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LA COMPÉTITION EN GRÈCE ANTIQUEAGON

De
208 pages
Voici un essai qui tente de retracer la genèse de la notion de compétition en Grèce ancienne qui ne naît pas, loin s'en faut, en 776 avant J.-C. avec les premiers Jeux Olympiques que la tradition a retenus, mais qui participe plutôt d'un processus beaucoup plus profond, culturel, économique, religieux, sémantique… qui l'englobe et le dépasse. Le sport que nous pratiquons aujourd'hui procède des mêmes mécanismes que ceux que l'on a mis en lumière au cours de ce travail.
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LA COMPÉTITION EN GRÈCE ANTIQUE
AGON

Généalogie,

évolution,

interprétation

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité
apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante : si le s[KJrt s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont

il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain
d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions

Pascal CHARROIN, hierry TERRET,L'eau et la balle. Une histoire du T water-polo, 1998. Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER,Le sport dans la ville, 1998. Jean-Paul BESSE,Les boxeurs et les dieux, 1998. Pierre ARNAUD, James RIORDAN,Sport et relations internationales ( 1900-1941 ), 1998. Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER,Le sport dans la ville, 1998. Cyril PrnBoIs, Des respon.'tllbles du sportface au dopage, 1998. Maurice BAQUET,Education sportive. Initiation et entraînement, 1998.

L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7758-5

(ç)

Marc DURAND

" LA COMPETITION " EN GRECE ANTIQUE AGON

Généalogie,

évolution,

interprétation

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVANT-PROPOS.

Il nous faut dire ici notre dette envers l'oeuvre de Norbert Elias. L'idée que le phénomène de la politesse, du savoir-vivre actuels, que le phénomène du sport d'aujourd'hui ne sont pas des pratiques sociales à "génération spontanée", qu'ils ne sont pas nés ex nihilo, mais représentent l'état actuel d'aboutissement d'un long processus de civilisation, paraît fondamentale à la démarche de cet ouvrage. Nous sommes à un point précis de l'échelle du temps,. du temps nous a précédés, du temps est devant nous. Aussi, l'homme du XXème siècle est et n'est pas si éloigné de son ancêtre de l'an mille avant J.C. Dans un ouvrage qu'il a écrit en collaboration avec Eric Dunning, Norbert Elias envisage le fait sportif comme l'empilement de strates successives de civilisation - voire de civilité ou même de civisme - sur une agressivité instinctive originelle. P.our lui, le sport procède du "Controlled decontrolling of emotions" (la libération contrôlée des émotions), qui fait écho, dans notre sensibilité hellénique, à la notion de catharsis aristotélicienne. Le sport représenterait ainsi un indicateur pertinent pour décrire le phénomène d'accession du monde occidental à un degré élevé de civilisation, par une transformation contrôlée de l'économie émotionnelle des individus qui le composent. Cependant, notre analyse diverge quelque peu de celle de notre auteur. Là où il introduit une différence de nature entre sport antique et sport actuel, nous voyons une simple différence de degré. En ce sens, nous revendiquons une autre filiation de pensée avec celle de J. Huizinga et celle de R. Caillois. C'est le même esprit de compétition qui faisait s'affronter les guerriers Achéens sur la grève près de Troie, lors des jeux funèbres en l'honneur de Patrocle, les champions des grands jeux de la Grèce ancienne, les premiers athlètes des Jeux Olympiques du début de notre siècle, les premiers concurrents du tour de France. De Coubertin n'était pas si romantique, ni si idéaliste qu'on a bien voulu le faire croire. Nous pensons comme lui que le sport issu de l'antiquité valait d'être revécu. 7

