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L'ENVERS DU STADE

De
199 pages
A quoi jouent les jeunes des cités quand ils jouent au football ? Cette enquête ethnographique révèle une manière singulière de jouer. Le football dans les cités fait la part belle au plaisir de jouer et à la reconnaissance mutuelle. Outillé d’une meilleure connaissance sur le football « de pied d’immeuble » : il est possible de penser autrement son enseignement ainsi que les rapports entre l’école et la rue.
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Maxime TRAVERT

L'ENVERS DU STADE

Le football, la cité et l'école

L'Harmattan
5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italie Via Brava, 37 10214 Torino

ITALIE

Collection Débats Jeunesses dirigée par Bernard Roudet Institut national de la Jeunesse et de l'Éducation populaire La collection Débats Jeunesses a été créée en appui à AGORA Débats Jeunesses, revue de l'Institut national de la Jeunesse et de l'Éducation populaire, éditée par l'Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. La revue trimestrielle AGORA et la collection Débats Jeunesses s'intéressent de manière ouverte à tous les problèmes de société construisant la trame des questions de jeunesse. En se situant à la croisée des questionnements professionnels et de la recherche, la revue comme la collection se proposent «de créer du débat» et d'être un outil de réflexion. Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET, L'animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Olivier DOUARD, Gisèle FICHE (sous la direction de), Les jeunes et leur rapport au droit. Olivier GALLAND, Bernard ROUDET (sous la direction de), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. Geneviève JACQUINOT, Groupe de Recherche sur la Relation Enfants Médias, Les jeunes et les médias. Perspectives de la recherche dans le monde. Yannick LEMEL, Bernard ROUDET (coordonné par), Filles et garçons jusqu'à l'adolescence. Socialisations différentielles. Pierre MAYOL, Les enfants de la liberté. Études sur l'autonomie sociale et culturelle des jeunes en France. Geneviève POUJOL (sous la direction de), Éducation populaire: le tournant des années soixante-dix. Patrick RAYOU, La Cité des lycéens. Bernard ROUDET (sous la direction de), Des jeunes et des associations. Alain VULBEAU, Les inscriptions de la jeunesse.
<9L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3281-X

Sommaire
Introduction: Sur l'origine d'un questionnement.. Chapitre 1 : À propos de la diversité des discours sur le football Un football raconté Le football analysé Le football comme une rencontre Pour résumer Chapitre 2 : Les conditions d'une enquête Quelle approche privilégier? Sur quel terrain s'appuyer? Quel cadre de compréhension de la pratique envisager?. La portée relative des résultats obtenus Chapitre 3 : Les résultats d'une enquête Un rapport de dépendance Une autre manière de faire carrière La force des apparences Une distinction Le sentiment d'une appartenance Les dessous d'un échange L'épure de la pratique du football de « pied d'immeuble » Chapitre 4 : L'envers du stade Les lieux des pratiques Rythmes d'occupation des espaces Ordres et valeurs des jeux Un « sous-monde» Passages Chapitre 5 : L'école et la rue Le football: un angle d'attaque privilégié L'école et la rue: un état des propositions L'EPS: une discipline d'expériences Quelle expérience valoriser ? Se rapprocher pour mieux s'éloigner Dégager une tension Respecter un cadre Faire et construire Se questionner Engager un partenariat 7 9 9 Il 12 25 33 33 35 43 52 67 68 83 94 115 120 128 131 135 136 137 138 141 142 145 146 151 159 166 168 169 170 171 172 173

Comment envisager de conclure? Bibliographie Index des photos Index des dessins Index des schémas Index des graphiques Index des tableaux

177 183 195 196 197 197 198

Introduction

Sur l'origine d'un questionnement
Si «toute connaissance est une réponse à une question» (Bachelard G., 1986, p. 14), toute question a une impulsion. Notre rencontre avec le «football de pied d'immeuble» s'est faite dans des circonstances et autour d'une dynamique particulière. Dans les années quatre-vingt, alors que nous étions professeur d'Éducation Physique et Sportive au Collège Poincaré dans la commune de La Courneuve, nous avons proposé, aux enfants dont nous avions la responsabilité, de pratiquer le football. Un match à gagner, des cibles à atteindre, des habiletés motrices à développer, rien ici de fondamentalement différent de la pratique conventionnelle de ce sport. Les réactions provoquées par cette proposition n'ont pas été celles que l'on pouvait attendre. Dans la pratique ce fut le refus d'adhérer à nos finalités, à notre cadre, à nos consignes. Dans le dialogue cette apostrophe revint fréquemment:

« Monsieur c'est pas du foot ça!

