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LES ALPINISTES EN FRANCE 1870-1950

De
364 pages
Longtemps considérés par nos aïeux comme des lieux inquiétants et affreux, les montagnes alpines devinrent des sites pittoresques et les sommets escarpés " des monts sublimes ". Toutefois après deux siècles d'existence, l'alpinisme n'a rien perdu de son ambiguïté originelle. Ecrire l'histoire culturelle de l'alpinisme, ce n'est pas seulement retracer les grandes étapes de sa sociogenèse, c'est regarder comment changent les représentations et comment se construisent les identités collectives.
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LES ALPINISTES EN FRANCE 1870

- 1950

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999. s. FAUCHÉ, I.-P. CALLÈDE, J.-L. GAY-LESCOT et J.-P. LAPLAGNE (eds), Sport etidentités, 1999. Marianne LASSUS, L'affaire Ladoumègue, le débat amateurismelprofes sionnalisme dans les années trente, 2000. Claude PIARD, Où va la gym. L'éducation physique à l'heure des « staps », 2000. Jean-Philippe SAINT-MARTIN et Thierry TERRET (textes réunis par), Le Sport français dans l'entre-deux-guerres, 2000.

Olivier HOIBIAN

LES ALPINISTES EN FRANCE
1870 - 1950

Une histoire culturelle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Ualia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2000 ISBN: 2-7475-0031-4

@ L'Harmattan,

Remerciements

REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tout ceux qui ont accepté de me consacrer un temps parfois précieux et qui ont bien voulu évoquer, avec toute la passion de leur jeunesse, les moments de leur existence consacrés à l'alpinisme. Mes remerciements s'adressent tout particulièrement Marc Chauveinc tant pour ses encouragements lors de l'élaboration de ce travail que pour la constance de son aide lors de la correction du manuscrit. Que Jacqueline Gascuel et Régis Vié ainsi que mes parents et certaines de leurs relations, qui ont assumé la lourde charge de relire les premières épreuves avec une extrême attention et m'ont adressé de nombreuses et forts judicieuses suggestions, trouvent ici le témoignage de ma reconnaissance! Cet ouvrage a également pleinement bénéficié des réflexions menées au sein du séminaire de sociologie et d'histoire des pratiques corporelles, des universités Paris X et Paris XI, animé conjointement par Jacques Defrance et Christian Pociello. Enfin, le Comité Scientifique de la Fédération des Clubs alpins français a bien voulu contribuer à la prise en charge des droits liés à l'iconographie.

Introduction

INTRODUCTION

«

Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvonsnous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que

nous avons vécu et nous en comprenons le sens. » Milan Kundera, Risibles amours, 1968.

Après deux siècles d'existence, l'alpinisme n'a rien perdu de son ambiguïté originelle. TIsuffit pour s'en convaincre d'observer la teneur des propos qui alimentent chaque été le commentaire des accidents de montagne et les pressions en faveur d'un contrôle accru des pouvoirs publics. Simultanément, les prouesses réalisées pour conquérir telle ou telle montagne, réputée inaccessible, suscitent auprès du grand public une réelle admiration et confèrent à leurs auteurs une audience médiatique considérable et un statut de héros. Les difficultés que rencontrent les alpinistes pour expliquer le sens de leur pratique et préserver cet espace de liberté des appels à la réglementation traduisent bien cette incompréhension. Le malentendu ne date pas d'hier puisque, dès 1886, la mise en accusation de« L'Alpe homicide» obligeait les responsables du Club alpin français à justifier leur action IS. Cette perception ambivalente tient aux caractéristiques particulières de la discipline et à son histoire. Activité sans règlement et sans arbitre, fondée sur une éthique non écrite, elle présente une relative opacité pour les noninitiés. D'autant que les façons de concevoir les ascensions n'ont cessé d'évoluer. Les finalités initialement avancées pour justifier les incursions dans des contrées réputées «inhospitalières », « hostiles» voire « maléfiques» se sont modifiées au cours du temps. Une abondante historiographie témoigne d'ailleurs du ton parfois très vif des discussions qui ont accompagné ces mutations successives révélant des prises de positions divergentes. Aujourd'hui encore, la question des origines de la discipline n'est pas définitivement tranchée.
IS Hervieu, P., L'Alpe homicide, Paris, Édition Laurent, 1886.

Introduction La référence à l'histoire culturelle adoptée dans ce livre conduit à définir l'alpinisme comme une activité sociale. Celle-ci est soumise aux normes et aux valeurs d'une époque et d'une société donnée et elle obéit à des représentations collectives, objets de tensions et de conflits entre conceptions concurrentes. Selon cette interprétation, un certain nombre de conditions doivent être réunies pour que la limite des neiges éternelles, frontière naturelle et symbolique entre l'étendue socialisée des estives et l'espace immaculé « des terres inconnues» puisse être franchie et que naisse l'alpinisme. À partir de la Renaissance, la possibilité d'un regard nouveau sur les régions escarpées qualifiées de «monts maudits », semble se dessiner lentement. D'abord lointain et approximatif, son acuité va s'affiner à la fin du XVIIIe siècle, sous les effets conjugués de la curiosité des savants pour l'altitude et du développement d'une esthétique de la nature et de ses sites grandioses 16.Serge Briffaud, dans sa thèse sur la montagne pyrénéenne, souligne combien le paysage montagnard est une invention tardive. Domaine du sacré et du merveilleux, par la résistance qu'il oppose aux conquêtes du re-

gard,il ne pourra être dévoiléque par « le prince ou le savant: personnages
clefs des temps modernes» 17. Parce qu'elles sont «fondamentalement contradiction et chaos », les montagnes peuvent devenir un espace privilégié de la quête de l'ordre de la nature, préoccupation majeure des milieux cultivés, «dans un siècle qui procède à la découverte et à l'inventaire du monde» 18.Le spectacle des montagnes appartient, dès lors, à celui qui possède les moyens de révéler, derrière des apparences profondément hostiles, les merveilles qu'elles dérobent aux regards incompétents: « là est le principal enjeu de la conquête des montagnes; en révélant la face cachée du monde, l'explorateur se révèle lui-même et affiche aux yeux de tous sa puissance et son talent» 19. Dans le personnage du «découvreur» s'affirme une figure essentielle du siècle des Lumières. Valorisant la connaissance directe des phénomènes de la nature, l'honnête homme, doté d'une culture scientifique étendue, souhaite, à l'instar des encyclopédistes,apporter sa contribution à la connaissance universelle. D'où l'importance de la narration descriptive et du compte rendu d'expérimentations scientifiques dont les récits de voyage fourmillent à l'époque. Cette évolution des schèmes d'appréhension de l'altitude
16 Jouty, S., Naissance de l'altitude ", Compar(a)ison, 1, 1998. " 17

Briffaud, S., À la croiséedes regards.. la montagne pyrénéenne. Visiom et représentatiomdu

paysage montagnard, essai sur l'histoire culturelk des relatiom des sociétés à leur environnement, thèse de doctorat, Toulouse-Le Mirail, 1991, p. 431. 18Veyne, P.,,, L'alpinisme: une invention de la bourgeoisie ", L'Histoire, n° 11, avri11979, p. 4149.
19

Briffaud,

S., À la croisée des regards, op. cit., p. 435.