Certes - et c'est là un indicateur de la similitude de nature entre le sport antique et le nôtre - la grande fête s'est peu à peu dévoyée jusqu'à devenir la parodie que J.P. Escriva et H. Vaugrand brocardent dans '1'Opium Sportif" (Paris l'Harmattan, 1996.), de la même façon que l'esprit olympique s'était perdu dans un professionnalisme vénal qu'Euripide et Isocrate dénoncèrent violemment. Qu'en inférer? Que chez l'homme l'instinct de domination l'a emporté sur l'esprit de civilisation ?Que la volonté de puissance a pris le pas sur la rationalité qui pousse vers le contrat social? C'est le débat d'école entre Rousseau et Nietzsche, entre Kant et Hobbes, que l'on pourrait résumer en ces termes: l'homme est-il par nature un être social et policé ou bien cherche-t-il à dominer ses congénères par tous les moyens? Le sport se trouve au coeur de ce débat. Selon la réponse apportée à la question métaphysique ci-dessus énoncée, le sport constituera un facteur de haute cohésion sociale ou bien le démultiplicateur d'une agressivité toujours sous-jacente. L'ouvrage que l'on va lire se veut une contribution à cette
question. En montrant comment l'agressivité originelle - instinct de mo.rt - se transmue peu à peu en activité génératrice de civilisation,

nous postulons ipso facto qu'une démarche éducative et culturelle par l'enseignement du-sport est tout à fait possible et que les drames et les écarts dont on a été les témoins consternés recemment ne sont pas des fatalités.

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ANALYSE NOTIONNELLE

Celui qui, historien, traducteur, philosophe parcourt les textes de la Grèce Antique, est immanquablement amené à se trouver en présence du terme AGON ou de ses dérivés agoniao, agonizomai, agonia ... Ille découvre sous le stylet ou le calame d'auteurs aussi différents que Homère, Pindare, Simonide, Bacchylide, que Platon et Hippocrate, que les tragiques, que les orateurs... Une question se pose alors: comment peut-on faire coïncider dans un projet ou une dynamique communs des personnages aussi différents que les dieux ou les rudes chefs de guerre de l'[liade et l'Odyssée, que l'aventurier Albiciade décrit par Thucydide (1),que le madré politicien Hièron de Syracuse chanté par Pindare, que l'austère étranger mis en scène par Platon dans les Lois? Il semble que le lien qui unit tous ces personnages, outre le fait non négligeable par ailleurs - qu'ils utilisent la langue grecque, est qu'ils ont tous un rapport quelconque avec le terme d'AGON qui appartient à celle-ci. D paraît évident, à première vue, qu'étant donnée la diversité manifeste des auteurs cités plus haut, l'univocité de ce terme sera loin d'être patente. Cependant, nous voudrions montrer qu'un fil directeur peut émerger de la polysémie apparente de ce concept. Cette unité de sens pourrait mettre en lumière beaucoup plus qu'une simple évolution philologique. En fait, une révolution semble ici en jeu concernant les conceptions morales et politiques d'une société d'individus utilisant la même langue. Il

Une interrogation surgit alors immédiatement. Les structures linguistiques ont-elles influencé l'évolution sur le terrain ou celles là sont-elles le résultat et la traduction de celle-ci? Le débat est ouvert depuis quelque temps et il ne nous appartient pas ici de prendre position. Nous renvoyons pour ce problème au livre de Benjamin Lee Whorl: Linguistique et Anthropologie, ainsi qu'à l'ouvrage d'E. Benveniste: Problèmes de Linguistique générale qui développent tous deux la question appelée depuis "Hypothèse Sapir-Whorl" (2). Quoi qu'il en soit, nous n'avons pour avancer dans l'étude des mentalités qu'un matériau solide: les écrits que nous ont laissés les anciens. Et c'est bien sûr en direction des textes que notre interrogation portera d'abord. Le lecteur placé devant cette famille de mots éprouve dès l'abord un embarras. Dans l'Iliade, le terme AGON semble recouvrir une acception purement spatiale. Le theion... agôna (3) est un lieu saint où sont rassemblées les statues des dieux. Paul Mazon dans sa note ad locum, dit: "Le poète pense sans doute à une koinobomia, c'est-à-dire un grand autel placé devant les statues des différents Dieux de la cité (ceux qu'Eschyle appelle oi agonioi theoi (4) ou encore les douze grands dieux ") (5). Plus loin, (6) il s'agit de l'assemblée des dieux, lieu de l'Olympe où se réunissent les vingt dieux, chacun sur son trépied. Ailleurs, il

