Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 7,90 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Publications similaires

2 Titre
La vie sous d’autres cieux

3






Titre
Rebecca Di Giusto
La vie sous d’autres cieux

Un aller simple pour le Kenya

Livre de voyage
5Éditions Le Manuscrit
Paris
























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
© Illustrations : droits réservés
ISBN : 978-2-304-03170-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304031706 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03171-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304031713 (livre numérique)
6







A tous ceux qui rêvent leur vie
mais qui aimeraient vivre leurs rêves…


7
LA DÉCISION
« Il n’y a rien de mieux pour un homme que ceci :
qu’il mange, oui qu’il boive et qu’il fasse voir à son âme
le bien à cause de son dur travail. »
Le Sage Roi Salomon


C’est l’automne depuis quelques jours. Le ciel
bleu et les journées ensoleillées de l’été ont cédé
place à la grisaille et au vent frisquet qui nous
rappellent que l’hiver n’est plus loin. Les pins et
les cèdres perdent leurs feuilles. Celles-ci, par
une multitude de couleurs flamboyantes,
orange, jaunes et rouges, jouent une symphonie
dont le spectacle est éblouissant ! Nous aimons
particulièrement les promenades d’automne.
Elles nous offrent l’occasion d’admirer l’art
manifeste dans la nature. Patrick et moi
marchons tout en contemplant ces scènes et
paysages comme pour les graver dans nos
mémoires. Nous sommes heureux. Nous nous
envolons demain vers d’autres cieux où nous
serons éblouis par d’autres panoramas…
9 Rebecca Di Giusto
d’autres merveilles… Nous partons vivre au
Kenya !
Assistante, jusqu’alors, d’un
chirurgienèmedentiste dans le 16 arrondissement de Paris,
je suis passionnée par mon métier. Je prends
plaisir à accueillir et côtoyer les patients. J’ai en
outre la charge des commandes et
l’établissement des feuilles de soins, la
facturation et la partie primaire de la
comptabilité. D’autres parties sont moins
agréables, mais je les effectue néanmoins avec
sérieux et minutie, respectant tout le protocole,
consciente de très nombreux risques.
Catherine, c’est mon « boss » ! La patronne
idéale. Elle fait preuve de confiance et, de ce
fait, délègue de nombreuses responsabilités. Il
règne une ambiance décontractée et gaie au
cabinet. Peut-être est-ce parce que nous
formons une équipe essentiellement féminine. Il
y a également Francine et Damaris. Catherine
est la personnification de la douceur et de la
gentillesse, tout à l’opposé de la joviale et
comique Francine. Les différentes
personnalités, loin de créer des conflits,
apportent une touche de plus à l’atmosphère
amicale et chaleureuse.
Le côté sérieux, ordonné et précis de
Damaris compense mon insouciance du travail
parfait, mais mon humeur toujours joyeuse
l’emporte sur ce défaut de légèreté dans le
10 La vie sous d’autres cieux
travail. Les filles me surnomment gentiment « le
soleil du cabinet », me désignant comme « la
meilleure collègue qu’on puisse avoir » : elles ne
sont vraiment pas pointilleuses ! Des murs
couleur saumon et pastel, une lumière tamisée
et une agréable musique douce ajoutent un
« plus » à ce cadre. Les conversations des
patientes après les soins varient de la nouvelle
coiffure au régime minceur. Aussi on a
l’impression que nos patientes viennent au
cabinet comme on va chez l’esthéticienne ou au
salon de coiffure. Elles nous le rendent bien,
ramenant de temps à autre une pâtisserie
lorsqu’elles se trouvent à faire leurs courses
chez le marchand du coin…
Beaucoup de travail en somme, une
polyvalence qui évite la routine, un milieu
professionnel des plus agréables. Néanmoins,
un sentiment persistant de ne « vivre que pour
travailler » au lieu de travailler à accomplir ma
vie et réaliser mes rêves. Lasse de rêver ma vie,
maintenant je veux vivre mes rêves : voyager,
lire, écrire, passer plus de temps de qualité en
famille, profiter de la compagnie de mes amis,
m’engager dans une œuvre bénévole pour
donner plus de sens à ma vie…
Au départ, un voyage simplement touristique
de dix jours au Kenya. C’est là que tout
commence. On est loin de se douter que de
11 Rebecca Di Giusto
simples vacances nous décideraient à changer
de vie !