2

Introduction concerne d'abord les esprits éclairés et en premier lieu les scientifiques. En effet, dans leur communauté, la légitimité des observations du terrain s'oppose désormais au travail dans l'espace clos du cabinet. Le savant se doit de parcourir lui-même les contrées inexplorées et de procéder personnellement à la collecte des échantillons. Cette façon de concevoir la recherche scientifique trouve son expression la plus manifeste en France, dans le maillage très dense que tisse le réseau des sociétés savantes sur tout le territoire national. Pour autant, l'adhésion à l'idéal du progrès humain et l'importance accordée à la connaissance directe de la nature n'excluent pas l'expression d'autres sentiments. À propos de la littératUre de voyages, Catherine Bertho Lavenir observe, par exemple, que les auteurs laissent progressivement filtrer une sensibilité plus marquée pour l'esthétique des paysages rencontrés et une évocation plus libre de leurs propres affects, comme si s'opérait un renversement même des conventions de l'existence. Le contact avec la nature et la intérieurs» 20jusque là ignorés. Les transformations dans la manière de retranscrire ses impressions accompagnent le renforcement de l'individualisation des sentiments et de la place qu'on leur accorde. Ce goût pour l'introspection caractérise une époque qui voit s'élever le seuil de la sensibilité olfactive et se restreindre la tolérance aux effluves de la ville21.Dans les milieux aisés, l'attention portée au corps et à la silhouette se développent, provoquant la vogue des miroirs de grande taille22.Ces diverses manifestations s'inscrivent dans le mouvement plus général d'affinement des mœurs et d'intériorisation du contrôle social, processus magistralement analysé par Norbert Élias 23. La perception des zones accidentées des Alpes et des Pyrénées se transforme au point de susciter une forme embryonnaire de tourisme. La contemplation des sommets enneigés constitue désormais une des étapes qui rythment les «grands tours» des jeunes aristocrates britanniques. Pour achever une éducation raffinée, ils accomplissent un vaste périple à travers l'Europe, en passant par Genève et l'Italie. Dès cette époque, la visite aux « glacières» de Suisse et de la vallée de Chamonix s'intègre aux sites pittoresques qu'il faut avoir contemplés. Cependant, les points d'observation se sitUent généralement à la périphérie de chacun des massifs principaux; les touristes restent cantonnés sur les belvédères des premiers contreforts. En dehors de quelques sommets gravis par des individus isolés, en marge des
20 Bertho Jacob,
21

confrontation « aux altitudes» ouvrent désormaisla porte sur des « horizons

Lavenir, 19990

c., La roue et le stylo, comment

nous sommes devenus touristes, Paris, Ed. Odile

Corbin, Mo,Le miasmeet lajonquille, Paris, Flammarion, 1986.
Perrot, Mo, «Les rites de la vie privée des mœurs, bourgeoise ", in : Histoire de la vie privée, 000 par Ph. Ariès, et Go Duby, tome 4, Paris, Seuil, 19870 Paris, Calmann-Levy, 1973 et rééd 1991.

22 23

Élias, No, La civilisation

3

Introduction sensibilités de leur époque ou sur l'ordre d'un supérieur, les premières manifestations d'un intérêt collectif pour l'exploration des régions de montagne remontent aux années 1760. Dans l'ouvrage qu'il consacre au Mont-Blanc, Philippe Joutard cite des extraits d'une correspondance échangée en 1541par un groupe d'humanistes protestants originaires de Berne. Ces contemporains des « Platter» 24proclament leur intention de parcourir les régions alpestres à la belle saison. Leurs préoccupations explicites sont très remarquables pour l'époque, car elles associent l'intérêt scientifique, ici la botanique, au souci « de procurer au corps un noble exercice et à l'esprit la contemplation édifiante du théâtre de la nature, chef-d'œuvre de l'architecte souverain. » Mais cette démarche originale, très en avance sur son époque, reste longtemps sans écho. En fait, l'attrait des élites européennes pour les hautes montagnes se développe avec une certaine ampleur à l'ère des Lumières. Selon Paul Veyne, cet intérêt nouveau « est contemporain du grand mouvement politique et scientifique de la fin du XVIII' et des deux premiers tiers du XIX', qui pro-

cède à la découverteet à l'inventaire du monde. » Les physiciens débattent
alors intensément des variations de la pression atmosphérique à la surface de l'écorce terrestre, selon l'élévation des divers points culminants du globe. La mise au point des baromètres primitifs va constituer une première incitation à la vérification in situ de leurs hypothèses sur la variation du poids de l'air en fonction de l'altitude. La fascination d'Horace Bénédict de Saussure pour le Mont-Blanc et le retentissement de la nouvelle de sa première réalisation en 1787 constituent d'excellents indicateurs du changement des représentations sur ces contrées inexplorées. En effet, dans la relation de cet exploit, le physicien consacre l'essentiel de son propos aux expériences scientifiques qu'il a pu réaliser et à leurs conséquences intellectuelles. Les quelques considérations esthétiques qui agrémentent le récit apparaissent tout à fait accessoires tout comme est révélatrice l'absence d'évocation de la prouesse physique que constitue une telle ascension25. En réalité, le savant, installé sur une sorte de traîneau, a été hissé par ses guides pratiquement jusqu'au sommet. Sur les gravures originales, s'il se préoccupe de faire rectifier sa posture c'est, selon le code des convenances de l'époque, par souci de sa dignité 26.Manifestement, la performance athlétique ne retient guère l'attention et ne pourrait justifier par elle-même une telle entreprise. Cette orientation savante ne sera explicitement contredite que vers 1860 en Angleterre, au sein de l'Alpine Club. La conception « aventureuse» et « gratuite» de l'alpinisme est alors suffisamment établie pour que Leslie Stephen puisse prononcer ce discours en forme de diatribe: «Et quelles observations avez vous faites? : me de24 Le Roy Ladurie, K, Le siècle des Platter, 1499-1628, tome 1, le mendiant et le professeur, Paris, Fayard, 1995.

25De Saussure,H., B., Voyages dans lesAlpes, Genève, Slatkine, 1978.
26 Garin, P., Priuli, G., Le Mont-Blanc dans la gravure ancienne, Grenoble, Glénat, 1985. 4

Introduction manda l'un de ces fanatiques qui, par un raisonnement qui m'échappe entièrement, ont associé irrévocablement les voyages dans les Alpes et la science. «Je répondis que la température était approximativement Ge n'avais pas de thermomètre) de 137 degrés centigrades au-dessous de zéro; quant à l'ozone, si avec ce froid il s'en trouvait encore dans l'atmosphère, alors c'est qu'il était encore plus bête que je ne le croyais27.»Cette déclaration provoqua des réactions immédiates, comme la démission de l'éminent glaciologue britannique, John Tyndal. Mais elle suscita également la colère des tenants de l'observation distante et admirative de cet «espace sacré », empreint de la volonté divine. Parmi ces « contemplatifs» l'un des plus fervents adeptes du culte de l'altitude et de la spiritualité alpestre fut certainement le poète et
philosophe John Ruskin. « Des cathédrales de la terre vous avez fait des m~ts de cocagne» reprochait-il aux alpinistes. La condamnation était sans appel. La littérature alpine s'est largement inspirée de ces péripéties désormais bien connues. La virulence des propos échangés par les pratiquants, pourtant tous convaincus de l'intérêt des excursions en montagne, prouve, à l'évidence, que la transformation des manières de concevoir l'alpinisme a entraîné des débats passionnés. Cependant, ces diverses prises de positions émanent uniquement de membres de l'aristocratique et très misogyne Alpine Club britannique. Qu'en fut-il en France? À quelle époque et en quels termes tions ont-elles été évoquées au sein du très républicain Club alpin Dans quelle mesure les traits spécifiques de la tradition culturelle structure sociale propre à l'hexagone ont-ils pesé sur ces évolutions débats, leur imprimant une tonalité particulière? ces quesfrançais? ou de la et sur ces