s'agit d'Achille qui "reste au milieu des nefs", (nêôn en agôni) (7) alors
que Patrocle s'en va au combat avec les Myrmidons. Marcel Détienne dans son étude sur les Maîtres de vérité dans la Grèce Archaïque (8) nous indique le livre de R. Martin: Recherches sur l'Agora grecque (études d'histoire et d'architecture urbaines, Paris, 1951, Passim) qui développe ces valeurs de l'AGON dans l'épopée. C'est dans l'AGON, au milieu de l'assemblée que se déroulent la plupart des épreuves (9).Il faut remarquer que c'est toujours le verbe tithenai qui est associé à notre substantif (10). Pour l'auteur de l'TIiade, il s'agit donc bien d'une notion topographique, certes, mais circonscrite précisément, et qui contient en son sein une collection importante d'individus ou d'objets ayant une certaine identité de forme et de fonction. Louis Gemet ("Jeux et Droit" in Revue historique du droit Français et étranger 1948) et Marcel Détienn,e (opere citato p.84 et 12

passim) en ont souligné avec Bernard Jeu (Analyse du sport, Paris 1987, p.31) l'aspect d'espace fermé, de circonférence. "Dans le jeu des diverses institutions, assemblées délibératives, partage du butin, jeux funéraires, un même modèle spatial s'impose:. un espace circulaire et centré où idé(~Jement chacun est par rapport aux autres dans une situation réciproque et réversible". (Marcel Détienne op cit "Le procès de laïcisation" p.91). Nous reviendrons sur cette dimension. "L'arène", "le stade" mais tout aussi bien "le conseil" ou "l'assemblée" actuels rendraient cette notion. L'acception topologique, inerte, semble étroitement intriquée avec une dimension humaine, dynamique. Le cercle, l'espace, sont bornés, finis; mais ces bornes sont tout à la fois physiques et immatérielles à la fois. C'est tout autant la portée ou le champ du regard des assistants que des bornes naturelles ou matérielles qui circonscrivent l'arène. Ce qui se passerait derrière les spectateurs, ou hors de leur vue, ne se trouverait pas "en agôni". La notion se précise en se spécialisant semble-t-il vers la fin de l'Iliade (XXIII,258) Achille et ses compagnons viennent d'incinérer le cadavre de Patrocle. Les Grecs, à l'issue de la cérémonie funèbre s'éloignent, tristes. A ce moment, Autar Achilleus autou Laoneruke kai hizanen eurun agôna. Ce que Mazon traduit par "Achille, cependant, retient là son monde pour siéger en vaste assemblée". Certes, jusqu'à présent, le terme Agôn était entendu pris dans le sens spatial et. fédérateur décrit plus haut. Mais ici, un tournant semble pris. TI s'agit bien de "jeux" qu'Achille institue ainsi. La preuve en est que dans le vers suivant, il exhibe les prix (aethla) destinés aux vainqueurs. Le sens spatial semble être donné par le verbe hizanô (disposer, mettre en place) le sens fédérateur est bien dans le eruke Laonautou : il retient son armée, ses gens, ses troupes qui forment comme de bien entendu une large (eurun) assemblée (agôna). Il nous semble.que ce ne sont pas seulement les Myrmidons qui sont signifiés par, le termeautou Laon, mais bien l'armée des Grecs tout entière ainsi que la suite nous le montre. Ce sont bien d'ailleurs les chefs ou les champions de toutes les tribus achéennes qui s'affrontent. Comme plus haut, donc, un lieu circonscrit: la plage, la mer, la plaine, les bateaux; une collection d'individus retenus (eruke) dans ce lieu clos. Mais il y a plus: ce qui les retient justement, outre l'autorité 13