»1

Notre surprise et notre déception ont été d'autant plus grandes qu'il nous semblait, parce que nous les voyions régulièrement pratiquer ce jeu au pied des barres et des tours de leur cité, que l'adhésion des enfants était déjà en partie acquise. Il n'en était rien. À l'évidence le modèle culturel que nous leur présentions ne répondait pas à leur attente. Il y avait une distorsion entre le football que nous connaissions et que nous valorisions et celui que nous délaissions par ignorance. C'était donc un sentiment partagé de frustration qui momentanément nous animait et plus encore alimentait cette rencontre imprévue et contrariée entre «une pratique officielle» et «une pratique
1

À lire le témoignage de Thieny Le Roy Professeur d'Éducation Physique

et Sportive sur son expérience (année scolaire 1994/1995) dans un collège du nord de la Seine Saint-Denis, la situation ne semble guère avoir évolué. À titre d'exemple l'auteur témoigne (1998, p. 194) : « M'sieur le foot c'est mieux quand c'est dans la cité, parce qu'à l'école y a trop de règles» (Kalid, se D).

7

buissonnière ».2 Il ne nous restait plus qu'à tenter de répondre
à cette question en apparence simple: quelles sont les spécificités qui distinguent cette manière de jouer? Pour tenter d'assouvir cette curiosité nous avons successivement emprunté plusieurs voies. Tout d'abord nous avons exploré la diversité des discours sur le football. En vain. Bien que celui-ci soit un objet de discussion sans limites, aucun d'entre eux n'a pu répondre directement à notre préoccupation. Il a donc fallu que nous transformions cette réalité sociale qui s'était imposée à nous de façon patente en un objet de recherche. La pratique du football de «pied d'immeuble» (Garzunel & Col., 1993) est alors devenue, sans en avoir tout de suite une conscience claire, notre territoire privilégié d'investigation. Pour mener à bien notre ambition, il a fallu que nous nous fixions sur une cité. C'était le seul moyen pour pouvoir observer, questionner, voire pratiquer, bref d'approcher ce qui pour nous restait une énigme. Par le jeu des comparaisons entre cette forme jouée de pratique et celle qui se déroule dans les stades, nous avons pu mettre en évidence ses caractéristiques les plus saillantes. L'armature du jeu, la nature des échanges entre les joueurs se sont dévoilées au gré d'une enquête de terrain. En bout de course, ce qui était à l'origine un échec pédagogique causé par une ignorance est devenu un cadre d'analyse et de compréhension de la pratique diversifiée du football. C'est cet itinéraire que ce travail veut retracer

2

Nous empruntons cette distinction à Christian Bromberger. Il la propose
de l'Éducation Phy-

dans un cahier spécial édité par le Syndicat National sique : « Du foot, du foot, du foot... » (nO 559, 1998).

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Chapitre 1

À propos de la diversité des discours sur le football
Le football est le lieu d'une compétence universelle. Il est connu partout; il est connu de tous. En conséquence il alimente une grande variété de discours. Les repérer s'avère possible. En définir le type est plus délicat. Si la diversité des réflexions émerge d'une même réalité, les rapports qui s'établissent entre l'acteur ou le spectateur et la pratique du football, il nous paraît pourtant envisageable de les regrouper autour de trois grandes catégories suivant la nature des relations qui sont privilégiées. Dans un cas, la relation s'établit par immersion. Le sujet, quelle que soit sa position, raconte. Le discours devient histoire. Dans l'autre, par réification, le football devient objet. Décortiqué, il est analysé. Le discours est celui de la raison. Pour finir, la relation devient complexité. Elle est problématisée autour du thème de la rencontre. Le football devient spectacle ou/et pratique. Le discours témoigne des motifs de regarder ou d'agir.