Cet ouvrage se propose de retracer les principales étapes de la sociogenèse de l'univers des alpinistes en France, de la fondation dans les années 1870, des premières sociétés « d'excursionnisme alpin» jusqu'à la généralisa-

tion des principes de l'alpinisme classique dans les années 1950. Ces mutations successives, généralement
temps des origines lointaines,

décrites comme

«

~ges » de la discipline
problèmes

(<<

le

les précurseurs,

l'âge d'or, les derniers

des

Alpes, ... »), seront mises en relation avec des éléments du contexte de l'époque, comme la diffusion des sports auprès des jeunes générations, le développement du temps libre et des loisirs, l'influence grandissante des classes
moyennes ou le contrôle de l'État sur les groupements de jeunesse.

n faudra

également compter avec les évolutions techniques, notamment les innovations dans l'équipement des alpinistes eux-mêmes ou l'amélioration des matériels de progression et de sécurité. Cependant, une histoire culturelle appréhende aussi ces transformations comme des moments de tension, ayant pour enjeu l'imposition d'une nouvelle définition de la pratique légitime de l'alpinisme. Dans cette perspective, les conceptions divergentes seront repla27 Stephen, L., Le terrain de jeu de l'Europe, Trad. C.E. Engel, Paris, Attinger, 1934.

5

Introduction cées dans le cadre des prises de position qui struCturent cet espace culturel en

lui donnant les propriétés d'un

« champ

social particulier». TI

s'agira« d'inscrire les pensées claires, les intentions individuelles, les volontés particulières dans le système des contraintes collectives qui à la fois les rendent possibleset les norment28.» Les discussions et les clivages seront interprétés comme l'expression de luttes symboliques entre fractions sociales en concurrence pour faire prévaloir leur conception de l'existence et imposer une définition de l'alpinisme en conformité avec leur propre vision du monde. Une attention particulière sera donc réservée aux significations que les alpinistes assignent à leur pratique. Au lendemain de la Libération, cette activité bénéficiera d'un statut particulièrement prestigieux tout en se démarquant du mouvement sportif alors en pleine expansion. Bien que contemporain de l'émergence et de la diffusion en France des «sports anglais », l'alpinisme se défendra durablement de toute assimilation au modèle compétitif. Les rivalités entre nations ou entre cordées, pour la conquête de tel sommet ou la « première» de telle face vierge, ont pourtant été fréquentes. Mais ces confrontations, différées dans le temps et dans l'espace, ne prendront jamais la forme d'un affrontement direct dans des conditions standardisées. Les caractéristiques du milieu physique, les transformations rapides de la situation météorologique et nivologique en haute montagne ne sont guère favorables à l'organisation de ce genre d'épreuves. Pourtant des obstacles similaires ont été surmontés dans d'autres disciplines (voile, canoëkayak, ski...) et dans certains pays (notamment en Union soviétique). Mais, en France, les catégories sociales qui s'approprient l'alpinisme l'orientent dans une autre direction.
Quelles relations les alpinistes ont-ils entretenues avec le monde du sport compétitif? Comment cette activité est-elle parvenue à se tenir à l'écart des tentatives de codification et de standardisation? Par quel processus s'est-

elle dotée des propriétés « d'un sport à part », construisant dans les années
1950 la figure emblématique
«

des activités physiques de plein air

»

?

Ces réflexions nous conduiront à envisager les principes de la différentiation sociale des intérêts et des goûts en matière de pratiques culturelles. La reconstitution de la sociogenèse du monde des alpinistes révèlera les divergences fondamentales entre les différentes catégories sociales dans leur façon de concevoir les loisirs et d'utiliser leur corps. Les observations réalisées sur une période de près d'un siècle fourniront également de nombreuses illustrations des opérations de « distinction» à l'œuvre dans l'élaboration des styles de vie.

28 Chartier, R., Au bord de la falaise: l'histoire entre certitude et inquiétude, Paris, Albin-Michel, 1998.

6

Partie I, Chapitrç 1

PARTIE I
INSTAURATION ET STRUCTURATION
DU MONDE DES ALPINISTES

Partie I, Chapitre 1

CHAPITRE I LES ALPINISTES A L'AUBE DU xxe SIECLE
I. LES SOCIETES D'ALPINISTES ET LA PREVALENCE DU CLUB ALPIN FRANÇAIS Le XIX. siècle constitue la grande période de création et d'institutionnalisation des clubs sportifs, avec la mise en place de structures associatives dans la plupart des nations modernes. L'Angleterre apparaît, une fois encore, en position de précurseur puisque l'Alpine Club voit le jour à Londres le 4 août 1857. TIest suivi par les Clubs alpins: autrichien (1862), suisse (1863), italien (1863) et allemand (1869), futur Club alpin allemand-autrichien (CAAA en 1875).
En France, lorsqu'on se reporte aux documents sur la constitution du Club alpin français, on découvre que celle-ci était pratiquement réalisée en 1870 à l'initiative de ses deux futurs premiers présidents. Adolphe Joanne, écrivain-géographe et Ernest de Billy, ingénieur en chef des mines, que les hasards de l'existence avaient réunis sur les rives du lac du Bourget. Le projet, arrêté par la guerre, fut repris par Abel Lemercier, fonctionnaire de l'enregistrement (Domaine) et futur conservateur des hypothèques de Paris qui en fut l'ardent propagandiste.
« Durant des mois, avec une inlassable activité, cet homme tenace parcourut la rive gauche de la Seine, créant l'opinion dans le monde savant et lettré des académies et de l'Institut de France, allant auprès des maîtres des grandes écoles et des facultés, convainquant les grands noms de l'armée, du barreau, de la politique et des affaires, puis traversant la Seine, pressant les banquiers et le haut commerce, il conquit les capitaines des grands réseaux de chemin de fer» 15.

15

Régaud,

M., «Le cinquantenaire

du CAF JO, nnuaire A

du CAF, 1924.

Partie I, Chapitre I Dans la notice nécrologique que lui consacre Franz Schrader 16, Abel Lemercier, premier secrétaire général du club apparaît comme un adepte des ascensions dans les Alpes depuis 1845. C'est lui qui, s'inspirant de l'œuvre romantique du poète américain Henry Wadsworth Longfellow, trouva la devise initiale du CAF: «Excelsior ». Tels «les douze apôtres de cette nouvelle religion », le groupe des fondateurs signait l'acte de naissance du Club alpin français le 2 avril 1874 avec le

soutien de « 138 bons Français»et présidait à ses destinées en s'instituant
«

direction centrale ». La fondation du CAF coïncide ainsi avec les prémices

d'un mouvement en faveur de la pratique des exercices physiques avec le développement des sociétés de gymnastique et de tir, regroupées au sein de l'Union des sociétés de gymnastique de France (1873), et l'apparition des premiers clubs sportifs comme le Havre Atlhétic (1872), évolution qui connaîtra un nouvel élan dans les années 1880 avec l'Union vélocipédique de France (1881), le Stade français (1883) ou l'Union des sociétés françaises des sports athlétiques (1889) 17. En ce qui concerne l'alpinisme, d'autres nations suivent ces premiers exemples: l'Appalachian Mountain Club (1876), la Russie (1898), la Belgique (1883), la Nouvelle-Zélande (1891), le Sierra Club de San Francisco, le Club alpin américain (1903), canadien ou japonais en 1906, espagnol en 1908, etc.. En France, à coté du CAF dont l'ambition est d'emblée nationale, d'autres associations voient le jour, à proximité des massifs montagneux. Dans les Vosges, le Jura, les Pyrénées, des sociétés de touristes se constituent avant le Club alpin. À Grenoble, la Société des touristes du Dauphiné est créée un an après le CAF (24 mai 1875) et recrute pratiquement dans les mêmes milieux sociaux. Une quinzaine d'années plus tard, la multiplication de petits groupements semble indiquer une certaine pénétration dans des milieux sociaux plus populaires, du goût pour les ascensions. La Société des alpinistes dauphinois, fondée en 1892, précise, dans son premier annuaire, les qualités sociales des adhérents qu'elle aspire à rassem-

bler: « les artisans, les ouvriers attelés toute la semaine à l'ouvrage, les jeunes employés aux petites ressources et aux loisirs restreints, mais dont l'amour pour la montagne était grand, manquaient un peu de cohésion» 18.

