Les 7 plaies du rugby français

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Le rugby français marche sur la tête. Résultats du XV de France en berne, luttes de pouvoir entre clubs et fédérations, joueurs sur les rotules et tout le monde se rejette la faute... Comment le sortir de l'ornière, alors que se profile la Coupe du Monde 2015 en Angleterre ?
Serge Betsen, ancien joueur adulé en France, craint partout ailleurs, pointe les 7 grands maux qui plombent le rugby français, et les pistes pour replacer le XV de France sur l'échiquier du rugby mondial. Qui mieux que lui, qui a joué des deux côtés de la Manche, a su se remettre en question pour devenir le meilleur flanker du monde et a gardé un œil aiguisé sur le monde du rugby, pouvait tirer ce signal d'alarme ?


Ce livre choc a vocation à faire bouger les lignes d'un sport parfois empêtré dans son conservatisme. Avec le recul et l'indépendance d'esprit qui le caractérisent, le diagnostic de Betsen n'a qu'un but : voir enfin la France soulever la Coupe du Monde. En 2015 ou plus tard...



Publié le : jeudi 12 mars 2015
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EAN13 : 9782755621143
Nombre de pages : 84
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Introduction


Il y a vingt ans, dans la foulée de la Coupe du monde 1995, le rugby à XV a pris un tournant historique. J’avais suivi la compétition depuis chez moi, avec passion. Et comme tous les spectateurs, j’avais assisté, match après match, à la naissance du rugby moderne. Ouvrant la voie d’un professionnalisme qui serait formalisé assez vite dans l’Hexagone par la création de la Ligue Nationale de Rugby, le jeu développé en Afrique du Sud marquait une véritable rupture avec un sport pratiqué pendant des dizaines d’années avec des schémas et référents « amateurs ». Même si ce terme, au regard de ce que certains vivaient à l’époque, n’était déjà plus tout à fait adapté. Préparation physique, ambition de jeu, exposition médiatique : l’évolution était en marche.

Vingt ans après, à l’aube de la huitième édition de la plus belle des vitrines qui se jouera outre-Manche, le moment me paraît venu d’amorcer des pistes de réflexion afin que la France, et son French Flair envié partout où l’ovale se joue, mais parfois encore trop tendre dans son approche, puisse passer un cap. Et monter, enfin, sur le toit du monde. Cet ouvrage en est le fruit. Le rugby est en effet à un nouveau tournant. Les anciens qui, comme moi, ont connu les différents statuts, ont quitté les terrains. Les équipes du Top 14 ne comptent dans leurs rangs que des pros. Les enjeux financiers, sportifs et médiatiques sont devenus de plus en plus importants, pressants, et notre sport doit prendre garde à ne pas glisser dans des ornières ou emprunter des chemins de traverse préjudiciables, qui pourraient l’écarter de sa route initiale. J’aime trop le rugby pour supporter cela sans rien faire. Et rester les bras croisés, ce n’est pas vraiment mon genre.

Évidemment, je ne prétends pas posséder toutes les réponses qui permettraient au XV de France d’aller encore plus loin que ses trois finales perdues en Coupe du monde et de gagner encore plus régulièrement le Tournoi des VI Nations, ni aux équipes du Top 14 de dominer de la tête et des épaules les compétitions européennes. Les résultats obtenus jusqu’ici démontrent que nous possédons de sérieux acquis mais aussi une vraie marge pour briller un peu plus fort encore. Après quelques années d’une retraite qui n’en fut jamais véritablement une, largement consacrée à observer un peu plus attentivement le rugby d’aujourd’hui sous un œil différent, après avoir passé dix-sept ans à Biarritz et trois aux Wasps, après avoir endossé soixante-trois fois le maillot de l’équipe de France, échangé avec des centaines de joueurs, entraîneurs, médecins, dirigeants, préparateurs physiques et mentaux, mais aussi des spécialistes d’autres disciplines, je crois sincèrement que nous pouvons et que nous devons faire encore mieux. Ne pas nous contenter du rôle de bons Froggies sympathiques dans lequel les Anglo-Saxons aiment à nous cantonner. En finir définitivement avec les « Sorry, good game ». Je veux apporter ma pierre à ce que l’excellence rugbystique française pourrait devenir. Sans vouloir jouer au donneur de leçons, mais plutôt en grand frère bienveillant et avec l’humilité que mon parcours a forgée, patiemment.

