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Conversion et reconversion des élites sportives

De
290 pages
Le monde du sportif de haut niveau s'inscrit dans des conditions matérielles d'existence où la recherche de l'exploit occupe le coeur de la vie quotidienne. Il est nécessaire de rentrer dans le monde des représentations mentales du champion pour comprendre quels usages maximaux le champion est amené à faire de son corps pour le perfectionner et attendre l'exploit.
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CONVERSION ET RECONVERSION
DES ELITES SPORTIVES
Approche socio-historique de la gymnastique
artistique et sportive Sports en Société
Collection dirigée par Jacques Defrance
et Olivier Hoibian
L'institution sportive imprime sa marque sur la société
d'aujourd'hui. Elle constitue elle-même un véritable univers social.
Sociologues, anthropologues, géographes et économistes l'interrogent
sous ses divers aspects.
L'extension mondiale des pratiques sportives et de leurs
organisations, leur imbrication dans de multiples mécanismes sociaux
et économiques, leur usage à l'école, dans les loisirs familiaux, en font
une activité omniprésente et familière. Comme d'autres données
immédiates de l'expérience, la vie sportive peut être interrogée par les
sciences sociales. Des travaux approchent les pratiques et les
pratiquants, identifient et questionnent leur culture et leurs croyances,
et cherchent à comprendre leur vision du monde sportif et la
construction de leur identité. Univers de symboles très actifs dans la
vie publique, voie d'ascension sociale, marchandise, le sport est au
coeur du social.
accueille les recherches en sciences La collection Sports en Société
sociales spécialisées dans l'univers des sports et des autres pratiques
physiques (danses, jeux, arts martiaux, gymnastiques, etc.).
Déjà parus
MENNESSON Christine, Être une femme dans le monde des
hommes, 2005.
AUBEL Olivier, L'escalade libre en France, 2005.
GRAS Laurent, Le sport en prison, 2005.
SOCIÉTÉ DE SOCIOLOGIE DU SPORT DE LANGUE FRANÇAISE,
Dispositions et pratiques sportives, 2004.
HOIBIAN Olivier (coord.), Lucien Devies, la montagne pour
2004. vocation,
SOULÉ Bastien, Sports d'hiver et sécurité, 2004.
HOIBIAN Olivier, DEFRANCE Jacques, Deux siècles
d'alpinismes européens, 2002. Bruno Papin
CONVERSION ET RECONVERSION
DES ELITES SPORTIVES
Approche socio-historique de la gymnastique
artistique et sportive
L 'HARMATTAN © L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I ewanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-03369-6
EAN : 9782296033696 Remerciements,
à Jean-Michel Faure qui m'a fait bénéficier de ses précieux conseils et de sa
grande connaissance des questions intéressant le sport,
à Charles Suaud qui m'a permis d'affiner mon questionnement par la
formulation de critiques constructives,
à Philippe Amarouche pour son soutien technique, mais aussi pour les
réflexions qu'il m'a apportées,
à Jean-Marc Mouchet pour sa précieuse contribution et les photographies
qui ont permis d'illustrer cet ouvrage,
à tous les gymnastes de haut niveau, entraîneurs, dirigeants, responsables de
pôles qui ont spontanément accepté de répondre aux questions que je leur ai
posées à l'occasion des différentes enquêtes de terrain,
au service communication de la Fédération Française de Gymnastique pour
les photographies d'archives qu'il m'a fournies,
... à Anne, Jennyfer et Antonin qui supportent au quotidien les contraintes
liées à la réalisation d'une telle entreprise. Préface
Les trajectoires de Bruno Papin, successivement: gymnaste de haut niveau, ancien
athlète du bataillon de Joinville, entraîneur de la Nantaise, puis professeur agrégé
d'éducation physique et maître de conférences en STAPS, le plaçait dans une
position idéale pour faire la sociologie de l'excellence gymnique. Encore fallait-il
rompre avec le monde enchanté des catégories indigènes et s'astreindre à prendre
pour objet les représentations issues de la pratique.
Ce qui ne va pas de soi tant la force des énoncés performatifs des dirigeants des
institutions sportives, des journalistes et des pratiquants visent à imposer la vérité
des pratiques et à en faire advenir les formes plurielles. Qu'il s'agisse de la genèse
de la gymnastique sportive, de son institutionnalisation ou de l'émergence de la
haute compétition, Bruno Papin privilégie toujours le terrain et le questionnement
méthodique d'un matériel empirique exemplaire. Les fondements théoriques et les
concepts mis en oeuvre se dévoilent dans une entreprise qui parvient à réconcilier la
vérité du donné objectif que son analyse éclaire et la vérité subjective des sportifs
engagés dans la pratique.
La reconstruction « des conditions sociales de production des catégories sociales de
perception et de représentation » de la gymnastique sportive dévoile un ancrage
initial qui impose la vision d'un sport de masse hautement éducatif. Le recours à
l'histoire permet de dissiper l'illusion d'une essence de la gymnastique et fait
apparaître la très grande diversité des codages culturels dont ce sport fait l'objet.
Au-delà des procédures de normalisation, la gymnastique recouvre des modalités
de pratique dont la signification dépend à chaque époque de sa position dans
l'espace des sports et des groupes sociaux qu'elle mobilise. Néanmoins l'histoire
objectivée dans les clubs, les livres, les théories et les traditions est sans cesse
réactivée par les discours d'institution qui pérennisent l'image d'une seule
gymnastique vouée à l'éducation de tous. L'institution s'emploie ainsi à restaurer
sans cesse la vision d'une communauté de destin alors que tant les modalités que
les propriétés sociales des pratiquants différencient et opposent les pratiques de
masse de celles du haut niveau.
C'est une raison du caractère totalement invisible, donc ignoré du grand public, de
l'univers quotidien dans lequel les sportifs de haut niveau sont engagés, corps et
âme.
Ce que les médias « révèlent » - plus qu'ils ne montrent - de la vie des champions
n'est pas de nature à restituer ce qu'il convient d'appeler « le travail du champion »
au quotidien, le récit demeurant trop braqué sur l'événement sportif, coupé de ses
conditions de réalisation. De la même manière qu'il ne peut y avoir vente d'un
tableau s'il n'y a pas un marché de l'art, l'acte de compétition, avec son incertitude
et sa charge affective, ne peut se concevoir sans un espace de concurrence
proprement sportive, sur lequel les véritables enjeux sont définis. Etre sportif de
haut niveau, c'est « avoir le sentiment de vivre dans un autre monde ». Au fil des
détections, des sélections et à la faveur d'une intégration progressive dans les
structures d'entraînement réservées à « l'élite », les sportifs sont amenés à faire un travail sur eux-mêmes qui les transforme physiquement, mais aussi
symboliquement. Devenir un champion ne consiste pas seulement à se forger un
corps performant ; cet objectif n'est réalisable qu'au prix d'une conversion par
laquelle il apprend à se mobiliser entièrement sur la recherche de l'efficacité
maximale et au bout de laquelle il acquiert une image de lui-même totalement
rivée à son sport. Cette démarche suppose une véritable rupture avec les valeurs de
la vie ordinaire, qui amène progressivement l'athlète à percevoir positivement un
investissement hors du commun dans la recherche de l'excellence corporelle.
Bruno Papin analyse parfaitement les trajectoires de ces champions et montre
comment l'incorporation des exigences de ces structures conditionne l'acquisition
d'un habitus de compétiteur. On comprend ainsi que les termes plus fréquents pour
décrire le choix du haut niveau relèvent du vocabulaire de la vocation, comme c'est
le cas pour ces athlètes qui pensent qu'ils étaient « faits pour s'entraîner tout le
temps ». Ce sont sans aucun doute les gymnastes qui intériorisent le plus
totalement leur carrière sportive de cette manière. La rudesse de l'entraînement, le
temps passé aux exercices, l'éthique attachée à cette discipline que les recrues
partagent largement en raison de leurs propres valeurs de classe, tout concourt à ce
que le monde de la gymnastique soit vécu comme un espace clos qui exige un
investissement permanent de toute la personne, sans retenue ni partage : « une vie
de moine un peu en dehors du monde ». L'accès à ce monde séparé, avec toutes
les transformations individuelles qu'il exige, est une condition sine qua non pour
qu'un athlète trouve un intérêt quelconque à s'y investir et puise en lui-même les
ressources nécessaires, à la fois physiques et mentales, à l'obtention d'un résultat
hors du commun. Pour être séparé, l'espace sportif de haut niveau n'en est pas
moins fortement socialisé. Même si l'athlète est nécessairement centré sur lui, le
sens objectif de sa pratique est résolument social. La compétition sportive
internationale relève d'une institution au sens fort du terme, c'est-à-dire d'un
système de règles dont les mutations définissent le statut du sportif de haut niveau.
