Le Cas Wagner

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Friedrich Nietzsche. Ce volume contient "Le Cas Wagner, un problème musical" et "Nietzsche contre Wagner, pièces justificatives d'un psychologue". Seul pamphlet de Nietzsche, "Le Cas Wagner" transpose sur le mode comique et satirique le problème esthétique que le musicien pose au philosophe. Ce qui est attaqué est d'ailleurs moins le compositeur de "Parsifal" que la "névrose" de l'Allemagne wagnérienne de la fin du XIXe siècle, soit une idéologie riche d'obscurantismes, de nationalisme, d'antisémitisme et de mépris de l'intelligence que Nietzsche résume sous l'expression de "crétinisme de Bayreuth". C'est le "wagnérisme" qui l'éloigne de Richard Wagner, pour qui il éprouve un mélange d'admiration et de répulsion. Le second texte du volume, "Nietzsche contre Wagner", écrit quelques jours avant son premier accès de folie, consiste en un réarrangement d'aphorismes sur la musique de Wagner déjà publiés dans ses précédents ouvrages, notamment "La Volonté de puissance" et "Ainsi parlait Zarathoustra".


Publié le : jeudi 25 février 2016
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EAN13 : 9782824902968
Nombre de pages : 160
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Friedrich Nietzsche
Le Cas Wagner suivi de Nietzsche contre Wagner traduit de l'allemand par Paul Lebeer
La République des Lettres
Le Cas Wagner Un problème musical
Avant-propos
Je vais m'alléger un peu. Ce n'est pas pure méchanceté si je loue dans cet écrit Bizet aux dépens de Wagner. Parmi bien des plaisanteries, j'aborde un sujet qui ne prête pas à rire. Avoir tourné le dos à Wagner a changé mon destin: avoir pu aimer quelque chose ensuite a été une victoire. Personne n'a été peut-être plus dangereusement que moi mêlé au wagnérisme, personne ne l'a plus durement combattu, personne ne s'est plus réjoui de s'en être libéré. Une longue histoire ! Veut-on un mot d'explication ? Si j'étais moraliste, qui sait comment je l'aurais appelée ! Peut-être, unevictoire sur soi-même. Mais le philosophe n'aime pas les moralistes... il n'aime pas non plus les grands mots...
Quelle est la première et dernière exigence d'un philosophe à l'égard de soi-même ? De vaincre en lui son temps, de devenir "inactuel". Contre quoi a-t-il à soutenir son plus dur combat ? Contre ce qui fait précisément de lui un enfant de son siècle. Je suis autant que Wagner l'enfant de ce siècle, autrement dit undécadent: à cette différence près que j'en suis conscient, que je me suis révolté. Le philosophe en moi se révoltait.
Ce qui m'a préoccupé le plus, c'est en effet le problème de ladécadence. — j'avais pour cela mes raisons. "Le Bien et le Mal" n'est qu'une variante de ce problème. Si l'œil s'est exercé à discerner les symptômes de la décadence, on comprend aussi la morale. On comprend ce qui se cache sous ses noms les plus sacrés et sous ses critères de valeur: l'appauvrissementde la vie, la volonté du néant, la grandefatigue. La moraleniela vie... Pour une telle tâche, une discipline personnelle m'a été nécessaire: prendre parti contre tout ce qui était malade en moi, y compris Wagner, y compris Schopenhauer, y compris toute l'"humanité" moderne. Un profond dépaysement, un refroidissement, un désenchantement à l'égard de tout ce qui est temporel, actuel: et comme vœu suprême, le regard deZarathoustra, regard qui domine tout le phénomène humain d'une hauteur infinie — qui le voit à ses pieds... Un tel but — de quel sacrifice ne serait-il pas digne ? de quelle "victoire sur soi-même" ! de quelle "négation de soi" !
La grande expérience de ma vie a été uneguérison. Wagner n'appartient qu'à mes maladies.
Non que je ne veuille être reconnaissant envers cette maladie. Si j'affirme dans cet écrit que Wagner est nuisible, je n'en soutiens pas moins qu'il est pourtant indispensable — au philosophe. Les autres peuvent peut-être se passer de Wagner: le philosophe n'est pas libre de s'en passer. Il doit être la mauvaise conscience de son temps — c'est pourquoi il doit en avoir la meilleure connaissance possible. Mais où trouverait-il pour le guider dans le labyrinthe de l'âme moderne un meilleur initié, un prophète de l'âme plus éloquent que Wagner ? A travers Wagner, la modernité parle sa langue la plus intime: elle ne cache ni ce qu'elle tient pour bien, ni ce qu'elle tient pour mal, elle a désappris toute pudeur. Et réciproquement: on a presque fait le bilan de lavaleurde l'esprit moderne si l'on a pleinement élucidé le problème du bien et du mal chez Wagner. Je comprends parfaitement qu'un musicien dise aujourd'hui "je hais Wagner, mais je ne supporte plus d'autre musique". Je comprendrais également un philosophe qui affirmerait: "Wagner résume la modernité. Rien à faire, il faut être d'abord wagnérien..."
