Afrique francophone et développement du sport du mythe à la réalité ?

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Maintenant que le sport moderne, introduit par la colonisation, fait partir de la vie des citoyens de l'Afrique francophone, peut-il contribuer au développement économique et social de ces pays ou demeure-t-il un mythe ? Il est aujourd'hui difficile de répondre entre la volonté de certains dirigeants de ces nations de développer le sport selon les valeurs occidentales, d'élus politiques qui désirent concilier valeurs traditionnelles de l'Afrique avec une gestion moderne du sport, et certains régimes "islamistes" qui refusent les modèles issus de l'idéologie libérale. Cette recherche s'articule autour de 3 thèmes : les politiques nationales, le tourisme et le loisir sportif, les spectacles sportifs et le professionnalisme.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296356764
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AFRIQUE FRANCOPHONE
ET DÉVELOPPEMENT DU SPORT :
DU MYTHE À LA RÉALITÉ ? Sous la direction de
Patrick BOUCHET et Mohammed KAACH
AFRIQUE FRANCOPHONE
ET DÉVELOPPEMENT DU SPORT :
DU MYTHE À LA RÉALITÉ ?
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6257-3
EAN : 9782747562577 SOM1VIAIRE
AVANT-PROPOS (BOUCHET P. et KAACH M.) 7
INTRODUCTION GENERALE (BOUCHET P. et KAACH M.) 9
THEME 1. LA MUTATION DES POLITIQUES SPORTIVES :
LES FONDEMENTS DU DEVELOPPEMENT ? 11
KEMO KEIMBOU D.-C.
L'Etat et le sport au Cameroun. Rhétorique et réalité des politiques sportives
en Afrique noire de 1960 à 1996 13
LOUM FATOU D.
Evaluation des politiques sportives au Sénégal de 1960 à 1998 27
BABA-MOUSSA A.-R. et HERVE N.
Sport, jeunesse et éducation au Bénin 49
HASCHAR-HOE N.
Des politiques sportives au service du développement local ?
L'exemple des politiques sportives locales en France 63
RHEFIR A.
Le partenariat comme stratégie de développement du sport. Le cas du Maroc 87
TAMOUFE SIMO R.C.
Les représentations sociales du sport et la socialisation au stade de l'adolescence.
La complexification d'un processus au Cameroun 103
LACASSAGNE M.F. et aL
Représentation interculturelle du sport et perspectives de développement 121
KAACH M. et ZEGHDOUD N.
L'analyse économique du sport au Maroc et en Algérie 133
THEME 2. TOURISME ET LOISIRS SPORTIFS :
DES ENJEUX DE DEVELOPPEMENT ? 147
PIGEASSOU C.
Comment définir le tourisme sportif ? Apports de l'analyse de l'offre
à la connaissance des phénomènes 149
MOUNET J.-P.
Le développement durable des sports de nature en France et au Maroc :
des activités au carrefour du sport, du tourisme et de l'environnement 16 I
5
BOUIIAOUALA M.
Les sports de nature comme outil de développement touristique : création
173 et développement d'entreprises
AJAJA O.
Les salles de mise en forme au Maroc. Etat actuel et perspectives d'évolution I 85
HEAS S. et BODIN D.
Fidélisation des publics et perspectives de développement d'organismes privés
et de stations littorales en Bretagne I 95
CORNELOUP J., MAO P. et BOUHAOUALA M.
Formes de développement des sites sportifs de nature : l'exemple du Verdon 205
EL AOUNI H. et BOUCHET P.
Développement du tourisme sportif et stratégies de communication
229 des prestataires
THEME 3. SPECTACLES SPORTIFS ET PROFESSIONNALISATION :
DES FREINS AU DEVELOPPEMENT 249
BARGET E.
Les effets économiques des spectacles sportifs dans les pays en voie de
251 développement
SOBRY C.
Essai d'explication du niveau et de la dispersion des salaires des sportifs
participant au sport-spectacle 269
RASPAUD M. et TITO A.M.
Professionnalisation des sportifs africains et développement économique et social.
Le cas du football. 279
NUYTENS W.
Les déterminants de la popularité du spectacle footballistique : des raisons
du succès aux conditions du succès des stratégies de rationalisation 291
BOUCHET P.
307 La désertion des enceintes sportives : des causes d'ordre individuel et structurel
ELAKARI A.
Les relations sport-télévision au Maroc 325
VAILLEAU D.
L'emploi sportif durable dans le secteur associatif : essai de clarification
333 du processus de création et de pérennisation
CONCLUSION. LE SPORT : UN VECTEUR DE DEVELOPPE1VIENT
POUR LES PAYS AFRICAINS FRANCOPHONES ?
349 (BOUCHET P. et KAACH M.)
6
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage fait suite au 1" Colloque international de management du sport
qui s'est déroulé à l'Institut Royal de Formation des Cadres du Maroc (Rabat-
Salé) les 8-9 mars 2002. Le thème « Le sport comme vecteur de
développement économique et social » a suscité un très fort engouement au
niveau du nombre de conférenciers (50), des échanges avec le public présent
(600 personnes) et des débats suscités dans les médias (presse, télévision et
radio). Le mérite des organisateurs français (la Faculté des Sciences du Sport de
l'Université de Bourgogne) et marocains (l'Institut Royal de la Formation des
Cadres) aura été de prouver que le sport peut constituer aujourd'hui une priorité
de développement pour les pays africains au niveau de la gestion des
organisations publiques, privées et associatives. Ce colloque a également
favorisé des discussions riches en enseignements et prometteuses en termes de
recherches à mener et de partenariats à poursuivre.
Dans le souci d'une plus large diffusion de ces échanges à tous les pays
francophones, mais aussi à tous les pays en voie de développement, nous avons
décidé d'accomplir cet ouvrage à partir d'une expertise des communications
réalisée par des chercheurs français et marocains. Au final, seulement vingt-deux
articles ont été retenus en raison de leur apport interculturel et de leur
pertinence scientifique au regard de la problématique du développement par le
sport des pays africains francophones. Ils ont fait l'objet de corrections de
forme et de taille compte tenu des impératifs libraires des éditions L'Harmattan
que je remercie chaleureusement pour leur confiance. La qualité et la richesse de
cet ouvrage dépendent de celles des auteurs que je tiens ici à saluer pour leur
amabilité et leur engagement dans cette voie de recherche originale en sciences
humaines et sociales du sport.
BOUCHET Patrick et KAACH Mohammed
7 INTRODUCTION GENERALE
BOUCHET Patrick et KAACH Mohammed
L'étude de l'organisation du sport dans les pays africains est apparue
opportune au moment même où la mondialisation et l'impact économique du
sport contribuent à renforcer l'écart entre les pays dits développés et les pays
dits en voie de développement ou en émergence. Parmi les travaux antérieurs
traitant du sujet, deux hypothèses conceptuelles complémentaires fournissent
des débuts d'explication à ce phénomène. Une première théorie d'inspiration
géopolitique, synthétisée par Augustin (1995), part du principe qu'il existe une
étroite corrélation entre les foyers de création du sport moderne et la
mondialisation des pratiques. Il apparaît que les pays riches ayant un fort taux
d'urbanisation sont ceux où les sports de compétitions et de loisirs sont les plus
développés, alors que dans les pays pauvres, particulièrement les plus enclavés
avec une population rurale dominante, le sport a peu pénétré la société dans son
ensemble. Une seconde théorie de genèse organisationnelle, impulsée par
Chifflet et Gouda (1992), postule que la transposition de systèmes sportifs
« occidentalisés » axés sur la performance, inadaptés aux caractéristiques
économiques, culturelles et sociales des pays, a entraîné la mise en place de
structures vides de moyens qui ne permettent pas le développement du sport
dans son ensemble. Ces pays ont été « poussés » vers l'engrenage de la
valorisation sportive internationale pour affirmer leur importance et leur
identité.
D'autres travaux sur la délocalisation des firmes de produits sportifs, sur le
départ des meilleurs athlètes vers l'Europe (Bourg, 1989), sur la diminution du
nombre de médailles aux J.O. (Kaach, 1984), confortent l'idée que le
développement du sport dans les pays en émergence en général, et dans les pays
africains francophones en particulier, serait un « mirage » (Elame-Jackson,
1977). Ces constats nous ont conduits à nous interroger sur les causes de ce
décalage observé entre les modes d'organisation du secteur sport des pays
africains francophones et de la France (ex-métropole). Cet ouvrage a donc
comme vocation première de rechercher les éléments majeurs susceptibles
d'empêcher ou de créer les conditions favorables au développement économique
et social du sport. Trois thèmes complémentaires sont apparus prépondérants.
