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Le football au Brésil - Onze histoires d'une passion

De
64 pages

Le Brésil aime le football passionnément. Famille, amitié, amour, joie, tristesse : le ballon est présent dans tous les moments de la vie. Onze auteurs brésiliens contemporains parmi les plus talentueux s'en inspirent. Onze contes, qui parlent d’enfants, d’adultes, d’hommes, de femmes ; qui prennent une tournure nostalgique, adoptent un ton ironique, parfois triste ... tous plus divers les uns que les autres, avec un point commun : le ballon brésilien.




CRITIQUES PRESSE


L'Equipe Magazine : "Un recueil électrique, cinglant, tout à fait réjouissant. A l'image de la nouvelle, L'importance relative des choses, où l'on comprend à quel point le football peut s'immiscer dans les têtes et dans les vies. Jusqu'au divorce."


Metro : "Foot de plage et de rue, de supporter et de dragueur, le sport y révèle sa dimension sociale et par-dessus tout émotionnelle."

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Sélection, organisation des contes : Paula Anacaona
Assistante éditoriale : Matilde Maini
Glossaire bilingue : Maxime Godfrind, Paula Anacaona
Photo de couverture : Dario de Dominicis © Agência Olhares
Maquette : Isabelle Cadet
eBook Design : Studio Numeriklivres

Œuvre publiée avec le soutien du ministère des Relations extérieures du Brésil
Obra publicada com o apoio do Ministério das Relações Exteriores do Brasil.

Oeuvre publiée avec le soutien du ministère de la Culture du Brésil Fondation Bibliothèque Nationale
Obra publicada com o apoio do Ministério da Cultura do Brasil Fundação Biblioteca Nacional



ISBN PAPIER : 978-2-918799-48-1
ISBN NUMÉRIQUE : 978-2-918799-55-9

 

 

 

Tous les hommes naissent égaux puis ils grandissent, certains préfèrent jouer en attaque, d’autres en défense, et le milieu de terrain reste pour les laborieux. Ce qui pousse quelqu’un à vouloir être gardien de but, je n’arrive même pas à le concevoir. Hugo dit que c’est le sentiment de responsabilité, car le gardien est le seul qui n’a pas droit à l’erreur. Théorie idiote… Qui peut bien aimer les responsabilités ? Personne ne reconnaît les mérites du gardien, aussi bon soit-il. S’il arrête le ballon, il ne fait que son travail. S’il n’assure pas et se prend un but facile, la défaite est entièrement de sa faute.

J’aime l’attaque, j’aime marquer des buts, j’aime gagner. Marquer un beau but, de préférence à la quarante-cinquième minute de la deuxième mi-temps, est un de ces moments qui rend la vie digne d’être vécue. On se sent au top, même s’il ne s’agit que d’un match entre potes au bord du fleuve.

Je suis né au bord de l’eau, j’ai vécu avec les crues toute mon enfance et mon adolescence. Voir l’eau du fleuve envahir sa maison en été est la terreur de n’importe quel adulte, mais les enfants s’en fichent. Après tout, les berges du fleuve sont des terrains de foot toute l’année et plus on est près du fleuve, plus on a de terrains vagues pour jouer.

Enfant, pendant la dictature militaire, la démocratie s’exprimait au travers des rencontres entre enfants sur les terrains vagues où nous nous amusions et jouions au ballon ou au cerf-volant. Personne n’avait de nom de famille, peu importait l’école où on étudiait – si tant est qu’on étudiait. Des crampons ? Nous jouions pieds-nus, torses nus, en short et parfois sans slip. La vraie liberté.

Trente ans ont passé. Heureusement, la dictature est finie. Mais la population a doublé. Les écoles, le travail, le logement, le transport sont devenus insuffisants. Tout est insuffisant. Les terrains vagues ont disparu, envahis par les favelas ; les berges du fleuve ont été bétonnées ou transformées en dépotoirs. C’est une autre ville, une autre enfance.

Je viens d’avoir quarante-cinq ans, Hugo et Arthur également. Nous sommes nés dans le même quartier, avons étudié dans la même école, avons joué au foot ensemble. Nous habitons aujourd’hui de l’autre côté de la ville, là où nos souvenirs d’enfance sont considérés comme exotiques. Nos femmes ne veulent pas les entendre, elles préfèrent nous poser des questions sur notre carrière, notre salaire, nos perspectives d’avenir… Je ne sais pas si c’est pareil pour tous les célibataires sans enfants. En tout cas, le futur est un putain de cercueil. C’est pour cette raison qu’Arthur cogite et passe son temps à répéter que la première mi-temps, pour nous, est déjà derrière nous.

