Physiologie du Cocu

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BnF collection ebooks - "...Ainsi les prédestinés qui sont l'objet de ce petit livre ne sont pas précisément les mêmes que ceux auxquels le paradis est réservé. Au contraire, car on dit avec beaucoup de vérité que Paris est le paradis des femmes et l'enfer des maris."


Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782346002306
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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Souvenez-vous d’abord que le mot prédestiné dérive en ligne directe du verbe grec ϰωϰύω, je gémis, auquel prend également sa source le fleuve infernal appelé cocyte, par les anciens prédestinés.

Ainsi les prédestinés qui sont l’objet de ce petit livre ne sont pas précisément les mêmes que ceux auxquels le paradis est réservé. Au contraire, car on a dit avec beaucoup de vérité que Paris est le paradis des femmes et l’enfer des maris. Or, mon prédestiné habite l’univers en général, mais Paris en particulier. Un écrivain qui n’a plus de réputation parce qu’il ne publia pas de feuilletons, et parce qu’il se laissa mourir il y a quelque trois siècles, messire Jean de Nevizan, a fait aussi sa Physiologie du Prédestiné sous ce titre : la Grande Forêt nuptiale. Messire Jean a herborisé avec autant d’esprit que de naïveté dans cette forêt, où il a inventorié jusqu’aux prédestinés en herbe. Je vous engage à y faire une promenade avec lui : vous serez émerveillé de la richesse de végétation qui régnait dans cette forêt, dès le commencement du XVIe siècle. Si le Paris d’alors eût occupé autant d’espace et réuni le même nombre d’habitants qu’aujourd’hui, messire Jean n’aurait pas manqué de vous signaler la grande ville comme le fourré le plus giboyeux de sa forêt, comme le repaire de tous les cerfs, chevreuils et autres bêtes de France et de Navarre.

Je pourrais vous dire sur ce point bien des choses et beaucoup d’autres encore ; mais j’ai tant d’infortunes à vous raconter dans un si petit cadre qu’il faut abréger. – Aussi entreprendrai-je moins un cours d’anatomie qu’une étude philosophique ; je serai sobre de portraits, pour être prodigue d’anecdotes.

– Si quelque lecteur exigeant ne se contente pas de la silhouette des prédestinés, et veut absolument contempler la physionomie de tous et de chacun jusque dans ses moindres détails, je suis trop poli pour l’engager à consulter son miroir, mais je le prie de jeter les yeux sur ses voisins ; à droite, à gauche, au-dessus, au-dessous de lui, partout : son envie sera satisfaite. À quoi bon prendre tant de soin pour mettre la dernière main à de simples copies quand il y a surabondance d’originaux ? Dramatiser les personnages c’est faire de la morale en action : telle est la tâche que nous nous imposons. Que Dieu et les femmes nous soient en aide, et que le prix Monthyon nous récompense !

 

Balzac, le grand Balzac, ou plutôt le gros Balzac, a consacré un chapitre aux maris qui, à raison de leur caractère ou de leurs fonctions, lui paraissent plus particulièrement et plus fatalement voués que le commun des martyrs à certaine mésaventure conjugale. Une pareille classification est une atroce injustice, contre laquelle bien des gens ont le droit de protester : tous les hommes sont égaux devant le mariage ; quels que soient leurs titres et leur rang, tous ils peuvent hardiment prétendre à la prédestination, car tous ils sont nés pour gémir, selon les vrais principes du Christianisme, considérablement réformé par les femmes.

Toutefois, il en est, peut-être plus qu’on ne le pense, qui se ferment le paradis des prédestinés, ne fut-ce qu’en envoyant leurs femmes à tous les diables, pour s’y faire désirer. Mais Dieu et M. Lhomond n’ont-ils pas inventé l’exception pour confirmer la règle ?…

Afin de ne pas offenser les oreilles chastes, j’appellerai prédestinés ceux que l’immortel auteur du Misanthrope et l’auteur encore très mortel des Trois Culottes ont appelés de leur véritable nom. Il fallait être Molière ou M. Paul de Kock pour se permettre une pareille incartade contre l’honnêteté de la langue française.

J’entends d’ici les immoraux, – eh ! qui n’est pas immoral aujourd’hui ! – me crier : « Lâchez donc le mot ! » – Quelle nécessité, je vous prie ? Certain proverbe recommande de ne point parler de corde dans la maison d’un pendu : combien de maris dresseraient les oreilles si je prononçais les deux affreuses syllabes qui doivent briller dans ce livre par leur absence ! Lecteur, mon ami, je vous respecte trop pour vous dire ce que vous êtes.