16 17

Schrader, F., Annuaire du CAF, 1883, p. xm.

Thibault, J., Sport et éducation physique 187()'1970, Paris, Vrin, 1991 et Defrance, J., L'excellence corporelle, 177()'1914, Rennes, P.D.R, Paris, AFRAPS, 1987. 18Raymann, A., L'évolution de l'alpinisme dans lesAlpesfrançaises,th~se, université de Grenoble lettres, 1912, Gen~e, Slatkine, 1979, p. 103.

10

Partie I, Chapitre 1 Le Rocher Club, créé en 1895, réunit autour de la conception
«

d'un

alpinisme sans guide », les meilleurs grimpeurs de la ville. Dans ses statuts, il est stipulé que: « Le but de la société du Rocher Club est de développer le
goût des escalades rocheuses, exclusivement sans guide ». Mais la mort de son président, Ernest Thorent, dans un accident de montagne lors de l'ascension sans guide de la Meije, un an après la constitution du club semble avoir arrêté son développement. D'autres sociétés pourraient venir compléter cette liste (par exemple: la Société des grimpeurs des Alpes, ...) mais, d'une manière générale, leur recrutement resta essentiellement local et leurs effectifs faibles (voir tableau n01). Le Club alpin français manifeste d'emblée son ambition de s'implanter sur l'ensemble du territoire national. Son action en faveur de l'aménagement de la montagne et de la construction des refuges d'altitude lui permet de revendiquer entre 1874 et 1914, la réalisation de 44 refuges ou châlets-hf>tels dont 6 à plus de 3 000 m et un à 4 362 m : l'abri Vallot sur l'arête des Bosses au Mont-Blanc, construit en 1890 (7 seulement pour la STD). Son activité d'organisation et de contrf>le de la profession des guides aboutit, en 1909, à la rédaction de la réglementation du métier de guide. TI obtient une délégation des pouvoirs publics pour la détermination des tarifs jusqu'en 1940 et pour l'attribution des diplf>mes jusqu'en 1943 (laissée à la STD jusqu'en 1925 pour les guides du Dauphiné). Le Club alpin français devient ainsi le représentant des intérêts des alpinistes vis-à-vis de l'administration et l'interlocuteur incontournable pour toutes les questions qui concernent la montagne. Les travaux scientifiques réalisés par ses adhérents les plus illustres dans divers domaines de recherche en relation avec la montagne, les conférences très prisées qu'il propose dans ses locaux parisiens ou en province, lui confèrent un prestige considérable en regard duquel aucune autre société ne peut rivaliser. Le C.A.P. dispose donc d'une autorité morale indéniable qu'il étend sur l'ensemble de l'univers des alpinistes où il occupe une position dominante. Ses conceptions de la bonne manière de réaliser les ascensions s'imposent à la plupart des pratiquants, comme l'expression de « l'excellence alpinistique ». Et cette suprématie persiste, selon nous, jusqu'à la fm des années 1960. C'est en son sein que les débats concernant les différentes conceptions de l'alpinisme prendront une certaine ampleur, modifiant sensiblement les usages de la montagne.

11

Partie I, Chapitre I

Tableau not: Effectifs des clubs européens et français à la veille de la première guerre mondiale (Bourdeau, P., 1988)

touristes

du

Dauphiné

Effectifs en t913 93 473 11 060 7000 668 493 250 140

Le monde des alpinistes est parfois présenté comme univers culturel relativement homogène, partageant en quelque sorte une «mentalité commune ». Le point de vue défendu dans ce livre tendra à montrer au contraire que l'unanimité affichée n'est qu'une façade qui masque les manifestations

d'une

«

domination culturelle» laissant peu de place à la contestation. Les

différentes données sociologiques sur le recrutement des deux principales sociétés ~e CAF et la SID), nous montrent en effet l'hétérogénéité sociale des alpinistes. Cette diversité suscite des façons différentes de concevoir la pratique de l'alpinisme, engendre des discussions contradictoires et provoque une dynamique de transformation de cet espace social particulier.

A. Le recrutement du CAF et de la sm Les publications du CAF et de la STD contiennent pendant quelques années, des renseignements de première main sur la position sociale de leurs membres. En effet, dans les annuaires figurent non seulement la situation précise des effectifs de chaque section, mais aussi la liste nominale de chacun des adhérents avec l'indication de sa profession. Soumises à un traitement approprié, ces informations constituent des sources précieuses sur les groupes sociaux adeptes de l'alpinisme originell9. Dominique Lejeune a fait œuvre de précurseur en rédigeant dès 1976, une thèse de troisième cycle à partir de données rassemblées dans ces revues. Ce travail, remarquablement documenté, est réalisé dans une période où les analyses d'histoire quantitative se
19

Selon le dictionnaire historique de la langue française, le terme alpiniste apparait la même année que le Club alpin (1874) pour désigner «les ascensionnÏstes en montagne, notamment dans les Alpes,., Paris, éd. Le Roben, 1992. 12

Partie I, Chapitre 1 développent. Elles portent alors sur des ensembles sociaux assez vastes dont il s'agit de montrer les dimensions communes. En s'intéressant, à l'époque, à un groupe aussi restreint l'auteur se trouvait dans une position relativement peu favorable pour envisager une possible différentiation. En effet, selon cette étude, les alpinistes français appartiennent essentiellement à «la bourgeoisie» et se caractérisent par une «psychologie collective unanimement partagée ». Une telle conclusion, conforme au programme d'une «histoire des mentalités », implique l'homogénéité sociale du groupe des pratiquants (nous montrerons au contraire sa relative hétérogénéité). Mais elle suppose également l'uniformité des conceptions de la pratique, ce qui laisse entendre l'existence d'une stricte homologie entre la structure sociale du groupe et ses représentations, l'adhésion de chacun de ses membres à une même «vision du monde », à un même « style de vie». L'utilisation de ce genre de sources soulève des difficultés méthodologiques analogues à celles qui surgissent dans les opérations de traitement secondaire d'enquête. Cette technique a donné lieu à de nombreuses publical'avantage de mettre à la disposition du chercheur un corpus déjà constitué. Cependant, contrairement aux conditions habituelles de réalisation d'une enquête, ce dernier ne décide pas lui-même des principes de sélection des données pertinentes, puisque ceux-ci sont déterminés préalablement. D'une certaine manière, les listes publiées dans les annuaires des ascensionnistes du XIX. siècle reproduisent cette situation. Le libellé des professions est en effet laissé à l'initiative du déclarant. Il se résume à une formulation unique qui ne peut être précisée par des questions complémentaires concernant par exemple le statut (indépendant ou salarié), le secteur d'activité (public ou privé), ou le degré de qualification. L'exploitation de ces informations nécessite donc un travail de regroupement des diverses professions énoncées afin de constituer des ensembles relativement homogènes. La classification ainsi réalisée permet ensuite de comparer le poids relatif des différents groupes sociaux représentés dans ces sociétés et fournit les éléments directeurs de l'analyse. Le choix des critères de construction des diverses catégories sociales revêt alors une importance primordiale puisqu'il va considérablement influer sur la teneur de la démonstration ultérieure. Aussi, l'observation attentive des opérations de « codage» des données brutes nous servira à souligner l'incidence du cadre théorique de l'analyse sur la méthode de classification et ses effets sur les résultats obtenus.