Je m’en fiche de vieillir, et d’ailleurs la seule alternative qui existe ne me tente pas. Ce qui me gêne, c’est une certaine sensation de décalage, de non-appartenance à ce monde d’immeubles toujours plus hauts, de béton et de goudron, de gens qui jugent les autres par leurs fringues et non par leur habilité à dribbler. La liberté, l’égalité et la fraternité de nos matches de foot entre potes sur les terrains vagues me manquent.

Cela fait plusieurs mois qu’on me dit que je suis nostalgique et chiant, mais c’est jeudi dernier que j’ai réalisé la gravité de ma crise. J’ai signé le plus gros contrat de ces dernières années pour la filiale brésilienne de mon entreprise. Le Président-directeur-général en personne a appelé de Berlin pour féliciter mon chef et suggérer ma promotion. Les collègues m’ont applaudi dans le couloir et m’ont gratifié de petites tapes dans le dos. Trois stagiaires, deux chefs de produits et une directrice m’ont jeté des regards lascifs. Une petite fête fut improvisée. De tous côtés, je ne voyais qu’une joie intense. Le seul indifférent, c’était moi.

Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Trop angoissé. Le matin, je suis allé au club et j’ai regardé les gamins jouer au foot sur un terrain en pelouse synthétique avec des crampons hors de prix. Ces dribbles et ces buts ne voulaient rien dire. J’ai été sur la place où il y a un terrain multisports en ciment. Les gamins de là-bas semblaient plus réels, et pourtant… Quel charme peut bien avoir un terrain de dimensions réduites en ciment ? Personne ne veut se blesser donc tout le monde fait gaffe à ne pas tomber, personne ne tire de boulet de canon pour ne pas envoyer la balle au milieu des voitures ou dans le square des enfants. Seules la pelouse et la terre donnent de l’audace. Seul le grand air libère les instincts, autorise des longues passes ou des tirs au but avec toute la force de sa jambe. Aucun de ces gamins ne sait, vraiment, ce qu’est la joie du football.

Je me fiche des appels téléphoniques de Berlin. J’ai besoin de vivre.

Je ne suis pas allé travailler. Le soir, j’ai téléphoné à Hugo et à Arthur en leur proposant un foot à l’ancienne le lendemain. Arthur me demanda si j’étais fou. Pour Hugo, je l’étais. En tout cas, samedi matin, nous étions tous les trois de retour dans notre ancien quartier. Eux portaient des crampons et un slip, pas moi.

Nous n’étions pas revenus depuis longtemps. Aucun terrain n’avait survécu. Rien que du béton, du goudron, des parpaings partout. Des enfants jouaient au ballon au milieu de la rue. Des adolescents squattaient les terrains des places. Rien qui ressemblait à nos vies.

— Je ne vous avais pas dit d’aller à la plage ? se plaignit Arthur. Tous les adultes de plus de trente ans jouent au foot sur la plage, pour ne rien se casser quand ils tombent.

— La plage, ce n’est pas notre univers et ça ne l’a jamais été, répondis-je. On devait prendre deux bus pour y aller, tu te souviens ? La première fois qu’on a été à la mer, on avait douze ans. Et pour jouer sur la plage, il faut avoir une équipe.

— Où sont les vieux ? demanda Hugo avec son infaillible objectivité. J’ai vu des papys jouer aux cartes, mais ils sont où, les hommes d’âge moyen ?

— Chez eux, au lit avec leurs femmes, putain ! Ou à laver leurs voitures, qu’est-ce que j’en sais ! C’est quoi cette question ?

Arthur a toujours été impatient. Il frappait la balle trop tôt, à tout prix, faisait de mauvaises passes, faisait des fautes à tort et à travers. Certes, il galopait et était infatigable, mais il a rarement marqué un beau but.

Le bazar de m’sieur Vieira était toujours là, au même endroit. C’était maintenant une femme d’une soixantaine d’années, la nièce du défunt Vieira, qui tenait la boutique. Elle a regardé mes pieds nus et m’a dit qu’elle vendait des tongs. J’allais lui répondre mais Hugo a été plus rapide et a acheté un paquet de biscuits à la maïzena. Il a commencé à manger les sablés en les enfournant en entier dans sa bouche, un par un, sans se gêner pour parler en même temps. En cinq minutes de conversation, il avait appris ce que nous voulions savoir. Les vétérans jouaient à la décharge.

En suivant le fleuve, qui s’était transformé en égout à ciel ouvert, nous sommes finalement arrivés au dernier terrain vague du quartier, entre des eaux polluées et un endroit horrible où ils jetaient tout, absolument tout. Des meubles, des pneus, des appareils électroménagers, des gravats, des carrosseries de voitures abandonnées. Une quantité immense de tubes de télévision – vous saviez que les télévisions avaient des tubes ?

