Et si l'éducation physique n'était qu'un mythe

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Cet ouvrage nous livre le témoignage de 50 ans de pratiques, d'entraînement et d'enseignement des Activités Physiques et Sportives du débutant au champion, de la maternelle à l'université. Réflexions émergentes du parcours d'un acrobate "pupille de la nation" dont la réalité a largement dépassé la fiction : il est devenu instituteur sur un pari, gymnaste international par hasard puis entraîneur national. Le professeur agrégé d'EPS honoraire s'interroge sur l'évolution de sa profession, sur l'éducabilité physique sportive ou non et ses hasards existentiels.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296378162
Nombre de pages : 418
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ET SI L'ÉDUCATION PHYSIQUE N'ÉTAIT QU'UN MYTHE!

@ L'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-7352-4 E~:9782747573528

Louis THOMAS

ET SI L'ÉDUCATION PHYSIQUE N'ÉTAIT QU'UN MYTHE!
Témoignage d'un gymnaste

Préface de
Pierre PARLEBAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Albert BOURZAC, Les bataillons scolaires 1880-1890. L'éducation militaire à l'école de la République, 2004. Fabien GROENINGER, Sport, religion et nation, 2004. Florence CARPENTIER, Le comité international olympique en crises: La présidence de Henri Baillet-Latour, 1925-1940,2004. Pierre Lagrue, Le tour de France, reflet de l 'histoire et de la société, 2004. Fabien Ollier, Mythologies sportives et répressions sexuelles, 2004. Fabrice Delsahut, Les hommes libres de l'Olympe: les sportifs oubliés de l 'histoire des Jeux Olympiques, 2004. Pierre-Alban Lebecq (Sous la direction de), Sport, éducation physique et mouvements affinitaires, 2 tomes, 2004. James Riordan, Arnd Kruger et Thierry Terret, Histoire du sport en Europe, 2004

A Andrée, ma compagne musicienne, sans elle ce livre ne serait pas paru. A mes enfants: Frédérique Anne, gymnaste internationale Arnaud, gymnaste trampoliniste Audrey, danseuse universitaire A la mémoire de Françoise qui fut gymnaste internationale, présélectionnée pour les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. universitaire

international,

A la grande famille des gymnastes A mes collègues, amis depuis le CREPS de Bordeaux en 1954. Bemard Paris, Inspecteur Pédagogique Régional d'EP, Président de la Fédération Française d'EP et de Gymnastique Volontaire (1985-96). Pierre Parlebas, Docteur Honoris Causa, Professeur des Universités, Faculté des sciences humaines et sociales. Paris V Sorbonne. Etienne Roques, International d' Athlètisme. Inspecteur Pédagogique Régional d'EP,

Nous avons toujours gardé contact depuis l'ENSEPS (1955-58). A Georges Chautemps, ami-gymnaste-artiste-dessinateur, pour la vie d'une passion commune à vouloir transmettre comment on devient gymnaste et entraîneur. A Jacques Fiard, ami "intellec-truelle", Maître de Conférences à l'IUFM de Clermont-Ferrand, en souvenir d'une longue et fructueuse collaboration à l'UFR STAPS.

Préface

Un brûlot alarmiste Voilà un livre qui ne peut laisser indifférent! Signé par Louis THOMAS, c'est un petit brOlot qui met le feu dans les débats relatifs à l'éducation physique. De multiples aspects sont retournés sur le gril : la prééminence du sport, la formation des enseignants, l'obsession didactique, le rôle des STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives) et la conception de la recherche. C'est à un véritable réquisitoire à l'encontre des STAPS auxquelles il est rattaché, que se livre l'auteur. A vrai dire, Louis Thomas est orfèvre en la matière. Le brio de sa trajectoire personnelle lui confère un poids exceptionnel en lui ayant offert l'occasion de vivre au sommet les situations les plus emblématiques. Ayant réussi le concours d'entrée à la prestigieuse ENSEP (Ecole Normale Supérieure d'Education Physique), il a suivi avec succès pendant quatre ans le cursus de formation des professeurs d'éducation physique le plus approfondi de l'époque. Parallèlement, pour avoir fréquenté de bonne heure les clubs de gymnastique, il était arrivé au plus haut niveau de sa discipline et devenait membre de l'équipe de France. Sa période flamboyante de gymnaste international s'étant achevée, sa compétence de spécialiste s'illustra dans son accession aux responsabilités d'Entraîneur national de la Fédération Française de Gymnastique. Soucieux d'approfondissement scientifique, il intégra la nouvelle ENSEP et soutint un Mémoire de recherche portant sur certaines méthodes d'éducation physique. Longtemps Professeur à l'Institut National des Sports, il revint finalement dans sa région d'origine et termina son parcours en tant que Professeur agrégé à l'UFRSTAPS de Clermont-Ferrand. Dans cet ouvrage, qui se veut un livre-bilan sur une carrière révélatrice des engouements et des faiblesses de l'éducation physique, quel constat Louis Thomas soumet-il à notre attention? Un double échec Le bilan est brutal. Aux yeux de l'auteur et sur un plan général, l'éducation physique est sanctionnée par un double échec. Sur le plan des pratiques, les deux ou trois heures hebdomadaires de l'enseignement secondaire n'aboutiraient qu'à former des « éternels dibutants », incapables de maîtriser une quelconque discipline sportive. Chaque année, les élèves recommencent à zéro et ne peuvent jamais atteindre le volume d'entraînement minimum sans lequel il est impossible d'acquérir les savoir-faire indispensables. Seule, une pratique assidue et régulière permettrait la conquête

d'un niveau honorable. On est en présence d'une éducation physique « touche-àtout », qui papillonne sur une myriade d'activités disparates et qui s'épuise en la vaine recherche de compétences transversales jugées illusoires par L. Thomas. Une telle mise en œuvre pratique conduit inéluctablement, en fin de parcours, à des élèves bruts de décoffrage, ne maîtrisant réellement aucune technique sportive, et qui en sont restés à un niveau de compétence motrice très médiocre. Sur le plan de la réflexion théorique, les conceptions développées dans le cadre des STAPS seraient d'une grande indigence. Louis Thomas n'a pas de mots

assez durs pour condamner ces « systèmes de convictions et de croyances» que
l'on cherche à légitimer par une littérature pseudo-scientifique. « L'éducation physique, écrit-il, perd son time dans les discours scientistes universitaires» ; ceux-ci apparaissent comme la quête maladroite d'une caution scientifique et non comme une recherche authentique et originale. Le défaut majeur de ces « modes et travaux» de la formation des étudiants en STAPS, c'est bel et bien une criante « discordance entre le dire et le faire ». En soulignant qu'au concours d'accès au Professorat d'éducation physique, « le dire» (les épreuves écrites et orales)

rassemble seize coefficients, alors que « le faire» (les épreuves de terrain) n'en
regroupe que quatre, Louis Thomas apporte de sérieux arguments à certains aspects de sa thèse. Les analyses théoriques ne seraient que des discours plaqués artificiellement de l'extérieur sur les pratiques, sans lien constitutif avec elles, et qui, en dernier ressort, ne feraient que « singer les autres disciplines ».
Des remarques fondées

Les critiques sont sévères, mais venant d'un enseignant éminent, athlète de haut niveau qui a accumulé des expériences contrastées aussi approfondies, il semble impératif de les prendre en compte et d'en examiner l'éventuel bien-fondé. D'emblée, reconnaissons que nombre des propositions de l'auteur semblent en accord avec les réalités françaises d'aujourd'hui. L'éducation physique scolaire souffre de maintes insuffisances: elle est outrageusement négligée à l'école élémentaire, et insuffisamment présente dans les lycées et collèges; les Instructions et Programmes Officiels apparaissent sans consistance et soumis à des groupes de pression idéologiques, éloignés des réalités scientifiques. Comment une discipline pourrait-elle s'épanouir alors que ses responsables ont été incapables de préciser son identité, de lui reconnaître un objet spécifique qui la caractériserait en propre? Les propos alarmistes de L. Thomas ne semblent pas infondés : comment en effet peut-on expliquer que, faisant partie de l'Université depuis plus de trente ans, les STAPS n'aient produit aucune recherche originale reconnue, et se soient le plus souvent contentées de se placer servilement dans l'étroit sillage des autres disciplines?

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Le domaine était neuf et prometteur; les recherches furent convenues et vieillottes, prenant souvent l'allure de compilations de travaux extérieurs. Cette absence de spécificité connaît d'ailleurs aujourd'hui un cruel dénouement: dans la nouvelle organisation de type Licence-Master-Doctorat adoptée par l'Université française, dans laquelle s'imposent les contenus spécifiques des disciplines dites fondamentales, les STAPS ne trouvent pas leur place sinon en se mettant dans la dépendance d'autres secteurs, et risquent d'être ainsi évincées de l'Université! A une prétendue discipline (STAPS) incapable de se définir un objet propre et qui ne produit aucune connaissance nouvelle, tout au plus peut-on réserver une place ancillaire comme champ d'application des disciplines académiques! Des excès critiques aux raisons d'espérer Peut-être l'auteur s'est-il laissé emporter par sa passion? Son réquisitoire semble trop pessimiste. Sans doute faut-il prendre en compte le fait que le champ des activités physiques est dans une époque de transition, tant sur le plan de son implantation à l'école que sur celui de la recherche universitaire. Notre société est extrêmement réticente à l'égard des activités ludiques et motrices, sauf dans l'optique d'un défoulement ou d'une compensation relativement aux activités intellectuelles. Les pratiques corporelles ne sont pas perçues comme faisant partie de la culture. C'est là un handicap majeur. Cependant, le point le plus troublant, c'est qu'un grand nombre d'enseignants en STAPS ont repris à leur compte cette infériorisation des activités corporelles. Un universitaire qui a longtemps présidé les épreuves de sciences humaines au CAPEPS, le psychologue Claude PREVOST, a crOment souligné que l'éducation physique était fondée sur le mythe « de sa propre infériorité» 1, mythe, ajoute-t-il, qui «fonctionne comme une manière d'insulte ». Conçues comme « Sciences» (S) et « Techniques» (T) des Activités Physiques et Sportives (APS), les STAPS se sont d'emblée placées, dès leur libellé, en situation de dépendance. n est stupéfiant qu'une partie importante des enseignants des STAPS de la première heure - qui étaient pourtant presque tous
des professeurs d'éducation physique et sportive

- aient

accepté et souvent même

défendu avec insistance, une telle position qui mettait leur discipline en état de servitude! Pour notre part, nous serions plus optimiste; cette mise sous le boisseau n'est pas immuable, comme semblerait le supposer L. Thomas. D'autres conceptions se sont affirmées, et sont accueillies aujourd'hui de plus en plus chaleureusement par de nombreux étudiants et enseignants des STAPS. Le recentrement du champ des activités physiques sur le concept de conduite motrice, sur l'identification de la logique interne de chaque activité et sur la reconnaissance
1

