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Le Tour de France et le vélo

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224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306875
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Collection" Espaces et Temps du sport" dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

- Pierre ARNAUD (ed.), Histoire du sport ouvrier en Europe, 1994. - Joël GUffiERT, oueurs de boules en pays nantais. Double J charge avec talon, 1994. - David BELDEN,L'alpinisme un jeu ?, 1994.

" LE TOUR DE FRANCE ET LE VELO

Histoire sociale d'une épopée contemporaine

Éditions L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3507-6

Philippe GABORIAU

LE TOUR DE FRANCE ET LE VÉLO Histoire sociale d'une épopée contemporaine

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS

L'histoire du Tour de France et du vélo forme-t-eUe une épopée contemporaine? Le Tour de France cycliste est-il un révélateur majeur de la culture populaire française? Le vélo, objet historique, peut-il éclairer de manière originale les métamorphoses de la société actuelle? Pour essayer de répondre à ces questions, j'ai écrit ce livre qui se divise en deux grandes parties. Dans la première partie, j'ai cherché à voir la singularité du Tour de France. QueUe est la place de cet événement à l'intérieur de la société française? Grande fête du vélo, le Tour de France, fer de lance d'une certaine forme de capitalisme, mobilise depuis le début du vingtième siècle des millions de spectateurs sur le bord des routes. Il produit, par le biais des mass-média (journaux, radio, télévision), une littérature insolite, orale et populaire. Dans la deuxième partie, afin de mieux cerner et contextaliser mon interrogation, je relate et construis une histoire sociale du vélo à l'intérieur de la France des dix-neuvième et vingtième siècles. De la draisienne au bicycle, du vélocipède de grand-mère au vélo de course, du VTT au bi-cross, la biographie de la bicyclette paraît prendre racine dans plusieurs espaces culturels fortement contrastés. L'histoire du Tour de France et du vélo va nous donner un regard inhabituel sur la société actuelle et ses transformations. Elle va nous aider à mieux percevoir les désirs et les espérances des divers milieux sociaux de la France moderne. L'étude des pratiques et des spectacles sportifs, l'analyse de la diffusion des moyens de locomotion peuvent offrir des informations singulières et mettre en relief des valeurs et des modes de vie populaires, ouvriers ou paysans, trop souvent silencieux et oubliés. Le vélo constitue le thème central de ce livre. C'est un instrument que nous connaissons tous, et qui est, pour reprendre la définition du dictionnaire Le Robert..., une bicyclette, c'est-à-dire: un appareil de locomotion formé d'un cadre portant à l'avant une roue 7

