Voyage à mon bureau, aller et retour

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Voyage à mon bureau,aller et retourJoseph Poisle Desgranges1861Chapitre I La professionChapitre II Le chocolatChapitre III Le parapluieChapitre IV L'exactitudeChapitre V L'artisanChapitre VI Le pauvreChapitre VII L'aumôneChapitre VIII Les horlogesChapitre IX Le corbillardChapitre X L'hôtelChapitre XI L'antichambreChapitre XII La feuille de présenceChapitre XIII ClémentChapitre XIV Encore luiChapitre XV BarbichonChapitre XVI Le casier administratifChapitre XVII Les frelonsChapitre XVIII Les mouches à mielChapitre XIX Le surnuméraireChapitre XX Le doyenChapitre XXI Les témoinsChapitre XXII La sournoiseChapitre XXIII La cigaretteChapitre XXIV Le fauteuilChapitre XXV Le petit painChapitre XXVI La plumeChapitre XXVII Le styleChapitre XXVIII La filièreChapitre XXIX Le grattoirChapitre XXX Le canifChapitre XXXI L'épingleChapitre XXXII La grimaceChapitre XXIII La réceptionChapitre XXXIV Le tigreChapitre XXXV Le dernier jour du moisChapitre XXXVI L'exeatChapitre XXXVII Les étrennesChapitre XXXVIII L'omnibusConclusionVoyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IAVANT-PROPOSUn conteur de beaucoup d'esprit et d'un talent incontestable a profité de sa détention chez lui, pendant quarante-deux jours, pourdonner naissance à un livre délicieusement écrit et ayant pour titre : Voyage autour de ma chambre.Son heureuse idée m'a inspiré celle de publier, sous un autre titre, un ouvrage à peu près semblable, à la différence près de ...
Publié le : dimanche 22 mai 2011
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Voyage à mon bureau,aller et retourJoseph Poisle DesgrangesChapitre I La professionChapitre II Le chocolatChapitre III Le parapluieChapitre IV L'exactitudeChapitre V L'artisanChapitre VI Le pauvreChapitre VII L'aumôneChapitre VIII Les horlogesChapitre IX Le corbillardChapitre X L'hôtelChapitre XI L'antichambre1681Chapitre XII La feuille de présenceChapitre XIII ClémentChapitre XIV Encore luiChapitre XV BarbichonChapitre XVI Le casier administratifChapitre XVII Les frelonsChapitre XVIII Les mouches à mielChapitre XIX Le surnuméraireChapitre XX Le doyenChapitre XXI Les témoinsChapitre XXII La sournoiseChapitre XXIII La cigaretteChapitre XXIV Le fauteuilChapitre XXV Le petit painChapitre XXVI La plumeChapitre XXVII Le styleChapitre XXVIII La filièreChapitre XXIX Le grattoirChapitre XXX Le canif
Chapitre XXXI L'épingleChapitre XXXII La grimaceChapitre XXIII La réceptionChapitre XXXIV Le tigreChapitre XXXV Le dernier jour du moisChapitre XXXVI L'exeatChapitre XXXVII Les étrennesChapitre XXXVIII L'omnibusConclusionVoyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IAVANT-PROPOSUn conteur de beaucoup d'esprit et d'un talent incontestable a profité de sa détention chez lui, pendant quarante-deux jours, pourdonner naissance à un livre délicieusement écrit et ayant pour titre : Voyage autour de ma chambre.Son heureuse idée m'a inspiré celle de publier, sous un autre titre, un ouvrage à peu près semblable, à la différence près de lamanière d'écrire du savant Xavier de Maistre.J'offre donc cette nouvelle production au public penseur et littéraire qui a bien voulu, à d'autres époques, accueillir favorablement nosFables et notre Bouquet de Pensées, et je le prie d'avoir la même indulgence à l'égard d'un tableau représentant la viebureaucratique sous un jour qui ne saurait offenser personne.ILA PROFESSIONLa destinée fait de nous ce que nous sommes. Il est rare que l'on ait choisi à l'avance sa profession. J'aurais été fier d'être médecin,et je suis devenu bureaucrate, comme mon père. C'est peut-être beaucoup de témérité de ma part que de faire l'aveu d'une faute qui,si elle en est réellement une, est très rare de nos jours. Chacun donne à ses enfants une profession étrangère à la sienne, et ceux-cisemblent plus tard devoir faire fi à leur tour, sans doute pour suivre la mode, du métier qu'ils ont appris.Je me plais parfois, dans mon voyage à mon bureau, à m'arrêter à la porte des riches devantures des petits marchands de lacapitale, où le luxe est déployé à grands frais, et où l'acheteur trouve à satisfaire ses goûts les plus coûteux et les plus excentriques. Ilm'est alors facile de pouvoir constater que chaque négociant ajoute à son commerce celui de son voisin. Le cumul est à l'ordre dujour et paraît avoir été inventé dans l'espoir de faire fortune plus rapidement que du temps de nos pères. Chacun ne songeactuellement qu'à atteindre ce but. De sorte que la duplicité, le trafic et la concurrence se disputent à qui le mieux le droit d'exploiterouvertement et sans aucun remords la bonne foi des acheteurs, que l'on qualifie aujourd'hui de clients, l'ancien mot ayant vieilli dansle commerce.La position de bureaucrate ne comporte aucune charge coûteuse, aucune industrie. On peut être employé sans faire de tort àpersonne. On ne s'y enrichit pas, mais, dans cette position, on est exempt de la faillite et du déshonneur. Il suffit d'être réellementphilosophe et de savoir se contenter de ses modestes appointements. Peut-on blâmer cette philosophie ? Je la crois au fond unedes plus respectables.D'ailleurs, le mérite est dans tout, et, s'il se cache, où peut-il mieux s'abriter qu'à l'ombre d'un bureau, loin du tracas des affaires, despassions mercantiles et de toute préoccupation politique ?L'agitation des esprits les conduit à leur perte ; la tranquillité donne de longs jours. Je sais de mémoire que l'état de la bureaucratien'a jamais fait de victimes. Il a produit, au contraire, un illustre chansonnier dont la France s'est enorgueillie, et il a abrité dans son
