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LA SOCIABILITÉ CANOTIÈRE

De
364 pages
Fondée en 1865, la société Nautique de Besançon subit de nombreuses transformations de 1865 à 1930 : d'un cercle d'hommes pour le loisir, à une association pour le divertissement sportif, au club des sports nautiques où triomphe l'activité de compétition. Cette monographie permet d'aborder de manière privilégiée le phénomène sportif dans sa complexité.
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Christian VIVIER

LA SOCIABILITÉ

CANOTIÈRE

LA SOCIÉTÉ NAUTIQUE DE BESANÇON

L'Harmattan 5... rue de l'École Polytechnique 7, 75005 Paris... FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint...Jacques Montréal (Qc) ...CANADA H2Y IK9

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Pascal CHARROIN, Thierry TERRET, L'eau et la balle. Une histoire du water-polo, 1998. Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER, Le sport dans la ville, 1998. Jean-Paul BESSE, Les boxeurs et les dieux, 1998. Pierre ARNAUD, James RIORDAN, Sport et relations internationales (1900-1941), 1998. Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER, Le sport dans la ville, 1998. Cyril PETIBOIS,Des responsables du sport face au dopage, 1998. Maurice BAQUET, Education sportive. Initiation et entraînement, 1998. Marc DURAND, La compétition en Grèce antique, 1999. Claude BAYER, Approches actuelles d'une épistémologie des activités physiques et sportives, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-8190-6

@ L'Harmattan,

A Agnès, Tiffen et Thibault. Aux trois êtres les plus chers à ma vie. Toutes ces pages prises à vous. Fragments de moi. Livre-leurre pour ne pas avoir su vivre l'heure.

« Pour créer, je me suis détruit: je me suis si bien extériorisé au-dedans qu'à l'intérieur je n'existe plus qu'au dehors ». Fernando Pessoa

SOMMAIRE

INTRODUCTION

GENERALE

PREMIERE PARTIE LA SOCIETE NAUTIQUE BISONTINE (1865-1900) : UN CERCLE D'HOMMES POUR LE LOISIR
INTRODUCTION DE LA PREMIERE PARTIE CHAPITRE 1 : LES EXIGENCES DU FONCTIONNEMENT SOCIAL CHAPITRE 2 : LA "COLLECTIVISATION" DE LA VIE CANOTIERE CHAPITRE 3 : LA PLAISANCE OU LES PLAISIRS DES SENS CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE

DEUXIEME PARTIE LE SPORT NAUTIQUE (1901-1914) : UNE ASSOCIATION NOUVELLE POUR LE DIVERTISSEMENT SPORTIF
INTRODUCTION DE LA DEUXIEME PARTIE CHAPITRE 4 : DANS LA TRADITION CANOTIERE CHAPITRE 5: QUEL PATRIMOINE SPORTIF? CHAPITRE 6 : LE DIVERTISSEMENT SPORTIF CONCLUSION DE LA DEUXIEME PARTIE

TROISIEME PARTIE LE S.N.B. : UN CLUB DE SPORTS NAUTIQUES (1918-1930). LE TRIOMPHE DE LA COMPETITION
INTRODUCTION DE LA TROISIEME PARTIE CHAPITRE 7 : CONCURRENCE ET COMPETITION: CONTRAINTES TRADITIONNELLES CHAPITRE 8 : LES BIENS NAUTIQUES D'UN COMPETITION CHAPITRE 9 : LA COMPETITION NAUTIQUE CONCLUSION DE LA TROISIEME PARTIE LA FIN DES CLUB SPORTIF DE

CONCLUSION GENERALE TABLE DES MA TIERES

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INTRODUCTION

GENERALE

La noble histoire, académique et universitaire, préoccupée par la religion, la politique ou encore l'économie a trop longtemps négligé les conditions générales de la vie quotidienne de l'homme, les attitudes des populations devant la viele Daignant enfin s'intéresser à la famille2, à l'amour et même à la mort3, l'Histoire ne pouvait définitivement ignorer la sociabilité. La richesse de l'histoire de la sociabilité se situe sans doute dans l'histoire conjointe de la vie quotidienne, intimement liée à celle de la psychologie collectiv& telle que la définit Maurice Agulhon. D'ailleurs, l'avènement de la sociabilité sportive dans le dernier tiers du XIXème siècle n'est pas un phénomène isoléS: c'est un fait culturel. La vie associative est empreinte de modernité. Elle fournit le moyen d'échapper momentanément à l'isolement géographique et social, à la solitude physique ou morale, voire à la famille elle-même, dans une période de bouleversement économique et industriel. Maurice Agulhon attribue deux sens à la sociabilité sportive: ...c'est, très généralement, le fait que les gens s'organisent pour pratiquer le sport (...). Et c'est aussi, plus généralement, le fait que, à l'intérieur du mouvement sportif, et plus encore à l'intérieur du club, les adhérents nouent, entre eux, des relations et pratiquent des rites de confraternité, de solidarité, voire d'amitié6. En définitive, l'association sportive découvre au moins deux finalités. La première joue le rôle de sociabilité pure qui se traduit par la volonté de se retrouver entre amis et, la seconde, met en évidence une perspective plus spécifique relative à la pratique commune d'un exercice physique. Cette réflexion sur l'approche historique du phénomène général de sociabilité et, plus particulièrement, de la sociabilité sportive trouve une illustration concrète dans la description de la société angevine de boule de fort réalisée par! Jean-Luc Marais: elle est autant rencontre et activités nées de cette rencontre qu'activités prétextes à la rencontre 7. En conséquence, il ressort que le concept de sociabilité pour l'histoire du mouvement sportif associatif contraint à une étude
ARlES (Philippe), Histoire des populations françaises et leurs attitudes devant la vie, depuis le XVlllème siècle, Paris, rééd. Seuil, ColI. "Points histoire", 1971. 2 ARlES (Philippe), L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, rééd. Seuil, Coll. "Univers historique", 1975. 3 ARlES (Philippe), Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours, Paris, Seuil, 1975. 4 AGULHON (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, étude d'une mutation de sociabilité, cahiers des Annales, Paris, librairie Armand Colin, 1977. 5 P. Nourrisson indique que si en 1900 on dénombrait plus de 45 000 associations sans but lucratif... il ne s'agissait pas seulement d'associations sportives ou de divertissement dans Histoire de la liberté d'association en France depuis 1789, Paris, Sirey, 1920, (2 tomes), t. 1, p. 266. 6 AGULHON (Maurice), "Un entretien avec Maurice Agulhon", pp. 11-15, dans Revue SportHistoire, n° 1, La sociabilité par le sport, 1988, p. 15. 7 MARAIS (Jean-Luc), Les sociétés d'hommes, La Botellerie - Vauchrétien, Ed. Ivan Davy, 1986, p. 13.
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complète qui, selon Maurice Agulhon, ne peut pas se limiter à l'étude spécifique et technique du sport considére;g.La complexité de la vie associative croît avec le dynamisme et l'activité de l'association. C'est encore une fois Maurice Agulhon qui fournit le modèle d'analyse de l'apparition des clubs sportifs9. Tant que les jeunes gens se retrouvent de manière informelle pour une pratique physique de divertissement, ils n'ont pas besoin de président, de secrétaire ni de trésorier. Mais dès l'instant où ils veulent posséder un espace de pratique délimité, acheter un matériel "réglementaire" et/ou performant et participer à des compétitions réglées, leur groupe amical d'habitués doit devenir une société sportive, avec un bureau, un local, des installations, du matériel de compétition et des statuts. La monographie qui est l'étude approfondie et si possible exhaustive d'un sujet précis relativement restreint semble être le genre le plus adapté pour analyser la sociabilité. Le sport, malgré ses liens intimes avec l'histoire de la société française et son internationalisme, garantie essentielle de sa modernité, est souvent inféodé, à la fin du XIXème siècle et jusqu'à la première guerre mondiale, aux particularismes régionaux et locaux 10.L'histoire régionale de l'apparition des exercices corporels est complexe, assujettie à plusieurs explications. Même si l'on a coutume de dire que l'Est de la France subit plus intensément et plus promptement l'influence des gymnastiques germaniques, la palette d'activités sportives déjà présentes sous le Second Empire dans des villes comme Besançon ou Metz11 s'élargit pour réunir à la fin des années 1860 aussi bien l'équitation, le cyclisme que la voile ou l'aviron. La Société des Régates Messines naît officiellement le13 septembre 186112 tandis que la Société Nautique Bisontine est fondée le 27 août 1865. Elles appartiennent toutes deux à la catégorie des sociétés pré-sportives qui rassemble, selon Jacques Thibault, les sports typiquement français comme l'alpinisme (pratique ludo-touristique qui associe le plaisir du mouvement à la découverte des montagnes en l'occurrence jurassiennesI3), les sports équestres, l'escrime ou encore le canotagel4. Ce sont en général des groupements qui confondent sports et plaisirs mondains. La pratique physique a une forte connotation sociale tandis
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9 AGULHON (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise (1810-1848), ouv. cit., p. 12. 10ARNAUD (Pierre) (sous la direction de), Les athlètes de la République - Gymnastique, sport et idéologie républicaine (1870-1914), Bibliothèque historique Privat, Toulouse, 1987, 423 p., p. 20. 11BRUNN (Denis), "Activités physiques et vie sportive à Metz sous le Second Empire", pp. 93102, dans Des jeux et des Sports, Actes du Colloque de Metz, ouv. cit., p. 93. 12Ibid., p. 96. 13Définition des pratiques ludo-touristiques dans le Jura selon MORALES (Yves), Les exercices corporels et les sports dans le Jura (1870-1914), Université de Franche-Comté, mémoire de D.E.A. sous la ,direction de Claude-Isabelle Brelot, Faculté de Besançon, 1989-1990. 14THIBAULT (Jacques), "Sociétés et clubs sportifs dans la société française avant 1901", pp. 131-145, dans Sport et Société, Actes du colloque, C.I.E.R.E.C., Saint-Etienne, Juin 1981.

