JEUX, GYMNASTIQUE ET SPORTS DANS LE VAR (1860-1940)

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Les nombreux jeux et affrontements traditionnels repérables lors des fêtes locales et décrits par les administrateurs, les érudits et les voyageurs, laissent progressivement la place aux sports modernes sous la Troisième République, au moment ou l'économie et la société varoises se transforment. Dans le Var, où la sociabilité était déjà foisonnante au milieu du XXe siècle, les associations sportives se multiplient et regroupent des milliers de jeunes gens. Le sport, d'abord délassement de couches sociales aisées, se popularise, devient vite un enjeu et éveille l'attention des hommes politiques et des aspirants à l'édilité
Publié le : dimanche 1 octobre 2000
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EAN13 : 9782296423336
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JEUX, GYMNASTIQUE ET SPORTS DANS LE VAR

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières

parutions

Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999. S. FAUCHÉ, J.-P. CALLÈDE, J.-L. GAY-LESCOT et J.-P. LAPLAGNE (eds), Sport et identités, 1999. Marianne LASSUS, L'affaire Ladoumègue, le débat amateu-risme/profes sionnalisme dans les années trente, 2000. Claude PIARD , Où va la gym. L'éducation physique à I 'heure des « staps », 2000.

Jean-Claude GAUGAIN

JEUX, GYMNASTIQUE ET SPORTS DANS LE VAR
1860-1940
Essai d 'histoire sociale et culturelle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9746-2

Introduction

Cette histoire des jeux d'exercice et des sports modernes s'inscrit, pour l'essentiel, dans un cadre géographique et chronologique précis: le département du Var sous l'Empire libéral et la Troisième République. Le Var a acquis en 1860 sa configuration actuelle avec l'amputation de l'arrondissement de Grasse rattaché au comté de Nice pour former les Alpes-Maritimes. L'année 1860 ne représente rien de précis sur le plan sportif mais les années qui suivent voient naître et se développer une nouvelle forme de sociabilité: la société sportive qui se dégage de la masse des associations plus anciennes (confréries, cercles, chambrées, sociétés musicales, sociétés de secours mutuel) étudiées par M. Agulhon. Sous le Second Empire et les débuts de la Troisième République, les jeux d'exercice, enracinés de longue date et fortement popularisés pour la plupart, dominent largement et sont repérables surtout lors des fêtes locales très concentrées de mai à septembre. Ils ont fait l'objet de descriptions dans les ouvrages ("Dictionnaires", "Statistiques") des administrateurs et des érudits et les récits des voyageurs. Avant 1860, on cherche en vain, dans la presse locale et régionale, le mot sport pourtant apparu dans la langue française à la fin de la Restauration. A côté de ces jeux, les fêtes locales laissent un peu de place à d'autres types d'affrontements, comme les courses de bateaux à la voile et à l'aviron et la lutte dont le caractère provençal est souligné avec force par nombre d'observateurs. L'escrime garde encore un caractère militaire et mondain. Les jeux et affrontements traditionnels, dont la gamme est large, sont progressivement concurrencés par les sports modernes. La vélocipédie est repérable dans les sources à partir de 1868. La pratique des sports anglais est plus tardive, d'abord sous sa forme mondaine (golf, tennis) vers 1894 à Hyères puis à Saint-Raphaël, avec les hivernants britanniques, et quelques années plus tard avec le football (rugby puis association) dans les principales villes du département, soulignant ainsi le caractère urbain de ces activités physiques nouvelles. La presse uniquement sportive apparaît tardivement, en 1905, longtemps après Paris, bien sûr, mais aussi Marseille et la Côte d'Azur.

En marge des jeux et affrontements traditionnels qui conservent la faveur des villageois et des sports modernes qui attirent plutôt les classes aisées et moyennes plus tournées vers la "modernité", se développent avec retard et de manière limitée, les activités conscriptives (gymnastique, tir et même colombophilie considérée comme un sport). Plus politiques et patriotiques que réellement sportives, elles marquent la période 1880-1914 au cours de laquelle la République prépare la revanche. L'entre-deux-guerres voit s'étendre la palette des activités sportives modernes avec les sports américains (volley-ball et surtout basket-baIl), le ping-pong et le véritable démarrage de la natation sportive, se transformer la gymnastique qui n'est plus seulement à finalités hygiénique et conscriptive, se démocratiser le football et le rugby et s'éteindre lentement la plupart des jeux d'exercice. Ces derniers ont disparu Geu de ballon, saut sur l'outre), résistent encore un peu dans des isolats géographiques (paume, quilles) ou anthropologiques (lutte, targue) bien que cette dernière ait conquis partiellement le statut de sport. Seul le boulisme, dans sa diversité, a su, non sans crises et résistances, concilier à la fois le statut de sport (sans être allé toutefois au terme du processus de "sportivisation"), une forte pratique et une certaine identité régionale. En 1940, le sport n'est plus uniquement, comme un demi-siècle plus tôt, l'activité privée de petits groupes de jeunes faiblement encouragés par quelques édiles et de rares mécènes. L'Etat, surtout depuis Léo Lagrange, les municipalités des communes les plus peuplées et, à un degré moindre, le Conseil général, peu concerné, ont mis en place un embryon de politique sportive (subventions, moniteurs, terrains). Mais le sport est encore peu ancré de manière visible dans le paysage urbain et villageois, et les acteurs économiques (patrons, commerçants) associent rarement leur nom à un club ou à une épreuve sportive. Peu de sportifs vivent de leurs activités corporelles. Au cours de cette longue période, les jeux traditionnels ont résisté et les sports modernes se sont enracinés dans un territoire hétérogène, en mutation et qui présente quelques spécificités. Le Var est encore largement agricole, surtout viticole, mais avec des villages "urbanisés" et familiarisés de longue date avec des formes de sociabilité urbaine. Les industries traditionnelles (fabrique de bouchons, tannerie, céramique, huilerie) sont éparpillées dans de nombreux villages et beaucoup périclitent. Les deux principaux pôles industriels sont Toulon, avec l'arsenal maritime, et La Seyne avec les chantiers navals. La préfecture est à Draguignan, ville modeste et de plus en plus décalée par rapport au centre de gravité de la population du 8

département dont plus du tiers se concentre à Toulon à la veille de la seconde guerre mondiale. Le Var est aussi un département caractérisé par une forte immigration. Il y a les étrangers, au sens strict, Italiens surtout qui constituent une immigration ancienne et de proximité, importante dans tous les secteurs de l'économie. Les autres (Anglais, Russes, Grecs, Espagnols, Suisses, Arméniens, etc.) ne constituent que de petites communautés dispersées. Et il y a aussi les "originaires" qui forment des groupes compacts surtout à Toulon et à La Seyne : Corses et Bretons attirés par l'Arsenal et la Marine, Lyonnais et Basques qui implantent leurs sports régionaux, Gavots moins repérables dans les associations, etc. Beaucoup viennent de régions où certains sports ont connu une implantation plus précoce qu'en Provence. Le Var est un département fortement marqué par la présence militaire. D'abord sur le plan démographique. Marine, troupes de ligne, régiments coloniaux fournissent les gros bataillons de pratiquants dans de nombreux sports, surtout à Toulon. Le rugby, le football, l'athlétisme, la natation leur doivent beaucoup, mais la rotation rapide des effectifs des clubs qui les recrutent est aussi une des principales causes de leur instabilité. Il ne faut pas oublier non plus que pendant longtemps les exercices sportifs ont eu une finalité conscriptive. Une autre spécificité du Var est son orientation politique résolument à gauche (c'est moins net à Toulon) sous la Troisième République. Avant beaucoup d'autres, les Varois ont adhéré à l'idée républicaine, puis au radicalisme et enfin au socialisme dont Y. Rinaudo et J. Girault ont dégagé les particularités départementales. Les relations entre les sphères politique et sportive m'ont paru mériter des développements importants. L'affirmation, souvent lue dans la presse, selon laquelle le sport rassemble les classes sociales et ignore les luttes, masque mal la réalité, d'ailleurs relatée par cette même presse. Il y a eu une gymnastique républicaine voire nationaliste, un sport laïque, un sport clérical, un sport socialiste, un sport communiste. Le contrôle politique de la jeunesse a été au moment des fortes tensions politico-religieuses un enjeu important. D'ailleurs, pourquoi le club sportif ne participerait-il pas à la vie politique locale, au même titre que les cercles, les chambrées, les musiques, les amicales, etc. ? M. Agulhon pour la période de la Monarchie parlementaire, E. Constant pour le Second Empire, Y. Rinaudo et J. Girault pour la Troisième République, ont montré le rôle des associations dans la vie politique varoise. On se rend souvent compte aussi que les dirigeants de clubs sont des militants politiques qui aspirent à l'édilité ou qui veulent asseoir leur influence. Le recrutement des clubs cyclistes, de football, des sociétés de gymnastique est socialement éloigné 9

de celui des sociétés hippiques, de golf ou de tennis. L'attitude des dirigeants des sociétés sportives et des membres des comités d'organisation des fêtes locales, vis-à-vis des étrangers, surtout des Italiens, est également intéressante. La faible place des femmes dans le mouvement sportif révèle des blocages sociologiques. Les rapports entre la Marine et les clubs civils toulonnais, surtout ouvriers, en particulier dans les années trente ne sont pas neutres. Enfin, je n'ai pas voulu faire une histoire "sportive", celle des pratiquants sur les lieux de leurs exploits. J'ai préféré privilégier la place des jeux et des sports dans la vie du village et de la cité, loin des sièges sociaux des grandes fédérations sportives nationales et internationales. Une histoire vue d' "en bas". Il aurait été impossible d'écrire cette histoire uniquement à partir des fonds d'archives habituels conservés à Draguignan, dans les communes, par les sociétés sportives ou les rares sportifs survivants. Il y a trop de lacunes. Seule la presse m'a permis de voir naître le phénomène sportif et d'en suivre l'évolution au jour le jour. L'essai d'insertion des jeux et des sports dans l'histoire du Var a été rendue possible grâce aux travaux d'histoire politique, économique, sociale et culturelle du Var aux XIXe et XXe siècles, de Messieurs M. Vovelle, M. Agulhon, E. Constant, Y. Rinaudo, R. Merle, J. Girault et J. M. Guillon, pour ne mentionner que les plus connus, et qui ont permis que le Var soit un des départements les plus connus de France. J'aurai souvent l'occasion de les citer plus précisément.