tions dans la littérature sociologiquerécente 20. Elle présente, en particulier,

20

Stimulées

par la multiplication

des sondages

d'opinion

les contributions

sur

«

l'exploitation

des

données existantes» se sont multipliées à panir des années 1980. Voir par exemple, Gremy,

J.P., « Problèmes de l'analyse secondaire d'enqu&tes», in Girard, A., Malinvaud, E., Lesenquêtes d'opinion et la recherche en sciences sociales, Paris, L'Harmattan, 13 1989.

Partie I, Chapitre I

1. Usage des SOUTces et construction

des catégories

sociales

Les données citées émanent en premier lieu des publications de la Société des touristes du Dauphiné, dont le recrutement concerne essentiellement la région Grenobloise. Les effectifs moyens varient entre 300 et 400 adhérents et ne dépasseront jamais les 650 membres. Une liste est publiée chaque année avec l'indication de la profession dans 60% à 80% des cas. La seconde source utilisée est constituée par les listes des annuaires du CAF du 2 avril 1874, du 31 décembre 1875 puis de 1883, dernière année d'édition de ce genre de document dans le bulletin national. Une première observation concernant la précision des résultats peut-être formulée dès à présent. Dominique Lejeune indique que les taux de non-réponse sur la profession ne cessent de croître avec les années, passant pour les annuaires du CAF de 18,8% en 1875 à plus de 32% en 1883. En ce qui concerne les membres des bureaux de sections, ces chiffres varient entre 35% et 50% selon les années. Enfin, après 1883, les informations rassemblées sont issues de listes publiées par certaines sections du CAF avec des taux de non-réponse pouvant atteindre 50% sur des effectifs représentant au maximum 20% du nombre total des adhérents. Cet accroissement notable des non-réponses traduit un recul de cette habitude parmi les adhérents et incite à privilégier les listes des premières années d'activité du club. La liste de décembre 1875 offre donc de meilleurs garanties de représentativité, tant pour les taux de réponses obtenus que par l'importance des effectifs concernés. Aussi la discussion du mode d'élaboration des catégories sociales adopté par l'auteur portera uniquement sur celle-ci.
Tableau n02 : Effectifs du CAF et de la SID au 31 décembre 1875 Le CAF après 21 mois d'existence: Le STD après 7 mois d'existence: Effectifs cumulés de deux clubs: 1471 membres 445 membres 1916 adhérents

2. Indications

concernant les effectifs

Si l'on observe les variations du recrutement du CAF, trois période semblent se distinguer. Une période de formation entre 1874 et 1885, caractérisée par une croissance régulière des effectifs. Elle est suivie par une période de stabilisation entre 1885 et 1908 avec un plafonnement du nombre des membres autour de 60 000 adhérents.

14

Partie I, Chapitre 1 Enfin un nouvel essor par;ût se dessiner à partir de 1910, sans doute lié à la diffusion des sports d'hiver, mais il se trouve bientôt contrarié par la guerre de 1914-1918. Du point de vue de la répartition régionale des adhérents, le recrutement appar;ût essentiellement urbain. n se concentre autour des grandes villes: Paris Lyon - Grenoble - Bordeaux - Dijon. La capitale occupa toujours la première place, en recrutant souvent plus du double des membres de la section de Lyon, seconde par l'effectif. Mais cette domination quantitative tendra à se réduire au fur et à mesure des années pour dispar;ûtre totalement dans l'immédiat avant-guerre. En 1913, Paris regroupait 1629 adhérents contre 1380 pour Lyon. Cette réduction des écarts sur le plan des effectifs respectifs expliquera les relations parfois conflictuelles entre la direction centrale et les sections de province, à propos de la répartition des pouvoirs et de la rédaction des statuts.

-

Tableau n03 : Effectifs du Club alpin français entre 1874 et 1914
EfI'ectifiI du C.A.F. entre 1874 et 1914.

8000 7000 6000 5000 4000 3000 2000 1000
11

1!

o

luI

La répartition par sexe montre que si les femmes sont pratiquement totalement absente des instances de direction, elles ne sont pas pour autant rejetées. Malgré une présence discrète jusqu'en 1883 (6,8 %), leur participation s'accroît, semble-t-il, par la suite (20,5 % de la section de Saône-et-Loire en 1911). Enfin, les indications concernant les tranches d'âge sont très parcellaires et figurent rarement sur les listes (parfois le titre de « lycéen» fournit une indication, mais celle-ci n'est pas très fréquente ). Les notices biographiques montrent que les membres des bureaux accèdent à des responsabilités au sein des clubs à un âge mûr voire même avancé.

15

Partie I, Chapitre I 3. Analyse critique de la typologie retenue: Au plan méthodologique, l'exploitation des informations publiées dans les annuaires relève de deux opérations différentes: le «chiffrement» consiste à rapporter « l'information brute» contenue dans les annuaires à un groupe professionnel précis puis à en comptabiliser les effectifs. Dans un se-

cond temps « la catégorisation»consisteà regrouper les divers groupesprofessionnels obtenus en classes plus vastes et relativement homogènes. Dans l'étude de Dominique Lejeune, la répartition en différents groupes sociaux apparaît globalement satisfaisante et servira de base au propos développé dans cet ouvrage. Elle représente un travail important auquel il faut rendre hommage et elle facilite grandement les investigations ultérieures. Par contre, l'organisation générale de la catégorisation présentée ensuite par l'auteur suscite des réserves plus fondamentales. Elles tiennent nous semble-til à la juxtaposition de principes de classement différents: d'une part une catégorisation en classes sociales essentiellement pour «l'aristocratie» et «la haute bourgeoisie» et d'autre part un regroupement par professions: artisans, petits commerçants, fonctionnaires, professions libérales, etc. Afin de respecter la structure de l'espace social général et ses oppositions symboliques, une refonte des regroupements entre les diverses profession a été réalisée 21. B. Vers une nouvelle typologie:
1. Les restructurations de l'espace social en France à la fin du Xlxr siècle

Pour justifier l'adoption de nouveaux critères de classement, il apparaît souhaitable de préciser certains aspects du contexte social de l'époque. Cette période se caractérise en effet par la concurrence qui s'exacerbe entre les composantes de la classe dominante. Cette fin de siècle est décrite par de nombreux historiens comme une période de transformation structurelle et politique majeure, qui voit croitre le rôle et la place des fractions supérieures de la moyenne bourgeoisie. Ces catégories profitent des mutations en cours et bénéficient de trajectoires sociales ascendantes. Dans son discours de Gre-

noble, du 26 septembre 1872, Léon Gambetta déclarait déjà:

«

Oui, je pres-

sens, je sens, j'annonce l'avènement et la présence dans la politique d'une couche sociale nouvelle, qui est aux affaires depuis tantôt dix-huit mois et qui est loin à coup sûr d'être inférieure à ses devancières... » 22.