AGULHON

(Maurice),

"Un entretien avec Maurice Agulhon",

ouv. cit., p. 14.

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que le lieu d'activité n'est autre que le cercle. Il faut y faire preuve de bon goût, de philanthropie, d'aisance pécuniaire ou encore de notoriété. La Société Nautique Bisontine appartient-elle à cette catégorie des sociétés pré-sportives? L'étude monographique de la Nautique de Besançon est une manière de démontrer la complexité du phénomène sportif en dépassant la démarche analytique qui procède à une classification des exercices corporels et sportifs par courants (courant nationaliste et militaire, courant médical, courant sportit). Autant de raisons d'envisager l'histoire d'une des dix plus anciennes sociétés françaises de sports nautiques. La naissance et le développement du sport en France ne peut se satisfaire de schémas trop généraux. Tous ces éléments originaux incitent à entrevoir l'existence d'une culture spécifique: la culture canotière. Il semble pourtant qu'une définition propre ne s'impose pas. Elle correspond, en effet, au discours plus général fourni par Patrick Latreille à propos de la culture: c'est une manière collective de vivre le monde..., un type d'insertion, un style de vie15. Il apparaît en quelque sorte qu'il n'est pas de sociétés sans culture, que les cultures sont diverses comme les sociétés. Bien entendu, à la société canotière correspond une culture du même nom. Or, parmi les pôles explicatifs justifiant le rôle des pratiques corporelles dans le système général de la culture, il faut mettre en évidence l'importance de la fête comme moyen privilégié d'appropriation de la culture canotière. Dans la société bisontine, on peut d'ailleurs enrichir le concept en l'étendant à la notion de démonstrations qui s'enquiert de finalités plus profondes comme l'hygiénisme, la philanthropie, faisant appel à une sensibilité fine, en correspondance étroite avec les différentes effusions festives. La démonstration canotière reflète un type d'éducation qui renvoie à un type de culture. Elle valorise la transmission des gestes, des sites, des symboles qui sont autant de matériaux culturels nécessaires à la survie de la Société. *** Pierre Arnaud affirme qu'il existe sans doute de multiples façons d'entrer dans l'histoire du mouvement sportif associatif6. La réflexion sur l'historiographie des Activités Physiques et Sportives, la pertinence du concept de sociabilité dans toute recherche sur les associations sportives et l'originalité des modèles et des formes de pratiques corporelles en Franche-Comté justifient une étude monographique de la plus ancienne société sportive bisontine et même franc-comtoise. Pourquoi étudier une association nautique dans une région envahie par les sociétés de type conscriptif à but revanchard (gymnastique, tir et instruction militaire)? Ce n'est pas un hasard si l'association sportive retenue entretient un rapport étroit avec l'eau qui se trouve être, par les différents états physiques (eau, neige, glace) qu'elle peut prendre, le catalyseur
LATREILLE (Patrick), "Le droit à la culture" dans la revue Humanisme nOI31-132, 1979. 16ARNAUD (Pierre), Présentation, pp. 7-8, dans ARNAUD (Pierre) et CAMY (Jean), (textes réunis par), La naissance du Mouvement Sportif Associatif en France, P.U.L., Lyon, 1986, p. 8.
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de l'émergence et/ou de la diffusion de nombreuses pratiques corporelles en Franche-Comté à la fin du XIXème siècle (canotage, natation, plongeon, baignade, ski, patinage, glissade, luge, bobsleigh...)17. Thierry Terret formule une remarque analogue à propos de la richesse du milieu nautique en ce sens que le substrat aquatique assure aux sports nautiques une grande "sensibilité" à des thèmes originaux (hygiène, morale, rapport à l'eau, fêtes...) pour des raisons symboliques, culturelles ou sociales18. La compréhension des émotions que suscite l'acte sportif est primordiale. Même si aujourd'hui les habitudes culturelles et les enjeux économiques et politiques pervertissent les effets bénéfiques liés à la pratique sportive, l'historien du sport ne doit pas ignorer les bonheurs simples qui jalonnent les activités dispensées jadis au sein des premières sociétés. Il doit mettre tous ses sens en éveil, faire preuve d'imagination et de patience pour saisir la sensibilité des canotiers bisontins et, peut-être même, la réapprendre avant de tenter d'en retransmettre quelques moments intenses. Dans une définition prémonitoire du sport, Eugène Chapus19 attribuait déjà au plaisir une valeur essentielle: Si nous n'avions adopté le mot sport, ce serait par la vague et incomplète désignation de plaisir qu'il faudrait le traduire dans notre langue: car le sport, c'est le plaisir, le plaisir défini, le plaisir qui, en mettant à contribution une ou plusieurs aptitudes de l'homme, lui devient une occasion d'exercice, de mouvement, de pari, de jeu et exige le concours d'un monde plus ou moins nombreux2o. On perçoit ici que la pratique de l'exercice physique ne se différencie pas encore clairement de l'assistance au spectacle qu'il offre. Courses de chevaux, véneries impériales ou aristocratiques, bals d'été et d'hiver se mêlent à la boxe, à la natation ou encore au canotage. Pour satisfaire au divertissement et à la récréation prônés par la Société Nautique Bisontine, les sports nautiques côtoient en toute harmonie les fêtes philanthropiques et vénitiennes, les concerts, les représentations théâtrales, les bals, les conférences et les autres activités culturelles. Pourtant, si à la fin du XIXème siècle on a encore coutume de considérer le canotage comme un passe-temps aristocratique au même titre que l'équitation, la chasse et les courses de chevaux21, l'appartenance sociale des sociétaires de la Nautique autant que la diversité des activités proposées fournissent un contre-exemple original. Comme le montrait déjà en 1980 l'ouvrage d'Alain Ehrenberg22, il n'existe pas de nature ou
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VIVIER (Christian), "L'eau et les pratiques corporelles en Franche-Comté 1870-1914", pp.

103-124, dans Revue Sport et Histoire, numéro 1, nouvelle série, Bordeaux, P.U.B., 1992. 18TERRET (Thierry), Les défis du bain, Thèse de Doctorat en ST APS, Université Lyon I, 1992. 19CHAPUS (Eugène), Le sport à Paris, Paris, 1854. 20 CHAPUS (Eugène), Le sport à Paris, Paris, 1854, cité par EHRENBERG (Alain) (textes réunis par), Aimez-vous les stades? - Les origines historiques des politiques sportives en France (18701930), Recherches, 1980. 21 Le sport, journal des gens du monde, n° 1, cité par MEUNIER (René), thèse, p. 66. 22 EHRENBERG (Alain) (textes réunis par), ouv. cit.