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Première partie

Des jeux traditionnels aux sports modernes 1860-1919

Chapitre I : Les jeux traditionnels.
I. Bref historique des jeux en Provence jusque vers 1860. Les jeux d'exercice sont très anciens et déjà largement popularisés en Provence à la fin de l'Ancien Régime. Le "Livre rouge': cartulaire municipal de Toulon signale la pratique de la joute en 1415 (selon P. BERTONECHE et H. TREMAUD qui s'appuient sur les archives municipales de Toulon). D'après F. Mireur, dès la fin du XVIe siècle au moins, les Dracénois allaient se mesurer avec leurs voisins de Lorgues au jeu de ballonI qui était pratiqué aussi à Barjols en 1646 2. Le jeu de paume était connu à Draguignan en 1378 3. Les jeux de boules étaient vraisemblablement d'origine plus ancienne. On jouait aussi aux quilles à Barjols en 1620 et en 1643 4. En Haute Provence, l'évêque janséniste Soanen vitupérait contre les jeux de boules pratiqués dans les plus infimes communes 5. Furetière dans son "Dictionnaire universel" note que les ''jeux de boules sont les jeux d'exercice des bourgeois et des petites gens". Joseph Vernet expose au Salon de 1756 "La Ville et la rade de Toulon". Au premier plan, il représente une partie de boules sur la terrasse d'une bastide située sur les premières pentes du Faron. De tous ces jeux, le plus décrit est la targue Goute nautique). "C'est le plus noble de tous, l'appareil en est magnifique..." affirme Bérenger, professeur d'éloquence au Collège royal d'Orléans et revenu séjourner à Toulon en 1783, là où il était né 6.

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F. MIREUR : Les Rues de Draguignan et leurs maisons historiques. Draguignan. Société d'études scientifiques et archéologiques. 8 volumes. 1921-1931. Tome VIII p.327

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A. D. Var. E 1198 folio 367 Vannée 1646. Me H. TRUCY notaire royal à Barjols.

Renseignement communiqué par M. POUSSIBET, de l'Amicale des généalogistes du Var, que je remercie. 3 F. MIREUR : op cit. Tome I p. 52. 4 A. D. Var. E 1118 folio 367 V et E 1176 folio 179 V. Minutes notariales de J. ATHENOSY et J. LAURENS notaires royaux à Barjols. 5 R. COLLIER: La Vie en Haute Provence. 1600- 1850. Digne. Société scientifique et littéraire des Alpes de Haute Provence. 1973 p. 413. 6 L.P. BERENGER: Les Soirées provençales. Paris. Durey. 1819. Tome 2 p. 119. 13

La "Statistique" de Villeneuve dit que "la targo est le plus magnifique et le plus imposant des jeux" 7. Pour Charles Poney, "à Toulon la joute est la fiete e Ile-meme ". Ces pratiques étaient ancrées dans toutes les classes de la société. Elles étaient aussi inscrites dans la toponymie urbaine. Comme la plupart des villes et bourgs de Provence, Hyères avait sa burlière, chemin où les habitants allaient jouer aux boules8. Tout comme Brignoles9. A Grasse, le principal boulevard portait le nom du jeu de ballonlo. Jusqu'au début de la Troisième République, Hyères avait sa place du Jeu de ballon derrière l'église Saint-Louis. Les jeux traditionnels étaient installés dans les espaces ordinaires des activités quotidiennes Il. Ce qui n'allait pas sans poser de problèmes entre les joueurs, les passants et les résidents pour l'appropriation de l'espace urbain, d'autant plus que dans les villes et les bourgs provençaux l'espace manque. Les conflits ont dû être nombreux. Comme à Hyères par exempleI2. Dans cette ville, sous le Second Empire, la place du Jeu de ballon était surtout l'endroit où se donnaient rendezvous tous les propriétaires qui apportaient leurs produits pour les diriger vers Toulon. C'est là qu'étaient amenés les bestiaux destinés à l'abattoirI3. D'après Mireur, à Draguignan on jouait un peu partout intra-muros. Mais la distinction fondamentale entre les jeux qui se pratiquent sur les lieux ordinaires de la vie quotidienne et les sports modernes qui créent des espaces clos et réglementés n'est pas totalement valable. Les jeux de paume et de ballon ont été cantonnés dans des endroits aménagés, en général près des fortifications. A Draguignan en 1751, la Ville fit construire des gradins en amphithéâtre contre la muraille de 1623. Ce jeu de ballon, administré par la confrérie du Saint Sacrement, n'avait rien de
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Comte de VILLENEUVE: Statistique du Département des Bouches-du-Rhône. Marseille. 1826. Tome III p. 235. 8 J. ICARD: Notes historiques sur les rues d'Hyères. 1910. Réimpression Marseille. Laffitte. 1981 p.155. 9 E. LEBRUN: Essai historique sur la ville de Brignoles. Plan de 1772. 1973 ( réédition d'une édition privée de 1897). 10R. COLLIER: op cit. p 414. Il N. ELIAS et E. DUNING : Sport et Civilisation. La violence maîtrisée. Paris. Fayard. 1986. Avant-propos de R. CHARTIER p.15. 12 A. M. Hyères. 1 I 7. Lettre du 30 mars 1813 au maire, dans laquelle trois Hyérois demandent l'interdiction du jeu de boules sur la place de la Rade en raison des risques d'accident et de la dégradation de la façade de leur maison. Lettre d'un certain Maurel au maire (18juillet 1827) se plaignant d'un voisin qui refuse l'accès de son jardin pour aller récupérer les ballons, l'empêchant ainsi de gagner "sa malheureuse vie". 13 L'Echo d'Hyères et de Saint-Tropez du 17 mai 1863. 14

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comparable aux sphéristères italiens décrits par S. Pivatol4. Son sort a été lié à celui des remparts détruits en 1844. La paume était aussi pratiquée dans des endroits clos plus ou moins réservés à cet usage. Au milieu du XVIe siècle deux tripots furent aménagés à Draguignan. Mireur signale aussi aussi un jeu à Brignoles un peu plus tard et peut-être aussi à SaintMaximin à la fin du XVIIe. Il y en avait aussi dans certains châteaux comme aux Arcs. A Saint-Tropez, en 1665, le jeu était accolé à la chapelle Saint-Elme, sur le portIS. Toulon n'en eut pas beaucoup si l'on croit Mongin16. L'abbé d'Expilly dans son Mémoire sur Toulon pour le "Dictionnaire historique des Gaules et de la France" n'en cite qu'un à la fin du règne de Louis xv. Il fut détruit en 1822 pour laisser la place à une caserne17. A Toulon, les guinguettes hors les murs, fréquentées par les maîtres d'armes et les filles publiques sous l'Empire et la Restauration, aménageaient des jeux de boules 18.On jouait aussi à la paume et au ballon dans des endroits plus inattendus. Dans le cimetière de Barjols en 1646 ! Ces jeux étaient aussi des jeux d'argent. C'était l'enjeu aux quilles à Barjols en 1643. Après 1776, les marguilliers de Draguignan louaient des chaises au jeu de ballon. D'après Prosper Rossi, au début du Second Empire, bon nombre de gens désœuvrés vivaient du jeu de boules dont l'enjeu s'élevait à 10 ou 20 francs par partie de 15 points19. Ces jeux mettaient aux prises une jeunesse peu policée qui ne maîtrisait pas toujours sa violence. F. Mireur et R. Collier signalent des cas de rixes. Les aires de jeu étaient fréquentées par les aigrefins. Les boulomanes avaient souvent mauvaise réputation. Les jeux rassemblaient parfois des mal pensants désignés à la vindicte publique par le clergé et à d'autres périodes surveillés par la police. A. Tramoni signale le cas de Paul Grimaud, instituteur à Garéoult qui "se met à la tête tous les dimanches d'une partie de boules avec les jeunes gens appartenant à un société censée la plus exaltée du pays et par la suite de se livrer à l'ivrognerie...

S. PlV ATa : Le bal/on avant le football. ln "Sport et Histoire". Revue internationale des sports et des jeux. N° 1 nouvelle série 1992 pp.11-26. 15Plan de la ville en 1665. Communiqué par G. BUTI que je remercie. 16H. MaNGIN: Toulon ancien et ses rues. Draguignan. Joulian. 1901. 17H. VIENNE: Promenades dans Toulon ancien et moderne. Toulon. Laurent. 1841 p.125 18P. LETUAIRE : Notes et Souvenirs sur l'histoire et les mœurs de Toulon.Toulon. Le Petit Var. Ed. HENSELING p.20. 19P. ROSSI: Mes Souvenirs. Tome II (1852-1866). Toulon. 1889 p. 34. 15