Le terrain, en terre, avait quelques touffes d’herbe par-ci par-là, quelques trous – mais aucune pierre, notai-je. Plus de cent mètres de longueur, peut-être cent vingt, par soixante ou soixante-dix de largeur. Un vrai terrain de foot, avec même des cages en bois. Deux équipes complètes s’affrontaient, à onze contre onze. Les joueurs étaient grisonnants ou chauves, la plupart en surpoids. Hors du terrain, assis pas terre, neuf types attendaient leur tour pour entrer dans le jeu.

Pendant qu’Arthur se plaignait en disant qu’il n’avait pas autant étudié pour, à son âge, passer par l’humiliation de jouer au ballon entre un égout à ciel ouvert et une décharge, Hugo et moi avons échangé un regard complice. Paquet de biscuits à la main, il est allé faire un brin de causette avec les darons sur le bord. Neuf tontons qui voulaient taper la balle, et aucun gardien. C’est comme je vous le dis : personne ne veut être gardien. À part ce fils de pute d’Hugo. Au moment où il mangeait son dernier biscuit et enfilait ses gants en cuir, j’ai réalisé que nous faisions partie de l’équipe pour le prochain match. Et comme neuf plus deux est égal à onze, Arthur est resté sur la touche. De toute façon, qui s’était plaint ?

La règle : l’équipe qui gagne continue, l’équipe qui perd sort ; chaque partie dure 30 minutes.

Notre équipe entre sur le terrain. Je ne tiens pas en place, j’ai le diable au corps. J’ouvre le score au bout de deux minutes et demie. Ils voient que je n’ai pas les pieds carrés. Ma place est assurée. Les défenseurs adverses vont commencer à nous chamailler. Qu’ils viennent. Je démoralise tout de suite un grand gaillard en lui faisant un petit pont. Putain ! Qu’est-ce que c’est bon ! J’ai failli inscrire un deuxième but sur un corner mais la balle frôle la barre transversale et sort. Les collègues me regardent avec respect. Dès que je suis bien placé, ils me passent la balle. Ce n’est qu’une question de temps pour marquer d’autres buts. Une passe, amorti sur la poitrine, j’enveloppe le ballon de la jambe gauche, le gardien ne voit rien… Joli, ça aurait mérité un ralenti. J’inscris le but suivant sur une faute : j’envoie mon boulet pile poil dans la lucarne découverte. À vingt-cinq minutes de jeu, j’en efface deux et je pénètre dans la surface, dominateur. Le gardien s’envole d’un côté, la balle de l’autre. C’est mon quatrième but du match, le score final est de six à trois.

De son côté, Hugo joue bien, il fait de bonnes défenses, mais qui se préoccupe du gardien ?

Nous restons sur le terrain pour le match suivant. Arthur a réussi à rentrer dans l’équipe adverse. Il est comme possédé et me donne des coups de coude ou de pied dès que l’occasion se présente. Il se fiche de la balle – il veut juste me massacrer. Quinze minutes passent, personne ne marque. Mes quarante-cinq ans commencent à peser et à m’encombrer plus que les coups d’Arthur. Je déteste l’admettre, mais si Hugo n’était pas là pour garder les cages…

Vingt-neuf minutes. On se dirige vers un zéro à zéro quand un pénalty est concédé à mon équipe. Tout le monde me regarde. Un camarade me donne la balle : c’est moi qui vais tirer. Je l’ai mérité. Je regarde Hugo au bout du terrain, et me souviens de ma propre question : qui aime les responsabilités ? À part le gardien, le crack, le vrai.

L’art du pénalty est de ne pas laisser transparaître dans le mouvement du corps ou dans le regard le côté où l’on va frapper. Il faut donner de faux signes, induire le gardien en erreur – l’idéal étant de ne choisir le côté que lorsque le pied touche la balle. Cette décision éclair, c’est l’heure de vérité. Tout ou rien. Victoire ou défaite. Tuer ou mourir. Une synthèse des grands moments de la vie.

Je cours, je frappe, but.

Le terrain reste silencieux, personne n’applaudit. Pas besoin. Mon imagination fait le travail. Je ferme les yeux. Le Maracanã plein à craquer. Les cris, l’hystérie, la folie, le délire. Les supporteurs agitent les drapeaux, m’adorent, m’idolâtrent comme un demi-dieu.

Serrements de main, tapes sur l’épaule, invitation à revenir samedi prochain. Pourquoi pas ? Pour l’instant, je n’ai qu’une envie : prendre une longue douche, déjeuner, discuter tranquillement avec mes potes, me souvenir des bons moments de la vie.

Ce soir, je vais me coucher tôt et bien dormir.

Version papier

Vous avez aimé Le football au Brésil ? Lisez-le en version papier dans une mise en page soignée. Parce que le livre reste un bel objet !

Disponible sur anacaona.fr et dans les librairies physiques et Internet.

Catalogue

Les éditions Anacaona : une jeune maison d’édition indépendante, pour découvrir la littérature brésilienne.

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