Moi le timide, j’avais déjà pris la plume pour parler de moi, il y a quelques années, avec Faire le soleil. C’était il y a plus de dix ans et aujourd’hui, j’ai surtout envie de parler de vous, joueurs et dirigeants français. De nous. De ce que nous pouvons faire, tous ensemble. Le rugby a changé ma vie et celle de beaucoup d’hommes et de femmes qui le pratiquent ou l’ont pratiqué au quotidien. Il est un lien rare et puissant dans une société de plus en plus brutale et individualiste. Il inculque solidarité, partage, remise en question, idée du sacrifice, sens du combat et de l’honneur. Ces fameuses valeurs qui, étonnamment, sont tournées en ridicule tant elles sont rabâchées comme autant de mantras, pas toujours à bon escient, je vous l’accorde. Mais ce qui se passe sur un terrain de rugby ne ressemble à rien. Et nous, initiés, le savons pertinemment. Tout comme l’avant et l’après-match n’appartiennent qu’au rugby. Dans toutes les disciplines, les succès remportés comme les erreurs commises forgent les caractères. Le combat physique et collectif change néanmoins tout. On se bat pour soi, mais aussi et surtout pour les autres. Lorsque l’on faillit, ce sont les autres que l’on pénalise. Le rugby nécessite un engagement total et c’est ce qui fait sa beauté, sa difficulté et son panache. Il faut le préserver et le promouvoir. Encore et toujours. Pour donner la possibilité à celui qui voit passer ce ballon ovale entre ses mains, par hasard ou non, de devenir peut-être, un jour, un de nos ambassadeurs. Pour qu’il n’ait jamais envie de lâcher cet imprévisible partenaire qui, par ses rebonds farceurs, se fait allégorie de la vie quotidienne. Tout simplement. En hauts et bas, permettant aux enfants de devenir joueurs et joueuses puis hommes et femmes.

La passion de ce sport peut être une simple compagne quelques heures par semaine, mais la vivre au quotidien, au plus haut niveau, est un cadeau inestimable. Et toucher du doigt quelques moments de grâce rares, ceux d’une victoire sans faute avec ses partenaires de cœur, ces hommes qui sont plus que des coéquipiers, qui en deviennent des frères, gonfle l’âme, la rend plus prompte au partage, à l’envie de faire encore et toujours mieux. C’est ce que j’ai pu ressentir lors des titres remportés avec le BO ou lors des Grands Chelems 2002 et 2004. Moi, l’enfant de Kumba, le petit Camerounais de naissance, venu rejoindre ma mère en quête d’une vie meilleure à Clichy, et qui ne connaissait rien de la France, devenu l’un de ses porte-drapeaux avec ce coq si cher à mes yeux, je dois tout au rugby. Je suis allé dans des lieux que je n’aurais jamais pensé voir un jour. Et cela a commencé par une main tendue, une invitation surprise du fils du président de Clichy qui faisait une sorte de recrutement sauvage au stade Jean Racine où nous faisions notre EPS, avec l’école. Mon frère pratiquait le football mais ça ne me disait rien, alors je suis allé voir, le mercredi suivant, ce qu’était le rugby. J’étais aussi intrigué qu’excité… et surtout à l’heure ! Fait très rare pour ceux qui me connaissent, moi qui ne suis pas très ponctuel. Et puis cela a été mes deux premières leçons. D’abord celle de mon premier entraîneur, pour qui il n’y avait quasiment qu’une règle : « On ne peut pas baisser les bras en défense ». Ensuite celle de la fille du président, qui m’initia au placage, le même jour. Comme je le dis souvent à mes amis anglais, le fait qu’elle soit là allait me faire revenir souvent ! La suite, beaucoup la connaissent déjà, quelques années de jeu avec ceux qui seraient mes amis de toujours dans ce club de Clichy, quelques touches avec le Racing et puis finalement mon départ, plus sage, pour le sport-études de Bayonne. Le Pays basque serait mon port d’attache pour près de dix-sept ans, avant que je ne tente mon aventure londonienne, et le révélateur de mon évolution en tant que joueur au sein d’un club historique et respecté. Fougueux, engagé, physique, j’ai gravi les échelons un à un, gagné mes galons de capitaine de club, jusqu’à atteindre l’équipe de France. Mais trop vite, même s’il fallut un certain temps entre mes premières sélections, mes rêves de grandeur se sont heurtés à une réalité froide et un carton jaune. Celui reçu le 19 février 2000 des mains de Stuart Dickinson, trois minutes après mon entrée comme remplaçant face à l’Angleterre alors qu’il ne restait que quelques minutes à jouer. J’avais tellement attendu cette rencontre, ce retour parmi les Bleus, j’avais imaginé mille fois ce que j’allais faire pour aider l’équipe, pour montrer combien j’avais le niveau et qu’il fallait me faire confiance. Pourtant je me suis laissé dépasser par les événements. En passant à côté de mon entrée, en n’étant pas à l’écoute de l’arbitre, en ne respectant pas les règles, j’ai été logiquement sanctionné. Et j’ai sanctionné mon équipe. Cette erreur de ma part aurait pu passer inaperçue si l’équipe de France s’était imposée. Je me serais fait encore plus petit et on m’aurait oublié. Malheureusement la défaite, sèche, face aux ennemis héréditaires en décidait autrement. Ma collection de biscottes en argument imparable, Bernard Laporte dirait ensuite de moi : « Serge Betsen ne sera jamais titulaire en équipe de France ». Enfermé en quelques mots dans la case des éternels indisciplinés, il allait me falloir un peu de temps pour digérer la saillie. À vingt-six ans, le très haut niveau, ou plutôt mon absence de très haut niveau, me fouettait le visage et c’était beaucoup plus douloureux que n’importe quel rucking. Et j’en ai subi quelques-uns. Que devais-je faire pour gagner cette place ? Que devais-je faire pour m’offrir ce coin de ciel bleu dont je rêvais ? En vouloir au sélectionneur aurait été trop simple car, même si c’était douloureux tant sur le fond que sur la forme, il avait raison. Je devais faire ma révolution. Elle a été longue, difficile, mais elle a porté ses fruits. « L’Équarisseur biarrot » a ensuite fait son chemin… Et a encore quelques tampons à mettre, de manière virile mais correcte comme le veut l’adage, dans le respect de la règle et le souci de faire progresser les siens. Si les sept plaies du rugby sont pour le moment ouvertes, tâchons de les refermer et de bien les cicatriser.