Le premier thème (huit contributions) concerne les politiques sportives
publiques, nationales ou locales, qui apparaissent comme les fondements de
la mutation au regard de la mondialisation du sport et de ses implications
politiques, économiques, sociales et culturelles. Les analyses fournissent une
9 première compréhension des ressemblances entre les pays africains
francophones et de leurs dissemblances avec la France. Elles aboutissent à
une hiérarchisation des systèmes sportifs dominants, avec leurs stratégies
(objectifs, acteurs influents et sources de pouvoir) et leurs réseaux de
relations, face aux finalités intégrative, éducative, récréative, médiatique et
de consommation, du sport.
Le deuxième thème (sept contributions) s'attache à démontrer que le
tourisme et les loisirs sportifs représentent un enjeu de développement pour
les pays africains francophones en termes de retombées économiques et
sociales, exogènes et endogènes. L'évolution de la France dans ces secteurs
récréatifs est remarquable puisqu'elle représente l'un des pays les plus visités
au monde, notamment pour ses massifs montagneux et ses littoraux. Les
analyses et le savoir-faire développés par les spécialistes (chercheur et
professionnel) en la matière constituent un apport critique indispensable au
regard du potentiel géophysique et humain des pays africains francophones.
Le troisième thème (huit contributions) s'interroge sur les dérives du
spectacle sportif et les problèmes de professionnalisation des organisations
et des agents pour vivre et durer dans ce secteur. La mondialisation du sport
et la domination des pays dits occidentalisés forment un réseau de
contraintes qui nuisent au développement économique et social du sport
dans les pays africains francophones. Sans être une fatalité, la connaissance
de leurs mécanismes et de leurs impacts représente une base de travail
constructive et critique pour tenter de remédier à certaines carences
inscrites dans les modes de fonctionnement de ces pays.
Ces trois thèmes d'analyse sur les modes d'organisation nous permettront de
mieux appréhender les possibles vecteurs de développement du sport dans les
pays africains francophones (mais aussi dans de nombreux pays en émergence).
BIBLIOGRAPHIE
Augustin J.-P. (1995), Sport, géographie et aménagement. Coll. Fac géographie, Nathan,
Paris.
Bourg J.-F. (1989), "Le marché du travail des footballeurs. Dualisme et rapport social".
310, 324-340. Economie et Humanisme,
Chifflet P., Gouda S. (1992), "Sport et politique nationale au Bénin de 1975 à 1990".
STAPS, 28, 71-81.
Jackson R. (1977), Le mirage du développement du sport en Afrique. L'exemple des Elame-
Sahara, ex-colonies françaises. Thèse de 3e cycle de l'Université Paris VII. pays du sud du
Essai sur la problématique du sport dans un pays en voie de Kaach M. (1984),
Thèse de 3e cycle de l'Université Pierre Mendès France. développement : le Maroc.
10
THEME 1. LA MUTATION DES
POLITIQUES SPORTIVES : LES
FONDEMENTS DU DEVELOPPEMENT ? L'ETAT ET LE SPORT AU CAMEROUN. RHETORIQUE ET
REALITE DES POLITIQUES SPORTIVES EN AFRIQUE
NOIRE DE 1960 A 1996
KEMO KEIMBOU David-Claude
Résumé
L'ambition de ce travail est de montrer que l'interventionnisme de l'Etat, dont le corollaire
est l'émergence d'un service public qui assure de façon " exclusive " la gestion et le
contrôle du mouvement sportif, a ainsi limité son financement en excluant notamment les
collectivités locales et les entreprises privées. Par ailleurs, au regard de la situation socio-
économique de l'Afrique, le désengagement total de l'Etat n'est pas le gage du
développement sportif.
Mots clés : Etat, sport, politiques sportives, Cameroun, Afrique noire
INTRODUCTION
On parle beaucoup aujourd'hui de l'Etat et de ses effets supposés sur les
politiques publiques (Bayart, 1985 ; 1989) dans les pays en voie de
développement. Cet article suggère que, quelle que soit la définition des
politiques sportives que l'on adopte, il n'existe pas de preuves réelles que
l'engagement exclusif de l'Etat dans le sport ou au contraire son désengagement
total soit le gage du développement sportif ou de l'avènement d'une société
sportive. Notre réflexion s'organise autour de deux formes de discours :
interventionniste ou libéral, qui objectivent deux modèles politiques qui se
succèdent de 1960 à 1996, puis de 1996 à nos jours. La première période, qui
prend racine à partir de 1949, soit une décennie avant les indépendances, est
caractérisée par l'accroissement, voire le renforcement du rôle de l'Etat dans
des secteurs aussi variés et divers que l'éducation, la santé, l'industrie,
l'agriculture, le sport, etc. Par ailleurs, faisant suite aux mesures d'ajustement
structurel imposées par le Fonds Monétaire International (F.M.I.) pour endiguer
la crise économique survenue à la fin des années 80, un modèle libéral s'est
développé pour faire face à l'abandon des prérogatives de l'Etat en matière de
soutien au mouvement sportif.
La volonté de contrôle de l'Etat répondait à la fois aux exigences des
institutions internationales (Braillard et Djalili, 1994), mais aussi au souci des
différents Etats de se garantir un pouvoir fort, susceptible de répondre à une
demande sociale particulièrement importante et de combler des espaces de
pouvoirs laissés vacants par le pouvoir colonial (Kemo, 1999). Cette
conception s'est développée dans la quasi-totalité des pays d'Afrique et, en
même temps, a cristallisé une vision particulière de l'Etat, censé prendre en
charge la totalité de l'espace social. Le développement sportif est apparu
comme résultant d'une politique volontariste fondée sur la création des
13 équipements, la formation des personnels et, enfin, le financement -dans sa
totalité ou en partie-, du mouvement sportif. En un mot, l'Etat se devait de
déterminer les orientations et les stratégies de promotion des activités physiques
et sportives en général, et de les accompagner par la mise à disposition des
moyens humains, matériels et financiers. Ce point de vue était largement
défendu dès les années soixante par des journalistes (Faouzi, 1978 ; Ganga,
1979), et par des universitaires africains à la fin des années soixante-dix (Ben
Larbi, 1977 ; Elame, 1977 ; Erres, 1978).
L'objectif de ce travail est de procéder à un examen des politiques sportives,
c'est-à-dire les formes de gouvernementalité, les modes d'action qu'exerce la
puissance publique sur la société civile en général et singulièrement dans le sport.
Il s'agit d'abord d'identifier les conditions d'émergence des premières politiques
publiques et la nature des relations entre le pouvoir politique et les institutions
sportives qui débouchent sur la bureaucratisation puis la confiscation du
mouvement sportif par l'Etat. 11 s'agit enfin d'analyser le désengagement de
l'Etat qui est la résultante de la mise en place, voire de l'imposition de
politiques inadaptées au contexte social et dont la conséquence est l'abandon des
pratiques sportives jugées peu populaires ou non olympiques.
1. LE MONOPOLE DU SERVICE PUBLIC DU SPORT
1.1. Une contrainte historique : la diffusion du modèle étatique
Selon Kazancigil (1985), la vague d'adhésion des Etats nouvellement
indépendants aux institutions internationales (1'0.N.U. en l'occurrence), qui
s'amorce à partir de 1945, va faire de l'Etat l'acteur central des relations
internationales. En conséquence, Braillard et Djalili (1994) font observer une
reproduction et une diffusion du modèle étatique qui est au fondement même du
système international. Ils écrivent à ce propos que : « L'organisation des
Nations Unies et ses agences spécialisées se présentaient comme détentrices
d'une légitimité fondant le système international de l'après-guerre et reposant
sur la reconnaissance de l'Etat-nation comme entité de base de la société
internationale, sur la proclamation de la souveraineté et de l'égalité de chaque
Etat. Ainsi, cette organisation offrait-elle à chacun de ses membres une
légitimité et une reconnaissance internationale » (Braillard et Djalili, 1994, 43).
On ne doit sans doute pas négliger dans ce processus de reproduction
l'acculturation des élites dans les colonies et l'assimilation par celles-ci d'un
système de valeurs et d'un modèle d'organisation de la vie politique,
économique et sociale. Cette pratique a inévitablement conduit à la valorisation
et à l'adoption du modèle étatique par les Etats du Tiers Monde qui, en raison de
leur faiblesse, étaient à la recherche de tout ce qui pouvait légitimer leur
existence, leur indépendance et leurs choix.