L'éducation physique et sportive en France

- PARIS,

PUF, 1991

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des domaines d'action motrice dote l'éducation physique d'une identité incontestable, renouvelle l'approche des pratiques de terrain et ouvre des perspectives de recherche longtemps insoupçonnées. Les dérives que souligne L. Thomas ne sont peut-être dues qu'à des erreurs de jeunesse d'une discipline qui fut éberluée de se retrouver brusquement dans le milieu universitaire qu'elle admirait de loin sans jamais penser le rejoindre. A ce titre, notre auteur sacralise peut-être lui aussi un peu trop les citations des penseurs de renom, qu'il appelle avec une fréquence inquiétante pour arbitrer la réflexion en éducation physique. Que diable! Demandons aux penseurs des STAPS de penser par eux-mêmes! Ce ne sont pas les théories en STAPS qui sont condamnables en soi, ce sont les demi-compétences des théoriciens qui sont défaillantes. Ajouter une demi-compétence en sociologie à une demi-compétence en biologie ne donne pas une compétence entière dans le domaine scientifique des activités physiques et sportives. L'interdisciplinarité dont on se rengorge tant dans les STAPS est un exercice éminemment périlleux qui requiert en réalité une surcompétence dans les disciplines sollicitées. Quand L. Thomas présente des idées communément répandues mais fort discutables au sujet du transfert d'apprentissage qui serait un « mythe », au sujet du schéma corporel accepté tel quel ou de l'incapacité pour la recherche d'analyser les phénomènes émotifs liés à la motricité, il risque de reprendre à son compte certaines orientations naïves qu'il s'est lui-même efforcé de condamner. Dans un souci de respecter les différentes périodes de sa réflexion, L. Thomas a parfois juxtaposé plusieurs articles qu'il a publiés à des époques différentes. Peut-être eOtil dO réécrire son texte pour n'en faire qu'un seul discours plus resserré, moins répétitif et plus cohérent. Certains éléments de ce recueil prêtent évidemment à discussion. Cependant, l'ensemble offre une remarquable source de débats. Enfin des réflexions nourries d'expériences pédagogiques et sportives qui osent remettre en cause de sempiternelles affirmations ayant pignon sur rue en éducation physique! La partie critique de cet ouvrage est incontestablement son point fort. Appuyé sur un vécu passionné, illustré par une foule d'exemples concrets empruntés au champ de la pratique, ce livre de Louis THOMAS est provocateur, utilement provocateur. Nous le considérons comme un aiguillon qui doit stimuler les changements à venir en éducation physique et sportive. Pierre Parlebas Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne.
PARIS 5. Docteur Honoris Causa

- Université

LERmA

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Avaut-propos "Car il te faudra bien admettre que seul compte ce qui a coOté du temps aux hommes" Saint Exupéry, Citadelle Depuis déjà fort longtemps je voulais mettre en ordre mes notes pour écrire des réflexions et des témoignages sur mon parcours professionnel dans le monde de l'éducation physique et du sport. Cela s'était traduit par un document en 1994 sur l'Education Physique et Sportive... "entre fantasmes et réalités" que je n'avais pu éditer. Je le re situe dans un ensemble plus large complété par mes articles qui furent publiés dans "Le Gymnaste" ou dans la Revue des enseignants "Hyper". Un rapide retour sur mon enfance m'a semblé utile pour expliquer mon cheminement et mes "croyances" résultant d'observations très diverses. Cet ouvrage relève donc d'une histoire initialisée par l'enfance contrariée d'un petit acrobate "pupille de la nation" créant un logiciel pour jongler avec "le jeu des possibles" qui en a suivi. Quels hasards existentiels conduisent une vie? l'aurai des questions qui semblent bien banaIes mais qui furent essentielles et vitales pour moi. Qu'est ce qui fait que l'on devient plus ou moins adroit, souple et agile, efficace dans l'action, que l'on a plus ou moins de bon sens, d'intelligence, d'échecs ou de réussites? J'ai vécu mon adresse spécifique de gymnaste comme une grande liberté, un pouvoir de vivre plus intense, un bonheur d'acrobate. Admiratif des prouesses physiques. Pourquoi ai-je toujours été admiratif et envieux des prouesses physiques, de la simple habileté à bien faire dans n'importe quel domaine, du rouleur de barriques aux champions sportifs, de la grâce de la danseuse, aux "tours de mains" des compagnons du "Tour de France" ou de l'artisan? Je fus toujours émerveillé par les artistes du cirque ou du music-hail, les jongleurs funambules, encore et toujours étonné par le spectacle des gymnastes et trampolinistes voltigeurs, jusqu'à la remarquable dextérité du musicien. Les conquérants des extrêmes me fascinent. Une pratique conduite vers l'excellence, quel que soit le domaine, m'apparaît comme une sorte de miracle, même si c'est une patiente victoire. Chaque fois je mesure bien le prix du temps et de la persévérante patience pour cette conquête avec la prise de conscience de l'inépuisable "jeu des possibles" de cette merveille qu'est un corps piloté par cette étonnante "boîte noire" qu'est le cerveau, convaincu que "nul ne sait ce que peut le corps" (Atlan). Bref, quelques interrogations tellement banales et courantes que je me surprends à les poser comme un jeu avec l'inutile par des questions peut-être impropres?

Répétitions et redondances Je ne me dissimule pas les nombreuses imperfections de ce travail, voire ses contradictions, ses redites, ses redondances à l'image du fil de la vie même des pratiques. J'ai fait le choix de reprendre chronologiquement les notes de mon journal de bord, ma revue de presse et mes articles, en sachant que mes idées m'appartiennent en partie seulement, parce qu'elles sont un reflet d'une culture. Mais leurs confrontations conduisent au débat contradictoire qui permet de les dépasser. Elles sont reprises sous des angles différents, parfois à des années d'intervalle. J'ai appris que l'art d'enseigner est aussi l'art de rabâcher, mais en variant le discours et son contexte dans le temps, qui est la condition des découvertes utiles et qui permet parfois à l'enseigné de comprendre ce qui n'apparaissait pas dans une première approche. Ce sont des séquelles de mon enfance autodidacte où je voulais tout apprendre par cœur comme les poésies choisies par mon instituteur qui sut me mettre sur la voie de la curiosité de vouloir comprendre et du plaisir d'apprendre. Curiosité et plaisir jamais assouvis. Pour avoir beaucoup enseigné, des classes de l'école primaire, du collège et du lycée aux amphithéâtres des STAPS, en passant par les multiples colloques et stages, pour continuer encore aujourd'hui avec des conférences et des cours en revenant à l'INSEP comme un retour aux sources, établissements de Joinville où j'ai passé 27 ans de ma vie. J'ai toujours aimé enseigner et entraîner avec l'odeur des livres et la magnésie des gymnases. Doutes et scrupules d'un témoignage Dès que l'on veut en finir avec des sujets dont on a fait depuis plus de trente ans l'objet principal de ses réflexions, ils ne cessent d'apparaître sous de nouveaux aspects et de donner des scrupules et des doutes et même aussi des "à quoi bon", tout n'est-il pas déjà dit sur mon métier? Cette recherche continuelle, parfois obsessionnelle pour mieux comprendre et mieux agir a été, et est encore pour moi, une sorte de drogue. J'ai vécu centré sur une recherche, êomment construire l'excellence des pratiques physiques, ce perfectionnisme des gymnastes, toujours approché, jamais atteint, une sorte de mirage, comme une courbe asymptotique. Ce n'est pas, ce ne fut pas une "recherche scientifique", même si elle est inévitablement imprégnée de sciences que j'ai abordées en "amateur". Elles m'ont trop souvent laissé en plan pour mes plans d'entraînement et en même temps toujours rempli d'espérances de progrès. C'est plutôt un témoignage interrogateur avec une subjectivité que je revendique. Comment j'ai vécu avec passion, donc intensément une profession qui m'a fait une vie heureuse, émerveillé par mes voyages de découvrir les splendeurs comme les misères de notre belle planète bleue. Je considère mon parcours plutôt bien rempli et presque réussi avec cependant un arrière-goût d'inachevé par manque d'ambition et d'audace, attitude 12

de réserve due à mon enfance. Je n'ai jamais eu l'impression de travailler parce que j'ai compris très tôt, par un vécu parfois rude et pénible, ce qu'était "le travail forcé" sans intérêt. Cette contrainte précoce, m'a forgé une forme de résistance par "nécessité d'adaptation,,1 et qui, par là même mettait en chantier dès mon enfance ma propre construction. Les souvenirs lointains de quelques souffrances de début de vie m'obligeaient à m'y faire parce qu'il fallait bien "s'y faire", parce que "l'homme doit faire et faisant ce faire n'être que ce qu'il se fait" selon Sartre, donnant tout son sens à cette construction d'une personnalité, plus ou moins développée ou rabougrie dans sa diversité évolutive. C'est l'histoire d'un gamin issu de la campagne qui découvre en arrivant à la retraite la grande chance d'avoir vécu une belle aventure faite "d'étincelles de hasard", tant dans ma vie physique qu'intellectuelle ou affective... comme tout-unchacun ou presque, mais... c'est mon histoire. Une part très importante d'éducation de mon enfance me fut donnée par un étonnant professeur de vie: un ruisseau traversant mon village, remarquable terrain d'aventures. Lorsque j'en fus retiré par ma mère pour aller à l'école à Brioude, ce fut une première déchirure conjuguée avec l'arrachement à mes parents nourriciers, un choc affectif qui m'avait marqué au fer rouge. Parcours hors champ de rêves d'enfant Ainsi sur la base d'approfondissements successifs et de quelques articles confidentiels, poursuivis depuis plus de 50 ans, ce livre retrace le parcours d'un petit gamin durant la guerre, d'aspect chétif, on m'appelait Tintin La Puce. J'aurais du normalement rester garçon de ferme. Mais la puce devient instituteur sur un pari, parvient à faire des études supérieures, à devenir international par hasard et entraîneur national, puis professeur agrégé d'EPS sur le tard. Deux secteurs assez courants de réussites très relatives, ce qui l'est un peu moins, c'est d'avoir pu les réaliser et les vivre simultanément. C'était inimaginable, parce que hors de mes représentations faute de modèle, donc hors champ de mes rêves d'enfant. J'en avais peu: mon terrain d'aventures du ruisseau de Paulhac et son château, y retrouver ma petite copine Jacqueline. Mon univers jusqu'à l'âge de dix-huit ans se résumait à une vie à la campagne dans deux petites fermes fonctionnant pratiquement en autarcie où je "gardais les vaches" et Brioude pour aller à l'école avec le "Café de Paris" que tenait ma mère. Il fut brOlé par les allemands, avec tout le quartier de la place de Paris en juin 1944, en représailles d'une "descente du Maquis". Ce fut un autre choc que de voir partir sa maison en fumée avec interdiction de prendre quoi que ce soit et de se retrouver nu, témoin innocent d'images de guerre alors que mon "père mort pour la France" avait connu le pire en 14-18.