du chef de guerre, c'est pour reprendre un mot de J.P. Sartre, "un objectif commun intériorisé" (11), qui fait que ce groupe n'est pas un groupe quelconque. TIest composé d'individus qui vont tous assister au déroulement d'une compétition, d'un concours. Ce passage spécialise, avons-nous dit, le terme Agôn dans un aspect technique qui lui sera dévolu pour longtemps: l'emplacement pour les jeux, voire, par extension les jeux eux-mêmes. C'est ainsi qu'après les funérailles d'Achille, quand les Achéens eurent érigé le plus grand et le plus noble des tertres, Thétis en personne organisa des jeux funèbres; elle déposa les prix au milieu de l'assemblée: thêke mesô en agôni (Odyssée XXIV 80-86). Hésiode, de même (Bouclier 312) dit que entos agônos, "à l'intérieur de l'assemblée" se trouve le grand trépied d'or destiné au vainqueur de la course des chars. De même Achille amène au milieu de l'assemblée les prix pour le pugilat: agôn... en agôni et les compagnons du malheureux Euryale emmènent le perdant à travers l'assemblée: agôn di'agônos.(XXIII 654 ; 696). Ce sont encore des prix qui attendent les meneurs de chars au concours (ibid 273). C'est bien ainsi qu'il faut encore comprendre ce terme tout au début du chant suivant (XXIV, 1) lûto d'agôn : le concours est fini, l'assemblée est dissoute. A la fin des jeux l'armée des Grecs regagne son campement. L'Odyssée entérine cette connotation (VIII, 200, 260). Ulysse, sollicité de façon pressante par Laodamas, fils d'Alkinoos son hôte (145 sqq), puis de façon blessante par Euryale, le fils de Naubolos (159 sqq) de participer aux jeux organisés par le roi des Phéaciens, se lève et envoie le disque bien plus loin que celui des autres champions. Sa protectrice, Athéna, prenant l'apparence de l'officiel chargé de mesurer les jets, le félicite chaudement et Ulysse "s'applaudit d'avoir en cette arène (en agôni) un témoin favorable." La traduction de Bérard rend bien la notion de lieu clos, circonscrit par des spectateurs présents afin d'assister à des joutes ou des concourS4 Plus loin, deux occurrences nous semblent intéressantes, car elles anticipent un glissement de sens que nous retrouverons plusieurs siècles plus tard. Après les jeux athlétiques ou gymniques, Alkinoos propose un concours de danse. L'aède Démodocodos apprête sa cithare et les juges aplanissent le sol pour en faire "un beau terrain de lutte" : kalon d'euran agôna (260), que nous préférons traduire par "une vaste et belle arène"..ou "un vaste et beau cirque" qui contiennent 14

à la fois une connotation de combat, de joute mais aussi de lieu de spectacle circulaire. Ici donc, il apparaît que sur le même lieu, désigné par le même vocable (AGON) ce ne sont plus des jeux athlétiques gymniques qui se déroulent, mais des danses effectuées au son de la musique et des chants, à plusieurs (260 sqq) ou à deux (370 sqq) avec ou sans ballon (ibid). Nous retrouvons cette notion d'endroit clos, de foule de spectateurs qui battent la cadence dans l'arène, qui sont donc impliqués - affectivement du moins - dans le spectacle. Le seul saut qualitatif à relever est le changement d'activité. Ainsi, l'agôn serait un endroit où s'affronteraient des athlètes dans des jeux codifiés, et aussi où se produiraient musiciens et danseurs. Cette acceptation bifide traduit, disons-le d'emblée, un anachronisme. Elle n'est pas de mise à l'époque d'Homère. Elle résulte d'une interpolation tardive, révélée par Bérard dès le début du chant Vill, mais aussi dans son "Introduction à l'Odyssée" (12).Si nous le suivons dans sa note ad loc. 168,173, nous replacerons ces vers dans un contexte non pas homérique mais "à l'époque classique ou athénienne." Notre analyse nous y ramènera. Un peu plus tard, Hérodote, dans le livre TI de son Enquête (13), nous raconte que les Egyptiens de Chemnis dans le Nome Thébaïque près de NeaT)olis, "instituent à la mémoire de Persée des jeux gymniques (agôna tithenai) où se succèdent tous les genres de concours. Et ils offrent comme prix du bétail, des manteaux, des peaux... "(Trad. Ph. E. Legrand). Ici, le terme Agôn désigne bien les jeux eux-mêmes. Plus bas Hérodote définira plus avant ce mot. Il sera gumnikos, mousikos, stephanêphoros (14). Platon éprouve le besoin dans les Lois d'énumérer certaines conditions requises lorsque l'on veut instituer des jeux, (tithemen...agônas) (15) : "D'abord savoir si ce sont des concours gymniques, musicaux ou hippiques, puis dire qu'il faut rassembler toute la cité, puis qu'il faut des prix pour la victoire, et enfin qu'il s'agit de trouver des concurrents qui sont prêts à lutter". Nous avons, dans ce passage, tous les ingrédients nécessaires pour définir ce qu'est devenu l'Agôn à la période classique: un type de concours bien défini (gumnikon, mousikon, hippikon : gymniques, musicaux, hippiques), des spectateurs réunis (pantas sunagôn en tê polei), des prix à remporter (nikêtêria) et des participants désireux 15

