Portenawaque !

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L'employée modèle détourne l'argent de la société, c'est un polar. Le héros se retrouve ruiné, c'est un roman social. Sa femme et ses enfants l'abandonnent, c'est un roman de gare. Épreuves et déchéance, c'est un roman naturaliste. Un marabout africain aux pouvoirs magiques, c'est un roman fantastique. On castagne des policiers, c'est un roman d'action. Gigot, choucroute et boudin purée, c'est un livre de cuisine. Un perroquet volubile, c'est un ouvrage animalier. Je suis malheureux, tu es malheureux, il est malheureux, elle est malheureuse, c'est un dictionnaire de conjugaison. Nous sommes heureux, vous êtes heureux, ils sont heureux, elles sont heureuses, c'est un traité sur le bonheur. Et c'est bien plus encore : c'est Portenawaque !
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 299
EAN13 : 9782304000825
Nombre de pages : 353
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Portenawaque !

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DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT


Motus et babouches cousues, Roman humoristique,
Prix littéraire 2006 des agents de la Ville de Paris.

Le liseur de songes, Poésie, 2006

La malédiction de la cantatrice – Une enquête inédite de
Sherlock Holmes, Roman, 2007
Bernard Suisse
Portenawaque !

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00082-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304000825 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00083-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304000832 (livre numé

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E quella a me : Nessun maggior dolore
che ricordarsi del tempo felice
ne la miseria ; e ciò sa’l tuo dottore.

(Dante – La Divine Comédie – L’Enfer – Chant V) 8
1
– C’est du harcèlement moral ! Parfaitement !
Mme Pingrelot en tremblait d’indignation.
Ses protestations suraiguës avaient attiré Flo-
rentin qui entra dans mon bureau en sifflotant,
les mains dans les poches. Il avait l’air faux cul
d’un agent secret s’apprêtant à photographier
en douce les plans d’un sous-marin atomique
sur le bureau du ministre de la défense d’un
pays ami, certes, mais on ne sait jamais. Il n’en
fallut pas davantage à Mme Pingrelot pour re-
doubler de véhémence. Ses cris montèrent en-
core en intensité.
– C’est un délit, le harcèlement moral ! Il y a
des lois contre ça ! Je vais aller voir Julien
Courbet à la télé ! Vous ferez moins le mariole
quand votre bobine sera diffusée dans la France
entière et que tout le monde saura quel sale har-
celeur moral vous êtes !
Je frémis devant cette menace. Je connais
Nathalie. Ma femme est plutôt tolérante, mais
elle n’acceptera jamais de vivre avec un har-
celeur moral. Dès le divorce prononcé, je me
9 Portenawaque !
laisserai pousser la barbe et je déménagerai par
un petit matin d’hiver, le visage dissimulé der-
rière un épais cache-nez. J’irai refaire ma vie
dans une contrée lointaine où la télévision
n’arrive pas, en Lozère ou dans le Morbihan. Je
louerai mes services de ferme en ferme. Rongé
par l’opprobre, miné par la honte, je finirai mes
jours misérables dans une cahute éloignée, au
milieu d’une épaisse forêt. On m’appellera
l’homme au chien, parce que j’aurai pour seul
compagnon un vieux corniaud galeux arraché
une nuit sans lune aux dents cruelles d’un piège
à loup. Lorsque je mourrai, on jettera avec dé-
goût ma carcasse dans un trou anonyme. Mon
clébard poussera de longues plaintes et se lais-
sera dépérir sur le petit monticule de terre qui
recouvrira mes ossements répugnants de sale
harceleur moral. Les vieilles se signeront en
passant dans ce lieu maudit et les enfants pres-
seront le pas.
Je tâchai tant bien que mal de me justifier.
– Ecoutez, madame Pingrelot, le travail
presse et nous sommes tous sur les nerfs. J’ai
peut-être prononcé des mots qui ont dépassé
ma pensée. Je vous prie de m’en excuser. Je
souhaitais étudier le dossier jaune, celui qui
contient le devis du monte-charge de la brasse-
rie de la rue Blanche. Lorsque j’ai vu que vous
m’apportiez un dossier bleu, il faut me com-
prendre, j’ai vu rouge. Alors j’ai dit…
10 Portenawaque !
– Un peu vertement, peut-être… suggéra
Florentin.
Mon associé s’imagine qu’il a de l’humour.
– Alors j’ai dit : Madame Pingrelot, vous au-
riez besoin de lunettes ! C’est tout ! Il n’y avait
aucune agressivité dans ma remarque. N’y
voyez rien d’autre qu’une inquiétude pleine de
sollicitude pour votre acuité visuelle.
– C’était une remarque colorée, mais bien
maladroite ! commenta bêtement Florentin qui
ne perdait rien pour attendre. Le dossier bleu,
c’est bien celui de l’ascenseur du boulevard Ri-
chard-Lenoir ? ajouta-t-il sottement.
Ce garçon ne se rend pas compte à quel
point il peut être irritant, parfois. Je suis
l’homme le plus patient du monde, mais un jour
je perdrai mon sang-froid et je lui flanquerai de
grandes baffes sonores.
