Physiologie du musicien

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BnF collection ebooks - "Rien ici-bas n'est resté dans le vague; il y a près de cinq mille ans que l'on a inventé la synthèse et l'analyse, espèces d'appareils de Marsh destinés à décomposer les mots et les idées à en extraire le résidu significatif, autrement dit le sens brut, autrement dit encore la définition."


Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782346002559
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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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CHAPITRE PREMIER
De la musique primitive – Non-définition

Rien ici-bas n’est resté dans le vague ; il y a près de cinq mille ans que l’on a inventé la synthèse et l’analyse, espèces d’appareils de Marsh destinés à décomposer les mots et les idées, à en extraire le résidu significatif, autrement dit le sens brut, autrement dit encore la définition. À l’aide de ce procédé, tout a été classé, expliqué ; les cases du monde, intellectuel pourraient être étiquetées comme celles d’un magasin d’épiceries, sur lesquelles on lit en gros caractères : – « Raisiné, cannelle, noir-animal, » etc.

Par une exception unique et vraiment extraordinaire, la musique n’a pas encore été définie. Hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas faute de définitions : au contraire, il en existe des douzaines ; mais, elles se combattent et s’annihilent réciproquement. Il nous semble cependant que, sur un pareil sujet, c’était le cas, ou jamais, de se mettre d’accord.

Et d’abord, il y a divergence d’opinions sur l’étymologie même du mot ; les uns prétendent que Musique vient du grec, les autres qu’il dérive de musc.

Mais sur le terrain de la définition, il y a bien un autre chaos d’oppositions et d’obscurités.

Suivant Aristote (voir sa Poétique) : « la musique est un art ineffable dont les dieux se sont réservés la clef… » de fa ou de sol, sans doute. Ce grave philosophe ne dédaignait point le calembour.

Suivant Jean-Jacques Rousseau : « c’est l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille. » Si l’agrément constitue l’essence exclusive de la musique, que deviennent, je le demande, tant de fastidieux chanteurs de société, tant d’atroces joueurs de clarinette, etc., etc. ?

Suivant M. de Montlosier : « la musique est la parole de l’âme sensible, comme la parole est le langage de l’âme intellectuelle. » Très joli ! seulement, pendant qu’il était en train, l’auteur aurait bien dû définir sa définition. »

Enfin, suivant M. Hector Berlioz : « c’est l’art d’émouvoir par des sons les hommes intelligents et doués d’une organisation spéciale, comme auxiliaire de la parole. » Rappelons à ce propos, qu’il s’est rencontré à Paris très peu d’amateurs assez intelligents pour comprendre Benvenuto Cellini, par exemple : donc, aux yeux de M. Berlioz, la capitale de la nation la plus spirituelle de l’univers doit être, en grande partie, peuplée de crétins.

Nous pourrions citer encore une foule d’autres définitions ; mais comme elles ne sont ni moins claires, ni moins instructives, nous vous en ferons grâce. Qu’il vous suffise de savoir qu’après des siècles de recherches et de méditations profondes, les grands chimistes analytiques sont parvenus à découvrir que la musique est un art ! ! C’est toujours cela.

Et, sans plus nous inquiéter de savoir au juste en quoi cet art consiste, disons qu’il est à peu près aussi ancien que le monde. Il paraît prouvé que, dès le Paradis terrestre, Adam charmait les loisirs de sa félicité un peu monotone en fredonnant de petits airs. Un savant professeur allemand, l’abbé Vogler, démontre qu’il n’a pu en être autrement. Il est évident, dit-il, qu’en entendant tout chanter autour de lui, le vent à travers les roseaux, les oiseaux sur les branches, et jusqu’aux humbles cigales et aux infimes cri-cris, rampant dans l’herbe ; celui qu’on appelait le roi de la création dut se sentir humilié et penser qu’il était de sa dignité de mêler son baryton au grand concert de la nature.

D’après cette explication, ce seraient les merles et les serins qui auraient appris à chanter au premier homme. Voilà pourquoi aussi, sans doute, les portiers et les portières d’aujourd’hui croient devoir acquitter la dette de leur père Adam, en enseignant à leur tour aux descendants de ces volatiles les plus suaves modulations de ma Normandie et du Postillon de Lonjumeau. La reconnaissance est la vertu des belles âmes.