21

Pour

une analyse 2000.

détaillée

de la construction

de nouvelles

catégories

voir;

Hoibian, "J

O., « Les

alpinistes à l'aube du XX' siècle: usage et construction
Février 22 Gambetta, L., cité par Dupeux, 1972, p. 156. G., La société française:

des typologies sociales
1789-1960, Paris,

revue STAPS, 1964, 6' éd.

Colin,

16

Panie I, Chapitre 1 Avec l'avènement de la République, les professions judiciaires voient leur rôle social s'accroître considérablement et de nouvelles carrières s'offrir

à elles.Les avocatssemblent en profiter pleinement; « techniciens de la parole », ils occupent une position essentielle dans l'animation de la vie politique, que ce soit pour diriger une campagne ou solliciter les suffrages de leurs

concitoyens. « La Ille Républiqueen rendant au suffrageuniverselune liberté complète a offert à ceux qui détenaient les secrets de l'éloquence, de nouvelles chances de promotion sociale» 23.Dans le même temps, les différents dénombrements enregistrent en l'espace d'une trentaine d'années le développement remarquable des professions scientifiques. L'effectif des médecins par exemple est multiplié par deux entre 1876 (10000) et 1911 (20000), tandis que se renforce parallèlement le prestige de leur statut social. La croissance spectaculaire de l'industrie française entre 1880 et 1914, en paniculier dans les secteurs de haute technicité (industrie chimique, sidérurgique, industrie automobile, secteurs liés à l'électricité, ...), favorise un développement important des débouchés pour les professions d'ingénieur 24. À côté de la prestigieuse École polytechnique, de l'École centrale ou des Arts et métiers, de nouvelles filières de formation, plus proches des exigences industrielles sont créées dans les secteurs de la physique, de la chimie ou de l'électricité (École supérieure de physique et de chimie en 1883, École supérieure d'électricité en 1893)25.Parallèlement, les emplois de la fonction publique connaissent entre la fin du Second Empire et les premières années du xxe siècle pratiquement un doublement de leurs effectifs. Ces migrations professionnelles, qui voient s'opérer un glissement massif du secteur primaire vers le secondaire et une augmentation de la population active (14,2 millions en 1856, 20,7 millions en 1906)26,liée à l'accroissement de la pan du travail des femmes et à une immigration importante, s'accompagnent d'une relative stagnation démographique. Elle pourrait traduire, selon certains historiens, un malthusianisme démographique manifestant une aspiration des classes moyennes à bénéficier d'une promotion sociale par l'accès
aux grandes écoles
27.

Favorisé par les réformes de l'université,

le nombre des

étudiants ainsi est multiplié par quatre entre 1876 et 1914. Louis Pinto, dans une étude sur l'émergence des «intellectuels» en France, suggère de distinguer au sein de la bourgeoisie, lesfractions nouvelles favorables au progrès, qui investissent dans la réussite scolaire, nouveau vecteur de l'ascension so23 Dupeux, G, op. cit., p. 157. 24 Markovith, T.-J., «L'industrie
25

française de 1789 à 1964 ", Cahiers de l'ISEA, novo 1966, n° 179.

Shinn, T.,« Des corps de l'État au seCteurindustriel, genèsede la population d'ingénieur, 17501920 ", Revuefrançaise Par exemple, Bouvier, Par exemple: de sociologie, XIX, 1978, p. 39-71. J., «Le mouvement Winock, d'une civilisation nouvelle ", in Duby, Paris, Hachette, G., L 'His1991. 1971, p. 1-63. 1870-1940,

26 27

toire de France, tome 3, Paris, Larousse, Azema,J.-P.,

M., La III' République

17

Partie I, Chapitre I ciale par le développement des professions libérales (professions médicales, judiciaires, etc..), des fractions plus traditionnelles stables ou en déclin comme les artisans, les petits commerçants, les professions intermédiaires nouvellement concurrencées par la concentration des capitaux, le développement des produits manufacturés et les grands magasins 28. En réorganisant les données sur les alpinistes, à partir des informations issues du contexte de l'époque, nous sommes parvenus à une nouvelles stratification des professions. n apparait assez nettement que les groupes sociaux à fort capital culturel et à haut niveau de diplôme se reconnaissent de manière préférentielle parmi les adhérents des sociétés d'alpinistes. n reste cependant à mesurer leur recrutement relativement à la composition sociale de la société française de l'époque.

2. Les alpinistes dans la sociétéfrançaise de 1876 Pour situer le groupe des alpinistes dans l'espace social du moment, nous allons observer simultanément le recrutement du C.A.F et de la S.T.D (listes d'adhérents au 31 décembre 1875)et les effectifs des différents groupes professionnels dénombrés lors du recensement de 187629. Sur le plan strictement méthodologique, il s'agit de rendre ces deux séries de données directement comparables en réalisant différentes opérations d'harmonisation: en ce qui concerne le recensement, seuls les effectifs de la population active sont conservés, les chiffres des hommes et femmes étant additionnés. De même, les 2 339 683 domestiques qui figuraient parmi les inactifs sont ajoutés aux actifs, dans le même ensemble que les ouvriers et les agriculteurs. Par ailleurs, le recensement proposant pour chaque groupe professionnel une comptabilisation en quatre sous-groupes: chefs ou patrons, commis ou employés, ouvriers, journaliers, nous avons procédé à des regroupements de la façon suivante: les effectifs commis ou employés ont été rassemblés dans la catégorie employés, tandis qu'ouvriers et journaliers constituent une même classe, celle des ouvriers. Seuls les chefs ou patrons conservent leur dénomination professionnelle originelle. Pour ce qui concerne la population des alpinistes, une répartition des effectifs du groupe «aristocratie» s'est avéré nécessaire. Pour cela, les 123 adhérents recensés dans cette catégorie ont été redistribués parmi les sept
28 Pinto, L., «Les intellectuels vers 1900 : une nouvelle classe moyenne », in : L'univers politique des classesmoyennes, sous la direction de Gérard Lavau, Gérard Grunberg, Monna Mayer, Paris, FNSP, 1983. 29 Statistiques de la France, résultats généraux du dénombrement de 1876, Paris, Imprimerie natio. nale, 1878. 18

Partie I, Chapitre 1 groupes professionnels susceptibles selon un certain nombre de travaux d'histoire sociale de les accueillir: négociants, industriels, propriétairesrentiers, magistrats, banquiers, artistes et gens de lettres, hauts fonctionnaires. Pour ne pas déséquilibrer le poids de chacun de ces groupes les uns vis-àvis des autres, la proportionnalité de leur rapport a été conservée 30.

Une autre difficulté s'est présentée à propos des militaires, regroupés

par l'administration dans la «population comptée à part»

31.

Cela nous

oblige à soustraire le groupe des officiers de l'effectif des alpinistes (93), mais

aussià extraire du dénombrement de 1876,le groupe « gendarmerieet policiers» (42451). D'autre part, les 80 étudiants et lycéens ne sont pas comptabilisés parmi les alpinistes, cette catégorie n'apparaissant pas dans le recensement. Enfin, dernière opération d'homo~énéisation des deux populations comparées, le groupe des pensionnés de l'Etat a été retiré de l'effectif de la population active du recensement de 1876 (80 835). On abouti ainsi à retenir 1 766 personnes pour le groupe des alpinistes et un effectif de 15 599473 pour la population française active recensée en 1876. Pour comparer les résultats obtenus, nous nous sommes référés à la méthode préconisée par Philippe Cibois à propos de l'orientation des bacheliers de 1975 vers les différentes filières universitaires (Cibois, P., 1990). L'opération consiste à faire apparaître la sur-représentation ou la sousreprésentation de certains groupes en comparant deux populations homogènes. Ainsi, lorsque l'écart des pourcentages entre la population du groupe étudié ~es alpinistes) et la population de référence ~a population active dénombrée en 1876)est faible, la représentation du groupe étudié est proche du poids de ce groupe dans la population de référence: comme, par exemple, dans le cas du groupe des ecclésiastiques (+ 1,4 %). Par contre, certains groupes apparaissent très nettement sur-représentés: les employés (+ 10,1 %), les professions du commerce et transport (+ 13,2 %), les industriels (+ 14,2 %).