1

Ce concept sera en toile de fond de tout cet ouvrage. Réf. à Cuénot, L'adaptation, 1925. 13

Un journal erebord C'est une sorte de journal de bord de mon parcours professionnel tenu depuis l'ENI du Puy (1950-54) à aujourd'hui. J'ai ainsi accumulé une banque de données assez considérable de notes prises régulièrement lors des très nombreux colloques en France comme à l'étranger, d'ouvrages annotés, d'articles d'une revue de presse régulière, quasi systématique depuis mon passage à la Nouvelle ENSEPS en 70-72. Tout ce qui touchait au sport, à l'éducation, mais aussi à la science, genre "Horizons débats", tout cela pour rester en prise directe sur l'actualité afin d'illustrer mes cours pour préparer mes étudiants à leurs différents concours ou examens: CAPEPS, Brevets d'Etat d'Educateurs Sportifs, Agrégation, professorat de sport, dans le cadre de l'INS d'abord puis de l'INSEP et enfin de l'UFR STAPS de Clermont-Ferrand. J'ai conservé tous les rapports et dossiers relatifs aux évolutions de ces concours depuis les années 60, illustrant bien les croyances du moment, les "modes et travaux" qui défilaient suivant l'air du temps et qu'il était mal vu d'ignorer. Entre dire et faire: un chaînon manquant C'est évidemment le lot normal et courant de tout enseignant. Mais de plus et parallèlement je tenais aussi un journal de bord relatif à la pratique du sport de haut niveau, comme gymnaste d'abord puis comme entraîneur à l'INS avec mes nombreux stages et déplacements à l'étranger. J'ai toujours été en permanence et simultanément intervenant sur ces deux secteurs, celui du sport de haut niveau et celui du monde de l'EPS. De nombreuses questions se posaient alors quant à leurs rapports plutôt conflictuels, voire leur non-rapport. Mon grand plaisir vécu de gymnaste, sans avoir été une vedette, fut une source inépuisable de connaissances bien différentes de celles tout aussi passionnantes des STAPS. Je dois avouer que j'ai toujours eu un "chaînon manquant" entre le monde du "faire", ma vie de gymnaste pratiquant puis d'entraîneur et le monde du "dire" celui d'enseignant, encore plus "manquant" après l'agrégation d'EPS, une sorte de frustration de fin de carrière. Même mon travail de réflexion de retraité par un jeu de livres croisés, ne réussit pas à réduire cette incomplétude probablement définitive.
Une boulimie ere lectures

Énorme masse de documents et de notes qu'il m'était évidemment impossible de mémoriser, sinon quelques idées directrices, récurrentes tout au long de cet ouvrage où l'on trouvera nécessairement des répétitions, mais formulées plus ou moins différemment selon l'époque et les étapes d'un demi-siècle de vie physique intense. J'ai en somme transposé dans le domaine intellectuel ce que m'a appris mon enfance de petit paysan économe: "on ne jette rien, çà peut toujours servir". Aujourd'hui je mesure bien la difficulté d'exploiter ces nombreux dossiers traitant de sujets que j'avais partiellement oubliés. Cette boulimie quotidienne de multiples articles de presse, de lectures d'ouvrages, me mobilisait beaucoup. Mais 14

elle fut arbitraire, aléatoire et presque dérisoire. Elle est chaque jour proliférante, elle naît, vit et meurt dans la journée, pour tomber le plus souvent dans l'oubli et dans le meilleur des cas en archives. Afin de suppléer cette incapacité à pouvoir tout retenir, je soulignais les passages les plus importants avec en marges, quelques remarques, me disant, j'y reviendrai plus tard... à la retraite, arrivée bien plus vite que je ne le pensais. Mon retard de lectures ne fait que s'agrandir. Ce fut tout au long de ma vie un moteur puissant d'appétit de connaissances, une curiosité toujours insatisfaite encore aujourd'hui, née de la rencontre au Cours Complémentaire, d'instituteurs qui m'ont transmis le virus de la curiosité avec le plaisir fort de chercher à comprendre, puis la joie de pouvoir apprendre avec une tendance à l'esprit critique, timide au début, puis plus forte avec l'âge. Cette timidité première venait de l'éducation de mon milieu paysan des années 40, avec cette formule lapidaire sans appel de ma mère lorsqu'elle parlait entre grandes personnes: "quand il y a du monde tu te tais". Nous les enfants, on se taisait. Ce fut probablement à l'origine d'une forme de timidité et de réserve qui a fait que, par la suite tous mes changements de fonctions et de prises de responsabilité m'ont toujours été proposés sans que je les recherche ou les sollicite, parce qu'à cette époque "on ne demandait pas, Monsieur, on attendait". Je les recevais comme un bonus non prévu. Avec cette curiosité toujours plus avide, naissait un sentiment d'impuissance. Je me suis vite trouvé face à mon Himalaya décourageant, mon rocher de Sisyphe: "chaque année paraissent deux millions d'articles scientifiques dans soixante mille revues savantes" écrivait B.Maris dans "Le Monde" du 8 septembre 1992, à propos du progrès technique. Je puisais dans "Le Monde des livres" les ouvrages qui traitaient de mes problématiques et c'est ainsi que je me suis constitué ma bibliothèque avec les classiques de ma profession et de son histoire, mais aussi ceux qui sont orientés vers les sciences, l'éducation, la philosophie. Ils sont devenus des outils de travail annotés, lus, relus, des passages soulignés, bref, quelque 2000 ouvrages qui furent tour à tour mes livres de chevet. Cinquante ans c' est long et court en même temps Surtout quand on s'y tient régulièrement, des "Propos sur l'Education" d'Alain à "La complexité humaine" d'E.Morin. Je dois ajouter que dès mon entrée à l'ENSEPS, j'ai eu un remarquable professeur, ma belle sœur Annie Kriégel Sévrienne agrégée d'histoire, grande spécialiste du marxisme-léninisme comme du mouvement ouvrier avec son frère J.J.Becker. Elle m'a appris par jeu durant des vacances à Cayeux, comment raisonner avec le matérialisme-dialectique et historique qu'elle enseignait au Comité Central du Parti Communiste d'alors, responsable à "l'éducation" en 1953. Pour Annie, un secret que je connaissais déjà, le travail et l'organisation du temps: 8 heures pour les affaires courantes, 8 heures pour l'agrégation et 8 heures pour le Parti. 15

Cet essai d'étude, comment j'ai vécu la profession, s'inscrit dans une recherche sans protocole particulier: une sorte de "Témoignage-Réflexions" d'un prof de gym entraîneur, guidé par un parcours quelque peu atypique. C'est le combinatoire inter rétroactif des passages dans les différents milieux de l'EPS et du sport, de leur vécu, des interrogations suscitées par leurs contradictions qui génèrent mon hypothèse interrogative: quelle éducabilité physique, serait-elle 2 sportive? Serait-elle un "miroir aux alouettes" comme l'éducabilité cognitive? La motricité contiendrait-elle en son fonctionnement même sa propre éducation par hasard et nécessitéS sur le modèle d'un système auto organisé organisant (Paillard). Un logiciel qui s'initialise par l'enfance sur la base d'un "potentiel héréditaire organisateur" (E.Morin) en "énaction" II(F.Varela) avec le milieu de vie socioculturel, pour s'approprier ensuite n'importe quelle pratique du débutant à l'expert, mais... avec ou sans "heures d'EPS" ?

Importance d'une influence? C'est poser la question de l'influence réelle et non rêvée de quelques heures "entre fantasmes et réalités" dans le secondaire, compte tenu de l'organisation actuelle du temps de ce que l'on appelle une "discipline d'enseignement". Elle reste, depuis la fin du XIXème siècle "prisonnière de l'Ecole et de son orthodoxie pédagogique" selon Pierre Arnaud. Par là même, l'essentielle d'éducation physique est hors de l'influence partielle et discutable de l'EPS institutionnalisée à l'école parce que dénaturée par son manque de temps et son application trop tardive dans le secondaire où il s'agit d'Activités Physiques le plus souvent Sportives et si peu d'éducation physique stricto sensu. Un travail de mémoire qui m'interroge C'est mon parcours qui explique le cheminement de mes idées, sans prétention, sans illusion, et qui n'engagent que moi bien sûr, mais qui sont à contre courant d'un système blindé par un alliage incassable fait d'idéologie et de corporatisme. n repose sur des postulats très anciens, transformés par le temps et dont la remise en cause débouche sur une révolution paradigmatique, en référence à Thomas Kuhn, E. Morin ou Atlan ou encore Michel Henry... Ce travail de mémoire relatif à ma vie physique et professionnelle sous ses aspects multiformes m'interroge. Années 1950 où seulement 5 % d'une génération accédait au baccalauréat. Pourquoi sur plusieurs générations d'instituteurs ayant passé par l'ENI du Puy (ascenseur social de l'époque), je suis seul à avoir eu simultanément un parcours ayant atteint le haut niveau sportif et fait des études supérieures? C'est surtout le "et" de ce double parcours qui m'interroge. Avec la gymnastique, j'ai eu une vie double. Ce furent des moments uniques où tout s'est joué pour moi, où
2 Sciences humaines N°21, octobre 1992. 3 Mon article, Revue Hyper N°212, 3ème trimestre 2001-02. 16

tout a basculé à certains moments précis. Le principe même de causalité m'interpelle, car tout ce qui m'est arrivé d'important était totalement imprévisible, compte tenu du genre de vie de mon enfance affectivement très perturbée. Mieux, c'est parfaitement contradictoire. Ma seconde nature: l'équilibre sur les mains Mes réflexions sont des rencontres avec des faits apparemment sans importance que je voudrais compléter en les illustrant par quelques images avec l'exemple de l'anthropologie de "l'équilibre" sur les mains, l'ATR des gymnastes, non pas par connaissances rapportées, trouvées dans les livres, mais par connaissances vécues d'une construction qui fut laborieuse pour l'acrobate autodidacte livré à lui-même que j'étais. J'ai appris à "faire" l'équilibre en force et à le tenir en gardant les vaches, après de multiples essais et erreurs, sans conseil. Ce fut ma seconde nature: "planter" des équilibres n'importe où, sur un pilier, sur une cheminée, sur un toit, sur un parapet de pont... en force sur une chaise, à une terrasse... L'importance des premiers pas Par la suite, la réussite dans un secteur particulier m'est apparue alors comme largement dépendante de la rigueur des premiers pas de l'enfance. Arrivant en octobre 1955 à l'ENSEPS et à l'INS à Paris, j'ai dO réapprendre durant deux ans, toute mon acrobatie élémentaire, pour pouvoir intégrer l'Equipe de France de gymnastique. Ce savoir être gymnaste m'a toujours semblé très éloigné des explications plus ou moins scientifiques, qu'elles soient biomécaniques ou physiologiques, des mécanismes dont la maîtrise "savante" me semblèrent parfois être la clé du succès. Cette recherche de connaissances rationnelles "objectives" a pourtant guidé ma vie physique qu'il est bien impossible de mettre en équations. Le travail de recherche entrepris en STAPS m'a toujours donné l'impression, sans pouvoir le démontrer, que l'essentiel de la vie des pratiques était laissé sur la touche et relevait d'une forme de connaissance non scientifique mais plus complexe et plus efficace. Il semblerait bien d'ailleurs que cette complexité soit à l'ordre du jour avec les Entretiens de I'INSEP du 5 février 2004 et la conférence de Jean-Louis Le Moigne sur "La complexité en action: mode ou ressource pour la conception de l'entraînement" ? Mes idées ont émergé de mon parcours Il ya plusieurs façons de considérer l'EPS qui émanent toutes d'un choix préalable enfoui dans des a priori et des jugements de valeur et quelques postulats dont la remise en question fait surgir une autre façon de voir l'EPS non comme une "discipline d'enseignement" mais comme un "moment de détente" en schématisant beaucoup. Ce qui nous conduira en fin d'ouvrage à envisager une "révolution paradigmatique". 17