Riches d'une tradition administrative héritée de la période coloniale et forts
de l'émergence du modèle étatique prôné par les organisations internationales,
les Etats africains vont mettre en place leur dispositif institutionnel après les
indépendances. Les activités physiques et sportives ne vont pas échapper à
14 cette tendance. Pour Coquery-Vidrovitch et Moniot (1984), mais aussi Thobie
et alii (1990), cette tradition coloniale est amorcée à la fin de la guerre, à la
suite de la conférence de Brazzaville tenue en 1944 qui, en réponse à la pression
des mouvements anticoloniaux américains et soviétiques, mais aussi à la montée
des nationalismes, va entreprendre la rénovation des administrations publiques
et la redéfinition de nouveaux rapports entre colonisateurs et colonisés. En
marge de cette mouvance d'après-guerre qui se caractérise au plan international
par l'exaltation d'un Etat fort, d'autres conditions, notamment les
revendications d'autonomie (Joseph, 1986 ; Mbembè, 1996), vont justifier
l'institutionnalisation du sport au Cameroun (Kemo, 1999). Dans ce contexte,
le développement des activités sportives est apparu comme une solution
efficace pour enrayer cette agitation politique. De cette façon, l'Etat colonial
va exercer un pouvoir à la fois physique et symbolique sur la totalité du
mouvement sportif. Par cette démarche, la pratique sportive devient
subrepticement « une manière d'obtenir du corps une adhésion que l'esprit
risquerait de refuser » ; bref elle constitue « l'instrument par excellence de toute
espèce de domestication » (Bourdieu, 1987).
Pour encadrer et organiser un mouvement associatif en plein essor, sont
créés de nombreux comités consultatifs', transversaux sur le plan administratif,
qui permettent la mise en commun des compétences de tous les services
concernés par la jeunesse, les sports, la santé entre autres, et la sécurité en vue
d'optimiser la "surveillance" des pratiques corporelles. A la base de cette
stratégie, on note la volonté de s'assurer un contrôle de l'information par lequel
l'Etat garantit la mainmise totale sur le champ sportif (Bourdieu, 1993).
L'interdépendance des services administratifs concernés dans la constitution des
différents comités vise à en assurer la gestion. C'est ainsi que, dès 1960, le
gouvernement camerounais va pérenniser et renforcer cette tradition
administrative coloniale ; tradition réaffirmée à travers les Chartes des Sports
promulguées successivement en 1962, 1967, 1975 et 1984. C'est en 1996 que
l'on assistera à un désengagement plus explicite de l'Etat. Quand on sait par
ailleurs que les fédérations qui organisent la pratique des activités physiques et
sportives sont placées sous le contrôle d'une administration tutélaire, qu'elles
reçoivent un agrément pouvant leur être retiré à tout moment, on comprend
facilement que l'Etat garde une main ferme sur le mouvement sportif.
1.2. De la bureaucratisation à la confiscation du mouvement sportif par l'Etat
Le cas camerounais reste assez singulier. Il est dans une certaine mesure
révélateur de la situation de l'encadrement sportif en Afrique, où la toute-
puissance de l'Etat s'exerce entièrement sur le mouvement sportif, aussi bien
dans la définition des orientations politiques et de leur mise en ceuvre, que dans
les stratégies d'encadrement. De ce point de vue, on peut également évoquer
Il s'agit du Comité consultatif de l'éducation physique et des sports créé en 1949, du Comité d'études et de
conseil de la jeunesse pour le Cameroun (1955), enfin du Comité territorial des sports (1956).
15 l'ouvrage de Fatès (1996) qui traite du sport dans le Tiers Monde. Ce qui est
constant, c'est l'exclusivité de la production de l'offre sportive laissée à l'Etat.
La création du ministère de la Jeunesse et des Sports en 1970 met en évidence la
prééminence du service public des sports.
La mise en place d'une administration autonome du sport et de l'éducation
physique renforce le pouvoir de l'Etat. Loin d'assister à une autonomisation du
champ des pratiques sportives, par son implication, l'Etat va consacrer le
(Bayart, 1986) sur le mouvement sportif. Toutefois, " politique par le haut "2
cette institutionnalisation ne débouche que sur une autonomisation de surface.
D'abord parce que les structures administratives du sport sont dominées par le
pouvoir politique qui associe les différents programmes de développement aux
impératifs de la construction politique : l'unité nationale et la réaffirmation de
l'Etat sur le plan international. Ensuite, parce que le modèle choisi trouve son
fondement dans une certaine rationalité administrative (Weber, 1971) sans
conséquence sur la réalité sociale, sa légitimité étant garantie par le caractère
légal de ses dispositifs institutionnels (lois, décrets, arrêtés), définis pour
contrôler la totalité de l'espace des sports, d'où la nécessité de s'approprier la
totalité de cet espace afin d'y exercer une domination exclusive.
La mise en place des différentes administrations du sport et en particulier la
création du ministère de la Jeunesse et des Sports en 1970 répondront à cette
préoccupation d'autant plus qu'elle sera assortie de toute une organisation
visant à mieux s'assurer la gouvernementalité du sport au moyen de sa
bureaucratisation. Par gouvernementalité, il faut entendre, selon Foucault, « un
ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les
calculs et les tactiques qui permettent d'exercer cette forme spécifique -bien que
complexe- de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme
majeure de sagesse, l'économie politique, pour instrument technique essentiel,
(Magazine Littéraire, 269, 1989). En fait, pour des les dispositifs de sécurité »
motifs qui sont attachés à l'histoire des institutions sportives, en particulier
l'épisode colonial qui a favorisé le contrôle de l'Etat, mais aussi pour des raisons
qui restent liées aux contraintes nées de l'adhésion des jeunes Etats aux
organisations internationales, on a assisté en Afrique et singulièrement au
Cameroun à une véritable "confiscation" du sport par l'Etat. Dans ces
conditions, la pertinence des politiques sportives est moins fondée sur la
demande concrète des pratiquants que sur les intérêts particuliers des différents
acteurs du mouvement sportif.
Toutefois, par son influence territoriale, cette bureaucratisation est au
demeurant inefficace puisqu'elle est limitée. Il y a d'une part une ambition de
contrôle exclusif de l'Etat, qui contraste pourtant avec la faiblesse de la
représentativité administrative du ministère des sports, circonscrite au
département, contrairement à l'éducation nationale qui atteint le district, donc
Théorisation développée par J.F. Bayart (1986) pour rendre compte des " modes populaires d'action 2
politique ".
16 les villages. Ces données administratives et socio-démographiques nous
autorisent à penser que seule la population urbaine est véritablement touchée
par le sport. C'est elle qui bénéficie de l'essentiel des infrastructures et des
structures organisées du mouvement sportif3. Une grande partie de la population
échappe donc à la pratique ou du moins aux institutions qui en ont la charge
(ministère de la Jeunesse et des Sports, fédérations, clubs, etc.) puisque, pour
84.48 % de la population sportive interrogée, 78.06 % s'adonnent à la pratique
de leur sport en dehors des clubs, avec une proportion de 70.15 % qui ne sont
pas licenciés. N'est pas prise en compte la large majorité de non-licenciés qui
constituent pourtant l'essentiel de la population sportive. Au regard des
institutions sportives au Cameroun, est considéré comme étant sportif tout
pratiquant membre d'une association affiliée à une fédération sportive qui peut
être scolaire, universitaire, civile ou militaire. En dehors de ce cadre, le
pratiquant échappe au dispositif institutionnel qui encadre la pratique et partant
aux politiques sportives.
Les différents acteurs du mouvement sportif : les cadres du ministère de la
Jeunesse et des Sports qui ont la charge de définir les orientations de la politique
sportive, les responsables sportifs (dirigeants, entraîneurs et enseignants
d'éducation physique), les pratiquants et les non-pratiquants, sont unanimes
quant à l'inefficacité du dispositif institutionnel. Le consensus sur les
dysfonctionnements est établi. Il dépend en partie d'un manque de congruence
entre les attentes des différents acteurs du mouvement sportif dont la mesure est
repérable à l'inadéquation des structures de ce mouvement sportif et à une
incohérence entre les objectifs définis et les moyens mis en œuvre.
1.3. Des perspectives de financement et de développement limitées
Dans le contexte des années 70-80, relativement marqué par une certaine
prospérité économique, ces attentes pouvaient être satisfaites. Cependant, ce
système a commencé à connaître des défaillances en raison de la crise
économique qui a été observée à partir de 1986. L'analyse des budgets de l'Etat
du Cameroun et du ministère de la Jeunesse et des Sports nous permet d'illustrer
cette nouvelle situation (cf Tableau 1 et Figure 1).
On s'aperçoit que le financement du sport décroît en même temps que le
budget de l'Etat, ce qui atteste d'une forte corrélation entre la santé économique
du principal bailleur de fonds du sport et sa capacité à faire face aux dépenses
générées par la prise en charge du mouvement sportif. Il devient évident que
lorsque la seule source de financement des activités physiques et sportives est
défaillante, c'est tout le système qui en pâtit. L'analyse du budget du ministère
de la Jeunesse et des Sports nous permet d'apporter plus de lumière sur la réalité
du financement du sport au Cameroun de 1970 à 1996. En effet, créée en 1970,
3 La quasi-totalité des infrastructures sportives et des établissements scolaires qui bénéficient rarement
d'équipements sportifs se trouve dans les grandes villes ; on peut donc imaginer la situation dans les villes de
moindre importance et les villages. Le Cameroun ne dispose ni de gymnases ni de piscines de compétition.
