Anthropologie de l'athlétisme en Afrique de l'Ouest

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Comment peut-on être athlète en Afrique de l'Ouest ? Généralement, l'intérêt porté au phénomène sportif en Afrique se borne au football, à l'Ouest, et à l'athlétisme, à l'Est. Cette étude anthropologique met en évidence les facteurs sociaux de la course à pied, de la course pensée à la technologie de la pratique.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296468054
Nombre de pages : 530
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Anthropologie de l’athlétisme en Afrique de l’OuestÉtudesAfricaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernièresparutions
Anna M. DIAGNE, Sascha KESSELER, Christian
MEYER (éd.), Communication Wolof et société
sénégalaise. Héritage et création,2011.
Fabrice AGYUNE NDONE, Changement social chez les
Makina du Gabon,2011.
B. H. MOUSSAVOU, Prisons africaines. Le cas du
Gabon,2011.
MOTAZEAKAM, La sociologie de Jean-Marc Ela,2011.
Léon Modeste NNANG NDONG, L’effort de guerre de
l’Afrique. Le Gabon dans la Deuxième Guerre mondiale
(1939-1947),2011.
Joseph MBOUOMBOUO NDAM (sous la dir.), La
microfinance à la croisée des chemins,2011.
Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, De la postcolonie à la
mondialisation néolibérale Radioscopie éthique de la crise
négro-africaine contemporaine,2011.
Anne COUSIN, Retour tragique des troupes coloniales,
Morlaix-Dakar, 1944,2011.
Hopiel EBIATSA, Fondements de l’identité et de l’unité teke,
2011.
Patrice MOUNDOUNGA MOUITY, Transition politique
et enjeux post-électoraux au Gabon,2011.
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Quand les idéalistes d'hier plient face au système,2011.
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2011.
Théodore Nicoué GAYIBOR, Sources orales et histoire
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Jean-Christophe BOUNGOU BAZIKA, Entrepreneuriat
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Papa Momar DIOP, Guide des archives du Sénégal
colonial,2011.Yaya Koné
Anthropologie de l’athlétisme
en Afrique de l’Ouest
La condition de l’athlète
L’HARMATTAN©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56181-6
EAN:9782296561816Remerciements
Aux professeurs Pierre-Philippe Rey, Marc Perelman et Jean-Marie Brohm;
aux ex-champions Haruna Palé et Namakoro Niaré, Guillaume Cossou, Cyrille
Gouljiar, Sébastien Kaszluk; aux férus de course à pied que sont Issa Diallo
(Papisso), Frédéric Fofana, Jérôme Chassang, François Cusset, Tony Tormena,
Claire Blandel, Thierry Vilsan, Yann Edu, Seydi Diagana, Sidiki Yatera,
Stephane Viargues et Rachid Ouaj. A Siata, Ousmane, Eliane, Gaoussou Diarra
et Issa Sylla. Auxjeunes Abidjanais duquartierdeKoumassi, Amadou dit Papa
ministre et Didier Koffi dit Doug. A tous les habitants des villes de Sikasso et
Bamako. Aux familles Fofana, Kouadio et Dzada-Dzifa. Ainsi qu’aux élèves et
équipespédagogiquesdeslycéesTraoré àAbidjanet deLaTourelle à Sarcelles.
EtunepenséeparticulièrepourSeibou,Solo,Sanou,Kassim,etN’DeyeDiop.
«Quisaitcourir,saitseremettreencause»
7Préface
Pierre-PhilippeRey
Quand on lit le livre de Yaya Koné, on rit beaucoup, ce qui, il faut bien le dire,
ne caractérise pas habituellement les thèses universitaires. Il s’agit pourtant
1d’une thèse universitaire, soutenue il y a un an et qui satisfait à tous les critères
2de ce pénible exercice .La raison de cette double réussite est certainement la
situation décalée dans laquelle Yaya Koné est posté en permanence et donc
nous derrière lui. En termes académiques on appelle ça une «prise de
distance». Mais en réalité, il n’a aucune distance à «prendre».Il est déjà
distanciéparnature,pourrait-ondire:
- athlète de haut niveau, il est aussi un anthropologue qui étudie les
3athlètes ; et donc il nous fait rire des athlètes et de leurs manies
chronométriques mais aussi des «spécialistes» des sciences humaines
4
etdeleursmaniesméthodologiques
- français denationalité,ilest malienparses parentsetdonconritencore
quand il décrypteaussi bien les stéréotypes des Français (etdes
Européens en général) sur les athlètes africains que les stéréotypes des
Maliens (et de l’ensemble des Africains originaires du Sahel) sur la
course àpied
- originaire d’un groupe musulman, il a été formé dans l’école française
mixte et laïque et on rit encore plus quand il s’infiltre au sein d’un
groupe de 15 garçons originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique de
l’Ouest en train d’observer des filles qui font leurjogging matinal dans
leparcdeChanterainesenrégionparisienne.
Voyons d’abord ce dernier point-mais l’exemple concerne aussi le premier -
qui donne bien le ton. Tout d’abord Yaya Koné nous propose un tableau dans
les règles incontournables de l’art sociologique. Il a chronométré (là on croit
prendre l’athlète de haut niveau la main dans le sac). Il a chronométré quoi?
Mais non! Pas le temps que mettentles différentes filles observées à parcourir
une distance donnée!Maisle temps passé par les garçons à regarder la fille qui
passe devant eux… Cela donne le résultat suivantsous forme d’un tableau à
doubleentrée:
9Nomdescoureuses Tempspassé àregarderlacoureuse
Aupassaged’Emilie 5secondes
AupassagedeDjamila 25secondes
AupassagedeNacéra 22secondes
Aupassaged’Eve 6secondes
AupassagedeCéline 4secondes
AupassagedeWarda 27secondes
AupassagedeDominique 8secondes
AupassagedeLydia 12secondes
AupassagedeNadira 34secondes
Puisilcommente,toujoursaussisérieusement:
«On observe une plus grande attention aux passages des coureuses d’origine
maghrébine. Les coureuses d’origine européenne suscitent un regard, puis un
commentaire. Les jeunes Maghrébines créent la stupeur, voire un silence
interloqué. Les coureuses baissentla tête et accélèrent à l’approche des
groupes.»
Ici, en respectant toujours le plus pur style académique, Yaya Koné introduit
unenotedebasdepage:
«Les jeunes hommes au nombre de 15 sont tous des Français originaires
d’Afrique,11jeunesMaghrébins,et4Subsahariens.
- Pour les jeunes femmes d’origine européenne, les commentaires
sont: ‘Elleestbonne,elle’.
- Pour les jeunes femmes d’origine maghrébine, les commentaires sont:
‘Mais qu’est-ce qu’elle fait, elle’, ‘C’est une Kahba’ (pute), ‘C’est pas
lasœurde…?’»
Pourtantles jeunes filles en question ont tout fait pour passer inaperçues et
YayaKonénousl’aindiquéjusteavant:
«Certaines femmes complexées et/ou pudiques attachent des sweat-shirts sur
leurs hanches pendant qu’elles courent. Les femmes de culture musulmane et
maghrébine, telles que Warda et Nacéra, le font systématiquement»… «On
remarque qu’il s’agit à chaque fois de jeunes femmes françaises d’origine
maghrébine, il n’y a aucune femme d’origine subsaharienne parmi les
coureuses.»
Pas de coureuse d’origine subsaharienne: là nous sommes au cœur de notre
deuxième point: les stéréotypes sur la course à pied en Afrique sahélienne, qui
dévalorisent cette pratique pour les hommes, mais la rendent carrément
inimaginablepourunefemme.
Je vaisrevenir sur ces différents points dans uninstant, puisquetel estl’objectif
d’une préface: donner à voir ce qui va être dit dans le texte lui-même, sans le
dire vraiment, mais juste assez pour que le lecteur fasse un premier pas à
l’intérieurdusujet.
Maisavant,jeposeunequestion:quinousfaitrireaujourd’hui?
10Réponse: depuis la mort de Coluche, les gens qui nous font rire ont presque
tous, comme Yaya Koné, une position à la fois extérieure et intérieure à la
société française : Jamel Debbouze (père marocain, mère algérienne), Dany
Boon (père algérien, mère ch’ti), Kad Merad (père algérien, mère française),
Gad Elmaleh (juif marocain très attaché à son pays d’origine, installé en
France),Fellag(algérien,luiaussiinstalléenFrance)…
Prenons le film «Bienvenue chez les Ch’tis», qui a été vu dans les semaines
qui ont suivi sa sortie par un nombre de spectateurs à peu près égal au nombre
total de Français, si on en retire quelques spécialistes de la constipation
intellectuelle et tous ceux qui ne sont pas encore capables de marcher jusqu’à
une salle de cinéma ou qui ne le sont plus. Dany Boon et Kad Merad s’en
donnent à cœur joie sur les stéréotypes concernantles gens du Nord. Mais
pourquoi le film a-t-il eu aussi un succès populaire monstre bien au-delà des
frontières de la Franceet de la Belgique francophone? Parce qu’il est une
métaphore de tous les stéréotypes racistes et xénophobes et donc on n’est pas
étonné d’apprendre que les deux compères qui l’ont conçu, réalisé et joué sont
aussi tous les deux fils d’immigrés algériens. Les Ch’tis 100% n’ont, eux, rien
produitdeteljusqu’àprésent.
Il estd’ailleurs significatif,pourrevenir àunsportdont ilestbeaucoupquestion
en contrepoint dans la thèse de Yaya Koné, à savoir le football, que dans le
temple du racisme footballistique, le Parc des Princes, lors d’un match PSG-
Lens, des supporters parisiens aient traduit pour nous sans ambiguïté le sens de
cette mise en scène métaphorique de tous les racismes, chauvinismes et
xénophobies qu’est le film «Bienvenue chez les Ch’tis». Notons que ce
décodage garde la même efficacité quelle que soit l’interprétation de leur geste,
au second degré comme ils le proclament eux-mêmes ou au premier degré
commel’affirmentleursdétracteurs.
Le racisme n’est cependant pas la cible principale de Yaya Koné, même s’il y
consacre un certain nombre de pages, pour le tourner en dérision plutôt que
5pour le dénoncer. Plutôt que de s’indigner des stéréotypes européens sur les
athlètesnoirs,dontilfournit cependantunflorilège éloquentdansleregistre des
6comparaisons animalières , il préfère renvoyer sur ce sujet à la littérature
préexistante, qu’il cite abondamment et se centrer sur quelques questions
«naïves» à partir de la diversité des attitudes par rapport à la course selon que
l’on passe d’une culture africaine ou afro-américaine à une autre: comparaison
entre l’Afrique de l’Ouest et le Kenya ou entre les États-Unis et le Brésil. Car
ces comparaisons mettent en évidence les déterminants sociaux et idéologiques
internes aux sociétés et ridiculisentdecefait tout discoursnaturaliste sur le
sujet, ce qui permet de faire l’économie de l’indignation: les Noirs américains
(des États-Unis) sont de super champions d’athlétisme, les Noirs brésiliens
n’ont jamais rien fait de bon dans ce domaine. Où sont passées les
«prédispositions naturelles» des Noirs à la course à pied ? Par contre les
Brésiliens excellent en football et on trouve là une détermination idéologique et
11non pas génétique: dansun monde dominé par un catholicisme syncrétique,
c’est le football qui est valorisé, c’est-à-dire un sport collectif, exactement
comme en Afrique soudano-sahélienne, et pour les mêmes raisons, alors que
dans l’Amérique du Nord calviniste puritaine, l’«éthique protestante» chère à
Max Weber conduit vers les performances individuelles de l’athlétisme. Dans
les deux cas, les Noirs sont poussés à exceller dans ces disciplines parce
qu’étant membres des classes dominées, c’est une des seules voies d’ascension
ème
sociale quis’offre àeux. Au début du20 siècle,la boxea étéle premier sport
àpermettrecettepromotionsocialeetlesNoirsaméricainss’ysontprécipités.
NousavonsleplaisirdedisposerenFrancedepuisquelquesmoisd’unexcellent
contre-exemple «blanc» permettant de faire le départ entre «prédispositions
naturelles» et déterminants sociaux de l’excellence sportive: en effet depuis la
soutenance de thèse de Yaya Koné, nous avons eu droit à tous les cocoricos
avec les performances sur 200 m et surtout sur 100 m de Christophe Lemaitre,
«premier athlète blanc à passer sous les mythiques 10 secondes depuis
l’introduction du chronométrage électronique»: 9’’98, puis 9’’97 durant l’été
2010. Toute la presse en a évidemment déduit que lediscours naturaliste sur les
prédispositions innées des seuls Noirs à ce type de performance venait d’en
prendre un coup. Mais personne n’a souligné que Christophe Lemaitre partage
avec les Noirs nord-américains qui réussissent en athlétisme une caractéristique
déterminante: celle d’êtred’une origine sociale modeste. Titulaire d’un bac
professionnelen Electrotechnique, Energie, Equipements Communicants, filière
vers laquelle sont en général orientés les enfants d’immigrés, tandis que les
enfants de bourgeois, grands et moyens, sont orientés vers le bac S, même
quand ils sont un peu poussifs en Maths, il a réussi après obtention de ce bac
«pro» à se faire admettre dans une filière d’IUT Génie Electrique et
Informatique Industrielle (GEII), où il devra d’ailleurs suivre, comme les autres
titulaires de bac «pro» qui entrent en IUT, des cours de mise à niveau en
Maths, Physique, Français et Anglais. Ces filières d’IUT sont en général
réservées aux titulaires du bac S ou du bac technique, bien que les étudiants
originaires des bacs professionnels soient plus performants que ceux des bacs
techniques sur le plan de la pratique professionnelle ultérieure, et
incomparablement plus performants que les titulairesde bacs S. La situation est
encore pire chez les concurrents des IUT que sont les BTS, formations post-bac
organisées, elles, par les lycées classiques et les lycées techniques, qui
privilégient leurs propres élèves et rejettent les élèves issus des lycées
professionnels, peuplés d’enfants d’ouvriers, alors que les IUT, qui dépendent
desUniversités,ont entrouvert depuisquelquesannées l’entrée à uneproportion
homéopathique de titulaires des bacs «pro», un peu comme Sciences Po a
ouvertunconcoursspécialpourlesenfantsdesbanlieues,oucommeonaoffert
au gouvernement des sièges éjectables à Rachida Dati, Fadela Amara et Rama
Yade. Evidemment il n’y a pas besoin d’avoir lu Bourdieu et Passeron pour
savoir qu’il s’agit là d’une sélection sociale:les enfants d’immigrés sont
12orientés au faciès vers les filières professionnelles et, en tous cas, jamais
encouragés à choisir la filière S ou le bac technique, sauf pour des sujets
exceptionnellement brillants; les enfants d’ouvriers «blancs» subissent à peu
près la même discrimination. Et ensuite, il est pratiquement impossible
d’intégrer les filières post bac dont les programmes sont conçus pour barrer la
route aux gens qui ont un profil professionnalisant et faciliter la promotion des
jeunes issus de la moyenne bourgeoisie venant des lycées classiques et de la
petite bourgeoisie venant des lycées techniques, bien que sur le plan de la
pratique professionnelle, il soit beaucoup plus difficile au titulaire d’un bac S
d’acquérir les savoir-faire que maîtrise un élève de lycée professionnel qu’à un
élève de lycée professionnel de combler son retard (programmé) en maths,
physique, français et anglais. Le fait que Christophe Lemaitre, qui est
manifestementaussiaccrocheursurle plande sacarrièrescolaire, et maintenant
universitaire, que sur celui de sa carrière sportive, ait réussi à franchir cette
barrière que si peu de ceuxqui ont la même origine sociale que lui réussissent à
franchir, constitue évidemment une version «à la française» de l’accueil des
7meilleursathlètesnoirsaméricainsdanslesplusprestigieusesuniversitésUS .