L'importance des enjeux commande « l'intensité émotionnelle » objectivement
engagée dans chaque compétition en fonction des attentes sociales externes. Le
sportif de haut niveau est pris dans un réseau de relations complexes faites d'une
délégation de pouvoir et de contraintes fortes qui le transforment malgré lui, en un
héros national, pour ne pas dire, du moins dans le cas de la France, en un héros
d'État
Il existe tout un vocabulaire qu'on pourrait dire d'institution, qui donne à chaque
sportif les catégories d'appropriation et d'aperception à l'aide desquelles il peut
décrire sa situation et donner du sens à sa vie. Les difficultés pour analyser cet
aspect caché de la vie du champion viennent précisément d'une diffusion de ces
catégories au-delà de l'espace où elles ont été construites et où elles possèdent un
véritable sens. Les mêmes mots sont repris dans des contextes de plus en plus
éloignés de l'espace de la pratique elle-même, par des individus qui ont toujours
partie liée avec le sport, tels que les journalistes ou les publicitaires, mais pour des
raisons qui peuvent concerner de moins en moins le sport proprement dit. A titre
d'exemple, les usages du mot « passion », dont les journalistes font un usage
8 abondant. Dans la bouche des sportifs, la « passion du sport » est invoquée à
propos de réalités différentes et participent à un travail symbolique d'enchantement
d'une expérience humaine hasardeuse, coûteuse en énergies et extrêmement
déterminante pour l'avenir. Relevant d'une logique de la dénégation, la passion est
au sportif de haut niveau ce que la vocation était au séminariste des années
cinquante. Elle vient immédiatement à l'esprit du sportif pour « justifier » deux
séries d'événements, les uns attachés à l'entrée dans la carrière, les autres aux
conditions de travail et d'entraînement. Le mot arrive très spontanément dans les
récits de carrière faits par des athlètes qui trouvent là le moyen d'assumer leur
destin. Du point de vue du sportif, l'invocation de la passion sportive sert à
affirmer comme « inexplicable » une orientation que le registre du hasard exprime
dans un souci de banalisation de l'extraordinaire. Un autre usage du même mot est
attaché par les sportifs à la description de leurs conditions d'entraînement. La
dénégation opère ici une opération de transmutation symbolique d'un travail de
perfectionnement physique en un processus positif de réalisation de soi. Décrites
pour elles-mêmes, les séquences d'entraînement risqueraient d'apparaître comme
un travail douloureux, fastidieux, à la limite du supportable. On comprend ainsi
que le mot passion puisse être associé à leur évocation comme pour en évacuer la
pénibilité. On retrouve de nombreuses associations de ce type chez les gymnastes
qui ne peuvent supporter la longueur et l'intensité des entraînements qu'à la
condition de les sublimer en un projet positivement assumé. « C'est la passion qui
te fait courir. Tu ne le fais pas pour l'argent, pas pour la gloire. C'est juste pour le
plaisir ». Vus sous cet angle, les sportifs de haut niveau paraissent doublement
fragiles ; non seulement dans leur corps qui peut avoir des défaillances à tout
moment, mais aussi dans les ressources symboliques nécessaires pour se
reconstruire un moral et un physique de champion. Et, comme le dit un autre
gymnaste, ces fragilités peuvent se cumuler: « Si on était plus intelligent, je pense
qu'on se casserait moins ». La réalité la plus objective du sportif de haut niveau est
ainsi fondée sur une construction symbolique qui nie la réalité de ses conditions
d'existence tout en l'exprimant. On comprend que la notion de « passion sportive »
soit ambivalente et qu'elle ne laisse transparaître la dureté de la condition d'athlète
qu'en inscrivant les ascèses dans la logique du plaisir. La passion se double alors
d'un sens quasiment mystique de souffrance sublimée qui fait dire aux sportifs
français, après une contre-performance, qu'ils doivent redoubler d'efforts et de
travail. Cette mobilisation permanente d'énergies converge vers le temps fort aussi
intense que bref, de la victoire. Les explosions de joie qui saisissent les athlètes
victorieux ne peuvent se comprendre ou, pire, apparaissent comme des
comportements « déplacés » voire « infantiles », tant qu'on ne les rapporte pas à
l'immense travail et à la somme impressionnante d'efforts consentis pour accéder
au succès.
Les profits qu'ils procurent y compris ceux des résultats obtenus lors de
compétitions majeures, ne confèrent nullement aux athlètes un surcroît
d'autonomie. Leurs victoires viennent accroître le capital symbolique des
institutions sportives et participent à leur légitimité. Elles contribuent à l'obtention
9 de contrats qui renforcent leurs ressources économiques et leurs pouvoirs
politiques. Si les champions sont faits par l'institution, ce sont eux tout autant qui
par leurs exploits font l'institution dont ils relèvent. Les statuts qui leur sont
concédés traduisent clairement la volonté politique de les maintenir sous tutelle.
Les contrats de travail et les diverses compensations leur imposent de participer
aux compétitions fixées par la Fédération. En tout état de cause ces rétributions ne
sont pas de nature à assurer leur indépendance financière. L'aménagement du
temps scolaire ne fait que manifester la priorité de l'entraînement sportif sur l'école
et les retards scolaires qu'il génère constituent des handicaps réels sur le marché du
travail. Régulièrement inscrit dans les lois sur le sport, l'article selon lequel
« l'Etat veille à garantir la promotion sociale des sportifs de haut niveau »
demeure lettre morte. L'institution sportive prive les gymnastes de ressources
économiques et culturelles conséquentes qui seraient propres à garantir leur
autonomie et à préserver leur avenir.
Sa carrière terminée le gymnaste dispose de son seul capital sportif qu'il doit faire
valoir sur l'espace de la gymnastique de masse au sein des clubs ou de
l'organisation fédérale. Ses possibilités d'acquérir une position stable au sein des
institutions sportives ne dépendent plus du capital symbolique acquis lors de ses
résultats sportifs mais de ses capacités à intérioriser les normes d'une institution
qui impose ses propres principes de vision des valeurs du sport et de son
organisation.
Tout au long de son histoire sportive un champion doit répondre à tout un ensemble
d'injonctions contradictoires. Il doit tout à la fois représenter une population
sportive dont les aspirations lui sont étrangères, manifester son autonomie dans une
situation de totale dépendance et enfin se conduire en professionnel au sein d'un
« corps » qui refuse toute véritable régulation professionnelle. Les logiques des
rapports de domination sont celles qui amènent précisément les individus à se
percevoir et à se penser à travers le regard des autres. La violence symbolique vise
à valider le point de vue de l'institution et à établir sa pleine légitimité. En
dévoilant la manière dont elle s'exerce sur les athlètes à leur insu voire avec leur
complicité, ce livre devrait avoir des effets salvateurs et libératoires. «La
sociologie ne mériterait pas une heure de peine si elle avait pour fin seulement de
découvrir les ficelles qui font mouvoir les individus qu'elle observe, si elle oubliait
qu'elle a affaire à des hommes, lors même que ceux-ci à la façon des marionnettes,
jouent un jeu dont ils ignorent les règles, bref si elle ne se donnait pas pour tâche
de restituer à ces hommes le sens de leurs actes ». 1
Jean-Michel Faure,
Professeur des Universités,
Université de Nantes
I P. BOURDIEU, « Le bal des célibataires », paris, Seuil, 2002, p. 255.
10 Introduction
Le sport est un excellent révélateur du goût prononcé pour les
comparaisons et les classements. L'organisation régulière de grandes compétitions
internationales, Championnats d'Europe, Jeux Olympiques, Championnats du
Monde, favorise l'objectivation des performances et autorise la constitution d'une
hiérarchie mondiale dont les enjeux symboliques dépassent largement le cadre du
sport. Les résultats obtenus rappellent la force et la puissance de chaque pays et sa
position dans l'ordre du monde. De ce point de vue, le sport de haut niveau revêt
une importance fondamentale, dans la mesure où, lorsque les élites sportives sont
chargées de représenter leur pays dans les compétitions internationales, c'est
l'image de la nation qui est en jeu. En France, le sportif de haut niveau incarne une
valeur exemplaire, « et doit jouer, selon la loi, un rôle social, culturel et national
de première importance » 1 . Modèle d'excellence en matière d'exercices corporels,
le champion se présente comme la forme achevée du geste sportif, dans le
prolongement de la pratique sportive ordinaire, sur la base d'un système de
classements qui hiérarchise les performances. Sport de haut niveau et pratique
ordinaire s'inscrivent alors dans une logique de continuum à des degrés différents
sur une même échelle de performance.