17 la dotation budgétaire de ce ministère a beaucoup fluctue. Après une croissance
du budget jusqu'en 1985-1986, on enregistre une petite baisse qui sera suivie
d'une reprise dès 1987-1988. L'effondrement le plus spectaculaire du
financement des A.P.S. interviendra en 1994-1995 dans une proportion de
presque 50 %.
Tableau 1 : Evolution des budgets de l'Etat et du ministère de la Jeunesse et des
S orts 1982 - 1996
Année Etat Ministère de la Jeunesse et des Sports
Evolution Budget* Evolution Budget
- 1982/83 410 - 2 174 407 059
+ 24,39% 1983/84 520 28,82% 2 704 771 961 +
+ 124,57% 1984/85 620 + 19,23% 6 074 311 000
+ 11,37% 1985/86 740 + 19,35% 6 765 139 000
+ - 08,36°/0 1986/87 800 08,10% 6 199 082 101
7 479 407 000 20,65% 1987/88 650 - 18,75% +
7 763 259 000 03,79% 1988/89 600 - 07,69% +
7 373 000 000 - 05,02% 1989/90 600 0 0 1990/91 550 - 08,33% 0 1991/92 545 - 0,90%
+ 8 206 000 000 + 11,30% 1992/93 546 0,018%
7 926 170 000 - 03,41% 1993/94 546 0
3 965 000 000 - 49,97% 1994/95 546 0
+ 3 853 830 000 - 02,80% 1995/96 640 17,21%
* Budget exprimé en milliards de francs CFA. (1 FF 100 FCFA)
Sources : Fascicules du Budget du Cameroun.
Figure 1 Budget du Ministère de la Jeunesse et des Sports en FC FA (1971-
1996).
9 000 000 000
8 000 000 000
7 000 000 000
6 000 000 000
5 000 000 000
4 000 000 000
3 000 000 000
2 000 000 000
1 000 000 000
0
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°/0 du budget de l'Etat 4 En 1970, le budget du ministère de la Jeunesse et des Sports représentait 5.58
camerounais. Cette proportion passe à 0.98 % en 1973, puis 0.82 % en 1981. En 1982, alors que le budget avait
été pratiquement multiplié par 11, celui du sport n'était plus en proportion que de 0.53 %, soit dix fois moins
qu'en 1970. Si l'enveloppe a augmenté, en valeur relative, le financement du sport a baissé.
18
nnCette diminution du budget qui touche réellement le ministère de la Jeunesse
et des Sports à partir de 1994 est bien plus ancienne au niveau du budget global
de l'Etat. En fait, les impératifs de la participation aux compétitions
internationales ont retardé les échéances. C'est dire la place qu'occupe le sport
dans le dispositif idéologique du régime. Cependant, parce que la situation
financière ne change pas, le pouvoir va continuer à limiter ses aides à la prise en
charge du sport de haut niveau au détriment de toutes les autres formes de
pratique. A ce propos, une enquête menée auprès des enseignants d'E.P.S. va
permettre d'établir que, face à la crise, les priorités de l'Etat se sont déplacées.
L'éducation physique et toutes les autres formes de pratique (sport de masse,
handicapés, etc.) vont ainsi être délaissées. Il apparaît que, face à l'incapacité de
l'Etat à faire face à cette crise, ni les collectivités locales, ni les entreprises
privées n'ont pu prendre le relais en termes de financement. Le mouvement
sportif s'est ainsi effondré. Il semble évident que les sources de financement du
sport doivent être diversifiées et développées.
L'étatisation du sport a également limité la multiplication des associations
sportives. Il faut dire qu'en plus des contraintes financières et structurelles, le
contrôle administratif des associations n'a pas favorisé leur développement.
Dans le contexte des indépendances, marqué par les séquelles des agitations
politiques, les associations sont restées un lieu suspect aux yeux du pouvoir
politique. Malgré la proclamation de la liberté d'association, et en raison des
restrictions de liberté, le mouvement associatif va rester sous surveillance, ce qui
bridera tout engouement en vue de sa constitution. L'inefficacité du dispositif
institutionnel camerounais est sans aucun doute liée aux modes d'organisation,
aux textes et aux problèmes financiers. Mais sa cause principale résulte de
l'application des « recettes importées », parfois imposées par le contexte
international mettant à jour des contradictions entre le « global » et le
« local ».
2. UN CONTEXTE SOCIO-ECONOMIQUE FAVORABLE AUX
SOLUTIONS « IMPORTEES » ET/OU INfPOSEES SANS PRISE AVEC IE
CONTEXTE LOCAL
2.1. Le désengagement de l'Etat
La nouvelle Charte5 des activités physiques et sportives consacre la
diversification des pratiques au Cameroun. Elle introduit sans aucun doute de
nouveaux concepts dans le dispositif institutionnel des A.P.S. tels que "sport
pour tous ", "sociétés sportives "..., ce qui laisse réellement croire à une
"démocratisation " (Le Pogam, 1985) des pratiques. Ceci relève de l'utopie
puisqu'elle suppose les mêmes chances d'accès au sport.
La notion d'activité physique semble avoir pour contenu l'éducation
physique pour tous, la gymnastique volontaire et l'éducation physique
s La loi n° 96/09 du 5 août 1996 fixe la Charte des activités physiques et sportives. Les chartes précédentes
avaient été décrétées ; il s'agit de celles de 1962, 1967, 1975 et 1984.
19 spécialisée pour personnes handicapées ; de même, « le sport pour tous »
désigne la possibilité offerte à toute personne vivant sur le territoire de
pratiquer des activités physiques et sportives en dehors de toute discrimination.
On peut donc penser, du moins dans l'esprit du texte, à une mise à plat des
disparités entre les différentes pratiques et à un élargissement des systèmes de
production de l'offre sportive.
La liberté est reconnue à toute personne morale de se constituer en
association ou de créer une société sportive, sous réserves de l'approbation de
leurs statuts par les fédérations sportives dont elles dépendent ; chaque
fédération a également la liberté de déterminer ses statuts et ses règles de
fonctionnement à condition qu'elles tiennent compte des lois et règlements en
vigueur, des règles de l'olympisme, ainsi que des règlements des organismes
sportifs internationaux auxquels elle est affiliée en ce qui concerne les normes
techniques. Le ministre chargé des sports en est tenu informé.
Si le désengagement de l'Etat est affirmé, c'est bien en matière de
financement du mouvement sportif. La liberté d'association est mise à jour ;
toutefois son exercice reste inféodé au pouvoir disciplinaire de l'Etat dans les
limites qui lui sont fixées par la ratification des différentes conventions avec les
institutions sportives internationales. Ainsi, si l'autorité morale du sport
incombe au C.I.O., la responsabilité technique en revanche revient aux
fédérations sportives internationales auxquelles les associations sont, sous le
couvert de leurs fédérations sportives nationales respectives, affiliées. Dans ce
contexte, le rôle implicite de l'Etat consiste, d'une part, à garantir le respect de
l'ensemble de la réglementation nationale et internationale et, d'autre part, à
traduire en actions un projet de société, en choisissant l'orientation politique
des activités physiques et sportives. Le désengagement de l'Etat n'est donc
qu'apparent puisque l'arrivée de nouveaux partenaires dans le système de
production de l'offre sportive assure le maintien du pouvoir de tutelle du
ministère chargé des sports.
La notion d'espace " réservé " -au sens où l'Etat ne partage pas ses
prérogatives- ouvre une réflexion sur le sens de la tutelle des A.P.S., et
notamment sur les modalités de choix des différentes cibles : sport de haut
niveau ou sport pour tous ; athlète de haut niveau ou personne handicapée, etc.
Loin d'être impartiaux, ces choix mettent en évidence les enjeux qui varient
selon l'organisation de l'espace des sports. Par exemple, au regard des
investissements financiers, le football n'a pas les mêmes valeurs symbolique et
économique que le handball ou l'haltérophilie. De même, une rencontre de
basket-ball sur fauteuil roulant se déroulant à l'occasion de la fête nationale n'a
pas la même signification qu'un match de football opposant les ouvriers d'une
coopérative agricole aux fonctionnaires de la ville de Bafoussam, même si le
préfet en personne prend part à la compétition.
Le pouvoir de symbolisation d'une pratique, ou en tout cas la charge
émotionnelle qui s'en dégage, joue un rôle déterminant dans la place à accorder
soit à un sport, soit à une population bien déterminée. Les critères étant très
20 variables en fonction du " retour sur investissement " qui peut en être attendu
sur le plan politique ou social, les interventions du ministère chargé des sports
sont également très circonstanciées. Ainsi, sans que cela soit déclaré, le football
a fait l'objet, indépendamment de toutes les réglementations, de financements
très importants ; ce qui laisse penser que le ministère de la Jeunesse et des Sports
est, en réalité, celui du football ou encore, de façon plus ciblée, que la notion de
sport de haut niveau renvoie exclusivement à cette pratique.