directrice commandée par un guidon, et, à l'arrière, une roue motrice, entraînée par un système de pédalier. L'ouvrage est la rencontre de deux formes de savoirs: une connaissance de type universitaire que j'ai acquise en étant étudiant en sciences sociales puis chercheur-sociologue au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) depuis 1984 et une expérience d'un autre type que j'ai acquise en pratiquant le cyclisme depuis mon enfance. Le cadre méthodologique et théorique de ma recherche se réfère à un ensemble de lectures qui approfondit les trois grandes approches des sciences sociales (la sociologie, l'histoire, l'anthropologie): la sociologie historique allemande (Max Weber, Norbert Elias), le néomarxisme russe (Mikhaïl Bakhtine), l'école sociologique française (Emile Durkheim), l'école des Annales (Fernand Braudel), l'anthropologie anglo-saxonne (Bronislaw Malinowski), le structuralisme (Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil), la sociologie française actuelle (Pierre Bourdieu)... La recherche essaie d'adopter une posture scientifique qui s'exprime à travers enquêtes et concepts. Elle tente de mélanger les méthodes d'objectivation: études des documents d'époque (archives, journaux, livres), observations directes, entretiens non directifs, analyses statistiques. Ce texte se veut une histoire sociale, c'est-à-dire une approche à la fois sociologique et historique qui recherche les comparaisons et la construction de concepts typologiques (idéaux-types). Une histoire conceptuelle. En cela, je suis proche des démarches épistémologiques de Jean-Claude Passeron et de Paul Veynel. L'ouvrage fait largement appel à mon expérience autobiographique, au savoir acquis depuis l'enfance et l'adolescence. Aux écrits qui étudient l'histoire de la bicyclette (comme Baudry de Saunier, Kobayashi, Jeanes, Seray); aux livres, aux articles des revues ou des journaux sportifs qui racontent le Tour de France (comme Blondin, Chany, DUfry, Laget; ou les revues Vélo, Miroir du Cyclisme, Le Cycle ou le journal L'Equipe ). Né dans une famille ouvrière de l'Ouest de la France amatrice de cyclisme, coureur de quatorze à vingt-deux ans, j'effectue toujours, chaque année, plusieurs milliers de kilomètres sur mon vélo ou mon VTT et découvre, aux beaux temps, les cols des Alpes et des Pyrénées. L'approche théorique a pris naissance ainsi dans la pratique et cela influence, je pense, le ton de ce livre. Le texte peut de cette façon toucher deux catégories de lecteurs: les étudiants et les universitaires,
1 Voir J.-C. PASSERON, Le raisonnement sociologique, Paris: Nathan, 1992; P. VEYNE, "Foucault révolutionne l'histoire", Comment on écrit l'histoire, Paris: Seuil, 1978. pp. 201-242; P. VEYNE, L'inventaire des différences. Paris: Seuil, 1976.

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mais aussi les passionnés de cyclisme. J'ai eu la chance de rencontrer au cours de ma formation à l'Université de Nantes, au milieu des années 1970, un professeur attentif et intelligent, Michel Verret, qui a permis la symbiose de ces deux démarches1. Deux auteurs fondamentaux ont principalement influencé mon travail sur le Tour de France et le vélo: Norbert Elias et Mikhaïl Bakhtine. Ils m'ont aidé à mieux percevoir les notions de fête sportive et de culture populaire. Les recherches de Norbert Elias (1897-1990)2 permettent de penser l'histoire des sports à l'intérieur des transformations de la civilisation occidentale. Le sport, né au dix-neuvième siècle en Angleterre, est à voir comme une forme de combat qui donne du plaisir sans choquer la conscience. Exercice contrôlé de la violence, le sport est vu par Norbert Elias comme une invention sociale rare qui va à l'encontre de l'évolution du processus de civilisation occidentale (dans nos sociétés où l'inégalité entre les groupes diminue, un plus grand contrôle sur soi-même devient nécessaire pour maitriser les excès, la violence, les plaisirs incompatibles avec une vie sociale qui se veut démocratique). L'approche de Mikhaïl Bakhtine (1895-1975)3 m'a été utile pour appréhender la fête sportive et médiatique du Tour de France. L'hypothèse de Bakhtine à propos des influences réciproques des cultures populaires et des cultures dominantes apparaît fructueuse. En effectuant la biographie sociale de Rabelais, Bakhtine étudie ce qu'il appelle le processus de carnavalisation, dynamique par laquelle la culture populaire pénètre et imprègne la culture dominante et sérieuse. Le carnaval représente l'expression la plus complète et parfaite de la vision du monde qu'a le peuple. Au Moyen-âge, la riche culture populaire du rire a vécu et évolué en dehors de la sphère officielle de

1 Michel Verret m'a aidé à penser et à contextualiser les valeurs de mon milieu d'origine. Je renvoie à ses livres, et tout particulièrement à : M. VERRET, L'espace ouvrier, Paris: A. Colin, 1979 et M. VERRET, La culture ouvrière, Saint-Sébastien: ACL Edition Société Crocus, 1988. 2 Voir N. ELIAS, La société de cour, 1933, Paris: CaIman Lévy, 1974; N. ELIAS, La civilisation des moeurs, 1939, Paris: CaIman Lévy, 1973; N. ELIAS, La dynamique de l'Occident, 1939, Paris: CaIman Lévy, 1975; N. ELIAS, "Sport et violence", Actes de la Recherche en Sciences sociales, 6, déco 1976, pp. 2-22; N. ELIAS, E. DUNNING, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris: Fayard, 1994. 3 Voir M. BAKHTINE, L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris: Gallimard, 1970; A. BELLEAU, Notre Rabelais, Montréal: Boréal, 1990; C. GINZBURG, Préface, Le fromage et les vers. L'univers d'un meunier du XVIe siècle, Paris: Flammarion, 1980, pp. 7-22.