La pratique sportive sur le mode de la haute performance s'organise autour de cet
objet total qui est le corps subissant un traitement spécifique et intensif dans le
cadre de structures rationnellement conçues pour atteindre la performance. Etre
sportif de haut niveau ne signifie pas seulement que celui-ci ait atteint le plus haut
degré de compétence dans une spécialité. C'est un statut socialement produit par
l'intervention de centres spécialisés mis en place par l'institution sportive qui se
double, en France, d'un statut juridique. Le monde du sportif de haut niveau
s'inscrit dans des conditions matérielles d'existence où la recherche de l'exploit, de
la performance « extra-ordinaire » s'installe au coeur de la vie quotidienne. En ce
sens, le sport de haut niveau est à construire comme un espace séparé qui a ses
propres règles, et dont les conditions d'accès sont attachées à des performances,
mais aussi à des contraintes de l'espace sportif dans lequel il s'agit d'entrer.
La construction de cet espace propre livre les clés de la compréhension des choix,
parfois dramatiques, que le champion est amené à faire tout au long de sa carrière.
Il faut ainsi donner de la visibilité à cet aspect central de la vie du sportif qui se
trouve toujours occulté par l'événement sportif qui n'en est pourtant que le point
d'aboutissement. Il est nécessaire d'entrer dans le monde des représentations
mentales du champion, organisé autour de la performance physique, pour
comprendre quels usages maximaux le champion est amené à faire de son corps
pour le perfectionner et atteindre l'exploit. Le surentraînement pensé comme
l'installation d'un syndrome n'est que l'une des manifestations de ces usages qu'il
est possible d'objectiver sociologiquement en montrant comment les sportifs
incorporent les tensions et les pressions qui sont constitutives de l'espace sportif.
J.-M. FAURE, C. SUAUD, Le football professionnel à la française, Paris, PUF, 1999, p. 40. Les choix en matière de gestion corporelle se situent à l'interface des contraintes de
cet espace et de l'habitus des sportifs eux-mêmes.
Chaque discipline sportive a son espace de pratique, ses normes spécifiques, ses
modèles de référence, en un mot, sa tradition. Le propre d'un espace sportif,
structuré et relativement autonome, est que les pratiques qui s'y déroulent ne
peuvent se comprendre sans référence aux pratiques antérieures, aux exploits
accomplis, au prestige sportif accumulé, aux champions qui ont attaché leur nom à
la discipline. De fait, il est difficile de penser l'espace du haut niveau sans prendre
en compte les spécificités de chaque discipline sportive. Autrement dit, si nous
pouvons poser en principe général, l'idée d'espace séparé pour caractériser la
pratique sportive de haute compétition, les sportifs en activité, dans chaque
spécialité sont définis par des propriétés qui sont attachées à l'espace sportif sur
lequel ils sont placés.
La gymnastique artistique et sportive occupe une place particulière dans l'espace
des sports en France. L'originalité de la position de cette discipline dans le
processus d'émergence des pratiques sportives tient dans l'association de deux
notions à l'origine opposées, la gymnastique et le sport. « Ainsi, alors que
l'éducation physique selon le modèle allemand, apparaît comme un moyen de créer
une conscience nationale ou un sens civique et de revivifier la jeunesse, les jeux,
selon le modèle anglais, émergent à l'origine pour servir des fins biens spécifiques.
Les idéaux sous-jacents aux deux approches ont une résonance similaire. Pour
Jahn, l'exercice physique insuffle le goût de l'effort et de l'aventure, il enseigne
que la discipline la plus efficace est celle que l'on impose à soi-même, et il
développe le caractère du Türnen en même temps que son corps. Pour Thomas
Hugues, un demi-siècle plus tard, les sports aiguillonnent le patriotisme, le sens
des responsabilités et ils tempèrent les ardeurs du corps et de l'esprit. Ces deux
auteurs soulignent l'importance de la liberté, de l'émulation volontaire et du
plaisir offert par l'exercice. Tous deux concevaient leur entreprise comme un
moyen de canaliser les jeunes énergies et les instincts vers des fins socialement
utiles. Mais, tandis que la conception de Jahn était délibérément tournée vers le
service de la nation (et de l'Etat), celle des jeux anglais, où le caractère l'emporte
sur la discipline, l'équipe ou l'individu sur les collectivités abstraites, était
destinée aux élites. La gymnastique se prêtait mieux à la routine et aux
applications de masse, et son utilisation sociale paraissait plus évidente. Les sports
constituaient une sorte de consommation ostentatoire : ils étaient pratiqués dans
des écoles prestigieuses ; ils étaient coûteux en termes d'espace, de temps et
d'équipement ; leur vocation implicite et leur inspiration étaient aristocratiques »2 .
A l'origine, la gymnastique est une méthode d'éducation physique et morale. Elle
est d'essence éducative, collective et vise la formation complète de l'homme. Elle
est en France développée dans l'armée, utilisée à l'école et fut adoptée par l'Etat
pour répondre à des objectifs nationaux. Les sociétés de gymnastique furent
introduites avant tout pour servir un objectif patriotique après la défaite de 1870.
2 E. WEBER, « Gymnastique et sport en France à la fin du XIXe siècle : opium des classes ? » in A.
EHRENBERG «Aimez-vous les stades ? », Revue Recherches, avril 1980, p. 186.
12 Elles étaient censées rendre la jeunesse française plus virile et préparer la nation à
un éventuel conflit. Dans cette perspective, les pratiques de la gymnastique de
masse étaient propices à renforcer l'idée d'unité nationale et à exprimer la puissance
des organisations. Toutes les manifestations s'ouvraient par un défilé où les
associations se présentaient en uniforme, soucieuses de mettre en scène leur force.
Avec l'introduction du sport en France à la fin du dix-neuvième siècle, les positions
affirmées de la gymnastique posent la relation entre sport et gymnastique en termes
d'affrontement. L'arrivée du sport provoque une résistance du côté des sociétés de
gymnastique. Le sport est accusé d'introduire une trop forte spécialisation qui
conduit à une dysharmonie du développement corporel contre laquelle luttent les
gymnastes dans le but de former un homme complet.
Sur la base de cette opposition apparue à la fin du XIXe siècle, l'histoire de la
gymnastique au XXe s'organise autour de ces deux logiques, du sport et de
l'éducation physique. Si la conception de l'éducation physique domine en France
jusqu'en 1960, celle du sport trouve par la suite une place prépondérante. Elle
devient dès lors une authentique discipline sportive au même titre que le football, le
rugby ou encore l'athlétisme orientée vers la recherche des meilleurs résultats au
plus haut niveau. A la manière des autres disciplines sportives, la gymnastique
artistique et sportive de haut niveau se constitue en un espace propre de pratique,
séparé du monde ordinaire, avec ses normes spécifiques, ses modèles de référence
dont la construction liée à l'histoire particulière de cette discipline, s'établit sous
une forme originale.
Nous voulons comprendre, dans le cadre d'une approche socio-historique les
caractéristiques de l'espace propre de la gymnastique artistique et sportive de haut
niveau, avec pour ambition la compréhension des choix que le gymnaste investi
dans la pratique de ce sport sur le mode de la haute compétition est amené à faire
tout le long de sa carrière. Nous devons expliquer l'engagement des gymnastes
dans un univers où la compétition sportive règle la vie du sportif, qui fait passer au
second plan tout autre objectif de vie personnelle. Il faut entrer dans le monde du
champion, organisé autour de la performance physique, pour comprendre les
usages que le gymnaste est amené à faire de son corps pour l'entraîner et atteindre
la perfection.
La réussite sportive s'inscrit nécessairement dans la durée. En gymnastique
artistique et sportive, une dizaine d'années de travail méthodique sont nécessaires
pour espérer figurer parmi l'élite. L'enjeu est ainsi d'analyser les différentes étapes
durant lesquelles un simple pratiquant de gymnastique artistique et sportive
s'arrache aux « êtres du commun » pour appartenir aux espoirs de la discipline.
Autrement dit, il s'agit de comprendre comment des individus peuvent par des
choix successifs entrer dans cet espace de la gymnastique artistique et sportive de
haut niveau, « comment les dispositions (en tant que potentialités), se révèlent en
relation avec certaines institutions ou mieux, certains champs (en tant qu'espace
des possibles) ; comment les agents exploitent les institutions pour assouvir leurs
pulsions et comment les institutions, inversement mettent les pulsions des agents au
13 » 3 . La compétition précoce comme examen et épreuve permet service de leurs fins
d'identifier les plus doués et les plus aptes à la pratique de la gymnastique sportive.