Les idées de chacun différent en raison des particularités des parcours individuels. Tout au long de ma vie, centrée sur la recherche de l'excellence dans l'activité physique et de sa compréhension, mon expérience m'a conduit à certaines réflexions qui sont la conséquence d'un parcours... "et cela fait voir qu'on n'observe jamais qu'à travers des idées qu'on a, ou, autrement dit, que des moyens d'expression règnent tyranniquement sur les opinions" (Alain). r ai pu me rendre compte de la grande différence qui existe entre deux genres de réalités bien distinctes, celle du vécu et celle de l'imaginaire, "la folle du logis". Une pratique, comme la gymnastique vécue intensément au haut niveau, ou comme le tennis ou quelque autre pratique à un niveau moindre, et leurs homologues imaginés même scientifiquement, sont deux genres différents reliés seulement par quelques passerelles. L'émerveillement subjectif de réussir une nouvelle figure acrobatique ou un "ice" n'a nul besoin de notre analyse biomécanique tout à fait légitime, mais qui est d'un autre genre et qui a aussi son plaisir de la connaissance objective pour elle même pour le bio mécanicien. Les STAPS ont perdu de vue la richesse et le plaisir de la vie vécue des pratiques dont elles parlent beaucoup mais font trop peu. Elles sont certainement un grand progrès de connaissances qui restent, pour certaines à exploiter, pour d'autres, je doute, elles me semblent de pures spéculations intellectuelles imposées par le cursus universitaire qui bascule dans la rationalisation perdant le contact avec la connaissance empirique. Utilisation de mes sources et citations Je reprends l'essentiel d'une lettre à Jean Vivès, directeur de la Revue EP.S, en mai 1996. Je lui écrivais: "j'ai toujours été à l'écoute de mes maîtres, ceux du temps influant pour moi de l'ENSEPS et de l'INS, où petit paysan débarquant de mon Auvergne profonde, j'étais admiratif et étonné de tout. Tu étais et tu es encore pour moi de ces maîtres, donc attentif à tes remarques nécessairement pertinentes. A propos des citations dans mes articles, je comprends bien ta réaction. Depuis longtemps je suis conscient de ce problème des "références". Mais en ce qui me concerne, c'est un choix volontaire délibéré qui d'ailleurs ne cherche nullement à jouer au "savant" selon l'adage de la doxa : "la culture, c'est comme la confiture, moins on en a et plus on l'étale". Ma conviction est que, seuls les auteurs connus et reconnus ont du poids. Ils sont perçus comme dépositaires d'une culture qui fait autorité parce que transparaît souvent une part d'universel. C'est donc volontairement que je puise mon "contre-feu" parmi le "feu" de ceux qui brûlent la connaissance qui se voit, qui brille, qui flashe et par suite qui s'écoute. La même chose dite par le prof'de gym' que je suis parmi les trente mille en activité, quel impact? Une banalité de plus. Exemple: j'écris à propos des STAPS "ce que j'ai appris au cours de ma vie professionnelle, c'est que toute la science des STAPS confrontée à la réalité des 18

pratiques apparaît enfantine et primitive, et pourtant c'est ce que la profession considère de plus précieux". Le lecteur: oui... bof ! pour qui il se prend celui-là? Mais si je cite: "Si j'ai appris une chose au cours de ma longue vie, c'est que toute notre science confrontée à la réalité apparait enfantine et primitive et pourtant c'est ce que nous possédons de plus précieux". A.Einstein. Alors tout change. Je cherche à rassembler des "références" très diverses qui par leurs confrontations deviennent multiplicatives d'effets même si au départ elles semblent s'exclure. Écrire pour moi est un jeu, un plaisir personnel, quant à être publié, ce n'est pas facile si on est en désaccord? Aucune prétention. Je ne fais que dire ce que d'autres "reconnus" ont déjà dit. Donc je cite, parfois un peu longuement c'est vrai, parce que je suis admiratif de la connaissance capitalisée par I'histoire où des auteurs ont passé leur vie pour la produire. En ce moment je lis en parallèle A.Bourguignon : "Histoire naturelle de l'homme" en deux tomes, et Aristote: "Éthique à Nicomaque", 2200 ans d'écart, c'est somptueux. Ils seront à la base de mon prochain jeu d'écriture critique sur l'éducation physique quant aux trop rares heures d'EPS. Mais j'aurai comme principe de ne jamais laisser croire que je m'approprie leurs idées, je les rapproche par citations. C'est en somme mon honnêteté intellectuelle. Ce qu'écrit F.Varela sur "l'énaction", Golstein l'a déjà dit depuis longtemps, mais moins approfondi et vu sous un autre angle, celui de la tradition bouddhiste. La Bruyère a raison: "Tout est dit et l'on vient trop tard depuis plus de 7000 ans qu'i! y a des hommes et qui pensent". Les progrès viennent de leur combinatoire. Dans l'apprentissage des APS, il n'y a pas d'idée neuve parce que le déterminisme fonctionnel de la motricité ne change pas. Peut-être une idée neuve choquante, mais que je n'écrirai pas comme telle par respect pour la profession. J'ai l'intime conviction que les heures d'EPS institutionnalisées dans le secondaire prises en tant que telles comme "éducation physique" est une mystification. Il s'agit de pratiques spécifiques, le transfert d'éducation est une illusion pour débutants et surtout pour la profession. Entre savoir ce qu'il faut faire et faire réside le problème du fonctionnement même de la motricité, entre intention et réalisation (toute la gamme des niveaux) se situent les milliers de répétitions incontournables quels que soient l'âge, les connaissances, les heures d'EPS préalables. Il y a très peu d'EP, très peu d'éducation cognitive, il y a développement dans des champs spécifiques. Le niveau de généralité est un processus modeste et transférable à un champ restreint et seulement à partir d'une quantité critique, d'une "masse critique". La vérité de la profession se trouve dans les établissements où fonctionnent des collègues anonymes et ce n'est pas tous les jours la joie. J'y suis allé voir, sans rien dire, surprenant, voire déprimant quant aux conditions matérielles, pourvoyeurs de ballons parfois en désespoir de cause et quelques fois enthousiasmant. J'aurais aimé une discussion, un débat avec toi et surtout avec du temps, avec d'autres comme E.Roques, B.Paris, P.Parlebas... Officiellement règne 19

une sorte de consensus qui est trompeur. Les colloques, c'est toujours le prof' de rang A, le Maître de Conf.', un peu l'Agrégé, qui donnent l'image d'un territoire à défendre. Comment veux-tu que les "modestes" osent prendre la parole après les discours scientifiques d'autorité? Des intervenants qui n'enseignent plus à des gamins et très peu les APS. Risquer d'être socialement en désaccord. Je ne cherche pas à critiquer pour critiquer, c'est parce que je considère que c'est un métier qui peut être somptueux. Or les STAPS, par un intellectualisme excessif inadéquat, le gâche et l'on est bien "en crise" par "méprise" comme le décrit P.Parlebas dans son intervention à Poitiers en juin 95 au colloque "A quoi sert l'EPS" ? TIfaudrait que la profession fasse corps avec le mouvement sportif au lieu de le dénigrer, pour maîtriser ses valeurs. Arrêter de rouler les grosses têtes faute de ne plus pouvoir rouler les mécaniques que l'on a perdues et les gamins vont rouler en roller ailleurs leurs attentes déçues par les heures d'une "discipline d'enseignement" dont ils n'aiment pas trop la "discipline" "prisonnière de l'école et de son orthodoxie pédagogique" selon P.Amaud. Bien amicalement en souvenir de tout ce que j'ai appris, vécu et reçu aux ENSEPS et à l'INS, sans oublier nos belles parties de tennis du dimanche matin où nous refaisions le monde de l'EPS sous la douche et dans les vestiaires.

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CHAPITRE 1

ENFANCE ET ADOLESCENCE
Braises de résilience

"En mon exigence est ma ressource" (Paul Valéry)

Mon Paulhac d'Auvergne profonde, terrain d'aventures des années

1940-50avec mon âne, mon château, mes vaches et mon ruisseauprofesseur
d'éducation physique par adaptation nécessaire à mon environnement.

Ma seconde nature de gymnaste acrobate: "planter" des "équilibres" en "banane" un peu partout, des années 1950 jusqu'au dernier Appui Tendu Renversé de retraité de l'an 2000. Les contraintes biomécaniques de gymnaste international sont passées par là pour un équilibre très droit.

Enfance et adolescence
J'aborde un survol de mon enfance parce qu'elle est explicative de mon parcours selon ''l'imprinting''5 reçu durant ces années déterminantes où mes expériences d'enfant un peu sauvage étaient marquées par une vie en nourrice à la campagne en Auvergne juste avant et durant la guerre de 40, puis le Cours Complémentaire pour les plus "modestes" qui ne pouvaient pas aller au Lycée, parce que réservé à une classe qui n'était pas la mienne. Ce que j'ai cru percevoir c'est que "comprendre c'est comprendre d'abord le champ avec lequel et contre lequel on se fait" pour reprendre Bourdieu. Ce champ est celui où a évolué mon enfance avec elle et contre elle. Avec elle par le champ d'un ruisseau dominé par le château de Paulhac et sa pleine nature et contre elle par le champ de l'école communale de Brioude et le "Café de Paris" que tenait ma mère durant la guerre de 40. C'est ce vécu de gamin arraché à la vie de mon village pour aller à l'école à la ville. Dès que j'étais chez ma mère, j'avais une obsession, m'enfuir, retourner le plus vite possible à Paulhac pour recouvrer ma liberté de campagne avec ses chemins creux, ses haies de buissons, flore et faune pleines de surprises. Dès le lundi matin c'était Brioude pour l'école, mais je ne pensais qu'au moment où je retournerai à Paulhac. Je me disais dans deux jours, je repartirai pour retrouver la chaleur de mes parents nourriciers, le père "Francisque" et la "Léonie" Laurençon, "mon papa et ma maman". Je vivais intensément au présent en me projetant dans l'avenir proche où je serai à nouveau dans ma maison nourricière, dans mon ruisseau avec mes chiens, mes vaches et mon lance-pierres. Très tôt la fuite du temps, présent, passé, à venir, a été pour moi un mystère total illustré par cette poésie de Victor Hugo: "Soleils couchants", apprise au C.C. et que j'ai toujours eu en mémoire chaque fois que j'étais mal dans ma peau, en rade d'attente d'un avenir proche ou lointain de moments meilleurs. Jeune, j'étais centré sur les deux premières strophes; avec la retraite, voulant écrire un témoignage de vie, c'est la dernière qui me conduit à des vertiges, voire des angoisses métaphysiques. Aussi, j'y ai ajouté Lamartine parce que les pages comme les jours me glissent entre les doigts avec un horizon qui se rapproche et m'interroge, tout en sachant que je n'ai pas de réponse, à moins d'être croyant. La poésie a toujours été ma fidèle amie.