Un football raconté

Du bavardage jusqu'au récit, « le football raconté» a pour source principale le témoin, acteur ou spectateur, qui relate, qui rend compte. La qualité de sa production est directement tributaire de sa sensibilité et de son éloquence. Sa quête de sensation est d'autant plus fructueuse que l'intensité émotionnelle qui le lie à l'événement est dense. Le football, dans ce cas, n'est plus central. C'est la lecture qui en est faite qui s'y substitue. L'émotion devient l'image. Les images remplissent 9

« l'album» des souvenirs (Thibert, 1993). Le football devient épopée. Ses héros alimentent les légendes. Du commentaire « à chaud» qui se veut parfois humoristiquel ou s'exprime sur le mode argotique2, au texte littéraire le plus élaboré, chacun, à sa manière, accompagne et prolonge l'événement. Le match de football est éphémère. Le témoignage lui confère très souvent une sorte d'éternité. Le ballon, nous précisent Patrice Delbourg et Benoît Heimermann dans l'introduction de leur livre «Football & Littérature» (1998), est dans la vie « la métaphore de ce qui échappe à la raison. Le football dure quoi, cinq ans, dix ans, peut -être quinze si on ne force pas sur les blessures, et après? Après, il y a les conversations de café, les articles de journaux, les livres de passion qui font revivre la beauté du jeu» (ibid., p. 17). C'est comme ça que le jeu sert à remplir toute une vie. Mais, si toute histoire, tout témoignage, prolonge l'existence d'un événement, il ne peut nous échapper que c'est bien souvent en l'éclairant des humeurs de la société du moment. Pascal Balmand dans son anthologie sur «Les écrivains et le football en France» (1990) nous montre que sur un siècle, l'écriture sur le football, tout en accompagnant sa massification, va connaître une basculement significatif. Jusqu'aux années quatre-vingt les textes les plus importants sont ceux «d'écrivains-intellectuels» (ibid., p. 112), chantres ou détracteurs, qui voient le développement du football comme un relais ou un obstacle à la mise en place des valeurs et des idéaux qui accompagnent la France dans la modernité. Par la suite les mots vont délaisser « le registre des valeurs pour privilégier celui de la fête, du rêve, de l'innocence: bref, de la gratuité ludique» (ibid., p. 112). Relayé par des «écrivains-littérateurs» ou des «écrivains-scientifiques », le football n'est plus simplement un objet de critique, encensé ou décrié, mais «une source de plaisir et un objet d'étude» (ibid., p. 112). Le football raconté trouve donc dans ces histoires une seconde existence qui donne davantage de consistance à la sensibilité d'une époque.
1 «N'Qom il efface tous ses adversaires» (Thieny Roland Larqué, 1993). N'Qom était un joueur d'origine africaine.
2

et Jean-Michel

Pierre Merle dans un petit livre, «L'argot du foot» (1998), dresse un
des formules très imagées qui ont cours

inventaire relativement complet dans l'univers du football.

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A contrario, la monotonie d'une vie peut être soudainement égayée par l'apparition d'une manifestation sportive. Parlant du Tour de France, Pierre Sansot précise: «notre existence aurait paru monotone à un étranger. Les semaines se succédaient sans éclat. TIfallait "une grosse bêtise" (d'un enfant ou d'un adulte), une mort subite, une grande fête comme Noël, une période de sécheresse exceptionnelle pour nous tirer de notre léthargie. Mais chaque année, dès le départ du Tour, nous nous laissions emporter par la joie ou l'inquiétude, nous participions à une bataille de géants qui prendrait fin à Paris, capitale de notre pays» (1989, p. 91). Comment ne pas rattacher cette «fonction poétique» du sport qui « sort de la grisaille, qui fait rêver» (Jeu, 1991, p. 22) à l'engouement populaire qui accompagne le déroulement de la coupe du monde de football dans notre pays? Se demandant ce qui se passait en France durant ce Mondial, Edgar Morin conclut que «le stade devint alors de plus en plus une

gigantesquecoupe d'amour offerte, ouverte, magique

(00')

ainsi

durant trois jours (après la victoire) il y eut une invasion de la part ludique et esthétique de la vie dans une grande partie de la population française, et corrélativement la communion nationale du match s'est intensifiée et généralisée hors du stade» (1998). Le football raconté, mis en mots et en images, est profondément une affaire de sensations et d'émotions.
Le football analysé