Nous atterrissons au National Airport de
Mombassa, pour quelques jours de soleil.
Mombassa est la deuxième ville du pays, située
sur la côte. Dès la sortie de l’avion, le
dépaysement est total, comme nous le
souhaitions ; en effet, la chaleur humide, un
temps ensoleillé et les Kenyans nous réservent
un accueil des plus chaleureux. On est loin de
l’atmosphère froide et glaciale de
RoissyCharles de Gaulle (CDG pour les intimes) ou
d’Orly. Ici, on se sent les bienvenus. D’ailleurs
on n’entend que cela : Welcome to Kenya ! Que ce
soit sincère ou non, cela fait plaisir à entendre et
n’est-ce pas le plus important ? Dès ce moment,
toute découverte est faite d’images, de couleurs,
d’odeurs, de sons, d’impressions fortes,
d’étonnements et d’émerveillement.
Avant d’entrer dans le bus en direction de
l’hôtel, les touristes avertis ou des habitués
échangent jeans et pulls contre shorts, tee-shirts
et tongs. Une idée pratique car le trajet jusqu’à
l’hôtel est long – environ deux heures. Le bus
n’est pas climatisé, il est maintenant 11 h du
matin et il fait environ 35°C. Malgré la chaleur
dans le car, accentuée par nos habits
inappropriés, l’excitation du voyage nous fait
oublier ces inconvénients ; en effet, nous
admirons le paysage. Tout au long du trajet, je
12 La vie sous d’autres cieux
contemple les Kenyans qui s’affairent au
traintrain quotidien : ici, des ouvriers fabriquent des
parpaings servant à la construction d’édifices ;
plus loin, des vendeurs transportent en parfait
équilibre sur leurs têtes leurs marchandises, bien
souvent des beignets, des œufs, des piments ou
encore des fruits exotiques dont rien que la vue
et les odeurs nous font monter la salive à la
bouche. D’autres ont leurs « boutiques » sur le
trottoir avec, pour leur confort, une petite table
sur laquelle sont posées les marchandises, un
banc pour s’asseoir et un parapluie, indispensable
pour se protéger des rayons du soleil. L’Afrique a
la réputation de recueillir tous les vieux modèles
de véhicules maintenant interdits de circulation
en Occident car ne pouvant plus passer de
contrôle technique. Mombassa ne fait pas
exception. Sous cette circulation dense, j’ai la
nostalgie de mon pays d’origine, en voyant ces
véhicules passer en trombe, forçant le passage à
coups de klaxon : Peugeot 305, Coccinelles,
Renault 504 et autres. Des Au Revoir la France,
comme ils sont gentiment surnommés là-bas. Il
se dégage des tuyaux d’échappement une
épaisse couche de fumée noire, une forte odeur
de gaz et un bruit assourdissant. Il n’y a que peu
de feux de signalisation et ceux qui existent sont
tout bonnement ignorés.
L’île de Mombassa a un charme pittoresque.
L’architecture est imprégnée de la culture
13 Rebecca Di Giusto
orientale importée par des commerçants qui se
sont mélangés à la population locale, créant la
culture swahili et imposant la religion
musulmane qui est toujours très présente sur la
côte. Celle-ci regroupe environ les
troiscinquième des habitants. La ville, très animée et
colorée avec ses grands marchés, où l’on trouve
variétés d’épices, de fruits exotiques, de
sculptures, de pagnes traditionnels… C’est
l’Afrique dans toute sa splendeur ! Pour se
rendre à Diani Beach, au Sud de Mombassa, où
il y a les plus belles plages, nous empruntons un
ferry afin de traverser un bras de mer sans pont.