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l'idéologie et de la littérature dominantes, sur la place publique, au cours des fêtes et dans la littérature récréative. En écrivant ce livre, j'ai essayé de jouer avec la polyphonie, le dialogue entre commentaires et documents d'époque. J'ai tenté de créer des espaces de points de vue, une pluralité de perspectives, de donner de l'importance à l'écoute des voix dominées, afin de préserver leur originalité fragile. Et puis, un peu à la manière d'Arlette Farge ou de Mikhail Bakhtine, j'ai eu envie d'éclabousser le présent de fragments d'événements jaillis d'hier et de donner un sens à cette rencontre 1. J'ai voulu, illusion surréaliste, ouvrir des fenêtres temporelles. Retrouver par exemple l'atmosphère effervescente de l'année 1891, si importante pour comprendre l'histoire de la bicyclette. J'ai désiré faire toucher du doigt (ailleurs que dans les commentaires) la puissance épique de la littérature cycliste. J'ai voulu montrer, donner à voir, offrir des textes... Présenter des matériaux décalés de plus d'un siècle... Et leur laisser le dernier mot... LE VÉLOCIPÈDE ILLUSTRÉ, 22 AVRIL 1869, p. 1 Les vélocipédistes, dans leurs promenades ou leurs excursions, doivent préférer les terrains plats aux terrains en pente, car si ces derniers ont du bon quand ils descendent, ils sont souvent très rudes à remonter. Si leur inclinaison atteint un décimètre par mètre, il est sage de mettre pied à terre et de continuer sa route, en conduisant le Vélocipède en laisse par le gouvernail. C'est alors un appui, une sorte de canne roulante, au moyen de laquelle on atteint le point culminant des montées, sans dépenser des forces inutiles. LE PETIT JOURNAL, 5 JUIN 1869, p. 1 ...Qu'est-ce que le vélocipède, qui fait fureur aujourd'hui? C'est une satisfaction donnée à ce besoin universel d'aller vite. Les chemins de fer ont un grand défaut. Ils ne se prêtent ni au caprice, ni à la fantaisie de l'individu. Ce sont de grandes machines collectives partant et arrivant à heure fixe, avec des points d'arrêt inflexiblement déterminés. Le cheval est d'un entretien coûteux, il mange, il exige des soins. Le vélocipède ne mange pas, on l'a sous la main; on l'enjambe et l'on va où l'on veut, vite ou lentement, à son gré! Telle est la vrai raison d'être du vélocipède, qui n'est encore d'ailleurs qu'à l'état d'embryon. Nous en verrons bien d'autres!
1 A. FARGE. Le cours ordinaire des choses, Paris: Seuil, 1994. 10

LE PETIT JOURNAL, 6 MARS 1890, p. 1 Quand on est là-dessus, lancé à une vitesse moyenne, sur une route bien lisse et bien déserte, où le silence est grand, quand on se sent emporté dans la solitude par cette chose à frottement mystérieux, frêle, qui va dans l'espace toujours frôlant le sol, on a des sensations d'oiseau. Ne me traitez pas de serin, je vous certifie que cette impression est exacte. Il semble qu'on ait des ailes et qu'on vole. C'est délicieux. Jean-sans-terre, "Bicycles et tricycles".

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Première partie

L'ÉPOPÉE

SPORTIVE DU TOUR DE FRANCE

Introduction LE TOUR DE FRANCE, UN ÎLOT DANS LE TEMPS SOCIAL
Il ne peut y avoir de société qui ne sente le besoin d'entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité. Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, conclusion, 1912.