Le football, lorsqu'il est analysé, se fond dans un ensemble de documents qui le considèrent comme un objet d'étude. Les précisions sur l'originalité de ses caractéristiques se dégagent et sont rassemblées à partir d'expériences qui peuvent être aussi bien professionnelles que de laboratoire. Les acteurs qui alimentent cette série de réflexions sont à l'image de la variété de leurs productions écrites, c'est-à-dire très différents. Globalement, on peut recenser des entraîneurs souvent liés à des journalistes experts (Herbin et Retacker, 1976)3, des enseignants spécialistes (Teissié, 1962) voire des universitaires.
3

Nous prendrons, à chaque fois, un exemple qui nous paraît, par son aspect

symbolique, représentatif du type de discours présenté. Il est évident que bien d'autres exemples auraient pu être choisis. Cette option n'est pas discriminatoire. Elle veut simplement ne pas alourdir l'exposé.

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Chacun d'entre eux appréhende l'activité suivant des angles de lecture et des méthodologies qui sont liés à la nature de leur légitimité. Les premiers allient le pragmatisme de l'homme de terrain avec le verbe et la mémoire de l'homme de culture. Armés de résultats confIrmés par les inductions itératives nées d'une expérience professionnelle prolongée, ils proposent une lecture du jeu suivant les angles technique, tactique, physiologique et parfois psychologique, sous la forme de propositions inscrites dans la perspective de l'entraînement. Les seconds se démarquent par leur appartenance à un univers réservé: le système scolaire. Ils se caractérisent par des propositions qui, tout en respectant les exigences universelles du jeu, tiennent compte des contraintes imposées par l'école. Dans les deux cas, les modèles constitués sont produits à partir de la théorisation de la pratique. L'entreprise repose sur une triple spéculation: le passage de la pratique à la théorie, la complétude du modèle élaboré, la métamorphose du modèle explicatif en modèle de simulation. Les chercheurs se distinguent par leurs critères de scientifIcité. La théorisation de l'objet footballistique passe par la défInition d'une problématique servie par une méthodologie de recherche adaptée. Les questions soulevées peuvent être très générales, comme l'approche systémique du jeu (Gréhaigne, 1992), ou plus restrictives, comme la charge de travail liée à l'exécution d'un geste technique (Vankersschaver, 1981). Ici, les résultats ne peuvent s'apprécier à leur juste valeur que si l'on prend en compte les conditions particulières dans lesquelles ils ont été obtenus. Ils restent partiels, partiaux et provisoires. Le football ainsi analysé divulgue la diversité des facettes qui le compose. Il se dévoile comme un système de contraintes rigoureuses. Il s'affIche comme exigeant sur la diversité des ressources qu'il mobilise. Ces discours permettent de mieux représenter, au travers de la variété des points de vue exploités, le footballeur-sujet ou/et le sujet-footballeur. Pour autant une question reste en suspend: quelle place ces analyses laissentelles au sujet? Le football comme une rencontre Les deux types de discours précédents regroupent un ensemble d'informations sur le football qui sont, sur le plan 12

épistémologique, profondément différentes. Produit du sens commun ou d'une construction théorique étayée, leur vision reste dichotomique. Elle sépare le sujet de l'objet puisque dans chaque cas respectif c'est l'un ou l'autre qui occupe une position privilégiée. Au sujet conteur et à l'objet étudié s'opposent des perspectives qui se placent résolument au cœur de l'interaction pratique/pratiquant. Cette troisième voie se fédère autour d'un football conçu comme «un fait social total» (Augé, 1982, p.62) qui est en lui-même double: pratique et spectacle et non-sujet et objet. Le football devient alors une rencontre qui peut revêtir deux aspects. Soit elle est indirecte: c'est le cas pour le spectateur. Soit elle est directe: c'est le cas pour le pratiquant. Bien évidemment, la nature de la pratique et le sens qu'on lui attribue ne sont pas les mêmes.
Le spectacle: du hooliganisme au supportérisme