sein une série d'écrivains distingués ou de compositeurs, nos contemporains, que les arts libéraux auraient pu laisser tomber dansl'oubli et dans la misère.En résumé, chacun est maître de changer d'état ; mais les professions resteront continuellement les mêmes, et tel qui abandonne sonmétier lucratif pour un autre qui n'offre que des éventualités risque fort de subir le triste sort du chien de la fable lâchant sa proie pourl'ombre.Tout bien pesé, les hommes peuvent changer de position, mais ils ne changent rien à l'état des choses. Chaque profession retrouveun maître, et c'est sans doute ce qui explique pourquoi l'on n'en voit disparaître aucune de la surface ronde qui tourne toujours dans lemême sens. Le temps me paraît au contraire en augmenter le nombre, aussi bien que les administrations ne manquent pasd'aspirants surnuméraires.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IILE CHOCOLATQue le lecteur me pardonne la digression qui précède : j'avais besoin de le renseigner sur le choix d'une profession que je n'ai paschoisie et qui me vient d'un légitime héritage. Somme toute, la profession d'employé en vaut bien une autre, puisqu'elle est convoitéepar une foule d'envieux.Si l'ambition ne nous portait pas maladroitement à lever les yeux plus haut que notre emploi, nous saurions nous épargner bien desdéceptions. C'est en voulant arriver au degré le plus élevé de la position sociale qui nous sourit, que le pied nous manque ou bienque l'échelon casse sous la pesanteur de notre corps, et les assistants rient assez souvent de notre chute.Or, je ne tiens point à tomber de haut. Je préfère vivre ignoré au centre de mes occupations, et ne pas manquer l'heure de monbureau.A propos, je pense qu'il est bientôt temps de me mettre en route. Je demande seulement au lecteur la permission de m' habillerproprement et de déjeuner à mon aise.J'ai pour habitude de prendre tous les matins une tasse de chocolat au lait. Cette nourriture simple, mais substantielle, me soutientjusqu'à l'heure de midi, et me donne les forces nécessaires pour entreprendre mon voyage à mon bureau.Toute autre préparation alimentaire serait nuisible à mon estomac, qui jouit du reste d'une assez bonne réputation, et qui n'a pas lesmoyens de garnir son sac du déjeuner d'un chef de division. Le bifteck saignant et la côtelette parée sont des viandes de luxe pourl'employé qui veut vivre dans la carrière administrative ; il doit donc, dès le début, ne pas contracter d'habitude dépensière, et, dansce cas, la tasse de chocolat, n'en déplaise à M. Brillat-Savarin, doit être préférée par l'employé modèle qui est désireux de ne pasdépasser le chiffre de son budget.D'ailleurs comment déjeuner à la fourchette sans arroser le bifteck ou le rosbif d'une boisson plus ou moins vieille et des plusfortifiantes ? Or, le vin, on le sait, est salutaire à la digestion, mais il trouble l'esprit et alourdit les sens, surtout à jeun, et l'on s'exposeà dormir sur pupitre le restant de la journée.J'avais eu d'abord l'intention de me faire servir chaque matin un œuf à la coque. La pensée était bonne et le désir semblait modeste.Mais, halte-là ! J'ai lu dans certain livre que les médecins ne sont pas d'accord sur les propriétés albumineuses du volatile en germe.Les œufs, dit l'un des docteurs, se digèrent mal et ne contiennent qu'une faible partie de matière caséenne peu propre à la nutrition.Les œufs, affirme l'autre docteur, sont de nature à porter la perturbation dans le sang, et leur usage journalier peut causer la mort.N'étant rien, pas même médecin, je me garderai bien de trancher une question aussi sérieuse, et je me contente, en homme sage, dudéjeuner du cardinal Richelieu, jusqu'à ce que le livre d'un troisième docteur m'ait appris que le chocolat est nuisible à ma santé.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IIILE PARAPLUIEA présent que j'ai déjeuné, je puis voyager gaiement, et j'invite le lecteur à me suivre à pied jusqu'à mon bureau, qui est assez éloignéde mon domicile. .
Il nous faudra près d'une heure pour en parcourir la distance, et nous pourrons causer amicalement en chemin... mais, avant de partir,permettez-moi d'embrasser ma femme et mes enfants... Le devoir est accompli... maintenant nous pouvons sortir du logis ; maisqu'entends-je ? Une voix me rappelle : c'est la voix douce et caressante de ma plus jeune fille qui me prévient que j'ai oublié deprendre mon parapluie. L'enfant traîne avec peine le lourd riflard dont la crosse vient s'appuyer durement sur sa petite épaule nue, etje lui ôte des mains le fardeau pesant qu'elle m'apporte. .« Ma bonne petite Caroline, je te remercie de ton attention. Penses-tu donc qu'il pleuvra tantôt? Consultons à ce sujet mon baromètre.Tu le vois, l'aiguille remonte au variable et tournera probablement vers le beau temps. - Il est vrai, cher père; mais n'as-tu pas ditl'autre jour que l'aiguille du baromètre est aussi changeante que la nature de certains individus qui, devant nous, s'annoncent nosamis, et nous trahissent aussitôt que nous avons le dos tourné ? - La chose s'est vue plus d'une fois, et je l'ai malheureusementéprouvée. - Hé bien ! Alors, il sera plus prudent, cher père, de ne pas croire à l'aiguille trompeuse de ce baromètre, et de teprécautionner de ton parapluie. Il peut se faire qu'il pleuve ce soir à ton retour du bureau. ».Ce léger temps d'arrêt et la possession de mon parapluie me procurent, cher lecteur, la douce satisfaction de serrer une secondefois ma petite Caroline entre mes bras, et je pars... .Non, je ne dois pas oublier mon parapluie, tel temps qu'il fasse. C'est une canne, un maintien, une utilité... c'est le toit conjugal... c'estl'abri de la famille, et jadis ce fut celui de chastes amours. .Je me rappelle qu'étant jeune homme et tout nouvellement commissionné surnuméraire, je rencontrai dans la rue, en me dirigeant,bien entendu, vers mon bureau, une svelte ouvrière, à la démarche sérieuse, à la mise simple et modeste, baissant humblement latête, et que les outrages du temps menaçaient de toutes parts. .La pluie tombait à larges gouttes, et la pauvre jeune fille hâtait le pas, dépourvue de tout abri. Mon premier mouvement fut celui del'éclair, et je courus à elle pour la placer sous mon parapluie ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je reconnus que cette jeune fillen'était autre que la confidente de mes pensées d'amour, mon Estelle bien-aimée. Je lui offris vivement mon bras, et elle l'accepta demême. Retracer ce que je ressentis de joie et de bonheur me paraît indéfinissable. Tout ce que je sais et ce que je puis dire, c'estque j'entendis son petit cœur battre à côté du mien, et que ma main serrait affectueusement sa main. Nous marchâmes longtempssans proférer une parole; mais nos yeux n'étaient pas muets, et si par moments ils paraissaient mouillés de larmes, c'était decontentement de nous voir l'un près de l'autre. .N'est-il pas vrai que sans mon parapluie je n'eusse pas éprouvé le bonheur indicible de posséder Estelle sous le toit de l'amour, et dela serrer étroitement sur mon cœur ? Heureuse rencontre ! Sans toi, je n'aurais pas eu non plus l'occasion de raconter qu'au détour dela rue que nous suivions, j'abaissai doucement mon parapluie du côté d'un passant ; que mes yeux ayant rencontré de plus près ceuxd'Estelle, ma joue brûlante effleura la sienne, et que l'on n'entendit pas le bruit léger de deux bouches aimantes qui furent heureusesde se rencontrer... .Hélas ! Les amours du jeune âge ont disparu... Estelle n'est plus!... mais j'ai conservé un souvenir agréable de la scène délicieuse duparapluie, et c'est peut-être une raison de plus pour m'engager à ne jamais me séparer de cet objet indispensable.