5 Imprinting: terme que K.Lorentz utilise pour rendre compte de la marque sans retour qu'imposent les premières expériences du jeune animal. (Cité par E.Morin, La méthode 4).

Soleils couchants
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées. Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit! Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts, Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons. Et la face des eaux, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête, Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux, Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête, Sans que rien manque au monde immense et radieux. V. Hugo.

Le livre de la vie est le livre suprême Qu'on ne peut ni fermer, ni ouvrir à son choix; Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois, Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même; On voudrait revenir à la page où l'on aime, Et la page où l'on meurt est déjà sous vos doigts.
A. Lamartine.

Une venue au monde non désirée Je suis né le 16 septembre 1932 au Café de Paris de Brioude pour la foire des "bacholes" qui préparait les vendanges en Haute-Loire, un moment fort de convivialité de l'automne. Selon les témoignages de mes frères, ma mère avait continué à servir ses clients toute la journée. Mon père que je n'ai pas connu G'avais 9 mois à sa mort), était alors déjà très malade des suites d'un gazage de 1914-1918. Ma mère, enceinte à 40 ans d'un cinquième enfant venant 20 ans après mon frère aîné, j'ai cru savoir ne pas avoir été tellement désiré compte tenu d'une

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situation familiale très difficile pour elle. Aussi mon arrivée en ce monde avait dû franchir les barrages de quelques tentatives d'IVG selon les méthodes de l'époque, mais j'avais déjà le caractère de vouloir m'accrocher m'inscrivant dans le statut des hasards de la naissance-destin faute de maîtriser l'incertitude des causes. En plus un cinquième garçon alors qu'elle espérait enfin une fille! Je fus, dans la semaine qui suivit, mis en nourrice chez des paysans très modestes à Paulhac, petit village à 2 Kms. Enfance à Paulhoc Je vais alors vivre à Paulhac mes premières années, convaincu que j'étais dans ma famille. Mes parents nourriciers furent pour moi remarquables de gentillesse et me donnèrent sans le savoir une véritable éducation nouvelle. fi m'arrivait de partir seul par les champs et les bois durant des demi-journées entières. J'ai eu deux frères et une sœur "de lait" parce que nourris aux mêmes seins. Mes souvenirs remontent par flashes discontinus, mais avec des images très précises. Quelques marques "d'imprinting" d'une enfance rurale des six premières années dans le contexte de l'avant-guerre. Puis ce fut une rupture affective très brutale à six ans avec le retour au Café de Paris dans ma vraie famille à Brioude pour aller à l'école. Le choc fut très rude et me déstabilisa ou point d'être suicidaire. Je me souviens du premier jour où mon père nourricier me déposa sur les escaliers de l'école et où je m'accrochais désespérément à sa veste en pleurant. Je ne comprenais pas, je n'avais qu'une seule idée en tête: retourner le plus souvent possible à Paulhac qui était tout mon bonheur parce que ma niche écologique. Tout ce qui me semblait beau et bien, je l'orientais côté Paulhac, je dormais face à Paulhac. Ce fut une période très éprouvante, mon drame fut ce retour brutal dans ma famille d'origine. Je devais quitter brusquement mon âne, mes vaches et mes chiens et ceux que je prenais pour "papa, maman", laisser mon village qui était mon milieu de vie, tout mon univers. Je me retrouvais donc au Café de Paris que tenait ma mère à Brioude, à la ville, avec un frère de trois ans mon aîné qui était le "chou-chou". J'apprenais que mon père, né à La Chaise-Dieu en juin 1878, était mort en juillet 1933, quelques mois après ma naissance et que j'avais quatre frères. Pupille de la nation, "père mort pour la France" A la vue des grandes difficultés de ma mère pour élever seule ses enfants, le tribunal civil de Brioude siégeant en chambre du Conseil précisait alors: "Le procureur de la République a I'honneur d'exposer que le sieur THOMAS Joseph Alfred, soldat du 154 R.A.Pied, employé des PIT à Brioude, a été victime d'un fait de guerre". Ainsi mes trois frères mineurs et moi-même fûmes adoptés "pupilles de la nation" le 5/12/1933. Envoyé en Algérie en novembre 1959 avec le Bataillon de Joinville, guerrier par obligation, je soumettais alors le dossier de mon père au Ministère des Anciens Combattants et victimes de guerre et la "Commission

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Consultative Médicale a estimé que le décès de Monsieur THOMAS Joseph, est survenu dans les conditions fixées par l'article L 488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre. En conséquence, la mention "Mort pour la France" est attribuée à cet ancien militaire". Ainsi avec cette mention, je fus dispensé de servir en Algérie où j'y fis seulement un séjour de trois mois, ce qui me permettra de m'entraîner durant deux ans de service militaire au RJ. dans les installations de l'INS et intégrer l'Equipe de France.
Braises de résilience
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Pourquoi évoquer mon enfance alors que l'essentiel de cet ouvrage prend en compte ma vie professionnelle pour une réflexion témoignage interrogative, un regard critique au sens premier du terme, c'est-à-dire sur le principe même d'Education Physique, de l'éducabilité physique en général, pour une appréciation par une remise en cause des postulats sur lesquels elle repose. Je suis persuadé que mon itinéraire, donc ce que je crois, a été largement marqué par ces années-là, par cet "imprinting" originel. Ma rupture affective par mon passage de Paulhac à Brioude à l'âge de six ans, avait fait naître chez moi un besoin vital de compensation en faisant l'acrobate pour être reconnu quelque part avec mes "tours de force". Cette attitude face à mon "mal être" fut une forme de "résilience", IDlelibération. Mon développement d'une motricité enfantine livrée à elle même, jusqu'à celle de gymnaste international m'a beaucoup étonné et interrogé rétrospectivement, compte tenu de la vie de mes premières années. Justement mon enfance est un exemple parmi d'autres, qui me permet d'illustrer l'importance déterminante de cette période de la vie qui est très bien connue du monde de l'éducation. L'étude approfondie de l'enfant de 0 à 6 ans lors de mon passage à la nouvelle ENSEPS en 1970-72 a déclenché une forte prise de conscience. La banalité de ma démarche cache peut-être une part d'explication de certaines réussites relatives un peu marginales à rapprocher des phénomènes de résilience dont parle Boris Cyrulnick. Il les décrit comme la capacité pour une personne confrontée à des événements très graves, à mettre en jeu des mécanismes de défense lui permettant de tenir le coup, voire de rebondir en tirant profit de son malheur. Je crois que j'ai eu des braises de résilience dues à un passage difficile de mon enfance. Mon rapport au travail Il est associé au souvenir d'un effort pénible, voire douloureux., que j'ai COllliU tôt en dehors des heures de classes. Souvenir de ce que l'on appelait à la très campagne "aller faire des journées, pour gagner un peu de sous" avec les fenaisons, les moissons, les vendanges. Je me souviens du travail de la vigne à la pioche: avec ses longues raies de ceps qui n'en finissaient pas, la déchausser, la
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CYRULNIK (8.) Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003. 28

tailler, la biner, l'échalasser, la relever, la dépointer et enfin, plus festif, la vendanger. Il fallait aussi fouler les raisins aux pieds dans la cuve, jambes nues jusqu'à la taille... jeu associé au vin doux tiré du pressoir, le vin nouveau et la "piquette", puis la "gnole" tirée à l'alambique... avec l'odeur chaude caractéristique des rafles et des moOts. J'ai "suivi les batteuses" au mois d'août après avoir "camper les gerbes" rassemblées en une grande meule, sur l'aire de battage. J'ai d'abord vu cette grosse machine fonctionnant avec la locomobile à vapeur et son régulateur à boules, engins que les paysans déplaçaient avec une ou deux paires de bœufs. Elle fut remplacée par un gros moteur électrique alimenté par de longues gaffes accrochées au fils de la ligne électrique. Il fut remplacé par le tracteur et enfin la moissonneuse batteuse. Souvenir d'un travail pénible avec la chaleur de l'été et du soulagement par la courte pause de midi, où, couché à l'ombre, petit moment parfait où je ne souffrais plus derrière la machine. Passer aux différents postes, de "donner les gerbes à la fourche" depuis la meule, jetées sur le tablier de la batteuse, couper les liens pour étaler les épis et les pousser afin que la machine les avale avec son ronflement et ses borborygmes irréguliers caractéristiques, ramasser la paille dans la poussière, mais aussi porter les sacs de grains de 80 Kgs pour mon petit gabarit de gymnaste de 60 Kgs. J'ai le souvenir des ''fenaisons'' avec une succession de moyens selon les progrès techniques des années 40 d'abord, où mes frères fauchaient les prés à la faux en formant de larges andains réguliers. Le repos, c'était battre la faux sur une petite enclume plantée dans la terre, assis sur l'herbe jambes écartées. L'affûtage se faisait à la pierre à aiguiser par un rapide passage en aller-retour de part et d'autre du fil de la lame, la faux tenue verticale, son manche appuyée sur le genou. Puis vint la faucheuse et sa lame de coupe, tirée par un attelage avec une paire de vaches ou de bœufs, le râteau faneur tracté par un mulet, charger le foin pour "faire le char" et le rentrer dans une grange où enfants, nous le tassions, jouant sous la charpente du toit. Je fus durant un mois de septembre employé dans une brasserie où j'ai occupé plusieurs postes, de la sortie des pains de glaces qui pesaient autant que moi, à leur livraison dans des descentes de caves impossibles en passant par le lavage des bouteilles par une manipulation machine genre "les temps modernes". Ce fut une rude expérience du travail mesurant la contrainte du "pointage" 8 heures midi, 14 heures 18 heures. Ma motivation pour aller sur les livres en fut décuplée. Assis pour lire, confort sans douleur. C'est mon histoire de petit vacher auvergnat Je découvre en arrivant à la retraite la grande chance d'avoir vécu après une enfance choquée, une belle aventure faite "d'étincelles de hasard", tant dans le domaine de ma vie physique qu'intellectuelle et affective, c'est-à-dire ma vie d'homme et ses aventures... comme tout un chacun. La décrire par quelques traits marquants permettra d'expliquer et de comprendre mes réflexions actuelles sur un