J’ai eu l’avantage de connaître, il y a trois ans, un fort beau et très aimable garçon, qui répondait au nom de Cocu (ne rougissez pas, mesdames, c’est un nom propre). Son père, breton dans l’âme et descendant en ligne directe des Cocu de Kermaradec, avait dignement porté ce nom comme ses ancêtres, et mon pauvre ami faillit d’être déshérité pour avoir pris, en se mariant, le nom de Kermaradec tout court. N’avons-nous pas eu en France, lui disait l’auteur de ses jours, des Cochon fort nobles jusqu’à cette impie et abominable révolution de 1789 ?… Il en reste encore aujourd’hui.

Tant qu’il était resté célibataire, mon ami avait bien pu affronter le ridicule et subir les inconvénients de son nom. Il prit même plus d’une fois le malin plaisir de répondre comme Arnal, mais a parte, à certains maris qui le désignaient par son nom tout court : Vous en êtes un autre !… Et, de notre côté, nous nous amusions souvent à l’appeler à haute voix dans les rues pour nous donner la satisfaction de voir tous les maris qui passaient, lever les yeux et même la canne sur nous… s’ils l’eussent osé.

– Sot ! me dit un jour à ce propos certain passant à perruque et à décorations. – À ce compte, lui répondit vivement le véritable interpellé, vous devez encore une lettre à mon camarade…

Bref, mon ami en quatre lettres s’est marié avec la persuasion qu’il était à l’abri derrière l’axiome non bis in idem, comme si nous n’avions pas des prédestinés à la trentième puissance. Il a, selon moi, une garantie beaucoup plus valable : sa femme lui sera fidèle par esprit de contradiction. – Amen ! Du reste, il est plein de confiance, et c’est la foi qui sauve – les amants.

Conclusion et morale

Puisqu’il n’est plus permis de parler la langue de Molière et d’appeler les choses par leur nom, nous dissimulerons derrière la feuille de vigne traditionnelle l’état de nudité du titre qui caractérise les maris trompés.

1.

Et maintenant, je vous le demande, ne pourrait-on pas dire de cet accident conjugal précisément le contraire de ce que La Fontaine a dit de l’amitié :

 Rien n’est plus rare que le mot ;
 Rien n’est plus commun que la chose.

Je l’ai proclamé déjà, mais cette maxime peu neuve, et encore moins consolante, vaut bien qu’on la répète avec une légère variante : La prédestination est comme la foudre, elle atteint les têtes les plus superbes :

 Et la garde (nationale) qui veille à la grille du Louvre
 N’en défend pas les rois.

« César, Pompée, Antoine, dit Montaigne, le furent sans exciter tumulte. » Louis de Bourbon treizième du nom fut tout aussi philosophe que César, et, il faut en convenir, la France ne s’en trouva pas plus mal… Mais n’attaquons pas les têtes couronnées, cela est du domaine de la politique, et nous avons oublié de déposer cent mille francs au trésor public, conformément au droit acquis à tous les Français de publier librement leurs opinions, – pourvu qu’ils aient à leur disposition une petite rente de cinq mille livres sur l’État.

Des rois aux avocats, la transition est naturelle, depuis l’an de gloire 1830. Donc, après les rois, je vous toucherai deux mots des avocats, au risque de m’attaquer à d’inviolables personnes, car les avocats sont les rois de l’époque, et c’est pour cela que nous sommes si mal gouvernés.

L’avocat mérite une place honorable dans notre galerie : il a trop de points de ressemblance avec l’autre sexe pour en être aimé : l’amour naît des contrastes. Or, l’avocat a une robe, premier grief ; ajoutez, et ceci est beaucoup plus grave, qu’il parle, parle, tant et si bien (il faut être poli avec tout le monde) que les femmes en sont réduites à écouter, ce qui est peu divertissant, vu leur facilité d’élocution et le besoin qu’elles ont toutes d’épancher leur pauvre cœur.

Un dossier, d’ailleurs, est un passe-partout qui ouvre le sanctuaire aux amants : dès qu’un avocat s’est chargé de votre affaire, la sienne est claire ; vous pouvez faire autant de vacations pour lui chez sa femme qu’il en fera pour vous à l’audience… Je connais un riche capitaliste qui a vingt avocats pour vingt dossiers, et dont les vingt avocats n’ont pas manqué de perdre leur cause avant d’avoir gagné la sienne.

Malheur encore aux maris qui sont astreints à une besogne fixe et régulière, tels que les employés des ministères, les agents de change et les professeurs, – ceux de la Sorbonne exceptés, car ils font l’école buissonnière cinq jours sur six. – Pendant que les susdits donnent sur leur siège, griffonnent à leur bureau, agiotent dans la coulisse, ou pérorent dans leur chaire, l’ennemi s’insinue dans la place par droit de conquête et fait main-basse sur les trésors qu’on lui abandonne.

Les députés et les pairs de France sont un peu moins exposés, sous ce rapport seulement, grâce à leur manque d’assiduité ; mais ils rachètent largement cet inconvénient, et le diable n’y perd pas ses droits.

D’ailleurs, un séducteur tant soit...

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