– Je ne voulais pas vous blesser, madame
Pingrelot, repris-je. À présent, je me rends
compte combien cette réflexion sarcastique
pouvait paraître blessante. Je la regrette amè-
rement ! S’il vous plaît ! J’irai pieds nus par les
rues, la corde au cou. Je me frapperai la poitrine
en psalmodiant le confiteor, mais renoncez à
Julien Courbet !
– Allons, madame Pingrelot, enchaîna Flo-
rentin d’un ton conciliant, ne tirez pas sur Jean-
Michel à boulets rouges. Ce n’est pas la peine
de s’enflammer pour si peu. Regardez-le ! Le
11 Portenawaque !
pauvre garçon est sur le gril ! Je suis sûr qu’il
regrette sincèrement cette ironie cuisante.
Mon associé a l’art de souffler le chaud et le
froid.
– La vérité, c’est que je ne suis pas heureuse
ici ! avoua notre secrétaire d’une voix pleur-
nicharde.
L’aveu était inquiétant et méritait qu’on s’en
préoccupât sérieusement. C’était une confession
grave qui ne pouvait être éludée par des paroles
anodines ou lénifiantes. Il ne s’agissait plus de
travail. Nous sortions du cadre étroit des rela-
tions professionnelles, des petites tensions inhé-
rentes au dur monde de l’entreprise. Le sens
même de la vie était déballé sans pudeur et sans
ménagement, comme un cadavre blafard sur
une table de dissection. Florentin comprit im-
médiatement l’enjeu de ce déchirant appel au
secours.
– Voyons, madame Pingrelot, dit-il sur le ton
rassurant de l’infirmière qui baisse le slip d’un
petit vieux gâteux pour lui enfiler une poire à
lavement dans le trou du cul, voyons ! Est-ce
que nous ne faisons pas tout pour vous rendre
la vie agréable ? Lorsque vous nous l’avez de-
mandé, avons-nous hésité une seconde à faire
l’acquisition coûteuse d’un aquarium et de deux
poissons exotiques, d’ailleurs très laids, dans le
seul but de rendre vos journées plus agréables ?
Est-ce que nous vous avons jamais refusé le
dernier logiciel de Microsoft dans sa version lé-
12 Portenawaque !
gale, alors que nous aurions pu le pirater et
économiser ainsi plusieurs centaines d’euros ?
Avez-vous jamais eu à vous plaindre de votre
cadre de travail ? N’ai-je pas déniché pour vous,
au risque de perdre à tout jamais dans mon
quartier ma réputation d’esthète, cette émou-
vante gravure représentant deux chatons dans
un panier et qui égaye si naïvement le mur qui
vous fait face ? Pouvez-vous nous reprocher de
vous avoir manqué de respect ? De vous avoir
mis la main aux fesses ? Mon associé vous a-t-il
jamais traité de vieille morue sénile ? Regardez
autour de vous, madame Pingrelot ! Ces plantes
vertes, ces agrafeuses perfectionnées en acier
chromé, ces trombones colorés, ces classeurs
plastifiés grand luxe, ce coupe-papier en bois
d’érable rapporté à votre intention d’un voyage
en Forêt-Noire, tout ça n’est là que pour vous !
Nous avons même fait installer l’air conditionné
pour vous permettre d’affronter les canicules
qui sévissent depuis quelques années sur la pla-
nète, funestes conséquences du réchauffement
climatique !
– L’air conditionné, ce n’était pas pour moi,
hoqueta Mme Pingrelot en essuyant une larme.
C’était pour les ordinateurs !
Nous dûmes admettre in petto qu’elle n’avait
pas entièrement tort. Le technicien nous avait
longuement mis en garde contre les effets né-
fastes des grandes chaleurs sur les micro-
processeurs.
13 Portenawaque !
– En voilà un gros chagrin ! C’est donc si
grave ? demanda Florentin comme s’il s’adres-
sait à une gamine de six ans un peu demeurée
pour son âge.
– Je ne dis pas ça pour vous, monsieur Flo-
rentin, balbutia encore notre secrétaire en rava-
lant ses larmes et la morve qui commençait à lui
pendre au nez. Vous êtes un gentleman, vous !
Toujours aimable, toujours prévenant, et jamais
un mot plus haut que l’autre. Et vous jouez si
bien du violon ! Pas comme l’autre !
Étant donné que nous n’étions que deux à
affronter Mme Pingrelot, j’en déduisis que
l’autre, c’était moi. D’ailleurs, le mouvement de
menton méprisant qui ponctua ces paroles peu
amènes suffisait à lever tous les doutes.
– D’abord, vous ne savez même pas jouer du
violon !
C’est une réalité. Je ne sais pas jouer du vio-
lon. Mes parents n’ont pas jugé que ce talent de
société fût indispensable pour mener une exis-
tence honorable. Ils ont forcé sur les maths et le
français, ils ont été intransigeants sur l’histoire
et la géographie, mais ils ont négligé cet aspect
de mon éducation. Quant à Florentin, je préfé-
rerais qu’il ne se consacrât pas à son crincrin
pendant les heures de travail. Certaines émo-
tions sont néfastes au bon rendement du per-
sonnel. Je crus utile d’intervenir.