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IVL’EXACTITUDELe chapitre qui précède me porte tout naturellement à vous parler de l'exactitude. S'il est utile de prendre son parapluie de crainte dumauvais temps, il est de principe aussi de ne pas arriver trop tard à son bureau, afin de ne pas manquer la signature de la feuille deprésence.Je plains les gens dénués d'exactitude. Ils ont ordinairement mille excuses toutes trouvées pour prouver qu'ils ne pouvaient pas faireautrement que d'oublier l'heure de leurs devoirs. C'est le temps qui n'a pas permis qu'ils sortissent plus tôt ; c'est une visiteinattendue, ou la réception d'une lettre demandant une prompte réponse ; c'est une entorse qu'ils ont gagnée en descendant l'escalierde la maison éloignée où ils demeurent ; l'embarras des voitures dans la rue ; l'encombrement des curieux sur les trottoirs, ou bienenfin leur montre qui s'est endormie dans le gousset. Pourtant ce n'est à aucune de ces causes qu'il faut rattacher la perte d'un tempsprécieux maladroitement employé. Les mêmes incidents se rencontrent pour tout le monde. Il s'agit, en homme prudent, de savoiréviter les fâcheuses rencontres, et d'avoir toujours le soin de monter sa montre avant de partir pour qu'elle ne s'arrête pas en chemin.L'exactitude doit être le régulateur de notre conduite. Que serait la vie sans l'exactitude ? Le sang ne circule dans nos veines qu'enraison de la contraction régulière du ventricule du cœur, qui laisse échapper par ses valvules la quantité suffisante de sang pouranimer la merveilleuse invention de l'Être suprême.L'Homme n'est qu'une machine. C'est à l'intelligence de l'aider dans les fonctions qu'il doit remplir, en commandant au corps, pourque ce dernier obéisse. S'il est paresseux et se montre trop partisan du lit moelleux où il s'endort, l'intelligence doit lui dire hardiment :« Lève-toi ! Les oiseaux du jardin ou du voisinage ont chanté le lever de l'aurore ; les bois sont frais, et les fleurs parfumées ; jouis dubel aspect de la nature pendant les douze heures que le travail ne réclame pas de ton activité. Que ferais-tu, plongé dans le sommeilune heure de plus qu'à l'ordinaire ? Le mouvement, c'est la vie ; le sommeil, c'est la mort ! »Que d'affaires en litige et souvent oubliées ! Que de procès perdus pour s'être levé trop tard!... L'exactitude est dans tout, et rien nes'accomplit régulièrement en dehors de la ferme résolution de s'y soumettre. Si vous êtes sur le point de partir en voyage, ce n'estpas le jour même de votre départ qu'il faut préparer vos bagages, mais bien la veille ou l'avant-veille du jour choisi pour ce voyage.De la sorte, vous ne serez point pris en défaut.
Est-il rien de plus doux au monde que l'exactitude ? C'est elle qui procure à deux cœurs favorisés de l'amour la satisfaction de serencontrer, à jour dit et à l'heure convenue, au rendez-vous habituel. Si l'un des deux amants arrive après l'autre, il est obligé des'avouer coupable d'un manque d'exactitude qui l'a privé de serrer plus tôt la main chérie qui l'attendait.Que de choses on pourrait rappeler sur l'exactitude et sur les afflictions qu'elle peut causer en se dérangeant de ses devoirs! On doitdonc conclure que l'exactitude est essentielle à toutes les préoccupations de la vie, et qu'elle procure mille jouissances que lesparesseux et les gens insouciants doivent avoir honte de ne pas connaître.Un souverain de la France disait spirituellement que l'exactitude est la politesse des rois. Je crois qu'elle sera toujours la politiquedes hommes bien élevés, et je suis d'avis que l'exactitude devrait être celle des employés.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre VL’ARTISANTout en parlant de la pluie, du beau temps et de l'exactitude, nous avons déjà fait du chemin, et je me vois dans l'un des faubourgsbruyants de Paris, où se trouve une partie assez forte de la classe ouvrière. Il m'est facile d'y remarquer que beaucoup d'artisans,mettant à profit ce qui leur revient de l'heure du déjeuner, se reposent à la porte de l'atelier où la cloche va bientôt les rappeler.En me voyant passer devant eux tous les matins et à la même heure, ils n'ont pas eu besoin de faire des études au collège pourreconnaître à quelle corporation j'appartiens. Un employé ressemble à un autre employé ; il suffit d'en regarder un marcher doucementdans la rue, et de le trouver muni de son parapluie, pour le comparer à tous les autres. Un sourire malin se glisse alors sur les lèvresde l'artisan qui n'a pas d'autre pensée que celle-ci, en soupirant tout bas :« Heureux mortels! Les employés n'ont rien à faire. Ils vont à dix heures à leur bureau, tandis que nous, hommes laborieux, noussommes à l'atelier depuis le premier coup de l'Angélus. Qui travaille prie. Mais l'employé, quel est son travail ? Quelle est sa prière ?Il se chauffe les pieds tranquillement chez lui pendant que nous sommes exposés aux injures du temps. »Les réflexions de l'artisan, je me les suis faites plus d'une fois à moi-même ; or, pour ne point porter ombrage au travailleur, j'évitetoujours de le heurter, non pas que j'aie la crainte d'être sali par une blouse qui, en résumé de tout, a pu rendre autant de services quemon habit, mais parce que je sens combien notre position diffère l'une de l'autre, et qu'il est souvent fâcheux de vouloir paraître brilleraux dépens d'autrui..Je me dis aussi à part moi qu'il serait peut-être fort embarrassant pour un commis d'administration de tenir la place de l'artisan, maisqu'il serait plus aisé à ce dernier de remplir les fonctions de certains employés.La copie d'une lettre ou le classement de pièces de comptabilité n'offre effectivement qu'une difficulté secondaire, et l'on trouveraitmille individus capables d'accomplir la tâche qui leur serait imposée, tandis que le burin qui façonne le bas-relief d'un marbre ou d'unbronze chercherait longtemps le porte-plume qui pourrait le remplacer.Honneur à l'artisan ! C'est, sans contredit, celui qui travaille le plus ici-bas, et qui, dans certaines conditions, n'est pas le mieuxrétribué.Le soleil réjouit l'artisan et lui donne le courage de travailler avec ardeur tant que dure l'été; mais il le laisse trop souvent sans pain etsans ressources, lui et sa famille, à l'approche de la morte saison.Or si l'arbre productif est dépouillé de ses feuilles et de ses fruits quand vient l'hiver, cachons-lui bien le bois stérile qui gémit sansraison près du foyer administratif.