Cette question des déterminants sociaux des engagements sportifs est étudiée à
plusieurs niveaux par Yaya Koné. Ce que nous venons d’évoquer est le premier
niveau, commun à toutes les disciplines sportives, et aussi à quelques autres
8activitéscommelechant, ladanse etc.:pourles enfantsdes classespopulaires,
et particulièrement pour lesenfants d’immigrés en Europe comme en Amérique
et pour les jeunes Noirs américains, ces activités sont pratiquement les seules
qui permettent une brillante promotion sociale. Pour les jeunes Africains aussi,
avec la possibilité, au-delà de la promotion dans leur propre pays, de faire
9carrière en Europe comme beaucoup de footballeurs , voire d’accéder à la
nationalitéqataricommecertainsathlètes.
Mais il ya un deuxième niveau qui s’organisesurla base dupremier: pourquoi
selon les régions du monde les disciplines sportives valorisées sont-elles
différentes? Yaya Koné pointe ainsi le contraste entre l’Éthiopie ou le Kenya,
patries des grands champions de course de fond, et l’Afrique de l’Ouest,qui ne
fournit pratiquement aucun champion d’athlétisme, et met en évidence le rôle
des stéréotypes circulant en Afrique sahélienne qui bloquent le développement
de la course à pied. Les conditions socio-économiques sontles mêmes dans les
pays de la «Rift Valley» et dans la zone soudano-sahélienne; mais jouent par
dessus les déterminants culturels et notamment la réception de l’activité
sportivedanslemilieufamilial.
Il lui a donc fallu accéder à ces déterminants culturels, ce qui demande
évidemmentunegrandefamiliaritéaveclessociétésconcernées.Commenta-t-il
réussi, alors qu’il est né et qu’il a été élevé en France, à enquêter en Afrique
soudano-sahélienne?
Je lui ai posé la question lors de sa soutenance de thèse et il a répondu qu’en
familleleurs parents leur parlaient Bambara mais qu’eux, enfants, n’osaient que
13peu se lancer à parler et donc répondaient la plupart du temps en Français. Il
comprenait donc parfaitement la langue mais a dû se réapproprier le parler pour
mener son enquête, ce qui au début lui a valu des plaisanteries, mais ceci ne l’a
pas arrêté et à la fin il considère qu’il a réussi à parler très correctement. Ceci
lui a permis de mener en Bambara, langue véhiculaire au Mali aujourd’hui, une
bonnepartie desesenquêtessur place. Maisau-delà delaquestiondela langue,
il a été également capable d’accéder à tous les implicites véhiculés par ces
cultures.
IladonctraînéunpeupartoutauMalietdanslespaysvoisins:
- dans les rues des villes où, à la tombée du soir, les jeunes gens qui
désirent pratiquer incognito la course à pied courent déguisés en
footballeurscarlefootballeurest bienadmis, maispaslecoureur à pied
entantquetel
- dans les «grins», c’est-à-dire ces réunions informelles, tenues souvent
10au Sahel devant la cour d’une maison , où les jeunes gens des classes
populairessirotent à longueur de journée du thé vert en commentant le
sport,lapolitique,lesfilles…
- chez les bourgeois africains au mode de vie occidental, qui prétendent
se moquer des stéréotypes populaires et sont donc les seuls à pratiquer
l’athlétismesanssecamoufler
- il a aussi observé les coureurs «informels» dans les parcs en Ile de
France ou à Paris ou sur les trottoirs de certains arrondissements
parisiens, ainsi qu’en Scandinavie, interrogé ses collègues athlètes de
hautniveau…
Premier déterminant social négatif concernant la course à pied en Afrique
soudano-sahélienne: l’assimilation de la course à la fuite, qui dévalorise
totalement la pratique de la course en milieu mandingue où il n’existe qu’un
seul mot pour désigner ces deux conduites. Au delà des Mandingues, Yaya
Koné a recueilli auprès de ses interlocuteurs dans 42 langues soudano-
sahéliennes différentes les mots qui servent respectivement à désigner la course
et la fuite et a simultanément posé aux locuteurs la question de la différence
existant selon eux entre les deux actes. Il en ressort que dans 22 de ces langues,
qui se répartissent entre les différentes aires linguistiques de la région
(Mandingues, Akan, Voltaïques, Fulbé, Krou, Kwa) il n’existe qu’un seul mot
pour désigner les deux actes. Chez les locuteurs de ces 22 langues interviewés,
on a pour 16 langues 100%deslocuteursdelalanguequi ne distinguent enrien
les deux actes de couriret de fuir, pour 5 autres langues, la proportion de
personnes interrogées qui ne distinguent pas les deux activités varie de 96 à
98%, et pour une seule langue on descend à 72% de confusion des deux actes.
Par contre dansles 20 groupes linguistiques où les deux mots sont distincts, on
n’en trouve qu’un seul où les locuteurs confondent à 100% les deux actes, les
autres locuteurs étant de 70 à 80% à maintenir cette confusion. Il affine encore
l’analyse en montrant que pour les groupes linguistiques où les deux mots sont
14distincts, ce sont les habitants des zones rurales quimaintiennent aussi une
conception différente des deux actes, alors que dans les zones urbaines, les
locuteurs ont tendance à oublier que les deux mots sont distincts dans leur
langue d’origine et donc à ne pas distinguer les deux actes. C’est le cas par
exemple chez les Mossi, qui ne sont pas du tout mandéphones, où il existe bien
encore dans le monde rural deux mots distincts mais dans les villes modernes,
oùl’influencedu milieu mandéest grande,lesMossiontoubliéle mot morequi
sert à désigner la fuite comme distincte de la course et emploient donc un seul
mot(more) pourlesdeuxconduites,cequiimplique évidemmentl’adoptiondu
stéréotypemandé.
On a donc en fait deux déterminants qui se surimposent pour dévaloriser la
course à pied: un déterminant interne aux sociétés concernées, initialement
toutesrurales, et particulièrementnetchezles Mandéphones; lacourse,pourun
adulte(au-delàde12ans)nepeut êtrequelafuite,etestdoncdéshonorante;un
second déterminant est caractéristique des zones urbaines et particulièrement de
celles où l’insécurité est la plus grande, mais il se nourrit du premier puisque la
conception de la course-fuite propre aux mandéphones s’étend à d’autres
groupes (comme les Mossi) qui les côtoient dans ces zones urbaines. Toutefois
cette assimilationde la course à la fuite peut aussi êtreengendrée par la seule
insécurité urbaine: Yaya Koné note que dans une «cité» HLM de Sarcelles
nommée bucoliquement «Chantepie»,les jeunes utilisent le mot «técal»,
verlan de «calter» (mot lui-même argot, mais plusarchaïque) non seulement
pour signifier la fuite comme dans l’argot initial, mais aussi par extension pour
désignerlacoursesportive.
Cependant YayaKonéconstate aussi quec’estdanslesgroupeslinguistiquesoù
la distinction est clairement faite entre le mot qui signifie courir et celui qui
signifie fuir que l’on trouve le plus de champions de course à pied: les Hausa
dans la zone soudano-sahélienne (qui fournissent de bons sprinters), les
BerbèresTouareg (quidonnent de bons coureurs de fond), les Duala du
Cameroun (beaucoup de pratiquants dans les divers types de courses sportives)
etbienentenduleslocuteursswahiliduKenyaouamharad’Ethiopie.
C’est donc là un déterminant culturel et non pas socio-économique. Mais dans
les villes, les deux aspects se conjuguent. En Côte d’Ivoire où le phénomène
connaîtuneampleurcroissantedepuisledébutdelaguerrecivile,lesjeunesdes
quartiers populaires comme Koumassi, peuplés de migrants ou de descendants
de migrants originaires du Sahel, Mandé et Mossi notamment, parlent le
«Nouchi»,unesorted’argotoude pidginintégrantdes mots français,baouléet
dioula; c’est notamment la langue parlée par tous les habitués des «grins» de
ces quartiers; cet argot tend à se diffuser maintenant vers le nord de la Côte
d’Ivoire, et bienentendu il ne connaît qu’un seul mot pour désigner la course et
la fuite. Tout homme digne de ce nom doit donc se refuser à courir, quelles que
soient les circonstances. Un certainJohn Pololo, «boss» d’un gang de quartier
à Abidjan, est célèbre pour s’être fait descendre par les policiers parce qu’il
15s’était refusé à courir pour leur échapper. Mais à la cité des Sablons à Sarcelles
en 2001, un jeune, Moussa, a trouvé la mort à cause du même comportement
lorsd’unrèglementdecompteentrebandesrivales.
Toutefois le contenu dévalorisant de la course s’inverse si vous êtes chasseur et
non gibier: c’est pour cela que tout le monde admet parfaitement ceux qui
s’entraînent à la course pour entrer dans la police ou dans l’armée. Militaires et
policiers en Côte d’Ivoire décrivent d’ailleurs avec délice les moments où ils
ontfaitcourirdesadultesdeparlapeurqu’ilsleurinspirent.
Unautreobstacle àla pratiquedela coursequeYayaKonédétaille brillamment
est le fait qu’en milieu soudano-sahélien, seul compte le fait de gagner. Si vous
êtes second, même dans une course de très haut niveau, tout le monde, à
commencer par vos proches, va dire: «il s’est encore fait taper». Ceci est
l’envers de l’attitude européenne ou américaine qui privilégie le chronomètre,
dans la même logique que celle qui règne depuis Taylor sur l’ «organisation
scientifiquedutravail».
Autre obstacle encore: le rapport au corps, notamment féminin. Dans une
société où la famine rôde encore, il convient d’être gros pour montrer qu’on a
réussi. La minceur des athlètes et, par ailleurs, chez les filles, une musculation
apparente,sonttrèsmalvues.
Bien entendu, concernant les Sahéliens, l’obstacle principal à la pratique de
l’athlétisme,dont lacourse,estlaprééminenceabsoluedufoot maisYayaKoné
montre fort bien que ce choix n’est pas indépendant des stéréotypes qu’il a mis
en avant antérieurement: si tout le monde considère qu’on vous a «tapé» et
que vous avez amené la honte sur la famille dès que vous êtes second au lieu
d’être premier, même lors de la finale des Jeux Olympiques, mieux vaut ne pas
vous lancer dans des défis individuels et dissimuler vos propres responsabilités
auseind’unsportcollectif.
Il s’y ajoute certes le caractère hostile des espaces urbains où l’on peut courir,
notamment la voirie défectueuse, le risque constant dû à l’enchevêtrement avec
la circulationautomobile, la faiblesse oul’absencedel’éclairage urbaindèsque
la nuit tombe tandis que la chaleur excessive empêche qu’on coure pendant la
journée, l’absence totale de stades d’athlétisme, contrairement à ceux dédiés au
foot. Mais le fait que ceux qui veulent courir, même de façon informelle,
doivent se déguiser en footballeurs pour ne pas être raillés par les passants,
montre que les stéréotypes sont des obstacles plus puissants que les conditions
matérielles.
YayaKoné,un anaprèssasoutenancedethèse,adéjàmisunpremierpieddans
une carrière à laquelle il est manifestement destiné: celle d’enseignant
d’anthropologie dans la filière universitaire STAPS (Sciences et Technologies
des Activités Physiques et Sportives) à l’Université de Versailles – Saint
Quentin en Yvelines où il vient d’être recruté comme chargé de cours et assure
des cours magistraux et des travaux dirigés. Dans les disciplines sportives,
comme dans beaucoup d’autres secteurs professionnels en France, notamment
16dans les zones très «pluriculturelles» de banlieue, la présence
d’anthropologues spécialistes de l’Afrique est de la plus grande importance, car
tous les praticiens y fonctionnent sur la base des stéréotypes que Yaya Koné
démonte si joliment. La connaissance très fine qu’il nous fournit des
déterminants culturels internes aux diverses sociétés africaines, bloquant ou
favorisant la pratique de la course à pied, permet de sortir très heureusement
d’un discours globalisant sur l’Afrique ou sur «les Noirs» qui à lui seul
constitue le stéréotype majeur. On regrette d’autant plus l’absence de cette
connaissance fine dans la formation des futursenseignants d’éducation
physique que, jusqu’à présent, malgré un Christophe Lemaitre ou un Frank
Ribery(qui possède d’ailleurs la double «tare»d’être d’origine populaire et en
plusmusulman),lescoureursoulesfootballeursd’origineafricaineouantillaise
dominent largement au plus haut niveau en France et que donc, vu
l’«héroïsation» des grands champions dans l’imaginaire de la jeunesse, c’est à
eux que s’identifient les enfants passionnés de sport dès leur plus jeune âge.
Certains «philosophes» de pacotille comme Alain Filkenkraut ne se privent
d’ailleurs pas d’en faire un argument (parmi d’autres) pour nous appeler à
défendre notre identité nationale menacée, dans un discours qui nourrit aussi
bien la politique d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale que
laligneduFrontNationalrelookéeparMarineLePen.
Par l’ampleur de son enquête et la diversité de ses angles d’attaque(questions
sur les opinions, questions sur la pratique de la course par les interviewés,
analyses linguistiques, observations directes dans l’espace sahélien de référence
mais aussi en France ou en Scandinavie) Yaya Koné est particulièrement bien
armépourrenvoyerdanslespoubellesdela pensée,d’où ellesn’auraientjamais
dû sortir, de telles élucubrations. Le fait que ce soient depuis une trentaine
d’années les «média» et particulièrement la télévision qui sélectionnent ceux
qui ont le droit à l’étiquette d’«intellectuels» explique d’ailleurs le niveau
affligeant de ce qu’on considère comme tel depuis cette période, notamment en
France. On ose à peine se souvenir que ce pays était auparavant celui de Sartre,
de Merleau-Ponty, d’Henri Lefebvre etc. Dans son langage un peu ampoulé,
Pierre Bourdieu pointait bien naguère ce phénomène en parlant, pour les
générations actuelles d’«intellectuels» made in TV, de «doxosophes», c’est-à-
dire de gens qui prétendent penser alors qu’ils ne font que rabâcher la «doxa»,
autrementditlediscoursquelepouvoiraenvied’entendre.
J’ajoute aussi que le texte de Yaya Koné fait preuve d’une culture
encyclopédique dépassant largement les disciplines (anthropologie et
sociologie) qui sont l’objet particulier de ses enseignements. Mais il ne met en
avantcetteculturequequandilenabesoinetnes’amusejamais àl’étaler.
Jerappelaistout àl’heurequeleshumoristesconnusavaient,eux,contrairement
aux «intellectuels»promus par la télévision, presquetousaujourd’huile même
profil que Yaya Koné. Ce n’est pas faute d’efforts de cette télévision pour
imposer dans ce domaine le même type de contenu que celui débité par les
1711raseurs «intellectuels» . Mais la sanction au niveau de l’audimat oblige les
chaînes à faire vraiment rire quand elles présentent des humoristes, alors qu’il
est plus long de vérifier qui fait vraiment penser. Au demeurant, avant d’arriver
à la télévision, la plupart des humoristes que j’ai cités tout à l’heure se sont
d’abord autopromus dans de petites salles de spectacle, puis dans de plus
12grandes . Il n’existe pas, malgré la vogue grandissante des cafés
philosophiques, de moyen aussi efficace pour les spectateurs-auditeurs de
présélectionneravantlatélévisionquiestphilosopheetquinel’estpas.