– Et qu’est-ce qui vous rendrait heureuse,
madame Pingrelot, demandai-je de mon ton le
14 Portenawaque !
plus aimable. Ce n’est pas une histoire d’argent,
au moins ?
– Ça aiderait ! admit sans grande élégance
notre secrétaire. Ça aiderait ! Une augmentation
substantielle me permettrait certainement de
retrouver une fragile étincelle de bonheur dans
ce monde sans joie !
La mesquinerie perfide des prolétaires me
laissera toujours douloureusement désemparé.
Mes sentiments finement aristocratiques ont du
mal à s’accommoder de cette rapacité agressive
propre aux classes laborieuses. Je peux affirmer
que je suis un bon patron, un de ces patrons
philanthropes qui ne lésinent devant aucune
dépense pour le bien-être de leur personnel. Je
n’ai jamais rechigné à recevoir les représentants
syndicaux et à négocier d’importantes avancées
sociales. Lorsque Mme Pingrelot s’était plainte
des morsures du froid hivernal, j’avais acheté un
petit radiateur électrique en soldes pour ré-
chauffer ses frileux petons et ses imposants té-
tons. Lorsque la canicule avait étendu son suaire
vieillarticide sur la France hébétée, j’avais fait
sans hésiter l’acquisition coûteuse d’une fon-
taine à eau réfrigérée. Mais Mme Pingrelot
n’était jamais contente. Pis encore ! Loin de me
remercier de ces délicates attentions, elle les ac-
ceptait comme des choses normales et elle en
demandait toujours plus. Et malgré ces conces-
sions sans limites, la fragile employée n’était
toujours pas heureuse. Voilà qu’elle voulait une
15 Portenawaque !
augmentation, à présent ! Une augmentation
substantielle ! Et pourquoi pas un véhicule de
fonction ?
– Une trentaine d’euros ? Mais c’est d’accord,
bien entendu ! m’entendis-je lâchement ac-
quiescer.
– J’ai dit : Substantielle ! grinça sèchement
Mme Pingrelot en cueillant son sac à main, si-
gne qu’elle estimait sa journée de travail termi-
née. Et il va encore falloir que je coure pour at-
traper mon RER ! Quand je pense qu’il y a des
secrétaires de direction qui disposent d’une voi-
ture de fonction… Enfin, ajouta-t-elle avec fa-
talisme, ça ira pour cette fois. Malgré tout, je
vous souhaite un bon week-end !
Je m’abstins de faire remarquer qu’on était
mardi soir. Je m’en tirais à bon compte.
– Bon week-end à vous aussi, madame Pin-
grelot. Mes amitiés à madame votre mère !
A cinquante ans passés, Mme Pingrelot vivait
chez sa mère. J’imaginais un triste pavillon en
meulière dans une banlieue perdue, un salon qui
puait l’encaustique, des housses grises protégeant
les fauteuils fatigués, le vieux chat pelé lové dans
sa corbeille, une odeur de pisse et de brocante,
une vierge en matière plastique remplie d’eau de
Lourdes, souvenir d’un pèlerinage effectué en
1975.
La porte claqua violemment, signe que
Mme Pingrelot me gardait un chien de sa
chienne.
16 Portenawaque !
– Tu n’es pas assez diplomate, me sermonna
Florentin lorsque notre secrétaire fut sortie,
drapée dans son indignation et laissant flotter
derrière elle un parfum qui évoquait vaguement
un champ de mimosas près d’une usine
d’incinération. Tu devrais prêter plus
d’attention à ces petits riens qui lubrifient les
rouages des relations humaines. Ainsi,
Mme Pingrelot arborait aujourd’hui une nou-
velle paire de boucles d’oreilles absolument hi-
deuses. Je suis sûr que tu ne t’en es même pas
aperçu !
Ces reproches étaient assez fondés, je dus le
reconnaître. C’est vrai que je ne regarde jamais
notre secrétaire. Mais c’est davantage par dis-
traction que par indifférence. J’ai trop de choses
en tête. Mon esprit affûté brasse continuelle-
ment mille pensées à la fois.
– Les femmes apprécient énormément qu’on
remarque ces petits riens, m’expliqua Florentin.
Une nouvelle coiffure, des petites chaussures
affreuses, mais très tendance, voilà l’occasion
d’un mot gentil qui ne coûte pas grand-chose et
rapporte beaucoup. Est-ce si difficile de dire :
Comme vous êtes jolie, ce matin, madame Pin-
grelot ! Ce tailleur vous va à ravir ! Tu peux
même ajouter une petite plaisanterie polissonne,
une allusion coquine à sa vie sexuelle, qui est ce
qu’elle est, mais tu n’es pas obligé de le savoir :
Vous allez faire des ravages dans le RER, sexy
comme vous êtes, madame Pingrelot ! Si l’on ne
17 Portenawaque !
vous voit pas lundi, on pensera que vous avez
été enlevée par un prince charmant ! Toutes les
femmes rêvent d’être enlevées par des princes
charmants. Et Mme Pingrelot, malgré ses bas
de contention et sa ceinture Gibaud, reins sou-
ples, reins chauds, n’en est pas moins une
femme.