Mais ces qualités « naturelles » se changent en compétences techniques qui ne sont
reconnues socialement que par les interventions des différentes institutions, la
famille, l'école, l'institution sportive. Il faut nous interroger sur le rôle de
l'institution sportive dans la transformation de ce que nous pouvons appeler un
goût pour le sport en une « vocation » de gymnaste. Si nous émettons l'hypothèse
de la place centrale jouée par l'institution sportive dans le processus d'inculcation
de la vocation, celle-ci resterait sans effet sans la mobilisation de la famille en
faveur du projet sportif de leur enfant. L'action de formation réalisée par
l'institution sportive qui prépare à la carrière de gymnaste a d'autant plus de
chances de réussir qu'elle s'adresse à des individus déjà préparés. Quelles que
soient l'importance des investissements familiaux et la légitimité accordée à la
réussite sportive, la pratique de la gymnastique de haut niveau exige des
un apprentissages précoces qui s'effectuent à âge où habituellement les impératifs
d'ordre scolaire l'emportent. La nécessité de concilier ces deux types d'exigences a
contribué à la création de sections scolaires spécialement conçues pour permettre
aux jeunes sportifs de préparer simultanément les compétitions sportives et leur
avenir social et professionnel. Nous devons alors porter notre regard sur le
recrutement de ces centres spécialisés, et analyser la manière selon laquelle les
jeunes gymnastes gèrent le double projet d'une scolarité normale (du moins, par
rapport à leur appartenance sociale) et d'une adhésion à la haute compétition.
Décrire les gymnastes de haut niveau revient à les saisir dans un univers séparé et
montrer comment les apprentis champions franchissent cette frontière. Il convient
aussi d'analyser les conditions sociales de production ainsi que les effets de cette
coupure sur les sportifs eux-mêmes. La séparation entre l'espace séparé du
gymnaste et le monde ordinaire peut être._ étudié sur le plan des conditions
institutionnelles, matérielles et sociales. Les sportifs de haut niveau entretiennent
des relations avec leur fédération, leur club, mais aussi les collectivités territoriales
ou les entreprises privées (sponsor), qui sont susceptibles de les reconnaître et de
les faire vivre comme champions. Il convient de voir quelles sont les relations
(d'exclusion, de subordination, de concurrence, de simple cumul) qui lient le
gymnaste et les différentes instances et comment le statut de gymnaste de haut
niveau, de ce point de vue, se définit. Le monde séparé du gymnaste de haut niveau
s'inscrit dans des conditions matérielles d'existence et de travail sportif. La
recherche de l'exploit, de la performance exceptionnelle s'installe au coeur de la vie
quotidienne. Nous devons nous interroger dans quelle mesure l'immersion du
gymnaste de haut niveau dans un monde à part remplit non seulement une fonction
technique de rationalisation de l'entraînement mais aussi des fonctions permettant
au gymnaste de s'installer en permanence dans un état de recherche de l'efficacité
sportive tout en rendant cette situation normale parce qu'assumée au jour le jour
comme une activité ordinaire. Cette coupure n'est pas seulement spatiale, ni
3 J. MAITRE, L'autobiographie d'un paranoïaque, Paris, Economica, 1994. Propos prononcés par
Pierre BOURDIEU dans un avant propos dialogué entre Jacques MAITRE et Pierre BOURDIEU, p. 2.
14 purement technique. Comment l'investissement du gymnaste dans sa pratique
quotidienne se transforme-t-il en un véritable style de vie distinctif et séparé ? Du
régime alimentaire au rythme de vie, en passant par les réseaux de relations
amicales, il s'agit de repérer tout ce qui, en dehors du temps de l'activité sportive
continue à faire du gymnaste de haut niveau un individu séparé. Il convient
d'accorder toute l'importance nécessaire au fait que cette coupure est de nature à
produire une communauté de vie dans laquelle les gymnastes de haut niveau
puisent des ressources affectives sans doute indispensables à un équilibre de vie.
Tel est le projet de cet ouvrage présenté dans ses grands traits. Pour ce qui est de la
méthode, nous avons été amené à combiner les approches. Nous avons tout d'abord
consulté de manière systématique tous les numéros de la revue officielle de la
Fédération Française de Gymnastique, Le Gymnaste depuis le début des années
1960 afin de recueillir des informations multiples sur les conditions d'émergence
puis de fonctionnement des centres spécialisés pour la formation des gymnastes de
haut niveau, mais aussi les déclarations que les gymnastes, entraîneurs ou
dirigeants sont amenés à faire dans le cadre de cette presse spécialisée. Nous avons
par ailleurs croisé de nombreuses données statistiques issues de questionnaires
d'enquêtes que nous avons successivement réalisés auprès de différents lieux de
pratique de la gymnastique (pôles d'entraînement, clubs). Pour mettre à jour les
valeurs engagées dans la pratique de la gymnastique, nous avons eu recours à
l'entretien : anciens internationaux de gymnastique, gymnastes actuellement
engagés dans la carrière de haut niveau, parents de gymnastes, entraîneurs de
gymnastique investis dans des clubs ou dans les centres de haut niveau, dirigeants'.
Enfin, nous avons observé régulièrement les activités quotidiennes des gymnastes
dans différents pôles d'entraînement de gymnastique artistique et sportive
masculine ou féminine, afin de prendre la mesure de la réalité de la vie d'apprenti
champion. Nous avons ainsi beaucoup appris sur la gymnastique en combinant
toutes ces techniques d'observation des faits sociaux. Il ne faut cependant pas
oublier tout ce que nous avons intégré en pratiquant la gymnastique entre 1970 et
1987 pour atteindre un haut niveau de pratique et ainsi vivre de l'intérieur, il y a
maintenant près de vingt ans, les exigences d'une pratique sur le mode de la
performance. Cette expérience s'est par ailleurs enrichie par l'intermédiaire de
responsabilités multiples dans le cadre de cette pratique en qualité d'entraîneur,
4 Nous serons amené, durant la présentation de ce travail à proposer des extraits d'entretiens, voire
des entretiens dans leur intégralité, afin d'illustrer, d'expliquer ou de justifier les idées développées.
Dans la manière de caractériser les entretiens, le souci a été de préserver l'anonymat des individus qui
se sont prêtés à l'exercice. Cependant, les propos tenus par les gymnastes interviewés prennent tout
leur sens dès lors qu'ils sont rapportés aux trajectoires sociales, professionnelles et sportives de
chacun d'entre eux. La lecture de ces indicateurs, et parfois même la lecture du contenu de l'entretien,
suffisent pour identifier l'identité du gymnaste interrogé pour toute personne appartenant au milieu de
la gymnastique pratiquée sur le mode affirmé de la compétition. Face à cette difficulté, nous avons
alors choisi de caractériser les différents entretiens en mettant les prénoms réels des gymnastes. Nous
préservons ainsi l'anonymat des individus vis-à-vis des acteurs non initiés à la gymnastique artistique
et sportive, tout en rendant possible leur identification par les spécialistes de ce sport. De toutes les
manières, la réussite sportive au plus haut niveau n'a-t-elle pas pour conséquence, voire pour objectif,
l'accès du sportif au rang de personnage public ?
15 d'enseignant d'éducation physique et sportive au collège puis au lycée, et enfin
d'enseignant chercheur dans une UFR STAPS.
« Cette position d'acteur a des inconvénients bien connus pour l'observation
scientifique : valorisation excessive de l'activité, focalisation sur les aspects
techniques de la pratique, -sociocentrisme sportif- si on nous passe l'expression.
Mais, elle ne nous paraît pas avoir que des inconvénients» 5 . Elle nous a en effet
permis de nous orienter rapidement dans l'univers complexe de la gymnastique, et
notamment d'avoir accès au monde de la gymnastique de haut niveau, en qualité de
personne indigène. Elle nous a permis « de prendre une mesure directe des efforts
et des investissements personnels qui sont exigés par chaque niveau de
performance; d'apprécier toute la part d'apprentissage spécifique qui se
cristallise dans les techniques du corps apparemment spontanées ».