Les travaux sur le spectacle footballistique sont les plus nombreux. L'origine de ces recherches sur l'observation des spectateurs dans les tribunes semble directement liée à l'apparente montée de la violence dans les stades anglais durant les années soixante. Denis Howell, ministre des Sports de ce pays, demanda, en 1967, au docteur Harrington, de rédiger le premier rapport sur « The football hooliganism» (1968). Cette lecture originelle, sera profondément marquée par le statut professionnel de son rédacteur. Comme le précise Ian Taylor (1971) : « le fait d'employer un psychiatre (...) légitime l'idée (...) que le hooliganisme s'explique par l'existence d' individus de tempérament foncièrement instable et anormal (...) qui, pour une raison mystérieuse, ont pris le stade de football pour une arène dans laquelle ils extériorisent leur instabilité». Cette approche, que Christian Civardi (1986, p. 105) qualifie de « foncièrement anti-sociologique », va montrer ses limites en débouchant sur des conclusions béhavioristes qui cautionnent l'idée que «l'on peut parfois entreprendre une action efficace sans comprendre les causes d'un comportement» (ibid., p. 105). Dès lors, deux grandes voies d'interprétation seront en tension: «anthropologique et historique» (ibid., p. 107). 13

La première perspective, principalement alimentée par Peter Marsh et son équipe (1978), décrit avec précision les processus symboliques de ritualisation de la violence dans lesquels se complaisent les hooligans. Ces rituels sont envisagés à partir de leur fonction cathartique. Tout en cimentant des groupes de supporters, ils participent à la régulation et la purgation des passions. On peut mettre en relation avec cette vision celle de Lincoln Allison (1978). Pour tenter d'expliquer la popularité du football, il avance l'hypothèse que ce sport, par la place privilégiée qu'il occupe dans le spectre des jeux modernes, est l'expression la plus fidèle du compromis qui peut s'élaborer entre d'anciennes traditions et une société moderne, industrielle et urbaine. L'intensité des émotions qu'il engendre est, pour cet auteur, à l'identique de celle que pouvait susciter la pratique de certains jeux traditionnels. Il permet également, d'agréger et de solidifier une « communitas » (ibid., p. 223). Ce sentiment d'appartenance trouve donc, grâce à cette activité sportive, un terrain fertile et légal qui s'appuie sur des bases à la fois impersonnelles et rationnelles. Il précise pour conclure: «les débordements d'émotion collective peuvent prendre différentes formes, depuis la communauté chantante jusqu'à la violence mais, quelle que soit la forme, d'importants rituels sont maintenus» (ibid., p.223). Lieu nécessaire à l'expression des émotions, espace ritualisé, pourquoi pas liturgie? Marc Augé, en reprenant les thèses de Robert W. Coles (1975), avance que «le football fonctionne comme un phénomène religieux» (op. cit., p. 65). En cela il devient une activité, une forme d'organisation temporelle qui permet de «donner un sens à la vie des hommes» dès lors qu'elle donne une «forme sensible et sociale aux attentes individuelles» (ibid., p.66) qu'elle contribue à créer. Pierre Sansot, par les détours d'une approche descriptive, va tenter de donner du corps à ce dispositif symbolique producteur de sens. En décryptant les moments qui précèdent, accompagnent et concluent le moment du match il va relever un ensemble de détails qui, autour de l'espace, du public, du jeu et des commentaires, ne fera que rappeler et confirmer « la prééminence du sensible» (1984, p. 335). Ces différentes approches, ouvertes à l'expression pluriséculaire et ritualisée des émotions, se trouvent complétées par un autre point de vue. Les caractéristiques qui façonnent le 14