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Nos jeunes sont déjà hors-jeu


La détection et la formation

État des lieux

L’organisation de la Coupe du monde 2007 en France a définitivement ancré notre discipline dans le cœur du public hexagonal. Malgré une entrée dans la compétition plombée par une défaite face aux Pumas, nos exploits ont résonné très fort auprès de nos compatriotes. Notre quart de finale victorieux face à la Nouvelle-Zélande, à Cardiff, dans une ambiance d’une ferveur incroyable, a marqué toute une génération d’amateurs de sport tant le XV de France a récité une des plus belles partitions de son histoire. Et même si, sur le terrain, cela s’est arrêté un peu trop tôt pour mes partenaires et moi suite à notre défaite en demi-finale face à une Angleterre mieux préparée, l’effet s’est prolongé en dehors. Nos larmes ont été séchées par l’impact de nos performances devant notre public. Dans les écoles de rugby de toute la France, et pas seulement dans les forts bastions sudistes, les mômes ont afflué. Pour venir tâter de ce ballon capricieux. Marquer des essais comme Vincent Clerc, avancer bravement comme Raphaël Ibañez et Fabien Pelous, ou encore jouer aux découpeurs de grand chemin, comme moi. Mais surtout pour se faire de nouveaux copains, partager et échanger avec cet esprit si propre à notre discipline. En 2008, au pointage annuel, le nombre de licenciés est ainsi passé à 363 073 alors qu’il n’était que de 278 634 un an plus tôt. Soit une augmentation de plus de 84 000 joueurs. Quasiment un tiers d’effectif en plus ! Sept ans plus tard, notre succès populaire est toujours au rendez-vous puisque 454 511 joueurs peuplent les quelque 1 800 clubs qui maillent l’Hexagone. Cet engouement est une réjouissance infinie pour quelqu’un comme moi, arrivé par hasard dans ce sport où la tradition familiale et sociale reste très forte. Le rugby réussit désormais à séduire hors de son public premier puisque des familles auparavant peu sensibles aux charmes de l’Ovalie se sont piquées au jeu et ont décidé d’inscrire leurs enfants chez nous plutôt qu’au football, au basket ou ailleurs. Pour autant, le rugby reste loin de certains autres sports en termes de licenciés : le football continue à tenir le haut du pavé (1,9 million) et, loin derrière, le tennis, l’équitation, le judo et le handball peuvent, eux aussi, s’appuyer sur de plus gros contingents que nous.

Pourtant, si notre championnat est aujourd’hui le plus dense et le plus relevé du monde, s’il est apprécié par les stars internationales qui viennent combattre aux côtés des joueurs du cru, force est de constater que nous ne savons pas encore assez valoriser l’incroyable potentiel que nous avons dans notre pays, tant dans son nombre que dans sa diversité. La Nouvelle-Zélande, championne du monde en titre après nous avoir battus en 2011, compte 200 000 licenciés pour 4,3 millions d’habitants ! Le rugby fait littéralement partie de la culture de ce pays. Tous les gamins y ont un ballon entre les mains à la sortie de l’école. Il est impossible d’y échapper, comme j’ai pu le constater quand je me suis rendu sur place en 2011. De fait, quand on parle de ce jeu, on pense immédiatement au génie créateur d’un Israël Dagg ou à Dan Carter, que l’on aura le plaisir de (re)voir dans le Top 14 après la Coupe du monde. Plus près de nous, et en ne se bornant qu’aux résultats dans le Tournoi des VI Nations sur les cinq dernières années, le pays de Galles (victoires en 2012 et 2013) et l’Irlande (2014) exploitent bien mieux leurs réservoirs pourtant très limités en quantité. Ils trustent les victoires dans les derniers tournois, quand les Anglais et nous, forts respectivement de 700 000 et 454 000 joueurs, devons nous contenter des places d’honneur. Quand on pense qu’à elles deux, ces « petites » nations réunissent à peine 200 000 pratiquants… Avec l’Angleterre et l’Afrique du Sud, nous sommes donc parmi les trois nations qui pourvoient le plus grand nombre de rugbymen au monde. Et pourtant, nous sommes encore loin d’être champions du monde, contrairement à elles. Tout simplement parce que notre système d’accueil, de formation et d’accompagnement des talents n’est plus adapté.

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