Je reviens sur cette question, parce qu’il y a manifestement un point commun
entre l’humour et l’anthropologie: Yaya Koné n’est pas du tout un cas isolé et
si tous les anthropologues qui ont un parcours voisin du sien n’ont pas
forcément le même talent humoristique, c’est eux qui, à l’heure actuelle,
fournissent les travaux les plus novateurs et les plus pertinents. Il s’agit de
jeunes dont les parents, voire les grands-parents, ont émigré d’Afrique du Nord
ou d’Afrique Occidentale, qui ont dû souvent se réapproprier, comme Yaya
Koné, la culture d’origine deleurs parents, à commencer par la langue
13parlée mais qui sont particulièrement motivés pour étudier cette culture, parce
qu’ils’agit non seulement d’un désir scientifique de connaissance mais aussi
d’un élément constitutif de leur propre subjectivité.Qu’il s’agisse donc de la
société d’origine de leurs parents ou de la société française, ou des rapports
14historiques entre les deux, aussi lointains soient-ils , leur relation constamment
simultanément extérieure et intérieure au sujet qu’ils traitent les met dans une
position idéale pour à la fois bénéficier de toutes les connaissances que ces
sociétés ont d’elles-mêmes (outre l’accès à la langue, celui à la sagesse
populaire des proverbes, puis à l’humour se référant à cette sagesse etc.) et
15éliminer les stéréotypes qu’elles véhiculent . Symétriquement à la capacité de
Yaya Koné à nous faire rire en faisant de l’anthropologie, les humoristes
peuvent parfois d’ailleurs,avec leurs propres moyens, faire un excellent travail
d’anthropologues et d’historiens: tel est le cas de Jamel Debbouze qui, en
produisant en partie et en jouant magnifiquement le film «Indigènes», a fait le
travail que les historiens des rapports entre la France, le Maghreb et l’Afrique
Occidentaleontleplusgrandmaljusqu’àaujourd’huiàfairesérieusement.Ceci
lui a d’ailleurs valu des discours haineux que son activité d’humoriste n’avait
pasrencontrésjusquelà…
PIERRE-PHILIPPEREY
Professeurd’Anthropologie, UniversitéParisVIII
Notes
1Exactementle2décembre2009
2 La thèse a été soutenue devant des Professeurs spécialistes reconnus des différentes dimensions
qu’elle aborde et a obtenu la mention «Très Honorable avec les félicitations du jury à
18l’unanimité», c’est-à-direle maximumdu maximumdes appréciations que l’on peutobtenirdans
legenre.
3Oudespratiquantsamateursd’uneformed’athlétismequ’ilcibleparticulièrement,lacourse à
pied.
4 En détournant leurs outils préférés pour en faire un usage bien plus pertinent que ce qu’ils en
fonthabituellement.
5AuxÉtats-Unis,le «politiquementcorrect»détournedésormaislesjournalistesdeceregistre
6 Notamment dans un tableauoù sontcomparésles surnomsdonnésauxchampionsblancs(ex: le
«Tsar» Bubka) et noirs (ex: le «pitbull»Maurice Greene, la «panthère noire»Merlène Ottey,
oulesmultiples «gazelles»noires).
7 Il est d’ailleurs inscrit dans une filière «sports-études»et on lui souhaite biendu courage vu la
chargehorairedanslesfilièresd’IUTGEII…
8 Yaya Koné rappelle ainsi le tube de l’été 2007 du rappeurbelge James Deano: «Le seul Blanc
quisaitdanser,c’estMichaelJackson».
9 On sait d’ailleurs que le recrutement de jeunes talents africains par les clubs européens
s’apparentedeplusenplusàunenouvelleformedetraitedesNoirs.
10Ilaaussidénichéquelques «grins»desjeunesMaliensenFrance.
11Et tousles téléspectateurs connaissent bien l’«humoriste»promu parlatélévision qui s’est fait
unespécialitédediffuserdanssonregistrelamêmebouilliequel’«intellectuel»Filkenkraut.
12 Concernant DanyBoon et Kad Merad cités tout à l’heure, ce n’était certes pas des inconnus au
moment où ils ont réalisé et joué «Bienvenue chez les Ch’tis», mais ce film qui n’avait pas
disposé d’un budget énorme lesaévidemment promus à un niveau d’influence ben supérieur à
celuiqu’ilsavaientavant.
13 Tous comprenaient cette langue, exactement pour lesmêmes raisons que Yaya Koné, mais la
plupart se sont trouvés devant les mêmes difficultés que lui pour la parler, parce que s’ils
distinguaient parfaitement les phonèmes (contrairement à quelqu’un de complètement étranger
qui apprendunedeceslangues),ilsn’arrivaientpaspourautantàlesreproduire.
14Certainesdecesthèsessontentraind’étudierbrillammentcesrapportsauHautMoyenAge
15CequeDurkheimappelaitles «prénotions».Hegel aussiconstateque «cequiest ‘bienconnu’
n’estengénéralpasconnu».Introductiongénérale
«La course est pour l’homme le premier et le plus important des exercices
éducatifs; elle constitue l’exercice de base, ou fondamental de la méthode
naturelle. »(GeorgesHébert)
Comment comprendrele phénomène athlétique, en dehors des représentations
qui entourent la pratique des courses? Comment passe-t-on de la sédentarité à
lacourserégulière?Commentpasse-t-ondelacourseordinaireàl’athlétisme?
Voilàdesquestionsauxquelleslaprésente étudetenteraderépondre.
Cette enquête auprès des populations originaires du triangle Bamako, Bobo-
Dioulasso etKorhogo, se nourrit d’observations qui nous conduiront àeffectuer
diverses comparaisons, en terme de conditions de pratique, entre les Européens
du Nord et les Africains de l’Ouest. Une recherche sur la course à pied s’avère
être aussi celle des conditions de vie. L’observation participante permettra à la
fois de mettre en évidence les facteurs de la course à pied en Afrique et les
obstacles àlapratiquesportive.
Tout au long de l’enquête nous verrons que lesconditions de vie et
l’environnement familial déterminent l’entrée dans la course informelle, puis
dansl’athlétisme.
La course à pied n’est pas l’athlétisme, la course d’athlétisme n’étant que la
formesportivedelacourseàpied,néanmoinsl’athlétismeafricainc’estd’abord
la course, les deux ne pouvant être totalement séparés. Et ce, d’autant plus dans
le cadre d’un projet social par le sport. Dans les grandes villes de la région
soudanienne que sont Bamako, Sikasso et Bobo-Dioulasso, nous observons que
les jeunes gens s’adonnent à la course parce qu’ils estiment leurs chances de
réussir plus grandes par le sport que par la voie de l’école. C’est le cas des
coureurs footballeurs de Bamako et des athlètes et aspirants athlètes d’Eldoret
oudeNairobi.
Dans un premier temps, nous traiterons des représentations de la course en
zone soudanienne, à travers les idées reçues, préjugés et autres prénotions qui
entourent les athlètes africains. La course à pied est englobée par une série de
certitudes, qui constituent autant de barrières psychologiques, autant de causes
de non engagement. Nous nous intéresserons également aux conditions de la
pratique, à travers l’espace disponible aux coureurs maliens, burkinabés et
ivoiriens. Nous touchons là, à ce que l’on pourrait qualifier de dure réalité de la
course en milieu urbain africain. Les obstacles et les contraintes se multiplient
devant les coureurs, ces difficultés ne sont pas seulement physiques, elles sont
aussifamiliales,sociétalesetstructurelles.
Les rues qui chez les Scandinaves et Franciliens constituent les lieux de
pratique par excellence de la course à pied informelle, sont à proscrire pour les
jeunes Bamakois et Bobolais, pour des raisons de sécurité. Tout d’abord, il
apparaît que la course symbolise la fuite donc le danger, et d’autre part, ceux
21qui sont susceptibles de l’utiliser dans le milieu urbain, subissentl’hostilité des
badauds, qui ne concèdent aucun terrain, à celui, dont ils estiment qu’il n’a pas
à se comporter de la sorte àl’âge adulte. Courir dans une ville comme Bamako,
c’est éviter les zones commerciales, les fossés et autres trous béants, ainsi
qu’une multitude de chauffards; de quoi décourager le coureur le plus
téméraire.
Il émane du discours des jeunes présents dans les grins et des lycéens, une
connotation négative de la course à pied et de l’athlétisme. La course oscille
entre le déplaisir, la souffrance, et pour ceux qui en ont une opinion positive, la
volontéd’êtreenforme.Néanmoins,lesamateursdecourseàpiedsonttroppeu
nombreux à passer le cap, de la sédentarité à la pratique sportive, le football
étant le meilleur médiateur. En effet, toute conversation, toute évocation du
sportrenvoieverslefootball.C’estd’ailleurslatenuede footballeur quiconfère
aux coureurs intrinsèques adultes la paix sportive, la tranquillité, dans les rues
deBamako.
La course semble être le résultat d’un parcours, d’une situation sociale, d’un
cheminementfamilial.L’entréedanslacourseestdéterminéeparlegroupedont
estissul’individu.
En ce qui concerne la famille, nous noterons également le rôle des grands
frères,quientraînentleurscadetsdanslapratique.
Les problèmes socio-économiques constituent le plus gros frein à la pratique
régulière. Plus l’individu est issu d’un milieu social défavorisé, et moins il est
enclin à courir. Les habitants des zones rurales et des quartiers populaires de la
zone soudanienne concentrent une série de désavantages qui constituent autant
d’avantagespourlesmembresdesmilieuxaisés,desquartiersrésidentiels.
L’école représente un des canaux principaux de l’acquisition de la culture
athlétique. Cependant encore près de 70% des jeunes de l’aire culturelle Mandé
voltaïque échappentau filtre athlétique qu’estl’institution scolaire ouen sortent
prématurément. Bien entendu, ce sont les femmes des milieux populaires et
ruraux qui sont les plus touchées par cette exclusion athlétique: empêchées par
la société, et mobilisées dans le travail dès l’âge de 8 ans. Seul un scénario à la
kenyane, ou encore à l’éthiopienne, pourrait créer une véritable culture
athlétique au Mali et au Burkina Faso. C’est-à-dire des prouesses sur la scène
athlétique mondiale et l’avènement de héros athlétiques mythifiés, originaires
des quartiers populaires ou des zones rurales. Ces héros sportifs suscitent
l’engouement et poussent des individus, génération après génération, à imiter
leur modèle sur la scène athlétique. Puisque ‘c’estpossible’. La course doit
permettre l’ascension sociale. Malheureusement ces exemples sont trop raresen
Afrique de l’Ouest soudanienne ou se manifestent uniquement par le football et
l’émigrationenEurope.
22Aussi,nousverronssuccessivement:
- La pensée autour de la course, les conditions de réalisation et l’expérience de
lacourse àpied.
-Lecheminementfamilial,lacourse àtraversl’influencedumilieusocial.
-Lepassageversl’athlétisme.
Nousexposeronsnotretravailàtraverstroisparties:
I Une conscience collective de la course à pied (ou Phénoménologie du
courir)
Cette première partie élaborée à partir des données recueillies auprès des
lycéens (Maliens, Ivoiriens et Burkinabés) et d’observations diverses, nous
permet de comprendre comment les populations de la zone soudanienne
perçoivent la course à pied. Cette dernière est associée à des faits et des
sensationsnégatives:
-lapeur
-lasouffrance
-lafatigue
La course est éloignée du principe de plaisir, qui semble émaner d’une pratique
comme le football, que lesjeunes hommes aiment à évoquer, et que les plus
jeunespratiquentrégulièrement.
Le pratiquant de course à pied est celui chez qui on note une volonté d’être en
forme.Le plussouvent,ils’agitd’êtreenformepour lefootball,ou encorepour
tenterunconcoursderecrutementdansl’arméeoulapolice.
IILecheminementsociofamilialducoureursoudanien
Tout au long de l’étude ethnographique nous constatons les liens qui
unissent l’armée et la course à pied. Non seulement, l’armée devient un lieu de
pratique et depassage versl’athlétisme, comme nousl’observons enÉthiopieet
au Kenya, mais surtout le projet socioprofessionnel militaire implique un
passage obligatoire par la course, pour les jeunes gens issus des milieux
populaires. Ces membres des classes populaires se sentent le devoir de courir,
pour trouver un meilleur avenir. En effet, les enfants courent avec l’espoir de
devenir desMamadouDiarra, desDidierDrogba ouautresfootballeursricheset
talentueux. Voir un adulte courir n’est pas commun, seule une aspiration à
l’entrée dansles forces de l’ordre justifie une telle audace. La situation des
femmes estplus problématique, les obstaclesse multiplient à leurentrée dans la
course à pied, aussi biendans l’athlétisme, que pour la simple pratique de la
course informelle. Seule la période scolaire semble être un espace de pratique
pourcesdernières.
23IIIL’appelduhéros
Les personnes rencontrées à Bamako, Sikasso ou encore à Bobo-Dioulasso et
Bouaké sont unanimes, le football est le sport roi. Cette position hégémonique
se faitau détriment desautres pratiques sportives, quipar réaction, sont boutées
horsdesdiscussions.Lacoursed’athlétismeestunepratiquescolaireetelledoit
le rester. La pratique agace d’autant plus que face au marasme qui plane sur
l’ensemble de la société, elle s’avère d’une inanité qui contraste avec l’éclat et
l’abondance qu’apporte le football,en émotion, en partage et surtout en terme
derevenu.
Les représentations sur la course et les résultats sportifs des athlètes africains
semblent justifier les postulats sur la pratique et les pratiquants africains. Nous
mettronsenexerguedes élémentsderéponseplussociauxàlaproblématiquede
lacourse àpiedenzonesoudanienne.
- Que représente le fait de courir pour les populations de l’aire Mandé
voltaïque?
- Que représente l’athlétisme pour les populations de l’aire Mandé
voltaïque?
-Commentpeut-onêtreathlèteenAfriquedel’Ouest?
-Combiend’obstaclesàvaincrepourcourir?
L’Afriquesoudano-sahélienne = Afriquedel’Ouest
! Précisionimportante : La zone soudanienne ou soudano-sahélienne n’est
pas la république du Soudan (Khartoum et Juba), mais la région intermédiaire
entre le Sahara et l’Afrique tropicale; cette vaste région subsaharienne que les
géographes arabes appelaient Bilad es Sudan, littéralement: le pays des Noirs.
Notre étude se base essentiellement surl’Afrique soudanienne occidentale, dont
l’ancien Soudan français (Mali). Aussi, dans cet ouvrage lorsque nous parlons
de population soudanaise ou soudanienne, nous évoquons principalement les
Ouest-Africainsdespayssuivants:
• Mali •Ghana(Nord)
• BurkinaFaso •Nigeria(Nord)
• Côted’Ivoire(Nord) • Sénégal
24Chapitrepréliminaire
1. Unecourse àpiedoùdominentlesprénotions
a)Unformidableanalyseurdelaculturesomatique
Les observations faites sur le sol européen ainsi qu’en Afrique
subsaharienne, nous donnent des informations prégnantes quant à la façon de
concevoir la pratique athlétique. Le jugement et les idées que les individus
portent sur les courses, et notamment sur les coureurs africains, dépendent du
groupe ethnique dont ces individus sont issus. Les préjugés semblent constituer
unproblèmemajeur,àlafoispourlepratiquantetpourl’aspirantathlète.
Commentpercerdansunedisciplinequel’onpensefaitepourd’autres?
Comment continuer à courir quand on perd là où toutle monde pense que la
victoirelégitimenousestdévolue?Autantnepluss’yengager.
Malamine,un étudiantmaliende21ans,quivitàBamako:
«Ça me décourage, je préfère courir sans que personne ne vienne me voir, car
ils vontcommencer… ceux qui disent qu’ils veulentte voir courir, ils vont te
critiquer; çadécourage. »
Onconstatevis-à-visdel’athlètenoirunregardinterneetexterneproche.En
effet, les observations faites nous montrent qu’il y a aussi bien chez les
Franciliens de Domont et de Colombes que chez de nombreux Maliens
rencontrés à Sikasso et à Bamako, une manière d’appréhender l’homme noir
dans la course. On note que la façon de voir les athlètes diffère lorsqu’il s’agit
des coureurs qui ne sont pas noirs. Finalement, un coureur européen blanc,
même médiocre, a plus de liberté de pratiquer les courses d’athlétisme, car la
société n’ajamais été unanime sur le fait que ce dernier ait possédé des qualités
athlétiquesexceptionnelles.