Le Cas Wagner Lettre de Turin. Mai 1888 1. ridendo dicereseverum...
J'ai été entendre hier pour la vingtième fois — le croiriez-vous ? — le chef-d'œuvre de Bizet. Mon attention s'est de nouveau laissée doucement captiver, une fois de plus je ne me suis pas enfui. Cette victoire sur mon impatience me surprend. Comme une telle œuvre rend parfait ! A son contact, on devient soi-même un "chef-d'œuvre". En effet, chaque fois que j'ai écouté Carmen, je me suis senti devenir plus philosophe, meilleur philosophe que je ne crois l'être d'habitude: si indulgent, si heureux, si hindou, sirassis... Rester cinq heures assis: première étape vers la sainteté ! Oserai-je dire que l'orchestration de Bizet est à peu près la seule que je supporte encore ? Cetteautreorchestration, si en vogue aujourd'hui, celle de Wagner, tout à la fois brutale, artificielle et "naïve", et qui de ce fait parle en même temps aux trois sens de l'âme moderne, — cette orchestration wagnérienne, comme elle m'est néfaste ! Elle me fait l'effet du sirocco. Elle me couvre d'une sueur désagréable. Mon horizon à moi s'obscurcit.
La musique de Bizet, par contre, me semble parfaite. Elle vient à vous légère, souple et courtoise. Elle est aimable, elle netranspirepas. "Ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds déliés"; premier principe de mon Esthétique. Cette musique est cruelle, d'un fatalisme raffiné: elle reste en même temps populaire — elle a le raffinement d'une race et non celui d'un individu. Elle est riche. Elle est précise. Elle construit, organise, accomplit: elle devient ainsi le contraire du polype dans la musique, de la "mélodie infinie". A-t-on jamais perçu, sur une scène, accents tragiques plus déchirants ? Et comment Bizet les obtient-il ! Sans grimaces ! Sans faux-semblants ! Sans lemensongedu grand style ! — Enfin: cette musique considère l'auditeur comme un être intelligent, même s'il est musicien.Par ceci encore, elle s'éloigne de Wagner qui, indépendamment de tout le reste, était certainement le génie le plus grossier du monde. (Wagner nous prend tous pour des..., il répète les choses jusqu'à ce qu'on soit exaspéré — jusqu'à ce qu'on y croie).
Encore une fois: je deviens un homme meilleur sous l'influence de ce Bizet. Un meilleur musicien aussi, un meilleurauditeur. Est-il possible d'écouter mieux encore ? Mes oreilles sont submergées par cette musique, je capte sa source profonde. Il me semble que je participe à sa création — je tremble devant les dangers qui menacent toute hardiesse, je suis ravi des trouvailles dont Bizet n'était peut-être pas conscient lui-même — et chose curieuse ! Au fond je n'y pense pas, ou j'ignore combien j'y pense. Car pendant ce temps, de toutes autres idées me traversent l'esprit... A-t-on remarqué que la musiquelibèrel'esprit ? donne des ailes à la pensée ? qu'on devient plus philosophe à mesure qu'on est plus musicien ? Le ciel gris de l'abstraction semble traversé par la foudre; la lumière est assez forte pour révéler le filigrane des choses; les grands problèmes sont assez rapprochés pour être saisis; on aperçoit le monde comme du haut d'une montagne. Voilà justement défini le pathos philosophique. Et sans que je m'y attende, desréponsesme viennent de toutes parts, une petite grêle de glace et de sagesse, de problèmes résolus... Où suis-je ? Bizet me rend fécond. Tout ce qui est bon me rend fécond. Je n'ai pas d'autre moyen de reconnaître ni deprouverce qui est bon. 2. C'est aussi une œuvre qui délivre; Wagner n'est pas le seul "rédempteur". Avec elle on prend congé du Nordhumide, de toutes les brumes de l'idéal wagnérien. L'action déjà nous en libère. Elle a conservé de Mérimée la logique dans la passion, le raccourci, la dure nécessité; elle a surtout ce qui appartient en propre aux pays de soleil: la sécheresse, lalimpidezzade l'air. Ici, le climat est différent à tous les points de vue. Ici s'expriment une autre sensualité, une autre sensibilité, une autre gaieté. Cette musique est gaie: mais non d'une gaieté française ou allemande. Sa gaieté est africaine; la fatalité plane au-dessus d'elle, son bonheur est bref,
soudain, sans pardon. J'envie Bizet d'avoir eu le courage de cette sensibilité qui, dans la musique cultivée d'Europe, n'avait pas trouvé son mode d'expression, — cette sensibilité méridionale, bronzée, brûlée... Comme les après-midi ocrés de son bonheur nous font du bien ! Cette musique nous ouvre une fenêtre: avons-nous jamais vu mer plus lisse ? Et comme la danse mauresque nous réconforte ! Comme dans sa mélancolie lascive, notre avidité même pour une fois connaît la satiété ! C'est enfin l'amour, l'amour réintégré dans lanature! Non pas l'amour d'une "vierge de bonne famille" ! Pas de Senta-sentimentalité (1) ! Mais l'amour comme fatum, commefatalité, cynique, innocent, cruel — ce qu'il est dans lanature! L'amour, combat dans ses moyens,haine mortelledes sexes dans son principe ! Je ne connais pas de cas où la force tragique, qui est l'essence de l'amour, s'exprime avec autant de rigueur, se formule d'une façon aussi terrible que dans le dernier cri de Don José, sur lequel l'œuvre s'achève:
C'est moi qui l'ai tuée, Ah ! Carmen ! Ma Carmen adorée !