La première partie a pour ambition de décrire l'évolution des conditions de la
désignation du champion de gymnastique. La définition de l'excellence en
gymnastique sportive résulte, depuis la fin du XIXe siècle de la combinaison de
deux conceptions culturelles de l'exercice corporelle qui pour l'une, la
gymnastique pose la formation physiquement complète de gymnastes disciplinés
au service de la force collective, et pour l'autre, le sport qui est fondé sur la
hiérarchisation des individus rendue possible par la création et l'uniformisation des
espaces de jeu et des conditions de désignation du vainqueur. Dévoué à la cause
collective au point de se fondre au collectif, doté d'un corps où tous les muscles
sont harmonieusement développée pour une pratique polyvalente, tels sont les traits
qui caractérisent le gymnaste de la première moitié du XXe siècle. A la fin du XXe
siècle, le champion de gymnaste est un sportif spécialisé à la recherche de la
prouesse acrobatique dans un contexte de compétitions réglées ou la performance
individuelle est très largement valorisée. L'analyse des règlements ou encore celle
de l'organisation des compétitions de gymnastique aux niveaux international et
national nous ont permis de repérer les ruptures fondamentales dans ce processus
de « sportivisation » de la gymnastique. Nous pouvons voir dans l'imposition de
prises de positions relatives aux règlements qui régissent successivement les
compétitions de gymnastique, aux modalités d'organisation de ces dernières, que
ce soient au niveau international ou au niveau national, des décisions qui sont le
produit de luttes entre différents agents de l'institution sportive. Dans l'histoire
récente de la gymnastique artistique et sportive est la suppression des exercices
imposés. Il ne s'agit pas de retenir de cet événement une anecdotique évolution des
règlements, mais l'avènement d'un processus dont l'enjeu est la remise cause de la
définition de l'excellence sportive pour le cas de la gymnastique. Avec la
suppression des exercices imposés, c'est notamment une prise de distance avec la
désignation du champion fondée sur la formation complète du gymnaste. Si
fructueuse puisse être cette perspective, notre ambition dans cette première partie
s'est limitée à construire le temps autour de la problématique de la définition du
5 J.-M. FAURE, Sport, cultures et classes sociales, Thèse pour le Doctorat de Lettres et Sciences
humaines, Université de Nantes, 1987, p. 21.
op. cit., p. 21. 6 J-M. FAURE,
16 champion de gymnastique. Ce travail se présente en quelque sorte comme la
propédeutique à la construction d'une histoire des luttes entre les différents agents
de l'espace de la gymnastique pour l'imposition des prises de décisions au cours de
l'évolution de ce sport.
Le second texte entend repérer les conditions de construction du champion de
gymnastique dans son rapport au club, la Fédération Française de Gymnastique et
l'Etat. La « sportivisation » de la gymnastique a eu pour conséquence la
rationalisation et l'autonomisation du système de production des élites. Si jusqu'au
milieu des années 1970, le club se présente comme le lieu principal de formation
des champions de gymnastique, les centres spécialisés d'entraînement sont
aujourd'hui le lieu exclusif de formation des gymnastes internationaux, même si
ces derniers entretiennent des liens privilégiés avec les associations de
gymnastique. L'évolution du dispositif de production des champions sportifs
trouve ses fondements dans le souci perpétuel de répondre au mieux aux exigences
techniques toujours plus élevées pour atteindre l'excellence. Cet effort de
rationalisation de la détection et de la préparation des champions et apprentis
champions a eu pour conséquence l'autonomisation du sport de haut niveau et la
modification de la relation entre le gymnaste et sa Fédération, le gymnaste et son
club. Séparé par le jeu de structures de formations scolaires, professionnelles et
sportives en marge du monde ordinaire, l'espace du sport de haut niveau ainsi
construit se constitue en un monde à part, autonome, distinct des autres formes de
pratiques avec ses propres normes et valeurs. La prise en charge par l'Etat, à partir
des années 1960 du sport de haut niveau, par la délégation de pouvoir qu'il accorde
aux fédérations a pour corollaire une relative dépendance du sportif envers sa
Fédération de tutelle. Sans doute devons-nous parler de pouvoir absolu des
fédérations dans la gestion directe des sportifs de haut niveau. L'évolution du sport
de haute performance ces vingt dernières années, avec l'ingérence de plus en
marquée des pouvoirs économiques dans l'organisation des compétitions, des
exhibitions et des spectacles sportifs est susceptible de modifier cette situation de
monopole des fédérations dans l'encadrement des sportifs. Pour le cas de la
gymnastique, si des changements sont engagés et observables, force est de
constater que la situation oscille entre évolution et maintien de l'ordre.
La troisième partie invite à rompre avec l'idée du sens commun qui pose l'accès à
l'excellence sportive comme la conséquence naturelle du don et de la passion pour
une pratique sportive. Autrement dit, nous émettons l'hypothèse que l'institution
sportive joue un rôle majeur dans l'inculcation de la vocation sportive. Aux
différentes étapes du processus de formation du champion, les fédérations sportives
repèrent, sélectionnent, modèlent les corps, inculquent les normes et les valeurs
spécifiques à la pratique de leur sport sur le mode de la haute performance. Si
fondamental est le rôle de la Fédération et de ses agents dans le processus
d'inculcation sportive, son action ne peut devenir effective sans l'adhésion de la
famille au projet de vie de leur enfant ainsi dessiné qui se manifeste en premier lieu
par un soutien matériel immédiatement repérable et qui trouve son prolongement
dans une mise au service de l'enfant, auquel ils se donnent complètement pour
17 mieux le consacrer sportivement. Par le jeu combiné d'entretiens semi-directifs
auprès de gymnastes de haut niveau, de parents de gymnastes, d'entraîneurs et de
dirigeants, de notes de terrains prises à l'occasion de nombreuses observations des
gymnastes de haut niveau dans et en dehors du gymnase, de l'analyse de textes et
de revues spécialisés, nous entendons livrer ici les clés de la compréhension des
conditions d'accès à la pratique de haut niveau en gymnastique ainsi que les
techniques d'intériorisation de la vocation mises en oeuvre par la Fédération
Française de Gymnastique.
L'enjeu de la dernière partie est de mettre en évidence la manière dont le sportif se
construit ainsi une seconde nature en s'installant dans un autre monde dans lequel
l'exploit physique devient une pratique ordinaire. Préparation sportive à raison de
deux à trois séquences quotidiennes, efforts physiques continus, régimes
alimentaires, résistance à la douleur, banalisation des blessures sont autant
d'éléments qui caractérisent la vie du champion. Compte tenu de l'investissement
que demande le choix de devenir champion, il n'est pas possible de comprendre
qu'un tel parcours puisse être réalisé sans une mobilisation positive des individus
concernés. C'est dire que toutes les contraintes attachées à l'espace sportif ne
peuvent jouer sans que les futurs champions se les approprient sous la forme d'un
projet de vie « extraordinaire » qui va les prendre totalement, autrement dit sous la
forme d'une cause à laquelle ils vont se consacrer totalement, corps et âme. Récits
de vie, observations des gymnastes internationaux et des apprentis champions dans
leurs pratiques quotidiennes nous ont permis de rendre compte du caractère « extra-
ordinaire » de l'espace du sport de haut niveau pour une vie perçue de manière
extraordinaire par le champion lui-même.
18 CHAPITRE I
Qu'est-ce qu'un champion de gymnastique ?
De l'athlète complet dévoué à la cause collective à
l'émergence d'un sportif spécialisé Le sport moderne et les règles précises et universelles qui l'organisent ont
pour conséquences la désignation d'un vainqueur et la construction d'une
hiérarchie d'excellence en fonction des règlements constitutifs d'un sport donné.
Le champion incarne ainsi le modèle de référence en matière d'exercices corporels,
sur la base de modalités variables selon les sports. Reconnu de tous, le champion
doit sa position à sa capacité à produire les formes motrices propices au gain d'une
opposition collective ou individuelle, à la réalisation d'une performance strictement
étalonnée, ou encore à la production de formes jugées et évaluées dans le strict
respect des règlements établis par les institutions sportives. Si la légitimité du
champion résulte d'un système de mesures et de classements dont l'objectivité
garantit toutes contestations, elle ne vaut que pour un temps. A l'échelle de la
courte durée, elle est remise en cause au rythme de l'évolution des records et des
évènements sportifs majeurs. Sur la longue durée, il y a lieu de s'interroger sur la
permanence des procédures de désignation du champion. La question posée par
Guy Lourons' qui consiste à savoir comment s'est constituée au début du XXe
siècle cette gestion du titre de champion, comment nous sommes passé d'une
structure de compétition à base de défis à un système de classement ordinal,
objectif et incontestable, vaut d'une certaine manière pour le cas de la gymnastique
qualifiée aujourd'hui d'artistique et sportive.
Le point de départ de cette spécialité sportive est l'association de deux conceptions
sociales et culturelles opposées, la gymnastique et le sport. A l'origine, la
gymnastique est une méthode d'éducation physique et morale. Elle est, en France,
dans la deuxième moitié du XIX' siècle, développée dans l'armée, utilisée par
l'école et fut développée par l'Etat pour répondre à des objectifs nationaux. Les
sociétés de gymnastique, dont le nombre augmente de manière significative après
la défaite de 1870 furent créées avant tout pour servir des objectifs patriotiques.