«Oh lui ! C’est un simple amateur de course, il fait ça comme ça: pour lui
l’important c’est de participer », déclare Paul du Racing, à propos de son
camaraded’entraînement,Aurélien.
Dans le même groupe, Patrice, un athlète d’origine camerounaise soulève
l’agacementvoireleméprisdesescoéquipiersd’origineafricaineetantillaise.
«Cetype-làc’estunnullos,il nesaitmêmepascourir,c’estlahonte »
«Rien que delevoircourir, çam’énerve,je te lejure »
« Pourquoi il n’arrête pas, pourquoi, il continue de s’humilier comme ça! »
«C’estlahontedesNoirscetype »
«C’estunrenoitout pogo,toutfatigué »
Le coureur noir n’a pas le droit d’être mauvais quand il s’engage dans les
courses. D’autant plus que le niveau de performance de Patrice est similaire à
celui d’Aurélien, l’athlète blanc. Ce dernier est d’ailleurs surnommé
16affectueusementparlegroupe «petitBlanc».
25L’athlète noir est épié, attendu en tant que vainqueur, non seulement par le
public mais aussi et surtout par les membres de sa famille. A travers leurs
commentaires ces derniers auront un rôle prépondérant et influeront sur
l’investissement des athlètes africains dans la pratique. Tout au long de
l’enquête,nous verrons commentauseindes famillesafricainesles préjugéssur
la pratique découragent voire empêchent de nombreux coureurs de s’investir
sereinement dans la discipline athlétique qu’ils pratiquent. Cette pression
entraînequelquefoisl’abandondelapratiqueathlétique.
«C’estunepressioninsoutenable »,déclareMody,21ans,unathlètedeKayes.
Lors des championnats du Mali nous remarquons que le simple fait de se
fairebattreparquelqu’un estunevéritable tragédiepourl’athlète,surtoutquand
la famille a eu vent de cette défaite. La sanction est double, il s’agit d’une
défaite qui sanctionne pour la famille l’incompétence d’un des leurs. Et puis en
terme et niveau d’explication positionnel, perdre face à quelqu’un qui
‘normalement’ devrait se trouver derrière, «un Blanc», ou entre Africains,
perdre face à un Malien, face à un Ivoirien, voire unedéfaite d’un coureur de la
capitale face àunathlètedeprovince est tout cequ’il yadeplus humiliant pour
lesacteursetlesspectateursdelapratique.
Amadou, rapporte à la famille la course de son frère cadet Djiby, un athlète
del’UsfaKayes.
17«Faut voirlafaçondontlepetit PeuletleBoussemanil’onttapé. »
Lors des événements sportifs on constate que les athlètes se chambrent, ils
pratiquent la Senenkouya, la parenté à plaisanterie. «Un Diarra qui se fait
battre par un Traoré, c’est la honte », dit Amara Diarra, un spectateur qui
assisteauxchampionnatsduMali.
Les athlètes redoublent d’efforts pour éviter de perdre la course face à leur
18Senenkou. «Ici on court avec sa famille ; quand on gagne, ils s’en foutent,
mais quand on perd mieux vaut ne pas rentrer à la maison. Ils vont te faire
regretter de faire de l’athlétisme », déclare l’athlète Mody, tout en secouant la
têtededépit.
Le soutien de la société dans laquelle l’athlète vit est primordial. Trop
souvent nous avons observé que la famille ne soutient pas le coureur dans ses
efforts. Si la famille affirme que par sa pratique l’individu porte préjudice au
clan, en mettant en jeu le prestige familial, l’investissement de l’athlète dans la
pratique risque de fléchir, comme nous avons pu le relever auprès de nombreux
coureursivoiriensetex-athlètesmaliens.
19Pour ne pas paraphraser Aimé Césaire, Frantz Fanon ou W.E.B Dubois, on
peut dire que l’athlète africain n’est pas un athlète comme les autres, c’est
d’abord un homme noir. Les réactions et attitudes face aux athlètes et coureurs
noirs différent de la manière dont on traite un athlète qui appartient à une autre
communauté ethnique. A Bamako, à Paris, en passant par Stockholm, les
spectateurs ne voientpas un athlète courir, ils voient d’abord un homme noir
26qui court. On attribue trop facilement à cet homme noir un destin de coureur,
unesupérioritédefait,àlaquellelespopulationsnoiresfinissentparadhérer.
Plus l’athlète est plongé dans un univers, une société où il figure en tant que
minorité ethnique, et plus il développe ce que les sociologues W.E.B Dubois et
Harry Edwards qualifient de double conscience. Le coureur francilien d’origine
mandingue court en tant qu’athlète, mais il court aussi en temps qu’homme
noir. Dans le milieu scolaire français, on court surtout en tant qu’homme noir.
Dans les cours d’école de Domont et de Colombes, les jeunes Souleymane et
Demba,courententantquejeunesNoirsplusqu’entantqu’élèves.
«Oh la la ! Ça va aller vite y’a le Noir, il a l’air rapide », répètent les
spectateurs lors des compétitions où l’on note la présence d’au moins un athlète
noir. Les courses où l’on note la présence d’athlètes européens blancs ne
génèrentaucuncommentairedelasorte.
Encas de victoiredel’athlète noir, lepublicfaitcomme s’ils’yattendait.En
casdedéfaiteonoubliel’athlèteetlefaitqu’ileutparticipéàlacourse.Deplus,
on constate que les athlètes noirs d’Afrique développent parfois une honte de la
défaite. En cas de défaite, l’athlète se retire en se faisant plus petit que les
autres.
QuelquesdiscoursrécurrentsdanslesfoyersdeBamako,d’AbidjanetdeParis:
Kader20ans,unathlètedeBobo-Dioulasso:
«J’ai trophonte,lesgens nousmettentlapressionpourrien. »
Tougrou Camara, une athlète malienne s’adresse au jeune Oumar, au retour
d’unchampionnat:« Tu n’aspas hontedetefairebattreparunBlanc! »
Chez les colons c’est aussi ce genre de propos et l’effet désastreux d’une
défaite que l’on cherchait à éviter: comment accepter de se faire battre par des
indigènes?
«Ils étaient obligés de nous exclure, ils avaient peur qu’on se montre plus fort
qu’eux. Pour eux, les Nègres étaient trop faibles, nous non plus on croyait pas
20ennoschances »,déclareIssa,unvieuxSikassoisde96ans.
«...Très tôt, les administrateurs se méfièrent des rencontres entre
colonisateurs et colonisés. En 1913, Pierre de Coubertin, qui avait noté
cette suspicion, l’expliquait par la peur ‘qu’une victoire, même pour rire,
pour jouer, par la race dominée sur la race dominatrice’. Jusqu’à la veille
de la seconde guerre mondiale, les autorités ne se départirent pas de la
crainte qu’une défaite ne ternît le prestige du Blanc et n’entamât son
autorité. Il paraissait primordial ‘d’éviter à des Français, à des
conquérants,l’humiliationd’êtreparfois‘tapés’pardes élémentssoumisla
veille. Aussi, en 1935, le lieutenant- gouverneur du Niger se prononçait-il
contre les matches de football, même amicaux, entre Français et
autochtones parce que ‘le prestige de l’Européen sur quoi résidait notre
domination en ce pays avait tout à perdre en ces rencontres mixtes où
21l’Européenn’étaitpasforcémentleplusfort’.»(Deville-Danthu)
27Dans la villa des Diawara dans le quartier de Faladié, 6 personnes assistent
aumeetingdeBruxelles:
«Pourquitues,toi? »,«PourleNoir évidemment ! »
«Jenesaispasquiest le meilleur,maisjesuispourlefarafin-ké »
On note une forte solidarité ethnique des spectateurs africains et caribéens,
mais en cas de non victoire, la défaite est apparentée à un véritable cauchemar
pour les coureurs, comme on a pu le constater pour le jeune Patrice de
Colombes.
Lorsque des athlètes noirs participent aux courses, les réactions diffèrent.
Lesspectateursprennentparti,tantôtpour:
-celuiquiinspireleplusdepuissance
-pourlecoureurnoir,s’ilestseuldanslacourse
-voire le national, à condition que ce dernier ait déjà, par le passé et à
plusieursreprises,prouvésacompétencepardesvictoiressuccessives.
2. Despréjugéstenaces
a)Lesport etlaquestion noire
Comme l’affirme Gaston Bachelard, les ténèbres de l’esprit ont une
22structure, l’ignorance est structurée, tenace, positive. En effet, les
représentations sur les coureurs noirs véhiculent toutes sortes de prénotions
parfoisadoubées parle milieusportiflui-même. Ces prénotionsrejettent au loin
le rôle de la formation, de l’environnement social des populations, auxquelles
on attribue un peu trop vite la compétence dans un domaine et l’incompétence
dansunedisciplinedonnée.
Entre autres dominent les postulatssuivants, aussi bien chez les Africains
que chez de nombreux Européens, et ce, en dépitde l’existence de contre-
exemplescélèbres.
• Les Noirs sont plus rapides que les Blancs: contre-exemple célèbre Valeri
Borzov et Allan Wells voire Kostas Kenteris, champions olympiques en sprint
23court,faceàdessprintersnoirsderenom.
• Les Blancs ne savent pascourir, ni sauter: contre-exemple en France en la
personne des recordmen du 100 mètres et du 200 mètres en France, qui sont
ChristopheLemaitre et Gilles Quénerhérvé. AuRacingchezlesjeunes,l’athlète
Cécile Sellier a longtemps surpassé ses concurrentes noires de la ligue d’Ile de
Francelors des championnats de France des jeunes, jusqu’à son retrait de la
compétitionen2005.
28Bénédicte, à propos de Cécile, son amie de l’Institut national des sports et
d’éducation physique (INSEP): « Cécile personne ne la calculait.Personne ne
disait qu’elle était forte, et comme elle ne se vantait pas, je ne savais pas. Les
autres filles de son groupe d’entraînement, elles, étaient toutes des ‘Fatou’ ou
des Antillaises, elles étaient moyennes mais plus redoutées que Cécile. En plus,
elles n’arrivaient même pas à se qualifier pour les championnats de France.
Moi, j’ai compris seulement quand je l’ai vue remporter la médaille d’argent
des championnats de France. On l’a toujours sous-estimée, c’est parce qu’elle
est blanche, ils ont l’impression que c’est pas elle qui est forte mais que ce sont
les autresqui sontpasenforme. »
Les Noirs ne savent pas nager: il existe des contre-exemples comme le
nageur afro-américain Cullen Jones ou encore la Française Maria Mettela. Les
journalistes et les spectateurs se sont servis de la pitoyable prestation d’un
nageur de Guinée Equatoriale (Moussambani) lors des jeux Olympiques de
Sydney pour infirmer une hypothèse qui s’avère fausse; selon laquelle,
l’homme noir ne saurait pas nager à cause de sa masse corporelle trop
24importante.
«Nous et la natation ça fait deux, le Noir n’est pas fait pour la natation. Il
paraît qu’il y a un problème physiologique chez les Noirs », déclare Kaina, 26
ans, une Française d’origine malienne, commentant les championnats d’Europe
denatation2006.
«Ah oui… je me rappelle du nageur africain,je necomprends pas cequ’illui a
pris, toutle monde sait que la natation, c’est pas fait pour nous », déclare
Moussa,un étudiantdeBouaké.
Uneexplicationdonnéeparundesprofesseursagrégésdel’U.F.RSTAPSde
Nanterre : «Les Noirs ont les os trop lourds pour flotter. » Les étudiants de la
filière qui sont tous issus des milieux populaires et des classes moyennes,
écoutent le professeur religieusement, aucun n’ose remettre en cause l’assertion
duprofesseur.
Comme les autres étudiants Olivier et Badara semblent adhérer à ce
discoursd’autorité : « Même le prof l’a dit » «On voit bien que les Noirs sont
plusmassifs quenous,lesmuscles çaaidepasforcément »
«Si c’est à cause de ça, on l’a vu en cours », on constate une défaite de la
penséecritique.
Les leaders d’opinion et autres professeurs propagent des idées fausses.
Ignorant le fait socialet culturel, ignorant que des populations qui n’ont jamais
mislespieds dans une piscinenesont pas forcément au mêmeniveauquecelles
qui sont passées par les étapes des bébés nageurs. Dans un pays comme le Mali
où la seule piscine olympique est asséchée depuis plusieurs années, comment
s’adonner àlanatation?
Deplus, lesobservations faitesenCôted’Ivoireconduisent àlaréfutation de
ce postulat. En effet, les pêcheurs ghanéens installés sur les côtes ivoiriennes
29iront à plusieurs reprises chercher, comme une aiguille dans une botte de foin,
noschaussuresetclaquettesemportéesaulargeparlahoule.
Les journalistes propagent des idées fausses sur la course. La culture de
masse, le spectacle sportif et surtout les commentaires et fables distillés tout au
longdelasaisonsportive,ont àlafoisuneffetpositifetnégatif.
Ils contribuent à fixer l’attention des téléspectateurs sur la discipline, tout en
confirmant que les pratiques sont faites pour certains et non pour d’autres. Ils
contribuent à éloigner de pratiques comme l’athlétisme ou la natation des
personnes issues de différents milieux et sociétés et qui auraient aimé s’essayer
àquelquespratiques.
Lieud’apprentissagedelanage:entreabondanceetabsence
Lycéens Piscineen Piscine avec Séjour àla Autres
période l’école mer
extrascolaire
Parmi21 18 21 7 3
élèves français
deDomont
Parmi21 0 0 1 1
élèvesmaliens
deSikasso
«DepuisquandunMalienfaitdusprint! »
Une assertion notée plus de 107 fois, non seulement dans les grins en Afrique,
mais émanantaussideladiasporaafricaineinstallée àParis.
Nous pouvons citer comme contre-exemple le sprinter Ousmane Diarra, qui
courait le 100 mètres en 10’’10 et le hurdler Ladji Doucouré, un Français
d’originemalienne.
« Les Kenyans sont les meilleurs en course d’endurance, mais ils sont nuls en
coursedevitesse. »
Pour contre-exemple, nous pouvons citer le Kenyan Gikonyo qui fut
championd’Afriquedu100mètresen1990.
«Letennisc’estunsport deBlanc;tuasdéjàvuun Noir enfaire?Çanenous
réussitpas »,contre-exemples:lessœursWilliams,GaëlMonfils,Jo-Wilfried
Tsonga,ArthurAsheouencoreleSénégalaisYayaDoumbia.
A Sarcelles, les élèves du lycée de La Tourelle estiment que la natation est
un sport réservé à une certaine classe sociale, une élite à laquelle ils
n’appartiennentpas.
Parmi les nageurs noirs rencontrés nous n’avons pas relevé de nageur
originaire d’Afrique soudanienne occidentale. Il s’agit exclusivement de jeunes
30Antillais. La natation est une culture étrangère aux Soudaniens, ceux qui s’y
adonnentdans les pays d’Afrique Sahélienne sontsoit des expatriés européens
oudescitadinstrèsaisés.Lesnageursmaliensviventtousendehorsdupays.
Autreexemple, nousconstatonsque parmileslycéensdeSarcelles, personne
ne pratique le tennis. Il s’agit d’une activité investie par la classe moyenne
aisée. «Le tennis? Ça commence à Domont, on trouve beaucoup plus de
tennismen àl’Isle Adam »,déclarePatrick,professeurd’EPSàSarcelles.