spectacle sportif sont appréhendées à partir d'une perspective diachronique. Pour Ian Taylor (1971) et John Clarke (1978), l'origine de la violence remonte aux transformations profondes qui ont marqué le football anglais après la Seconde Guerre mondiale. Le hooliganisme est, pour eux, une forme de rappel à l'ordre face à « la bourgeoisification », «l'internationalisation» (Taylor, op. cit.), «la professionnalisation » et « la spectacularisation» (Clarke, op. cit.). Il est en quelque sorte l'expression d'un mouvement de résistance où se conjuguent le regret d'une plus grande participation à la vie du club, qui se confond bien souvent avec« un rapports de propriété» (Civardi, 1988, p. 23), et la nostalgie d'un jeu qui s'est transformé. Ces débordements sont, de plus, exacerbés par les mutations que connaît, à cette époque, la culture du week-end de la classe ouvrière (Taylor, 1976). En effet on assiste à l'effondrement de la centralité du football comme activité essentielle durant cette période hebdomadaire de repos. Les loisirs ont tendance à se dérouler dorénavant dans des night-clubs les soirs de semaine. La menace d'une dégradation et d'une possible extinction de ce qui symbolisait les valeurs traditionnelles de ce groupe social est alors grossie et présentée, comme dans un dernier geste de désespoir, au travers d'une revendication brutale et publique. Pour Éric Dunning et son équipe (1984) les origines de ces brutalités sont encore bien plus lointaines et, les mécanismes qui les sous-tendent par là même différents. Il part d'un constat: les perturbations sont antérieures aux années soixante. Les témoignages qu'en livre la presse l'attestent4. Si cette pra4

Éric Dunning et son équipe citent en référence quatre témoignages tirés du

«Liverpool Echo» (avril, 1899), du « Glasgow Herald» (avril, 1909), du «Birmingham Daily Post» (octobre, 1920) et du «Leiceter Mercury» (mars, 1934). Pour donner un exemple de l'intensité de la violence, nous présenterons un extrait du témoignage d'un journaliste du «Liverpool Echo» qui relate les événements qui se sont déroulés dans la gare de Middlewich après la finale du Cheshire qui opposait l'équipe de Nantwich à celle de Crewe: « les deux camps étaient rassemblés sur des quais opposés, attendant leurs trains. Ils commencèrent les opérations, alternativement par des huées et des hourras et alors un homme défia un adversaire au combat. (...) Puis un grand nombre des hommes de Nantwich franchirent la voie et donnèrent l'assaut au quai occupé par les hommes de Crewe (...) la police les sépara, beaucoup d'entre eux emportèrent des marques qui les distingueraient pour un certain temps ».

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tique sportive populaire est, dès son origine, associée à des mouvements de violence de groupe, c'est qu'une des caractéristiques singulières de la «lower working class» (ibid., p. 222) est de tolérer et d'alimenter un haut niveau d'agressivité dans le cadre des relations sociales. Cette communauté s'organise autour du modèle des « street corner gang» (ibid., p. 229) dans lesquels règne un «aggressive masculin style» (ibid., p. 229). Le Football Association est devenu, tout naturellement, un des cadres favoris pour son expression. Mais, ces points de vue se trouvent directement liés aux particularités du football anglais. Herbert Moorhouse (1984), en prenant pour terrain d'étude le football écossais, nous incite à rester vigilants quant aux tentations théoriques expansionnistes. Les turbulences dans les stades écossais puisent, ici, leurs racines dans des antagonismes ethniques pluriséculaires5 particuliers dont dépend par ailleurs l'entretien et la vitalité du jeu. Les théories explicatives anglaises sont, dans ce contexte, inadaptées. En se déplaçant de la violence des hooligans pour se focaliser sur la passion partisane des supporters de football, Christian Bromberger et son équipe vont relancer et réactualiser le débat. Ils le placent délibérément sur les processus de création culturelle qui sont mis en œuvre au travers des comportements des groupes qui occupent le stade: «que cherchent à mettre en forme ces passionnés? Quels sont les mécanismes, les significations, les modalités spécifiques de l'adhésion à l'objet du spectacle?» (Bromberger et al., 1995, p. 7). Par l'étude de la participation active du public et des formes de sociabilité qu'occasionne et sédimente le partage d'une passion commune, ils montrent que «si les supporters s'identifient avec autant d'intensité à l'équipe de leur ville, de leur entreprise, de leur pays, c'est que celle-ci est perçue, à travers son style de jeu, comme le symbole d'un mode spécifique d'existence collective, et non
5 La particularité du football écossais se lit principalement à travers l'opposition entre deux clubs: les Rangers et le Celtic. La rivalité qui oppose ces deux équipes dépasse le terrain de jeu pour se situer sur celui des appartenances confessionnelles. En effet chaque club s'identifie à une communauté religieuse. Les rangers est un club protestant alors que le Celtic est un club catholique. Les antagonismes sont indissociables de cette singularité.