La traversée est toutefois bien organisée : seul
inconvénient, les touristes patientent dans leur
bus et d’autres personnes dans leurs voitures,
mais la majorité des Kenyans, arrivés à pied,
restent debout durant toute la traversée
– environ une demi-heure – et une fois de
l’autre côté, continuent parfois une très longue
marche. Je réalise leur degré d’endurance
physique extrême. Rien d’étonnant à ce qu’ils
« raflent » si aisément des trophées lors des
marathons. Je réalise aussi le fossé entre
richesse et pauvreté. Je me console à l’idée que
si, par malheur, le ferry échouait, ils pourraient
toujours nager et s’en sortir, tandis que nous
serions peut-être condamnés. Il est environ
14 h lorsque nous arrivons à l’hôtel Ocean
Village, au cadre paradisiaque : palmiers,
14 La vie sous d’autres cieux
bougainvilliers, hibiscus et autres merveilles de
la nature égayent le lieu.
Les bungalows idéalement distancés les uns
des autres, quelques restaurants, une piste de
danse, une piscine et la plage composée de sable
blanc, de palmiers et d’eau turquoise. On est
accueillis par une boisson locale fraîche à base
de noix de coco. Une fois toutes les formalités
accomplies, nous fonçons tout droit vers la
piscine : quoi de plus agréable sous un soleil de
plomb qu’une fraîche baignade !
Au grand étonnement de Patrick, j’étais tous
les jours levée à six heures, prête pour les
différentes excursions proposées par l’hôtel ; il
faut dire que jusqu’ici, mes vacances rimaient
avec fainéantise : lever à midi, repas copieux,
sieste et petite sortie en fin d’après-midi au
coucher du soleil. Surtout pas « d’aventures » !
L’idée d’aller au Kenya vient d’ailleurs de lui. Je
rêvais de faire une croisière sur la mer des
Caraïbes. Patrick a changé d’avis au moment de
réserver le voyage. Il voulait me faire découvrir
le Kenya, où il s’était rendu quelques années
auparavant. Je fus irritée sur le coup. Mais
l’opportunité de passer quelques jours au soleil,
loin du froid et de la grisaille parisienne en ce
mois de décembre, me consola tout de même.
Patrick avait une conception tout à fait
différente des vacances : « il faut découvrir ! Le
repos, c’est chez soi. » Nous arrivions à faire
15 Rebecca Di Giusto
l’un et l’autre des compromis. Je me rappelle
d’un séjour New-York/Floride, où nous
n’avions fait que visiter la première semaine
tandis que la semaine suivante, à part quelques
parcs attractifs, a surtout été faite de repos. Je
n’avais pourtant aucun mérite de mon attitude
« sportive » à Mombassa. En effet, ayant ralenti
mes activités professionnelles à Paris, j’avais de
l’énergie à revendre…
Je garde un agréable souvenir de la plongée
sous-marine. Nous parcourons six milles
nautiques à bord d’un bateau à moteur en
direction de l’île de Wasini. La bise légère ride la
surface de l’eau et la fait scintiller dans le soleil
du matin. On se délecte de la fraîcheur de l’air,
de la chaleur du soleil et de la haute mer. Et
puis soudain, une incroyable rencontre : une
famille de dauphins ! Tout le monde dans le
bateau est émerveillé. Notre guide nous
explique que, de par leur intelligence, les
dauphins sont des amuseurs réputés. Leur
sympathie envers les humains fait qu’ils n’ont
pas toujours besoin d’être appâtés avec de la
nourriture pour réaliser leur numéro. A la fois
curieux et joueurs, ils nagent et se livrent à des
prouesses aquatiques, reculant dressés sur leur
queue, sautant hors de l’eau à une hauteur
inimaginable… Le simple fait d’admirer ce
spectacle me donne envie de me jeter à l’eau
pour répondre à leur insistante invitation au jeu.