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d'essence du sport23. Les textes réunis par cet auteur interrogeaient le sport afin d'en dépeindre à la fois la complexité mouvante et l'unité. L'étude monographique de la Société Nautique Bisontine est peut-être en quelque sorte le symbole local de ce dilemme. La multiplicité des divertissements organisés par la Nautique est d'une originalité qui aiguise la curiosité d'autant plus que cet usage se prolonge durant toute la fin du XIXème siècle. On peut dès lors se demander comment une tradition profondément ancrée dans la mémoire des sociétaires et des Bisontins s'estompe peu à peu. Pourquoi les canotiers consentent-ils à abandonner les divertissements à multiples facettes? L'apparition de la compétition sportive est-elle une explication suffisante? Les années 1920 sont marquées, non seulement, par l'apparition de l'aviron au Sport Nautique Bisontin mais, plus généralement, par l'explosion des sports dans toute la France. On assiste alors à l'éclosion d'une authentique culture physique24 qui contraint les historiens du sport à dépasser l'anecdotique histoire des athlètes, de leurs records, de leurs performances ou de leurs exploits. L'étude de la Société Nautique Bisontine est l'occasion d'élaborer une histoire parallèle des sports nautiques et des activités qui les entourent mais également des canotiers, fraternellement rassemblés autour d'un goût commun pour le canotage qui est aussi une autre façon de concevoir le monde, de s'engager dans une aventure25 : l'aventure canotière traversée par les crises internes, les mutations profondes de la société française et les guerres. Ainsi l'idée première est de restituer la sociabilité inhérente à la Société Nautique Bisontine en prenant en considération la complexité du phénomène canotier en fonction de sa spécificité régionale. De quelle manière s'est opéré le passage d'une multitude d'activités divertissantes et récréatives, dont le canotage et la baignade ne sont que de simples éléments, à l'aviron et à la natation, pratiques sportives de compétition, dont l'uniformité est garantie par leur code fédéral? Notre hypothèse de départ voudrait mettre en évidence les étapes au cours desquelles s'opérerait le passage d'une pratique de loisir à un sport de compétition. Les activités de la Société Nautique de Besançon semblent illustrer, par leur diversité, les méandres qui conduisent à la sportivisation du canotage. Plus concrètement, on peut formuler l'hypothèse que l'aviron sportif est l'aboutissement d'une transformation des formes traditionnelles de pratique du canotage. Consécutivement à ce postulat, des questionnements apparaissent. Comment s'est effectué le passage du canotage à l'aviron au sein de la Société
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A l'inverse Bernard Jeu montre que le sport trouve son essence dans la mythologie. Il organise l'ensemble de sa réflexion philosophique autour d'une définition du sport perçu comme une violence réglée, l'affrontement ritualisé de la mort. 24Pierre Arnaud définit la culture physique comme un "ensemble de manières d'agir et de penser entièrement ordonné au développement et au perfectionnement de l'efficience motrice en fonction d'un système de valeurs ou de finalités propres à chaque groupe social" ARNAUD (Pierre), "présentation", pp. 7-8, dans ARNAUD (Pierre) et CAMY (Jean), La Naissance du Mouvement Sportif Associatif en France, ouv. cit., p. 7. 25ARNAUD (Pierre), ibid., p. 7.

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Nautique de Besançon? Dès lors, il faudra analyser ces transformations: le passage d'une pratique récréative à une activité sportive de compétition est-il le fruit d'une lente filiation ou bien d'une succession de ruptures brutales? Dans cette dernière éventualité, le repérage des ruptures, des crises, s'avère indispensable. Enfin, l'identification de la nature de ces mutations engendre des questions essentielles. Pourquoi les activités de la Société Nautique Bisontine, tournées jusque là vers le divertissement et la récréation, se transforment-elles en pratiques sportives? Est-ce le résultat de l'émergence d'une nouvelle sociabilité et par extension le reflet des nouvelles valeurs de la société moderne? Si la sociabilité et les pratiques nautiques se transforment au cours de la période considérée, il est indispensable de répertorier les lieux où cette évolution est le plus souvent repérable. Ils forment ce que l'on pourrait appeler des modes d'entrée, c'est-à-dire des outils de réflexion qui traduisent généralement des mutations de la sociabilité et/ou des pratiques canotières. La liste n'est certainement pas exhaustive. Pourtant l'organisation administrative de la société, l'origine sociale des adhérents (pratiquants et dirigeants), les formes de sociabilité en usage dans la société, les modalités de pratiques, l'évolution du matériel et des règlements, l'insertion de la société dans son environnement sont autant d'indicateurs qui permettent de dresser l'état d'une association pour une période donnée. Nous regrouperons ces modes d'entrée autour de quatre grands axes caractéristiques de la sociabilité sportive: les adhérents, les contraintes, les acquisitions et les possessions, les démonstrations. L'analyse trouve peut-être ici ses limites. En effet, de la pertinence du choix des modes d'entrée dépendra l'aptitude de l'historien à différencier les formes de pratiques26. Ce concept présente l'avantage de se situer à mi-chemin entre la description des faits et la pure abstraction. Pour Raymond Ledrut, le monde des formes s'interpose et fait office d'intermédiaire entre l'expérience immédiate et les constructions conceptuelles27. Thierry Terret28 a déjà démontré, dans sa thèse, l'intérêt d'utiliser ce concept issu de la psychologie de la Gestalt dans l'histoire des sports. Dès lors, la recherche de la signification des formes s'avère essentielle pour écrire l'histoire d'une association sportive. Comment évoluent les formes de pratique canotière au sein de la Société Nautique Bisontine ? Il nous faut en effet envisager systématiquement l'emploi de ce concept au pluriel, d'une part, parce que l'exercice corporel est toujours porteur de sens multiples et, d'autre part, parce que la Nautique de Besançon est, dès son origine, une société multiforme.
26 Sur l'utilisation de ce concept en histoire et en sociologie du sport, on se reportera à CAMY (Jean), Pratiques sportives et productions sociales du corps, Thèse de 3ème cycle, Université Lyon II,1981. 27LEDRUT (Raymond), La forme et le sens dans la société, Paris, Librairie des Méridiens, 1984, cf. p. 10, cité par TERRET (Thierry), Les défis du bain, ouv. cit. 28TERRET (Thierry), Les défis du bain, ouv. cit., p. 21.

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Les permanences et les transformations des formes et des modèles de pratiques canotières qui jalonnent l'histoire de cette association de sports nautiques entre 1865 et 1930 constitueraient ainsi l'aventure canotière. Cette approche vise la compréhension, à partir de faits concrets, des modes particuliers selon lesquels cette société sportive est organisée à une période donnée mais aussi leurs estimations et leurs changements. Des historiens des Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives se sont engagés dans une relecture salutaire du phénomène sportif à partir du concept de formes de pratiques29 et de modèles de pratiques30. On pourra parler de modèles de pratiques canotières dans la mesure où des formes de pratiques propres à la Société Nautique Bisontine, puis au Sport Nautique Bisontin, seront reproduites dans un autre contexte. Par définition, cette notion est régie par une causalité interne de l'ordre de la représentation mentale et abstraite. En tout état de cause, si les modèles de pratiques canotières sont adaptées en dehors de l'association sportive, les acteurs contemporains du phénomène (producteurs et plagiaires) n'en ont pas conscience. Les canotiers bisontins, adhérents d'un cercle bourgeois n'échappent pas à leur rôle social. Ne se trouvent-ils pas, par exemple, impliqués directement ou indirectement, dans la diffusion du modèle hygiénique bourgeois qui caractérise la bonne société bisontine ? La problématique centrale demeure liée aux transformations diverses qui affectent la Société Nautique de Besançon entre 1865 et 1930. Plus précisément, les éléments qui fondent le club bisontin de sports nautiques à la suite de la Grande Guerre proviennent-ils d'une transformation des déterminants qui caractérisent l'association à la fin du XXème siècle? Chaque solution oblige à rechercher des filiations et/ou des ruptures afin de donner un sens à cette évolution. Pour nous, le passage du canotage à l'aviron est le fruit de l'action conjuguée d'une lente filiation et de ruptures brutales. Les mutations de pratiques et de sociabilité reflètent-elles un perpétuel souci de modernité chez les canotiers bisontins ? La scission de 1901 semble donner le jour à une association radicalement différente tant par ses finalités que par ses formes de pratiques. On ne peut remettre en question la volonté des sportsmen du nouveau Sport Nautique de rompre définitivement avec les formes de pratiques récréatives de l'ancien Cercle Nautique. Pourtant, au delà de la prise d'opinion et du souhait commun, nous soutiendrons le point de vue que les formes de pratiques sportives proviennent effectivement de la transformation des formes canotières traditionnelles. En 1930, les formes de pratiques canotières n'ont pas disparu. Tout juste ont-elles subi quelques mutations pour être acceptées par le
29Thierry Terret exploite cette notion au coeur de sa problématique de recherche dans Les défis du bain, ouv. cit. 30 Daniel Vailleau, dans une recherche monographique sur l'évolution des usages balnéaires rochelais (1870-1936), conforte le découpage en trois périodes distinctes par la mise en évidence de trois modèles (hygiénique, sportif et ludique) qui permettent ainsi de rendre compte de l'ensemble des usages des bains de mer. Dans VAILLEAU (Daniel), Contribution à une histoire
sociale des pratiques et des modèles balnéaires

- Baigneurs

et nageurs rochelais (juin 1870

-juin

1936), Thèse STAPS, Université de Bordeaux II, 1992.

