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Le Cas Wagner

De
160 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Friedrich Nietzsche. Ce volume contient "Le Cas Wagner, un problème musical" et "Nietzsche contre Wagner, pièces justificatives d'un psychologue". Seul pamphlet de Nietzsche, "Le Cas Wagner" transpose sur le mode comique et satirique le problème esthétique que le musicien pose au philosophe. Ce qui est attaqué est d'ailleurs moins le compositeur de "Parsifal" que la "névrose" de l'Allemagne wagnérienne de la fin du XIXe siècle, soit une idéologie riche d'obscurantismes, de nationalisme, d'antisémitisme et de mépris de l'intelligence que Nietzsche résume sous l'expression de "crétinisme de Bayreuth". C'est le "wagnérisme" qui l'éloigne de Richard Wagner, pour qui il éprouve un mélange d'admiration et de répulsion. Le second texte du volume, "Nietzsche contre Wagner", écrit quelques jours avant son premier accès de folie, consiste en un réarrangement d'aphorismes sur la musique de Wagner déjà publiés dans ses précédents ouvrages, notamment "La Volonté de puissance" et "Ainsi parlait Zarathoustra".


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FRIEDRICH NIETZSCHE
Le Cas Wagner
suivi de
Nietzsche contre Wagner
traduit de l’allemand par Paul Lebeer
La République des Lettres
Le Cas Wagner
Un problème musical
AVANT-PROPOS
Je vais m’alléger un peu. Ce n’est pas pure méchanc eté si je loue dans cet écrit
Bizet aux dépens de Wagner. Parmi bien des plaisanteries, j’aborde un sujet qui ne
prête pas à rire. Avoir tourné le dos à Wagner a ch angé mon destin : avoir pu aimer
quelque chose ensuite a été une victoire. Personne n’a été peut-être plus
dangereusement que moi mêlé au wagnérisme, personne ne l’a plus durement
combattu, personne ne s’est plus réjoui de s’en être libéré. Une longue histoire !
Veut-on un mot d’explication ? Si j’étais moraliste , qui sait comment je l’aurais
appelée ! Peut-être, unevictoire sur soi-même. Mais le philosophe n’aime pas les
moralistes … il n’aime pas non plus les grands mots …
Quelle est la première et dernière exigence d’un ph ilosophe à l’égard de soi-
même ? De vaincre en lui son temps, de devenir « in actuel ». Contre quoi a-t-il à
soutenir son plus dur combat ? Contre ce qui fait p récisément de lui un enfant de
son siècle. Je suis autant que Wagner l’enfant de c e siècle, autrement dit un
décadent: à cette différence près que j’en suis conscient, que je me suis révolté. Le
philosophe en moi se révoltait.
Ce qui m’a préoccupé le plus, c’est en effet le pro blème de la
décadence. — j’avais pour cela mes raisons. « Le Bien et le Mal » n’est qu’une
variante de ce problème. Si l’œil s’est exercé à di scerner les symptômes de la
décadence, on comprend aussi la morale. On comprend ce qui se cache sous ses
noms les plus sacrés et sous ses critères de valeur : l’appauvrissementde la vie, la
volonté du néant, la grandefatigue. La moraleniela vie … Pour une telle tâche, une
discipline personnelle m’a été nécessaire : prendre parti contre tout ce qui était
malade en moi, y compris Wagner, y compris Schopenh auer, y compris toute
l’"humanité » moderne. Un profond dépaysement, un refroidissement, un
désenchantement à l’égard de tout ce qui est temporel, actuel : et comme vœu
suprême, le regard deZarathoustra, regard qui domine tout le phénomène humain
d’une hauteur infinie — qui le voit à ses pieds … U n tel but — de quel sacrifice ne
serait-il pas digne ? de quelle « victoire sur soi-même » ! de quelle « négation de
soi » !
La grande expérience de ma vie a été uneguérison. Wagner n’appartient qu’à
mes maladies.
Non que je ne veuille être reconnaissant envers cette maladie. Si j’affirme dans
cet écrit que Wagner est nuisible, je n’en soutiens pas moins qu’il est pourtant
indispensable — au philosophe. Les autres peuvent p eut-être se passer de
Wagner : le philosophe n’est pas libre de s’en pass er. Il doit être la mauvaise
conscience de son temps — c’est pourquoi il doit en avoir la meilleure
connaissance possible. Mais où trouverait-il pour l e guider dans le labyrinthe de
l’âme moderne un meilleur initié, un prophète de l’ âme plus éloquent que Wagner ?
