philosophiquement un parti réparateur, il s’allongea sur l’herbe qui tapissait drue et serrée les terrains environnants.

Ce n’est qu’au bout de quatre longues heures qu’il vit reparaître La Morillère, juché sur un vieux break ridiculement jaune.

– Je te promets que ç’a été dur ! dit-il simplement. Pas moyen de trouver quelque chose de roulable dans ce trou !

La journée s’acheva tristement ; on se jeta dans les bras du « grand frère » pour le retour, et comme, le soir, dans leur chambre, Rose poussait un gros soupir comme si un vol de souvenirs fût venu s’abattre dans son esprit, Hector, déjà presque endormi, lui en ayant demandé la signification, elle répondit mélancoliquement :

– Oh ! un simple regret, mon ami : je pensais seulement qu’il est bien regrettable que tu n’aies pas, comme La Morillère, un pneumatique ne se dégonflant pas !

IILes mollets

L’excellente musique du 147e de ligne venait de terminer un des meilleurs morceaux de son « brillant répertoire » et le cercle des curieux se défit, subitement, la cloche annonçant la course d’honneur venant de tinter au milieu d’un grand silence. Puis, le brouhaha reprit de plus belle pendant que les vainqueurs de la journée se mettaient en ligne devant le pavillon du jury.

Le succès de la fête avait été complet : c’était une de ces réunions sportives comme il n’y en a encore jamais eu à Courbevoie. Six mille personnes se pressaient autour de la piste, dans les tribunes, sur la pelouse, partout. Public composé des notabilités du sport et de la presse ; quelques gardénias nonchalants et bon nombre de « ceintures qu’on dore ». Il régnait je ne sais quel air de fête, de gaieté et de bonheur. Le ciel était bleu, le soleil discret, la température correcte, les femmes jolies et les élégants pas poseurs ; les oriflammes qui surmontaient les tribunes flottaient voluptueusement avec de petits bruits secs et joyeux et il n’y avait pas jusqu’à la voix de MM. les Boockmakers qui ne parût moins féroce et plus empreinte d’honnête désintéressement ; les juges, à leur place respective, ne prenaient pas de poses académiques, on ne dormait pas en lisant les articles de M. Mousset et les coureurs avaient arboré leur maillot le plus nuageux. Quand je vous dis qu’il n’y a jamais eu pareille journée de course à Courbevoie !

Le revolver que tenait si élégamment l’aimable La Morillère détona brusquement ; les coureurs, aidés de leurs amis, montèrent lestement sur leur machine et, au second coup de feu, ils partirent comme des flèches, vigoureusement poussés par des bras habiles.

Huit tours, trois mille mètres : telle était la distance à parcourir.

Maintenant, un grand calme régnait, chacun suivant avec émotion les péripéties de l’épreuve. Quelquefois seulement-un coureur qui passait-une rumeur vague, faite d’exclamations de joie ou de dépit, s’élevait du sein de la foule pour cesser aussitôt. Au coup de cloche annonçant le dernier tour, ce fut du délire : des bras, des mouchoirs s’agitaient ; on hurlait, on criait, on courait pour suivre les coureurs ; puis, la bousculade générale vers le poteau, les têtes se penchant sur la piste par-dessus les palissades, qui craquaient. Enfin, les acclamations, les hourras saluant la magnifique arrivée du jeune d’Enlessac, qui avait dépassé ses...

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