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Et qui se dispense d'assister aux vêpres2o. Il est vrai que nous sommes en 1852, à une période troublée de 1'histoire du Var et la police traque les "démagogues" (démocrates socialistes). P. Rossi mentionne la même année la présence de policiers parmi les spectateurs sur les jeux de boules de Toulon. Déjà, le 20 décembre 1850, la lieutenance de Toulon avait signalé au sous-préfet "le sieur Sénès de La Farlède, ancien instituteur et secrétaire, qui entretient une correspondance active avec les démagogues de Draguignan, Hyères, Solliès et Cuers" et qui le 1 décembre avait fait une partie de boules dans un cabaret à l'entrée du village. Le maire répondit au sous-préfet le 5 janvier 1851 qu'''il a joué aux boules avec trois autres ménagers des plus aisés du pays avec pour enjeu un lapin". On retrouve là, sous la Seconde République, les éléments de la sociabilité méridionale avec l'aspiration à la République sociale de nombreuses chambrées varoises étudiées par M. Agulhon21, le cabaret, la partie de boules, la chasse. Les jeux d'exercice s'inscrivent dans le calendrier religieux, dans le cadre de la fête patronale où l'on "court les joyes", et qui a subi depuis l'époque des Lumières une série de métamorphoses mises en évidence par M. Vovelle22. Mais le cas des joutes montre qu'ils pouvaient aussi s'inscrire dans un autre calendrier rythmé par des événements politiques, le plus souvent les entrées en ville des souverains et des princes, mais aussi les sacres, les baptêmes, les mariages royaux et princiers. Bérenger, enfant, a assisté en 1762 à Marseille aux 'Joutes de la paix" marquant la fin de la Guerre de Sept Ans. En 1810, à Toulon, 150 jouteurs s'affrontèrent devant une foule considérable à l'occasion du mariage de Napoléon et de Marie Louise23. On célébra de la sorte par des joutes d'apparat le baptême du duc de Bordeaux en mai 1821, le sacre de Charles X, la fête du Roi et le souvenir des Trois Glorieuses sous la Monarchie de Juillet. Sous le Second Empire, les plus belles joutes avaient lieu le 15 août. On honora aussi la duchesse du Berry qui passa à Toulon en 1816 et la duchesse d'Angoulême sept ans plus tard. En septembre 1852, la Ville de Toulon donna une joute et des régates lors de la venue du Prince-Président dans un département qui s'était insurgé contre son coup d'Etat.
A. TRAMONI et J. POMPONI : Jadis, naguère... Les écoles normales d'instituteurs du Var. 1829-1989. A. D. Var pp.11-12. 21M. AGULHON : La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Ir République. Paris. Le Seuil. 1979. 22M. VOVELLE : Les métamorphoses de lafête en Provence. Aubier-Flammarion. 1976. 23Le Journal de Toulon du samedi 6 juin 1810. 16
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Peut-on quantifier précisément la pratique des différents jeux et courses de la fin de l'Ancien Régime au milieu du XIXe siècle? Sur 62 villes et villages de Basse Provence orientale, aujourd'hui communes varoises, figurant dans le "Dictionnaire" d'Achard 24, onze seulement font l'objet d'une notice mentionnant nommément ces exercices physiques25. Seuls Rians, La Roquebrussanne, Saint-Nazaire et Saint-Zacharie ont droit à une étude plus détaillée. Le premier préfet du Var, Fauchet, écrit que "les plaisirs des Provençaux sont les mêmes que ceux du reste de la France, des danses, des courses et des luttes dans les dernières classes, les jeux, les spectacles, les assemblées parmi les personnes aisées" 26. Il cite surtout deux jeux d'exercice: le saut sur les outres vides pratiqué Ear la jeunesse des deux sexes dans les fêtes publiques et la joute sur mer 7. Un peu plus tard, A. L. Millin, en juin 1804, traversa le Var à bride abattue et n'eut guère le temps d'observer les mœurs des habitants. Il s'est contenté d'écrire ce qu'on lui a raconté et ce qu'il a lu. Pour le Var, il ne mentionne aucun jeu. Ce qui n'est pas le cas pour Marseille et le Languedoc montpelliérain28. A Marseille, il a été étonné par les courses de jeunes filles. Elles lui font penser à celles des jeunes filles de la Grèce mais il y voit une différence importante: "... Les modernes Atlantes sont chargées de lourds jupons.. ." L'exercice des trois sauts retient particulièrement son attention, en précisant que c'est une spécialité des Bouches-du-Rhône: "Des hommes ayant fourni une course de 8 à 10 mètres pour prendre leur élan partent d'un point fixe etfont à cloche-pied trois sauts en avant...". La "Statistique" de Villeneuve précise qu'il se fait de manière particulière en Provence et en donne une description très détaillée29. Le saut sur l'outre
C. F. ACHARD: Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne... 2 vol. Aix. CaIman. 1787-1788. 25 Aups, Le Bourguet, La Celle, Fayence, Pourrières, Rians, La Roquebrussanne, Saint Maximin, Saint-Nazaire (auj. Sanary), Seillons et Saint-Zacharie. 26FAUCHET: Statistique du Département du Var. Paris. Imprimerie des Sourds Muets. An X p. 34. 27 FAUCHET: Statistique générale de la France. Département du Var. 1805. Paris. Testu. p 205. 28A. L. MILLIN: Voyage dans les départements du Midi de la France. Paris. Imprimerie impériale. 4 vol. (1807-1811). Tome III pp. 354-357. 29VILLENEUVE op cit. Tome III p. 240. liOn trace sur la terre une ligne pour marquer le point de départ... Le sauteur part des deux pieds mais ilfait deux sauts sur un seul pied et s'élance au troisième pour retomber comme il est parti. Il faut qu'en tombant, il reste sur place et on marque le saut en tirant une ligne derrière les talons. Ceux qui suivent font de la même manière jusqu'à ce qu'ils ne puissent dépasser le saut. Alors on prend 17
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est également pratiqué lors des fêtes publiques. D'après Villeneuve c'est une outre bien enflée alors que Fauchet, suivi par Noyon, parle d'outres vides. Voilà une autre particularité des jeux d'exercice: une multitude de variantes locales et régionales. La "Statistique" de Villeneuve ne concerne en fait que les Bouches-du-Rhône sous la Restauration mais on peut, avec un certain nombre de précautions la considérer comme globalement valable pour le Var. Elle décrit avec précision un nombre imposant d'exercices du corps. Parmi les nombreuses courses une place est faite à celles de vieillards, au but moral car les jeunes gens ont sous les yeux l'exemple d'une longue sobriété. "Le Toulonnais" du 17 juin 1847 cite l'exemple des quatre doyens de Saint-Jeannet, près de Grasse, dont le moins âgé a 87 ans, qui ont disputé une partie de boules. Les courses de vieillards lors des fêtes locales varoises seront données dans de nombreuses communes au moins jusqu'à la première guerre mondiale. Les vainqueurs seront récompensés par un bonnet de nuit, mais aussi... un paquet de tabac ou une bouteille de liqueur. En dehors des courses et des sauts, il y avait les lancers (barre, disque, boulet), le palet, le mât de cocagne, les boules, le ballon, la paume et le tir à la cible. A propos de ce dernier, la "Statistique" mentionne que les balles sont fournies par les "abbats". Ainsi apparaît une autre caractéristique de l'organisation des jeux, mise en évidence par M. Agulhon3o. A Toulon sous l'Ancien Régime, les joutes étaient organisées par les prieurs de Saint Jean et les consuls31. Les confréries chargées du culte du saint patron de la communauté seront remplacées sous la Troisième République par les comités des fêtes et les sociétés sportives. Encore en 1878, un journal conservateur, par ailleurs nostalgique de l'Ordre moral, écrit à propos de la fête patronale de Pignans qu'''elle était il y a quelques années encore sous le patronage des prieurs de Notre Dame des Anges et ils en avaient la haute direction. Aujourd'hui cette fête est communale et le maire a dû donner des ordres pour empêcher les tambours de donner une aubade aux . . prIeurs et aux prIeuresses... " 32 .

course d'un peu plus loin et l'élan que se donne par là le sauteur ne part que d'un seul pied, mais il tombe également des deux au troisième saut. Pour peu qu'il dépasse la ligne de départ le coup est nul" 30 M. AGULHON: Pénitents et Francs-Maçons de l'ancienne France. Essai sur la sociabilité méridionale. Paris. Fayard. 1984. 2e édition pp. 43-64. 31A. M. Toulon. BB 59. Folio 276. Année 1648. 32Le Courrier du Var du 15 septembre 1878. 18

N. Noyon, chef de division à la préfecture du Var, ne s'attarde guère sur les jeux, écrivant simplement que chaque village a sa fête patronale. " La danse, les jeux de boules et de paume y forment après le plaisir de la table l'amusement des assistants. Elles se terminent par des farandoles" 33. Si on joue à l'argent depuis fort longtemps aux quilles, aux boules et à la paume, par contre les prix distribués lors des fêtes publiques sont en nature, le plus souvent un plat d'étain, un chapeau galonné, une écharpe ou des bas de soie. Les vainqueurs de la grande joute de 1810 eurent l'honneur d'assister au spectacle dans la loge du maire de Toulon. Il semble que sous le Second Empire, on commença à distribuer des prix en espèces. A la Saint Hermentaire de Draguignan en 1858, le premier prix du concours de boules a été de 100 francs pour une mise de 5 francs 34. A Hyères en 1862, le lutteur Bonnet, d'Aix, empocha une prime de 150 francs et en 1863, les vainqueurs du concours de boules touchèrent 50 francs plus les "entrées" de 5 francs par commune 35. Sans qu'il soit possible de quantifier la pratique de ces jeux d'exercice, il est possible de suivre l'évolution de cinq d'entre eux (paume, boules, ballon, joute et lutte) privilégiés par les sources. La targue. Plus que les autres jeux, elle a fait l'objet de descriptions minutieuses. Pour les auteurs, elle est populaire et porteuse d'identité régionale. Le "Livre rouge" de la Ville de Toulon mentionne qu'en 1415 la targue est pratiquée par les mariniers, ce qui est logique, mais aussi par les gens de la campagne. Lors de la "joute de la paix" de 1762, Bérenger a vu "douze bateaux montés par douze forts rameurs et remplis de lutteurs intrépides". En 1810, à Toulon, il n'y avait que six bateaux mais 150 jouteurs. Lors de l'entrée de la duchesse d'Angoulême en 1823, on avait bien fait les choses. Les six bateaux jouteurs avaient été loués au patron pêcheur Gabert pour 525 francs. 66 rameurs avaient été embauchés pour 1,50 franc ainsi que six ramasseurs de lances et de boucliers sur trois canots d'un rameur et les rameurs des chaloupes de service. Les équipages des bateaux jouteurs étaient nourris. La facture fait mention de 150 litres de vin rouge, de 144 kilos de pain et de 16 livres de fromage de Hollande. La joute s'était déroulée dans la Vieille Darse aux eaux fangeuses et le lieutenant de port avait reçu l'ordre de faire déplacer les bateaux de
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N. NOYON: Statistique du département du Var. Draguignan. Bernard. 1846 p 204. 34Le Var du 13 mai 1858. 35 L'Echo d'Hyères et de Saint-Tropez du 24 août 1862 et L'Avenir d'Hyères du 9 août 1863. 19

commerce de manière à ne point gêner la vue des maisons du port et des pontons placés en face de l'Hôtel de Ville36. Tous les participants étaient sans doute du peuple de la mer et des nombreux métiers du port. Pour la joute des fêtes de juillet 1844, on est mieux renseigné: les prix ont été donnés à un charpentier du port, un portefaix, un lesteur, un calfat et un marin37. D'après Villeneuve, le port où la targue se fait le mieux est Toulon, car "au lieu des bateaux de pêche dits eyssaguos on a des canots longs et très légers. A l'arrière des bateaux sont placées des espèces d'échelles appelées taintainos peu solides et peu stables qui saillent d'environ 3 mètres". Bérenger parle de tintennes à la proue (! ), saillante d'environ quatre pieds. Les combattants tiennent à la main gauche un bouclier de bois et de la droite une lance terminée par un bouton ou une plaque. Les factures figurant dans les nombreux dossiers aux archives municipales de Toulon indiquent qu'on utilisait pour chaque joute 120 lances, 60 boucliers et six paires de tintennes entreposés dans les magasins de la Marine. A partir de quand a-t-on utilisé des plastrons de liège à la place des boucliers de bois? P. Letuaire en 1845 et J. Henry en 185438les mentionnent mais en 1856 on a encore utilisé des boucliers et Frédéric Mistral dans Calendal parle de plastrons de bois39. La lutte durait en général trois heures. Le prix n'était disputé que par les "fraïre", c'est-à-dire les jouteurs qui avaient fait tomber de suite au moins trois de leurs rivaux. On retrouve aussi les fraïre aux quilles (Achard) et au tir à la cible (Villeneuve). Les juges étaient les prud'hommes qui recevaient aussi les inscriptions mais J. Henry affirme que c'est le capitaine du port qui faisait office de juge du camp. La joute était toujours un spectacle entouré de tout un rituel avec le défilé, les costumes des juges, la musique (fifres et tambourins), le triomphe. On joutait dans tous les ports de Provence, surtout à La Ciotat, Cassis, Marseille, mais aussi à Martigues dont Garcin4o, qui copie beaucoup Villeneuve, fait la capitale de la targue, Arles et Tarascon. Dans le Var, Toulon était le principal centre et Mistral mentionne aussi les îles d'Hyères et Saint-Tropez.