d'en découdre (boulomenon...agônioumenon). On ne parle plus de lieu. TIfaut en inférer que si à l'époque d'Homère il était nécessaire de le préparer minutieusement (16), de l'aplanir, de le circonscrire (Odyssée VITI, 260), au temps de Platon, toutes les villes importantes et à fortiori le modèle idéal que veulent instituer les Lois sont dotées d'un lieu ad hoc. Cependant, si l'on suit Théocrite (Nomeis: Les Pâtres), Aigon l'athlète a emporté avec lui aux Jeux Olympiques sa pioche et 20 brebis. (Vers 10). Ph. E.Legrand, dans sa note 4 donne l'explication suivante :"La pioche, pour remuer la terre, ce qui était un exercice imposé aux athlètes, les moutons comme provision de bouche... " Le glissement de sens est consommé. Le terme, qui a l'origine désignait un espace au sein duquel se déroulaient certaines activités, désigne à présent ces activités elles mêmes, le lieu physique n'étant plus que sous-entendu dans l'économie sémantique de la notion. En une sorte de synecdoque, le contenu a pris la place du contenant. Ce fait représente une évolution importante dans la mesure où une entité concrète se trouve être déclassée au profit d'une notion qui désignerait un être immatériel, de l'ordre du processus, du fonctionnel. Ne nous arrêtons pas là. Une extension de sens va se greffer petit à petit sur ce terme. C'est désormais la dynamique interne des jeux, leur logique essentielle que va désigner l'Agôn. Qu'est-ce qui fait la spécificité de ces jeux? C'est, disons-nous, l'ant-agonisme, le concours, la lutte, la rivalité pour surpasser l'autre' dans une compétition. Cette "volonté de puissance" (qui n'a rien. à voir avec l'eris, la querelle), pour reprendre un terme Nietzschéen, peut avoir plusieurs domaines d'application ou de réalisation. Cela peut, bien entendu ressortir du domaine "sportif", nous y reviendrons. Mais un combat militaire pour la victoire peut-être désigné aussi par le terme AGON. Thucydide l'emploie en II, 89 de son Histoire de la Guerre du Péloponèse. AGON peut être aussi une volonté de surpasser l'autre dans une action judiciaire: agonizesthai dikên fait partie du vocabulaire de Lysias; de celui d'Antiphon aussi (17): eis agôna kathistantas : accuser devant la justice. Dans les Euménides, Eschyle fait dire au coryphée, à l'issue du procès d'Oreste dans l'attente du jugement: "Notre carquois à nous maintenant est vidé. J'attends l'arrêt qui doit terminer le débat des plaidoyers"(Agôn) (18).
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Plus bas, Oreste interroge Apollon au moment du dépouillement des suffrages: "0 Apollon, quelle issue aura mon procès? " (19)(Agôn). C'est la même acception que nous trouvons dans l'Apologie de Socrate où Platon entend bien par l'expression radiôs eis agôna kathistas anthrôpous (20)le sens de "traduire un homme en justice, le traîner en justice, ester..." pour avoir, bien entendu raison de lui, le surpasser. Et en l'occurrence, l'on verra bien par la suite comment Anytos, Melitos et Lycon (21)seront déclarés vainqueurs de cette joute particulière. Cette lutte judiciaire, nous en trouvons aussi l'écho chez Xénophon (Rép.Lacédémoniens 8,4) ou encore chez Plutarque, où AGON désigne l'activité spécifique de l'avocat. Nous lisons dans La