– Au fait, pourquoi lundi ? m’interrogeai-je.
Nous sommes aujourd’hui mardi. Il n’y a pas de
pont dans l’air ! Demain sera un jour comme un
autre, que je sache ! Mon gai boulanger, battant
la pâte à pleins bras, sera au pétrin à son habi-
tude et sa tronche enfarinée se fendra d’un
joyeux sourire lorsque les petits pains blondi-
nets et odorants sortiront du four. Les trains
rouleront peut-être, en tout cas aucune grève
n’est encore annoncée. Nulle tempête de neige
ne viendra bloquer le col du Sacré-Cœur, ce se-
rait d’ailleurs étonnant au début du mois d’avril
et les vigilants guetteurs de Météo France
n’eussent pas manqué de nous en avertir. De-
main ne sera ni l’assomption, ni Noël, ni Yom
Kippour, ni l’Aïd el-Kebir, ni le Mawlid anNa-
bini. Je ne pense pas non plus qu’il s’agisse du
Krishna Janmashthami. De toute façon, Mme
Pingrelot ne nous a jamais dit qu’elle s’était
convertie à l’hindouisme. Alors, pourquoi lun-
di ?
– C’est bien la preuve que tu n’écoutes ja-
mais, me rabroua encore Florentin. Elle te l’a
rappelé au moins dix fois ces dernières semai-
18 Portenawaque !
nes. Notre secrétaire prend trois jours de RTT
pour assister au mariage d’une lointaine cou-
sine, quelque part dans le Périgord. À chaque
fois, tu lui a dis : C’est entendu, madame Pin-
grelot. Amusez-vous bien ! Mais cela rentre par
une oreille et ça sort par l’autre. Aujourd’hui, tu
t’étonnes d’un évènement prévu de longue date
et que tu avais même chaudement approuvé. La
vérité, c’est que les autres sont pour toi choses
négligeables. Finalement, tu es un peu égoïste !
Je ne jugeai pas utile de réfuter cette affirma-
tion, d’autant qu’elle n’était peut-être pas entiè-
rement fausse. Je bottai en touche.
– Je me demande si cette fameuse réduction
du temps de travail était une mesure très judi-
cieuse. En fait, je pense avant tout à la bonne
marche de l’entreprise. Mon esprit toujours en
alerte échafaude des stratégies commerciales
audacieuses. Tel le joueur d’échecs absorbé
dans les péripéties de son combat, confronté
aux manœuvres retorses de son adversaire, je
dois faire abstraction du reste du monde et res-
ter focalisé sur la partie. C’est pour le bien de
tous. Grâce à cette épuisante concentration de
tous les instants, la boîte est prospère, nous dé-
jouons les coups bas de la concurrence et nous
pouvons envisager l’avenir avec sérénité. Au
lieu de se plaindre et d’exercer un odieux chan-
tage, Mme Pingrelot devrait me remercier. Elle
ne connaîtra pas les affres du chômage et les
longues files d’attente dans le petit matin blême,
19 Portenawaque !
devant la porte hostile des Assedic. Nous pou-
vons boucler notre journée avec la satisfaction
du devoir bien accompli ! Aujourd’hui encore,
grâce à notre inlassable activité, des familles re-
gagneront sans fatigue leur appartement du
quinzième étage, des manutentionnaires
s’épargneront de durs efforts et de douloureux
déplacements de vertèbres. L’ascenseur et le
monte-charge sont les piliers d’une civilisation
verticale ! Nous avons rempli une fois de plus
notre sacerdoce, il est temps de fermer. Ne
nous inquiétons pas du lendemain, car le len-
demain aura soin de lui-même. À chaque jour
suffit sa peine !
– Matthieu, 6,34, précisa Florentin qui, sur
mes conseils avisés, délaissait parfois les polars
des éditions Fleuve Noir pour se consacrer à
des lectures moins divertissantes, certes, mais ô
combien plus enrichissantes.
– D’ailleurs, je trouve que Mme Pingrelot est
partie bien tôt, m’étonnai-je. La pendule
n’indique que 17 heures !
– Je te rappelle que nous avons changé
d’heure dans la nuit de samedi à dimanche et
que tu as omis de régler la pendule.
Mme Pingrelot est partie à l’heure syndicale ha-
bituelle. Ta pendule est une mécanique de pa-
tron. Elle indique l’heure la plus favorable à tes
intérêts. Notre secrétaire se fie à sa montre, qui
est une tocante de salariée, bon marché, mais
précise.
20 Portenawaque !
– Mes intérêts sont aussi les tiens ! rappelai-je
sèchement. Nous sommes associés, que je sa-
che !
– Et bien, allons donc boire un verre pour
resserrer encore les liens qui nous unissent et
conclure dignement cette journée ! Je t’offre
l’apéro au café du coin. Ensuite, j’irai dîner dans
un petit restaurant du quartier et je finirai la soi-
rée au cinéma. Je ne peux pas rentrer chez moi
pour l’instant !