De toutes les grandes épreuves sportives que compte le vingtième siècle, le Tour de France cycliste est, dans notre pays, l'une des plus appréciée. Créé en 1903, le Tour de~France forme, chaque mois de juillet, une grande fête du vélo. Evénement médiatique rassemblant, chaque année, de nombreuses équipes internationales de coureurs cyclistes professionnels qui espèrent conquérir le maillot jaune de leader, !e Tour est une course cycliste qui dure environ trois semaines. Etape après étape, il traverse la France sous forme de caravane itinérante (vélos, motos, voitures) qui regroupe organisateurs, concurrents cyclistes, véhicules publicitaires, aides techniques et journalistes. Les péripéties de la course sont retransmises, en direct ou en différé, par de nombreux médias (télévisions, radios, journaux), en France, en Europe et par le monde. Et des foules, immenses, souvent en vacances, attendent ceux qu'on dénomme les géants de la route tout le long du parcours. Le Tour de France peut être considéré comme un summum saisonnier du calendrier des épreuves cyclistes professionnelles, comme l'apogée des milliers de courses cyclistes qui sont organisées 15

dans notre pays. La fête du Tour de France est proche, c'est notre hypothèse, d'un symbolisme nouveau lié aux valeurs industrielles et rationnelles qui s'est diffusé, depuis le début du vingtième siècle, par l'intermédiaire des milieux dominants de l'industrie de la bicyclette et de l'automobile jusqu'aux milieux populaires. Chaque année depuis sa création en 1903, il réactualise un événement primordial: le moment crucial où le progrès industriel de la société contemporaine est entré en contradiction avec la dure condition de vie imposée aux milieux populaires. La réactualisation de cet événement s'appuie sur le symbolique vélo. Objet industriel type, fruit du travail industriel et ouvrier, dont le prix tend à baisser et le nombre à croître et qui devient peu à peu, durant tout le vingtième siècle, accessible à ceux qui le produisent. Cette réactualisation s'effectue dans une représentation, un spectacle. Sur la scène du Tour de France (feuilleton vivant), les coureurs (héros issus du peuple), cyclistes professionnels (excessifs et fiers, aux formes à moitié chevalines), se heurtent au système mis en place par les organisateurs (institution totale, exacte, réglée, juridique). Le Tour de France est à voir comme un substitut du désir de libération des milieux populaires. Désir de libération qui s'exprime face et par le système en place. Le Tour de France est un gaspillage d'efforts. Une dépense ostentatoire et joyeuse de forces de travail, de valeurs de métiers, au moment des vacances. Le potlatch se termine par la victoire de l'homme exemplaire: le porteur du maillot jaune. Homme-soleil qui a surmonté les difficultés imposées. Le Tour de France - fête du vélo - est, historiquement, une fête de vitesse populaire, une fête de conquête: un espace initialement interdit est dominé, bouclé. Cette conquête s'effectue à l'intérieur d'un système imposé et par l'intermédiaire de représentants ascétiques, les coureurs de l'épreuve. Les spectacles sportifs constituent une des régions les moins étudiées des sciences sociales. Dans les innombrables études scientifiques consacrées aux rites et aux mythes, le spectacle sportif n'occupe jamais que la place la plus modeste. Pourtant, son ampleur et son importance sont considérables dans notre société contemporaine. Le monde des formes et des manifestations des spectacles sportifs semble s'opposer à la culture officielle, lettrée, au ton sérieux et dominant. Le sport, dans son principe, écrit Bernard Jeul, contredit la société. C'est un négatif idéologique. On y découvre: une anti-tragédie où le destin est convoqué, provoqué, maîtrisé; une contre-religion où l'on contrefait (...) la possession de l'immortalité et celle de la toute-puissance; et, tout
1 B. JEU, "La contre-société sportive et ses contradictions", Esprit, nOlO, octobre 1973, p. 392. 16