Vie des Hommes Illustres, (22) à l'occasion du parallèle effectué entre
Démosthène et Cicéron, que celui-là "par l'énergie et la véhémence de ses discours, surpassa tous ses rivaux, soit dans le barreau (en agôni) soit dans la tribune, qu'il l'emporta par l'élévation et la magnificence de son style sur tous ceux qui s'exerçaient dans le genre démonstratif, et qu'en exactitude et en adresse, il effaça les plus habiles rhéteurs". Bref, tous ces termes définissent bien un "athlète" du barreau. L'Andromaque d'Euripide, dans la pièce éponyme (V.336) emploie l'expression agônizestai phonon pour indiquer qu'il faudra bien que Ménélas se défende de l'accusation de meurtre devant le peuple. Ainsi donc le terme AGON semble véhiculer toujours l'idée d'une

volonté de surpasser un tiers, avec comme arrière plan constant une
assemblée de "juges", un cercle de regards dont le prot-agoniste semble être le point focal: ô andres dikastai : ô hommes justes (Lysias) ; ô -boulê: ô assemblée (Lysias) ; ô andres athênaioi : ô hommes athéniens (Démosthène). Assemblée que l'on pense circonscrite en un lieu circulaire, et qu'il s'agit de convaincre, et là, non plus au moyen d'actes, mais par l'intermédiaire du Logos. (Le terme dévolu est d'ailleurs l'agôn logôn, la joute oratoire). C'est cette assemblée de spectateurs qui semble mise en avant dans la dernière acception du concept d'AGON : celui de l'AGON théâtral. Comme dans les sens précédents, il s'agit d'un combat qui se déroule devant un public qui regarde (theatron = theaô regarder, être spectateur). C'est même une action spécialement destinée aux oi 17

theômenoi selon le mot d'Aristophane (23). ristote, dans sa Poétique, A emploie le terme agônizestai drama pour parler du poète qui fait représenter une pièce et Démosthène (Sur la Couronne) accuse Eschine dans les mêmes termes non pas de plaider, mais de jouer une pièce de théâtre. Par extension, nous trouvons chez Plutarque (Démosthène XXII) un AGON qui signifie "La pièce de théâtre". Mais ici se trouve manifestement une dimension qui était jusque là latente, de l'ordre du non-dit et que le théâtre revendique maintenant à part entière: celle du "comme-si". C'est bien là une continuité de sens avec les combats des jeux héroïques, les compétitions dans les grands jeux panhelléniques. TI ne s'agit pas d'un combat à mort, ni même d'une joute réelle, mais d'un AGON représenté, mimé, à fleurets mouchetés. L'affrontement scénique et son épilogue, la mort du protagoniste voire du deutéragoniste ou du tritagoniste sont des morts pour jouer. Nous aurons à nous pencher sur cette définition du théâtre et sur sa fonction qu'Aristote avait déjà bien vue: "Imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen d'un récit et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation (katharsin) propre à de telles émotions" (24). Une pièce comme l'Alexandros d'Euripide, malheureusement perdue, nous semble être un raccourci excellent pour appréhender l'AGON dans ses divers degrés. Rappelons l'intrigue: Alexandre-Pâris, fils de Priam a été "exposé" sur l'ordre du roi à la suite d'un oracle néfaste précédant sa naissance: Pâris devait causer la ruine de Troie. TIest recueilli par"des bergers qui l'élèvent près du mont Ida. Priam institue quelques années plus tard des jeux funèbres à la mémoire d'Alexandros-Pâris qu'il croit mort. Le berger Pâris vainc lors de ces jeux gymniques et hippiques tous les fils des Priam. Ceux ci prétextant qu'Alexandros est un esclave et qu'à ce titre il ne peut concourir, délibèrent, et Déiphobe, l'un des jeunes princes, dans un discours. du genre juridique, exhorte son père à tuer le jeune berger. Suit un échange cinglant entre les deux frères, un agôn logôn. D'autre part, cette pièce faisait partie d'une tétralogie, comprenant outre la trilogie tragique AlexandrosPalamède-Les Troyennes, un drame satyrique Sisyphe. Elle fut mise au concours des grandes Dionysies de Mars 415 ainsi que nous le rapporte Elien dans l'Argument des Troyennes: antêgônisanto allêlois Xenoklês kai Euripidês (25), et Euripide arriva second derrière 18