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comme un simple signe (arbitraire) d'une commune appartenance» (Bromberger et al., 1987, p. 23). Le football peut alors s'envisager comme une métaphore de la vie sociale qui «offre un terrain privilégié à l'affIrmation des appartenances collectives, jette un pont entre le singulier et l'universel, suscite paroles et liens, symbolise les drames et la vie comme valeurs cardinales de nos sociétés» (Bromberger, 1998, p. 306). Les tribunes s'affichent donc, dans nos sociétés modernes, comme un succédané de la complexité du paysage social. Le match de football est un spectacle qui occupe une place à part. Il est marqué, dès l'origine, par les liens étroits qui le solidarisent au monde ouvrier, que ce soit en Angleterre (Hobsbawm, 1979 ; Korr, 1978, 1981), en France (Wahl, 1988, 1989), au Brésil (Da Matta, 1982) et en Allemagne (Linder et Breuer, 1978). Son épanchement s'est appuyé à la fois sur les échanges culturels, par la voix de «nombreux fils de la bourgeoisie» (Wahl, 1988, p. 9) ou par des professeurs d'anglais de retour de leur séjour dans les «public schools », mais aussi par les voies des échanges marchands grâce aux négociants et aux courtiers d'origine anglo-saxonne qui, installés dans les ports, initient les populations locales à la pratique du footbal16.Véritable «religion laïque» (Hobsbawm, op. cit., p. 28), il va s'affIcher comme un élément caractéristique du style de vie et de la culture ouvrière. Son impact est lié à la diversité des voies de sociabilité qu'il dynamise. Il accompagne les luttes, prolonge et amplifie les revendications. C'est « un terrain privilégié à l'affirmation des identités collectives et des antagonismes locaux, régionaux ou nationaux» (Bromberger, 1998, p. 58). Il permet aussi «d'aller en bande ou entre copains au match. On y prolonge l'intimité du groupe local ou la retrouve quand elle a disparu. On fait ensemble quelque chose qui resserre les liens sociaux de base» (Ehrenberg, 1984, p. 860). «Sans doute, précise Christian Bromberger (ibid., p. 58), est-ce dans cette capacité
6

À ce propos on peut lire l'article de Jean-Pierre Augustin et Alain Garrirappellent qu'en ce qui concerne la est d'abord pratiqué en France par Havre athlétic club, puis à Paris. Le Rovers, fondé en 1891, est formé sur un terrain libre face à la gare de

gou (1988). Pour l'anecdote, les auteurs France: « le football comme le rugby des petites colonies de Britanniques, au premier club parisien, celui des Whites principalement d'Écossais, et s'entraîne Bécon-les-Bruyères » (p. 63).

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mobilisatrice et démonstrative des appartenances que réside une des principales raisons de l'extraordinaire popularité de ce sport d'équipe, de contact et de compétition.» Bien que la composition du public qui fréquente les stades se soit, au cours du temps, transformée il reste fondamentalement un spectacle populaire7. «Contre» ou «entre nous », il apparaît avec force, au travers de l'engouement qu'il suscite, dans la pluralité des tensions qui animent la société. Alors qu'elle analyse les liens étroits et complexes qui se tissent dans la ville d'Amiens entre un quartier populaire, « Sevrin », un club et son terrain, Monique Sélim marque, à partir du conflit qui oppose un père et son fils Raoul, toute la profondeur des relations qui peuvent être en jeu. Alors que Raoul a décidé de quitter le club de Sevrin pour en rejoindre un autre elle témoigne des réactions que son attitude suscite: «Raoul est de fait bien seul dans sa tentative d'échapper à son cercle d'appartenance. Ses anciens compagnons, quant à eux, tiennent à conserver la "place" éminente et le rôle social insigne que leur a donné dans une histoire mythique le club de football de Sevrin. C'est là en effet le seul statut qu'ils possèdent dans le contexte d'exclusion dans lequel ils sont placés. Ce statut a une dimension globale et une profondeur qui déterminent en retour que rien ne puisse enjoindre à l'abandonner. Ce statut se résume dans le nom de Sevrin et ce nom qu'il partage est l'éponyme de leurs vies personnelles» (1985, p. 180).
La pratique: de la stylisation à l'action