«Apartlefootball…lesMaliens nesaventrienfaired’autre »:
Ce genre de discours a tendance à arranger les Maliens, Ivoiriens et
Burkinabés. Cependant, l’activité qui les passionne, le football, a tendance à les
excluredesautressports.
Le paradoxe endurance-vitesse: dans un grin bamakois Batchini et Salif se
contredisent. Batchini: «Les Noirs sont forts dans un truc, c’est l’endurance »,
puisunautre(Salif)rectifie:«Non!C’estensprint. »
Au cours de ces dernières années les contre-exemples aux prédéterminations
sportives abondent. Mais l’on remarque que les préjugés persistent et qu’ils
constituent un véritable frein à l’entrée dans la pratique sportive. Certains
Bamakois nous ont confié qu’ils avaient un certain goût, une attirance pour
l’athlétisme et le tennis, mais qu’ils ne s’y sont pas engagés par peur d’y
échouersystématiquement,des’humilierens’yprésentant.
Amadou, 20 ans:«Quand j’ai ditque je voulais faire ce sport, mes proches
ont rigolé,ilsontditPff!Vraiment çam’adécouragé. »
Ce genre de situation révèle un problème d’environnement social, d’accès à
la pratique. L’orientation sportive dépend du milieu dans lequel vit l’individu,
les représentations sur les pratiques corporelles ont pour effet de prédéterminer
lesindividusàchoisirtelsportet àdélaissertelautre.
Aussi,remarque-t-on que lejeuneAfro-Américaindes quartiersde Harlem à
New York et de Compton à Los Angeles, a de réelles chances de s’adonner au
basket-ball.Laprobabilitéest plus élevéequede pratiquerl’avironoulegolf, et
dans une moindre mesure le soccer ou le handball, pour des raisons culturelles
25etsocio-économiques.
Samson,28ans,unathlèteaméricain,originaireduLiberia,quivitàParis:
«C’est logique, quand on court vite autant faire du foot US. C’est comme un
Noir qui mesure 2 mètres, tu vas pas lui dire de faire du saut en hauteur, quand
onestgrandet ona deladétente ons’essayed’abordauBasket. »
Abdoulaye, 19 ans, lycéen à Sikasso: «Quand tu cours vite t’as des chances
d’être ungrandjoueurcommeThierryHenry. »
D’une part, la pratique de l’athlétisme et celle du soccer occupent une place
dérisoire dans la culture sportive des jeunes Afro-Américains, dont la culture
sportive se base essentiellement sur le basket-ball, le football US et le baseball.
D’autre part, la pratique du golf esttrop coûteuse pour la majorité des Afro-
Américains. De plus, les quelques exemples d’Afro-Américains servant de
modèles (carayant réussi dans la vie)setrouvent dansle basket-ball,lefootball
31US ou dans la musique. C’est une situation similaire qui touche les jeunes
Ouest-Africains du Mali et de Côte d’Ivoire, s’orientant préférentiellement vers
le football, plutôt que vers l’athlétisme ou évitant surtout le très onéreux tennis.
Le tennis tout comme la natation faisait partiejusqu’au milieu des années 1990,
des pratiques dites de Blancs. Ces pratiques furent qualifiées comme telles par
l’ensemble des communautés noires de France, d’Afrique et des USA, et ce, en
dépit des victoires de YannickNoah, d’Arthur Ashe et des sœurs Williams. Ces
propos sont désormais plus nuancés chez les jeunes Noirs de France, mais on
note peu de jeunes Franciliens d’origine africaine qui s’y engagent, nous n’en
26avonsrencontréaucun.
Au Mali, l’obstacle financier est trop important. En effet, le prix de la
licenceautennis club deBamakoestde13000francsCfa.Demême,leprixde
la licencede golfau Racingclub de France qui avoisine les 1500euros, élimine
delapratiquelesindividusissusdesmilieuxpopulaires.
«Si on me met les 13000Fcfa dans les mains, moi je sais ce que je vaisfaire
avec. Ils sont malades ou quoi ceux-là! », proteste Issa (19 ans) quand il
apprendletarifd’adhésionautennisclubdeBamako.
«Les performances très visibles des athlètes noirs dans quatre ou cinq
sports ont servi à voiler les réalités plus déplaisantes de leur implication
sportive et à masquer le fait qu’en pratique tous les autres sports
américains demeurent largement sous le coup de la ségrégation et
27exclusivementouvertsauxBlancs.»(HarryEdwards)
En2007,CarlLewis,envoyageenSerbiedéclarait:
«Ne me dites pas que dans ce pays on est incapable de produire un grand
28sprinter !C’est faux ! »
29Quelques mois plus tard, le sprinter slovène Matic Osovnikar atteignait la
finale du 100 mètres des championnats du monde. Par cette performance, le
Slovène démontre bien que les fédérations nationales de l’ex-Yougoslavie sont
capables de produire des sprinters de classe mondiale. Le conditionnement
sportifesttrèsimportant.
Une population peut êtreentièrement conditionnéepour réaliser quelques
sports, ledangerest dese retrouverpiégéparcesquelquespratiquesconstituées
en pôles d’excellence, qui excluent finalement toutes les autres. Nous sommes
dans ce cas de figure au Mali et en Côte d’Ivoire. En ce qui concerne l’athlète
Osovnikar, nous n’avons pas relevé de retentissement ou d’intérêt porté à sa
performance en dehors de la Slovénie; car il est blanc, donc considéré comme
non légitime par les spectateurs, un peu comme si sa présence était une erreur.
Seuleunepersonnea évoquélecasOsovnikardevantnous,cefutenSlovénie.
GregorStarc,chercheuràl’universitédeLjubljana:
«Ah Matic ! Les gens l’adorent, ici. Il nous fait plaisir. Personne ne s’attendait
à le voir à ce niveau. C’est bon pour le sport slovène. Ah oui, tu sais que
Merlene Ottey habite ici, elle vit à Ljubljana, c’est ça qui a dû motiver nos
athlètes. »
32Pour être suivi par ses compatriotes ou sa communauté le coureur doit
30frapper fort. Aussi, les Kalenji du Kenya n’ont reçu que très peu d’échos du
sprint. Le seul athlète qui se soit illustré dans les courses de vitesse fut l’athlète
Gikonyo, qui remporta le 100 mètres des championnats d’Afrique en 1990.
Malheureusement, il remporta une victoire secondaire lors des championnats
d’Afrique, une compétition dont l’intérêt, la portée, est dérisoire au Kenya, à
une époque où (comparativement à aujourd’hui) la compétition était très peu
médiatisée. De plus, la performance du sprinter Gikonyo fut étouffée par la
moisson de médailles olympiques de ses compatriotes sur les distances de
31fond.
Mais le fait est là: si un en a été capable, d’autres en sont capables
également. Mais pour que cette sentence ait un écho favorable auprès des
populations, l’exploit doit avoir un certain poids et démontrer son utilité
concrète,pourlecoureuretsonenvironnementsociofamilial.
b)Unracismeordinaire
«Nous ne devons plus permettre à ce pays d’utiliser les individus noirs
quel que soit leur statut, pour rationaliser son traitement du peuple noir.
Nous ne devons plus autoriser l’Amérique à utiliser quelques Noirs pour
montrer au monde les progrès qu’elle a réalisés enrésolvant ses problèmes
raciaux alors que l’oppression des Africains-Américains dans ce pays n’a
32jamais étéplusimportantequ’aujourd’hui.»(HarryEdwards)
Le coureur africain est fortement animalisé, il est cet être qui court vite ou
longtemps grâce à ce qui semble sous-entendre souvent, l’instinct animal. Tout
comme l’animal, il est censé avoir développé des qualités pour la course dont
aucunautre groupehumainne peut seprémunir. Enretour,celasertd’argument
aux théoriciens racistes qui déclarent admettre la supériorité des populations
noires dans l’athlétisme, et implicitement voire ironiquement déplorer la
33supérioritédesBlancsdanstoutlereste.
Lespropostenusnegênentquetrèsrarementles membresdescommunautés
noires, qui généralisent une attitude anti-intellectuelle vis-à-vis de la pratique
sportive. Estimant plus aisées les chances de réussite par le sport que par tout
autrevoie.
«Il court comme trente hommes », déclare l’instituteur d’Ermont, Pierre
Danel, 41 ans, qui observe le jeune Mamadou-Lamine battre ses camarades à la
course.
Le coureur noir se place au-dessus des autres hommes, qui acceptent ce
verdictcommeuneloidelanature, écritedepuislecommencement. Cetaxiome
barrelaroutedel’athlétisme àde nombreusespersonnes quiauraient voulutout
simplement pratiquer. Les Africains de Paris tout comme ceux rencontrés dans
les grins de Bamako ou deSikasso, semblenteux-mêmes assezfiersde dire que
33la course est une affaire d’homme noir. Aussi, lorsque des firmes tentent de
fairecourirleCanadienBenJohnsoncontreunchevalouopposentendueldeux
Noirs comme deux coqs, ou encore lorsque la campagne Puma de 1996 laisse
entrevoir le Britannique Lindford Christie avec les airs félins d’une panthère
noire,personnen’ytrouverien àredire…celaparaîttellement évident.
Dans l’Angleterre victorienne, qui a vu l’avènement du sport moderne, la
course a d’abord été une activité par procuration, la course de l’animal en
l’occurrence du cheval contre lui-même ou du cavalier qui piège le renard par
l’entremise ducheval et des chiens; puis vinrent les courses delévriers avantla
codification de celles des hommes, dans ce qui va constituer la base du sport
moderne(EliasetDunning).
Le tiercé connaît un regain d’intérêt au Burkina Faso et au Mali. A Bamako
et à Ouagadougou on regarde la course d’athlétisme comme une course de
chevaux. Chaque athlète a un dossard et représente une écurie. Lors des
retransmissions télévisées dans les salons des villas de Faladié à Bamako,
comme dans les stades maliens et burkinabés, on constate toujours les mêmes
attitudes. Chaque Malien choisit son coureur, dont il ne connaît généralement
pas le nom. On désigne l’athlète par ce qui le qualifie : «le clair», «le
costaud», «le gros», «celui qui ressemble à Seydou», un peu comme lorsque
l’on personnifie les chevauxen les nommant : Sikasso, Rocky Balboa ou
Babemba.ChaqueBamakois pariesurunathlètevainqueurà la manièredonton
pariesuruncheval.
Les habitants du Qatar, férus de courses de chevaux, le sont maintenant de
course à pied. Les autorités du Qatar et de Bahre#n ont naturalisé de nombreux
Kenyansafindeseconstituerunvivierdechampions.
Aux États-Unis, l’animalisation des coureurs est latente, moins visible et
fortementdéconseillée,departlepassé prochedupays.Aupaysdu mouvement
des droits civiques toute animalisation manifeste peut créer de sérieux
problèmes à ses auteurs; surtout quand il s’agit de journalistes, ceux par qui
l’animalisationsevulgariseenEurope,etserenforceenAfriquefrancophone.
Si bien que les Américains, reprenant les surnoms popularisés par les
médias,nomment:
-LechampionCarlLewis: «ThekingCarl»
-LechampionMauriceGreene: «TheGreenemachine».
Alors que les médias européens et francophones qualifiaient Florence
Griffith-Joyner, la championne olympique du 100 mètres de «Gazelle noire»,
les Américains l’appelaient, tout simplement «Flo Jo». Aux États-Unis, on ne
se permettrait pas d’appeler Maurice Greene «le Pitbull» comme on le fait en
France, à causede son attitude féroce, deson corps trapu et de sontatouage. De
même, le Britannique John Régis était appelé «le gros chat» par les
journalistes français et son compatriote Lindford Christie était qualifié de
«Sphinx».
34En attribuant des surnoms tels que la gazelle noire, la panthère, le guépard
ou le cheval, les populations d’Europe et d’Afrique tiennent à montrer la
frontière qui sépare le coureur, du commun des mortels: une frontière animale.
Essayerdelesimiterestdoncvain.
A cause de ces prénotions et de ces jugements hâtifs sur les coureurs, une
forte partie de la population des pays d’Afrique et d’Europe ne se figurent pas
les années de travail, d’entraînement et de bile rendue, qui ont été necessaires
pourarriveràceniveaudeperformanceetmaîtrisedelacourse.
«Cen’estpasunhomme,c’estunanimal»
Athlètes Surnomsrelevés, D’origineou D’origineou
désignésparles d’ascendance d’ascendance
différentsacteurs, européenne africaine
entantque:
LindfordChristie Lesphinx X
MauriceGreene Lepitbull X
JohnRegis Legroschat X
MarieJoséPerec Lagazelle, X
Marie-Jo
JonathanEdwards Lepetitprince, X
Legoéland
SergeiBubka LeTsar X
Emil Zàtopek Lalocomotive X
FrankieFredericks Lespringbok, X
Leguépard
MadouTraoré Lagirafe X
JesseOwens Lagazellenoire X
Florence Griffith- Lagazelle,Flo-Jo X
34Joyner
MerleneOttey Lapanthèrenoire X
MattShirvington L’homme blanc le X
plusrapide
Christophe L’homme blanc le X
Lemaitre plusrapide
Binta, 23 ans, athlète et étudiante à Bobo-Dioulasso: «Ils pensent que c’est
un don de la nature, un simple don, qu’eux n’ont pas reçu ». «Ce n’est pas
l’effort du coureur qui est admiré, mais la providence qui lui a donné des
jambesaussirapidesque cellesd’uncheval. »
«Tout çac’estle travaildeDieu »,ditAli,untailleursikassoisde36ans.
« On admire le travail de la nature comme on admire le vol de l’aigle et la
course du guépard dans la savane, rien ne pourrait nous comparer à eux.
Impossible de les imiter, pour cela, il faudrait renaître, se réincarner en animal
35quand on est noir, en Noir quand on est blanc. La course c’est pareil, c’est fait
pournous,commelanagec’estpourles Blancs»,poursuitAli.
«J’ai vu dans un reportage que les Africains courent vite parce qu’ils vont à
l’écoleencourant »,déclarenaïvementAstriddeSarcelles.
On passe donc de l’homme noir à l’animalisation généralisée de ses
performancesathlétiques:
-Animalisation par les Occidentaux lors des retransmissions des championnats
du monde 2007 et des jeux Olympiques de Pékin 2008, dans les familles Borel
etMarie.
Gazelle est le terme qui revient le plus,lors des conversations entre
spectateurs:«Regardemoi ça,cesontdevéritablesgazelles,cesgens-là »
-Ensuite,vientletermecheval:«ilcourtcommeunchevalcelui-là»
-Puis,letermeguépard,attribué àcertainssprinters.
-Et enfinspringbokattribué auxcoureursdesrégionsd’Afrique australetel que
leNamibienFrankieFredericks.
Ce phénomène d’animalisation touche plus particulièrement les coureurs
africains. En ce qui concerne les athlètes européens, on évite soigneusement
toutcomparatifavecunanimal.PourletriplesauteurJonathanEdwardsdonton
dit tout simplement qu’il est très fort et non extra humain, il est déjà arrivé que
l’on appelle Edwards, communément «le goéland» mais le plus souvent on le
qualifie de « petit prince». Pour les athlètes européens blancs, on mentionne
des titres prestigieux, tel que le Tsar pour Sergei Bubka, et non le «kangourou
oulegibbon»commecelaauraitbienpuêtrelecasavecdesAfricains,héritage
du racisme du journal ‘L’Auto’. Le Tsar Bubka, c’est l’empereur. C’est-à-dire
celui qui hérite, mais aussi qui à force de travail, de fines stratégies, de
conquêtes, témoignages de son intelligence, étend son hégémonie sur un
ensemble de territoires, sur les airs. Aux États-Unis, le basketteur Michael
Jordan étaitsurnomméAirness,l’altesse,leroidesairs.