16 La vie sous d’autres cieux
On est à peine remis de nos émotions qu’on
aperçoit au loin l’îlot. Il s’agit d’environ
500 mètres carrés de sable blanc au milieu de
l’océan. Dès l’arrivée, on s’empresse de mettre
des palmes, un masque et un tuba avant de
plonger dans cet autre monde. Tandis que
j’évolue dans cet univers fantastique en battant
doucement les pieds, je suis absolument
émerveillée par ce que je vois : à dix mètres de
profondeur, je distingue des poissons de toutes
espèces, aux couleurs aussi vives que variées, se
faufilant dans un ballet extraordinaire ; un
véritable feu d’artifice aquatique !
Des bancs de poissons passent au milieu
d’éventails de Vénus ; plus loin, je glisse au
dessus des coraux de formes, de tailles et de
teintes très diverses ; à un mètre de profondeur
à peine s’étend un récif corallien dont les taches
de couleurs éclatantes me coupent le souffle !
C’est un véritable régal d’admirer cette beauté
exquise. Qu’est-ce qu’on se sent petit dans cette
immensité, cette profondeur des fonds marins.
Le temps passe sans qu’on ne s’en rende
compte. Je n’ai aucune envie de partir, mais
l’heure c’est l’heure. Je regagne le bateau un peu
malgré moi. En regagnant la berge, je ne peux
m’empêcher de penser à ce magnifique
sanctuaire de beauté et au grand Artiste qui en
est à l’origine, et que je souhaiterais remercier…
17 Rebecca Di Giusto
Après le monde de la mer, voici la faune
sauvage des terres : la savane dans toute sa
beauté. Nous sommes comblés par le safari
dans le parc de Tsavo ! Des étendues sauvages à
perte de vue, des plaines parsemées de quelques
acacias et des paysages vallonnés, avec la
présence çà et là de cônes volcaniques et de
petites montagnes : panoramas grandioses et
éblouissants ! Circuler dans les vans, en plein air
à la traque d’animaux, donne une sensation de
liberté, de plénitude, du temps qui s’arrête…
« Une gazelle ! » Immédiatement, chacun saisit
son appareil photo, son manuel, sa paire de
jumelles. Rachid, notre guide, se met à rire de
notre excitation : « Oui ! Plus précisément, des
gazelles de Grant. Merveilleux petits animaux,
n’est-ce pas ? » Graciles, habillées d’une robe au
dessin délicat, et cependant résistantes et taillées
pour la course, ces charmantes créatures et leurs
cousines plus petites, les gazelles de Thompson,
allaient nous accompagner tout au long de
notre voyage.
Nous avons également rencontré et
photographié des élans imposants, des oryx, des
gazelles-girafes (ou gérunuk). Au détour d’un
virage, nous avons effarouché une harde
d’impalas qui se sont mis à sauter sur place,
s’élevant parfois à une hauteur de plus de deux
mètres, comme s’ils étaient montés sur ressorts.
« Ainsi que vous pouvez l’imaginer, nous a
18 La vie sous d’autres cieux
expliqué le guide, ces sauts déconcertent
énormément les prédateurs. » Les impalas ont
ensuite pris la fuite en faisant de formidables
bonds de neuf mètres. Un peu plus loin, on
aperçoit dans une vaste plaine, un immense
troupeau de zèbres, beaux dans leur
spectaculaire costume blanc rayé de noir.
Dans l’une des forêts d’acacias, nous
rencontrons des éléphants, énormes silhouettes
grises glissant silencieusement entre les arbres.
C’est un troupeau de huit femelles accompagnées
d’un éléphanteau de trois mois, le rejeton de celle
qui dirige le groupe. Elles voudraient soustraire
le petit à nos regards, tandis que celui-ci circule
sans crainte au milieu des piliers que sont les
pattes des pachydermes, pour trouver sa mère
et se restaurer de temps en temps. J’apprends
que le troupeau règle son allure sur celle de
l’éléphanteau et reste groupé afin de le protéger.