En somme, il y a concrétisation d'un pouvoir de contrôle fort qui réaffirme
le rôle souverain de l'Etat. L'épisode de la World Cup 19946 est là pour nous
rappeler voire justifier ces nouvelles dispositions. La possibilité est laissée aux
associations de rechercher leur propre source de financement, ce qui du reste
apparaît évident au regard de l'impossibilité de l'Etat à prendre en charge tout
seul le mouvement sportif. Toutefois, cette loi' sur la charte des activités
physiques et sportives suscite quelques interrogations, notamment celles
relatives à son ancrage social (c'est-à-dire sa réelle possibilité à servir de cadre à
l'organisation et au fonctionnement du mouvement sportif) et à sa mise en
oeuvre sur les plans technique et opérationnel.
Comme modèle organisationnel, cette loi met à jour la nécessité pour l'Etat
d'ouvrir le service public du sport à d'autres partenaires dont les collectivités
locales et les entreprises privées. Cette ouverture ne va pas de soi puisqu'elle
met également à jour les faiblesses de l'Etat-providence qui a prévalu à l'issue de
la période coloniale et qui s'est développé après les indépendances. On assiste
comme à la mort symbolique de « l'Etat-à-tout-faire » surtout quand on
considère ce désengagement d'un point de vue global. Que ce soit la santé,
l'éducation, les loisirs ou le sport, il apparaît aujourd'hui évident que, en raison
d'une mauvaise gestion, les pouvoirs publics, à eux seuls, ne peuvent plus en
assurer le fonctionnement.
La très forte tradition étatique des pays d'Afrique noire au sud du Sahara,
pour la plupart d'expression francophone, n'a pas permis l'émergence d'une
alternative privée ou parapublique qui puisse aujourd'hui pallier cette défaillance
de l'Etat. Aussi, que soient considérées les collectivités locales issues des
6 En effet, à l'issue de la Coupe du Monde disputée aux Etats-Unis en 1994, certains dirigeants du football
camerounais ont été coupables de malversations financières. Devant leur refus de rendre des comptes au
ministère chargé des sports, ces responsables furent démis de leurs fonctions. Seulement, la Fédération
Camerounaise de Football (FECAFOOT) étant une association, le ministre des Sports n'avait pas le droit de
renvoyer des personnalités élues. Les mises en cause ayant fait appel auprès des instances de la FIFA pour
arbitrer le conflit, la décision du ministre fut rapportée. Le présent texte vient combler cette lacune en créant un
artifice juridique qui permet au ministère des Sports de garder une mainmise sur l'ensemble du mouvement
sportif. A titre d'exemple, le dernier président de la fédération Vincent Onana a été mis en examen à l'issue de
France 98 pour malversations financières La nouvelle charte des A.P.S. offre donc un cadre légal pour le
contrôle de la gestion des fédérations.
Entre 1962 et 1996, cinq Chartes des sports ont été promulguées (1962, 1965, 1975, 1984, et 1996) ; les quatre
premières ont été sous la forme de " décret " et la dernière est une " loi " sur les activités physiques et sportives
(A.P.S.). On note à la fois une démocratisation dans la consultation qui a fait l'objet de son adoption (débat
parlementaire), mais également un élargissement du spectre de l'espace des sports. On passe des " sports " aux
" A.P.S. ".
21 élections pluralistes de 1996 ou les entreprises privées, ni leur situation, ni le
contexte socio-économique ne leur permet pas de faire face à ces attentes. Les
dispositions de la loi de 1996 prévoient l'implication des collectivités locales
dans le développement des A.P.S.. Or, au niveau de ces institutions, il n'y a pas
le moindre bureau des sports, pas une ligne budgétaire ou une rubrique se
rapportant au sport. C'est le cas des Communautés Urbaines de Douala,
Yaoundé et Nkongsamba. Seule celle de Garoua a envisagé cette perspective.
En attendant que le statut des collectivités locales évolue dans le sens de
cette loi, il y a fort à parier que les communes ne seront pas plus associées que
par le passé aux efforts de développement des activités physiques et sportives, à
moins que les retombées directes de ces efforts apparaissent dans les réalisations
des différents maires et, en conséquence, puissent être recapitalisées sur le plan
politique, donc électoral. Ceci suppose que le jeu démocratique soit clair,
transparent et que le choix du premier magistrat de la ville se fasse sur la base
d'un programme qu'il aura présenté, ce qui est loin d'apparaître comme une
évidence dans la mesure où la démocratisation de la vie politique reste à réaliser.
En espérant que les décrets d'application viennent à le préciser, ce qui n'est pas
toujours fait à ce jour, la constitution d'une association est libre, au même titre
que la constitution d'une société sportive. L'adoption des statuts est également
libre, sous réserve de l'agrément du ministre chargé des sports. Si, au terme de
ces dispositions, la société à objet sportif (S.O.S.) emploie non plus des sportifs
mais des salariés, il devient clair qu'au registre des professions apparaîtra
désormais celle de sportif professionnel. Combien d'associations génèrent-elles
des recettes au point de pouvoir rémunérer leurs membres, fussent-ils salariés '?
Si cette évolution présente des aspects positifs en raison de la liberté
« octroyée » aux individus de se constituer en association et de pratiquer
librement les activités physiques et sportives, il s'agit encore d'un modèle
inadapté à la fois à l'histoire des institutions camerounaises et à la réalité
socioculturelle. Certaines données font douter de la réussite de cette démarche.
En effet, plus de 62 % de Camerounais vivent dans les villages (avec des chiffres
de 70.45 % (Est), 80.23 % (Extrême-Nord), 71.81 % (Nord), 78.08 % (Nord-
Ouest) 72.17 % (Sud)). Cette population est par ailleurs composée de 4.5 %
d'ouvriers et manoeuvres non agricoles, pour 89.7 % d'agriculteurs, éleveurs,
chasseurs et pêcheurs. Par ailleurs, quand on sait que plus de 50 % de la
population sportive sont scolaires et qu'à près de 65 % elle est comprise entre
15 et 30 ans, on comprend que le désengagement de l'Etat, du moins sur le plan
financier, soit fatal au mouvement sportif qui se voit privés de financement
pour encadrer son principal public.
2.2. La limite des projets libéraux
La crise économique de la fin des années 80 et les Plans d'Ajustement
Structurel (P.A.S.) du F.M.I. incitent sans aucun doute à rechercher de nouvelles
voies pour développer la pratique sportive. On s'entend dire que le sport, et en
particulier le football, brasse d'importantes sommes d'argent d'où la tentation
22 de préparer l'avènement des sociétés sportives. Quand on sait que les clubs de
football, puisque c'est le sport qui par sa popularité génère le plus de recettes,
fonctionnent pour la plupart grâce aux mécènes et aux bénévoles, qu'ils aient
une assise tribale, régionale ou corporatiste, il est difficile d'imaginer que ces
structures puissent, du jour au lendemain, déclarer l'ensemble de leurs activités et
de surcroît rémunérer leur personnel. Il y a donc une difficulté réelle à mettre en
parallèle l'environnement sportif qui émerge de cette loi, ou du moins le type de
milieu qu'elle entend promouvoir, avec la réalité actuelle du Cameroun. De
façon générale, le sport peut à ce jour difficilement s'affranchir du soutien
financier de l'Etat au Cameroun. Mieux qu'une simple tutelle technique, il doit
davantage s'investir dans sa mission de service public. Comme pour la santé et
l'éducation, il doit financer le mouvement sportif autrement aucun
développement n'est possible.
Si l'on considère plutôt les conditions de mise en oeuvre de cette loi, plusieurs
questions méritent d'être préalablement posées. Il s'agit de la question des
infrastructures et de l'encadrement technique. Il faut dire que le Cameroun
souffre aujourd'hui d'une carence en équipements sportifs. Les nombreux
projets, annoncés dans les différents plans quinquennaux depuis 1960, n'ont pu
pour la très grande majorité être réalisés. A ce jour, on dénombre quatre stades
omnisports dont deux aux normes de sécurité discutables (Yaoundé et Douala),
et un inachevé (Bafoussam). Sur toute l'étendue du territoire, on ne peut pas
recenser le moindre gymnase aux normes réglementaires pouvant accueillir une
compétition. Ceux qui existent datent de la période coloniale et appartiennent
pour la plupart aux établissements scolaires. On peut au hasard énumérer ceux
des établissements confessionnaux tels que Libermann à Douala, Sacré-Cœur à
Makak pour ne citer que ceux-là. La mise en œuvre de cette loi suppose la
construction d'équipements sportifs soit par l'Etat, soit par les collectivités
locales, soit par les entreprises privées ou tout simplement par des personnes
morales.