30

Leurs effectifs ont été cumulés puis réorganisés en pourcentage par rapport à cette somme. Les 123 membres de l'aristocratie ont alors été réaffectés proportionnellement à ces pourcentages, ce qui nous donne le tableau n° 3. Le chiffre de l'effectif a été arrondi à la valeur supérieure chaque fois que les décimales étaient supérieures ou égales à D,50, à la valeur inférieure dans le cas contraire. Le total étant alors de 122, l'unité manquante a été attribuée à la catégorie professionnelle la plus nombreuse: les négociants (30+ 1-31). Ce mode de répartition est inspiré des procédures classiques des méthodes de la sociologie quantitative (Tableau n04). Voir à ce sujet: Giglionre, R., Matalon, B., Les enquêtes sociologiques, théorie et pratique, Paris, Colin, 1991.
Selon l'article 2 du décret du 24 aol1t 1876, Statistiques de la France, op. cit.

31

19

Partie I, Chapitre I

Tableau n04 : Tableau comparatif du recrutement des alpinistes (CAF +STD) par rapport à la population active dénombrée en 1876.
Groupes professionnels Industriels: Usiniers. manufacturiers. .. . l' entrepreneurs, Impnmeurs. mgemeurs civils. Transport - Commerce: Négociants. banquiers, libraires, éditeurs, petit commerce, h8teliers,... Chefs fonction publique: Hauts fonctionnaires. magistrats. mgémeurs de l'État, ersonnel administratif.... Professeurs du supérieur, artistes. savants, hommes de lettres. journalistes.... Professions libérales, avocats. notaires, huissiers. médecins. pharmaciens, architectes... Dénombrement % Alpinistes % 15 Ecarts %

0,8

+14,2

5

18,2.

+13.2

0,89

9,45

+8.56

0,19

8,21

+8,02

0,48

22,59

+22,11

A riculteurs, ouvriers, domesti ues. Propriétaires, rentiers ... Ecclésiastiques, ministres du culte, relileux ...

80,6 5,5 0,9

1,2 7,4 2,3

-79,4 +1,9 +1,4

Cette sur-représentation s'avère particulièrement significative en ce qui concerne la catégorie que nous avons constituée comme regroupant les professions intellectuelles supérieures~ caractérisée par un haut niveau de diplôme et par un capital culturel élevé. Tandis que ce groupe représente 1,6 % de la population active de 1876, il atteint 40,2 % de la population des alpinistes (+ 38,6 %r. Ce constat vient confirmer les informations avancées à propos du contexte (tableau n° 5).

32

Le groupe des professions libérales présentant à lui seul un écart de sur-représentation de plus de 22 % pour simplement 8 % pour les deux autres groupes (chefs de la fonction publiqueartistes. savants, gens de lertres...).

20

Partie I, Chapitre 1

Tableau nOS: Schéma des écarts de représentation entre le groupe des alpinistes et les effectifs du recensement élaboré à partir du tableau n04

38,6

1,9
Rsntiers

1,4
EocIé&I

-79,4

3. Analyse de la composition des instances de direction du Club alpin français
L'analyse de la composition sociale des bureaux des différentes sections du CAF met encore mieux en évidence cette sur-représentation des professions intellectuelles supérieures notamment des professions libérales (essentiellement les professions médicales et les professions judiciaires, notamment les avocats). Au sein des bureaux, ce groupe obtient 26,1 % de représentation pour une base de recrutement de 14,1 % parmi les adhérents.

21

Partie I, Chapitre I Selon le statut de 1875, le club est régi par les délibérations de l'assemblée générale annuelle 33. Mais il est dirigé par une direction centrale «dans ses rappons d'administration intérieurs» et « dans ses rappons avec les tiers par le président de cette direction» (article 11) Cette dernière fait simultanément office de bureau de la section de Paris ce qui engendre quelques

confusions d'intérêts et de très nombreuses critiques par la suite La direction centrale comprend
«

34.

dix-huit administrateurs nommés par

l'assemblée générale et renouvelés par tiers chaque année» (anicle 12) ainsi que les présidents des différentes sections. Les anciens administrateurs étant rééligibles, la direction fait preuve d'une grande stabilité jusque dans les années 1890. En 1875, la direction centrale, composée officiellement de 18 membres, n'en avait désignés que 16, tous parisiens (adresse à Paris). Parmi ceux ci, on dénombre: 4 polytechniciens: ingénieurs des mines ou des ponts et chaussées 5 membres des professions libérales: judiciaires, journalistes, architectes 3 fonctionnaires des ministères: instruction publique, défense, etc. 2 « savants» 2 professions inconnues. Pour les professions connues, la direction centrale est composée de membres appartenant tous au groupe des professions intellectuelles supérieures. Cette précision est imponante car l'analyse des statuts montre que la direction centrale détient pratiquement tous les pouvoirs de décision et de représentation du club auprès des instances extérieures. Enfin, le statut social des 17 présidents qui se succèdent à la tête du Club alpin français entre 1874 et 1914 apparaît plus significatif encore. 4 présidences reviennent à des polytechniciens, 6 à des professions judiciaires, 4 à des savants, 3 à des hauts fonctionnaires.

33 34

Annuaire du CAF, 1874, p. 4-5. Annuaire du CAF, 1874, p. 4, art. 5 : «le bureau de la section de Paris est formé des dix-huit membres de la direction centrale, ses attributions se confondent avec cette dernière ". 22

Partie J, Chapitre 1 Tableau n06 : Membres de la direction centrale en 1874

PRÉSIDENTS

DU CAF ENTRE 1874 ET 1914

Polytechnicien, inspecteur l1;énéraldes mines, S.G. BILLY E. (de) CEZANNE E. Polytechnicien, inl1;énieurdes ponts, ami de Surrd, S.G. Avocat, fondateur de "l'illustration", éditions Hachette, S.G. JOANNE A. Avocat, sénateur centre l1;auche BLANC X. DAUBREE A. Polytechnicien, directeur de l'école des mines Astronome, fondateur de l'observatoire de Meudon JANSEN J. LEMERCIER A Docteur en droit, conservateur des hypothèques de Paris, S.G. LAFERRIERE E. Vice-président du Conseil d'Etat DURIER C. Chef de division au ministère de la iustice CARON E. IJuriste, agréé au tribunal de commerce de Paris Autodidacte, parent des Reclus, directeur du service cartographiSCHRADER F. Que de Hachette. VALLOT J. Astronome, fondateur de l'observatoire du Mont Blanc BONAPARTE R. Prince, ami des lettres et des sciences Notaire BERGE G. SAUVAGE E. Polytechnicien, professeur à l'école des mines de Paris

Tableau n07: Présidents du CAF entre 1874 et 1914

FONDATEURS DU CAF MEMBRES DE LA DIRECTION CENTRALE DE 1874 BILLYE. de CEZANNE E. DAUBREE A. JOANNEA. LEMERCIER A. LE UEUTRE MAUNOIR MILLOT PUISEUX V. TEMPLIER A. TURENNE de VIOLLET LE DUC
"S.G