En football, dans les années 1990 à l’époque où le Roumain George Hagi
était surnommé, le Maradona des Carpates, et Maradona ‘El pibe de oro’, le
NigérianRashidiYékini,lui, était ‘letaureaudeKaduna’.
Dans les villas de Faladié à Bamako tout comme dans les foyers de
travailleurs africains du Val d’Oise, lorsqu’on aborde la question des athlètes
kenyanschacunessayedejustifierles performancesdescoureurs kenyansparle
fait que ces derniers vivent en altitude, ou l’on postule de la longueur de leurs
jambespourexpliquer(àtort)leursperformancesathlétiquesdehautniveau.
Or, le vrai moteur de l’école kenyane, c’est le modèle de réussite sociale par
lesport.Laréussitegrâce àl’athlétismeestlemodèlequiseprésenteauxjeunes
Kenyans, en l’absence de perspectives professionnelles claires, le jeu en vaut la
peine.« C’estparcequeleursangestplusoxygénéquelenôtre… »
«C’estparcequeleurstibiassont pluslongsquelesnôtres… »
«C’est grâce à l’altitude, vivre en ville ça fait pas un bon coureur. Ce n’est
mêmepaslapeined’essayerdelesimiter. »
36AkreMarcel,unbasketteurivoiriende21ans:
«Quand les gens voient que tu es grand, ça interpelle. Il y a des gens qui se
promènent pour chercher des joueurs de basket » « ils s’en foutent de l’âge que
tu as, c’est la taille qui compte. Tu peux être dans la rue, on te repère, puis on
te prend comme ça, le type se dit que même si tu ne sais pas jouer, on va te
formerdurant2ans,et ce serabon. »
Chez les Croates, qui figurent parmi les hommes les plus grands d’Europe,
certains profitent de leuravantage physique pour s’orienter vers le basket,
comme me le confirme le joueur Vitaly Baszluk, qui a longtemps cherché un
sportautrequelefootball,danslequelilpuissepercergrâce àsagrandetaille.
Vitaly Baszluk, 28 ans, 2,12 mètres, d’origine croate et ukrainienne (Paris) :
«Je me suis essayé au foot, c’est le sport que je préférais, mais je n’étais pas
assez fort, mais j’étais sûr de faire quelque chose dans le sport. J’ai cherché un
sport de grand, pour percer plus facilement. J’ai donc tenté le hand, ça n’a pas
tropmarché,aujourd’huijefaisdubasket. »
A contrario, les Dinka duSud-Soudan se distinguent par leur grande taille;
cependant,ilsnepeuventprofiterdecetavantagepourleconvertirsur leterrain
sportif. Ils sont aux prises avec leurs réalités, qui rentrent en contradiction avec
lapratiqued’uneactivitédeloisir:
-La guerre
-Lapauvreté
-Laculturedeschampsetl’élevage
- Auxquels on peutajouter le manque de structureset d’infrastructures
sportives.
Les non coureurs et journalistes transmettent aux autres ce qu’ils croient
évidemment êtrelavérité,ouplutôtcequ’ilssaventêtreplusbeau àconter.
Patrick Montel, journaliste à France télévision utilise toujours la même
formulequandilveutparlerd’unathlèteafricain:
« C’est une histoireextraordinaire. Vous savez ce garçon, il a commencé à
courirparce que… »
On éloigne de ce fait un peu plus les aspirants de la pratique, pour les
conditionner comme simples amateurs d’athlétisme. En Occident, on voit les
athlètes africains avec un exotisme qui va de paire avec le Mont Kilimandjaro,
d’ailleurs on ne note que très peu de Shagga, les riverains du Pic Uhuru, parmi
lesathlèteskenyans,ils’agittoujoursdeKalenjidel’EstduKenya.
«Si les Éthiopiens et les Kenyans sont si forts, c’est pas parce qu’ils sont de la
Rift Valley », déclare Alioune, un étudiant ivoirien de 23 ans, originaire de la
villedeFerkéssédougou.
On occulte systématiquement le rôle de la socialisation et de l’école.
Beaucoup se représentent les athlètes africains dévalant les pentes du Pic
Uhuru.Certes,celaestpittoresque,maisc’estfaux.
37Malamine, un Sikassois de 28 ans évoque la course pour aller à l’école
comme le déterminant essentiel de la pratique des courses, en dépit du fait que
ce dernier n’ait jamais mis un pied dans le milieu fédéral. Pourtant dans la
réalité on trouve une majorité de coureurs licenciés citadins qui n’ont jamais eu
detellesdistances à parcourir pour aller àl’école, maisquionttoutdemêmepu
mettreen évidenceleursqualitésd’athlètes.
Ces le cas de Papisso, un coureur de fond informel ou de la championne
35
malienneKadiatouCamara.
Dans le monde ou plus précisément dans l’ex-tiers monde, les Éthiopiens ne
sont pas les seuls à parcourir des kilomètres pour aller à l’école, et pourtant…
Où sont les Maliens et les Zambiens sur la scène athlétique? Ou encore les
IndiensetlesPéruviens?VoirelesNépalais,TchadiensetNigériens?
On peut voir dans la démarche de créer de belles histoires et que ces
dernières soient les plus exotiques possibles, et non pas les plus authentiques,
une volonté des médias occidentaux, qui propagent une idée de la culture
athlétique africaine à des sociétés européennes qui veulent croire à ce qui est
beau et permet de rêver. Attribuer les compétences et l’abondance athlétique de
certaines zones d’Afrique tout simplement à la formation, c’est-à-dire à la
culture, semble moins pittoresque que de l’attribuer à la nature. Parmi les
populations rencontrées, aussi bien en Europe qu’en Afrique, on note qu’une
forte majorité pense qu’il existe une supériorité naturelle des populations noires
sur les autres en course à pied. Ce genre de prénotions touche également les
milieux athlétiques du Mali et de Côte d’Ivoire. Alors que dans les milieux
36athlétiqueseuropéenscettevisionestprésentemaisplusnuancée.
3. Lemensongedévastateurdudonsportif
a) L’innécontrel’acquis
NatureversusCulture
Zonesd’enquêtes Compétencedue à Compétencedue à Autres,
lanature* lacultureet àla nesaventpas
formation*
HabsdeSarcelles, 80 19 1
noncoureurs
GrinsduMali 93 4 3
Abidjan 97 2 1
AthlètesdeBoboet 62 34 4
deBamako
AthlètesduRacing 44 51 5
clubdeFrance
*% sur100individusquestionnés
38Le talent est la marque d’une aptitude remarquable. En Afrique, le talent de
coureurestgénéralement évoquécommeuneaptitudenaturelleetnonacquise.
Il s’avère que l’animalisation systématique des athlètes africains induit une
forte distanciation de la discipline. La pratique des courses d’athlétisme et
l’investissement dans les courses semblent être réservés à ceux qui sont censés
en avoir hérité le don. Les Ouest-Africains estiment que les athlètes sont
difficilement imitables. Pour les Bamakois et les Sikassois l’athlète appartient à
une catégorie de sportifs qui n’est pas supposée avoir un talent construit,
commepourlesfootballeurs,maisquidispose,profited’undondelanature.
Madou, 20 ans, de Sikasso: « Si Dieu avait fait que moi aussi, comme mon
frère, j’eus des jambes rapides, aussi rapides que mon frère, peut-être que
j’auraisfaitdel’athlé.Pourmoi çaa étéle foot »
Chez les coureurs et chez les amateurs d’athlétisme d’origine soudanienne,
comme Oumarou et Lamine Sangaré, deux frères qui pratiquent l’athlétisme à
Bobo-Dioulasso, on n’hésite pas à paraphraser (ou répéter) les propos du
champion Michael Johnson. « Dieu m’a donné des jambes, autant en faire un
maximumd’argent »,déclareOumarou,21ans,deBobo-Dioulasso.
Les deux athlètes interprètent cette sentence dans le sens qui leur convient.
Dans ce cas précis la sentence de l’athlète américain entre dans une volonté
d’affirmer que les Noirs doivent être capable de faire de l’argent avec les
qualités physiques dont ils disposent, ou à travers un avantage naturel dont ils
auraienthérité.
Cependant, il faut replacerles choses dans leurcontexte. Johnson parle à
partir desa cultureaméricaine et protestante; pour mieux le comprendre,ilfaut
revenir en amont et retrouver ses anciennes interviews. On se rend compte qu’il
déclaresystématiquementauxjournalistesquilecongratulent:
«Ijustdomyjob. »
Il montreenfaitlecontrairedecequel’oninterprète.Johnsonveutdirequ’il
est un simple individu qui réalise juste son travail, et comme le pense tout bon
travailleur, un travail ne doit pas être bâclé. Comme un charpentier, un artisan,
il doit atteindre ou se rapprocher de la perfection. Il semble signifier qu’il n’y a
rien de magique dans ses prouesses, elles sont le résultat d’un travail de longue
haleine, d’une probité, d’une grande rigueur et conscience professionnelle.
Quand on est le meilleur travailleur cela finit toujourspar rapporter plus qu’aux
autres (une similitude avec les sourates citées en Partie II). L’argent et la gloire
quelui rapporte la pratiquenesont quelerésultat del’excellencedesontravail.
37Etdesonchoixdes’investirdansl’athlétisme.
Au sein des grins et devant les retransmissions télévisées d’athlétisme, on
remarque que les Maliens et les Burkinabés sont les premiers à attribuer les
qualités de coureur au simple fait d’être «farafin » ou «fanga fing»,c'est-à-
38direnoir:
«Farafinkébésébolila »,«l’hommenoirsaitcourir »
«Evidemment qu’ilagagnéla course,c’estunNoir »
39«Il a çadanslesang »
« L’homme noir est le meilleur dans tout ce qu’il fait avec son corps: danse,
course,musique,sexe… »
39Cette sentence qui depuis Muhammad Ali, est presque devenue une
évidence, est prise comme une vérité. Cependant, les personnes qui tiennentde
tels propos ne s’estiment pas être compétentes dans la course. Au contraire, au
sein des grins de Bamako on généralise la compétence innée des coureurs de
haut niveau, de l’homme noir, surtout face aux athlètes blancs; mais, ces
mêmes personnes n’observent pas leur propre niveau dans la course. Pourtant,
nombreux sontceux qui ne se trouvent pas compétents dans la course, ils
n’estiment pas non plus leurs camarades de grin bons, aucun d’entre eux, ne
trouvant dans son entourage de coureur exceptionnel, mais quelques bons
footballeurs, la généralisation faite par les jeunes des grins de Bamako, de
Bobo-DioulassoetdeFerkéssédougouestdoncréfutable.
b) Expériencesmenées,enFranceetenAfrique
A la question: Qu’est-ce que qui peut permettre à quelqu’un de réussir dans le
sport?
Les élèves ont répondu de manière bipolaire, en évoquant principalement
deuxsports,lefootballetl’athlétisme.
! En France, à Sarcelles : Une majorité d’élèves pense que la compétence
dans les courses sportivesdécoule du talent. Mais ils parlent d’un talent naturel
quis’apparenteplusaudon(56personnes).
- Une minorité d’entre eux pense que le footballest guidé par la chance. Quand
ils parlent de chance en football, cela diffère de la chance d’avoir reçu un don,
comme ils l’évoquent pour l’athlétisme. Il s’agit essentiellement de la chance
d’avoir du capital social, un réseau, des connaissances qui permettent d’évoluer
danslefootball.
NicolasBandiou,17ans:«Y’auntypequejeconnaisil estaucentrede
formation àLille,pourlui çabaigne.Nousjouionsensemble.Moiaussij’étais
bon,puisj’aiarrêté,maisluiil a persisté. Finalement,y’aun entraîneurde
Lillequ’aadorésonjeu etvoilà.Tant pis,chacunsachance... »
! En Afrique de l’Ouest : Une majorité d’élèves pense que la course est un
don de la nature, qui touche exclusivement certaines populations comme les
Kenyans ou les Éthiopiens. Pour ces lycéens, le talent de l’homme qui court en
athlétisme est un don. Et lorsqu’on ne possède pas ce don de courir, mieux vaut
ne pas s’y engager, mieux vaut ne pas être athlète ; courir c’est quelque chose
d’inné(71personnes).
- Une majorité d’élèves pense également que la pratique du football à haut
niveauestdue àlachanceet àl’efficacitédesréseaux(67personnes).
Les autres élèves parlent de notions connexes au talent ou à la chance que sont
lesréseauxetlesdons.
40Chez les élèves de Sarcelles, comme chez ceux de Koumassi, les principaux
déterminantsdelacoursesemblent êtreinnés:
-dusàundonhérité àlanaissance
-aufaitd’avoireulachanced’hériterdecedon.
Parmi les intellectuels, les habitués «des cafés des sports» et des grins, on
remarque que cette doxa ou théodicée du don est couplé avec l’argument du
déterminisme génétique. Être compétent en course sportive n’est donc pas
accessible selon leurs critères. Alors que le footballl’est. En fait, chaque jeune
homme se pense un footballeur professionnel potentiel. On répond donc de la
manière la plus arrangeante. La réponse exclut l’athlétisme et met en évidence
lapossibilitéd’évoluerdanslefootball.
«Si j’avais su qu’il y avait autant d’argent dans le foot, je me serais plus
investi »,déclareavecregretAbdulDiabaté,30ans.
«D’ailleurs, moi aussi j’aurais pu être un grand footballeur, mais je n’ai pas
eude chance »,ditsonjeunecousinSeyba.
Quand les lycéens abordent l’athlétisme, ils s’excluent en parlant des gènes
des Africains orientaux, qui sont selon eux, censés favoriser les qualités de
coureurs.«Soit oncourtvite àlanaissance, soit c’estmort »,affirmeSeyba.
! Qu’est-cequ’ilfautpourêtresportifdehautniveau?
France
Sports Talentacquis Chance Don Autres
Football 31 59 8 2
Athlétisme 42 2 56 0
*100 élèves
40Côted’Ivoire
Sports Talentacquis Chance Don Autres
Football 26 67 5 2
Athlétisme 12 16 71 1
*100 élèves
Chacun se voit avec une chance de devenir footballeur professionnel. Parmi
lesgarçonspersonneneveuttotalementexclurecette éventualité.
La course à pied est perçue pour les jeunes Sarcellois comme un moyen
pratiqued’éviterlapolice; l’athlétismec’estsympaetpratique.
«C’estfun »
«C’est bien encasde problèmes »
«C’estintéressant àregarder »
41Contrairement aux élèves de l’institut Traoré d’Abidjan, les élèves sarcellois
ont une bonne culture athlétique (acquise via la télévision), et avouent regarder
régulièrement les finales des grands championnats d’athlétisme. Mais ils ne se
sentent pas capables de courir ni de manière informelle ni sous l’égide d’une
fédération.«C’estsympa àregarder,maissansplus »,ditOphélie.
Les lycéens africains ne parlent pas des compétitions auxquelles ils ont
assisté, on constate que la grande majorité d’entre eux n’en regarde jamais. La
culture athlétiqueestfaible.De plus,les élèves africains aiment àfairedévier le
débat sur le football, c’est-à-dire vers le domaine qu’ils connaissent sur le bout
des doigts.«Ouic’estbiendecourir,d’ailleurs çapermet d’êtrecommeDjibril
Cissé,lui,il courtvite »,ditBarou,16ans,unlycéendeKoumassi.
Les élèves africains et français possèdent des points de vue proches sur la
course. A Sarcelles en France, on trouve 4 élèves sur 100 qui ont déjà pratiqué
l’athlétisme en club, contre aucun du côté de Koumassi. La course sportive des
africains est essentiellement celle pratiquée avec le professeur d’éducation
physique et sportive, il s’agit essentiellement d’une course scolaire.