Cet aveu m’inquiéta. Je pressentis quelque
brouille familiale, Marinette, l’épouse de Floren-
tin étant d’un caractère qu’on peut qualifier de
difficile. Il était de mon devoir de remonter le
moral de mon associé, de poser une main com-
patissante et fraternelle sur son épaule et de lui
prodiguer des mots apaisants.
– Tu es en froid avec Marinette, n’est-ce
pas ?
J’avais pris le ton engageant du curé dans son
confessionnal.
– Je sentais bien qu’il y avait quelque chose
qui n’allait pas, depuis quelques semaines, pour-
suivis-je. Tu ne mets plus le même entrain à
massacrer le truc de Bach pendant les heures de
travail. Allons, ce n’est pas bien grave ! Ce sont
ces petites brouilleries qui soudent les couples !
Marinette est charmante, mais les femmes ont
parfois des sautes d’humeur imprévisibles. Ce
sont des créatures instables, constamment se-
couées par des turbulences hormonales, des
21 Portenawaque !
séismes glandulaires, des tsunamis physiologi-
ques. Elles n’en sont pas responsables, et même
si elles nous rendent la vie difficile, il faut savoir
leur pardonner. Tu devrais lui offrir un bouquet
de roses rouges. Tu lui prouverais ainsi ta ma-
gnanimité et la grandeur de ton cœur toujours
prêt à absoudre.
– On se demande où tu vas chercher tout ça,
demanda Florentin en fronçant les sourcils. Je
ne suis absolument pas brouillé avec Marinette !
En outre, depuis quelque temps, ma femme ne
semble pas ressentir davantage de turbulences
hormonales qu’une assiette de tête de veau
sauce gribiche. Simplement, nous sommes le
premier mardi du mois.
Je comptai mentalement les jours. Florentin
avait raison, nous étions effectivement le pre-
mier mardi du mois. Toutefois, je ne voyais pas
ce que cette journée pouvait avoir de particulier
et en quoi elle interdisait à ce garçon de rentrer
chez lui avant la fin de la soirée. Mon associé
s’aperçut de mon incompréhension et daigna
s’expliquer davantage.
– Chaque premier mardi du mois, ma femme
reçoit chez nous des dames un peu boulottes
pour leur vendre de la lingerie fine. C’est un
système américain de vente à domicile, un peu
comme pour les Tupperware. Ces respectables
ménagères papotent autour d’une tasse de
Ceylan, elles amènent des amies et elles défilent
dans des dessous affriolants. Ma présence dans
22 Portenawaque !
cet aréopage serait tout à fait déplacée. Il n’y a
pas une pièce de l’appartement où je ne tombe-
rais sur une mémère gélatineuse en petite tenue.
Mon bureau même est réquisitionné comme sa-
lon d’essayage. Ces dames minaudent, échan-
gent des recettes de cuisine et mille petites va-
cheries sur un ton badin. Des mamelles opulen-
tes débordent des délicates dentelles et les fines
culottes de satin clair mettent en valeur des
cuisses épaisses comme des troncs d’arbres et
striées de grosses veines bleuâtres. C’est le fes-
tival des varices, la grande parade des vergetu-
res, l’apothéose de la peau d’orange ! Ma pré-
sence n’est pas souhaitée. J’attendrai donc la fin
de cette pénible séance mensuelle.
– Pourquoi ne viendrais-tu pas manger à la
maison ? suggérai-je. Cela fait longtemps que tu
n’as pas vu ma petite famille qui demande tou-
jours de tes nouvelles. Si les maisons de fous ne
t’effraient pas, tu pourras passer une soirée très
agréable. Sais-tu que nous avons à présent une
espèce de majordome ? M. Hoang Lu est un in-
génieur vietnamien qui est venu à Paris pour
assister à un congrès de biologie auquel partici-
pait Nathalie. Nous l’avons hébergé le temps
des travaux et il n’est jamais reparti. Il occupe la
chambre de Belle-maman qui nous a quittés
pour vivre aux États-Unis, la chère femme.
C’est un homme tout à fait charmant, d’une po-
litesse très asiatique. En échange du gîte et du
couvert, il repasse le linge, il aide Benjamin à
23 Portenawaque !
faire ses devoirs, il passe l’aspirateur, il descend
les poubelles et confectionne des rouleaux de
printemps avec une adresse qui force
l’admiration.
– Je ne voudrais pas vous déranger, hésita
Florentin. Nathalie n’est pas prévenue et elle n’a
sans doute pas prévu une personne de plus à
table.
– Mon pauvre vieux, le rassurai-je, chez
nous, personne ne peut jamais dire le matin
combien il y aura de convives à table le soir.
C’est un des charmes de notre foyer. Hier, les
jumelles amenaient leurs copines du club de
basket, douze jeunes filles tout à fait charman-
tes. Demain Nathalie invitera un homéopathe
anarchiste rencontré par hasard dans un collo-
que sur les champignons hallucinogènes. Il
m’est arrivé de passer la soirée avec des gens
que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, des
gens qui étaient entrés là par hasard, parce qu’ils
se rendaient chez leur tante Lucie et qu’ils
s’étaient trompés d’adresse ! Je me rappelle un
repas très convivial avec un jongleur brésilien.