A travers Wagner, la modernité parle sa langue la p lus intime : elle ne cache ni ce
qu’elle tient pour bien, ni ce qu’elle tient pour m al, elle a désappris toute pudeur. Et
réciproquement : on a presque fait le bilan de lavaleurde l’esprit moderne si l’on a
pleinement élucidé le problème du bien et du mal ch ez Wagner. Je comprends
parfaitement qu’un musicien dise aujourd’hui « je h ais Wagner, mais je ne supporte
plus d’autre musique ». Je comprendrais également u n philosophe qui affirmerait :
« Wagner résume la modernité. Rien à faire, il faut être d’abord wagnérien … »
LE CAS WAGNER
LETTRE DE TURIN. MAI 1888
1.
ridendo dicereseverum …
J’ai été entendre hier pour la vingtième fois — le croiriez-vous ? — le chef-
d’œuvre de Bizet. Mon attention s’est de nouveau la issée doucement captiver, une
fois de plus je ne me suis pas enfui. Cette victoire sur mon impatience me surprend.
Comme une telle œuvre rend parfait ! A son contact, on devient soi-même un
« chef-d’œuvre ». En effet, chaque fois que j’ai éc outéCarmen, je me suis senti
devenir plus philosophe, meilleur philosophe que je ne crois l’être d’habitude : si
indulgent, si heureux, si hindou, sirassis… Rester cinq heures assis : première
étape vers la sainteté ! Oserai-je dire que l’orche stration de Bizet est à peu près la
seule que je supporte encore ? Cetteautreorchestration, si en vogue aujourd’hui,
celle de Wagner, tout à la fois brutale, artificielle et « naïve », et qui de ce fait parle
en même temps aux trois sens de l’âme moderne, — ce tte orchestration
wagnérienne, comme elle m’est néfaste ! Elle me fai t l’effet du sirocco. Elle me
couvre d’une sueur désagréable. Mon horizon à moi s ’obscurcit.
La musique de Bizet, par contre, me semble parfaite . Elle vient à vous légère,
souple et courtoise. Elle est aimable, elle netranspirepas. « Ce qui est bon est
léger, tout ce qui est divin court sur des pieds dé liés » ; premier principe de mon
Esthétique. Cette musique est cruelle, d’un fatalis me raffiné : elle reste en même
temps populaire — elle a le raffinement d’une race et non celui d’un individu. Elle
est riche. Elle est précise. Elle construit, organise, accomplit : elle devient ainsi le
contraire du polype dans la musique, de la « mélodi e infinie ». A-t-on jamais perçu,
sur une scène, accents tragiques plus déchirants ? Et comment Bizet les obtient-il !
Sans grimaces ! Sans faux-semblants ! Sans lemensongedu grand
style ! — Enfin : cette musique considère l’auditeu r comme un être intelligent, même
s’il est musicien.Par ceciencore, elle s’éloigne de Wagner qui, indépendamme nt
de tout le reste, était certainement le génie le pl us grossier du monde. (Wagner
nqu’à ce qu’on soitous prend tous pour des …, il répète les choses jus
exaspéré — jusqu’à ce qu’on y croie).
Encore une fois : je deviens un homme meilleur sous l’influence de ce Bizet. Un
meilleur musicien aussi, un meilleurauditeur. Est-il possible d’écouter mieux
encore ? Mes oreilles sont submergées par cette mus ique, je capte sa source
profonde. Il me semble que je participe à sa créati on — je tremble devant les
dangers qui menacent toute hardiesse, je suis ravi des trouvailles dont Bizet n’était
peut-être pas conscient lui-même — et chose curieus e ! Au fond je n’y pense pas,
ou j’ignore combien j’y pense. Car pendant ce temps , de toutes autres idées me
traversent l’esprit … A-t-on remarqué que la musiqu elibèrel’esprit ? donne des
ailes à la pensée ? qu’on devient plus philosophe à mesure qu’on est plus
musicien ? Le ciel gris de l’abstraction semble tra versé par la foudre ; la lumière est
assez forte pour révéler le filigrane des choses ; les grands problèmes sont assez
rapprochés pour être saisis ; on aperçoit le monde comme du haut d’une montagne.
Voilà justement défini le pathos philosophique. Et sans que je m’y attende, des
réponsesme viennent de toutes parts, une petite grêle de g lace et de sagesse, de
problèmes résolus … Où suis-je ? Bizet me rend féco nd. Tout ce qui est bon me
rend fécond. Je n’ai pas d’autre moyen de reconnaître ni deprouverce qui est bon.
2.
C’est aussi une œuvre qui délivre ; Wagner n’est pa s le seul « rédempteur ».
Avec elle on prend congé du Nordhumide, de toutes les brumes de l’idéal
wagnérien. L’action déjà nous en libère. Elle a con servé de Mérimée la logique dans
la passion, le raccourci, la dure nécessité ; elle a surtout ce qui appartient en propre
aux pays de soleil : la sécheresse, lalimpidezzade l’air. Ici, le climat est différent à
tous les points de vue. Ici s’expriment une autre s ensualité, une autre sensibilité,
une autre gaieté. Cette musique est gaie : mais non d’une gaieté française ou
allemande. Sa gaieté est africaine ; la fatalité pl ane au-dessus d’elle, son bonheur
est bref, soudain, sans pardon. J’envie Bizet d’avo ir eu le courage de cette
sensibilité qui, dans la musique cultivée d’Europe, n’avait pas trouvé son mode
d’expression, — cette sensibilité méridionale, bron zée, brûlée … Comme les après-
midi ocrés de son bonheur nous font du bien ! Cette musique nous ouvre une
fenêtre : avons-nous jamais vu mer plus lisse ? Et comme la danse mauresque
nous réconforte ! Comme dans sa mélancolie lascive, notre avidité même pour une
fois connaît la satiété ! C’est enfin l’amour, l’am our réintégré dans lanature! Non
pas l’amour d’une « vierge de bonne famille » ! Pas de Senta-sentimentalité(1)!