Les éléphants ici sont rouges et non gris comme
partout ailleurs. Deux races différentes ? Non,
juste une variation de couleur de la boue et de
la poussière dont ils s’aspergent. La hiérarchie
dans le troupeau est bien respectée. La vieille
femelle, consciente de son rôle de protectrice
de la troupe, nous surveille tout en mangeant de
l’herbe. Puis, soudain, elle agite ses larges
oreilles et lève sa trompe encadrée par
d’impressionnantes défenses. Rachid nous
explique que c’est un avertissement, qu’elle va
19 Rebecca Di Giusto
charger si nous ne continuons pas notre
chemin. Nous n’insisterons pas.
Là-haut, au-dessus de la cime des arbres, se
profilent plusieurs têtes ; celles de girafes en
train de mâcher des feuilles d’acacia. De ces
animaux, les plus hauts de la terre, se dégage
une impression de douceur, de docilité, de
vulnérabilité même. Mais ce n’est qu’une
impression. La longueur de leur cou ne leur sert
pas seulement à brouter leur nourriture au
sommet des arbres ; elle offre également au
regard perçant de leurs grands yeux un large
champ de vision, qui leur permet de surveiller
leurs petits et leur troupeau ou de détecter
l’approche d’un danger. Même si elles semblent
flâner gracieusement, les girafes peuvent courir
à près de 60 kilomètres à l’heure et décocher
des coups de sabot capables de briser les côtes
d’un lion. Elles peuvent aussi utiliser leur tête
comme une masse. Les félins seront les grands
absents de notre safari. Mais le roi de la jungle,
que nous avons cherché en vain pendant deux
jours a néanmoins daigné rugir durant la nuit :
inoubliable instant. Merveilleux, éblouissant,
émouvant… Les mots me manquent pour
décrire ce safari et ses panoramas qui resteront
à jamais gravés dans ma mémoire !
J’ai beaucoup appris au contact de la
communauté masaï. Le village est constitué
d’une grande cour carrée entourée de bois fixés
20 La vie sous d’autres cieux
de manière croisée et surpiqués de tiges
d’acacias épineuses. L’explication nous sera
donnée par la suite ; c’est pour protéger le bétail
des animaux sauvages. Il faut dire que le village
est situé au cœur du territoire de lions, léopards,
guépards et autres carnassiers. Dans la cour, il y
a une dizaine de petite cases appelées manyattas,
construites avec la bouse de vache séchée et
disposée sur des tiges d’acacias effeuillées
servant de charpente. Le toit n’est autre que des
feuilles de palmiers superposées et entremêlées
afin de former une couche épaisse et étanche à
la pluie.
L’entrée dans les cases se fait par une petite
porte qu’on ne peut emprunter qu’accroupi, et
la luminosité vient d’une toute petite ouverture
servant de fenêtre ; ceci pour non seulement
éviter l’accès des animaux, mais aussi pour
conserver la fraîcheur à l’intérieur. Le minimum
de « confort » dans les cases est stupéfiant : il y
a un coin cuisine, une chambre pour les enfants
et au fond, celle des parents. Les lits sont des
morceaux de bois disposés les uns à
l’horizontale et les autres à la verticale,
recouverts de feuilles d’arbre séchées et de
peaux de vaches en guise de couvertures. Il faut
dire que passant la grande partie de leur temps à
l’extérieur de la maison, dans la cour, où tout le
monde se côtoie durant la journée, les cases
servent juste pour dormir ou se réchauffer au
21 Rebecca Di Giusto
feu de bois, en saison de pluie – d’où leur
étroitesse.
Je suis frappée par l’abondance des mouches.
Les Masaïs n’y font pas attention. Ils semblent
même, au contraire, les apprécier. La raison
nous est donnée : « Où il y a des mouches, il y a
du bétail. » Les mouches sont ainsi considérées
comme de bon augure. Cette communauté est
heureuse et sereine. Elle consacre sa vie à
l’essentiel : faire à manger, s’occuper des
enfants, trouver de l’eau, du bois… telles sont
les préoccupations quotidiennes des femmes
masaïs. Les hommes, quant à eux, palabrent
sous les acacias et les adolescents font paître le
troupeau dans la savane. Il y a une grande
solidarité dans le village. Ici, on vit encore
– en partie du moins – à l’ère du troc.