Xénoclès. Nous avons là, concentrés autour de la même pièce, plusieurs types d'agônes à des degrés divers. A l'instar de variations sur un thème musical, ces divers moments du Même circonscrivent presque exhaustivement cette notion à l'époque classique. Ainsi nous nous trouvons en présence: - d'un AGON gymnique ou hippique entre Alexandre et les autres concurrents, - d'un AGON juridique lorsque Déiphobe plaide la mort de Paris devant son père, - d'un AGON théâtral entre Deiphobe et Alexandre sous forme "d'escrime verbale" ou de Stichomythies (26), - d'un AGON à un autre degré, un AGON d'AGON entre deux auteurs qui concouraient pour le même titre, - d'un AGON entre les protagonistes (acteurs qui jouaient les personnages principaux) qui eux-mêmes concouraient pour un titre (différent de celui de l'auteur) (27). Ainsi donc, la généalogie du concept d'AGON chez les Grecs anciens, à travers les occurrences de ce terme dans la littérature, d'Homère aux tragiques, nous révèle une richesse sémantique insoupçonnée dès l'abord. Les glissements de sens sont nombreux. Cela prouve bien, s'il en était besoin, que ce mot recouvrait une notion d'une grande importance pour les locuteurs grecs. Car on sait qu'un mot n'évolue et ne se transforme que s'il est d'un emploi fréquent. Les multiples apparitions de celui-ci dans le langage et la littérature ont tendance à en modifier le sens. Si celui-ci a évolué, c'est que la prégnance de la notion qu'il véhiculait était capitale pour les Grecs. On peut en inférer qu'à évolution de sens correspond une évolution dans les façons de penser et d'agir. (Sans toujours prendre position dans l'hypothèse Sapir- Whorf citée plus haut). Nous aurons donc à nous interroger pour savoir si ces évolutions ne sont pas des indicateurs pertinents d'un changement dans les mentalités. Cette déspatialisation, cette dé-matérialisation, n'est-elle pas annonciatrice ou révélatrice de l'attitude d'un peuple qui se désenglue du concret et qui conquiert peu à peu une pensée symbolique et formelle? Le surgissement du logos reléguant au second plan l'action ou différant celle-ci après délibération, la remplaçant ou conquérant la même efficace, paraît inaugurer une ère de l'intériorité et de la 19

distance par rapport à l'acte. Et le tetlathi dê, kradiê (Patience, mon .coeur !) (28)que profère Ulysse, s'il semble être une exception à l'époque épique, est bien annonciateur d'un changement vers une mentalité patente à l'époque classique. L'emploi du terme AGON, avec les différents sens que nous avons définis semble participer de ce processus.

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La destinée sémantique d'une autre famille de mots va sensiblement dans la même direction. Le substantif to athlon, contraction de la forme homérique ionienne de aethlon, désigne tout d'abord principalement un référent matériel. C'est le prix, tangible, l'objet précieux, enjeu de la compétition "sportive". Ainsi Achille annonce-t'il les jeux funèbres à l'issue des funérailles de Patrocle et "Des nefs il apporte des prix (aethla) : bassins, trépieds, chevaux, mules, têtes fières de boeufs, captives à belles ceintures, et fer
gris... "(29).