Dans cette perspective, les pratiques de la gymnastique de masse étaient propices à
renforcer l'idée d'unité nationale et à exprimer la puissance des organisations.
Toutes les manifestations s'ouvraient par un défilé où les associations se
présentaient en uniforme, soucieuses de mettre en scène leur force.
Avec l'introduction du sport en France à la fin du XIXe siècle, ce sont aussi les
normes et les valeurs qui le fondent qui sont importées. Empreints de
préoccupations pédagogiques, les éducateurs des établissements scolaires anglais
codifient les jeux des étudiants turbulents (football, rugby, polo, boxe, natation,
athlétisme) avec pour objectif d'introduire l'autodiscipline, le respect de la règle et
du fair-play, ce qui n'est qu'une manière inédite de faire respecter la discipline par
la coopération et la solidarité. La compétition caractérise alors le sport moderne,
rendue possible par la création et l'uniformisation des espaces de jeu avec ses
dimensions, ses normes, et la construction du temps de la pratique en séquences
ordonnées et décomptées avec précision.
De cette opposition découle une définition différenciée de la désignation de
l'excellence corporelle. L'entité concurrente en gymnastique est la société dans son
G. LAURANS, « Qu'est-ce qu'un champion ? La compétition sportive au Languedoc au début du
siècle », Annales ESC, n° 5, septembre-octobre 1990. ensemble. Ce sont les exercices d'ensemble et la synchronisation des mouvements
des individus qui sont, à l'occasion des défilés et des rassemblements des sociétés,
mis en exergue et valorisés. L'excellence corporelle, pour le cas de la gymnastique,
est alors la force collective des gymnastes réunis en association pour donner à voir
la puissance de l'organisation. Individuelle ou collective, c'est sur la base du
respect des règles dictées par la norme sportive, que la victoire dans le sport
moderne est construite. Le sport appelle à la désignation du champion qui incarne
alors la figure de l'excellence corporelle. « Etre premier, c'est prendre place en
tête d'un classement qui intègre l'ensemble des compétiteurs, chacun à sa place, en
fonction de sa performance. Nul hasard, nul arbitraire dans ce système de
désignation des champions, mais l'application implacable de règles admises et
dont la légitimité fonde celle du champion lui-même » 2 .
C'est au prix d'un changement de sens profond que la gymnastique devient un
sport, définie selon la logique du champ sportif. Il y a là un glissement dans la
désignation de l'excellence, de la force collective des gymnastes réunis en sociétés
pour faire valoir la puissance de l'organisation à la performance spécialisée,
individuelle qui tend à l'élection dans sa version moderne. En fait, la gymnastique,
siècle, se convertit aux valeurs du sport. La gymnastique artistique au cours du XX e
et sportive qui s'inscrit dans la logique qui caractérise le sport moderne, est ainsi
réglée par la compétition qui étalonne ses concurrents selon un classement que ses
règlements objectivent. A la manière des autres disciplines, l'institution sportive
structure les procédures d'organisation des épreuves en accordant la plus grande
attention à la précision des classements, à l'objectivité de l'évaluation et de la
comptabilité des formes techniques, dont la construction, liée à l'histoire
particulière de cette spécialité sportive, s'établit sous une forme originale.
Il y a lieu de s'interroger sur la manière dont s'est constituée, pour le cas particulier
de__Wsymnastique, la gestion organisée du titre de champion. L'intérêt pour les
classements ne s'est que progressivement affirmé et le mode de désignation du
champion sur le mode de la logique sportive a été longtemps contrarié par la
résistance des tenants d'une gymnastique définie selon une logique d'éducation
physique. L'organisation de manifestations sur la base de mouvements collectifs de
masse où l'éducation morale et la formation physique complète des individus sont
premières a conditionné l'évolution de la définition de l'excellence corporelle dans
cette discipline.
2 G. LAURANS, op cit, p. 1047.
22 1- Le gymnaste complet dévoué à la cause
collective
1-1 : La gymnastique aux premiers Jeux Olympiques
Les premiers Jeux Olympiques à Athènes en 1896 marquent les débuts
repérables d'une gymnastique sportive. La désignation du premier champion
olympique en gymnastique atteste de l'intérêt et de l'attention pour un classement
sur la base de règles strictement posées selon la logique sportive'. Pierre de
Coubertin dote la gymnastique d'une acception sportive en enlevant les exercices
d'ensemble qui fondent cette discipline dans sa version traditionnelle, et en ne
retenant que certains agrès ; la corde lisse en traction, la barre fixe, les barres
parallèles profondes, le saut de cheval, les anneaux et le travail des poids et des
haltères4. Ce souci d'organiser des compétitions de gymnastique s'inscrit dans la
logique des intentions des promoteurs de l'idée ,sportive, tels Pierre de Coubertin,
Pascal Grousset ou Georges De Saint-Clair. La fin du XIXe siècle voit le
développement du sport d'origine anglaise sur tous les continents, dans les
capitales, les grandes villes et les ports où des Anglais ont implanté des industries
des commerces. Décrit comme un processus de diffusion par imitation, la naissance
du football est, dans nombreux pays liée à la présence d'employés de négoce ou
d'ingénieurs anglais chargés de la construction des lignes de chemin de fer ou des
lignes de télégraphe comme à Barcelone, à Anvers ou Hambourg. Pour exemple,
notons la fondation en 1897 de la Juventus de Torino par les élèves du lycée
Massimo d'Azeglio grâce à l'appui d'un commerçant anglais.
5 situe l'implantation du sport en France à la fin du XIXe siècle, dans les Jean Durry
années 1880. Importés d'Angleterre à la fin du XIXe siècle, les sports font leur
apparition en France avec les sports athlétiques et les jeux de ballon. Le premier
club de coureurs à pied est créé en 1875 à Paris. En 1880, quelques lycéens du
Lycée Condorcet, rejoints plus tard par ceux de l'école Monge, organisent des
courses dans le hall de la gare Saint-Lazare. Ils créeront en 1882 le « Racing club »
3 R. BARRULL, Les étapes de la gymnastique au sol et aux agrès en France et dans le Monde,
Montréjeau, FFG, 1984. La première équipe championne olympique fut celle de l'Allemagne avec
comme premiers champions aux épreuves individuelles du cheval d'arçons le suisse Zutter, aux
anneaux le grec Mitropoulos, au saut de cheval en longueur l'allemand Schumann, aux bans
parallèles et à la barre fixe l'allemand Flattow, au grimper de corde le grec Andriakopoulos.
4 P. DE COUBERTIN, Pédagogie sportive, Paris, Vrin, 1972. Pierre DE COUBERTIN décrit et justifie le
sports gymniques à deux catégories seulement : les exercices aux choix des agrès. Il ramène les «
agrès et le travail des poids et haltères. Les principaux agrès utilisables pour les concours sont : la
corde lisse, la barre fixe, les barres parallèles, le cheval, les anneaux et le trapèze. (...). Les exercices
aux agrès susceptibles de variations et de complications multiples sont malaisés à codifier., et,
partant, à juger dans un concours. Mais du point de vue de leur sportivité, cela ne les rend
p. 76. aucunement inférieurs, ils restent essentiellement sportifs »,
5 J. DURRY, « Les origines du sport en France », in C. POCIELLO, Sports et société. Approche socio -
Paris, Vigot, 1981. «On s'accorde à considérer que les sports modernes se culturelle des pratiques,
sont implantés sérieusement de ce côté-ci de la Manche il y a un siècle », p. 86..
23 qui devient trois ans plus tard le « Racing club de France ». En 1863, le Football
Association est fondé en Angleterre. C'est alors vers 1870 que le jeu de football
entre en France. Le premier club de football naît au Havre (Havre Athlétique Club)
en 1872, fondé par des anciens élèves d'Oxford et de Cambridge. La création de
l'Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques en 1887, à l'initiative de
Pierre De Coubertin, a pour but de propager et de réglementer les sports anglais en
France. Si les premières initiatives pour le développement du sport en France sont
celles des élèves des grands lycées parisiens, les sports athlétiques débordent les
illustres clubs parisiens ( Le Racing et le Stade français) et les écoles prestigieuses
(Lycée Condorcet, Ecole Monge). L'Union des Sociétés Françaises des Sports
Athlétiques ne compte que quelques clubs en 1890, en dénombre 74 en 1893, et
200 en 1897. Le football, le rugby, et l'athlétisme se diffusent rapidement dans les
milieux bourgeois, en dehors des classes populaires dont les représentants voient en
une manie bourgeoise qui passerait bientôt »6 . L'idéal sportif est le ces pratiques «
gentleman athlète, l'heure n'est pas à la popularisation de cette pratique. Les sports
« constituaient en fait, pour l'élite un entraînement lui permettant d'assumer la
charge de ses privilèges mais aussi de faire face aux menaces de la majorité
défavorisée. Ils se présentaient aussi comme un jeu pour le plaisir, pour la
satisfaction (gratuite, suffisante en soi) des joueurs, sans autre finalité qu'elle-
même » 7 .