A. M. Toulon. 5 R 2 37Le Toulonnais du 1 août 1844. 38J. HENRY: L'Indicateur ou Guide toulonnais. 1854-1855 pp. 181-182. 39 F. MISTRAL: Calendal. Chant VI pp. 203-223 (édition 1887). 40 E. GARCIN : Dictionnaire historique et topographique de la Provence. Draguignan. 1835. Réédition Nyons 1973. 20

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Les jeux de boules. A la fin de l'Ancien Régime, ces jeux connaissaient un grand développement et étaient variés. R. Collier signale en Haute Provence la longue boule et la courte boule. A la "roleta" (longue boule), qui n'était qu'une survivance, chaque joueur n'avait qu'une boule et il cherchait à s'approcher le plus près du but. Quand chacun avait joué, celui qui s'en trouvait le plus éloigné était marqué d'un point. Dans le tableau de Joseph Vernet, déjà évoqué, des joueurs de la haute société jouent avec de grosses boules en bois qu'ils lancent en direction d'un cochonnet sur un terrain qui ne semble pas préparé. C'est un jeu court d'une dizaine de mètres. Curieusement, le médecin marseillais Achard, le préfet Fauchet et Millin, le voyageur pressé, n'en parlent pas pour la Basse Provence orientale ou le Var. Bérenger ne fait que mentionner le lancer de la boule et du palet de fer. Villeneuve est plus précis pour le jeu appelé en Provence "Iou butavant" 41. Le nombre de joueurs ne semblait pas limité et les joueurs n'étaient pas propriétaires des boules avec lesquels ils jouaient. Dans les Hautes-Alpes, on utilisait au milieu du XIXe siècle de grosses boules en bois et dans la région de Serres on pratiquait un jeu spécial42. Quand a-t-on commencé à utiliser des boules ferrées que des tourneurs sur buis et des cloutiers fabriquaient à Aiguines jusqu'au lendemain de la première guerre mondiale? Toujours est-il que je n'en ai pas trouvé de traces antérieurement à la Saint Pierre de Sanary de 187043.Est-ce que les concours de boules étaient systématiquement organisés lors des fêtes patronales? On peut le penser en lisant Noyon, mais la lecture de la presse montre une situation contrastée. En 1858, on y jouait à la Saint Hermentaire de Draguignan mais pas à La Valette lors de la Sainte Anne. En fait, il faudra attendre les années 1890 pour qu'ils soient généralisés.

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VILLENEUVE: Statistique...op cit. Tome III pp.240-241. tiDesboules en buis de la

même grosseur et rendues pesantes avec du plomb coulé dans des cavités creusées à cet effet sont distribuées à tous ceux qui veulent concourir. On les rassemble sur la grande route et l'on fixe le terme de la carrière à une assez grande distance, un kilomètre au moins. On choisit la partie de la route qui est sinueuse. Chacun pousse sa boule le plus loin possible et dans les jets suivants, chacun part du point où la boule est restée en commençant toujours par celui qui est le plus en arrière. Celui qui arrive en moins de coups au but enlève le prix. Cejeu s'appelle Iou butavant." 42 H. THIVOT : La Vie privée dans les Hautes-Alpes vers le milieu du xIX siècle. La Tronche. 1970 p. 288. 43Le Toulonnais du 28 juin 1870.
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On jouait aussi au mail. A Toulon en 1666, il y avait un 'Jeu de maille" à l'ouest du bastion Notre Dame 44. Le jeu de paume. Comme partout sans doute, il est entré au XVIIIe siècle dans un long déclin, du moins en ce qui concerne la pratique en salle. A Toulon, à la fin de l'Ancien Régime, la rue du Jeu de paume qui prolongeait la rue de la Comédie n'était plus désignée que par ce dernier nom et la profession de paumier, tout comme celle de billardier, n'était pas organisée en jurande 45. Il est vrai qu'ils étaient peu nombreux. Fauchet, dans sa "Statistique" de 1805 cite deux maîtres paumiers-raquettiers en 1789 et en l'an IX 46. L'un officiait à Toulon et l'autre à Draguignan47. Il n'y avait plus de jeu à Marseille à la veille de la Révolution, le dernier ayant été converti en salle de spectacle, les paumiers ne gagnant plus leur vie48. Bérenger n'en parle pas. Dans la liste des 54 jeux donnée en 1783, figure encore celui de Toulon mais pas celui de Draguignan (rue des Minimes) qui servit de théâtre aux troupes de passage jusqu'en 1786 49. D'après Mireur, ce dernier retrouva une certaine activité sous l'Empire et en 1830, Draguignan était une des six villes de province à posséder un jeu. En 1856, la salle fut restaurée par un maître paumier et aux fêtes de Saint Hermentaire, elle servit de théâtre à des danses mais il n'y eut pas de concours de paume 50. En 1862, on en donna un, puis la salle fut fermée, rouverte en 1868 et enfin après 1870 transformée en bouchonnerie. Dans les Hautes-Alpes, au début du XIXe siècle, le jeu de paume n'était en usage que dans le Gapençais, surtout la commune de Veynes51. Sous la Restauration, dans les Bouches-du-Rhône, la jeunesse était passionnée pour ce jeu dans les moindres villages (Villeneuve) et dans le Var sous la Monarchie de Juillet, Noyon laisse entendre que chaque fête patronale
o. TEISSIER : Histoire des divers arrondissements et des fortifications de la ville de Toulon. Toulon. Rumele. 1873. Plan de la ville en 1666. 45MONGIN : op cit. Tome I pp. 71-73. 46 FAUCHET: Statistique générale de la France. Département du Var. 1805. Paris. Testu. pp 285-289. 47 Annuaire du Var. Draguignan. Guichard. An XI. Statistique générale de la France. Département du Var. 1805. Paris. Testu. pp 285-289. 48 ACHARD: Tableau historique de Marseille. Marseille. Lausanne. 1789. Tome I. p. 367. 49 A. de LUZE : La magnifique histoire du jeu de paume. Bordeaux. Delmas. Paris. Bossard. 1933. pp. 81 et 110. MANEVIEUX avait publié en 1784 à Neufchâtel un "Traité sur la connaissance du Royal jeu de paume". 50Le Var des 13 et 27 Mai 1858. 51R. COLLIER: op cit. p. 13. 22
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avait son concours. Mais moins de vingt ans plus tard, on peut lire dans L'Avenir d'Hyères du 5 juillet 1863 : "Cejeu si usité au siècle dernier ne se retrouve presque plus que dans quelques pays de la Provence. C'est un jeu où le coup d'œil et l'adresse sont les seuls talents utiles mais ces deux talents sont rares". Dans les tripots, on utilisait une raquette. A Draguignan en 1862, le vainqueur avait le choix entre une raquette et la somme de 50 francs (Mireur). Par contre, dans les fêtes patronales des Bouches-du-Rhône, "on ne fait usage que de la main" (Villeneuve). Selon Garcin, "plusieurs joueurs envoient une balle contre le mur...". Si le jeu à la raquette disparaît en même temps que naît la Troisième République, le jeu au tambourin lui survit quelque temps (Mireur). Je n'ai pas vu pour le Var de traces du jeu à contrevent pratiqué dans les Hautes-Alpes au milieu du XIXe siècle (Thivot). Pour résumer rapidement, retenons une évolution complexe du jeu et de sa clientèle au XVIIIe et dans la première moitié du XIXe siècle. On passe du jeu de tripot au jeu en plein air, du jeu avec raquette au jeu à la main nue, et d'une clientèle aisée d'amateurs éclairés, dirigés par ces professionnels qu'étaient les paumiers, à une pratique plus populaire et peut-être moins codifiée52. Le déclin n'a été ni général, socialement et géographiquement, ni linéaire. Il y eut, çà et là, des phases de reprise. Le jeu de ballon. Contrairement à la paume qui survit aujourd'hui dans les pays du Verdon, aux boules et à la targue qualifiés dans la presse locale, sous la Troisième République, de "sports nationaux de Provence", le jeu de ballon a disparu, vraisemblablement à la fin des années trente. D'après S. Pivato, le jeu de ballon est né sous sa forme moderne dans les cours italiennes puis s'est diffusé pendant la Renaissance auprès des noblesses européennes53. Il est pratiqué à Lorgues et à Draguignan dès la fin du XVIe siècle au moins et est attesté à Barjols en 1646. Villeneuve, Garcin et Mireur écrivent que ce jeu était très répandu en Provence, que les Provençaux y excellaient et qu'on y jouait "comme en Italie avec cette seule différence que le bondeur se sert lui-même au lieu

G. BONHOMME: De la paume au tennis. Paris. Gallimard. "Découvertes". 1991 pp. 28-35. 53S. PlV ATO : op cit. p. 13. 23

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de se faire servir". Pour savoir comment on y jouait de l'autre côté des Alpes à la fin du XVIIIe siècle, on peut se référer à Gœthe 54. Refranchissons les Alpes et lisons Bérenger qui écrit à la même époque: "Le ballon poussé par un bras couvert de deux cuirs vole, tombe et bondit, et repoussé par un brassard hérissé de pointes, il retourne au premier joueur qui le repousse avec adresse et l'attend de pied ferme, en suivant de l' œil la parabole qu'il décrit dans les airs". Vingt ans plus tard, Millin arrive à Marseille. Il connaît bien ce jeu pour l'avoir vu pratiqué par le poète André Chénier et le peintre Hubert Robert lorsqu'ils étaient emprisonnés ensemble à Saint Lazare sous la Terreur 55.Il se borne à écrire: "Des jeunes qui se partagent en deux bandes font voler en l'air un énorme ballon qu'ils renvoient avec de forts brassards". Le témoignage de Garcin est plus précis: "Chaque joueur muni d'un brassard, sorte de gant hérissé de pointes (en bois) renvoie un ballon de peau enflé et gros comme une boule à . Jouer... ". Puis il en donne la manière de compter les points qui rappelle celle du jeu de paume 56. Le ballon était une sphère creuse d'assez grandes dimensions formée d'une vessie de porc ou de bœuf recouverte d'une enveloppe de cuir destinée à le protéger. Il était gonflé d'air et plus gros que la tête mais dans certaines régions, il y avait un ballon plus petit appelé balle au poing parce qu'on le poussait avec le poing au lieu de se servir du brassard 57. Nos témoins divergent sur la grosseur du ballon, indice d'une absence de codification stricte, et Mireur ajoute un détail important qui n'est pas mentionné chez les autres auteurs précités: le ballon est "battu" avec une longue pelle de bois hérissée de pointes en bois appelée bistourdier.
54GOETHE: Voyage en Italie. Edition bilingue. Paris. Aubier. 1961. pp. 91-93. L'auteur décrit un partie de ballon qui a opposé à Vérone le 16 septembre 1786 quatre nobles véronais à quatre nobles vicentins. 55 J. J. mSSERAND : Les sports et les jeux d'exercice dans l'Ancienne France. ParisGenève. Champion. Slatkine. 1901. Réédition 1986 p. 456. L'auteur reprend GABILLOT Hubert Robert et son temps. Paris s d pp. 192 et 197. 56 Le Grand Dictionnaire Universel LAROUSSE du XXe siècle rappelle aussi que "les règles sont à peu près les mêmes que celles du jeu de paume". Elles inspireront largement celles du tennis. 57H. R. D'ALLEMAGNE: Sports etjeux d'adresse. Paris. Hachette. 1900 (?). 24