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système sportif. Les détecter, les décrire, comprendre leur évolution permet de faire vivre l'aventure canotière. A travers ces questions apparaît la tentation de généraliser à l'échelon national un phénomène illustré par la Société Nautique Bisontine. L'avènement du sport en France ne serait-il pas le simple reflet de la lente maturation qui a permis le passage du cercle privé à l'association sportive publique? Pierre Arnaud détermine le cadre général de la réflexion portant sur la naissance du mouvement sportif associatif en France lorsqu'il envisage la transformation d'une sociabilité privée à une soc~abilité sportive publique ou encore le passage d'une sociabilité traditionnelle à une sociabilité séculière31. Les obligations traditionnelles qui caractérisent la confrérie canotière se figent ou disparaissent, remplacées par des règles légales identiques pour toutes les associations sportives. La convivialité et la confraternité, chèrement défendues par les canotiers fondateurs de la Nautique, se transforment en rapports hiérarchiques légaux. La complexité de la sociabilité propre à la confrérie canotière qui repose sur la spontanéité est remise en cause par la réorganisation des associations sportives. On y oppose désormais des valeurs indiscutables et neutres: le droit et la loi. Organisation, structuration sont désormais les maîtres-mots des associations. Que deviennent alors les joies simples, les plaisirs conviviaux autour des activités nautiques, culturelles ou musicales? La compétition, la rentabilité, les efforts de structuration ont-ils irrémédiablement évincé la sensibilité et le goût qui prédominaient lors de la fondation de ces sociétés de sports nautiques? *** La première étape de l'évolution de la sociabilité canotière apparaît dans le passage du regroupement informel (canotiers partageant leur joie de ramer et de jouer de la musique sur le Doubs en été) au stade forme132(constitution d'un cercle aux multiples activités). Pourquoi des rameurs et des musiciens ont-ils souhaité se regrouper au sein d'une association reconnue officiellement: le cercle nautique? Quelles en sont les règles, les modalités et les finalités? Qui fait partie des sections sportives, musicales ou culturelles? Comment pratique-ton ? Il s'agit ici d'interroger la réalité de la sociabilité canotière, ses recoins les plus secrets et les plus intimes, de comprendre comment et pourquoi elle demeure le modèle de référence pour la bourgeoisie bisontine tout au long du XIXème siècle. L'objet d'une première partie sera, d'une part, d'identifier les mécanismes fondamentaux sur lesquels repose le cercle des canotiers bisontins et, d'autre part, de saisir de quelle manière la sociabilité canotière réussit à échapper à la modernité sportive jusqu'à la scission de la Société Nautique Bisontine en 1901.
ARNAUD (Pierre), Le militaire, l'écolier, le gymnaste - Naissance de l'éducation physique en France (1869-)889), P.U.L., Lyon, 1991, p. 92. 32Expression empruntée à Maurice Agulhon, Le cercle dans la France bourgeoise, ouv. cit., p. 12.
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La seconde étape de cette recherche se propose d'identifier une forme et/ou un modèle de sociabilité intermédiaire. Les pratiques canotières multiformes sont battues en brèche par la nouvelle idéologie sportive. Cependant, si dans les intentions les adeptes de l'aviron et de la natation sportive envisagent une issue différente pour leur pratique, il semble que le désir de changement ne soit pas motivé par un projet précis. Sans doute, les modèles sportifs manquent en Franche-Comté. Il est dès lors très difficile de se détacher des seuls modèles de pratiques que l'on a connu. La deuxième partie tentera de mettre en évidence une période d'hésitations, de mélanges de formes de pratiques traditionnelles et de pratiques modernes. Dans le premier quart du XXème siècle, il semble qu'une forme de sociabilité conjuguant les habitudes canotières avec les nouveaux principes sportifs se stabilise. Quel rôle joue cette nouvelle génération d'adhérents? Comment réussissent-ils à concilier les traditions canotières (recrutement, souci du patrimoine par exemples) et les exigences de l'ordre sportif (réglementation fédérale, progrès technologiques, normes de la compétition) ? La dernière étape envisage non seulement de décrire la sociabilité sportive mais surtout d'expliquer comment elle s'est mise en place. Nous émettons l'hypothèse que les formes et les modèles de pratiques sportives n'ont pas simplement balayé les formes et les modèles traditionnels. Le phénomène est plus complexe, plus nuancé, simplement peut-être parce que les baladeurs ont toujours vécu en bonne harmonie avec les gros bras de l'aviron. N'ont-ils pas d'ailleurs ce goût commun pour le « bout-de-bois » ! Il semble illusoire et réducteur de croire que le modèle sportif remplace le modèle canotier. L'un et l'autre se superposent et s'enrichissent mutuellement. Mais cela reste encore à démontrer. La troisième partie mettra en évidence les rouages propres à l'émergence d'un club sportif moderne après la première guerre mondiale. Après une phase de transition, on peut se demander si les formes et les modèles de pratiques canotières ont définitivement été évincées de l'association ou si elles ont été enfouies ou transformées afin qu'elles ne gênent pas l'irrémédiable progression du système sportif. Les formes et les modèles sportifs sont-ils l'ultime étape de la transformation des formes et des modèles de pratiques canotières ? Plus généralement, comment peut-on appréhender l'événement de la sociabilité sportive?

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PREMIERE PARTIE

LA SOCIETE NAUTIQUE BISONTINE
(1865-1900)

UN CERCLE D'HOMMES POUR LE LOISIR

INTRODUCTION DE LA PREMIERE PARTIE
Dès son origine, la Société Nautique Bisontine, que les adhérents et la presse appellent aussi Cercle Nautique, Cercle des canotiers jusqu'en 1901, ou encore La Nautique sur toute la période étudiée, dispose d'un caractère moderne. Nous nous proposons de démontrer comment et pourquoi elle s'affirme comme un cercle sportif. Les termes Cercle, sport ou même canotage semblent renvoyer à première vue, à des conceptions traditionnelles, tant de la sociabilité que de la pratique des exercices physiques. Or il n'en est rien. Selon Maurice Agulhon le cercle a été la forme typique de la sociabilité bourgeoise en France dans la première moitié du XIXème siècle 1. Il est défini comme une association d'hommes organisés pour pratiquer en commun une activité désintéressée (non lucrative), ou même pour vivre en commun la non activité ou loisii2. La définition de la pratique du sport présentée dans la rubrique Encyclopédie du Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle restreint également le champ sociologique aux couches supérieures de la population française: Une nombreuse série d'amusements, d'exercices et de simples plaisirs qui absorbent une portion assez notable du temps des hommes riches et oisifs3. Ainsi, le sport, au même titre que l'adhésion à un cercle, est entouré d'une dimension sociale favorable à la bourgeoisie française après la révolution industrielle. Si les cercles se multiplient en province pour des raisons politiques (affirmation du sens libéral) et idéologiques (satisfaction de l'anglomanie naissante), les sports attendent plutôt la fin du XIXème siècle pour prendre leur essor au moment où s'affirme l'influence du modèle athlétique anglo-saxon. Mais parallèlement, on peut soupçonner des raisons plus profondes et de nature sociologique. L'étude du Cercle Nautique de Besançon devrait favoriser la mise en évidence d'une sociabilité imprégnée de modernisme. Cercle et sport revêtent, l'un et l'autre, une importance primordiale pour la bourgeoisie provinciale. D'une part, puisque le café est indigne d'un homme qui souhaite tenir son rang et que les salons aristocratiques ne reçoivent que les sympathisants royalistes, le regroupement d'hommes respectables souhaitant posséder un local intime, confortable et libé raP, devient la solution idéale. D'autre part, le sport symbolise les valeurs nouvelles d'une société moderne dirigée par la bourgeoisie conquérante. Enfin, si canoter est une activité ancestrale, en revanche s'unir pour satisfaire un goût commun pour le canotage s'avère une conception nouvelle. L'initiative bisontine s'inscrit-elle dans un contexte général
1 AGULHON

2 Ibid., p. 17. 3 LAROUSSE (Pierre), Grand Dictionnaire 4 AGULHON (Maurice), ouv. cit., p. 32.

(Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise, ouv. cit., p. 17.
Universel du XIXème siècle, Paris, 1866 à 1876.