Le garçon s’est présenté derrière une superbe
brassée de fleurs. Lorsqu’il a pris congé, j’ai
chaudement félicité Nathalie : Tu as bien fait de
l’inviter ! ai-je approuvé. Il est tout à fait sympa-
thique ! Et mon épouse m’a regardé avec un in-
dicible étonnement : Mais je ne l’ai pas invité !
m’a-t-elle répondu. Je ne le connais pas, je pen-
sais que c’était un de tes amis ! Nous n’avons
24 Portenawaque !
jamais réussi à savoir qui il était réellement.
Nous ne l’avons jamais revu.
– Et bien c’est entendu ! accepta Florentin.
Tout de même, on s’arrêtera en route chez un
fleuriste. Je ne voudrais pas arriver les mains
vides. Il ne sera pas dit que j’ai moins de savoir-
vivre qu’un jongleur brésilien !
Il n’y avait pas de fleuriste sur notre chemin
et Florentin se rabattit sur une pâtisserie où il fit
l’emplette d’un somptueux gâteau croulant sous
une crème jaunâtre qu’on devinait lourdement
calorifique. Après un moment de réflexion,
supposant sans doute que nous n’avions rien
mangé depuis plusieurs jours, il en acheta un
deuxième, tout aussi compact.
– Tu penses que ça suffira ? demanda-t-il
avec anxiété.
– C’est beaucoup trop, le rassurai-je, cepen-
dant que la vendeuse emballait les pâtisseries.
Nathalie ne raffole pas des sucreries et les ju-
melles sont encore à cet âge idiot où l’on passe
des heures devant un miroir à se lamenter parce
qu’on est trop grosse, qu’on a le nez mal foutu,
les jambes trop courtes et les nichons trop pe-
tits. Ca passera sans doute, mais pour le mo-
ment, c’est assez pénible. Je ne désespère pas
qu’un jour mes filles s’acceptent telles qu’elles
sont, quelque part entre la fée Carabosse et
Miss Univers.
– Ça fait longtemps que je ne les ai pas vues,
dit Florentin. Elles ont dû grandir.
25 Portenawaque !
– Effectivement, mais ne leur dit surtout pas
ça, malheureux ! le mis-je en garde. À cet âge,
les filles ne supportent pas qu’on leur dise
qu’elles grandissent, comme on pourrait le dire
innocemment à des gamines. Tu ne connais pas
les zados, mon pauvre vieux ! C’est terrible, les
zados ! Surtout les zadofilles ! On doit peser le
moindre mot, le moindre geste ! La plus petite
erreur, le plus infime moment d’inattention dé-
clanche une crise de nerfs ou de larmes !
– Tu fais bien de me prévenir, me remercia
Florentin. Finalement, après réflexion, je me
demande si j’aurais pu élever des enfants. Je
n’imaginais pas que cela pût créer tant de pro-
blèmes.
– Les filles passent leur bac au mois de juin,
poursuivis-je, mais curieusement, cette
échéance capitale ne semble pas les mobiliser
d’une façon excessive. Si j’étais un père objectif,
je n’hésiterais pas à proclamer haut et fort
qu’elles ne fichent strictement rien, qu’elles bul-
lent et se tournent les pouces. Hélas ! Les liens
du sang m’aveuglent ! Je préfère me persuader
qu’elles sont supérieurement intelligentes et
qu’elles décrocheront haut la main leur diplôme.
Seul mon Benjamin de fils suit son petit bon-
homme de chemin avec optimisme, sans com-
plexe et sans souci. Il montre sa belle santé en
vidant un réfrigérateur en moins de temps qu’il
n’en faut à un agent du fisc pour mettre à sec
un compte en banque. En ce moment, le bam-
26 Portenawaque !
bin se passionne pour les insectes. Il entretient
dans des bocaux une impressionnante collec-
tion de trucs pleins de pattes et d’antennes et il
dévore avec frénésie des ouvrages richement
illustrés dévoilant sans pudeur les techniques de
reproduction de ces bestioles qu’on traite géné-
ralement avec une giclée de Baygon.
– Et votre majordome ? Il aime les gâteaux,
au moins ?
– M. Hoang Lu est un homme d’une correc-
tion extrême. Il mange tout sans sourciller.
Quant à savoir s’il aime ou pas, c’est une ques-
tion qui n’a pas de raison d’être. Notre major-
dome est asiatique, il réfrène ses émotions et
affiche en toutes circonstances un sourire im-
muable qui pourrait presque devenir irritant.
Jamais il ne manifeste ni joie, ni colère. Ces
gens-là ne sont pas comme nous ! Héritiers de
traditions millénaires, ils sont conditionnés dès
l’enfance pour présenter partout un masque
impénétrable et impassible. L’âme de M. Hoang
Lu est un puits insondable et les secrets qu’elle
recèle nous échapperont à jamais.
– Au fond, demanda Florentin, tandis qu’il
payait ses achats, au fond, tu es heureux ?