compte fait, une contre-société où se projette avec force un idéal qui vient de la société mais que la société se révèle précisément incapable de réaliser elle-même. Les formes de spectacles organisées par le système sportif présentent une différence extrêmement marquée, avec les formes de cultes et cérémonies officielles des religions traditionnelles (chrétiennes entre autres). Elles donnent un aspect du monde, de l'l1omme et des rapports humains différent, extérieur aux valeurs des Eglises et des religions. Elles semblent avoir édifié à côté du monde officiel un second monde et une seconde vie auxquels tous les hommes du vingtième siècle sont mêlés dans une mesure plus ou moins grande, dans lesquels ils vivent à des dates déterminées. Cela crée une sorte de dualité du monde et nous affirmons que, sans la prendre en considération, on comprend mal la conscience culturelle du vingtième siècle. L'ignorance et la sous-estimation des spectacles sportifs faussent le tableau des transformations historiques de la société industrielle. Quels sont les traits spécifiques des formes de spectacles sportifs du vingtième siècle? Elles sont proches des jeux et des loisirs, en font partie dans une certaine mesure. Elles se situent aux frontières de l'art et de la vie. En réalité, c'est la vie-même présentée sous les traits particuliers du jeu dans un univers séparé du travail. Le jeu place l'individu dans une situation qui suppose un rapport avec le monde différent de celui qui est habituel dans une vie sociale normale. Le jeu, écrivait Huizinga 1,n'est pas la vie 'courante' ou 'proprement dite'. Il offre un prétexte à s'évader de celle-ci pour entrer dans une sphère provisoire d'activité à tendance propre [...J. Il constitue un accompagnement, un complément, voire une partie de la vie en général. Il pare la vie, il en compense les lacunes, et à cet égard est indispensable [...]. Il réalise dans l'imperfection du monde et la confusion de la vie, une perfection temporaire et limitée. Annulation des contraintes de la réalité, le jeu est, pour les milieux dominés, un monde fictif dans lequel sont supprimés les avantages des milieux dominants. Par et dans le jeu, le faible peut trouver une force dans la place même du fort. Les spectacles sportifs sont aussi proches du théâtre. Ils font une distinction entre acteurs et spectateurs mais ils ignorent la rampe. Ils représentent une fuite provisoire hors des modes de vie ordinaires. Les spectacles sportifs forment avant tout des fêtes populaires. Les fêtes sont une forme première et marquante de la civilisation humaine. Elles ont un contenu essentiel, un sens profond; elles