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qui vise à imiter la capitale? Enregistre-t-on d'autres créations de Cercles Nautiques en France à cette époque? Tel est notre projet: montrer le modernisme qui se cache derrière l'apparition d'un Cercle Nautique à Besançon. Plusieurs questionnements émergent donc: pourquoi passe -t-on d'une habitude spontanée (navigation sur le Doubs) à une organisation formelle (création de la Société Nautique Bisontine) ? Une sociabilité spécifique semble se dégager du Cercle des Canotiers. Quelle est-elle? La Société Nautique Bisontine organisée sous la forme d'un Cercle portant le même nom est dissoute en 1900. Est-il possible d'identifier les déterminants qui assuraient la solidité de la structure? Qui pratiquait? Quelles formes et quels modèles de pratiques caractérisaient le cercle des canotiers? Quelles règles de fonctionnement? Quelle organisation? Quelles finalités? Quelles valeurs?

1872)

1. LES FONDATEURS DE LA SOCIETE NAUTIQUE (1865-

A la sociabilité canotière sont attachées des formes de pratiques qui lui correspondent. Leur nouveauté attire probablement la population bisontine. Une passion commune suffit-elle à expliquer la volonté de ces adeptes du canotage et de la musique pour s'associer et pour s'organiser ? Avant d'analyser la pratique canotière, il est indispensable de connaître les individus qui appartiennent au Cercle Nautique. La notoriété dont peut jouir le Cercle Nautique ne pousse-t-elle pas les bisontins à intégrer cette société de loisir? Les résultats de l'analyse du recrutement social des membres de la Nautique semblent vérifier l'hypothèse selon laquelle la Société Nautique Bisontine est une institution bourgeoise répondant à la modernisation de la vie quotidienne des citadins provinciaux de la fin du XIXème siècle. L'identification des hommes qui ont créé la Société Nautique Bisontine en 1865 repose sur un document précieux: la liste des membres fondateurs de ce groupementS extraite des archives départementales du Doubs. Cette pièce manuscrite précise les noms et prénoms des 52 individus qui furent à l'origine de la création de la Nautique. Trois critères seulement seront retenus pour l'appréhension générale de la constitution sociale: l'âge, la catégorie socio-professionnelle d'appartenance et l'inventaire succinct des liens familiaux existant entre les membres fondateurs. L'importance de l'aspect musical et du regroupement de plusieurs embarcations à l'origine de la création de la S.N.B., incite à envisager la rivière comme le lieu central d'un espace de communication. Nul doute que les activités de cette nouvelle société s'adressent à la famille qui joue plus souvent le rôle de spectateur que celui d'acteur. Dès 1866-1867 se multiplient les concerts et les fêtes musicales tandis que le canotage reste une pratique
5 "Société Nautique Bisontine Liste des membres fondateurs", manuscrit, feuille recto-verso, dim. 18 x 22 cm, dans Arch. Dép. Doubs, Police administrative, classement: associations, série M 1394, Statùts des associations par arrondissements (1866-1886), chemise-liasse intitulée "cercles - Arrondissement Ville de Besançon".

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familiale qui voit le canotier embarquer sa partenaire féminine sur sa balade6. La famille n'est donc pas délaissée, au contraire! Tout est mis en oeuvre pour son intégration, selon les normes bourgeoises, allant jusqu'à une prise en charge totale sans pouvoir décisionnel. Il est donc logique de rencontrer des liens familiaux entre plusieurs des membres fondateurs. A l'origine, pour que la société soit reconnue, il faut que le nombre de sociétaires s'accroisse. Pour cela, les canotiers de la première heure proclament les buts philanthropiques, musicaux et sportifs de cette nouvelle société. Ils finissent par décider leurs proches, amis et parents. Dans la région parisienne, le canotage constitue, sous le Second Empire, un divertissement de plein air. La vogue en a été lancée par des littérateurs du nom d'Alphonse Karr?, Adolphe Adam ou encore Théophile Gautier qui ne concevaient cette activité qu'en de longues flâneries sur l'élément liquide sans aucune prétention de vitesse. D'ailleurs, comme l'indique Jacques Thibault, ce n'est pas seulement le bol d'air et l'effort physique qui motivent cet engouement ... mais également le plaisir d'aller s'encanailler avec des grisettes dans les guinguettes des bords de Marne, immortalisées plus tard par Renoir8. On pourrait compléter ce panorama hédonique par les finalités musicales et festives, particulièrement présentes au sein de la Société Nautique Bisontine. Comme pour la capitale, la pratique sociale du canotage à Besançon vers 1870 apparaît clairement comme le fait essentiel des classes moyennes et bourgeoises. Dès 1866, les frères de Goncourt schématisent d'une manière réaliste les prétentions à la socialisation de cette récréation individuelle: ... une société de pochards en vareuse et de marins d'eau de vaisselle, qui veulent avec l'association faire leur chemin au moyen de cela, arriver par la marine de plaisance à des distinctions, à une sorte de carrière9. Cette pertinente remarque s'applique bien au groupe des fondateurs de la Société Nautique, dont le souci premier est l'accession à la vie bourgeoise. C'est, à n'en point douter, la motivation première des petits commerçants et des artisans de la ville. En définitive, on dénombre 23 sociétaires sur les 35 identifiés 10 venant grossir les rangs de ce groupe social, dominé il est vrai, par la corporation horlogère11. A cette époque, dans la capitale comtoise, l'industrie horlogère domine nettement le monde économique. En 1880, écrit Roger Marlin, la chambre de commerce signalait (...) que l'horlogerie bisontine fournissait à peu près 90 % des montres françaises et que 191 fabriques employaient
6 Balade: embarcation de promenade à rames. 7 Alphonse Karr a raconté ses souvenirs de jeunesse dans un petit livre pittoresque intitulé: Le canotage en France. 8 THIBAULT (Jacques), Sports et éducation physique, 1870-1970, coll. l'enfant, librairie philosophique 1. Vrin, Paris, 1979, seconde édition revue et augmentée, 270 p., p. 84. 9 GONCOURT (E. et 1. de), Journal, Année 1866, 29 Août. 10Environ 60 % de la population de membres fondateurs ayant pu être identifiés. Il Près d'un fondateur sur 4 évolue dans la corporation horlogère.

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quelque

5 000 ouvriers et le double d'ouvrières travaillant à temps perdul2. En

1865, le secteur de la montre est à son apogée. L'horloger, grâce à son habileté et sa qualification, peut en apparence tenter de rivaliser de bien-être avec la petite bourgeoisie bisontine. En 1876, le docteur Meynier affirme que le salaire journalier de l'horloger est "assez élevé"13 pour lui permettre une vie confortable. L'ensemble des employés pourrait être assimilé aux couches nouvellesl4. L'employé fait partie des classes moyennes en devenir, même si l'importance numérique de cette catégorie est faible autour de 187015. Pour l'instant, les employés comme les classes populaires semblent détachés du canotage, qui les irrite autant que l'activité de cercle. En effet, la participation des classes populaires à la création de la Société Nautique est inexistante. Sur les 35 adhérents connus, les agriculteurs, les ouvriers (typographes ou autres), les instituteurs sont aussi peu présents que les soldats (excepté le cantinier du 3ème bataillon de chasseurs à pied Alphonse Burdin). Trois raisons expliquent l'absence des classes populaires: la nécessité de temps libre et de loisirs pour pratiquer le canotage, le prix de revient de cette activité (s'inscrire à la Nautique est relativement onéreux puisqu'il en coûte en 1879, de 18 à 24 Francs pour une cotisation annuellel6, ce qui est supérieur à la redevance annuelle des sections du Club Alpin Français oscillant généralement entre 4 et 15 Francsl7) et en dernier recours, les contraintes liées à l'apprentissage technique des activités proposées, qu'elles soient sportives (natation, aviron) ou culturelles (formation d'un orchestre, d'une chorale, d'un groupe théâtra1...). Seulement 6 adhérents représentent la bourgeoisie indépendante dont la moitié occupera une fonction dirigeante au sein de l'association alors que les classes populaires ne sont quasiment pas représentées. Bref, les fondateurs de la Société Nautique Bisontine sont jeunes, pétillants de vitalité et d'énergie. A travers le canotage, ils souhaitent s'amuser tout en conquérant un statut social leur permettant d'approcher le monde
12