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métier qui m'a passionné. Un parcours qui est à l'opposé de ce qu'il aurait dû être compte tenu de cette enfance. Quand j'étais à Paulhac et que je gardais les vaches, mon héros préféré était Tarzan que j'avais découvert en feuilleton dans la revue "Hop là !" Je m'étais construit une cabane dans un arbre au bord du ruisseau qui fut mon terrain d'aventures. La plus importante éducation physique me fut donnée par cet étonnant professeur de vie: ce ruisseau traversant mon village et qui a façonné ma vie de gamin. Remarquable terrain d'explorations et de découvertes, de la pêche à la ligne, à la main, au trident ou au carrelet ou encore à l'explosif (plastic des maquis)... à la chasse au lance-pierres, aux pièges, au vieux fusil à silex chargé à la poudre de salpêtre que je fabriquais moi-même..., des échasses aux radeaux improvisés, des ponts de singe pour ma cabane accrochée dans mon chêne, de l'observation inépuisable de cette riche nature tellement différente suivant les saisons. C'était bien là les risques d'une adaptation nécessaire, d'un dialogue permanent avec mon environnement campagnard, sur la base d'une activité spontanée aussi libre et heureuse qu'imprévisible. Mes propos tenus dans ce livre résultent d'un parcours professionnel et sportif particulièrement varié, d'un long cheminement parfois chaotique à tous les niveaux d'intervention. En fait, il est tout simplement explicatif de mon témoignage, d'une expérience quotidienne très diversifiée, autant et aussi affective que réflexive, génératrice d'un questionnement sur le fonctionnement de la motricité à tous les niveaux. Sans le savoir j'ai suivi Michel Serres. "Partir exige un déchirement qui arrache une part du corps à la part qui demeure adhirente à la rive de naissance ... à la maison et au village des usagers, à la culture de la langue et à la raideur des habitudes. Qui ne bouge n'apprend rien... Pars, et alors tout commence... Car il n 'y a d'apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l'autre". Sans le vouloir, par hasard, j'ai suivi ce chemin buissonnier qui m'a fait "découvrir la haute précision musculaire et nerveuse" et qui pour moi, mais bien plus modestement, "ouvre à la finesse de pensée". On a trop tendance à parler de l'enfance en général en oubliant que chaque sujet est particulier, par la simple prise en compte de parcours personnels souvent aussi différents qu'extraordinaires. C'est un essai pour voir comment ont pu s'interpénétrer mes connaissances vécues par expériences, donc empiriques, et mes connaissances plus classiques, plus "théoriques", relatives à l'enfance étudiée durant les formations institutionnelles. J'ai eu quatre périodes importantes de formation relatives à cette problématique, à savoir: ma petite enfance en nourrice de 0 à 6 ans, la communale, de 6 à 14 ans durant la guerre, le C.c. des années de 1946-50, l'ENI de 1950 à 54 avec comme ouvrages de base Alain..., l'ENSEPS de 55 à 58 et l'ex. nouvelle ENSEPS de 70 à 72 où ces deux années d'études ont été déterminantes pour mon regard sur la profession, sur l'enseignement, l'entraînement. Elles venaient après 12 ans de métier alors que j'étais entraîneur national. Ce fut pour moi une remise en question fondamentale de mes croyances premières sur l'EPS puis par la suite sur les

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STAPS. En fait elle s'inscrivait dans une formation continue dès mon enfance, jamais achevée parce que s'est imposée en permanence la curiosité de mieux être attentif aux choses pour intervenir avec plus d'adresse afin d'éviter de "me faire mal", de me blesser dans mes entreprises imprudentes, souvent acrobatiques, comme grimper aux arbres pour chercher les nids ou encore escalader les remparts du château de Paulhac, chasser les vipères alors que j'étais presque toujours pieds nus. Mais connaître quoi et quels types de savoirs? Avec cette question qui suit, un peu obsessionnelle: quels savoirs utiles pour apprendre à bien faire les choses? Cette curiosité était née de l'observation du bricolage des paysans et notamment de mon père nourricier qui fabriquait un joug de vaches dans un tronc d'arbre ou qui "repassait" le toit du hangar. Elle s'accentua en entrant en 6ème où la découverte de la physique chimie expliquait comment et pourquoi on pouvait gagner en force avec un levier (donnez moi un point d'appui et je soulève le monde), la puissance d'une moufle d'un palan ou d'une chèvre; comment faire de la poudre avec du charbon de bois, du soufre et du salpêtre et un peu de chlorate de potasse. Je m'étais fabriqué un canon en ayant creusé à la "bigorre" un trou d'une vingtaine de centimètres de profondeur dans le tronc d'un gros chêne séculaire. Je tassais ma poudre au fond de ce cylindre creux bourré papier sable, avec de la mèche dérobée à la carrière voisine. Les fortes détonations m'amusaient beaucoup, jusqu'au jour où la charge trop puissante, fendit le beau chêne en deux et me valut quelques ennuis avec son propriétaire. Comprendre que je pouvais comprendre Tout à coup à huit ans, comprendre qu'il m'est possible de comprendre et qui déclenche tout. Parce que, perdu dans l'indifférence d'une salle de café où je faisais mes devoirs, assis à une table de marbre blanc près du billard, dans le brouhaha des clients, persuadé d'une incapacité définitive à "faire mes devoirs", l'un d'eux, à jamais inconnu, s'est approché de ma détresse pitoyable et m'a gentiment expliqué comment il fallait faire, point par point. Je venais de comprendre que moi aussi je pouvais comprendre et trouver les solutions. Je n'ai jamais oublié, on m'avait tellement persuadé que je ne valais pas grand-chose, que mon frère était bien meilleur, que j'étais le Tintin traîne-savate du ruisseau de Paulhac. C'était le début d'une prise de confiance en moi, à vouloir prouver que je n'étais pas qu'une "gadoille". Alors tout commence avec cette éblouissante et merveilleuse lumière jaillie au hasard d'une rencontre quasi miraculeuse, même ci tout cela semble bien pompeux. Puis, très vite percevoir la nécessité d'une persévérante patience, le prix à payer par l'acharnement compensateur qu'on a compris un peu tard qu'on pouvait comme les autres, comprendre et apprendre. Le cours complémentaire, le C.c. Alors que j'étais un bon élève pour rentrer facilement en 6ème, ma mère m'orienta dans la classe du Certificat d'Etudes. Elle souhaitait des études courtes

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pour que je rentre le plus vite possible dans la vie active. Je passais donc ce fameux certificat dont je fus très fier, j'avais pris goût aux études, mais j'avais perdu deux ans. Tout sera décalé, entrer en 6ème à 14 ans, à l'ENI à 18 ans, dans l'équipe nationale de gymnastique à 29 ans. Elle accepta que je fasse encore une année supplémentaire dans la classe du Certificat d'études tout en cherchant du travail pour me "placer", me "louer". Ma venue en 6ème au C.c. est due au hasard de la rentrée scolaire de 1946. Ce matin d'octobre, je rencontre sur mon chemin, mon frère qui me persuade de faire cette année d'études en 6ème. Je n'osais pas trop, mais ce jour là dans un couloir alors que je cherchais où aller, l'instituteur m'a pris par l'épaule, "Viens p'tit Louis". Il m'a orienté vers la bonne porte de la 6ème. Le cursus du C.c. était enclenché pour quatre ans, jusqu'à la 3ème où j'allais être un très bon élève parce que j'apprenais tant de choses intéressantes, quel bonheur! J'avais 14 ans et j'allais toujours à Paulhac. Pouvoir découvrir ces matières étonnantes qu'étaient pour moi l'anglais, la physique-chimie, l'algèbre, la géométrie, la poésie que j'ai tant aimée, avec "La besace", "Ce que disent les hirondelles", "Nuits de neige"... "La mort du loup" m'avait beaucoup impressionné et je n'ai jamais oublié sa grande leçon. Depuis, elle m'est souvent venu à l'esprit, il suffit de lancer le premier vers. ... Hélas ai-je pensé malgré ce grand nom d'hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux ! A voir ce que l'on fût sur terre et ce qu'on laisse, Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse. Ah! Je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur, Il disait: "Si tu peux, fais que ton âme arrive, A force de rester studieuse et pensive, Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté Où naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté. Gémir, pleurer, prier, est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
Alfred de Vigny (Les destinées)

Le C.C. sera un double cheminement déterminant, une formation par de très bons instituteurs dévoués et la découverte de la gymnastique à l'Union Gymnique Brivadoise avec un moniteur pas technicien mais passionné. Durant

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quatre ans ce sera la navette entre Brioude et Paulhac où j'étais, du mercredi soir après la classe au vendredi matin pour aller à l'école et j'y retournais du samedi soir au lundi matin. Le dimanche soir avec mon frère de lait nous allions à pied au cinéma à Brioude, et nous rentrions après la séance vers onze heures-minuit. Nous passions devant le Café de Paris où j'aurais pu coucher sur place pour aller à l'école le lendemain matin. Mais non, je préférais rentrer à minuit à Paulhac pour le plaisir d'y passer une nuit de plus, même s'il fallait faire le lundi matin avec mon "petit vélo" le trajet pour être à l'école à I'heure. Le plus souvent je gardais les vaches après la classe et durant les vacances. Par jeu j'apprenais toutes mes leçons par cœur avec un réel plaisir pour ces poésies que je n'ai jamais oubliées. C'était la vie d'une petite ferme auvergnate avec cinq vaches, une paire de bœufs et un âne, avec mon professeur magistral ce ruisseau vécu en toute liberté toutes les saisons. Le pari sur l'&ole Normale d'Instituteurs Je m'acheminais vers le BEPC en sachant que c'était la fin d'études qui me plaisaient beaucoup. Il y avait un groupe de quatre ou cinq camarades "normaliens", ainsi appelés parce qu'ils préparaient le concours d'entrée à l'Ecole Normale d'Instituteurs du Puy. Ils avaient déjà le BEPC. A Pâques 19.50, en discutant par jeu, je parie de passer le concours avec eux, par simple bravade. Je ne pouvais pas m'imaginer instituteur, tellement il représentait pour moi une autorité et un savoir complètement hors de ma portée. Dans un premier temps, le Directeur du C.c. refusa, motif d'inscription trop tardive et j'étais trop âgé de 15 jours. Puis j'appris que finalement il avait réussi à m'inscrire. Sans trop y croire je suivis la préparation des "normaliens" avec des dictées supplémentaires le jeudi matin... gratuitement. Le soir je travaillais dans la salle d'un café que ma mère tenait à nouveau, parmi le bruit classique de la clientèle. Je continuais dans ma chambre après le repas et l'on me coupait l'électricité à 10 heures pour faire des économies. Alors je travaillais dans mon lit avec une bougie et une lampe de poche. Tous les matins avant le petit-déjeuner, je faisais une séance de culturisme d'une demiheure dans ma chambre non chauffée, avec des exerciseurs et comme modèles les mouvements expliqués dans la Revue "Apolon-Vénus". Je passais donc le BEPC avec succès au Puy, suivi du concours de l'ENI quelques jours après. Je me souviens de l'épreuve qui consistait en un compte rendu d'exposé. J'étais très détendu, je prenais çà comme un jeu. Je n'allais même pas consulter les résultats, je savais que nous étions plus de 80 pour 14 places, mais mon contrat était rempli, j'avais passé toutes les épreuves. C'est alors que l'on vint m'annoncer ma réussite à la 4ème place, le seul reçu du C.C. de Brioude. Très étonné, il restait à prévenir ma mère qui était très réservée pour encore quatre années d'études avec le risque d'avoir à rembourser les trois années de pension si j'échouais au Bac. Je me souviens que mon instituteur vint voir ma mère au Café, elle fut convaincue d'accepter mon entrée comme Elève-Maître à l'ENI par le fait que j'aurai plus tard une retraite sûre. En contre-partie, je promettais de faire des