L’indispensable troupeau de vache sert de
« monnaie d’échange » lors des cérémonies de
dot. Le bétail joue un rôle essentiel dans tous
les aspects de leur vie. Le lait de vache est ainsi
une boisson très prisée par le guerrier masaï. La
viande est consommée de manière à éviter le
gaspillage. Toute conservation de viande étant
impossible, juste un morceau de chair
– équivalent à la ration journalière – est prélevé
sur l’animal vivant, pour la consommation
quotidienne. La nature étant bien faite par son
Auteur, la cicatrisation se fait vite. Lors des
funérailles, mariages ou cérémonies de
22 La vie sous d’autres cieux
circoncision, le sang prélevé à vif sur l’animal
est ensuite mélangé au lait et servi comme
boisson cérémonielle. Inutile de préciser que
l’objectif de tout Masaï est d’élever son cheptel
et de le protéger – au risque de perdre sa vie –
contre les éventuelles attaques de prédateurs.
Les costumes traditionnels sont de larges et
épaisses étoffes de tissus qu’on enroule autour
de soi ; rouge pour les hommes, bleu pour les
femmes. De très nombreux bijoux en perles
multicolores sont fabriqués par leurs soins :
bracelets, boucles d’oreilles, colliers… Ceux-ci
jouent un rôle important dans la coutume
vestimentaire masaï, et cela pour les hommes
comme pour les femmes. Ces disques ou bijoux
allongent et élargissent le perçage des lobes par
leur poids. Le cou, les hanches, les bras et les
chevilles sont aussi ornés de ces perles.
L’expression anglaise couramment employée
pour les décrire, glamorous, qui se traduit par
élégant ou prestigieux, est appropriée. Autre
signe esthétique : l’extraction des incisives
inférieures ou supérieures, qui se révèle pratique
pour cracher – un réflexe pour eux – sans
peine.
Une autre surprise fut de constater que tous
les éléments féminins de la tribu ont la tête
complètement rasée, les adultes mâles des
cheveux courts, tandis que les Morans, jeunes
guerriers, portent les cheveux très longs qu’ils
23 Rebecca Di Giusto
tressent de nattes colorées d’ocre, avec des
perles. On les admire marchant courageusement
au milieu de vastes plaines, chaussés de vieux
pneus de voiture découpés, armés d’une lance,
bravant fièrement la peur d’une éventuelle
attaque de félins, et faisant paitre le troupeau
qui leur a été confié par les adultes. Ces
adolescents obtiennent le titre de moran après
une épreuve éprouvante durant laquelle ils sont
circoncis. Ils conserveront ce statut pendant
une dizaine d’années, jusqu’à la cérémonie de
l’eunoto, rite de passage à l’âge adulte. Jadis,
durant cette cérémonie, le jeune homme avait
pour défi de tuer un lion et de ramener sa tête
en guise de trophée dans le village. Cette
pratique est aujourd’hui interdite.
Les Masaïs m’ont initié à leur danse. Nous les
admirions en train de danser, lorsqu’à ma
grande surprise, un jeune Moran m’a attiré au
milieu du cercle. Il a fallu improviser et faire
comme eux ; faire des bonds le plus haut et le
plus loin possible tout en poussant des cris de
guerre et en soulevant la lance tenue de la main
droite ; c’est sans doute ce qui forme leur
apparence longiligne et leur grande taille.
Apprendre à allumer le feu sans allumette, avec
seulement deux brindilles de bois m’a permis
d’expérimenter la vie des aventuriers de Koh
Lanta ! Le mode de vie on ne peut plus simple,
avec le minimum sur le plan matériel mais le
24 La vie sous d’autres cieux
maximum sur le plan humain, m’enchanta !
Cela m’a confirmé que le bonheur tient à des
choses simples auxquelles il faut accorder la
priorité dans sa vie. Passer du temps avec ceux
que l’on aime, soigner les liens familiaux, ne pas
se préoccuper outre-mesure du confort matériel
dont la recherche excessive nous fait passer à
côté des choses essentielles de la vie et, par
conséquent, nous rend malheureux et
prisonniers d’un système qui ne profite qu’à un
maillon de la chaîne : les marchands cupides !