Cette interrogation naïve me surprit et me
désorienta quelque peu. Je ne m’étais jamais po-
sé la question. Oui, je supposais que j’étais heu-
reux.
– Je pense être aussi heureux qu’on peut
l’être dans un monde imparfait, répondis-je. J’ai
27 Portenawaque !
un toit sur la tête, un travail qui me permet de
vivre à l’aise et même d’envisager quelques loi-
sirs. J’ai une épouse normalement aimante, des
enfants normalement présentables. J’ai terminé
hier soir la maquette d’un porte-avions CV6 de
classe Yorktown qui m’a demandé de durs ef-
forts. Bien sûr, j’ai quelques petits problèmes de
santé, un peu trop de cholestérol, quelques kilos
superflus, mais qui n’en a pas ? Pourquoi cette
question ? Tu n’es pas heureux, toi ?
– Je ne sais pas, hésita Florentin. Si j’examine
objectivement les faits, je devrais me considérer
comme heureux, quelque part. Mais j’ai parfois
l’impression d’un grand vide et le sentiment que
ma vie est en partie ratée, quelque part. Je n’ai
réalisé aucun de mes rêves de jeunesse et le
temps s’accélère de façon dramatique, quelque
part.
Ce garçon m’inquiétait, quelque part. Il glis-
sait doucement vers la dépression nerveuse,
quelque part.
– Allons, dis-je, il ne faut pas se poser trop
de questions. Menons donc notre petit bon-
homme de chemin sans nous demander cons-
tamment si nous sommes heureux ou pas.
Quelqu’un a dit : Le plus souvent on cherche le
bonheur comme on cherche ses lunettes, quand
on les a sur le nez !
– Pierre Desproges, peut-être ? suggéra Flo-
rentin.
28 Portenawaque !
– Je ne sais plus, mais quelqu’un l’a dit. La
Rochefoucauld ou Sacha Guitry.
– C’était Gustave Droz ! trancha la pâtissière
en tendant à Florentin une jolie boîte entourée
d’un fin ruban rose. Tenez-le bien droit, sur-
tout ! ajouta-t-elle. La crème risque de couler !
Ça fera trente-huit euros.
– C’est qui, Gustave Droz ? me demanda
Florentin en sortant son portefeuille.
– Ne fais pas attention, répondis-je à voix
basse. Elle veut faire son intéressante, c’est
tout !
– Mais vous, demanda encore Florentin à la
pâtissière, vous êtes heureuse ? Entre ces babas
au rhum, ces paris-brest, ces choux à la crème,
ces croquets et ces sablés, ces éclairs au choco-
lat et ces religieuses au café, vous pouvez dire
objectivement, maintenant, sans mentir : Je suis
heureuse ?
– Oh oui ! répondit l’accorte commerçante.
Oh oui, je suis heureuse ! Je ferme dans un
quart d’heure. C’est le sommet du bonheur ! Je
vous ai dit de faire attention, vous tenez les boî-
tes de travers, la crème va couler ! Je vais être
obligée de nettoyer vos cochonneries. Et là, sûr
que je serai beaucoup moins heureuse !

29
2
Nous arrivâmes dans le hall de l’immeuble et
j’eus la joie de constater que l’ascenseur était
encore en panne. J’en jubilai ! Malgré mes ar-
guments, l’assemblée des copropriétaires avait
décidé d’en confier l’entretien à une maison
concurrente de la nôtre, moins chère, paraît-il.
On voyait le résultat ! Il faudrait bien en tirer les
conséquences. Nous gravîmes à pied les six éta-
ges et j’ouvris la porte en m’effaçant pour lais-
ser passer mon associé un peu essoufflé, chargé
de ses deux gâteaux. Plongé dans la demi-
obscurité d’une lampe discrète, le salon était
vide si l’on excepte Colette, la jumelle, avachie
sur la moquette et occupée à tripoter une sorte
de serpillière répugnante qui traînait sur le dos-
sier d’un fauteuil. Notre entrée fut saluée par
une voix gutturale :
– Portenawaque !
– C’est Tohu-Bohu, notre perroquet, expli-
quai-je à Florentin en lui montrant la cage qui
occupait un coin de la pièce. Il appartenait à la
voisine du troisième étage. Elle nous l’avait
31 Portenawaque !
confié l’année dernière pour le temps de ses va-
cances. La malheureuse n’est jamais revenue.
Elle est morte d’hydrocution dans le lac Onta-
rio. Nous avons gardé le volatile et il nous re-
mercie de notre hospitalité en distrayant nos
longues soirées d’hiver par son savoureux babil.
Dans les premiers temps, il était très correct.
Ses remarques étaient pétries de bon sens et
formulées dans un français impeccable. Tohu-
Bohu savait dire : Bonjour ! Comment allez-
vous ? Oh qu’il est beau ! Hélas, peu à peu son
vocabulaire s’est dégradé sous je ne sais quelle
influence néfaste. Il exprime à présent des cho-
ses que je ne comprends pas toujours.
– Je m’en bats les couilles ! confirma le bel
oiseau multicolore.
En nous entendant, Nathalie sortit de la cui-
sine, un tablier blanc noué autour de la taille, les
mains blanches de farine et l’air plutôt exténué.