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre VILE PAUVRECher lecteur, jusqu'ici nous avons marché côte à côte, et je serais vraiment désolé de vous abandonner, ou que ce fût vous quiprissiez cette décision. Elle serait tout à fait défavorable pour moi. Cependant, je viens de recevoir le salut d'un de mes amis. Il estbon d'en avoir partout, dit le proverbe, et vous me permettrez de rendre à cet ami le salut qu'il m'a si obligeamment donné.J'ai besoin de causer avec lui. Je vous prierai à cet effet de faire quelques pas en avant, et je vous rejoindrai dans un instant...A présent que je suis seul, je puis m'approcher discrètement de l'infortune et contribuer à son soulagement. - Recevez cette faibleaumône, ô vous qui la sollicitez du passant. - Merci mille fois de vos bontés, répondit le pauvre, je reconnais celui qui, chaque jour,glisse une pièce de monnaie dans la main du malheureux aveugle. Que Dieu répande ses bénédictions sur lui et sa famille. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Maintenant, cher lecteur, je suis entièrement à votre dévotion, et si vous avez vu ou deviné mon action, ne m'en voulez pas. Je n'aipoint voulu déroger à mes habitudes, mais j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour n'être pas aperçu.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre VIIL’AUMONE- Je ne comprends pas, disait un jour certain critique, que la police ne ramasse point tous les mendiants échelonnés sur les quais etsur les esplanades ? La mendicité est interdite et l'on rencontre des pauvres partout. Celui-ci trouve le moyen de s'établir au coind'une borne, où il est censé vendre du papier à lettre ou des crayons. Celui-là nous offre des allumettes chimiques, et je lui vois sanscesse à la main le même paquet d'allumettes, lequel n'est autre chose qu'une amorce pour attirer les passants. On fait généralementl'aumône au pauvre sans profiter de sa marchandise.- Détrompez-vous, lui répondis-je : je connais un avare qui tient essentiellement à passer pour un philanthrope, et qui n'a pas trouvéd'autre moyen pour faire l'aumône que de prendre ostensiblement et avec intention le petit faisceau d'allumettes que lui présente lepauvre. De cette façon, il est fier de se montrer charitable envers son prochain ; mais il se garderait bien de donner un sou aumalheureux pour le plaisir seul de lui faire l'aumône. Vous voyez qu'il y a certaines apparences trompeuses dans la vie.- Je n'en disconviens pas, mais que font les pauvres dans la capitale ? Qu'a-t-on besoin de voir la misère humaine sous ses yeux ?Enfin, est-on toujours certain de ne pas faire l'aumône à plus riche que soi ?- Voilà trois grandes questions à résoudre. J'y répondrai cependant de mon mieux.D'abord, il est certain que le nombre des pauvres apparents ne dépasse pas celui des badauds et des inutiles curieux quiencombrent mal à propos les rues de Paris, non plus que celui des joueurs d'orgues plaintifs dont la manivelle insipide trouble à tousmoments l'esprit de l'homme de bureau ou du compositeur, et semble n'avoir été inventée que pour donner des attaques de nerfs auxchiens sensibles, et les obliger à fuir en hurlant. Je trouve qu'on a déjà suffisamment restreint le nombre des pauvres, et je ne pensepas qu'on doive en tous les cas les séquestrer avec de vils malfaiteurs. La misère est respectable, et quiconque ne la voit pas deprès ne s'en rend compte que d'une manière incomplète.Le pinceau délicat qui cherche à la retracer sur la toile apprêtée ne parvient qu'imparfaitement à lui donner ses accents de vérité. Lamise en scène est quelquefois bien trouvée, les couleurs bien choisies, et les tons disposés avec harmonie ; mais la toile manque dechaleur, le vernis miroite, et les personnages immobiles ne peuvent pas proférer ce cri de la nature qui indique que le pauvre souffresur son grabat. La peinture n'indique pas le nombre de pleurs que le pauvre a versés. Elle ne parvient pas à faire ressentir le froidqu'endure celui qui mendie près d'un pont où la bise et la neige viennent l'assiéger. Elle ne raconte pas l'histoire du malheureuxtrompé dans ses espérances, de l'aveugle qui a reçu certain jour devant mes yeux une pièce de monnaie n'ayant plus cours, et quel'avare dont nous avons déjà parlé lui avait glissée malicieusement dans la main.Non, la peinture n'a pas le don d'émouvoir comme la vue. Eloignez de vos regards le pauvre que Dieu a placé sur votre chemin pourattendrir votre cœur et abaisser l'orgueil du riche, et vous exposerez l'homme à ne plus songer qu'à lui. Irons-nous trouver le pauvredans son taudis ? Monterons-nous les marches inaccessibles conduisant au grenier étroit qu'il habite ? Imiterons-nous enfinl'infatigable sœur de charité qui soulage à chaque heure de la journée bien des misères du grand monde inconnues ?Non, l'homme a besoin de tableaux réels et présents. Son cœur ne va pas toujours au-devant du malheur, mais il aime à le soulagerquand il le rencontre et qu'il frappe ses yeux attendris.Il se peut que certain maniaque ait pris à tâche de tromper la crédulité publique, en se faisant passer pour pauvre, tandis qu'il ne l'estpas. J'admettrai même qu'il soit le propriétaire de la maison dont il balaye le seuil le matin, et à la porte de laquelle il s'installehumblement pour mendier le pain quotidien que lui assurent de bonnes rentes sur l'Etat ; mais alors, si je fais l'aumône à ce pauvreindigne, et que ma conscience n'ait pas été instruite de ma méprise, je ne puis regretter l'emploi de mon aumône. Elle a été faitedans un but charitable, et le mendiant devient dès lors responsable envers Dieu de l'acte indélicat qu'il a commis, en détournant cetteaumône de la main d'un frère véritablement malheureux.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre VIIILES HORLOGESChaque idée en ce monde se rattache à une autre idée. La société m'apparaît comme une chaîne formée d'une quantité innombrabled'anneaux qui se tiennent étroitement liés, et que l'on ne saurait briser sans détruire quelque chose de l'ordre social.Malheureusement les hommes ne sont pas toujours unis et ne se prêtent pas tous un fraternel appui. De là naissent des chaînons quis'entrecroisent et s'entrechoquent mutuellement. De là naît aussi le besoin qui s'enchaîne à la pauvreté. Et le philosophe qui voitl'égoïsme s'attacher au cœur froid de certains hommes ne saurait unir trop de réflexions pour déplorer ce fâcheux désordre.