L’abondanceouau contrairela raretédes clubset des retransmissionstélévisées
d’évènements athlétiques, peuvent justifier l’attachement, l’engouement ou
l’absenced’engouementpourlapratique.
Pour la majorité des élèves, l’origine de la compétence en course ne serait
pas due à la chance comme pour le football qui serait un hasard heureux, voire
le résultat d’une rencontre avec un bon recruteur, au bon moment; chacun y
aurait donc sa chance. Mais pour la course il s’agirait plutôt de dispositions,
d’aptitudes naturelles, de dons hérités qui témoignent d’aptitudes athlétiques
remarquablespourlescourses.
On constate que le capital social, les réseaux, les relations sont mis en
évidence en ce qui concerne le football. Passant à la course à pied, les élèves
mettent l’accent sur les qualités naturelles héritées. La course sportive paraît
inaccessible, alors que le football s’inscrit dans le champ du possible. On
oppose toujours la course au football, mais on constate que les qualités de
coureurs sont utilesauxfootballeurs.De plus,on voit lesliensquiexistententre
football et immigration. A l’instar des aînés qui attendent de leurs oncles
installés en Europe qu’ils les fassent venir pour travailler, les plus jeunes
amateurs de football attendent la même chose de leurfamille émigrée en
Europe.
«Je veux profiter de la moindre occasion pour aller en France, et m’inscrire
dans un club et directement grâce à mes qualités, devenir professionnel. J’ai
confianceenmontalent »,déclareAbu,unadolescentdeKoumassi(Abidjan).
Pour Alain Ismail, conseiller itinérant d’athlétisme, les facteurs de réussite
athlétique sont: le talent, le mental, le temps, l’argent, l’encadrement et
l’organisation.
42Lesjeunesd’Afriquedel’Ouestontdumal àressentiruneréussiteathlétique
possible.Toutd’abordparce:
• Ilsn’ontpasd’exempleconcretderéussiteathlétiquedevantlesyeux.
• Ils sont dans une société où le rapport à la course valorise le premier et
mépriseledeuxième.
• Ceux qui assistent aux retransmissions télévisées d’athlétisme intègrent les
prénotionsdesleadersd’opinionathlétiquequesontlesjournalistes.
•Lesréseaux et lesstructures athlétiquesnepermettentdetoutefaçon pasde se
réaliserdanslacourse.
Les professeursd’éducationphysique etsportive maliensetivoirienslaissent
échapper beaucoup d’athlètes ; pourtantles leçons d’EPS constituent le filtre
essentiel desfédérationsnationales. Ils nedétectent que les élèves quiterminent
premiersdeleurcourse.
Onremarque quetropsouventlesprofesseurs ouest-africainsnedécèlentpas
le goût pour la course de leurs élèves, ils ne s’intéressent guère à l’élève qui
court médiocrement. On ne laisse pas de seconde chance au deuxième, au
médiocre, voire au mauvais, comme si ces derniers étaient fatalement atteints
par l’incompétence athlétique, maladie incurable id est à laquelle on ne peut
plusrien.
En Europe, un élève médiocre en sprint peut par goût s’inscrire à
l’athlétisme, car il existe des clubs et des championnats scolaires. Quelles que
soient ses performances, ilysera encouragé: l’important c’estde participer ou
d’acquérir les savoirs; en Afrique, l’important c’est de gagner. En Afrique, le
droitdecourirde manière sportiveestconféréaux meilleurs coureurs,etce,dès
le début, dèsles premières victoires dans les courses scolaires. La course
informelle est, elle, exclusivement réservée aux footballeurs. Il y a donc
éliminationdèsledébutdesautres élèves.
Le médiocre peut devenir très bon à force de travail et d’entraînement,
d’ailleurs beaucoup de champions étaient médiocres,puis à force de travail ils
se sont hissés au plus haut niveau (mondial). Commencer en perdant n’est pas
permisauxjeunesAfricains.
En Suède, on observe que tout le monde est susceptible de courir. On
remarque que les obstacles à la course informelle y sont minimes et le passage
de l’informel vers le milieu fédéral est facilité voire fortement encouragé. Cela
contraste avec la situation de la course à pied en Afrique de l’Ouest
soudanienne.
Morgan,24ans,athlèteetchampion,duRacingclubdeFrance:
«Ce sont mes parents qui m’ont mis à l’athlétisme, ils en ont fait dans leur
jeunesse, et ils pensaient que ça serait bon pour moi. Au départ j’étais nul,
j’avais honte. Puis, j’ai commencé à m’entraîner régulièrement avec le groupe.
Ça a commencé à me plaire et les premiers résultats sont venus. Mais c’est fou,
quand je pense qu’aujourd’hui je bats des types que j’idolâtrais avant, je me
sensdécalé. »
434. L’utopiesportive
a)Dusportet desonsoi-disantcaractère progressiste
«Voilàunbelexemplederéussitesportivepourvous:Diagana,Flesselqui
prennent la flamme olympique. C’est un geste fort, en plus Diagana, c’est
quand même un type qui s’exprime bien, il a été champion du monde. Il montre
que c’est possible de s’en sortir par le sport, c’est accessible à tout le monde,
c’est çaquiestmagiquedanslesport. »
Affirme Amadine avec une certaine naïveté, à l’adresse de Cissé un jeune
lycéendeDomont.
«Les autorités veulent ériger en modèle des sportifs que les jeunes n’ont pas
41choisis »,ditThierry, éducateuràMontmagny.
«Legrandnombred’athlètesnoirs,couronnésdesuccèsdanslescadres
sportifs élitistes, et intégrés de la fin des années 1960, a permis aux
Américains blancs de plus facilement supposer que les problèmes raciaux
du pays ont été résolus, que la liberté, l’égalité et la justice ont été
pleinement accordées, et que donc il n’était plus nécessaire ou même
justifiable pour les Africains-Américains de demander une réforme raciale
42supplémentaire.»(DouglasHartmann)
«Dans les années 1960, la présence de Noirs dans le sport ainsi que la
réussite de certains d’entre eux est en quelque sorte un acquis pour la
majorité des Américains, même si bien évidemment cette présence souffre
de nombreuses imperfections. Par conséquent, le sport perd son caractère
progressiste puisque pratiquement plus aucune répercussion ne jaillitsur
la communauté noire du simple fait de la participation d’un Noir à un
43matchdebaseball.»(AlexandreRoos)
«A la fois dansle sportet symboliquement dans la société, les athlètes
noirs sont devenus une partie intégrante du statut quo, du prévisible, des
44chosesconsidéréescommeacquises.»(Hartmann)
«‘‘Regarde’’, c’est exclamé Owens un jour, ‘‘des fois je suis tellement
occupé à simplement me concentrer sur moi-même que je me sens pas
capable de changer ce fichu monde!’’ Un survivant d’un autre âge, il
voyait le monde dans une perspective personnelle et individualiste, et pas
45dansunevasteoptiquesociale.»(AlexandreRoosciteJesseOwens)
En France, alors que lespopulations noires s’estiment sous-représentées
46dans les médias, les rencontres et évènements sportifs les plus médiatisés et
populaires y consacrent une surreprésentation qui bien au contraire n’a rien de
glorieux. En effet, le sport notamment l’athlétisme représente la fierté de
métropolitains, qui tout au long de l’année se plaignent de la passivité et du
manque d’accueil des jadis exotiques Guadeloupéens. Le temps d’une
«exposition culinaire» en supermarché ou d’une compétition d’athlétisme, ces
derniers retrouvent leurattrayant côté exotique. Si bien que l’on parle
44constamment du Guadeloupéen ou de la Guadeloupéenne dans des
commentaires sportifs, oubliant qu’il s’agit avant tout de Français. Au cours de
la saison 2010/2011, les membres de la fédération française de football iront
jusqu’à évoquer une politique des quotas discriminant les jeunes «bi-
nationaux», euphémisme utilisé pour épurer le footballfrançais de ces
tirailleurs en crampons. En ce sens, les évènements préolympiques sont
parlants. Les athlètes sont utilisés par les politiques et les instances fédérales,
afin de servir de modèle aux leurs, qui dans la plupart des cas ne se
reconnaissentpaseneux.
«Qui s’identifie à Laura Flessel? Qui s’identifie à Sylviane Félix? Qui
s’identifie à Stéphane Diagana? », «Ils sont très peu », déclare Mamadi, un
Sarcellois de 25 ans. Et de rajouter:« Ce ne sont pas mes modèles, ils veulent
nous vendre des sportifs noirs, souriants et bien disciplinés, notre réalité, elle
est plusdurequecela,ilssetrompent. »
b)Leprojetsocial parlesport etles artsmineurs
Là où échouent l’école et l’égalitarisme républicain, le sport est pris comme
l’ultime solution des classes populaires. On constate que l’investissement dans
les courses est plus ou moins important selon le niveau de vie, cela induit une
volonté d’ascension sociale par le sport. Toutefois cela est à nuancer.
Paradoxalement, on remarque que c’est aussi cette impossibilité de se réaliser
par l’athlétisme qui est une des causes du désintérêt pour les courses chez les
Africains de l’Ouest, qui contrairement aux Africains orientaux, misent sur le
footballpours’assurerunmeilleuravenir.
«Çavanousrapporterquoi,y’arien dedans! »,déclareSiakadeBouaké.
De plus, chez les jeunes Noirs on constate que la grande majorité des
coureurs licenciés espèrent que la course va faire d’eux de grandes stars. Ils
négligent ainsi leurs études qu’ils relèguent au second plan. Plus le niveau de
pratiqueaugmenteetpluslechoixprofessionnelpasseausecondplan.
Jean Pierre Durand, un ancien président de la section athlétisme au sein du
Racing: «…Je regrette énormément que Richie et Cinthya n’aient pas pu
poursuivre leurs études. Ils ont voulu tout miser sur l’athlétisme. Finalement,
aujourd’hui, à30ans,ilssontdanslamerde.Çamefaittellementmal. »
RichieKoffi,unathlètelicenciéàAsnières:
«Je suis né à Etampes, dans l’Essonne. Mon père est ivoirien et ma mère est de
la Martinique. J’ai 32 ans cette année, j’habite avec ma copine Cinthya à
Asnières. Actuellement je suis au chômage; mais en fait ce n’est pas plus mal,
ça me permet de m’entraîner un peu plus. Avant je travaillais un peu, ma
préparation en pâtissait. Là au moins je m’organise, et je pense que les
résultats seront là. J’ai confiance en moi, je suis sûr que j’ai encore du
potentiel, je peux faire, non je dois faire quelque chose dans l’athlé, c’estma
45vie. Si tu vois que j’ai choisi d’y entrer il y a dix ans, ce n’est pas pour rien, je
me suis juré d’être quelqu’un. Je me suis inscrit sur les conseils de mon
professeur d’EPS, un type formidable; au stade où j’en suis, je ne je peux plus
reculer.Ma meuf aussi estathlète, mais elle aussi elle était au chômage, là, elle
vient de trouver un travail à mi-temps, çalui permet de s’entraîner, un peu, elle
est moins à fond que moi dans l’athlé, elle dit qu’elle a assez donné. Je pense
même que finalement ça la gêne. Au début les parents nous soutenaient, enfin
ma mère surtout; mon père, lui, il ne disait rien, tantque l’école ça allait. Puis
il y a 7 ans, à l’époque ou j’étais en première année de Deug Staps, j’ai décidé
de tout arrêter, pour me consacrer à l’athlé; ça, je crois que le daron, il n’a
pas trop apprécié. Je suis désolé, mais je fais ce que je veux. Dans la vie il faut
savoir ce qu’on veut, moi j’ai donné la priorité à l’athlé et je ne le regrette pas,
je sais que je vais percer. Je me donne encore deux ans pour faire quelque
chose,fautquejefasselesJ.O. »
«C’est vrai que des fois, je me dis que peut-être j’aurais dû faire comme les
autres, travailler ou continuer mes études, mais après je réfléchis, et je me dis:
‘ehgars,t’esdéjà allétroploinpourreculer’.Ilfaut allerauboutdesesrêves,
non? »
Les professeurs d’EPS et toute la société encouragent les jeunes Noirs à
s’investir dans la seule compétition sociale qui leur sied: les sports. Aussi leur
montre-t-on qu’ils ont plus de chance de réussir dans une carrière de sportif de
haut niveau, que d’avoir un projet d’avocat, de médecin ou de chercheur. A ce
propos nous pouvons citer les travaux de Ben Carrington sur la situation des
populationssportivesauRoyaume-Uni.
Des phrases récurrentes: «Tu sais, c’est difficile les études de droit… Au
fait et lesportc’enestoù? »
«Alors qu’estce qui se passe, pourquoi tu arrêtes, manque d’ambition ? Moi je
comptesurtoi,jesaisque tuaslepotentielpour allerloin. »
Amadou, étudiantentechniquesdecommercialisationetathlètede23ans:
«J’ai remarqué que quand c’est moi, on ne me demande jamais comment ça va
les études, ou seulement pour la forme. Finalement, il y a des types que je fuis.
Surtout les parents de mes amis blancs et aussi les potes ou les gars que je
connais déjà, les parents africains, eux, ils me questionnent jamais sur le sport,
surtout quand ils savent que c’est pas du foot. Moi je fais du sport, c’est vrai
qu’àunmomentj’étais àfonddedans, puisj’aicomprisque çaavaitseslimites,
mais les gens, ils continuent de croire, que je vais faire carrière dedans, à la
limite, ils sont déçus, c’est incroyable. ‘Untel dit’ ben alors, on t’a pas vu à la
télé’, ou ‘on attend’. Ils savent pourtant que je suis étudiant, c’est soûlant à
force. Tu passes des partiels à la fac, tu penses que les gens vont t’encourager,
et quand ils te voient, ils te parlent d’athlé et négligent ce que tu fais à côté, or
c’est l’athlétisme que j’fais à côté des études, et pas le contraire. Mais on fait
46comme si ta vie, c’était ça seulement. Quand tu dis à quelqu’un que tu
t‘entraînes un peu moins, à cause des cours, la personne change de sujet et
revient à la course, ils sont déçus, c’est normal ça? Y’en a pas beaucoup qui
réussissent dans le sprint, et en plus, ça fait quoi, il faut protéger ses arrières,
ils sont bien beaux, mais c’est pas ça qui va me nourrir. J’veux être ingénieur.
Honnêtement, je vois les autres, et à part les ‘toubabou’, les anciens champions
du club, ils vivent tous de bric et de broc, c’est précaire. Ça fait peur, il suffit
d’ouvrir les yeux. Par exemple, j’ai vu un ancien champion qui s’entraînait
avec nous, il a arrêté maintenant; des fois, je le croise dans le bus, il a trois
gosses et il est au RSA, il est dégoûté. Quand je le vois ça me fait pitié et en
même temps ça me fait peur. C’est plus la star, la vedette du club qu’on
admirait. Faut dire que le type, il courait en 10’’40; ouais, mais ça ne lui a
rien apporté. Le problème c’est qu’au bout d’un moment, tu te limites dans tes
choix, tu fais des études et tu ne te prends pas la tête. Même l’entraîneur… la
première chose qu’il te dit, c’est: ‘oui, on est bien embêté, c’est la merde, pour
l’année prochaine, ça risque de coincer pour l’entraînement. Lui, il a déjà fait
sa vie en dehors de l’athlétisme, et il pense que tu vas faire la tiennent
dedans… »
Les jeunes coureurs issus des zones pavillonnaires, plus aisés, et parfois
enfants de cadres, accordent rarement autant d’importance aux courses qu’à
leurs choix professionnels. Finalement, ce sont ces derniers qui restent le plus
longtemps dans la pratique. Lorsqu’ils ont terminé leur cursus universitaire et
réussissent à se stabiliser socialement, ils reviennent à la pratique, soit en tant
que licenciés ou bien pratiquent de manière informelle le jogging quotidien, ou
courent le dimanche. Les autres, les jeunes Noirs, issus des classes populaires
ont définitivement décroché avec la course et sont aux prises avec des réalités
pluscomplexes,quilesempêchent de s’adonner à la course. Ilspayent les choix
professionnelsqu’ilsn’ontpasfaits,alorsqu’ilss’investissaient ‘àfond’dansla
courselicenciée.