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"journées", bref de travailler durant les vacances pour gagner un peu de sous. C'est ainsi que je partis ''faire les vendanges" à Gallargues avec une "colle", un groupe de 10, en septembre qui suivit. Ce fut renouvelé les trois années suivantes. Nous prenions une propriété à forfait durant une douzaine de jours. Nous couchions dans la paille sous un hangar et l'on vendangeait du lever au coucher du soleil, avec Le Vidourle comme piscine à midi. Huit coupeurs et deux porteurs en rotation de poste, je crois me souvenir que nous ramassions autour de 250 tonnes de raisin, principalement de l'aramon. Ma première paye me permit de m'acheter un vélo "demi-course" à la "Manu." de Saint-Etienne. Ce fut ma première liberté. Pour faire des économies de transport je voulus faire à vélo le trajet Brioude-Le Puy, 60 klns, mais le col de Fix, à 1000 mètres, me fit vite comprendre que je ne serais pas un coureur cycliste, et le retour se fit avec mon beau vélo, mais comme bagage dans le train. Après ma rentrée à l'ENI, au bout d'un mois, je trouvais le programme de seconde bien difficile. Aussi, inquiet et impressionné par le bac qui se passait en deux parties, je me présentais dans le bureau du Directeur en lui disant mes angoisses, pour démissionner. Ce brave homme qui avait "fait Saint-Cloud", me reconduisit fermement en refusant tout net et en m'encourageant au contraire à retourner en études. Finalement ma scolarité se passa sans problème avec deux mentions aux Bac. Moderne et Sciences Expérimentales. C'est alors que dès la première année j'eus comme prof' de gym' Mr Ben Moura, un ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure d'EPS. Je découvre qu'il existe un métier de "prof de gym" où l'on fait moins d'heures que les instituteurs en étant payé davantage pour faire jouer des gamins. Je fais connaissance avec les heures d'EPS : corrective et maintien, méthode naturelle, athlétisme, et je m'inscris à l'Union Sportive du Velay pour la gymnastique. J'ai l'autorisation d'aller m'y entraîner, la salle est voisine de l'EN. Je deviens champion d'Auvergne du saut à la perche qui était en bambou avec 3m20, réception dans le sable. Je suis retenu trois quarts aile dans l'équipe de rugby de Puy. Le lundi matin, je comptais mes bleus et je dus très vite choisir entre les mêlées et les agrès. Mon rêve d'Ecole Normale Supérieure d'EPS à Paris Après avoir été informé des conditions très difficiles du concours d'entrée à l'ENSEPS, grande école qui faisait partie du cartel des Ecoles Normales Supérieure, je décidais de préparer seul en quatrième année d'EN ce concours. Bien évidemment je fus la risée de tout le monde. Ce concours se préparait dans les CREPS, sorte de "Classe prépa." et la réussite demandait plus souvent deux années qu'une, avec quelque 600 candidats pour 70 places. La quatrième année d'EN allait donc être très dense. Elle se terminait par le Certificat de fin d'étude normale, le CFEN. Il y avait des stages pédagogiques dans les écoles d'application du Puy. Durant une semaine, nous observions en tenant justement un "cahier d'observations" sur le maître d'application qui faisait sa classe. La semaine

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suivante nous prenions la classe en présentant des "leçons modèles", suivies par toute la promotion. Nous avions cinq heures d'agriculture par semaine avec des visites organisées dans quelques fermes modèles de la région ainsi qu'une préparation pour être éventuellement secrétaire de mairie. Nous faisions aussi de la reliure et de la menuiserie et nous avions même un potager d'application. Pour ma préparation personnelle à l'ENSEPS, mon prof' de gym' m'avait prêté tous ses cours qu'il avait conservés de son passage à cette Ecole, promotion 1944-46. n s'agissait essentiellement d'anatomie et de physiologie, un programme comparable aux deux premières années de médecine. J'avais deux ouvrages: Manuel d'anatomie appliquée à l'éducation physique par le Dr A.Latarjet et le "Glay" pour la physiologie ainsi que le "Fabre et Rougier". Mon désir de réussite était tel que j'apprenais par cœur en essayant de ne jamais "perdre du temps". Dès que j'avais un moment, entre deux séquences de cours, entre midi et deux heures après le repas, je me plongeais dans ces deux pavés. Durant les vacances de Noël et Pâques 1953-54, je me souviens m'être imposé et suivi un emploi du temps draconien: lever à six heures, études jusqu'à huit heures, petit déjeuner, études de neuf heures à midi. Repas et repos jusqu'à quatorze heures puis études jusqu'à dix-sept heures. Je prenais deux heures d'entraînement physique pour aller au gymna.se et courir. Le soir après le repas, je retrouvais Latarjet et Glay jusqu'à ce que le sommeil me conduise au lit vers onze heures minuit. Pour m'aider je prenais du Maxiton, jusqu'au jour, où un matin à l'école d'application, alors que je calligraphiais au tableau noir la date, je m'aperçus que je ne pouvais plus faire pleins et déliés et que ma craie m'échappait des doigts, malaise. Je me suis retrouvé à l'infirmerie pour surmenage. A la suite de cet incident, le Directeur de l'EN adressait une note à ma mère: Travail et conduite de l'élève-maître de 4ème année Thomas Louis 1 Stages pédagogiques: premier stage: 11 et 11,5. Deuxième stage 14 et 14. Appréciations: fera un excellent maître. 2 Ecole Normale, travail: travaille très bien, devra même ne pas trop se fatiguer pour la préparation à l'ENSEP. Conduite: Excellente, félicitations. Je dois ajouter que votre fils en qualité d'Elève-Stagiaire a droit à un traitement mensuel net de 22 635 Frs. Que votre fils devra subir en juin les épreuves du C.F.E.N. Tout élève qui n'obtient pas le CFEN devient, aux termes de la circulaire ministérielle du 19 mars 1954, Instituteur remplaçant et ne peut être titularisé que s'il a 5 ans d'ancienneté, compte tenu du temps passé à l'Ecole Normale après 18 ans. Le Puy le 6 avriI1954. J'avais à préparer le CFEN et surtout l'ENSEP où il y avait deux épreuves écrites de 4 heures: anatomie physiologie et psycho-pédagogie. Même si je n'avais guère d'illusion pour l'admissibilité à l'écrit, je m'entraînais quand même pour les épreuves physiques: agilité au sol, saut en hauteur, lancer du poids 6kgs, 100 mètres, 1.500mètres, grimper de corde 8 mètres, parcours de foot-ball et de basket; en natation une épreuve de sauvetage consistant, après un plongeon du

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tremplin de 3 mètres, à rechercher un croisillon au plus profond de la piscine pour le ramener en nageant sur le dos; enfin 50 mètres nage libre. Il y avait aussi trois épreuves de pédagogie pratique avec des classes de 6ème au Lycée Marcelin Berthelot et d'Arsonval, une leçon de méthode naturelle et une leçon de maintien et enfin une leçon de jeux avec chant. Enfin à l'oral une épreuve anatomie physiologie et une psycho-pédagogie. Je passais les épreuves écrites au CREPS de Chatel Guyon en mai je crois. Je n'étais pas mécontent de moi, notamment avec le sujet suivant: "Adaptation du squelette humain à la station bipède" que j'avais étudié dans mon Latarjet. Mais je n'en parlais à personne. C'est durant le stage normalien de 15 jours à Chatel en juin, pour préparer le diplôme de moniteur de colonies de vacances que l'on est venu me prévenir que j'étais reçu à l'écrit de l'ENSEP, grande surprise de mon entourage à la mesure de ma fierté jubilatoire. Il me restait à passer toutes les épreuves physiques, pédagogiques et orales qui se déroulaient à Joinville le Pont à la Redoute de Gravelle. C'est alors que Ben Moura mon prof' de gym' du Puy me proposa de m'y conduire avec sa 4 CV gratuitement et de me suivre durant toute la durée d'un concours de deux semaines. Tout se passa normalement et j'obtins la première partie du CAPEPS, mais je n'intégrais pas mon rêve. J'avais perdu des points à l'épreuve de natation de sauvetage où j'avais terminé presque noyé. J'avais appris à nager seul dans l'Allier. Enfin à l'oral d'anatomie, l'astragale me fit trébucher ainsi que la saphène interne. J'aurais pu continuer en préparant la deuxième partie du CAPEPS sans passer par l'ENSEP. Ma décision fut immédiate, je voulais l'ENSEP. Je prenais mon premier poste d'instituteur au préventorium de Chavagnac Lafayette durant 15 jours à la rentrée scolaire 1954-55, juste le temps de passer mon CAP d'instituteur. Là je me jurais bien que je ne passerai pas ma vie ici. Ayant obtenu une bourse, je rejoignais le CREPS de Bordeaux pour préparer à nouveau et réaliser mon rêve. Entre temps à l'ENI, dans le cadre de l'OSSU, j'avais passé le Brevet sportif populaire supérieur en juin 51, puis le Brevet de Gymnaste classé et le Brevet de sauveteur gymnaste scolaire en 52. En 1953 j'avais été sélectionné pour les Championnats de France de gymnastique de l'OSSU, où je me classais troisième à l'IREP de Lacretelle à Paris. J'avais réalisé mon "préli." au sol, nus pieds sur un carré tracé sur la pelouse un peu glissante. Je venais de découvrir un aspect de Paris par le métro pour la première fois. J'avais été aussi sélectionné pour les Championnats de France du gymnaste complet de la FFG à Belfort en 1954. Je ne pus aller au bout des 12 épreuves. J'avais vu faire la veille, le soleil aux anneaux et je voulus l'essayer directement durant la compétition par simple imitation, comme j'avais fait souvent. C'était en plein air et sous les anneaux un tapis de coco directement sur l'herbe. Au passage à la verticale, comme je n'avais pas les bras bien tendus, la secousse me fit lâcher les anneaux (sans manilles) et ce fut la chute sur la tête. Je me réveillais dans la soirée à I'hôpital en ayant perdu le sens de la droite et de la gauche. En sortant le lendemain matin, je n'arrivais toujours pas à me repérer, puis avec un copain qui