Une telle conception de l'amour (la seule qui soit digne du philosophe) est rare: elle distingue une œuvre entre mille. Car les artistes se comportent en général comme tout le monde, si ce n'est pis — ilsméconnaissentl'amour. Wagner, lui aussi, l'a méconnu. Ils croient que leur amour est désintéressé puisqu'ils cherchent, souvent à leur propre détriment, l'intérêt d'un autre être. Mais pour cela, ils veulentpossédercet autre être... Même Dieu agit de la sorte. Il est loin de penser: "Est-ce que cela te regarde, si je t'aime (2) ?" — il devient redoutable si son amour n'est pas payé de retour.L'amour— et cette parole vaut aussi bien chez les dieux que chez les hommes —est de tous les sentiments le plus égoïste et par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins généreux". (Benjamin Constant.) 3. Voyez-vous déjà combien cette musique me rend meilleur ? —Il faut méditerraniser la musique: j'ai mes raisons pour employer cette formule (Par delà le Bien et le Mal, aph. 255). Retour à la nature, à la santé, à la joie, à la jeunesse, à lavertu! Et j'étais pourtant un des wagnériens les plus corrompus... J'ai été capable de prendre Wagner au sérieux... Ah ! ce vieux magicien, quels tours ne nous a-t-il pas sortis de son sac ! Ce que nous offre d'abord son art, c'est un verre grossissant: on regarde à travers, on n'en croit pas ses yeux — tout devient grand,même Wagner... Quel rusé serpent à sonnettes ! Toute sa vie durant, il a fait tinter à nos oreilles la sonnette du "don de soi", de la "fidélité", de la "pureté". Sur un éloge de la chasteté, il s'est retiré du mondecorrompu! — Et nous l'avons cru...
Mais vous ne voulez pas m'entendre ? Vous préférez quant à vous leproblèmede Wagner à celui de Bizet. Je ne le sous-estime pas moi non plus, il a son attrait. Ce problème de la rédemption est même un problème vénérable. Wagner n'a jamais médité aussi profondément que sur la rédemption: son opéra est l'opéra de la rédemption. Il y a toujours quelqu'un chez lui qui veut être sauvé: tantôt un petit monsieur, tantôt une petite dame, voilà son problème. Et quelle richesse dans les variations de son leitmotiv ! Quels rares, quels savants détours ! Qui nous a appris, sinon Wagner, que l'innocence sauve de préférence d'intéressants pécheurs ? (VoyezTannhauser). Que même le Juif errant trouve son salut, se fixe lorsqu'il se marie ? (VoyezLe Vaisseau fantôme). Que de vieilles dépravées sont sauvées par de chastes éphèbes ? (Voyez Kundry). Que de belles jeunes filles préfèrent être sauvées par un chevalier qui soit wagnérien ? (VoyezLes Maîtres chanteurs). Que des femmes mariées aiment aussi à être sauvées par un chevalier ? (Voyez Iseult). Que le "vieux dieu", après s'être compromis moralement à tous les points de vue, finit par être sauvé par un libre penseur et un immoraliste ? (VoyezL'Anneau). Admirez donc l'incommensurable profondeur de cette trouvaille: la comprenez-vous ? Moi — je me garde bien de la comprendre... Que l'on puisse tirer encore d'autres enseignements des œuvres que je viens de citer, je serais plus tenté de le prouver que de le nier. Qu'un ballet wagnérien peut conduire au désespoir — et à la vertu ! (Voyez encoreTannhauser). Que le fait de ne pas aller se coucher à temps peut avoir les pires conséquences (voyez encore une fois le casLohengrin). Qu'il vaut mieux ne pas trop savoir
avec qui, en vérité, on se marie (pour la troisième fois, voyezLohengrin). Tristan et Iseult glorifient le parfait époux qui, dans une circonstance donnée, n'a qu'une question à la bouche: "mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt ? C'eût été si simple !" Réponse:
Je ne peux pas te le dire Et ce que tu demandes Tu ne pourras jamais le savoir.
Il y a dansLohengrinune solennelle mise hors la loi de toute quête et de toute interrogation. Wagner défend ainsi la notion chrétienne: "Il faut croire et tu croiras". C'est un crime envers le sublime et le sacré que d'être scientifique...Le Vaisseau fantômeprêche ce noble enseignement que la femme parvient à stabiliser l'homme le...
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