L'importance matérielle des enjeux se fait sentir chez Homère par

l'insistance et la minutie avec lesquelles il décrit ces prix magnifiques
(agla aethla) (30), et la rapacité avec laquelle certains concurrents réclament leur lot. Le processus est identique pour toutes les épreuves proposées {= course de char, pugilat, lutte, course à pied, combat en armes, lancer "dudisque, tir à l'arc, lancer du javelot}. Achille propose des prix, définit succinctement l'épreuve, puis les concurrents s'avancent, la joute a lieu et les prix sont remis par le Péléide. Ce sens matériel se perpétue au cours des siècles. Ainsi, après Homère, Hérodote ( aethla keîtai, aethla prokeitai) (31),Platon (athla tithenai, athla pherestai) (32), Xénophon (protithenai athla) (33), Aristote (athlon lambanein) (34),Sophocle (Philoctète) (35)u. ont de ce terme la même conception: il s'agit d'un objet matériel constituant la récompense acquise après une compétition.

Il faut bien dire avec M.I. Finley (36) que "le monde héroïque était
incapable de se représenter une action ou une relation autrement qu'en termes CONCRETS; les dieux étaient anthropomorphisés, les émotions et les sentiments étaient localisés dans les organes définis du corps, l'âme elle-même était matérialisée. Chaque qualité, chaque état devait être traduits par un symbole particulier: l'honneur par un trophée, l'amitié par un cadeau précieux, le mariage par des dons de bétail... " En outre, s'il s'agit du même terme générique, la notion qu'il recouvre participe de la même évolution que celle que nous avons mise en lumière à propos de la notion d'AGON. Achille propose des "objets" de la vie courante et domestique aux

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peu à peu devenant des lauréats - dans l'AGON stephanêphoros (37)-,
n'emportent plus que des couronnes d'olivier, des bandelettes dont ils ceignent leur front, autant de SYMBOLES de leur suprématie. Platon d'ailleurs emploie indifféremment les deux mots athlon et nikêtêria (38) ce qui pour nous indique bien que l'on ne concourt pas pour la possession d'un objet, mais pour la victoire. C'est que la gloire - nous reviendrons sur les concepts de kléos et de kudos essentiels dans la compétition chez les Grecs (39)- qui couvre le vainqueur n'a plus besoin pour être visible de la profusion d'objets matériels qui remplissaient les tentes et les nefs des chefs Achéens. Le symbole suffit. C'est encore le procès de dé-matérialisation, déjà à l'oeuvre dans l'évolution de la notion d'AGON qui se fait jour ici à propos de celle d'Athlon. Un autre glissement de sens apparaît dans l'Odyssée (40). Les treize occurrences de ce mot dans les cent dix-huit vers relatant le concours "athlétique" lors de la fête donnée par les Phéaciens en l'honneur d'Ulysse (41) ne désignent plus la récompense matérielle offerte, mais les jeux eux-mêmes. L'enjeu se transforme alors en jeu. C'est le sens que le terme prend désormais à l'époque classique: Sophocle, (42)Eschyle, (43) parlent de l'a thlos Delphikos, Putikos. Il devient équivalent à ce moment de l'Agônas...Hellênikous d'Euripide (Hippolyte 1016) : Le souhait du jeune fils de Thésée est de "triompher le premier dans les jeux de la Grèce". Des prix du concours, au déroulement du concours, voire aux différentes épreuves de celui-ci, et en particulier la lutte, la compétition, voilà une première évolution.

vainqueurs. Mais, avec le temps, ces objets évoluent. Les vainqueurs,

Nous en voyons une autre poindre avec la naissance d'une
certaine intériorité et de sa symbolisation sémantique. La lutte est pénible, elle est douloureuse, 0 pugmachiês alegeinês, palaismosunês alegeinês (44).Cet aspect de souffrance est mis en avant dans des occurrences contemporaines de celles qu'on a déjà vues. Sophocle (45) considère Oedipe comme un andros athliôteros et Antigone (46) veut suivre dans son exil son malheureux (athlios) père. Ainsi, une certaine similitude semble s'établir entre la destinée des deux mots athlon et agôn . Une première signification matérielle est patente. Puis avec une dé-spatialisation point la spécialisation: les deux termes deviennent un vocabulaire spécifique des jeux, dans un 22