– Monsieur Florentin, quelle bonne surprise !
s’exclama-t-elle sur un ton qui contredisait for-
mellement cette politesse convenue. Ca fait
bien longtemps qu’on ne vous avait vu !
– Je ne voulais pas venir, s’excusa Florentin,
mais Jean-Michel a tellement insisté que j’ai fini
par accepter son invitation. J’espère que je ne
vous dérange pas, au moins ?
– Mais pas du tout ! Quelle idée ! protesta
Nathalie un peu mollement. Nous nous serre-
rons à table, voilà tout. Tu te souviens au moins
32 Portenawaque !
que je t’ai dit plusieurs fois la semaine dernière
que j’avais invité Henri Dumoncet à manger ce
soir, n’est-ce pas ? me demanda-t-elle avec un
regard noir de suspicion.
À la vérité, je n’en avais aucun souvenir et
j’ignorais totalement qui était Henri Dumoncet.
Serait-il vrai que je n’écoute jamais ce qu’on me
dit ?
– Si vous attendez du monde, je ne veux pas
vous déranger, se récusa Florentin, très vieille
France et un peu rebuté par la froideur de
l’accueil. Je vais vous laisser en famille. Ce sera
pour une autre fois !
– Il n’en est pas question ! m’insurgeai-je, en
lui prenant les gâteaux des mains tandis que Na-
thalie retournait dans sa cuisine en secouant la
tête. Tu ne nous déranges jamais. Tu fais partie
de la famille. Tu verras ! Henri Dumoncet est
un homme charmant, affirmai-je effrontément.
Nous passerons une soirée très agréable. As-
sieds-toi, je vais te servir un verre.
– Mort de rire ! s’exclama Tohu-bohu.
Vautrée sur l’accoudoir du fauteuil, l’air ab-
sente, Colette continuait à triturer sa serpillière
et semblait ignorer totalement ce qui se passait
dans la pièce. J’en fus assez irrité et vexé. Il
n’est jamais agréable pour un père de constater
que ses enfants n’ont aucune éducation, surtout
devant des invités.
33 Portenawaque !
– Tu pourrais tout de même te lever pour
nous dire bonsoir ! lui dis-je sur un ton de re-
proche. Ce serait la moindre des politesses !
Passe encore que tu snobes ouvertement ton
père, que tu l’ignores au point de ne pas même
t’apercevoir de sa présence ! Mais il y a là
M. Florentin et les lois de l’hospitalité t’obligent
à lui présenter tes respects, comme doit le faire
toute jeune fille ayant reçu une solide éducation.
L’époque étant ce qu’elle est, tu es dispensée de
la petite révérence. - Et puis on ne laisse pas
traîner une serpillière sur un fauteuil, ajoutai-je.
– Où vois-tu une serpillière ? demanda Co-
lette, éberluée.
– Et ça ! dis-je en montrant du doigt le pa-
quet grisâtre qui reposait sur le dossier du fau-
teuil, ce n’est pas une serpillière, peut-être ?
– Papa, tu es odieux ! s’indigna la jumelle. Ce
sont les dreadlocks de Steeve.
– Ma petite fille, coupai-je sentencieusement
en prenant la peine de bien détacher les syllabes
pour montrer à Florentin que j’avais de
l’autorité et que j’étais encore le maître chez
moi, j’ignore qui est Steeve et ce que sont des
drèdeloques, mais conviens avec moi que c’est
assez peu ragoûtant d’étaler cette saleté sur le
dossier d’un fauteuil. Steeve, puisque Steeve il y
a, eût été bien inspiré d’aller ranger ses répu-
gnants drèdeloques dans un placard hors de la
vue des invités.
34 Portenawaque !
Colette leva les yeux au ciel d’un air désespé-
ré. A ma grande surprise, la serpillière commen-
ça à s’agiter et je m’aperçus de ma bévue. Ce
paquet de fibres bourrues servait de chevelure à
une tête humaine qui émergea en baillant. Dans
la pénombre, il m’était impossible de le deviner.
– Papa, je te présente Steeve, dit Colette, très
femme du monde. Steeve, je te présente mon
père. Et M. Florentin, son associé.
– Salut ! dit sobrement le type à la serpillière,
l’air passablement hébété. Je crois que je me
suis endormi.
C’était l’évidence même.
– Steeve est venu réviser les maths avec
nous, expliqua Colette. On apprend mieux
quand on travaille à plusieurs. On peut
s’expliquer les choses qu’on n’a pas très bien
comprises en classe.
– Ouais ! dit le garçon en ôtant élégamment
ses chaussures maculées du fauteuil.
– Et bien continuez vos révisions, dis-je iro-
niquement. Ne vous gênez pas pour nous. Ex-
cuse-moi un moment, dis-je à Florentin en lui
versant un grand verre de whisky. Je vais voir si
Nathalie n’a besoin de rien.
– Putain de vie de chiottes ! estima Tohu-
Bohu.
La cuisine était en état de siège. Les cassero-
les et les plats s’entassaient dans l’évier. La pièce
évoquait la salle de contrôle d’une centrale nu-
35

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