1 J. HUIZINGA, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Paris: Gallimard, 1951, p. 26, 28 et 30.

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expriment une conception du monde. /1 convient, écrit Roger Caillois1, de se rappeler les caractères principaux de la fête primitive. C'est un temps d'excès. On y gaspille des réserves quelquefois accumulées durant plusieurs années. On viole les lois les plus saintes, celles sur qui paraît fondée la vie sociale elle-même. Le crime d'hier se trouve prescrit, et à la place des règles accoutumées s'élèvent de nouvelles prohibitions. Une nouvelle discipline s'installe, qui ne semble pas avoir pour but d'éviter ou d'apaiser les émotions intenses, mais au contraire de les provoquer et de les porter à leur comble. L'agitation croît d'ellemême, l'ivresse s'empare des participants. Les autorités civiles ou administratives voient leurs pouvoirs diminuer ou disparaître passagèrement au profit non point tellement de la caste sacerdotale régulière, mais plutôt des confréries secrètes ou des représentants de l'autre monde, des acteurs à masques qui personnifient les dieux ou les morts. Cette ferveur est aussi le temps des sacrifices, le temps même du sacré, un temps hors du temps, qui recrée la société, la purifie et lui rend la jeunesse. On procède alors aux cérémonies qui fertilisent le sol et font de la génération adolescente une nouvelle promotion d'hommes et de guerriers. Tous les excès sont permis, car des excès mêmes, des gaspillages, des orgies et des violences, la société attend sa régénération. Elle espère une vigueur neuve de l'explosion et de l'épuisement. Les fêtes ont un rapport marqué avec le temps. On retrouve à leur base une conception déterminée et concrète du temps naturel (cosmique), biologique et historique. Les fêtes, dans toutes leurs phases historiques, se rattachent à des périodes de crise, de bouleversement, dans la vie de la nature, de la société et de l'homme. La mort et la résurrection, l'alternance et le renouveau constituent les aspects marquants de la fête. Dans le vingtième siècle de la civilisation occidentale, ce caractère de fête, c'est-à-dire le rapport de la fête avec les desseins supérieurs des cultures humaines, la résurrection et le renouveau, peut être atteint dans toute sa plénitude, dans le spectacle sportif. La fête devient en l'occurrence la forme que revêt la seconde vie du peuple qui pénètre temporairement dans le royaume utopique de l'universalité, de la liberté, de l'égalité et de l'abondance. Le Tour de France cycliste, fête sportive,fête athlétique pleine de mérites et de racines païennes 2, peut être vu à la fois comme une
1 R. CALLOlS, L'homme el le sacré, Paris: Gallimard, 1950, p. 216. 2 A. BLONDIN, op. cil., 1988, p. 240. Au fil du temps, le symbolisme du Tour de France tend à s'internationaliser. En 1903, lors du premier Tour de France, sur les 88 partants, 72 étaient français et 16 étrangers (11 belges, 3 suisses et 2 italiens). En 1947, sur les 100 partants, 60 étaient français et 40 étrangers (I2 italiens, 11 belges, 6 hollandais, 6 suisses, 4 luxembourgeois. 1 polonais). En 1992, sur les 198 partants, 36 seulement 18

fête officielle et une fête utopique (fête populaire). Une fête moderne, étroite association où l'antithèse même assure la collaboration. Dans leur ouvrage Le savant et le populaire (1989), Claude Grignon et Jean-Claude Passeron constatent l'existence de deux manières de lire les cultures dominéesl. Première manière: l'analyse culturelle met en relief l'autonomie symbolique; deuxième manière : l'analyse idéologique étudie les effets de la domination. Les deux systèmes d'analyse sont producteurs de sens. La difficulté propre des sciences sociales étudiant le symbolisme dominé, c'est que les traits et les comportements dominés ne sont jamais purement autonomes ou purement réactifs. Selon que l'on se place dans la problématique de l'alternance ou au contraire dans la problématique de l'ambivalence, un même ensemble de pratiques, et à la limite une même observation, peuvent faire l'objet de deux lectures antagonistes. Le Tour de France cycliste peut être vu comme produit d'une culture autonome. Il s'inscrit alors dans une série, fort riche, historiquement et sociologiquement, de réactions idéologiques par
lesquelles des groupes dominés ont - à défaut d'autres armes culturelles et en l'absence de toute possibilité de révolte réelle - réussi à

faire de la domination subie un objet symbolique à la fois distancé et apprivoisé. Les cultures populaires, par le Tour de France, font une "nique", un "pied-de-nez" symbolique à la domination. C'est là une réponse symbolique des dominés dont s'accommodent au mieux les dominants. L'étude du Tour de France permet de prospecter les terrains de l'insoumission culturelle qui sont plus vastes que ceux de la révolte. Le Tour de France peut aussi être lu d'une autre manière, pour mettre en valeur les effets de la domination. Fête officielle, le Tour n'arrache pas le peuple à l'ordre existant, ne crée pas une seconde vie. Il ne fait que consacrer, sanctionner le régime en vigueur, le fortifier. Il valide la stabilité, l'immuabilité et la pérennité des règles régissant le monde. A l'opposé de la fête officielle, le Tour de France, vu comme fête populaire, est le triomphe d'une sorte d'affranchissement provisoire de la vérité dominante et du régime existant, d'abolition provisoire de tous les rapports hiérarchiques en place. Un moment fécond de l'oubli de la domination. C'est l'authentique fête du temps, celle du devenir, des alternances et des renouveaux. La fête populaire
sont français; les proches pays européens sont fortement représentés (30 Espagnols, 26 Italiens, 24 Belges, 17 Hollandais, 14 Allemands, 8 Suisses, 7 Danois, 3 Irlandais, 2 Anglais, I Autrichien, I Portugais, 1 Norvégien). 5 Américains, 4 Australiens, 1 Canadien, 10 Colombiens, 1 Mexicain, 1 Polonais, 2 lituaniens et 4 Russes complètent le peloton. Les pays d'Afrique et d'Asie ne sont pas représentés. 1 C. GRIGNON, J.-C. PASSERON, Le savant et le populaire: populisme en sociologie et en littérature, Paris: Seuil, 1989. Misérabilisme et