La question de l'encadrement sportif ne peut pas être non plus occultée. Le
problème demeure puisque les établissements scolaires ne sont pas encore
suffisamment pourvus en cadres compétents. La liberté est encore laissée aux
établissements privés de recruter librement leurs enseignants d'éducation
physique. Quand ce ne sont pas les enseignants des collèges et lycées publics qui
dispensent à titre de vacation des cours d'E.P.S. dans les cycles d'enseignement
privé, on assiste à une anarchie indescriptible, où des personnels non formés
exercent en tant qu'enseignants. De même, il n'existe pas à ce jour d'institution
de formation d'entraîneur sportif. Les professeurs d'E.P.S., ainsi que les anciens
champions sans formation supplémentaire, comblent cette lacune. Si le texte
était pris à la lettre, aucune de ces personnes ne devrait plus exercer et le vide
ainsi laissé serait impossible à combler. La situation à laquelle nous faisons
référence concerne les villes, celle des campagnes et des villages étant encore
plus difficile.
23 Bien que cette loi marque un tournant important dans l'organisation du
mouvement sportif camerounais, comme le dispositif institutionnel qui l'a
générée, elle porte la marque d'un projet inachevé. En appliquant un modèle
inspiré par d'autres situations économiques et sociales, elle se situe en avance
par rapport à la réalité mais également en décalage par rapport aux attentes des
pratiquants. Sa genèse et ses fondements reposent sur des motivations
extrasportives, ainsi elle est loin d'apporter des solutions aux problèmes des
activités physiques et sportives.
CONCLUSION
Les récents développements de la politique sportive au Cameroun sont
argumentés à partir d'une vision humaniste dont l'objectif majeur, du moins
dans le discours, est l'ouverture du sport au plus grand nombre et la
diversification des pratiques. Il s'agit désormais de privilégier la masse dont
l'élite ne serait en fait qu'une émanation, et d'agrandir le spectre des pratiques
sportives, en les ouvrant aux sports " typiquement camerounais ". Cette
tentative d'ouverture cache mal ses ressorts économiques et politiques qui
prennent racine dans la démocratisation de la vie publique et la nécessité de
réduire les dépenses de l'Etat imposées par le F.M.I..
Les réformes de 1996 marquent sans aucun doute de façon systématique un
changement dans la politique sportive camerounaise. Si la pluralité des pratiques
d'exercice corporel est affirmée à travers l'élargissement des pratiques et des
intervenants du mouvement sportif, elle marque cependant un tournant décisif
qui est celui du désengagement définitif de l'Etat en ce qui concerne son soutien.
En effet, l'élargissement du système des sports est d'abord une augmentation des
partenaires du mouvement sportif. Le souci de l'Etat est d'accroître les
possibilités de financement du sport, ce qui passe nécessairement par l'abandon
d'une partie de sa souveraineté aux collectivités locales et aux partenaires
privés. En ce sens, cette loi a été promulguée pour justifier le désengagement de
l'Etat. Bien qu'en avance, les orientations définies éclairent nécessairement les
voies à emprunter, mais elles ouvrent un débat plus global, celui de la
démocratisation de la vie publique et de la modernisation des structures
administratives. Cette modernisation passe par la prise en compte de l'histoire
spécifique du Cameroun, du contexte local, des acteurs et des institutions afin
d'accéder à une plus grande autonomie de choix. Le mouvement sportif peut-il à
ce jour s'autofinancer et s'affranchir de la tutelle de l'Etat ? D'autres
perspectives méritent sans aucun doute d'être envisagées.
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25 EVALUATION DES POLITIQUES SPORTIVES AU
SENEGAL DE 1960 A 1998
LOUM FATOU Dame
Résumé
A l'accession du Sénégal à l'indépendance, le pouvoir public a organisé le sport selon le
modèle français. Cette transposition a donné naissance à un projet politique très ambitieux
mais très éloigné des réalités sociales, économiques, culturelles et religieuses du pays.
L'analyse des politiques sportives de 1960 à 1998 met en évidence l'inefficacité du cadre
juridique de ces politiques. Les lois, les décrets et les arrêtés ne suffisent pas à développer et
promouvoir le sport et ils ne permettent pas de considérer celui-ci comme un facteur de
cristallisation d'un sentiment d'identité nationale.
Mots clés : Sénégal, sport, politique, analyse, évaluation
INTRODUCTION
Avant l'introduction des sports modernes par les colonisateurs, les Sénégalais
pratiquaient les sports dits traditionnels. Revêtant une très grande signification
symbolique, ces sports jouaient une fonction sociale importante. Ils se
pratiquaient dans le cadre d'une organisation qui s'était dotée de structures
permettant de respecter les codes sociaux au cours des manifestations. Le sport
moderne a vu le jour au Sénégal vers les années 1920. Les pionniers étaient des
Européens et surtout des militaires français. Les premières structures étaient
exclusivement réservées aux Blancs. Face à cette situation, la population
sénégalaise, considérée comme des indigènes par les colons, réagit en créant
l'union sportive de Dakar (pour elle l'idée de l'exploit physique n'est pas une
chose étrangère à la culture sénégalaise) malgré son refus de se soumettre à la
préparation physique militaire. Du point de vue de l'organisation, les clubs
sénégalais étaient affiliés aux différentes fédérations françaises qui avaient
délégué une partie de leurs pouvoirs aux ligues de l'A.O.F. (Afrique Occidentale
Française). Après l'indépendance, le Sénégal s'est doté de structures juridiques et
économiques et l'Etat a mis en place des programmes d'actions pour atteindre
les objectifs fixés dans tous les domaines y compris le domaine sportif.
L'héritage colonial a fait que les anciens pays de l'A.O.F. ont calqué leurs
systèmes sportifs sur le modèle français. Or, ce dernier est le résultat d'un
processus de développement socioculturel et technologique. Pour le Sénégal, à
l'instar de ces pays, le sport moderne introduit par les colons n'est pas
synonyme d'une quelconque évolution. Il y est utilisé comme un appareil
idéologique d'Etat. Les nouveaux dirigeants affirment :
- au niveau national, la nécessité de privilégier l'éducation (en considérant le
sport comme un moyen d'éducation) et d'affirmer la personnalité sénégalaise
grâce aux vertus du sport,
27 - au niveau international, l'Etat sénégalais adhère au mouvement sportif
international en pensant que c'est un moyen de rapprocher les peuples.
De 1960 à 1998, nous avons pu constater que plusieurs politiques sportives
ont vu le jour au Sénégal. La plupart d'entre elles se sont inscrites soit dans le
cadre d'une politique de jeunesse soit dans celui d'une politique d'éducation.
L'analyse de ces politiques sportives (inspirées du modèle français) montre une
inadaptation car elles ne tiennent pas compte des réalités sociales, culturelles et
économiques du Sénégal. La transposition du modèle français a pour
conséquence de donner naissance à des structures créées juridiquement, mais
vides de sens du point de vue des moyens humains et matériels.
L'analyse des politiques sportives passe par l'explication des différentes
phases des politiques en posant les questions suivantes relatives à leur formation
(comment finalise-t-on une décision politique ou une non-décision ? Quels sont
les intérêts mis en jeu ?), à leur mise en oeuvre (quels sont les moyens et les
procédures utilisés ? Comment les choses se passent-elles ? Pourquoi ?).
L'évaluation, notion très polysémique, est définie par Deleau (1986) comme
une activité cognitive qui vise à reconnaître et mesurer les effets propres
d'une politique ». Pour d'autres comme Viveret (1989), l'évaluation « c'est
former un jugement sur sa valeur ». Enfin, pour Benhayoun (1996), l'évaluation
est un « examen systématique et critique des objectifs d'une politique ou d'un
programme, de leurs mises en œuvre et de leurs impacts ». La première
définition ne parle pas d'objectifs donc elle présente des limites. Mais elle a une
importance car elle met l'accent sur les effets propres. La deuxième définition
fait apparaître une nouvelle notion qui est le jugement de valeur. La troisième
parle d'objectifs. Dans notre travail, nous allons faire une combinaison des trois
pour répondre aux questions suivantes : quels sont les objectifs ? Quels effets ont
ces politiques sportives ? Quelles modifications se sont produites dans le
système sportif ? Quel jugement doit-on porter sur sa valeur ? La définition de
ces deux notions présente une valeur heuristique parce qu'opératoire.