«Stéphanie travaille au Mac Donald et William, travaille chez Renault, en
horaires décalés. Ils sont trop morts après, ils ne peuvent plus s’entraîner »,
déclareHaruna,leurentraîneur.
Leur ancienne camarade d’entraînement, Sandrine, diplômée d’une école de
commerce et championne d’Ile de France du 100 mètres dans les catégories
juniors, est maintenant commerciale chez Dassault Aviation. Elle continue de
s’entraînerrégulièrement.
Stanley Eitzen, à propos de la problématique de l’engagement des jeunes
noirs dans le sport: «Les athlètes noirs sont exploités pour leurs talents, on
47leuraccordeunebourse,maisilsnereçoiventaucune éducation.»
LepsychologueRobertMSellersparleclairementd’exploitationdesathlètes
noirs aux États-Unis, il constate que les politiques de recrutement
47n’ontaucunement été accompagnées de suivis scolaires et d’une véritable
politiqued’intégrationdesjeunesNoirs:
«Leurs résultats scolaires au moment du recrutement étaient souvent
largement inférieurs aux prérequis généralement imposés pour l’entrée à
l’université. Durant leur cursus, aucune aide ne leur était apportée pour
pallier leurs lacunes. Les conséquences étaientdonc irrémédiables: la
plupart d’entre euxavaient desrésultatsinsuffisants et n’obtenaient pas de
diplômealorsqu’ilsavaientcontribuéauprestigedel’universitéautravers
de leurs performances sportives. Nombre d’entre eux voyaient également
leurcarrière sportives’arrêteraprèsl’université etdonc,faute dediplôme,
48leursituationdevenaitrapidementprécaire.» (RobertMSellers)
On peut mettre en parallèle les observations faites auprès des athlètes
d’origine africaine en Europe et celles que les chercheurs américains tels que
Donald Spivey, Othello Harris, Harry Edwards, Stanley Eitzen, ont faites aux
États-Unis. Tout au long de l’enquête terrain en Afrique nous verrons que les
athlètes sontmajoritairement des étudiants ou des individus ayant réalisé leur
projet athlétique, concomitamment à leur cursus universitaire. De plus, nous
observons que les familles aisées, dont sont issus les athlètes rencontrés à
Bamako ou Bobo-Dioulasso n’acceptent pas l’investissement dans les sports de
leurs enfants, de peur que ces derniers ne se détournent de leurs études et
fassent le choix de se consacrer entièrement à la pratique sportive. On peut
parler d’une peur du déclassement. D’autre part, la recherche nous révèlera
qu’en Afrique de l’Ouest le projet social par le sport est toujours dirigé vers le
49football.
Conclusion
La pratique de la course à pied révèle les inégalités de quatre formes
différentes:
- Celle du monde occidental, civilisation du loisir face à l’Afrique
subsaharienne: d’un côté des pays européens à haut niveau de vie où l’on court
beaucoup dans les rues, face à des pays africains où les problèmes socio-
économiqueslaissentdéjàpeudeplaceauxloisirs.
- Dans les pays européens les athlètes ne sont pas traités avec l’indifférence et
le mépris que l’on note au Mali et en Côte d’Ivoire. Les coureurs africains y
sonttoujourstraitésparlesmédiasetlesspectateurssousl’angledelalégende.
- Entrelesplusaisésetlespluspauvresd’unemêmerégion.
Les plus aisés courent de manière informelle, sous la forme jogging voire sous
laféruled’unefédération,lespluspauvrescourentdemanièreutilitaire.
-Entre les enfants de cadres qui deviennent cadres à leur tour et qui ont ainsi la
possibilité de continuer à courir toute leurvie.Alors que les enfants d’ouvriers
48deviennent ouvriers à leur tour et ne sont plus en mesure de s’adonner à la
course, une fois qu’ils entrent dans la vie active voire souvent avant d’avoir
atteintl’âgeadulte.
- Différence sociale et générationnelle entre les sprinters noirs des banlieues
européenneset des faubourgs bamakois, et les cadresblancset nantis bamakois,
quipratiquentlescoursesinformelles.
-Différence entre les membres des classes populaires qui choisissent les
pratiques symboles de virilité où la dépense physique est importante (donc
circonsrites à la jeunesse), et les membres des milieux aisées qui cherchent
l’hédonismehygiéniqueetladistinction.
Cette étude nous révèle également le rapport aux courses informelles. Parmi
les élèves interviewés, quasiment aucun ne pratique de course de jogging.
Aucun élève africain ne pratique de manière intrinsèque ou sous l’égide d’une
fédération.«OnenfaitdéjàassezenEPS »,ditMohammeddeKoumassi.
Les jeunes Africains avouent ne pas courir. Dans les groupes d’élèves de
l’institutTraoré on trouve 4 élèves qui croient en une carrière footballistique:
ilsavouentcourir,maisuniquementenpériodedetrêve.
L’enquête nous révèle que chez les élèves africains, on se sentd’office
compétentpourlefootballmaisincompétentpourlacourseathlétique.
Certainsconsidèrent la course comme une sous-discipline du football en
Afrique,voiredurugbyencequiconcernelesjeunesFrançais.
Ces derniers vantent les qualités de coureur du Néo-Zélandais Jona Lomu et
surtout des footballeursThierry Henry, Djibril Cissé voire Nicolas Anelka. La
course pratique semble être celle qui sertla cause du football. En revanche, le
talentathlétiquedesfootballeursestjugédifféremment.Leslycéensconsidèrent
que les qualités athlétiques des grands footballeurs leur sont accessibles et que
ces derniers sont meilleurs athlètes que les athlètes eux-mêmes. Beaucoup de
jeunes parmi ceux n’ayant jamais pratiqué l’athlétisme dans le milieu fédéral,
partent du postulat, que si l’un de ces joueurs avait fait de l’athlétisme, il serait
déjà champion. Le grand footballeur semble posséder toutes les qualités: le
talent athlétique et la chance d’avoir été détecté, et à cela s’ajoute le prestige et
l’argentgénéréparla ‘pratiquefootball’.
Issa, 17 ans, un coureur régulier de Bamako: «C’est pour cela que je
m’entraîne à courir, il faut que j’améliore ma vitesse, car quand tu as de la
vitesse etdelatechnique,tudeviensungrandfootballeur. »
Aussi, paradoxalement pense-t-on que la course pratiquée avec un objectif
footballistique est créatrice de talent, elle se construit par l’entraînement.
L’athlétisme ne construit pas le talent, la compétence athlétique est le résultat
dudon.
Les lycéens affirment que le talent est l’origine et non le résultat constatable
de l’habilité à courir. La chance étant ce qui permet aux footballeurs talentueux
d’émerger. La chance et le travail ne serviraient à rien dans la course, seul le
dondutalentathlétiquecompterait.
49Ces préjugés et autres prénotions constituent des obstacles de taille à la
pratique des courses. Bien que les postulats sur les coureurs soient présents sur
l’ensemble de la planète; en Afrique de l’Ouest, la discipline course en souffre
doublement. Car les possibilités de réfutation sont peu données à des Ouest-
Africainsquionttropdebiais.Onrelèvedesproblèmessocio-économiques,des
obstacles culturels et un manque de structures propres à exploiter les qualités
athlétiquesdelajeunesse(del’adoàl’adultenonmarié).
La course d’athlétisme est toujours la pratique des autres, celle d’une
connaissance pour les Européens et celles des Kenyans et Éthiopiens pour les
Soudanais occidentaux. Personne ne se projette dans la course. Aussi bien à
Koumassi (Abidjan) qu’à Sarcelles, on relègue l’athlétisme comme la pratique
d’une certaine catégorie de population, à laquelle on attribue des qualités
athlétiques sans autre fondement que la légende véhiculée via les medias. De
plus, les populations noires sont enfermées dans ce que l’on peut qualifier de
déterminisme sportif. Devenir des acteurs majeurs de la société parle seul sport
n’estqu’unleurre.
Notes
16 Appelé ainsi parles coureurs africainsdu Racingclub deFrance. Leterme est souvent péjoratif
lorsqu’ilestutiliséparlesAfricains.
17 On appelle petit Peul sur le ton du Senenkou, la parenté à plaisanterie. Boussemani est le
qualificatif que les Mandingues Dioula utilisent pour qualifier les populations des zones
forestières: Akans,Krou,jusqu’auxBantou.
18 Lesenenkouya est un pactesacré, il s’applique entre sociétés, clans, ouentre familles. Entreles
DiarraetlesTraoré,entrelesPeulsetlesDogon.
19 Nous pouvons surtout évoquer ce que WEBDubois nomme la «double conscience».Article
«StrivingsoftheNegropeople»Atlanta,1897.
20 Concept de géosymbolique: la peur que l’adversaire, en l’occurrence le colonisé, prenne
consciencequ’ilpeutbattrelecolonisateur.
21 Le sport en noir et blanc, Bernadette Deville-Danthu, L’Harmattan, Paris, 1997, p30, 543pp.
Elle cite Marcel Berger du journal L’Auto du 27 mai 1927, intitulé ‘Les athlètes noirs
accomplissentparfoisdesprouessesextraordinaires’.
22GastonBachelard,Philosophiedunon,Puf,Paris.
23 Champion olympique du 100 mètres en 1980, d’origine écossaise, Kenteris Champion
olympique du 200 mètres d’origine grecque, on peut également citer l’Ukrainienne Zhanna
Pintusevitch-Blockchampionnedu mondedu200mètresen1997 et du100mètresen2001.
24 Al’inverse, leréalisateurSpike Lee, «Les Blancsnesavent pas sauter».Voir John Hoberman,
Darwin Athletes, How sport has damaged BlackAmericaand preserved the myth of race,
HougthonMifflinCompany,NewYork-Boston,1997,pp341.
25 En 1891, le pasteur Naismith qui cherchait à canaliser l’énergie négative des jeunes Noirs des
ghettos codifia l’outil pédagogique basket. WEB Dubois et le ‘play mouvement’ dans un article
de 1897 intitulé, p 41 «On the problem of amusement»: «nous avons une foule de plus en plus
importante de jeunes gens agités qui demandent des moyens récréatifs pour se détendre; et à
chaque fois que cela leur est refusé, cela contribue au développement d’une classe distincte de
Noirslibertins,criminelsetprostituésquicroîtparminousdejourenjour».
5026 Serena et Venus Williams, ex-numéros 1 et 2 mondiales, Yannick Noah: vainqueur du tournoi
de Rolland Garros en 1983, Jo-Wilfried Tsongavainqueur du tournoi de Bercyen Novembre
2008.
27 Harry Edwards est cité par Alexandre Roos,Les athlètes africains-américains et les
mouvementspourl’égalitéraciale,L’Harmattan,p40,132pp.
28Source:l’ÉquipemagazineN°1251du17 Juin2006,pp76-80.
29 Nous n’avons relevé que deux sprinters blancs en finale du 100 mètres masculin des
championnats du monde en un peu plus de 20 ans; en revanche sur 200 mètres ils sont plus
nombreux: Kostas Kanteris (ou Kenteris), Patrick Stevens, etc. Or chez les femmes on note une
forte présence et même des victoires des Européennes Zhanna Pintusévitch, Yulia Nesterenko,
KatrinKrabbe,IrinaPrivalova,ouencoreKimGevaert.
30 Entre1989 et 1992 : médailles mondiales et olympiques en nombre avec des figures comme
MosesKiptanui.Source,IAAFhanbook,2003,616pp.
31PropostenusparJean-MarieLePen,entretien aujournal, «Le monde»du11septembre1996;
et ‘Envoyéspécial’du20Février1997.
32 Harry Edwards, The revolt of black athlete, New York, The free Press,1969, Appendice E,
pp.183-192,201pp.
33 On peut noterles travaux d’Eleonor Metheny et le développement de sa «science raciale ».
Metheny est citée par Amy Bass“Not the triumph but the struggle : 1968 Olympics and the
makingoftheblackathlete”,Minneapolis,UniversityPress,2002,438p.
Pour analyse des différentes études entre race et capacités physiques: voir, Amy Bass. (Ce que
déplorentlesactivistesetuniversitairesaméricains,DouglasHartmannetHarryEdwards).
34VoirJeuneAfriquedu26 Août1988,etJeuneAfriqueN°2016du31 Août1999.
35Championnemalienne,vice-championned’Afriquedu200mètres en2008, Addis-Abeba.
36 Au Racingclub deFrance, le Tchadien MobéléDjikouloum: « Il y a un Norvégien qui fait mal
actuellement, il aterminédeuxièmederrièreAsafaPowell.»
- «ahbon, etil est comment?»,ditsoninterlocuteur
- «c’est un Noir évidemment.» Or en 1993, on notait la présence dans les bilans mondiaux de
Geir Moen, un Norvégien Blanc qui courait en 10’’09 sur 100 mètres plat. Voir John Hoberman,
ThefatestWhiteManoftheworld.p135,inDarwin Athlètes,1997,HoughtonMifflin,Boston.
37 Voir. Max Weber, à propos du ‘béruf,’ c'est-à-dire la profession vocation, développé dans
«L’éthiqueprotestanteetl’espritducapitalisme ».
38 Farafin: les Noirs, Farafina: le monde des noirs, Farafinké: homme noir, farafin mousso :
femmenoire
39JeffreySammonsT, «Rebel withacause:Muhammad Ali assixtiesProtestSymbol»,in Gorn
Eliott J et al (dir), Muhammad Ali : The People Champ, Urbana, University of Illinois Press,
1995,pp.154-173.
40 Quartierde Koumassi à Abidjan, zone peuplée d’une majorité de populations soudaniennes du
MalietduBurkinaFaso,rueH04,situéeentrelecollègeAjavonetl’institutAdamaTraoré.
41 Dans son ouvrage, ‘Le crépuscule des petits Dieux’ paru chez Grasset en 2005, Alan Minc
affirme que les nouvelles élites sont les sportifs et les stars du petit écran. En tenant un tel
discours il surestime et mésestime à la fois le rôle du sport dans les populations noires, et rejette
auloinl’impactdel’acquisitiondescapitauxculturelsetsociaux.
42DouglasHartmann,citéparAlexandreRoos.
43AlexandreRoos,p43,voirsupra.
44DouglasHartmann,p46,voirsupra.
45WilliamJBaker,JesseOwens:anAmerican Life,NewYork,TheFreepress,1988,pp205.
46CRAN,conseilreprésentatifdesassociationsnoires(en France).
47StanleyEitzenetJamesFrey, “Sport andSociety”,opcitp515etRoosp49.
48 Robert M Sellers, “African American Student-Athletes: Opportunity or Exploitation ?” in
DanaBrooks,Ronald Althouseetal,opcit,pp133-153, Roosp49.
5149 Cependant cette polarisation vers le football bienque répandue en Afrique, n’est pas exclusive.
Aussi, dans les pays d’Afrique orientale que sont l’Éthiopie et le Kenya, c’est l’athlétisme qui est
perçucommeun moyendemobilitésociale.Voirinfra, partieIII,chapitreI.Premièrepartie
Uneconsciencecollectivedelacourseàpied
«Lesenfantssaventcourirmaisnesaventpassecacher»

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