Quoi qu’il en soit, la musique se trouve mêlée à l’histoire des peuples les plus primitifs. Moïse parle d’un certain Jubal, contemporain d’Abraham, qu’il dit avoir été de première force sur le kinor et l’ugab (espèce de violon et de fifre). David danse devant l’arche en s’accompagnant de la guitare. Sous son fils, le grand Salomon, la musique prend une extension vraiment effrayante. L’historien Josèphe raconte que l’ouverture du Temple fut accompagnée d’une autre à très grand orchestre, et il assure qu’aux fêtes d’inauguration de ce fameux monument on comptait quarante mille harpes, autant de sistres d’or, cent mille trompettes d’argent, et deux cent mille chanteurs, en tout : quatre cent quatre-vingt mille musiciens. Miséricorde ! Est-il possible que des oreilles d’homme aient pu résister à d’aussi formidables feux de peloton harmoniques ! À la vérité, dans les concerts de Salomon, il n’y avait pas de cornets à piston. Nous en flattons ce grand roi.

Les Grecs antiques donnaient au mot musique un sens très étendu, ils l’appliquaient non seulement à l’art d’exciter quelque sentiment que ce soit par le moyen des sons, mais encore à la poésie, à la danse, à la rhétorique, à la grammaire, à la philosophie, et en général aux arts et aux sciences que les anciens Romains nommaient studici humanitatis. Plus tard, seulement, les progrès de ces arts, de ces sciences forcèrent de les diviser, les facultés humaines ne permettant pas à un seul homme de les embrasser tous, et le mot musique ne fut plus employé que dans sa signification propre (voir le Dictionnaire de musique du docteur Lichtenthal). Ainsi, d’abord, à Athènes, un musicien était celui qui était en état de passer successivement d’une dissertation philosophique à un entrechat, d’une définition de la catachrèse à une chansonnette, d’une leçon de syntaxe à un air de galoubet. Et à ce propos, nous ferons remarquer que cette aptitude universelle était le caractère distinctif des nations primitives. Chez les anciens, on était indifféremment grand-pontife, général, magistrat, orateur, philosophe, poète, amiral ou joueur de flûte. Une seule et même intelligence d’homme dirigeait souvent la poésie, la science, l’armée, le gouvernement, la marine et l’orchestre.

Hélas ! que les temps sont changés et comme l’humanité s’est racornie et rabougrie ! Citez-moi aujourd’hui un particulier qui dans une même journée soit en état d’officier pontificalement, puis de passer une grande revue militaire, puis de haranguer à la chambre des députés, puis de faire manœuvrer une flottille au port Saint-Nicolas, puis de se jeter dans la Seine tout couvert de la poussière du Champ-de-Mars, puis enfin, le soir, de jouer une première ou une seconde flûte au concert Musard !

En vérité, je vous le dis, on serait tenté de croire à une dégénérescence complète, n’étaient les cuisinières des Petites-Affiches qui s’engagent encore pour tout faire.

Voici comment on raconte l’origine des instruments de musique. Un berger oisif découvrit, un jour, qu’un faible souffle de vent faisait résonner le chalumeau vide d’un roseau ; de là vint la flûte, et par suite les instruments à vent tels que nous les possédons aujourd’hui.

Mercure, se promenant sur les bords du Nil, trouva une tortue restée sur le sable après l’inondation du fleuve. Sa partie charnue avait été desséchée par le soleil de telle façon que la coquille ne renfermait plus que des cartilages et des tendons. Les sons que produisaient ces tendons inspirèrent à Mercure l’idée d’un instrument en forme de coquille de tortue, avec trois tendons desséchés de bêtes mortes qui servaient de cordes. Telle fut l’origine de la lyre disparue depuis longtemps du monde musical, mais dont les poètes s’obstinent encore à pincer avec frénésie dans leurs hémistiches.

Chez les peuples anciens, tout se mettait et se faisait en musique ; ils rendaient la justice avec accompagnement de flûte, ils jouaient la tragédie au milieu d’une année de flûtes doubles : lorsque les avocats commençaient leurs plaidoyers, ils se faisaient donner le ton par un joueur de flûte. La plus grande récompense qu’on ait accordée au consul Duilius, fut d’avoir toujours à sa porte un factionnaire jouant de la flûte. En se coupant la gorge, Néron s’écriait douloureusement : « Le peuple romain va perdre un grand musicien. »

Enfin, il est reconnu par tous les historiens musicaux et stratégiques que, sans la flûte, les armées romaines n’auraient pas construit ces voies militaires qui font encore aujourd’hui notre admiration ; que, sans la trompette, ces mêmes armées n’auraient pas fait leurs sept lieues par jour ; qu’elles n’auraient pas construit leur camp tous les soirs, élevé leurs tours, creusé leurs fossés, coupé leurs fascines, aligné leurs tentes, et finalement conquis l’univers. Que parle-t-on de Scipion, de Pompée, de César, etc. ? Ces prétendus grands capitaines de la république romaine n’ont été que les simples auxiliaires des instruments à vent.

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