On peut voir au musée de Draguignan deux brassards. L'un est simple et mesure environ quinze centimètres, l'autre est plus complexe, avec gant, d'un poids d'environ deux kilogrammes et dont les pointes mesurent trois centimètres. Le bistourdier est formé d'un manche de bois de quinze centimètres et d'une pelle hérissée de dix centimètres de long. Monsieur Fabre, le conservateur, m'a affirmé que de tels accessoires ont existé aussi au château de Figanières. Ces accessoires, de fabrication artisanale, n'étaient pas standardisés et rendaient le jeu dangereux lorsque des rixes émaillaient les parties. R. Collier mentionne de graves accidents. On n'a guère de précisions sur les pratiquants et l'évolution du jeu jusque vers 1860. Furetière note dans son "Dictionnaire" qu'il n'y a guère que "les escholiers qui jouent des parties de ballon". La pratique a dû se populariser et s'étendre à d'autres classes d'âges. Mireur, qui nous est toujours d'un précieux secours et qui s'appuie sur la commission municipale de Draguignan de 1810, écrit que sous l'Empire il est dans les années de décadence mais qu'il renaît sous la Restauration. A la fin de la Monarchie de Juillet, il perdit son "sphéristère" et migra du côté de l'Esplanade. Fauchet et Noyon l'ignorent. A La Seyne, au XVIIIe siècle, la rue du Jeu de ballon devint la rue de Messine, ce qui dénote un déclin ou un déplacement de la pratique 58. A Hyères, la place du Jeu de ballon a été débaptisée, vraisemblablement au début de la Troisième République, et après, je n'ai plus repéré de traces de ce jeu dans la ville alors que le sieur Maurel en vivait en 1827, mal il est vrai. Villeneuve remarque simplement que "le ballon est maintenant moins usité que la paume". Comme pour les autres exercices du corps, il a dû y avoir une pratique inégalement répartie sur le territoire provençal. Villeneuve met en avant les Aubagnéens et Mireur fait de Draguignan le centre provençal du jeu. A côté de cela, certaines contrées s'inscrivaient sans doute en négatif. La pauvreté des sources ne permet pas, pour le moment, d'en dire plus et de dessiner une carte précise du jeu de ballon dans le Var au milieu du XIXe siècle.

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L. BAUDOIN: Histoire générale de La Seyne-sur-Mer. 1965 pp.736-737. 25

La lutte. Il est difficile de dire à quelle époque la lutte a connu son introduction et son apogée en Provence. Achard signale qu'au second "roumavagi" de la Saint Laurent le 15 août à Rians, on fait la lutte après les vêpres. Pour Fauchet, la lutte est un des plaisirs des dernières classes. Garcin ne l'aime pas: "Depuis longtemps, l'exercice de la lutte ne fait l'amusement que de quelques hommes qui se font gloire d'être vigoureux". Par contre, Villeneuve en donne une longue description59. A. de More, dans un chapitre consacré à la Provence, précise que "les lutteurs sont nus jusqu'à la ceinture et frottés d'huile" et il ajoute prudemment: "du moins c'est ainsi dans quelques localités" 60. Cette lutte sera qualifiée de romaine. La première mention du terme, je l'ai trouvée dans L'Echo d 'Hyères et de Saint- Tropez du 25 août 1863. La Provence passait pour être la patrie des lutteurs. Amédée Dufaure affirme que "c'est le Midi qui fournit presque tous les lutteurs, les acrobates et les écuyers". Pourquoi? En raison de la sobriété et de la frugalité des Provençaux. Laissons à ses explications cet auteur qui ouvre une série d'œuvres d'érudits (BérengerFéraud, etc.) tentés d'éclairer les mœurs de "la race provençale" 61. Mais la pratique de la lutte, comme celle des jeux d'exercice, n'était pas uniformément répandue en Provence. D'après Villeneuve, les champions se recrutaient sur les deux rives de la Durance, surtout dans les communes de Peyrolles, Meyrargues, Le Puy Sainte-Réparade et Pertuis. A la fête de Sainte Anne à La Valette en 1856, les organisateurs ont fait venir douze combattants. Deux étaient savoyards dont le célèbre Arpin, un des meilleurs lutteurs du moment. Il y avait deux Marseillais, deux Lyonnais et

"Dans un espace sablonneux ou sur une vaste pelouse, on trace une enceinte formée avec une corde tendue. Des sièges en gradins sont placés au dehors. Les juges du camp ont une place distinguée. Deux athlètes se présentent avec un seul caleçon. Ils s'approchent, se touchent la main, s'embrassent et promettent devant les juges de lutter loyalement et sans colère. Alors, se mesurant de l'œil, ils tournent autour l'un de l'autre avant de hasarder une attaque imprudente. Enfin, ils se heurtent et se serrent. Leurs bras s'entrelacent, leurs jambes, leurs genoux battent les uns contre les autres. Ils paraissent immobiles! On les prendrait pour deux statues groupées. Soudain, le plus robuste soulève son adversaire et cherche à le renverser... Dans la manière de lutter des
Provençaux, il faut renverser son adversaire sur le dos et I y tenir quelques instants en

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posant son genou sur la poitrine. Toute autre manière de se culbuter est nulle. Cette lutte s'appelle loucho en provençal". 60 A. de MORE: Costumes, mythes et traditions des provinces de France. Paris. Lyon. 1846 pp.51-53. 61L'Echo d'Hyères et de Saint-Tropez du 20 juillet 1862. 26

seulement deux Varois : Laugier de La Cadière et Marcellin de Toulon 62. En 1862, à Hyères, la lutte a été présentée comme une nouveauté. La lutte était peu réglementée. Il n'y avait pas de limite de temps. Peyrou et Garrinet se rencontrèrent et leur combat dura plus de trois heures selon Villeneuve. Pas de catégories de poids non plus. A Hyères en 1862, on opposa un géant, l'Aixois Bonnet dit le Bœuf et un lutteur de taille médiocre à la complexion fluette, ce qui amusa la foule63. Garcin remarque qu'il est rare que deux lutteurs de force assez égale se rencontrent pour disputer un prix. C'étaient des professionnels qui se déplaçaient beaucoup, soit en compagnies, soit isolément. Sous la Monarchie censitaire, à une date qui n'est pas précisée, un certain Casimir Henry, directeur d'une compagnie de lutteurs demande au maire de Toulon la permission de donner une représentation un dimanche dans le jardin Tivoli près de la porte de France. Pour arracher l'autorisation, il mit en avant les prestations réussies de ses lutteurs à Avignon, Nîmes, Marseille à la satisfaction des autorités64. En avril 1857, Bonnet obtint l'autorisation de séjourner cinq jours à Toulon. Il installa une baraque au Champ de Mars au milieu d'autres forains: joueurs d'orgue, saltimbanques, acrobates, artistes d'agilité, dentistes, etc. 65 . La lutte et les lutteurs avaient mauvaise réputation. La presse en dénonçait la violence, la vulgarité, l'indécence. A Saint-Zacharie en septembre 1862, où le prix était important (un bœuf), "la lutte avait été suspendue et reportée au dimanche suivant au motif que les athlètes s'étaient concertés comme larrons en foire... pour partager les prix... et avaient poussé l'impudence jusqu'à en faire l'aveu". Le rédacteur ajoute que "la lutte aujourd'hui n'est le plus souvent qu'une farce ignoble... que lorsqu'il n y a pas connivence, cet exercice prend des caractères indignes d'un peuple civilisé..." 66. On mesure la distance sociale entre la "bonne" presse et une pratique populaire ainsi que la solidarité au sein d'un groupe restreint et fermé. Avant la fête patronale d'Hyères de 1866, on prévint que les athlètes seraient sévèrement surveillés et mis hors la lutte s'il y avait entente déloyale entre eux pour l'obtention des prix (200 francs)67. Henry,
62 Le Toulonnais du 3 août 1856. 63 L'Echo d'Hyères et de Saint-Tropez 64 A. M. Toulon. 1 J III la. 65 Ibid. 66 Le Var du 7 septembre 1862. 67 A. M. Hyères. 1 14(1-6).

du 24 août 1862.

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dans sa lettre, avait pris la précaution de préciser que "ses lutteurs ne sont découverts que depuis l'estomac jusqu'aux épaules, vêtus de blanc avec la plus sévère décence". Enfin, une innovation importante pour l'organisation de la grande lutte de La Valette en 1856. Le pharmacien Hector Riquier et d'autres habitants du village ont mis sur pied "un système par actions... qui est le meilleur et le plus convenable pour bien faire et peu perdre" 68. Conclusion. Vers 1860, les jeux d'exercice étaient d'une très grande variété. Mais les sources utilisées ne permettent pas de chiffrer et de cartographier avec précision ces pratiques. Elles étaient loin d'être uniformes dans l'espace provençal et leur intensité était variable. Les nombreuses variantes locales et régionales révèlent un espace socioculturel encore très fragmenté. Des jeux (paume et ballon) sont entrés dans une phase de déclin qui n'est pas linéaire et qu'il est difficile d'évaluer. En ce qui concerne les boules, une sorte de tri se fait dans la première moitié du XIXe siècle. Lou butavant et la roleta disparaissent. Le matériel change aussi. La boule ferrée remplace progressivement la grosse boule en bois. Un autre trait dominant concerne la sociabilité. Comme M. Agulhon l'a montré, les associations, diverses et nombreuses, ont joué un rôle important dans la vie politique et sociale. En 1860, le mouvement associatif sportif organisé et officialisé n'est pas encore né dans le Var. Cependant, la Provence n'a pas ignoré les associations à caractère festif et "sportif'. En 1645, à Toulon, une compagnie de papegay nouvellement formée fut dissoute 69. Plus près de nous, la Société des régates de Cannes qui date de 1858 marque l'entrée dans la modernité sportive 70. Le cas des boules, élément important de la sociabilité méridionale est éclairant. En 1828 apparaît à Marseille ce qui est peut-être la première société de boulomanes 71. Avant la fin du Second Empire, je n'ai pas rencontré
68Le Toulonnais du 3 août 1856. 69 A. M. Toulon. BB 59 folio 80. Sur la société d'arquebuse d'Aix-en-Provence cf. M. AGULHON: Un document sur lejeu de l'arquebuse à Aix à lafin de l'Ancien Régime. ln "Le Jeu au XVIIr siècle" pp. 79-92. Contribution au Colloque d'Aix-en-Provence de 1971 organisé par le Centre aixois d'études et de recherches sur le XVIIIe siècle. Aix. Edisud. 1976. E. LEBRUN (op cit p. 443) qui s'appuie sur les archives municipales de Brignoles, signale au milieu du XVe siècle des compagnies d'arbalétriers à Brignoles, Fréjus et Saint-Maximin. 70Le Toulonnais du 7 juillet 1863. 71MASSON (dir.) : Encyclopédie des Bouches-du-Rhône. op cit. Tome X. Chapitre XVI. p. 532. 28