MARLIN (Roger), "D'un siècle à l'autre (V. 1845 - V. 1914)", livre III dans Histoire de

Besançon sous la direction de Claude Fohlen, De la conquête française à nos jours, tome II, Cêtre, Besançon, 1964, 824 p. 13MEYNIER (Docteur J.), Etudes hygiéniques sur Besançon, Dodivers, Besançon, 1876, 63 p., dans BibI. Mun. Besançon, cote 288 342. 14"Couches nouvelles" : expression employée dans un sens plus restreint que celui de la "couche sociale nouvelle" du discours prononcé par Léon Gambetta. Catégories qui copient le mode de vie bourgeois. 15Parmi les employés sont répertoriés deux fondateurs: Albert Gardet (employé de banque) et Arthur Peron (commis négociant). 16"Etat nominatif des cercles, sociétés et réunions établis à Besançon au 1er février 1879" dans Arch. Dép. Doubs, Police administrative, classement association, série M1394, statuts des associations par arrondissements 1866-1886, chemise-liasse intitulée "cercles-arrondissement de Besançon". 17LEJEUNE (Dominique), La France de la Belle époque, 1896-1914, Paris, A. Colin, 1991, pp. 113-114.

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bourgeois. Leur moyenne d'âge en 1870 approche les 31 ans. L'écart d'âge entre les sociétaires est faible. Certes, les dirigeants sont un peu plus âgés puisque, en 1870, le doyen a 42 ans, mais ils sont tous des adeptes du canotage.

1900)

2. LES RESPONSABLES DE LA SOCIETE NAUTIQUE (1865-

Pourquoi s'associer? Charles Louandré18 signe, en 1846, deux études intéressantes sur l'Association littéraire et scientifique en France qui réalisent l'inventaire des raisons pouvant expliquer ce mouvement général de floraison des sociétés: Sculpteurs, architectes, peintres, musiciens, ouvriers de tous les états, femmes de tous les âges, avocats à la recherche du client, journalistes à la recherche de l'abonné, jeunes hommes politiques attendant l'âge pour aspirer à la députation, francs-maçons de tous les pays, écrivains de toutes les écoles, chacun s'associe, les uns pour faire un peu de bien, les autres pour ne faire que du bruit, les oisifs, qui sont souvent les vrais sages, pour écouter, les ambitieux pour propager leur nom, se dresser à eux-mêmes un piédestal et trouver des prôneurs...19. Cette liste des motivations qui animent les adhérents du Cercle littéraire et scientifique confirme globalement20 les résultats obtenus à partir de l'étude sociale des membres fondateurs de la Société Nautique Bisontine (1865-1870). Les différents corps de métiers sont représentés dans l'une et l'autre des associations avec, malgré tout, une prépondérance d'adhérents des classes bourgeoises ou qui aspirent à accèder à la petite bourgeoisie. De plus, aux aspirations bourgeoises, il faut ajouter les finalités et les formes des pratiques de Cercle qui expliquent la fréquentation sociale de ce type d'endroit. Selon Maurice Agulhon : ... la vie de cercle suppose de l'aisance (il faut quelque argent pour louer un local, payer la chandelle et le chauffage, l'abonnement aux journaux, l'enjeu des parties de cartes, la boisson) et du loisir (n'avoir pas de profession, ce qui est le cas du retraité ou du propriétaire rentier, ou avoir un bureau qui ferme vers cinq heures, comme
l'employé ou le négociant)21.

18 LOUANDRE (Charles), "Association littéraire et scientifique en France", pp. 513-537 et 792818, dans Revue des deux Mondes, 4ème trimestre, 1846, cité dans AGULHON (Maurice), ouv. cit., p. 38. 19Ibid. 20 I I faut en effet apporter quelques nuances à ce constat qui pourrait laisser croire que les femmes avaient l'habitude de se retrouver dans ce type d'association. Or, l'exemple du cercle bisontin ne laisse aucune place à la présence féminine comme de nombreuses sociétés de l'époque. Il se~blerait que cette allusion soit plutôt le reflet de l'emportement de la verve du journaliste. 21AGULHON (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise, ouv. cit., p. 18.

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L'exemple du cercle des canotiers de la capitale comtoise confirme la généralisation de cette analyse à l'ensemble des associations françaises et pour le reste du XIXème siècle: Le cercle est bien une institution bourgeoise, et qui vient de s'épanouir dans le régime bourgeois par excellence que Juillet a inauguré22. Les résultats des recherches menées autour de la reconstitution, fonction par fonction, des membres du conseil d'administration de la Société Nautique Bisontine permettent de multiples analyses. L'objectif préalable était de dresser le portrait social général de l'administrateur du cercle des canotiers entre 1865 et 1900. La longueur de la période d'étude d'une part, l'importance et la diversité des tâches dirigeantes répertoriées23, d'autre part, favorisèrent une recherche plus précise. Cette dernière raison surtout a avivé notre curiosité. En effet, ne serait-il pas possible d'envisager l'étude sociale des responsables de la Société Nautique Bisontine sous l'angle de la comparaison à partir de leur fonction au sein du comité directeur? L'analyse séparée des différentes fonctions dirigeantes n'étant pas suffisamment révélatrice (instabilité de la fonction, groupes hétérogènes...), nous avons procédé au regroupement des tâches dirigeantes dans l'optique de déceler une adéquation entre la famille d'administrateur et l'origine sociale des membres qui la constituent. Quel est le profil social des administrateurs de chacun des groupes répertoriés? Mais auparavant, s'imposaient un découpage et un regroupement pertinents des fonctions dirigeantes. Sept familles ont été répertoriées: les décideurs qui regroupent les membres du bureau directeur (président, viceprésident, secrétaire et trésorier) ; les adjoints aux postes de décideurs (secrétaire adjoint, trésorier adjoint et vérificateur des comptes) ; les fonctions honorifiques (président honoraire, secrétaire honoraire, trésorier honoraire, chef honoraire du matériel) ; les responsables des biens de la Société qui comptent les différents chefs du matériel (intérieur et extérieur) et leurs adjoints respectifs ainsi que le bibliothécaire et son adjoint; les artistes qui comprennent les différents délégués et les directeurs des formations musicales et culturelles (orchestre, harmonie, fanfare, chorale, section dramatique) ; les sportifs avec les délégués des cyclistes, de la section escrime, du canotage, des équipes et le capitaine d'entraînement; les commissaires (fonction dirigeante qui représente à elle seule, un groupe hétérogène par le nombre et l'absence de définition de ses activités). Quelle est la carrière-type du sociétaire du Cercle Nautique de Besançon? Il adhère à la Société Nautique Bisontine à l'âge de 25 ans comme membre actif. Durant une dizaine d'années, il assouvit sa passion conjointe pour la navigation de plaisance et la musique sans prendre de responsabilité. Puis, peu à peu, ce canotier expérimenté prend du recul par rapport à ses activités physiques, musicales et culturelles. Il est alors proposé comme
22

Ibid., p. 43. 23Nous avons dénombré 35 fonctions dirigeantes différentes ayant intégré le comité directeur de la Nautique entre 1865 et 1935.