Pendant ce temps, les heures de joie et de bonheur se succèdent pour les uns, et des années d'une mortelle souffrance se succèdentpour les autres. Il n'y a que les horloges qui puissent nous instruire à cet égard, attendu qu'elles se lient intimement avec notrechapitre sur l'exactitude.Je vous avoue que je les consulte assez souvent pendant mon voyage à mon bureau ; mais je dois vous dire avec regret que leshorloges sont la plupart construites à l'image de l'homme, et qu'elles ont beaucoup de peine à s'accorder entre elles. L'une marquedix heures quand sa voisine a le quart d'heure en moins. L'autre retarde d'une demi-heure, et la troisième avance de je ne saiscombien.Enfin, si je m'arrête pour examiner toutes celles qui se trouvent sur mon passage, je suis à même de pouvoir constater qu'elles ontjuste ce qu'il faut pour m'induire en erreur, en me mettant tantôt en avant et tantôt en arrière. Ce serait bien plus choquant encore sinous avions la fantaisie, comme Charles-Quint, de réunir en un même lieu toutes les horloges disponibles. Leur désaccord seraittellement grand qu'on ne saurait plus à quelle horloge donner la préférence ni reconnaître l'heure véritable.Voilà bien les opinions des hommes ! Voilà bien leurs excès contraires ! Voilà bien leurs vices et leurs défauts !Celui-ci est homme du progrès. Il marche en avant quand même. A lui l'espace ! À lui la liberté ! Aucun obstacle ne l'arrête, et ilcherche à devancer le temps, qui tient toujours froidement et sans passion son sablier mouvant d'une main, sa faux menaçante del'autre. Celui-là marche méthodiquement. Il se dit : J'ai le temps nécessaire pour arriver. Les années sont pour lui des siècles qu'il sepromet d'employer dans toute leur étendue. Que lui importe donc de presser le mouvement ! L'aiguille d'un cadran n'arrive-t-elle pasà la fin du jour à parcourir le cercle autour duquel elle tourne machinalement ?D'une part, légèreté dans le jugement, le balancier est mal réglé. De l'autre, apathie, impuissance, manque de raisonnement ou debonne volonté.Les hommes devraient pourtant se pénétrer des devoirs qu'ils ont à remplir, en prenant pour base la raison qui est seule et unique. Ilsdevraient retenir aussi, pour leur gouverne personnelle, l'aphorisme d'Hippocrate sur la durée réelle de la science unie à l'existence :Ars longa, vita brevis.Il n'est que trop certain, hélas ! que les horloges marquent chaque instant de la vie, et elle est bien courte comparativement à lascience. Il convient donc aux hommes sages de savoir s'arrêter à propos devant les horloges qui ne les invitent pas à abrégerfollement le cercle de la vie, et à éviter celles dont la lenteur paralyserait le cours de leur existence endormie.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre IXLE CORBILLARDC'est en cheminant paisiblement avec le lecteur auquel je fais part de mes réflexions, que j'arriverai sans doute au terme de monvoyage. J'émets le doute, car est-on toujours certains d'atteindre le but que l'on se propose ?Le corbillard qui s'oppose en ce moment à notre passage, et qui mène vers sa dernière demeure un corps de femme auquel nousoffrons un dernier salut, est une preuve apportée à mon assertion. L'existence de cette femme dont je viens d'apprendre le nom a étébrisée avant l'âge de la maturité.Un jeune homme pâle, les cheveux en désordre, la tête nue et affaissée, suit péniblement la marche lente du corbillard. Ses yeux n'ontpoint de larmes, mais on pourrait voir à leur aspect qu'ils ont dû répandre des pleurs abondants.Pauvre jeune homme ! Il paraît chancelant sur ses jambes débiles, et ceux qui l'accompagnent n'ont pas le recueillement que leurdouleur d'emprunt s'était promis en la circonstance. On suit le corps tout en jasant, tout en discutant, non pas de la maladie de lapersonne morte, mais on parle politique et des nouvelles officielles des journaux.Cependant, c'est sa pauvre mère que ce triste jeune homme a perdue... O douleur! Ô souvenir affligeant! Tu devrais rappeler auxassistants, surtout à ceux qui ont eu le malheur de perdre celle qui a pris soin de leur enfance, qu'il n'y a pas de perte au monde plusgrande que la perte d'une mère !Hélas ! J'ai perdu la mienne ! Les caresses que l'on pourrait me prodiguer maintenant ne sauraient remplacer celles dépourvues detout intérêt que me donnait avec bonté l'heureuse compagne de mon père.Pauvre mère ! Je te devais bien une larme à la vue de ce corbillard. Puisses-tu la recueillir comme une perle qui revient de droit à lacouronne céleste que les anges ont dû t'offrir...Je ne t'ai pas oubliée, et ce serait un crime à moi d'avoir négligé de parler de toi dans mon voyage, toi qui me suis partout dans mapensée... Au revoir !...Le temps pourra creuser mes joues vieillies par les années ou par la souffrance; il pourra les sillonner de rides indestructibles, mais iln'effacera jamais le doux baiser que ma tendre mère m'a imprimé sur le front.
Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XL'HOTELJ'aperçois enfin le bâtiment qui m'ouvre tous les jours sa grande porte cochère à deux battants, et qui, placé presque au centre deParis, dans une rue très passante, renferme une quantité nombreuse d'employés plus ou moins mécontents. Le mécontentement, onle sait, est passé à l'ordre du jour, et nul n'est satisfait de son destin, quelle que soit sa position sociale ; aussi n'ai-je pas l'intention devouloir prouver le contraire. Je ne prétends pas non plus vous faire la peinture architecturale de l'hôtel qui nous contient ; je n'entendsrien à cette sorte d'étude et je n'ai pas le désir d'acheter un livre traitant de l'architecture pour vous citer avec pédantisme tous lestermes propres à vous faire croire que je pourrais bien m'y connaître. Je ne suis pas plus architecte que médecin. Je passerai doncsous silence la description du porche ou du portique, de son chapiteau ou de son fronton, de ses colonnes ou de ses pilastres, et jelaisserai de côté les fenêtres qui ne doivent pas être ogivales puisqu'elles ont été ouvertes carrément.J'ignore complètement auquel des cinq ordres de l'architecture appartient le bâtiment dont il s'agit, et s'il est réellement d'un beaustyle. En fait d'ordre, je ne connais que l'ordre social auquel j'appartiens, et le style que j'ai étudié à fond, c'est le style administratif.Quant à la contenance des lieux sur lesquels l'hôtel est bâti, la mesure de cette contenance appartient à l'arpentage ; je n'ai donc pasà m'en préoccuper, ne connaissant pas cette branche de la science calculatrice. Ce ne serait qu'avec l'aide de mon parapluie, qui neme quitte pas, que je pourrais savoir quelle est l'étendue, en profondeur seulement, de la cour pavée dans laquelle mon soutienrésonne, en cheminant jusqu'à la porte du rez-de-chaussée où m'appellent mes occupations.Je regrette donc vivement de n'avoir pas l'instruction nécessaire, ou les connaissances assez étendues pour vous entretenir, pendantcinq ou six chapitres, de la construction de l'hôtel où je dis forcément adieu au soleil, et vous parler de la conservation de son toitaussi bien que de l'étendue de ses gargouilles.Tout ce que je puis dire, c'est que j'arrive par l'une des portes latérales à celle qui ouvre sur la rue, et que je m'occupe ni du nom decette rue, ni du numéro de l'hôtel où me voilà entré en ce moment, tant j'ai l'habitude du voyage à mon bureau.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XIL'ANTICHAMBRENous n'aurons pas besoin de monter plusieurs escaliers glissants ou malpropres, ni de suivre de longs corridors mal éclairés, pourarriver à mon bureau, puisque nous avons déjà prévenu le lecteur que ce bureau se trouve de plain-pied avec la cour, et qu'il n'y ad'ailleurs qu'à pousser la porte pour y entrer.La première pièce qui frappe les regards, et dans laquelle je suis obligé de m'arrêter un instant, se nomme, comme on l'a sans doutedeviné, l'antichambre. C'est là que l'on signe la feuille de présence, et que le gardien de bureau trône pour recevoir les employésaussi bien que les particuliers qui s'y trouvent appelés pour affaires de service.Cette antichambre ressemble à toutes les antichambres. Elle a quelques sièges réservés aux visiteurs ou, pour mieux dire, auxréclamants. A droite est une porte sur laquelle se trouve inscrit en gros caractères : Cabinet du chef ; à gauche une autre porte avecses mots : Entrée des bureaux.L'antichambre des bureaux du personnel, s'il plaisait au lecteur de monter à l'étage au-dessus, ne diffère pas de celle où nous noustrouvons, seulement elle est plus vaste et contient un plus grand nombre de sièges. Elle est destinée à recevoir les solliciteurs detoutes classes, employés présents ou futurs.C'est dans son sein que s'écoulent lentement les longues heures d'ennui réservés aux solliciteurs qui persistent à vouloir postuler telou tel emploi vacant ou non vacant.Là viennent les députés, les sénateurs, les généraux, etc., etc., dont la mission momentanée consiste à recommander leurs protégés.C'est aussi le rendez-vous de jeunes dames coquettement vêtues, et qui ne craignent pas de lever leur voile pour sourireagréablement en faveur d'un ami, d'un parent ou d'un mari qui n'a pas le temps de se déranger pour faire valoir ses droits, ou quel'incapacité tient à l'écart. Et l'on s'assied autour de la salle pour y attendre, à tour de rôle et d'inscription, son entrée dans le cabinetdu chef du personnel.Que de plaintes ! que de récriminations ! que de suppliques ! Que de patience il faut au chef ! Si l'on pouvait tout voir et toutentendre, on en aurait, je crois, fort long à dire sur ce chapitre, et je prendrai sagement le parti de me taire.Fort heureusement, notre antichambre ne ressemble pas à celle ci-dessus écrite, et elle ne donne pas entrée aux abus. C'est unecalme antichambre où les sonnettes ont seules le droit de faire du bruit. Un poêle banal chauffe amplement en hiver les agentssubalternes qui s'y réunissent. La gaieté française règne partout : c'est apprendre, à qui l'ignore, que la gaieté réside aussi dansl'antichambre des gardiens de bureau. Ils ont nommé le lieu qui leur sert de réfectoire, de salle de réception et de salle de conseil, le
salon des valets de pied.Nous pouvons en traversant ce salon y prendre les lettres à notre adresse, la carte de visite de nos amis, et le petit pain qui servira ànotre second déjeuner.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XIILA FEUILLE DE PRESENCELe lecteur s'est montré jusqu'à présent si bienveillant à mon égard, que je le prierai de me laisser signer vivement la feuille deprésence avant que le gardien de bureau, au coup de dix heures, ne se hâte de la porter dans le cabinet du chef.Mon nom, qui en réunit deux, peut à la première lecture paraître fort long à écrire, mais l'habitude que j'ai de la signer m'a donnél'habilité des grands personnages qui d'un seul trait forment une signature illisible, depuis qu'ils ont appris à écrire, et qu'il ne suffitplus, comme autrefois, d'apposer le pommeau de son épée au bas d'une lettre pour justifier de sa qualité de gentilhomme.Je les imite, et la majuscule de mon nom, suivie de jambages incorrects, assure ma présence sur la feuille où je ne suis pas le seul àémarger.Je pourrais confier le soin de la contrefaçon de ma signature à un collègue habile et complaisant qui se chargerait, à titre decamarade, et moyennant la redevance du même service de ma part, de signer mon nom avec le sien pendant la durée de la semainebureaucratique.Mais mon caractère d'indépendance s'est toujours révolté