Ce travail se fait selon un double objectif. Le premier consiste à faire une
analyse des politiques sportives au Sénégal pour montrer, d'une part, les facteurs
techniques, humains, financiers, sociaux et culturels qui font que le
développement et la promotion du sport se heurtent à l'inopérationabilité des
structures existantes et, d'autre part, que même si ces politiques se sont basées
sur des actions rationnelles en valeur, ces valeurs ne reflètent pas les réalités
sociales, religieuses et morales de la société sénégalaise. Le deuxième consiste à
faire une évaluation par les agents sociaux c'est-à-dire à étudier les rapports
qu'ils entretiennent avec ces politiques, du fait que le Sénégal, étant un pays
sous-développé, est confronté à des problèmes de santé primaire, d'économie,
d'endettement, de démographie plus prioritaires que les problèmes liés au
développement du sport.
La méthode utilisée pour atteindre ces objectifs consiste à :
28 - analyser les textes de lois depuis 1960 pour dégager les enjeux des politiques
sportives et montrer l'inadéquation de celles-ci (recueil des textes de loi aux
archives nationales et aux archives du ministère de la Jeunesse et des Sports),
- évaluer en terme politique l'état des lieux : besoins et réalisations matériels
(une observation de l'équipement sportif à travers les grandes villes du pays),
- interroger des politiciens, des dirigeants sportifs, des responsables religieux, des
prescripteurs, des administrés en faisant des entretiens semi-directifs.
Les difficultés d'objectivité existent car il y a des documents qui font défaut
au niveau des archives et les fédérations ne disposent pas d'archives.
1. LE SYSTEME SPORTIF AU SENEGAL
En 19498, conformément à une conception jacobine de la France, la
structuration du sport de l'AOF9 est calquée sur elle. Ainsi au niveau de chaque
colonie, nous assistons à la création d'une ligue locale pour chaque sport. Ces
dernières sont rattachées aux fédérations françaises unisports (figure 1). Le vote
de la loi-cadre de 1956 accordant une autonomie aux colonies ne change en rien
cette organisation.
Figure 1 : Institutions sportives comparées en Afrique Occidentale Française (AOF)
et en métropole en 1949
FEDERATION FRANCAISE UNISPORT
LIGUES ou
COMITES AOF LIGUES ou — Académie
REGIONAUX COMMISSIONS
COMITES
Territoire I— DISTRICTS Département DEPARTEMENTAUX
ASSOCIATIONS ASSOCIATIONS
SPORTIVES SPORTIVES
AOF FRANCE
8 Danthu-Deville (1997).
9 Fédération de 8 territoires d'Afrique de l'Ouest administrés par la France jusqu'en 1959 qui sont : Sénégal,
Soudan (actuel Mali), Mauritanie, Guinée, Côte-d'Ivoire, Dahomey (actuel Bénin), Niger, Haute-Volta (actuel
Burkina Faso).
29 A l'accession du Sénégal à l'indépendance en 1960, force est de constater
qu'il y a une continuité dans l'organisation du système sportif au Sénégal dans
ses formes et ses bases. Les ligues existantes ont été nationalisées et
transformées en fédérations nationales et les caractéristiques du modèle sportif
français introduites par l'ordonnance du 25 août 1945 ont été maintenuesl° :
délégation de pouvoir aux fédérations sportives pour l'organisation des
compétitions, représentation du pays dans des rencontres internationales. Cette
transposition ou calquage du modèle s'est faite sans tenir compte des réalités
sociales, économiques culturelles et démocratiques du Sénégal qui sont très
différentes de celles de la France.
du fait de son statut de Le Sénégal, contrairement aux autres colonies
capitale de l'AOF, disposait en 1960 de quelques infrastructures11 dans certaines
villes et de certains établissements scolaires permettant de pratiquer le sport. Le
nombre de licenciés n'était estimé approximativement à 5 300. En 1960, le
Sénégal comptait une quinzaine de fédérations unisports avec un nombre de
licenciés qui avoisinait les 9 000 en 1961 (figure 2).
Figure 2 : Nombres de licenciés par fédération en 1961
Sources : Archives du ministère de la Jeunesse et des Sports du Sénégal & Deville Danthu.
La pratique sportive s'est développée dans des clubs comme la Jeanne d'Arc,
le foyer France Sénégal Espoir de Dakar (la fusion des deux derniers clubs en
1970 a donné naissance au club de Jarraf), dans des associations comme l'union
des associations sportives des écoles primaires et dans certaines villes comme
Saint-Louis où des infrastructures sportives existaient déjà.
le Chiale( P , Gouda S. (1992).
Le Sénégal comptait 5 terrains de football, 5 stades omnisports, 4 terrains de volley/basket, 1 piscine, 1 salle
de boxe et I vélodrome en 1959.
30
Au Sénégal, c'est la loi française du l' juillet 1901 qui régit les associations
sportives car au lendemain de l'indépendance le décret n° 669 du 27 janvier
1960 déterminant les statuts des groupements sportifs précise que ces derniers
sont tenus de se conformer dans l'élaboration de leurs statuts et règlements aux
prescriptions de cette dite loi. Suite à ce décret, plusieurs textes de lois ont été
votés parmi lesquels la loi n° 61-34 de janvier 1961 déterminant le régime des
associations. Mais tous ces textes ne sont que des copies conformes des textes
de lois françaises. En 1968, une tentative de se démarquer des lois françaises est
amorcée par la loi 68-08 du 26 mars 1968 portant sur le code des obligations.
Cette loi préconise de nouvelles bases juridiques pour les associations sportives,
mais l'absence de décret d'application symbolise la non-modification des statuts
et règlements des associations. Finalement, il a fallu attendre le décret n° 76-
040 du 16 janvier 1976, fixant les obligations particulières auxquelles sont
soumises les associations à but d'éducation populaire et sportive, ainsi que les
associations à caractère culturel, pour que des modifications statutaires des
associations sportives entrent en vigueur. Malgré cette timide tentative de
nationalisation de l'organisation sportive par des lois sénégalaises, force est de
constater que ces lois ne sont pas toujours adaptées aux contextes sociaux,
économiques et culturels du pays. En effet, elles n'arrivent pas dans leurs
élaborations à se démarquer des textes français et le système associatif n'est pas
autonome car l'Etat contrôle et gère le sport.
1984 marque un tournant dans l'organisation du sport au Sénégal avec la loi
d'orientation du sport communément appelée Charte du sport. Cette loi n° 84-
59 va révolutionner l'organisation du sport au Sénégal. Elle définit dans son
article 32 une association sportive comme un groupement de personnes dont
l'activité déclarée et effective est la pratique de l'éducation physique et
sportive. Dans son article 33, elle explique les dispositions auxquelles sont
soumises les associations. Outre le ministère de la Jeunesse et des Sports et ses
services, le sport sénégalais s'est structuré au travers de grands pôles qui sont :
les fédérations, l'Union des associations sportives scolaires et universitaires
(UASSU), l'Organisme national de coordination des activités de vacances
(ONCAV), le sport corporatif, le Conseil national du sport, le Conseil régional
du sport, le Comité national olympique sportif sénégalais (CNOSS) (figure 3).
1.1. Le ministère de la Jeunesse et des Sports
A la création de la première constitution le 24 janvier 1959, accordant le
statut de la république au Sénégal, un secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil
chargé de la Jeunesse et des Sports fut nommé par le décret n° 59-064 du 4 avril
1959 fixant la composition du conseil des ministres. Le 10 avril 1959, le décret
n° 59-077 fait état de l'existence d'un secrétariat chargé de la Jeunesse et des
Sports. Depuis cette date jusqu'en 1998, le ministère de la Jeunesse et des Sports
a connu de nombreuses appellations et de nombreux changements. Celui-ci a
pour mission de préparer et de mettre en ceuvre la politique arrêtée par le chef
de l'Etat dans le domaine de l'éducation physique, des sports et des activités
3 1
socio-éducatives de la jeunesse. A ce titre, il est chargé de la promotion et de la
vulgarisation de l'éducation physique et de la pratique populaire des sports ; il
veille à l'émergence et à la formation de sportifs de haut niveau et à assurer leur
participation dans les meilleures conditions aux compétitions internationales ; il
contrôle les fédérations sportives, assure la promotion des groupements de
jeunes, leur apporte un soutien et veille au développement des activités socio-
éducatives pour les jeunes et, enfin, il assure la réalisation et l'amélioration des
infrastructures de base. Avec la loi de régionalisation n° 96-077 du 22 mars
1996, certaines compétences en matière de jeunesse et de sports ont été
attribuées aux régions, aux communes et aux communautés rurales.
Figure. 3 : Organisation du sport au Sénégal
Fédérations Ministère J&S
CNS — CRS CNOSS internationales
Sport Fédération
UASSU ONCAV Fédérations corporatif Africaine
Organes nationaux
()RCAV Ligues Organes régionaux
Organes
ODCAV Districts
départementaux
Etablissements
ASC Clubs scolaires
32
En 1998, le ministère de la Jeunesse et des Sports est composé comme suit.
- Le Centre national d'éducation populaire et sportive (CNEPS) : celui-ci a pour
vocation d'assurer la conception des programmes de formation, la formation et
le perfectionnement des cadres intermédiaires de l'éducation populaire et de
l'éducation physique et des sports.