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m'accompagnait, tout à coup tout s'est remis en ordre. Je refis cette compétition en 1957 à Thonon et devint vice champion de France, managé par G.Omnès, professeur à l'ENSEPS. Ma préparation au CREPS de Bordeaux se fit sur l'objectif obsessionnel de réaliser mon rêve: l'ENSEPS. Sur l'année de préparation à Talence je pris seulement 3 week-ends de repos avec une moyenne de 10 heures de travail par jour. Nous étions une promotion de 80 et dix rentrèrent à l'ENSEPS. Le 20106155 j'écrivais à ma mère sur une carte de la Redoute: nous étions 220 reçus aux épreuves écrites; après les épreuves physiques nous sommes encore 166 pour f57 places... ce sera dur, très dur! Finalement ce fut le grand frisson à la proclamation des résultats par ordre de mérite. Les noms défilaient et enfin une immense joie m'envahit... 29 Louis Thomas. J'avais déjà trois amis du Creps de Bordeaux qui intégraient aussi: B.Paris, P.Parlebas et E.Roques, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. En quittant la Redoute pour retourner chez moi, passant devant l'hippodrome de Vincennes où s'entraînaient les chevaux, je pensais que j'allais les voir plusieurs années et je me dis: à nous deux Paris! Mon rêve s'était réalisé, j'allais pouvoir montrer que je m'étais donné les moyens de mes ambitions considérées par beaucoup comme démesurées et prétentieuses. Le Tintin la Puce "traîne savate" du ruisseau de Paulhac avait réglé quelques comptes. Quarante ans après, mon parcours se résumait par un petit laïus pour mon départ en retraite, le 1er juillet 1996 à l'UFR de Clermont-Fd. Chers collègues et amis, Je quitte la profession comme on quitte une bonne table, l'appétit satisfait mais sans surcharge, même si cette dernière année a été celle de l'inquiétude avec le flot débordant des étudiants entassés dans des amphi. pour un enseignement "en batterie", générant l'anonymat des cours et l'indifférence relationnelle. Nécessité d'un contrôle policier qui m'angoisse. Cette rupture avec une formation de type compagnonnage qui fut la mienne et celle de la profession jusqu'à l'an dernier a été le déclencheur de mon départ un an plus tôt que prévu. Ma courte intervention se centrera sur 3 points: Banalités, mais banalités essentielles; hasards, mais hasards existentiels; poésie, mais poésie expérientielle et résolument optimiste. Commencé en 1950 à l'ENI du Puy après le Cours Complémentaire de Brioude (46-50), un parcours très varié de 46 ans à l'Education Nationale, changeant de fonctions tous les ~ 7 ans, École Normale Supérieure d'EPS, Bataillon de Joinville, Lycée de Sarcelles, Institut National des Sports, FFG, nouvelle ENSEPS, Institut National du Sport et de l'Education Physique, enfin l'UFR STAPS de Clermont-Ferrand depuis 1982. C'est un parcours dO à des hasards existentiels étonnants sur lesquels je vais revenir. Aborder la retraite, se

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retirer sereinement n'est pas facile, surtout quand on ne l'a jamais attendue, mais prise par nécessité du temps qui passe et qui l'impose. Pas facile si on a un tant soit peu essayé d'approfondir cette notion banale de la fuite des années qui aboutit inéluctablement à cette formule lapidaire et définitive d'Epicure : "tant que nous vivons, la mort n'est pas là lorsque la mort est là, nous ne sommes déjà plus". C'est le moment où l'on est bien obligé de prendre le temps de se retourner et de faire un bilan. Le mien se résume par le mot chance, même si je pense l'avoir un peu aidée. Ma vie professionnelle est moi. Ainsi, je m'aperçois que ma vie s'est confondue avec ma vie professionnelle, c'est une histoire d'amour, une passion pour mon métier, ça été mes tripes avec quelques débordements excessifs bien sûr. Au fil des ans, je l'ai faite ce qu'elle est devenue, elle m'a fait ce que je suis. Je me suis toujours identifié à la pratique physique du débutant au haut niveau et avec la retraite me voici à nouveau débutant maladroit. Pour moi le haut niveau a été une aventure humaine somptueuse, sans fric, sans drogue, sans médias, ou si peu, sans contrainte, une merveilleuse et puissante sensation de liberté pour reculer le plus possible" les murs de ma prison" (A.Blondin). Cela a été pour moi une libération au sens philosophique d'Alain. Le plaisir fort de mon plein gré d'un corps acrobate obéissant, disponible, "la forme", oui! Mais aujourd'hui lucide et conscient du sursis même si ma fierté de prof' de gym' jusqu'au dernier cours de tennis niveau 30 a été de pouvoir tenir mes étudiants au fond du court en match officiel. Un demi-siècle d'écart avec eux. Je me rends compte qu'il est impossible d'éviter les banalités. Prise de conscience de la brièveté de la vie, banalité; de l'importance de la santé, banalité, jusqu'au moment où on la perd car "avec la maladie grave, le sérieux fait irruption dans la vie" ; fierté de mon parcours unique pour un "pupille de la nation", banalité, parce que tous les parcours de tous sont uniques... mais c'est le mien. Ce qui m'amène à cette notion des hasards existentiels que l'actualité permet d'illustrer dans deux domaines qui furent les miens: le CAPEPS qui vient de se terminer à Vichy, où j'ai participé à 21 jurys durant plus de 25 ans. Pour trop de candidats leur vie future se joue au hasard d'un jury, au hasard d'un doute, d'une émotion qui bloque, d'une question mal comprise. L'autre domaine étant celui du monde sportif avec l'Euro-foot et la fameuse épreuve des "tirs au but". "La vie est un long tir au but" à la merci des hasards existentiels, à l'image de "la glorieuse incertitude du sport" comme l'avait si bien exprimé Bruno Frappat dans sa chronique du "Monde" à propos du mondial de foot de 1992. "Infernale et perverse invention que cette épreuve de tir au but, loterie organisée... Confrontation de deux solitudes devant des milliers d'yeux. Solitude du gardien... Solitude du tireur... Hasard des trajectoires. Aléas des décisions... Combat singulier sans nuance, binaire: ça rentre ou ça ne rentre pas. Triomphe ou

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déroute. Sur rien. Un petit coup de pied, une main trop courte. La tragédie ou le bonheur. C'est trop injuste, comme la vie. Vous œuvrez durant des lustres, besogneux, ayant le goût de progresser, de mieux faire. Des objectifs s'imposent à vous et toute votre existence s'oriente vers la nécessité de les atteindre. Vous bataillez ferme, contre vous-même et contre les autres... sacrifices consentis, nuits blanches, dimanches studieux, entraînements, bachotage... vous subissez tout cela et, en un quart de seconde ou un en quart d'heure tout bascule. Un jury vous recale, un but vous élimine, un chauffard vous tue. On dirait qu'un philosophe cruel a inventé, pour l'édification des peuples, cette épreuve de sagesse pratique, ce raccourci des hasards existentiels. Une pichenette vous envoie au paradis ou en enfer. Larmes de joie ou de détresse". Quelques "pichenettes" existentielles. Elles m'ont très souvent envoyé au paradis. Je n'ai pas, fort heureusement, connu d'échec trop grave. Mais j'ai toujours bien perçu "réussite-échec" comme indissociables. La première pichenette, une des plus importantes: tout à coup à huit ans, comprendre que je pouvais comprendre et qui déclenche tout. Parce que, perdu dans l'indifférence d'une salle de café où je faisais mes devoirs, assis à une table de marbre blanc près du billard, dans le brouhaha des clients, persuadé d'une incapacité définitive à résoudre mon problème, l'un d'eux, à jamais inconnu, s'est approché de ma détresse pitoyable et m'a gentiment expliqué la solution point par point. J'étais sauvé. l'allais mettre en œuvre la persévérante patience du travail appliqué, souvent acharné. Rencontre d'un "petit moniteur" de gym", pas technicien mais passionné et qui me donne la passion de la gymnastique. Entré par hasard à l'ENI sur un pari de dernier trimestre 1950. La voie de l'ENSEP indiquée par hasard par un prof'de gym' enthousiaste. Entré par chance dans l'équipe de France de gym, parce qu'un titulaire s'était blessé. Enfin la rentrée à la nouvelle ENSEPS parce qu'une âme charitable (Françoise) avait pris soin à ma place de s'occuper de mon dossier. Ces "pichenettes" appellent des questions incontournables: dans quelle mesure dépendent-elles de nous? Comment les gérons-nous? Pourquoi le paradis ou l'enfer? Ce sera l'âge mûr avec ardeur. Si comme le disait Platon, il faut 50 ans pour faire un homme, je considère que je suis maintenant entré dans l'âge mûr depuis une dizaine d'années. Aussi je terminerai par une poésie d'un auteur peu connu, mais que j'ai personnellement connu, Boris Taslitzky, parce que faisant partie du cercle de ma première belle famille qui a complété mon éducation dans mes années d'ENSEPS, rue Caumartin, avec les Annie Kriégel, Henri et J.J.Becker, Lucien Israël, Georges Charpak... C'est un hymne à la vie, un hymne à la nature, un hymne à l'amour. Mon amour de poésie depuis le Cours Complémentaire.

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"L'âge mûr" C'est mon automne amour, ou mon été qui dure? Un si long, un splendide été? C'est mon été. Je vois bien que je suis dans son immensité Entre le bleu du ciel et la terre à verdure. Je ne jalouse plus les choses de nature. Me rappelant celui que j'ai longtemps été, Je les regarde et ce que j'ai c'est la fierté: Les blés sont avec moi pour la vie en droiture. Je connais des milliers de choses. Cœur à cœur Avec les hommes je vois clair. Je vis d'ardeur. Même en parlant de moi c'est leur chant que j'entonne C'est mon été, mon bel été qui dure, amour, Et je ne sais comment j'entrerai dans l'automne, Tellement de t'aimer me fait aimer les jours.

Un nouveau commencement, me voici débutant dans la recherche d'une nouvelle manière de vivre. Si j'ai trouvé le bonheur dans l'activité physique, j'espère aussi le trouver dans l'activité de l'âme pour reprendre Aristote en essayant de suivre la sagesse antique, passer chaque jour de ma retraite comme si c'était le dernier en commençant dès aujourd'hui.

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CHAPITRE 2

FORMATION

DU GYMNASTE ET DES CDADRES

Promouvoir et développer la gymnastique en France Progranunesetprogresmons

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