30

administrateur du cercle. Il y reste en moyenne trois ou quatre ans. Il peut appartenir à toutes les catérogies socio-professionnelles avec une prépondérance des professions libérales et des classes bourgeoises. Très peu d'ouvriers ou d'employés accèdent, en effet, aux postes d'administrateurs du Cercle Nautique entre 1865 et 1900. D'autre part, l'étude approfondie des dirigeants montre l'existence d'une liaison directe entre l'accès à une fonction d'administrateur et la catégorie socio-professionnelle d'appartenance de ce postulant. A l'exception de la famille des commissaires qui représente un cas particulier, il est possible de dresser le profil social caractéristique de chaque famille d'administrateurs. Les postes de décideurs sont occupés en priorité par les professions libérales. Les responsables des biens nautiques demeurent majoritairement des artisans et des commerçants tandis que la bibliothèque est tenue épisodiquement par des professions libérales mais qu'elle n'attire jamais de fonctionnaires, preuve qu'elle pourvoit plus à l'information locale et spécialisée qu'à la diffusion de la culture littéraire. La bibliothèque nautique jouerait alors ce rôle habituel dévolu aux cercles bourgeois du XIXème siècle, à savoir: un lieu paisible où l'homme de cercle peut venir consulter, à moindre frais, les journaux locaux et les revues spécialisées (nautiques et musicales) auxquels est abonnée la société. Les artistes sont particulièrement bien représentés au sein du comité directeur. L'orientation musicale et culturelle du cercle nautique ne peut pas être niée. En proposant une spécialisation au sein des formations musicales et en inscrivant à la tête de chacune d'elle des professionnels de la musique, cette famille affiche l'émergence d'une sociabilité moderne autant que ses ambitions. Enfin, l'apparition tardive et le petit nombre de représentants des sportifs au comité directeur soulignent simplement que les pratiques physiques (nautiques et autres) sont conçues sous une forme ludique, de loisir pour adhérents oisifs. A la fin du XIXème siècle à Besançon, les sports, sous leur forme compétitive, sont encore éloignés des motivations des hommes de cercle. Seuls quelques sociétaires marginaux s'y adonnent. La sportivisation des exercices ludiques, comme le canotage ou la baignade, sera l'étape suivante d'une modernisation qui a débuté au milieu du XIXème siècle lorsque l'élite de la cité a consenti à se mettre en mouvement. 3. LE SUCCES D'UNE INSTITUTION BOURGEOISE La liste des membres fondateurs de la Société Nautique24 permet de dénombrer 52 sociétaires aux alentours de 1865-1866. L'annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour 187225 stipule que la Société compte déjà près de 350 adhérents. Ce chiffre aurait-il été majoré afin d'augmenter artificiellement
24 "Société Nautique Bisontine - Liste des membres fondateurs", manuscrit, Arch. Dép. Doubs, Police administrative, classement: associations, série M 1394, ouv. cit. 25 LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour 1871 et 1872, 59ème année, Besançon, imprimerie et lithographie de J. Jacquin, 1872, 552 p., Arch. Dép. Doubs, cote Per 878.

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les effectifs de la Société Nautique? En 1874 et 1875, les mêmes annuaires indiquent un total supérieur à 350 membres26 alors que l'état nominatif des cercles, sociétés et réunions27, établis à Besançon le 1er février 1879 dans le cadre de la police administrative, mentionne que le nombre d'associés est de 35028. Le chiffre communiqué par l'annuaire du département et de la région, l'année suivante, apparaît de nouveau douteux car la société aurait accru son effectif de plus de cent adhérents en une année: elle comprend plus de 450 membres29. Cependant, les informations administratives recueillies par la préfecture en 188530 signalent que le nombre d'adhérents atteint 700. C'est aussi l'époque où la société cumule les finalités culturelles, musicales et sportives. Un tel chiffre reflète donc au moins la pluralité des activités ouvertes dans le cercle et le succès que rencontre cette institution bourgeoise auprès de la population bisontine. Enfin, d'une manière générale, l'adepte de la navigation de plaisance et des activités culturelles et musicales qui l'entoure est originaire de toutes les catégories socio-professionnelles avec une prédominance cependant des négociants et des artisans. La tranche d'âges la plus représentative des membres actifs du cercle nautique se situe entre 25 et 30 ans. Pour l'année 1870, cette classe d'âge représente près d'un tiers de l'effectif des sociétaires dont l'âge a pu être identifié. Globalement, la tranche d'âge des sociétaires ayant une activité au sein du cercle est comprise entre 20 et 45 ans même si, exceptionnellement, le comité accueille des jeunes rameurs âgés de moins de 20 ans. Sans aucun doute, les différentes formes de pratiques offertes par le cercle nautique expliquent que le recrutement des adhérents soit sans limite. Mais la remarque reste superficielle et insuffisante. L'examen détaillé des raisons qui poussent la bourgeoisie bisontine vers le cercle des canotiers est indispensable. Comment se justifie le succès de cette nouvelle forme de sociabilité?

26 Ibid., pour 1874 et 1875. 27 Etat nominatif des cercles, sociétés et réunions établis à Besançon", série M 1394, ouv. cit. " 28Ibid. 29 LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaires du Doubs et de la Franche-Comté pour 1880, ouv. cit. 30 "Informations administratives, noms de cercles ou sociétés - 1885" tableau Ip. dim. 64x27cm, Arch. Dép. Doubs, Police administrative, classement: associations, série M 1394, Statuts des associations par arrondissements 1866-1886, chemise-liasse intitulée: « Cercles-Arrondissement Ville de Besançon ».

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CHAPITRE 1 LES EXIGENCES DU FONCTIONNEMENT

SOCIAL

L'existence des cercles bourgeois du XIXème siècle est soumise à une réglementation sévère et finalement à un agrément ministériel après expertise des finalités réelles de chaque association. Le désir de s'associer, et pas seulement la constitution d'un cercle formel, tombe sous l'article 291 du Code Pénal qui s'exprime ainsi: Nulle association de plus de vingt personnes dont le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours marqués pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la société. Dans le nombre de personnes indiquées (...) ne sont pas comprises celles qui ont leur domicile dans la maison où l'association se réunit31. Ce court passage laisse supposer que les associations rencontrent inévitablement des contraintes réglementaires limitant leur fonctionnement. Les buts de chaque association officiellement constituée sont examinés minutieusement suivant l'exemple du Cercle du commerce composé uniquement de négociants et de chefs de maison de la cité bisontine qui reçoit, en 1826, l'avis d'autorisation du ministre de l'intérieur simplement parce que son but est de rapprocher les commerçants et de leur faciliter les moyens de s'entendre pour l'amélioration du commerce de la place32. Ces obligations n'affectent pas exclusivement les regroupements d'individus de type corporatif ou commercial. Selon Maurice Agulhon, la pratique de la société d'hommes pour le loisir33 a été précoce (sous l'Empire et la restauration) dans de nombreuses villes de province. A Besançon, cette forme de vie de loisir existe déjà parmi les sept sociétés énumérées par Claude Fohlen34. L'une d'elles, dénommée la Société du cercle dit le Casino qui est un point de réunions pour particuliers aisés et pour négociants35, est soumise à une surveillance particulière. Au cours du XIXème siècle, les cercles éclosent dans toute la France. En 1843, les statistiques du projet avorté du Cercle Central de France (Cercle des Cercles) comptabilisent 1928 cercles autorisés et 121 858 membres36 auxquels il faudrait ajouter les associations informelles et non reconnues. En conséquence de l'essor de cette sociabilité nouvelle, s'instaurent de nouvelles exigences de fonctionnement social qui débordent le cadre des réglementations strictement officielles. Quelles sont-elles? La sociabilité canotière nécessite-t-elle des contraintes qui lui seraient propres? Ces
31 Article 291 du Code Pénal de 1810. 32 Cité par AGULHON (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise, 33 Ibid., p. 34. 34 FOHLEN (Claude) (sous la direction de), ouv. cit. .

ouv. cit., p. 33.

35Ibid.
36 Arch.

Nat., F7 12237

Seine.