Dans la seconde moitié du XIX' siècle, la gymnastique en France, tout en intégrant
les influences étrangères, notamment celles de l'Allemagne, de la Suisse et de la
Suède, se constitue d'une manière particulière, inhérente à la spécificité de la
culture française, et au contexte social, économique et politique du pays. Elle se
présente comme un système d'éducation physique, et joue, à la fin du XIXe siècle,
une fonction politique fondamentale en poursuivant des objectifs militaires en
fortifiant les corps, en les préparant à d'éventuels conflits, mais aussi des objectifs
nationalistes en travaillant sur les masses pour inculquer aux Français les valeurs
de la République. La gymnastique en France dans les années 1880, que ce soit à
l'école, à l'armée ou dans les sociétés de gymnastique « fia adoptée par l 'Etat pour
servir à des objectifs nationaux » 8. «Préparation militaire des jeunes Français,
constitution de la force de travail par l'apprentissage dès l'école de la discipline
de l'atelier, lutte contre l'emprise du clergé sur les masses rurales pour les
attacher à la République »9, telle fut la mission de la gymnastique à cette époque.
L'Etat veut, à travers la pratique de la gymnastique inculquer les valeurs de la
République, former un « soldat — citoyen » 1° La gymnastique n'est pas uniquement
6 R. HOLT, « L'introduction des sports anglais et la disparition du gentleman athlète », in A.
EHRENBERG, Aimez-vous les stades ? Revue Recherches, Avril 1980, p. 260.
7 E. WEBER, op. cit., p. 187.
8 E. WEBER, op cit., p. 187.
9 P. CHAMBAT, « Les muscles de Marianne. Gymnastique et bataillons scolaires dans la France des
années 1880 », in A. EHRENBERG, Aimez-vous les stades ? Revue Recherches, Avril 1980, p. 142,
10 P. CHAMBAT, op. cit. L'auteur utilise ces termes pour qualifier l'homme que l'Etat souhaite former.
L'extrait suivant illustre le projet. « Alors la gymnastique, instrument de caporalisation de la
jeunesse ? Voire ! Les préaux d'écoles et les gymnases, antichambres de l'atelier et du régiment ?
24 un travail sur le corps. Elle se veut aussi éducation morale et inculcation d'une
discipline". C'est ainsi que se dessine en France, la définition d'une gymnastique
collective, préparation physique et morale, soutenue par les pouvoirs publics, au
service des valeurs patriotiques. Dans cet ensemble, les sociétés de gymnastique
contribuent donc aussi au projet d'union nationale et de préparation physique et
morale dans une perspective patriotique. La première société de gymnastique,
fondée en Alsace, est la société de Guebwiller en 1860. Ce mouvement se
développe ainsi dans un premier temps dans cette région, avec la création de
nouvelles sociétés et l'organisation de la première fête réunissant toutes les sociétés
d'Alsace, à l'issue de laquelle est fondée la première union de société ;
l'Association des Gymnastes Alsaciens. Il s'étend ensuite à la région parisienne
puis se diffuse dans toutes les régions de France. En 1868, Eugène Paz fonde le
journal Le moniteur de gymnastique qui change de nom en 1873 pour s'appeler Le
Gymnaste dont le premier numéro est l'occasion de publier les statuts de l'Union
des Sociétés de Gymnastique de France (USGF) créée la même année. Soutenue
par les pouvoirs publics 12, reconnue d'utilité publique en 1903, l'USGF est, à la fin
du XIX' siècle et au début du XX' siècle, un outil puissant de formation physique
et morale, et un modèle d'unité nationale que les rassemblements de masse à
l'occasion des fêtes fédérales mettent en exergue.
La gymnastique à ses débuts s'organise sur fond d'opposition entre la pratique
corporelle et le sport. « L'intérêt que présente l'histoire des sports en France, c'est
la concurrence que se livrent l'éducation physique et les sports : elle souligne et
clarifie leurs différences, ainsi que les agréments qui opposent leurs partisans
respectifs » 13 . La gymnastique, par la diversité des exercices qu'elle propose se
présente comme une éducation de l'homme physiquement complet par opposition
au sport perçu comme une activité spécialisée qui, par conséquent, développe les
corps de manière disproportionnée. Par ailleurs, la gymnastique, par son côté
militaire, exalte la discipline et la notion de respect, de sérieux, et, ainsi, incarne
une authentique valeur d'éducation, à l'inverse du sport qui n'est que
divertissement, plaisir, et de ce fait éloigné de toute formation éducative.
L'originalité de la position de la gymnastique artistique et sportive, spécialité
sportive constituée, dans le processus d'émergence des pratiques sportives tient
dans l'association de deux concepts à priori opposés, la gymnastique d'une part,
Certainement. En tout cas, surtout des usines à citoyens, des fabriques de républicains, des moules à
Français », p. 142.
Il P. CHAMBAT, op. cit. « Les aptitudes physiques, agilité, vigueur, force, endurance ne sont encore
qu'un palier ; les vertus morales importent plus encore. La gymnastique régulièrement et
sérieusement pratiquée les fait naître. (....) Le corps du gymnaste est là pour en témoigner », p. 163.
12 L. THOMAS, L'évolution de l'activité gymnique et les problèmes d'organisation — gestion, Mémoire
pour le diplôme de l'ENSEP, Paris, 1972. L'auteur cite l'extrait d'une lettre à entête de la Présidence
du conseil des Ministres paru dans la revue « Le Gymnaste » du 10 juin 1900, adressée au Président
de l'Union, Charles CAZALET : « Pour répondre au désir que vous avez bien voulu m'exprimer, j'ai
l'honneur de vous faire connaître que j'ai décidé d'accorder cette année sur le crédit ordinaire affecté
aux sociétés de tir et de gymnastique, une subvention de 10 000 F à l'Union des Sociétés de
Gymnastique de France », p. 41.
E. WEBER, op. cit., p. 187.
25 éducation physique par la pratique d'exercices divers et variés réalisés avec ou sans
agrès dont le but est la formation complète de l'individu, et le sport d'autre part,
activité physique réglée sur le modèle de la compétition individuelle, dont la
dominante est la recherche de la prouesse, sans autres fins que la pratique pour elle
même et le plaisir qu'elle procure. C'est à la lumière de cette contradiction qu'il
faut analyser les conditions d'émergence des premières compétitions de
gymnastique à Athènes en 1896. En introduisant la gymnastique aux Jeux
Olympiques sur la base d'une sélection d'exercices susceptibles de répondre à la
définition sportive de l'excellence corporelle, Pierre De Coubertin transgresse les
normes d'une pratique pour laquelle la force du collectif est première.
A l'occasion des premiers Jeux Olympiques d'Athènes en 1896, 45
gymnastes, représentant sept nations sont présents'''. Hostiles à l'idée de la
gymnastique — sport, tous les autres pays refusent de participer à la compétition de
gymnastique, et ne contribuent en rien à sa mise en place. Le président de la
Fédération belge de gymnastique, N.J. Cuperus est un des principaux acteurs
opposés au rétablissement des Jeux Olympiques. C'est lui qui, en revanche, est à
l'initiative des premiers rassemblements de gymnastes européens et la première
réunion de masse de ce type se déroule à Liège en 1881, à l'occasion de la fête
fédérale belge. C'est ainsi que naît la Fédération Européenne de Gymnastique 15
dont le but est de créer des liens d'amitiés entre les nations, de former des jeunes
vigoureux de corps et d'esprit, de développer le sentiment patriotique. Cette
perspective de rencontres et d'échanges entre les pays refuse la logique de
compétition sportive développée avec les Jeux Olympiques. N.J. Cuperus s'adresse
en ces termes à Pierre de Coubertin le 15 mai 1894, suite au projet d'inscription de
la gymnastique au programme des Jeux Olympiques : «Ma fédération a toujours
cru et croit encore que la gymnastique et les sports sont choses contraires, et elle a
toujours combattu ces derniers comme incompatibles avec ses principes » 16 .