- L'Inspection de la jeunesse et des sports (IJS) : c'est l'organe de contrôle
interne du ministère. Elle veille au bon déroulement des missions techniques,
administratives et financières des services. Elle supervise l'organisation des
examens et concours et la formation des cadres. Outre ces missions, elle
s'occupe des études juridiques des textes et projets, mais aussi de la coopération
internationale.
- Le Stade Léopold Sedar Senghor (SLSS) : considéré comme un centre dont les
objectifs sont la formation, le perfectionnement et le recyclage des cadres
sportifs nationaux des fédérations, il sert de base aux écoles sportives qui ont
vocation de former l'élite nationale.
- La Direction de la jeunesse et des activités socio-éducatives (DJASE) :
composée de la Division des activités socio-éducatives (DASE), de la Division
de la jeunesse (DJ) et de la Division de la vie éducative (DVE), elle est la
structure qui va s'occuper d'appliquer l'ensemble des mesures concrètes
permettant de promouvoir la vie associative et les activités socio-éducatives,
mais aussi d'assurer l'insertion socio-économique des jeunes. Ses champs
d'intervention sont l'éducation, la santé, la famille.
- La Direction de l'éducation physique et des activités sportives (DEPAS) :
composée de la Division des activités sportives (DAS), de la Division des
activités de loisirs, de détente et de rééducation (DALSDR) et de la Division de
l'éducation physique (DEP), la DEPAS s'occupe de l'éducation physique, du
développement des fédérations en les aidant à avoir une structure
organisationnelle plus adéquate et un bon fonctionnement, mais aussi des projets
d'insertion des jeunes par le sport.
- La Direction de la haute compétition (DHC) : comportant la Division de la
gestion du sportif de haut niveau (DGSHN), la Division des programmes (DP)
et la Division des ressources financières et du matériel (DRFM), elle met en
œuvre une politique lui permettant de former l'élite, mais aussi de trouver de
nouveaux talents grâce aux mesures concrètes. Elle aide les fédérations pour
qu'elles soient présentes lors des compétitions internationales.
- Le Service de l'administration générale et de l'équipement (SAGE) : il
comprend la division de la comptabilité et des finances (DCF), la division de
l'équipement sportif et socio-éducatif (DESSE), la division du personnel et de la
solde (DPS) et du bureau d'ordre (BO). Il s'occupe de la gestion du personnel, du
budget, de l'équipement sportif et socio-éducatif, mais aussi du courrier.
- Les Services régionaux de la jeunesse et des sports (SRJS) et les Services
départementaux de la jeunesse et des sports (SDJS) : ce sont les prolongements
de l'Etat dans les régions et les départements. Les premiers ont pour mission
d'appliquer la politique sportive de l'Etat dans les régions et de gérer les
33 activités sportives et de jeunesse. Les seconds ont pour mission d'organiser
celles-ci dans les départements et ceci en partenariat avec les centres
départementaux d'éducation populaire et sportive.
1.2. Les fédérations sportives
Au lendemain de l'indépendance du Sénégal, le fonctionnement des
associations et organismes sportifs est régi par des textes qui sont des reprises
mot pour mot des anciens textes de la législation française. En 1960, un
premier décret n° 60-299 du 1 er septembre relatif aux activités des groupements
sportifs atteste dans son article 1 que « toutes compétitions sportives entre
associations, comités, districts ou groupements divers, ou entre joueurs ou
athlètes, ayant pour objet de désigner une association, une équipe, un joueur ou
un athlète, comme champion du Sénégal ou d'une région du Sénégal dans les
épreuves nationales ou internationales doivent être autorisées par le MJS qui
délègue ses pouvoirs à une fédération qualifiée par discipline ». Suite à ce décret,
la décision n° 5334 du 19 avril 1961 relative à la délégation de pouvoir fut
promulguée, mais ce texte est très vaste et il ne nous renseigne pas sur les
modalités et les contenus de cette délégation de pouvoirs. En 1966, l'arrêté
12527 du 31 août 1966 portant délégation de pouvoir vient compléter les
textes déjà existants. Ce nouveau texte insiste sur les prérogatives des
fédérations qui doivent « établir et soumettre à l'approbation du département
les règlements techniques concernant le ou les sports dont elles sont
responsables ; à ce titre elles peuvent s'opposer à l'organisation de toute
manifestation dont elles jugent le déroulement inopportun » (article 2).
Une fédération sportive dirigeante sénégalaise est chargée (article 37 de la
loi 84-59) par délégation d'administrer, d'animer, de promouvoir et de
développer une discipline sportive en respectant les dispositifs réglementaires
en vigueur au Sénégal et la déontologie de la fédération internationale dont elle
relève. Les fédérations se déchargent sur les ligues, les districts. Au Sénégal,
certaines fédérations n'ont pas de championnat national régulier : elles se
préoccupent de leurs élites sportives au détriment du sport de masse.
En 1997, le Sénégal comptait 24 fédérations sportives classiques et 12
Comités nationaux provisoires (CNP) ou Comités nationaux de gestion (CNG).
Ces comités sont des structures provisoires mises en place soit après l'échec
d'une fédération classique, soit à la suite d'une demande formulée par des
sportifs dont la discipline ne peut pas relever immédiatement d'un statut de
fédération. L'objectif de ces comités est d'assurer la promotion ou la relance
d'une discipline. Leur durée de vie est fixée par arrêté ministériel à 2 années
renouvelables. Contrairement aux fédérations, leurs membres ne sont pas élus
mais nommés par arrêté ministériel.
Au niveau du fonctionnement, les fédérations sont dirigées par un bureau
dont les 2/3 des membres sont élus par les délégués des associations et 1/3
nommé par le ministre de la Jeunesse et des Sports.
34 Le sport corporatif, considéré comme une fédération, a pour objectif de
promouvoir la santé et le loisir des travailleurs, de faire un placement rationnel
de l'élite et d'éduquer globalement les travailleurs dans le cadre d'une pratique de
masse.
1.3. L'UASSU
Même si le sport scolaire existait au Sénégal durant la colonisation et après
l'indépendance, les cadres juridiques ont été mis en place en 1971 avec le décret
n° 71-765 du 12 juillet portant sur la réglementation des activités sportives
scolaires et universitaires. Ce décret amorce les bases du sport scolaire. Il est
complété par l'arrêté n° 1033 du 10 février 1972 fixant le statut de l'Union des
associations sportives scolaires et universitaires (UASSU). Celle-ci est reconnue
d'utilité publique par le décret n° 72-436 du 14 avril 1972. Placée sous l'autorité
du MJS, elle est administrée par des organes nationaux (qui disposent d'un bureau
permanent), régionaux et départementaux. Chaque organe dispose d'un conseil,
d'une commission technique et d'un secrétariat général. L'UASSU assure la
promotion du sport scolaire, permet le développement du sport pour tous,
incite toute la population scolarisée sans aucune discrimination à s'adonner aux
sports. Elle est chargée de l'orientation et de la coordination des activités
sportives et de l'animation des associations sportives dans les établissements
publics et privés disposant d'un enseignement supérieur, secondaire et
élémentaire. Elle favorise et organise le sport par et pour les élèves ainsi que les
étudiants, au moyen d'une pratique de masse en vue d'aboutir à l'émergence
d'une élite. Véritable levier du sport de masse, l'UASSU compte 3 500
associations et 22 000 licenciés en 1997.
1.4. L'ONCAV
Il s'impose plus par les faits que par des textes juridiques de 1960 à 1984.
Durant cette période, il n'y a pas eu de lois, de décrets, ni d'arrêtés consacrés à
l'ONCAV. Il s'est structuré à partir des quartiers. En 1974, quatre circulaires
(002/74, 003/74, 004/74 et 005/74) précisent les conditions particulières
auxquelles les clubs participant aux activités de l'ONCAV doivent se soumettre.
C'est la charte du sport de 1984 qui confère une existence juridique à l'ONCAV.
Ce dernier est une véritable cellule d'animation durant les vacances. Il assure la
promotion et le développement des activités culturelles et sportives durant la
période estivale. Il constitue un levier éducationnel de base permettant aux
jeunes d'acquérir une formation civique et morale. Les ASC, qui constituent la
base de la pyramide que constitue l'ONCAV, sont des lieux de socialisation par
excellence des jeunes, des écoles de coopération démocratiques où règnent
l'ordre et la discipline. Elles font vivre le quartier et créent une solidarité
intrinsèque entre les habitants. Chaque personne fait preuve d'abnégation dans
les confrontations car on défend d'abord la réputation et l'honneur de son
quartier, de son village. Ce qui fait la force de l'ONCAV, c'est sa capacité de
mobilisation. C'est le seul organisme sportif au Sénégal qui compte 220 000
35

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