33

impératifs d'ordres différents constituent-ils les limites de cette forme de sociabilité? Influencent-ils les formes de pratiques canotières ? 1. DU RASSEMBLEMENT INFORMEL A L 'ASSOCIATION

Quelles sont les conditions qui ont permis l'organisation administrative d'une institution qui, au départ, n'était qu'un rassemblement spontané? La brève description des étapes qui ont conduit des individus à se doter d'un cercle structuré pour leur agrément commun devrait permettre de répondre partiellement à cette question. La première rencontre sur le Doubs, le 27 Août 1865, de diverses embarcations, dont l'une portant une fanfare de dix membres37, s'impose comme une manifestation décisive. Bien entendu, l'existence du canotage à Besançon est antérieure à cette date comme l'attestent les lithographies, dessins et autres iconographies38 représentant des rameurs sur le Doubs à Besançon. Néanmoins, cette habitude prouve un changement subit dans l'organisation de la pratique puisque les baladeurs ont décidé de s'associer pour satisfaire une passion commune. Par arrêté en date du 12 septembre 1865, le Préfet du Doubs approuve les statuts de la Société Nautique Bisontine39. Cette attitude associative est une réelle innovation, même si la première société nautique, qui est aussi le premier club français, voit le jour en 1838 sous l'appellation de Société des Régates du Havre40. D'ailleurs, il existe moins d'une dizaine d'associations de ce type avant 1860. La Société Nautique Bisontine s'inscrit donc en précurseur parmi les vingt premiers groupements d'aviron français alors qu'elle s'affirme indiscutablement comme la toute première société sportive de Franche-Comté, devançant de plusieurs années la fondation d'associations de type conscriptif à buts revanchards: L'Alliance en 1876 dans le Territoire de Belfort41, la Société des Francs-Tireurs Comtois née le Il juin 1867 et la Comtoise fondée le 8 mai 1869, toutes deux originaires de Besançon (Doubs)42, puis pour le Jura, la
37"Année 1865", p. 1 dans Annales Chronologiques de la Société Nautique Bisontine depuis sa fondation, le 27 août 1865 jusqu'au 17 janvier 1879, imprimerie et lithographie Valluet et fils, Besançon, 1879, 16 p, coll. privée Christian Vivier. 38 Au XVIIlème siècle, les bisontins naviguent en barque sur le Doubs dans le cadre de leur travail ou pour leur plaisir. Un album de lithographies montre une dizaine de vues de Besançon prises sur les bords du Doubs vers 1750 dans lesquelles apparaissent diverses embarcations dans BibI. Mun. Besançon. 39"Année 1865", p. 1, ouv. cit. 40 DRIVET (Jean-Pierre), Aviron et rameurs français. Livre autoédité, Nogent-Sur-Marne, 1983,181 p. 41VIVIER (Christian), Les exercices corporels et les sports dans le Doubs et le Territoire de Belfort (1870-1914), mémoire de D.E.A. sous la direction de Claude-Isabelle Brelot, Université de Franche-Comté, dactylographié, 1987, 267 p., cf "Etat de la fondation des sociétés sportives dans le département du Territoire de Belfort (1870-1914)", p. 93. 42 Ibid., "Etat de la fondation des sociétés sportives dans le département du Doubs (1870-

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Société de Tir du Jura siégeant à Lons-le-Saunier, qui voit le jour en 1867, enfin sept années plus tard, la Société Nautique des Régates Doloises, fondée le 10 avril 187443. Si le goût pour les pratiques nautiques et la musique en canot est à l'origine du passage du rassemblement spontané à la dotation d'un cercle formel, l'exemple bisontin n'est pas un cas particulier dans la France nautique. Des conditions similaires inspirent la constitution d'autres sociétés françaises de canotage. C'est souvent un jour d'été, en pleine chaleur, et après une course organisée à l'improviste que se forment les premières sociétés nautiques, suivant l'exemple de la Société Nautique de Saumur créée au mois d'août 188544. Mais plus encore que le désir de se mesurer ou de s'épanouir au cours d'agréables et rafraîchissants ébats, la convivialité est, à coup sûr, l'argument décisif. Pour preuve, la réunion d'une équipe d'amis, poussée par l'attrait verdoyant des berges de l'Oise, est à l'origine de la fondation de la Société Nautique de l'Oise en 188445. C'est également dans un souci de rassemblement qu'est créé le Cercle des Canotiers d'Angoulême, le 14 janvier 1870, qui inscrit dans son règlement intérieur: Le Cercle des Canotiers est fondé dans le but d'organiser sur la Charente, à Angoulême, une société de canotage réunissant tous les éléments dispersés de ce genre de distractions46. Parfois même, ces associations ne se limitent pas à la réunion des seuls adeptes des sports mais envisagent, comme la Société des Régates Rouennaises fondée le 10 juin 1847, de regrouper tous les utilisateurs de la Seine, tous les intéressés de la navigation fluviale: mariniers, charpentiers en bateaux, lameneurs, passeurs47. Enfin, outre l'importance accordée aux rapports amicaux régis par un véritable ordre canotier, il semble qu'une grande majorité des articles premiers des statuts de ce type de cercles sportifs cite, d'une manière significative, le goût pour les exercices ou les courses nautiques, à l'instar de la Société Nautique d'Enghien, fondée en 188548, ou encore de la Société des Régates Rennaises, créée en 186749. La période 1865-1872 constitue les débuts d'une activité de cercle qui s'ouvre sous la houlette de son président fondateur Edmond Ethis. Si la commission de direction ne compte alors qu'une poignée de dirigeants, en
1914) ", p. 97.
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44 FEDERATION FRANCAISE DES SOCIETES D'AVIRON, Cent ans d'une grande Fédération 1890-1990, S.I.B., Boulogne-sur-Mer, 1990, 79 p., p. 72. 45Ibid., p. 46. 46 Réglement intérieur du Cercle des Canotiers d'Angoulême, le 14 janvier 1870, dans FEDERATION FRANCAISE DES SOCIETES D'AVIRON, Cent ans d'une grande Fédération 1890-1990, ouv. cit., p. 56. 47Ibid., p. 46. 48La Société Nautique d'Enghien, fondée le 29 septembre 1885, a pour but de "développer et d'encourager le.goût pour les exercices nautiques", ibid., p. 71. 49Le but de la Société des Régates Rennaises fondée le 13 septembre 1867 est "d'encourager et de développer le goût des exercices et des courses nautiques", ibid., p. 55.

MORALES(Yves),ouv. cit., p. 86.

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revanche l'activité de la Société Nautique Bisontine est diversifiée dès sa fondation. Les Annales Chronologiques de la Nautique50 enregistrent que la société s'occupe indifféremment de faire construire ses embarcations, d'organiser des régates et des fêtes vénitiennes, de mettre en place une école de natation, d'ordonnancer des représentations musicales et culturelles. A partir de 1868, elle s'engage nettement dans la voie de la philanthropie avec des manifestations de bienfaisance (souscriptions, cavalcades, concerts...) Alors que la commission de direction de la Nautique ne compte que quatre ou cinq membres entre 1865 et 1872, son évolution se montre brutale à partir de 1873 : elle passe en effet à 19 membres51. L'époque des balbutiements s'achève. Le Cercle Nautique se donne des structures solides comme l'atteste la modification des statuts de la société, approuvés par arrêté préfectoral du 29 juin 187252. Les motivations des adhérents se dispersent entre littérature, arts dramatiques ou lyriques, chants, prestations musicales variées et sports, reflétant la grande fragmentation des tâches dirigeantes. A partir de 1883, la vie de la Nautique est régie par une administration rigoureuse et respectueuse de ses statuts. La modification de ces derniers, en 187253,arrête la composition de la commission de direction à une trentaine de membres aux fonctions disparates. Aux côtés des habituels élus du bureau directeur et de leurs adjoints siègent les fondateurs principaux aux titres honorifiques correspondants, puis s'ajoutent les chefs du matériel, les bibliothécaires, tous pourvus d'un adjoint, sans oublier le chef de la fanfare, le directeur de la chorale, les délégués respectifs de ces deux formations et les neuf commissaires. La musique est alors très appréciée au sein de l'association. A tel point que le 19 Juillet 1879, l'Union Musicale de Besançon, fondée le 23 mai 1874, fusionne avec la Société Nautique 54. Enfin, la règle administrative fondamentale est la mouvance annuelle, édictée par les statuts qui n'autorisent pas les membres du Bureau de direction à cumuler plusieurs mandats. Ils restent néanmoins rééligibles à des fonctions distinctes de celles qu'ils avaient assurées lors de l'année écoulée; d'où l'alternance systématique, chaque saison, des fonctions de membres du bureau. Alors que les annuaires du Doubs et de la Franche-Comté pour les années 188255 et 188356 mentionnent que la société compte plus de 450
50Annales Chronologiques de la Société Nautique Bisontine, depuis sa fondation le 27 août 1865 jusqu'au 17 janvier 1879, ouv. cit. 51LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaires du Doubs et de la Franche-Comté pour 1868 à 1872, ouv. cit. 52Ibid. 53 LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour 1873, ouv. cit. 54 LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour 1881, ouv. cit. 55LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour 1882, ouv. cit. 56LAURENS (Paul), GAUTHIER (Jules), Annuaire du Doubs et de la Franche-Comté pour

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