l'équivalent dans le Var. Mais les rassemblements boulistes aux abords des cabarets de village et des guinguettes de la périphérie toulonnaise, sur les places, avec la galerie de spectateurs, relèvent de la sociabilité sportive qui, si elle n'était ni minutieusement organisée ni officialisée, n'était pas vraiment spontanée. Et dans le contexte agité de la Seconde République dans le Var, elle relève aussi du fait politique. On l'a vu pour Toulon, Garéoult et La Farlède. II. Les fêtes locales entre tradition et modernité (1860-1914). 1. Richesse et évolution de la fête locale. M. Vovelle et M. Agulhon ont analysé les mutations de la fête patronale de la fin de l'Ancien Régime à la fin de la Monarchie censitaire (concentration estivale, municipalisation, laïcisation, banalisation, etc). Cette évolution se poursuit sous le Second Empire et la Troisième République. Les confréries ne jouent plus aucun rôle après 1870 dans l'organisation de la fête. Elles sont remplacées par des comités de jeunes gens désignés généralement par la municipalité. A Toulon, les innombrables fêtes de quartier sont dues à l'initiative de quelques commerçants. A la fin des années 1870, une innovation importante: la partie sportive de la fête est organisée par une société sportive. C'est le cas de la Société vélocipédique de Marseille qui mit sur pied les courses de vitesse et les vélousels dans les villes et bourgs du Midi provençal et même au-delà. Après 1890, les sociétés locales prendront le relais, mais pour certains sports seulement 72. Les fêtes, si on s'en tient à la lecture de la presse républicaine, étaient de moins en moins qualifiées de patronales. On employait le plus souvent les qualificatifs "annuel" et "local", ce qui provoquait les protestations de la presse conservatrice et cléricale 73. Le mot romérage se fit rare puis disparut. La fête durait plus longtemps, de trois à sept jours et la partie religieuse était considérablement réduite. Dans ce département qui a été un des premiers acquis à la République, au radicalisme puis au socialisme, la foi avait reculé et l'anticléricalisme était vivace. La lecture du Petit Var fondé en septembre 1880 par le maire radical de Toulon, Henri Dutasta, est

72Cyclisme d'abord, puis beaucoup plus rarement, gymnastique, tir, hippisme, régates, targue. 73Par exemple, La Croix du Var du 6 septembre 1902. 29

football-association,

boules,

à ce sujet édifiante 74. Le retour de la querelle religieuse qui culmina au moment du combisme posa à nouveau la question des processions dans certains villages (Callian, Correns, etc.). Dès 1878, Dutasta avait montré la voie. En 1907, la question des sonneries de cloches rebondit 75.A Cabasse en août 1904, un théâtre ambulant est resté plus longtemps que prévu au moment de la fête en raison du succès de la pièce intitulée "La Nonne sanglante" 76. Dans de nombreux villages, la fête patronale était éclipsée par la fête républicaine par excellence, celle du 14 juillet, qui avait aussi son bal, ses chants, ses jeux, ses sports. Pas plus qu'au contexte politico-religieux, elle n'échappait ni à la conjoncture économique ni aux malheurs du temps. En 1882 les fêtes de Saint Louis à Brignoles ont été sans éclat: "Si la Joule était moins compacte, il Jaut en rechercher la cause principale dans le phylloxéra qui ruine nos campagnes et astreint nos agriculteurs à la plus rigoureuse parcimonie" 77. En 1884 et 1885, il y eut moins de fêtes en raison du choléra. A côté des jeux d'exercice qui symbolisaient la tradition, les sports représentaient la modernité tout comme d'autres innovations. A partir de 1894, les retraites aux flambeaux des fêtes de quartiers toulonnais se firent en tramways et c'est la Compagnie qui distribuait les prix des jeux et des courses. Ailleurs, l'inauguration de la lumière électrique était une des attractions majeures. Cela commença à Sanary, semble-t-il, en 1899, et les années suivantes le bal eut lieu dans la salle verte ainsi illuminée. A Camps-lès-Brignoles on inaugura les fontaines en 1903. En 1905, à Méounes, c'est au tour de la statue de la République, placée sur la fontaine des écoles 78. La modernité, c'est la République, l'arrivée de l'eau et de l'électricité au village. C'est aussi la course vélocipédique, dès la fin du Second Empire, et le match de football-association, après 1905.
Le journal écrit le 22 septembre 1883 que "le clergé de Saint-Paul-en-Forêt est depuis longtemps banni des fêtes de ce village et il serait à souhaiter que cet exemple soit suivi. Il faudrait aussi que les réjouissances publiques ne portassent plus les noms des soitdisant saints, afin de rompre avec un passé qui montre trop la naive crédulité des uns et l'exploitation lucrative de autres." Le 22 juin 1893, son correspondant de Reynier (SixFours) affirme que "lafête de Saint Eloi a été modernisée et que la messe solennelle des années précédentes est avantageusement remplacée par un apéritif à l'établissement Bourrelly". On pourrait multiplier les exemples. 75Au Luc, au Plan de la Tour, à Entrecasteaux, au Pradet, à Besse, etc. 76Le Petit Var du 30 août 1904. 77Ibid. 23 août 1882. 78Le Petit Var du 28 août 1905.
30
74

La fête locale intégrait aussi, au milieu des concours de romances et de chansonnettes, ceux des chants patriotiques, par ailleurs exercices obligés du 14 juillet. Pour l'ensemble de la période 1881-1910, il sont présents dans 90 des 1285 fêtes recensées (7%), avec une plus grande intensité lors de la décennie 1880 (10,7%) qui a vu l'introduction de la gymnastique et des exercices militaires à l'école et la formation des bataillons scolaires. Les principaux pics sont visibles l'année de l'alliance franco-russe (12,3%) et à la fin de la poussée nationaliste au moment de l'affaire Dreyfus (9% en 1899-1903). La période 1904-1910, caractérisée par les succès du socialisme varois 79, s'inscrit en creux (2,8%). Ce bilan chiffré touche environ le quart des communes (37), dispersées dans l'ensemble du département. 2. Approche statistique (1891-1910). Les sources utilisées ne permettent pas d'évaluer quantitativement avec assez de fiabilité la pratique sportive des fêtes locales de 1861 à 1890. Ce n'est qu'à partir de 1890 environ que la rubrique "fêtes locales" du Petit Var est suffisamment étoffée et que le journal dispose d'un réseau serré de correspondants. Pour la période suivante (1891-1910), j'ai réussi à constituer un corpus de 1259 programmes, ce qui représente environ le tiers des fêtes ayant eu lieu. Les 148 communes sont, quoique inégalement, presque toutes représentées, ainsi que de nombreux quartiers toulonnais. On peut considérer que l'échantillon est représentatif. La lecture du tableau n01 permet d'avancer un certain nombre d'observations. Rares sont les fêtes locales qui ne proposent pas à leur programme un ou plusieurs jeux ou sports. Même dans les communes les plus modestes comme ce fut le cas à Brenon (75 habitants en 1891) en septembre 1892. Le programme incluait une épreuve de tir rapide à la carabine Flobert, une course de vélocipèdes de 3500 mètres, une course de chevaux et d'ânes au trot monté et attelé, un concours de boules, un assaut d'escrime civil, une course à la nage dans l'étang du Massif, une course en sac, un mât de cocagne et le lancement d'un ballon. D'autres communes, beaucoup plus peuplées, comme Cotignac, Fayence, Lorgues, etc., présentaient la plupart du temps peu d'attractions.

Y. RINAUDO: Les Vendanges de la République. Une modernité provençale. Les paysans du Var à la fin du xIX siècle. Lyon. P.U.L. 1982. Ouvrage qui reproduit l'essentiel de la thèse de doctorat d'Etat de l'auteur soutenue en juin 1878. 31

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Tableau N° 1. Jeux et Sports aux fêtes locales (1891-1910) Boules 1169 Courses d'animaux 563 Courses pédestres 543 Cyclisme 474 Danses 203 Lutte 197 Paume 169 149 Jeu de ballon Sauts (trois sauts, saut sur l'outre) 149 147 Tir 139 Régates (voile, aviron) 92 Escrime Boxe française et boxe anglaise 65 Natation 57 Aérostation 45 Jeu de bigue 42 Targue 36 Billard 19 Quilles 18 Gymnastique 17 56 Divers** *En % du nombre total de fêtes (1259) **Mât de cocagne, athlétisme, colombophilie, football-association, water-polo, pêche, hippisme, tauromachie, motocyclisme, motonautisme. 92,9 %* 44,7 % 43,1 % 37,6 % 16,1 % 15,6 % 12,9 % II,8 % Il,8 % Il,7 % Il % 7,3 % 5,2 % 4,5 % 3,6 % 3,3 % 2,9% 1,5 % 1,4 % 1,3 % 4,4 %

Ce qui frappe ensuite, c'est le grand nombre d'exercices pratiqués: une bonne trentaine qui s'ajoutent aux concours de toutes sortes (chants, histoire, orthographe, fumeurs, grimaces, etc.) et aux jeux de hasard. Classons maintenant ces exercices en établissant une distinction entre ceux qui relèvent de la tradition et ceux qui symbolisent la modernité. Le premier groupe (courses d'animaux, courses pédestres, trois sauts et saut sur l'outre, ballon, paume, boules, bigue, targue, lutte, quilles, billard, mât de cocagne) rassemble des jeux et affrontements traditionnels. D'une pratique très répandue, ils donnaient à la fête locale un air de conservatoire des traditions populaires avec de multiples variantes locales. 32