Si, par le « style» de l'équipe, il est possible de «raconter son existence» (Bromberger et al., 1987, p. 23), le football offre, par la pratique, la possibilité de se construire son propre

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Christian Bromberger et son équipe, dans leur ouvrage « Le match de foot-

ball» (1998), prenant en compte la transformation sociologique du public qui fréquente aujourd'hui les stades se posent la question suivante: « faut-il pour autant en conclure qu'il ne s'agit plus aujourd'hui d'un spectacle "populaire" ?» (p. 215). Ils concluent, en s'appuyant sur une étude approfondie de l'exemple marseillais: « le match de ballon »... demeure le spectacle sportif... qui draine le plus fort pourcentage d'individus issus des milieux populaires et ceux-ci impriment fortement leur marque à l'atmosphère qui règne dans les gradins» (p. 216).

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style. Le football est spectacle mais surtout pratique. C'est bien par le «futebol» qu'un «membre de cette masse anonyme et inconnue peut devenir une étoile et se trouver ainsi au centre de l'attention en tant que personnalité singulière irremplaçable et capable de susciter l'intérêt» (Roberto Da Matta, op. cit., p. 70). Pour autant, ces discours sur la pratique ne sont pas aussi conséquents que ceux qui touchent au spectacle. Malgré cette faiblesse relative, on peut relever un ensemble d'études qui, chacune à leur manière, dévoilent les spécificités et l'originalité qui peuvent caractériser la pratique du football. Elles couvrent surtout deux aspects distincts. Pour les premières, ce sont les conditions qui encadrent la pratique qui font l'objet d'une investigation. Elles peuvent se subdiviser en deux aspects différents: d'un côté le contexte qui baigne la pratique; de l'autre sa structure qui induit les comportements observés. Pour les secondes, l'intérêt se centre sur le style de jeu c'est-à-dire «ce supplément d'être apporté à la technique» (Pociello, 1983, p. 20). Dès le ne siècle avant notre ère on trouve, en Chine, les traces d'un jeu, le Kérami, « où le ballon ne devait être lancé et rattrapé qu'avec les pieds...» (Leroi-Gourhan & Ayamanaka, 1995, p. 70). Si l'engin devait traverser des cibles, en l'occurrence des arbres à fourches (des cerisiers) disposés aux quatre coins du terrain, son trajet n'était pas guidé par le souci de l'efficacité mais symbolisait la marche du Soleil dans le ciel. Les objectifs et les motivations des joueurs ont depuis bien changé. Depuis 1863 la «Football Association »8 va être commandée par un ensemble de lois - XVII lois depuis 1938 - qui uniformisent le cadre de la pratique. L'objectif de chacun est de gagner en marquant plus de buts que l'adversaire. Malgré cela,

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C'est, nous précise Jules Rimet (1954), le 26 octobre 1863 qu'un groupe

de sportsmen anglais se donne rendez-vous à Londres, Queen street, Freemason's Tavern, «to establish an official code of rules for regulating the game ». Directement inspiré des règles de Cambridge ce nouveau code de jeu précise, par sa règle 13, que « ... la balle peut être arrêtée par toutes les parties du corps, mais elle ne doit pas être tenue ou frappée par les mains, les bras ou les épaules ». Ainsi est mis fin aux discordes qui opposaient les partisans et les réfractaires de l'utilisation des mains. Les joueurs aux pieds donnent naissance au football moderne défendu par la « Football Association ». 19