à l'idée qu'un homme peut se livrer à un autre pieds et poings liés ; que cethomme est maître de notre secret et de nos actions. Je ne tiens pas en conséquence à ce que l'on devienne mon esclave, et je neveux mettre personne à la merci de mes soins assidus ou de mon imprévoyance. Chacun doit être responsable de ses actes bons oumauvais, et, s'il a encouru une réprimande pour n'avoir pas signé la feuille de présence, j'estime qu'elle n'atteindra jamais la hauteurdu blâme sévère que mérite un abus de confiance.Celui qui attache une importance réelle à tous les actes de la vie se met en mesure d'éviter la chute que se préparent certainshommes dans des entreprises périlleuses. N'abordons jamais l'inconnu sans avoir sondé le terrain à l'avance. Marchons à tâtons,comme l'enfant ou comme l'aveugle, et ne relevons fièrement la tête que lorsqu'il s'agit de montrer notre dignité d'homme.Ce que je pense peut être applicable à toute autre chose qu'à la feuille de présence, mais c'est elle qui m'a inspiré les réflexions queje viens de faire, et je ne dois pas la quitter brusquement sans lui adresser quelque compliment flatteur, bien qu'elle soit l'ennemiejurée des pauvres employés qui la maudissent.Pour moi, qui vois un côté philosophique à chaque chose, je regarde la feuille de présence comme une liste où des noms sontinscrits pour y vivre en frères, et je la compare au banquet de la vie où nous apparaissons pour le quitter, hélas ! les uns avant lesautres.Continue donc, ô feuille de présence, de circuler parmi nous avec ton même personnel et mêmes hiéroglyphes. Que chaque casesoit remplie sans intervalle. Il est triste, sur cette terre, de vivre ensemble pour constater un jour que l'un de nous manque à l'appel.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XIIICLEMENTAvant de traverser l'antichambre pour aller dans les bureaux, je veux vous parler de Clément, l'un des gardiens de bureau qui nous areçus, et que j'ai salué en entrant, quoique ce ne soit pas l'habitude, pour certaines gens bien élevés, de saluer en premier leursinférieurs. Mais j'ai pour principe de ne reconnaître aucune supériorité en ce qui touche la politesse. Elle est due à tout le monde engénéral, et à tout homme près duquel on se présente, quels que soient le rang et la place qu'il occupe. A mon avis, c'est au supérieurqu'il appartient d'enseigner la politesse à ses inférieurs, s'il veut que ceux-ci soient polis envers lui.Clément est un bon garçon qui est sensible au salut que je lui donne, et il me le rend avec satisfaction. Voilà bien trente ans qu'il est àson poste, et il connaît tous les us et coutumes de la vie de bureau. Pourtant, il sait à peine lire et écrire, mais il en sait assez pour setenir modestement à sa place, et n'avoir aucune ambition.Il a vu des surnuméraires et des commis de tout âge goûter les faveurs de l'avancement, et suivre plus ou moins rapidement leurmarche ascendante dans la carrière administrative ; mais lui n'a pas bougé de sa vieille chaise, où il vécut chaque année avec le
même traitement, sans proférer aucune plainte ni témoigner le moindre refus de service. Il est soumis à tous les ordres, et il en reçoitde chaque employé. Il cherche à ne mériter aucun reproche, et c'est sur lui que les reproches tombent si quelque chose manque àtelle ou telle place, si, par exemple, les encriers sont mal nettoyés, s'ils sont dépourvus d'encre, ou bien si les poudrières sontdégarnies de sciure de bois. Il s'empresse alors de satisfaire à chacune des demandes, et il s'excuse d'avoir manqué à son devoir.C'est aussi Clément qui fait les provisions de bouche des employés, et qui achète les petits pains destinés à leurs déjeuners. Lui n'aquelquefois pas le temps de goûter au morceau de pain et de fromage qu'il a apportés dans la poche de son habit. Son repas estinterrompu vingt fois par un coup de sonnette qui part soit à gauche, soit à droite, ou bien par des commissions qu'on lui donne pouraller porter des lettres ou des dossiers dans d'autres bureaux que celui où on attend son retour avec impatience.Clément ne dit mot, et, lorsqu'il est revenu de course, il reprend son pain et son fromage ; mais s'il reçoit l'ordre de retourner ailleurs, illaisse de côté son déjeuner pour satisfaire aux nouvelles exigences du service.Le tableau de cet homme calme et serviable au milieu de l'agitation continuelle d'un bureau a quelque chose de surprenant, etpourtant il est réel.Je me souviens qu'une fois j'eus la sottise de laisser en évidence, sur la table devant laquelle je m'assieds, un flacon de vin deBordeaux que je m'étais réservé pour l'heure de mon déjeuner. Mais quand je voulus déguster le vin, je trouvai le flacon vide.Je courus aussitôt me plaindre de cet abus de confiance à Clément, et je lui montrai la pièce de conviction qui semblait accuser lepauvre garçon du crime qui avait été commis. Clément, au lieu de se fâcher de mon accusation mal fondée, ne me fit qu'une seuleobjection : « Monsieur n'avait donc pas mis le flacon dans son armoire fermant à clé ? - Je n'y avais pas songé, lui répondis-je. - Ence cas, je ne puis qu'engager monsieur à n'y pas manquer une autre fois. »J'ai su depuis que des ouvriers qui avaient été occupés à des travaux de réparations à l'intérieur du bureau s'étaient procuré le plaisirde boire à ma santé.J'aurais donc eu tort de soupçonner la bonne foi de Clément, mais j'ai mis à profit le conseil qu'il m'a donné.J'ajouterai qu'il ne faut jamais accuser nos serviteurs des conséquences fâcheuses résultant de notre incurie, ni tenter la pauvreté deces mêmes serviteurs, pour s'assurer s'ils sont réellement fidèles.Voulant réparer le mal dont je m'étais rendu coupable en faisant peser sur Clément un soupçon qui ne l'atteignit pas, je le chargeai àdessein d'une commission à sa sortie du bureau, et le lendemain je lui glissai dans la main, à titre de remerciement, une doublepièce blanche de monnaie. L'honnête garçon la refusa en disant : « Vous me donnez plus d'argent que n'exige un service qui ne m'acoûté aucun dérangement. Je ne veux rien pour ma peine, et je m'estime assez payé en ayant su me rendre utile. Je tiens d'ailleurs àce que le jour des étrennes, qui m'apportera quelques profits, soit la conséquence de mes services pendant l'année ».Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XIVENCORE LUIJe vous avais prévenu que Clément était sans instruction, mais je n'ai pas dit qu'il fût dépourvu d'intelligence, bien au contraire.Il a par moments des prévenances et des réflexions qui le distinguent des gens de sa classe, et j'ai déjà prouvé qu'il était animé pardes sentiments de zèle et de probité à toute épreuve.Clément a peu lu ; les occupations du bureau ne lui laissent pas le temps de lire, à l'exception toutefois des lettres de lacorrespondance qu'il met sous enveloppe, et dans lesquelles il cherche à s'instruire.La justice est pour sa conscience, et à son point de vue, un devoir auquel personne ne devrait jamais manquer. Il est censé ignorercomplètement les règlements de l'administration, et cependant il les comprend à merveille.Si quelqu'un se présente dans l'antichambre à l'effet de former une réclamation, il est rare que Clément ne puisse pas y répondre, etn'indique pas au réclamant la marche qu'il doit suivre pour obtenir satisfaction. Nous avons donc eu raison d'appeler l'antichambre lasalle de conseil.Un jour, une pauvre femme, mal vêtue, et à laquelle il revenait une modique somme d'argent, s'étant présentée au bureau, et n'ayantplus dans la mémoire l'époque ou la date précise de l'envoi de cet argent, qui était sa dernière ressource avant d'entrer à l'hôpital, lesemployés la reçurent peu charitablement, et, ne se souciant pas sans doute de faire de longues recherches sur leurs registres pours'assurer de la déclaration de cette femme, ils la firent éconduire sans façon du bureau.La malheureuse fondait en larmes, et, dans son émotion, elle s'assit sur une chaise de l'antichambre pour sangloter auprès deClément. Celui-ci, touché de la peine profonde de cette femme, lui prit la main avec sentiment, mais sans affectation.« Pouvez-vous, lui dit-il, revenir demain à la même heure ? Je vous promets ce soir, après la fermeture du bureau, de faire pour vous
les recherches que ces messieurs n'ont pas eu le temps de faire pendant la journée. »La bonne femme ayant dit oui, Clément lui renouvela sa promesse, et elle sortit en le remerciant avec un rayon de joie et d'espérancedans les yeux.Elle ne manqua pas de revenir le jour suivant, comme le lui avait indiqué son protecteur... Les renseignements étaient trouvés.Clément avait compulsé trois registres, - Clément s'était donné un travail immense - mais Clément avait réussi à rencontrer la traced'inscription de ce qu'il cherchait. Et il écrivit tant bien que mal, sur un petit carré de papier, les renseignements propres à fairerembourser la malheureuse femme qui avait été si impitoyablement repoussée du bureau. Elle y rentra, munie de la pièce indiquantsa réclamation, et elle fut payée.Ce trait de justice et de loyauté n'est pas un conte inventé à plaisir ; il ne saurait tout au plus donner naissance qu'à une jolie fable quipourrait être faite si elle n'existait déjà. - Que dit notre bon La Fontaine ? - Vous le savez de longue date :On a souvent besoin d'un plus petit que soi.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XVBARBICHONQuand on a quitté l'antichambre, on passe par un couloir conduisant dans les bureaux. Ce couloir est éclairé par une fenêtre prenantjour sur la cour, et contient le sac des vieux papiers administratifs, qui est placé debout près de la croisée. Sur ce sac reposenonchalamment Barbichon, le chat du bureau. Il ne s'occupe pas des allants et venants; mais, si l'on s' approche de lui, le cafardtourne alors la tête sur son oreiller de papier, et il dispose sa fourrure blanche de manière que la main du passant puisse la caresserà plusieurs reprises. Aussitôt qu'on le flatte, il enroule sa tête entre les deux pattes de devant, et il ferme les yeux dévotement.Par moments, il les rouvre avec une douce somnolence, et le disque de sa prunelle prend la forme d'un zéro étroit qui s'amoindrit àvolonté et finit par ressembler au cercle de la lune qui décroît. Mais si vous voulez faire changer d'aspect la tournure de son regardhypocrite, vous n'avez qu'à lui placer sous le nez quelques bribes du pâté qui a servi la veille à votre déjeuner : alors Barbichonredresse la tête et les oreilles, son œil s'éclaire comme un phare, et la pupille se dilate de telle sorte, qu'elle forme un disque parfait,dardant ses rayons visuels de toutes parts.Ne pensez pas que Barbichon soit animé par la faim, et qu'il ait un besoin pressant de se jeter sur ce qu'on lui présente. Barbichonn'a pas lieu d'être affamé ; il a tout ce qu'il lui faut, et Clément lui donne chaque jour la ration de mou qui lui est allouée parl'administration. C'est une dépense que paye l'Etat, et qui est comprise au budget, sans doute au chapitre des chats, car Barbichonn'est pas le seul qui jouisse du privilège d'être nourri aux frais du gouvernement ; il a beaucoup de frères dans les administrationspubliques.Barbichon se caresse à tout le monde, mais il n'aime personne. C'est le type de l'égoïsme dans la race féline. Il a vu, commeClément, beaucoup de changements s'opérer dans les bureaux, mais il suit à cet égard l'opinion de ses ancêtres les chats, laquelleconsiste à bien vivre et à ne pas s'occuper des révolutions. Son mou ne lui a jamais manqué ; qu'avait-il besoin de s'enquérir du nomdes hommes qui ont passé devant lui? Tout change dans la vie, sauf le caractère de Barbichon qui s'est toujours retrouvé sous lapeau d'un chat fidèle au bureau.De sorte que le vertueux animal pourra revivre dans ses enfants ou dans ses successeurs. Barbichon s'occupe fort peu des souris. Ilen a détruit quelques-unes au début de sa carrière dans l'administration, mais depuis qu'il a fait son surnumérariat, il est devenugrand seigneur, et il ressemble aux gens qui connaissent les abus, mais qui ne se chargent plus de les détruire. Les souris peuventgrignoter à leur aise les documents qu'elles trouvent à la portée de leurs dents. Le chat a changé de rôle auprès d'elles ; il lesrespecte et semble dire à part soi : « Puisque Dieu a créé les souris, de quel droit oserait-on leur ôter la vie ? Ce sont des créaturesà l'image du chat, seulement elles sont un diminutif de son espèce : je conclue donc à ce qu'une souris ne mérite pas la peine que jela mange ni que j'y songe en dormant tout le jour. »Voilà Barbichon ! voilà son raisonnement dénué de franchise et qui se cache sous un air faux bonhomme de chat. Une souricièrerendrait les services que l'on attend vainement de lui, et personne n'a le courage de chasser Barbichon, et de le remplacer par cettesouricière. On engraisse la paresse du gros indolent ; on le sert comme un prélat, et les douces caresses sont pour son manteau defausse hermine.Qu'on me parle à présent de gens inutiles et privilégiés : je dirai, gagné par l'exemple : Laissez-les vivre, ils ressemblent à Barbichon.Voyage à mon bureau, aller et retour : Chapitre XVI
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