Saint-Maximin se spécialisait dans le course des ânes à reculons, Ampus dans la course des grenouilles en brouette, Brue-Auriac et La Londe dans la course aux chiens. Les courses de chevaux montés sans selle, comme à Varages, avaient peu de choses en commun avec les courses hippiques d'Hyères dont les acteurs appartenaient à un autre milieu social et animaient une société se pliant à la législation sur les courses et les paris. Comme les courses d'animaux, les courses pédestres connaissaient toujours le succès. Les concurrents étaient répartis par sexe et par catégories d'âges dont les limites variaient d'un village à l'autre. On donnait des courses de femmes dans près de 5 % des fêtes. Les courses de vieillards survivaient. Les lancers traditionnels (barre, disque, boulet) semblent avoir disparu au début de la Troisième République. Par contre, les épreuves de saut subsistaient. Si le saut sur l'outre n'est plus qu'une survivance jusqu'au début des années 1890, les trois sauts sont encore repérables dans Il % des fêtes et même dans les années trente 80.Le jeu de boules s'était largement imposé puisque dans la quasi-totalité des communes on organisait un ou plusieurs concours. On peut même se demander s'il ne s'est pas imposé au détriment des autres jeux. Le deuxième groupe comprend la danse, dont on peut nier le caractère sportif et des pratiques qui peuvent être traditionnelles et modernisées. La boxe était pratiquée presque uniquement dans sa version française codifiée par l'ancien communard Joseph Charlemont. Elle était enseignée dans les sociétés de gymnastique de la région toulonnaise par des prévôts d'armes. La boxe anglaise n'apparut dans le Var qu'après 1900. Ses précurseurs ont été les premiers clubs de sports athlétiques pratiquant le rugby (Union sportive seynoise), le football (Stade raphaëlois), les directeurs de salle de culture physique, comme Vigne passé par Joinville, et Sérolle originaire de Roanne, les dirigeants de sociétés de gymnastique, tel Riou de l' Avantgarde varoise et enfin les directeurs de salles de spectacles qui organisaient des combats. L'événement le plus important eut lieu en novembre 1908. Vigne, professeur de culture physique et de boxe française battit le moyen américain Lerda, champion de boxe anglaise, qui était déjà venu à Toulon l'année précédente81. La natation, le tir et les régates ont à la fois un aspect traditionnel et un côté sportif moderne. Les courses à la nage avec lâcher
On les donnait encore dans plus de 40 % des communes, bien réparties dans l'ensemble du département, mais rares étaient les communes qui les organisaient presque tous les ans ( La Garde, Collobrières, La Farlède, La Garde-Freinet, Cogolin, Ramatuelle, Ampus, Flayosc, Rougiers, Entrecasteaux, Montfort-sur-Argens, OUières, Montmeyan). 81Le Petit Var du 15 novembre 1908. 33
80

de canards et plus rarement de cochons (Sanary, La Seyne) égayaient les spectateurs des communes littorales et mettaient aux prises des enfants et des jeunes gens. La natation sportive est apparue pour la première fois, semble-t-il, à Hyères en 1899, grâce à l'Union sportive locale. Mais on la découvre très rarement lors des fêtes locales. A partir des années 1890, le tir conscriptif se mêla aux concours de type traditionnel comme le tir à la cible et le tir au coq. Quant aux régates à la voile et à l'aviron, elles mettaient en compétition, tantôt les hommes de la mer que sont les pêcheurs, les bateliers, les lesteurs, les marins d'Etat, tantôt des embarcations montées par des sportifs membres de sociétés nautiques affiliées à une fédération régionale, sous les règlements du Yacht-club de France et n'appartenant pas au même milieu social. Le troisième groupe avec à sa tête le cyclisme symbolise l'irruption de la modernité sportive. Ce dernier est présent dans plus d'un tiers des fêtes. Dès ses débuts, la vélocipédie s'est imposée dans le cadre de la fête locale. A la fin du Second Empire, La Cadière (1868), Solliès-Pont (1869), Sanary (1870) ont organisé leur course. Après le défaite, il y eut un temps d'arrêt. A partir de 1878, Toulon, Brignoles, Hyères, Draguignan prirent le relais mais, jusque vers 1890, les villages furent peu concernés. A la veille de la guerre, les localités les plus petites et les plus isolées ont organisé au moins une fois une course cycliste. La gymnastique n'occupait dans les fêtes locales qu'une place mineure. En juin 1897, le président de la Pro Patria de Toulon informa ses administrés que "vu son caractère et son but, la société ne peut s'associer à aucune fête locale, patronale ou de quartier. Son concours n'est acquis qu'aux œuvres ayant un but patriotique et humanitaire et dans les fêtes n'ayant aucun caractère forain,,82. Mais les recommandations ne sont pas toujours suivies d'effet et dès septembre, la Pro Patria participa à la fête de Lorgues83. Les autres sports mécaniques (automobilisme, motocyclisme, motonautisme) relèvent de l'anecdote. Signalons toutefois que la première course automobile dans le Var eut probablement lieu en 1897 à Saint-Zacharie. Les sports athlétiques collectifs d'origine anglaise ne firent qu'une timide apparition. Le football-association à Puget-sur-Argens (1906), au Luc (1907), à Ollioules (1908), à La Garde-Freinet (1908), à Cogolin (1910), à Collobrières (1910). Beaucoup de villages n'avaient pas encore leur société et le temps de la fête (printemps, été) n'était pas celui du football

82

83

Ibid. 28 juin 1897.
Archives de la Pro Patria de Toulon.

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(automne, hiver). Le rugby ignorait la fête locale tout comme les sports mondains (tennis, gol!). Où placer la tauromachie? En tout cas dans le Var son histoire est celle d'un échec. La première mention de son existence, je l'ai trouvée dans Le Var du 5 mai 1862, à l'occasion de la Saint Hermentaire de Draguignan. Il y est écrit que "c'est un spectacle émouvant et tout nouveau pour notre contrée". Trois toréadors de Madrid se produisirent au Champ de Mars. En 1883, La Sentinelle du Midi se fit l'écho d'une pétition de la Société protectrice des animaux qui invoquait la loi Grammont du 2 juillet 1850. Le Petit Var du 13 mai 1887 écrivit que les combats de taureaux étaient rares à Toulon: "Il y a quelques années des impresarii venus d'on ne sait où ont essayé de les implanter dans cette ville mais taureaux et toréadors avaient une telle crainte les uns des autres qu'ils ne trouvaient jamais l'occasion de tacher de leur sang le sable des arènes...". Les années suivantes, on monta des arènes et on donna à Toulon et à Hyères des courses landaises. En 1898, le vélodrome toulonnais de la Rode servit de cadre à ce genre de festivité avec la manade Pouly et un simulacre de mise à mort. Sous le première municipalité Micholet (1900-1904), une partie du public, mécontent du spectacle, mit le feu aux gradins de bois et il en coûta 20 000 francs à la Ville. En juillet 1905, le maire socialiste, Marius Escartefigue, interdit une "corrida de muerte" 84. On ne trouve guère de traces de combats dans les fêtes locales qu'à Saint-Tropez, Fréjus, Brignoles et Cogolin. Cela se faisait au hasard des tournées de la famille Pouly, vivant dans la région de Montpellier, et le transport des taureaux et des arènes démontables posait de sérieux problèmes. Pour la fête de Cogolin en mai 1904, dix wagons avaient été nécessaires. En résumé, on peut affirmer que les exercices traditionnels dominaient très largement dans les fêtes locales (environ 85 %). Ils résistaient aux transformations politiques, économiques et sociales. Cependant, cette apparente hégémonie est trompeuse dans la mesure où certains jeux, comme nous allons le voir, connaissaient une transformation interne qui les rapprochait des sports modernes. C'est le cas de la targue et des boules. A une époque où la palette des loisirs s'élargit considérablement, la fête locale perdait de son importance. La bicyclette permettait l'évasion et la découverte. Les sports avaient leur propre calendrier qui ignorait largement le traditionnel calendrier festif.

84 Le Petit Var du 16 juillet 1905. 35

III.

Des jeux qui restent des jeux.

1. Le jeu de ballon. Il est difficile d'évaluer l'évolution de ce jeu dans le Var de 1860 à 1914 dans la mesure où on ne peut en donner une photographie exacte au début du Second Empire. Les auteurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle le considèrent comme disparu dans la plupart des régions françaises. C'est le cas de Mireur pour la Dracénie. Dans les années 1880, sur près de 150 programmes de fêtes locales parus dans la presse, on ne le trouve qu'à deux reprises, en 1882 à Bandol et à Cabasse. Il semble qu'il y ait eu une reprise entre 1890 et 1910 puisqu'on le repère au programme de près de 12 % des fêtes locales. A-t-il subi des changements? A la veille de la guerre, on le jouait à main libre à Solliès-Pont, un de ses principaux centres 85. En 1904, un membre de la famille Latil déposa un bistourdier et deux brassards au musée de Draguignan86. A-t-il suivi l'évolution du jeu de paume lui-même débarrassé du tambour, de la raquette et du battoir? Simplification ou dégénérescence avant sa disparition? Il a souffert aussi de l'absence de codification précise, en particulier au sujet du rôle du batteur. Tantôt on imposait de battre sur marbre, tantôt on admettait toutes les façons de battre. Le nombre de joueurs par partie (équipe) variait de un à quatre. Quelle était l'importance de la pratique? Elle est révélée lors des comptes-rendus des fêtes locales. Souvent le programme prévoyait que les prix ne seraient pas distribués s'il y avait moins de quatre parties engagées. Dans les cantons de pratique encore assez forte, le concours s'étalait sur deux journées. Ce fut le cas à Brignoles en 1894. A Cabasse en 1899, le concours avait attiré beaucoup d'amateurs, sans plus de précisions. Aux fêtes de juillet 1901 à La Seyne, huit parties s'opposèrent pendant deux jours. A Solliès-Pont en 1893, six ont disputé les prix. Qui pratiquait encore? Deux catégories apparaissent nettement: les enfants de moins de quinze ans, pour qui des concours étaient réservés dans certaines communes, et les Italiens, très nombreux dans le Var. Les parties d'adolescents dans les rues et sur les places amenaient les autorités municipales à prendre des arrêtés, d'ailleurs rarement respectés87. Elles
85Le Petit Var du 23 juillet 1907 et La Vie sportive du 18juillet 1911. 86D'après le registre d'entrée du musée. 87 Par exemple à Sanary en août 1902. Cf. H. RIBOT, B. ROTGER, P. CHAZAL : Sanary-sur-Mer. 1000 ans d'histoire. 1982. 36

s'inscrivaient aussi parfois dans un contexte de rivalités politiques locales. Par exemple à Brignoles en novembre 189288.La participation des Italiens au moment des brèves poussées de fièvre nationaliste et xénophobe a suscité des résistances dans quelques villages. J'y reviendrai. Quelle était la carte résiduelle du jeu de ballon dans le quart de siècle qui précède la guerre? La pratique était très inégalement répartie sur le territoire. On la recense dans 15 communes de l'arrondissement de Toulon, 17 de celui de Brignoles et deux à l'ouest de Draguignan, soit près du quart des localités du département. En fait, on a une zone assez cohérente qui prend en écharpe le centre sud du Var, allant du littoral entre Bandol et La Londe, à l'exception d'Hyères, jusqu'à Salernes et Lorgues (où le jeu est peu mentionné) au nord, et englobant les cantons de forte pratique de Solliès-Pont, Cuers, Besse, Brignoles et Cotignac. Le massif des Maures (à l'exception de Collobrières), la basse vallée de l'Argens, la région de Saint-Tropez et tout le nord montagneux et forestier s'inscrivent en négatif. Impossible d'établir une corrélation simple entre la carte du jeu et celle des cantons marqués par l'archaïsme économique. Le ballon, vieux d'au moins trois siècles, survit surtout dans des zones d'économie moderne, dans l'agglomération toulonnaise et le long de la voie ferrée PLM entre Bandol et Le Luc. Il ne faut pas perdre de vue non plus que les rencontres intercommunales étaient tributaires des moyens de transport. La carte du jeu ne coïncide que très partiellement avec celle de la forte présence italienne dans l'industrie et l'agriculture moderne (vigne, maraîchage). Il n'est pas impossible qu'avec l'exode rural, on ait assisté au glissement de la pratique vers les régions plus dynamiques.