De retour à Paris, j’adopte la coiffure des
femmes masaï. Je me rase complètement la tête.
Je découvre ainsi les joies et les avantages de
cette coiffure pour la citadine parisienne que je
suis alors : économique, facile d’entretien,
pratique et de surcroît hyper-féminine malgré ce
que l’on pourrait penser. Je troque également
mes manteaux d’hiver aux couleurs aussi tristes
que le temps contre des Kikoïs couleurs fluo.
Ces tissus en apparence très légers tiennent bien
chaud et sont confortables. L’imitation de la vie
masaï s’arrête néanmoins là, mais fut suffisante
pour que l’on me confonde avec l’une des leurs.
En promenade à Paris, Patrick et moi sommes
passés dans le quartier du Marais. Ayant
entendu Patrick m’interpeller « Allez ! Viens ma
petite Masaï… », un groupe de Parisiens l’a
vraiment cru, ma tenue y ajoutant du crédit…
25 Rebecca Di Giusto
Pendant quelques instants, je fus l’objet d’une
rare curiosité…
Nous avons beaucoup appris au contact des
Kenyans : « Hakuna matata », traduit « Aucun
problème », est leur devise. Je me souviens d’un
midi où nous avions entrepris de visiter à pied
le village d’Ukunda sous un soleil brûlant ; nous
avons croisé un livreur d’eau qui transportait de
gros bidons dans son pousse-pousse et qui
chantonnait à plein gosier, égayant la rue de ses
chants. Nous l’avons félicité de sa bonne
humeur communicative en nous promettant de
garder cet état d’esprit positif une fois rentrés
en France ; mais ce n’était pas gagné…
De l’avion qui nous ramène à la maison, je
contemple le Kenya et je sens la tristesse
m’envahir. Outre le regret que j’éprouve à
devoir quitter cette magnifique région qui m’a
entièrement conquise, les souvenirs envahissent
mon esprit. Notamment le jour où nous avons
marché au milieu d’une famille de babouins en
pleine ville d’Ukunda, le cœur battant la
chamade mais la démarche fière et la tête haute
pour ne rien laisser entrevoir de notre peur. Des
saveurs de fruits de mer dégustés dans un
boutre traversant l’île de Mombassa sous un
concert de musique locale. La visite en pirogue
d’une mangrove habitée de crocodiles géants, le
contact rapproché avec des tortues géantes
qu’on a pu caresser et des girafes qu’on a pu
26 La vie sous d’autres cieux
nourrir à la main… Et ce sentiment de sérénité.
« Hakuna matata » !
Nous sommes rentrés de ce voyage sous une
fine pluie et un vent glacial… Dur, dur
l’acclimatation ! Dure, très dure aussi la reprise
du travail. Il faut reprendre le rythme mais j’ai
perdu de mon enthousiasme. Je pense à la
parole proverbiale du roi Salomon dans la Bible
« Il n’y a rien de mieux pour un homme que
ceci : qu’il mange, qu’il boive et qu’il fasse voir à
son âme le bien de tout son dur travail. » Le
système voudrait qu’on ne profite de la vie
qu’une fois à la retraite. Je serais tentée de dire
au moment même où on a le moins envie, le
moins d’énergie, le moins de capacités ;
maladie, douleurs et autres fardeaux étant le lot
du grand âge. Je suis particulièrement
admirative des retraités actifs. Je partage leur
idéologie de la vie. Il n’y a effectivement pas
d’âge limite pour voyager, apprendre, s’amuser,
vivre… Je ne peux toutefois m’empêcher de me
demander si je trouverais du plaisir à l’aventure,
à la découverte, une fois retraitée. Et c’est un
moment qui semble si lointain. Pourquoi
attendre ? Nous n’en prendrons pas le risque !
La vie est trop courte pour ne pas en
profiter. C’est décidé, nous repartons dans
quelques mois continuer notre si belle
aventure !
27 Rebecca Di Giusto
Les préparatifs pour le départ nous aideront
à trouver le temps moins long…
28