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s'oppose à toute perpétuation, à tout parachèvement et terme. Elle porte ses regards en direction d'un avenir inachevé. L'individu y semble doté d'une seconde vie qui lui permet d'entretenir des rapports nouveaux, proprement humains, avec ses semblables. L'aliénation disparaît provisoirement. L'homme revient à lui et se sent être humain parmi des humains. L'idéal utopique et le réel se fondent provisoirement dans la perception sportive du monde1. Résumons-nous. La qualité majeure du Tour de France est d'être lié, plus étroitement et plus profondément que les autres épreuves sportives, aux sources populaires. Le Tour apparaît comme un symbole fort des cultures populaires de nos sociétés. Ce symbolisme attaché aux cultures dominées s'exprime à l'intérieur et grâce aux structures du système sportif en place. Hot dans le temps social, univers mi-réel mi-utopique, véhiculant une ambiance spécifique, temps joyeux, temps de déviance qui permet à l'homme de sortir de l'ornière de la vie quotidienne, microcosme à l'intérieur duquel une vie en miniature éclairée par tous les regards se déroule - vie concentrée où le bonheur côtoie le malheur, l'ascension la chute, le couronnement le détrônement -, le Tour de France est une fête qui donne dans la joie collective de la foule une nouvelle sensation historique et exprime un rapport capital avec le temps, le changement, l'avenir. Sa fonction sociale peut être comparée à celles des carnavals du moyen-âge. Le Tour de France, c'est une seconde vie du peuple fondée sur le principe du sport. C'est sa vie de fête. Le sociologue-historien Norbert Elias percevait les pratiques sportives - pratiques nées au dix-neuvième siècle, en Angleterre comme des exercices contrôlés de la violence. Une manière de réguler, collectivement, la violence sociale. Les sports forment, disait-il, des combats non-violents qui donnent des plaisirs guerriers sans choquer la conscience des humains de la société occidentale que nous sommes. Les spectacles sportifs peuvent être vus, à partir de cette hypothèse, comme de vastes entreprises de métamorphose de la violence sociale. Des rites de violence originaux produits par nos sociétés contemporaines. Des guerres non-violentes2.
1 M. BAKHTINE, L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris: Gallimard, 1970. 2 L'histoire du sport est à mettre en relation avec l'histoire du contrôle de la violence. Voir sur ce sujet les textes de N. ELIAS: "Sport et violence", Actes de la Recherche en Sciences sociales, 6, déco 1976, pp. 2-22 et Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris: Fayard, 1994 (écrit en collaboration avec E. DUNNING). A propos de l'approche de Norbert Elias relative à l'histoire des sports, voir l'article de R. CHARTIER: "Questions sur l'histoire du sport", dans Sciences sociales et sports. Etats et perspectives. Actes des 20

Le Tour de France cycliste - fête populaire, récit journalistique apparaît, alors, comme une mise en scène de cette violence sportive, symbolique et rituelle, de notre société industrielle. Une mise en scène qui a son histoire.

journées d'études de Strasbourg (13-14 novembre 1987), textes réunis par B. MICHON avec l'aide de C. FABER, Laboratoire APS et Sciences Sociales, UFR STAPS, Université des sciences humaines de Strasbourg, 1988, pp. 485-493.

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