L'Union des Sociétés de Gymnastique de France s'inscrit dans cette logique de
rejet de la gymnastique aux Jeux Olympiques, en organisant à la même période la
vingt-deuxième fête fédérale à Alger en avril 1896.
Le différend qui oppose les tenants de la gymnastique traditionnelle et ceux de la
gymnastique sportive dépasse la simple querelle de point de vue ; il trouve son
origine dans les conditions d'émergence des deux types de pratiques corporelles, et
les buts recherchés pour chacune d'entre elles. La gymnastique, adoptée la
14 Onze Allemands, un Anglais, un Danois, un Bulgare, trois Hongrois, un Suisse et vingt-sept Grecs
participent à la compétition de gymnastique. Il faut noter que les Allemands et le Suisse sont présents
malgré le refus officiel des deux fédérations.
15 P. PHENTGES SENIOR, Entsehung und Gestchichte der Weltmeisterschaften im turnen, Revue
Olympische Turnkunst, n°1, 1966, cité par R. BARRULL, op. cit., « Douze pays s'affilièrent à cette
fédération : La Belgique, la Bohême, le Danemark, l'Espagne, La France, La Grande-Bretagne,
l'Italie, le Luxembourg, la Hongrie, la Norvège, les Pays-Bas, la Suède. (...) L'Allemagne, la Suisse
et l'Amérique du Nord restaient encore non-affiliées, mais furent inscrites comme fédérations
reconnues qui entretenaient avec la Fédération Européenne des contacts amicaux de bon voisinage et
de confraternité », p. 333.
16 G. MEYER, Les Jeux Olympiques. 20 sports au microscope, La table ronde, 1964.
26 première, légitimée par l'Etat pour servir des finalités militaires et patriotiques, est
une pratique collective d'éducation physique et morale, qui n'a de sens que par le
caractère d'utilité pour laquelle elle est conçue. Même si Pierre De Coubertin
développe l'idée d'un sport éducatif, celui-ci se présente comme un jeu pratiqué
pour le plaisir. Un système d'oppositions explique alors les raisons de la résistance
du mouvement pour le maintien de la gymnastique dans sa forme traditionnelle vis-
à-vis de l'imposition d'une dimension sportive. Celui-ci s'articule autour de
valeurs qui, du point de vue des gymnastes distinguent de manière fondamentale la
gymnastique et le sport. La gymnastique est une pratique collective / le sport est
une pratique qui privilégie l'exploit individuel ; la gymnastique est formation
physique complète / le sport est une pratique spécialisée ; la gymnastique est
éducation / le sport n'est que divertissement.
Une des oppositions entre l'idée de la gymnastique « éducation physique » et celle
de la gymnastique « sportive » tient dans le primat accordé par la première à la
pratique collective, tandis que la seconde privilégie la prestation individuelle.
Usuellement en vigueur dans le cadre des manifestations de gymnastique, les
pratiques de masses sont alors propices à renforcer l'idée d'unité nationale. Les
fêtes fédérales sont des rassemblements qui donnent à voir la puissance collective
de l'organisation. Toutes ces manifestations s'ouvrent par un défilé où les
associations se présentent avec un uniforme et sont l'occasion d'exhiber les
bannières et de mettre en scène leur force. Ainsi, l'essentiel est de participer et
l'effet de masse est renforcé par la quantité des adhérents présents. «La grande
messe fédérale » qui met en scène les mouvements préliminaires d'ensemble de
toutes les sociétés réunies et les exercices par sections aux appareils apparaît
comme le moment fort des fêtes fédérales. Si celles-ci sont l'occasion de concours,
ce sont les prestations d'ensemble, les travaux en simultané, le nombre important
de gymnastes représentant les sociétés qui priment pour l'établissement des
«L'entité concurrente est la société, qui doit présenter tous ses classements'''.
membres et doit notamment les faire évoluer en exercices d'ensemble, si bien que
la supériorité revient à la société qui a le meilleur niveau moyen. C'est un système
qui rend solidaires tous les gymnastes d'une même société et qui encourage cette
dernière à former et à améliorer ses sociétaires les moins forts ou les débutants. La
force collective des individus réunis en association trouve là une expression
originale, fortement approuvée par les autorités du champ de la gymnastique » 18 .
Cette conception s'oppose à celle des compétitions sportives qui débutent dans les
années 1880. Le sport favorise la manifestation d'une excellence corporelle
individualisée, à l'image des courses à pied qui permettent l'émergence de vedettes
personnalisées.
17 R. BARRULL, op. cit. L'auteur note à propos des fêtes fédérales : « Ce qui compte c'est la prestation
d'ensemble, collective, dans laquelle la performance individuelle n'est pas mise en valeur, même s'il
y a des couronnes pour les meilleurs », p. 190.
18
J. DEFRANCE. L'excellence corporelle. La formation des activités physiques et sportives. 1770-
PUR Rennes. 1987, p. 139. 1914.
27 « La gymnastique en France est dans la première moitié du XX e siècle
une pratique de masse et reste, d'une certaine manière, le relais de l 'Etat pour
la formation physique et morale des citoyens français. »
(Photo FFGym)
28 La gymnastique s'est historiquement constituée en France comme moyen
d'éducation, et cet attribut est, pour les partisans de la gymnastique éducation
physique, remis en cause avec la gymnastique sportive. La gymnastique se présente
comme une éducation de l'homme physiquement complet. C'est dans cette
perspective que les sociétés proposent à leurs adhérents des disciplines variées, au
sol, aux agrès, mais aussi des sauts, des courses, des lancers, des activités comme
l'escrime, la lutte, le travail aux haltères. Le programme des épreuves, proposé à
l'occasion de la fête fédérale de 1896 illustre parfaitement la diversité des
exercices. Concours de tir, courses avec ou sans obstacles, sauts, lancers,
mouvements d'ensemble avec ou sans engins, boxe, escrime, luttes, pyramides,
composent les nombreuses épreuves auxquelles sont soumis les gymnastes dans le
cadre du concours des sociétés ou des concours individuels. Par opposition, le sport
est perçu par les gymnastes comme une activité spécialisée, qui, par conséquent,
développe le corps de manière disproportionnée 19. En ne retenant que les exercices
aux agrès, et en ôtant de sa définition les épreuves d'athlétisme notamment, Pierre
de Coubertin enlève aux gymnastes la dimension de préparation de l'homme
physiquement complet qu'ils revendiquent.
Enfin, la gymnastique s'appuie sur la tradition française en matière d'éducation
physique, qui vénère les valeurs de discipline, de rigueur, de respect de la
hiérarchie, la négation de l'individu au service du collectif, tandis que le sport
revendique des normes différentes, en l'occurrence la liberté, l'épanouissement de
la personne, la compétition'''. L'enjeu de ce débat dépasse largement le conflit qui
oppose les gymnastes et les partisans du sport, à propos du développement d'une
gymnastique sportive pour se poser en terme de pérennité des valeurs d'autorité et
de respect nécessaire au rôle social dévolu à l'exercice de la gymnastique, et à
l'exercice physique en général. Dans cette perspective, les modalités de désignation
du champion cristallisent les tensions qui opposent les tenants de la gymnastique et
les adeptes du sport moderne. Si les promoteurs de l'idée sportive voient dans
l'établissement de règles et de critères qui objectivent un classement ordinal, ils
doivent faire avec la résistance des partisans de la gymnastique patriotique et
nationaliste qui repèrent dans les grands rassemblements collectifs les fondements
de l'excellence corporelle. C'est sur la base de cette lutte pour la définition légitime
du modèle d'excellence dans cette discipline que se structurent les manifestations
de gymnastique dans la première moitié du XXe siècle. Le mode de désignation de
l'excellence a longtemps été confus et hésitant. La structure des manifestations à
L'auteur cite les propos de MAUCURIER G, vers 1930, in Les bases 19 R. BARRULL, op. cit.
fondamentales de la gymnastique. «La renaissance des Jeux olympiques a malheureusement tendance
à ramener la gymnastique à un stade inférieur, les épreuves athlétiques ayant disparu du programme
gymnique. Les gymnastes de force olympique accuseront de nouveau le déséquilibre de
développement. Evitons le déséquilibre du développement de certaines parties du corps », p. 190.
20 M.-T. EYQUEM, Pierre de Coubertin. L'épopée olympique, Paris, Calman-Levy , 1966. « Les
sociétés de gymnastique visent à cultiver un disciplinage intensif. Je ne saurais donc m'appuyer sur
elles puisque j'ai précisément en vue de soustraire par le moyen des sports la jeunesse française aux
excès de la discipline, trouvant qu'on les écrase et qu'on empêche l'initiative individuelle si
féconde », p. 61.
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