Mais l’amour comme fatum, commefatalité, cynique, innocent, cruel — ce qu’il est
dans lanature! L’amour, combat dans ses moyens,haine mortelledes sexes dans
son principe ! Je ne connais pas de cas où la force tragique, qui est l’essence de
l’amour, s’exprime avec autant de rigueur, se formu le d’une façon aussi terrible que
dans le dernier cri de Don José, sur lequel l’œuvre s’achève :
C’est moi qui l’ai tuée,
Ah ! Carmen ! Ma Carmen adorée !
Une telle conception de l’amour (la seule qui soit digne du philosophe) est rare :
elle distingue une œuvre entre mille. Car les artis tes se comportent en général
comme tout le monde, si ce n’est pis — ilsméconnaissentl’amour. Wagner, lui
aussi, l’a méconnu. Ils croient que leur amour est désintéressé puisqu’ils cherchent,
souvent à leur propre détriment, l’intérêt d’un autre être. Mais pour cela, ils veulent
possédert loin de penser : « Est-cet autre être … Même Dieu agit de la sorte. Il es
ce que cela te regarde, si je t’aime(2)? » — il devient redoutable si son amour n’est
pas payé de retour.L’amourue— et cette parole vaut aussi bien chez les dieux q
chez les hommes —est de tous les sentiments le plus égoïste et par c onséquent,
lorsqu’il est blessé, le moins généreux». (Benjamin Constant.)
3.
Voyez-vous déjà combien cette musique me rend meill eur ? —Il faut
méditerraniser la musique: j’ai mes raisons pour employer cette formule (Par delà
le Bien et le Mal, aph. 255). Retour à la nature, à la santé, à la joie, à la jeunesse, à
lavertu! Et j’étais pourtant un des wagnériens les plus c orrompus … J’ai été
capable de prendre Wagner au sérieux … Ah ! ce vieu x magicien, quels tours ne
nous a-t-il pas sortis de son sac ! Ce que nous offre d’abord son art, c’est un verre
grossissant : on regarde à travers, on n’en croit p as ses yeux — tout devient grand,
même Wagner… Quel rusé serpent à sonnettes ! Toute sa vie durant, il a fait tinter
à nos oreilles la sonnette du « don de soi », de la « fidélité », de la « pureté ». Sur
un éloge de la chasteté, il s’est retiré du mondecorrompu! — Et nous l’avons cru …
Mais vous ne voulez pas m’entendre ? Vous préférez quant à vous leproblème
de Wagner à celui de Bizet. Je ne le sous-estime pa s moi non plus, il a son attrait.
Ce problème de la rédemption est même un problème v énérable. Wagner n’a
jamais médité aussi profondément que sur la rédempt ion : son opéra est l’opéra de
la rédemption. Il y a toujours quelqu’un chez lui q ui veut être sauvé : tantôt un petit
monsieur, tantôt une petite dame, voilà son problèm e. Et quelle richesse dans les
variations de son leitmotiv ! Quels rares, quels sa vants détours ! Qui nous a appris,
sinon Wagner, que l’innocence sauve de préférence d ’intéressants pécheurs ?
(VoyezTannhauser). Que même le Juif errant trouve son salut, se fix e lorsqu’il se
marie ? (VoyezLe Vaisseau fantôme). Que de vieilles dépravées sont sauvées par
de chastes éphèbes ? (Voyez Kundry). Que de belles jeunes filles préfèrent être
sauvées par un chevalier qui soit wagnérien ? (Voye zLes Maîtres chanteurs). Que
des femmes mariées aiment aussi à être sauvées par un chevalier ? (Voyez Iseult).
Que le « vieux dieu », après s’être compromis moral ement à tous les points de vue,
finit par être sauvé par un libre penseur et un imm oraliste ? (VoyezL’Anneau).
Admirez donc l’incommensurable profondeur de cette trouvaille : la comprenez-
vous ? Moi — je me garde bien de la comprendre … Qu e l’on puisse tirer encore
d’autres enseignements des œuvres que je viens de c iter, je serais plus tenté de le
prouver que de le nier. Qu’un ballet wagnérien peut conduire au désespoir — et à la
vertu ! (Voyez encoreTannhauser). Que le fait de ne pas aller se coucher à temps
peut avoir les pires conséquences (voyez encore une fois le casLohengrin). Qu’il
vaut mieux ne pas trop savoir avec qui, en vérité, on se marie...