88 D'après Le Petit Var du 5 novembre 1892, un groupe de jeunes avait organisé une partie sur la place des Cordeliers, ce qui a déclenché les plaintes de quelques habitants. Les joueurs étaient des fils de républicains et les plaignants des "amis du Trône et de JI l'Autel qui pourtant 'ëtaient étrangers au quartier et qui n'avaient pas leur porte à cet endroit ': 37

2. Le jeu de paume. Au début des années 1890, la presse varoise consacra quelques développements au jeu de paume, ce qui nous permet d'en suivre plus facilement l'évolution89. Il semble bien que sous le Second Empire le jeu ait repris quelque vigueur. On se souvient que la salle de Draguignan a alors été restaurée. En 1872 à Sanary, "le jeu de paume, ranimé cette année par l'enjeu, a amené beaucoup d'amateurs". A Ollioules, deux semaines plus tard, "un concours de paume a eu lieu et il a présenté un intérêt particulier. La plupart des localités de l'arrondissement de Toulon avaient envoyé des concurrents à ce concours et la partie engagée depuis lundi matin a dû être continuée aujourd'hui pendant toute la journée..." 90. Cependant cette reprise a été fragile. L'Avenir d'Hyères du 5 juillet 1863 écrit: "Ce jeu si usité au siècle dernier ne se retrouve plus que dans quelques pays de la Provence...". En 1864 et 1865, la fête locale d'Hyères s'est déroulée sans jeu de paume91. En 1869, il ne figure pas non plus à la Sainte Christine de Solliès-Pont. Du milieu des années 1870 à la fin des années 1880, il y a eu vraisemblablement régression. Le Petit Dracénois du 14 septembre 1890 observe à propos de Salernes que "ce jeu finit par être délaissé peu à peu... à un moment où l'on recommande la gymnastique partout même dans les plus modestes écoles". La cause principale est la série de crises agricoles qui affectent le département92. Cependant ce recul a été limité et on constate, en étudiant les programmes des fêtes locales et du 14 juillet, que la paume résiste mieux que le ballon
89Le Petit Var du 5 juin 1891 écrit: "Les dieux s'en vont; les traditions se perdent; il y a quelques lustres, fleurissait le jeu de paume, aujourd'hui ce jeu semble tombé dans le marasme... Dans les luttes de communes entre communes où l'on voyait jadis quelquefois 15 villages prendre part à un même tournoi, on citait les maîtres dans l'art de rabattre la paume, tel ce célèbre Bonifay de Belgentier qui, il y a 40 ans, avait dû être mis hors concours. Parmi ces communes, Belgentier, Pierrefeu, Solliès-Toucas, Camps-lèsBrignoles, Tourves, Signes, Ollioules, La Garde, Ginasservis, Riboux, Ramatuelle, s'étaient fait une réputation.. .". 90Le Toulonnais des 2 et 14 août 1872. 91A. M. Hyères Il 4. 92 Le Petit Var du 5 juin 1891 écrit: "Il nous a paru intéressant d'en rechercher les causes [du marasme du jeu de paume]. Une des plus importantes est incontestablement la maladie de la vigne qui a ruiné nos bons villageois. Beaucoup de jeunes ont quitté la campagne; les réunions annuelles qui rassemblaient un grand nombre d'amateurs dujeu de paume ont alors perdu de leur attrait, et devenues de plus en plus rares, elles ont fini par disparaître complètement. 38

au cours de la décennie 1881-1890. Pour la période 1891-1910, elle est présente dans 12,9 % des fêtes locales. Son aire résiduelle est un peu plus étendue que celle du ballon: 53 communes au lieu de 34, qui se répartissent de la manière suivante par arrondissement: Toulon (18), Brignoles (22) et Draguignan (13). Le cœur du jeu est le même que celui du jeu de ballon: la région brignolaise, la vallée du Gapeau, la région toulonnaise et la dépression permienne. Mais plusieurs cantons apparaissent qui ne connaissent plus le jeu de ballon: Le Beausset (à l'exception de Signes), Le Luc, Le Muy, Draguignan et Callas. Une autre zone de forte pratique comprend ceux de Barjols, Tavernes et surtout Aups. Les Italiens, là aussi, jouaient un rôle essentiel: "Aujourd'hui, ce sont les Italiens qui remportent les prix,. nos jeunes gens semblent avoir oublié les traditions de leurs ancêtres" 93. Ils occupaient les espaces abandonnés par les jeunes qui avaient déserté les campagnes appauvries par les crises de la fin du siècle et, lors des fêtes locales, se contentaient des prix dévalués. Ce qui frappe aussi à la lecture de la presse, c'est la grande variété du jeu. En salle, il a été une survivance à Draguignan jusqu'en 1870. La longue paume à main libre ou avec un battoir se pratiquait à Toulon, La Seyne, Salernes. Le jeu au tambour est attesté de 1872 à 1904 à 22 reprises94. La variante la plus répandue est le jeu à main libre contre un mur dans environ 80 % des cas. Le jeu de ballon a ignoré le processus de "sportivisation". La paume l'a amorcé. La réglementation du jeu est ancienne sous forme de conventions95. Dans la presse hyéroise on commence à trouver quelques éléments de codification sous le Second Empire, comme le poids de la balle (65 grammes environ)96. Il faut attendre, semble-t-il, le règlement de 1878 publié lors des fêtes de charité organisées à Toulon par la municipalité Dutasta, pour en avoir une description plus précise. Il comprend dix articles donnant la longueur du jeu (il s'agit de la longue paume) fixée à 80 mètres avec les fautes marquées à 25 mètres), sa "police" et la répartition des joueurs97. La région n'a pas non plus ignoré la
93Le Petit Var du 5 juin 1891. 94A Toulon, La Seyne, Carcès et dans la région de Draguignan (Le Luc, Callas, La Motte, Montferrat, Figanières, Vidauban, Taradeau, Le Muy et bien sûr le chef-lieu).
95

96 L'Echo d'Hyères et de Saint-Tropez du 9 août 1863. 97A. M. Toulon. 5 R 9. 39

A. de LUZE : op cit. p. 246.

formation d'associations de jeu de paume, mais dans le cadre de sociétés multisports. En 1910 fut fondée à Bar-sur-Loup une société sportive associant le jeu de paume et le jeu de boules98. Il est piquant de constater que le Stade universitaire dracénois (club du collège de la ville pratiquant essentiellement le football-association) intégrait dans ses statuts la pelote basque et ignorait la paume pourtant largement pratiquée99. Cependant le Var, contrairement à certaines régions comme la Picardie, a ignoré la paume associative officialisée. 3. Les quilles. Voilà un jeu très anciennement pratiqué en Provence, décrit par Achard, Garcin, Mireur et qui, à la veille de la guerre, ne relevait plus que de l'anecdote. Il ne figurait que dans un peu plus de 1 % des fêtes locales, cantonné dans quelques villagesloo. A partir du milieu des années 1890, les concours n'étaient organisés que pour les femmes, les jeunes filles et les enfants des deux sexes. Les prix étaient faibles. Le jeu fit son entrée dans les casernes après 1903 grâce aux œuvres (Foyers du Marin et du Soldat, Œuvre des jeux du Soldat) qui essayaient d'éloigner les marins et les soldats des lieux de perdition. Enfin, vers 1910, un concurrent des traditionnelles quilles de neuf toucha Toulon: le bowling qui fit fureur quelques années dans les cafés bien fréquentés du boulevard de Strasbourg. Mais cette mode nouvelle, qui attirait les hommes et les femmes des classes moyennes aisées, dura peu. Au lendemain de la guerre, on n'en entendra plus parler.

98Journal officiel du 10juillet 1910. 99Bulletin du collège de Draguignan et de l'Association de ses anciens élèves. N° 2 du 31 janvier 1909. p.30. 100Surtout dans l'arrondissement de Brignoles (Saint-Martin, Brue-Auriac, Artignosc, Ginasservis... ) 40

IV. Vers la "sportivisation" des jeux. Les différences de nature entre les jeux d'exercice et les sports modernes et le procès de "sportivisation" (ou "sportisation") ont fait l'objet de nombreuses analyseslOl. Plus modestement, la presse varoise de la Troisième République a essayé de distinguer les jeux des sports, d'abord lorsqu'elle a tenté de mettre en place une rubrique sportive, modeste au début, puis plus étoffée et organisée, ensuite en tentant de distinguer ce qui constituait un simple délassement de ce qui était utile pour l'hygiène et la défense de la Patrie, et enfin ce qui devenait un système codifié et organisé en associations et fédérations dans le cadre de compétitions insérées dans un calendrier qui sortait progressivement des manifestations festives traditionnelles. On verra dans le chapitre suivant consacré au mouvement associatif sportif comment la réflexion a lentement avancé. Le magazine mondain toulonnais Je dis tout, dans son numéro du 27 décembre 1930, établit pour la première fois, semble-t-il, la distinction entre les jeux et les sportsl02. Un demi-siècle s'est écoulé depuis les manifestations repérables de la "sportivisation" des jeux d'exercice. Avant la première guerre, ce sont les boules et la targue qui se sont engagées le plus avant dans le processus analysé par Norbert Elias.

101Dans l'optique de la continuité entre jeux et sports, cf surtout J. HUIZINGA: Homo ludens. Essai sur lafonction sociale dujeu. Paris. Gallimard. 1988. L'ouvrage est paru en néerlandais en 1938. R. CAILLOIS: Lesjeux et et les hommes. Paris. Gallimard. 1967. Jeux et sports. Paris. Gallimard. "La Pléiade". 1968. Dans l'optique de la rupture, cf surtout N. ELIAS et E. DUNNING: Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Avant-propos de R. CHARTIER. Paris. Fayard. 1994. L'ouvrage est paru en anglais en 1986. On trouvera un bref résumé de la thèse d'Elias dans N. HEINRICH: La sociologie de Norbert Elias. Paris. La Découverte. 1997 pp. 3640. Avec une autre vision idéologique cf J. M. BRaHM: Sociologie politique du sport. Préface de R. BAMBUCK. Nancy. P.U.N. 1992." 102 "On s'est plaint avec raison que certains jeux où jadis s'exerçait la jeunesse avaient dégénéré lorsqu'on a voulu en faire... un sport. Transformer un amusement, un délassement en sport, c'est lui donner des règles plus étroites, plus rigides, c'est en faire l'objet de compétitions... Il ne peut y avoir en cela aucun mal... L'émulation est bienfaisante. " 41

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