-

membre de la Société de géographie de Paris

23

Panie I, Chapitre l C. Analyse en terme de lutte symbolique pour la définition légitime de l'alpinisme Les éléments quantitatifs obtenus à panir d'une refonte de la typologie montrent la relative hétérogénéité sociale du recrutement des adhérents. En dehors des classes populaires et des agriculteurs pratiquement absents de l'aire d'attraction des sociétés d'alpinistes, les données recueillies indiquent une certaine ouverture du spectre en direction des classes moyennes (Employés = + 10,1%). Cette diversité se trouve incontestablement minorée par
les approches en terme de
«

mentalité collective ». D'autant que ces analyses

s'appuient essentiellement sur les publications nationales (notamment celles du Club alpin français), organes de l'expression officielle des clubs. Elles ne permettent donc pas de saisir la nature et les thématiques des débats internes du milieu. En effet, ces différentes revues relèvent toutes de la tutelle directe et parfois très normative des instances de direction. L' anicle 14 des statuts du
CAF stipule en effet que:
«

la direction centrale est chargée de l' administra-

tion générale et des publications du club ». L'article 16 précise: « le comité de rédaction est nommé par la direction centrale. n aura plein pouvoir pour accepter, refuser ou modifier avec l'assentiment de l'auteur, les travaux communiqués ». Les instances de direction sont loin de représenter la diversité sociale des adhérents et la pluralité de leur conception. À travers le contrôle qu'elles exercent sur les publications, les fractions intellectuelles supérieures qui monopolisent le pouvoir institUtionnel sont en mesure d'opérer un filtrage sur la diffusion des informations. L'expression critique ne franchit pas la barrière des publications nationales qui constituent les organes officiels d'expression du C.A.F. Pour en retrouver la trace il faut donc la chercher dans les bulletins des sections provinciales. Les difficultés que rencontrent, par exemple, ces dernières pour faire valoir leurs aspirations à une modification des statuts et à une recomposition de la direction centrale en fournissent une excellente illustration. Quel que soit le nombre de leurs adhérents, les textes de 1874 ne reconnaissent qu'un seul représentant par section. Pourtant leurs effectifs cumulés sont largement supérieurs à ceux de la section parisienne. Avancée dès 1878, leur revendication en faveur d'une révision statutaire, avec l'introduction d'une certaine proportionnalité, n'aboutira concrètement qu'en 1914, soit quarante ans après la fondation du club. Ce clivage Paris-Province sur une question importante n'apparaît pratiquement jamais dans les publications nationales ou de façon très édulcorée. Ainsi, en dépit des efforts déployés par les directions des clubs pour masquer les divergences, de nombreux indices subsistent qui prouvent que derrière cette «unanimité de façade », les désaccords sont nombreux. La concurrence pour la définition légitime de l'alpinisme constitue également 24

Partie I, Chapitre 1 un motif de lutte permanente. Dès 1877-1880, un certain nombre de faits, perceptibles notamment dans les publications des sections de province, manifeste l'émergence de nouvelles conceptions assignées à l'ascension des montagnes. Initialement, les préoccupations d'exploration et de découverte figuraient en tête des finalités adoptées par les fondateurs des premières sociétés

d'excursionnistes. L'article premier des statuts du CAF stipule en effet:

«

Le

Club alpin français est le lien entre toutes les personnes que leur goût ou leurs études attirent vers les montagnes. n a pour but de faciliter et de propager la connaissance exacte des montagnes de la France et des pays limitrophes » 3S. Au départ, la définition de « l'alpinisme» est donc fondée sur des compétences essentiellement « culturelles» : la connaissance scientifique et dans une moindre mesure, la sensibilité esthétique et le goût littéraire des récits d'ascensions. Mais bientôt de nouvelles conceptions commencent à s'exprimer, comme par exemple celle de « l'alpinisme sans guide ». Ces prises

de positions divergent sensiblement de « l'excursionnisme cultivé» à l'honneur jusqu'alors. Expressions de l'hétérogénéité des points de vue parmi les adhérents, elles constituent autant de contributions explicites au débat sur la manière la plus licite, la plus légitime de pratiquer l'alpinisme et révèlent les définitions concurrentes de « l'alpinisme véritable ». La différentiation des alpinistes en catégories distinctes qui se multiplient durant ces années, participe de ce même mouvement. Elle traduit une prise de conscience chez certains auteurs, de la diversité des pratiques regroupées sous la même appellation. La fréquence de ces propos dans les publications de province et la position que revendiquent leurs auteurs en se désignant eux-mêmes

comme n'étant « ni» des savants en quête de nouvelles découvertes, « ni »
des conquérants fervents de difficultés insurmontables, révèlent les axes de clivage qui apparaissent au sein de l'univers des alpinistes. De nombreux exemples montrent que malgré les positions unanimistes affichées par les instances de direction, le monde des alpinistes est traversé par des conflits du fait des divergences de conceptions. Sur ces bases,

l'hypothèse qui fonde l'interprétation en terme « psychologie commune,
unanimement partagée» peut être discutée. Les faits observés sont plutôt des manifestations de la domination culturelle exercée par les instances de direction (et les groupes sociaux qu'elles représentent) sur l'espace social considéré. Sans vouloir relancer ici le débat concernant la pertinence en histoire du

concept de « mentalité collective» dont l'ambivalence permettait à Jacques Le Goff de parler « des résidus de l'analyse historique: le je ne sais quoi de
l'histoire », cette notion ne répond pas de manière satisfaisante à la description d'ensembles socialement composites. De la même manière, l'usage du
3S Annuaire du CAF, 1874.

25

Panie I, Chapitre I terme générique «bourgeoisie» pour désigner une entité supposée homogène tend à gommer les oppositions qui structurent les relations de concurrence entre ses divers constituants (fractions cultivées en ascension, fractions à capital économique élevé, fractions traditionnelles en déclin, etc.). Le concept de « domination» suggère au contraire la prise en compte des rapports de force et des enjeux qui se nouent autour d'une pratique donnée. Ce

sont les luttes symboliquespour imposerla « doxa » propre au champ social
considéré qui provoquent ses transformations et construisent son histoire. En suggérant que les rapports de domination peuvent également s'exercer par le biais des représentations Qesrapports de sens), Max Weber envisageait l'idée de l'assentiment ou du moins de la panicipation des dominés. Les analyses en terme de concurrence entre groupes sociaux apparaissent donc plus pertinentes pour l'étude des pratiques culturelles. Par l'importance de ses effectifs et de son implantation nationale, le Club alpin français représente les intérêts des alpinistes auprès des pouvoirs publics. n va progressivement devenir l'interlocuteur privilégié pour toutes les questions qui concernent la fréquentation de ces régions, depuis les initiatives en faveur du développement du tourisme jusqu'à la définition des politiques d'aménagement de la montagne ou de l'organisation de la profession des guides. Par le nombre mais surtout par les qualités sociales de ses adhérents, par leur insertion dans les secteurs de la haute administration ou du secteur privé, par leurs compétences en matière économique et surtout juridique, le Club alpin français dispose donc assez rapidement d'une autorité morale indéniable qu'il étend sur l'ensemble du monde de l'alpinisme au point d'occuper une position quasiment hégémonique.

26

Panie I, Chapitre 2

CHAPITRE II
,

LE PROJET CULTUREL ET EDUCATIF DU CLUB ALPIN FRANÇAIS: UNE PREMIÈRE DÉFINITION DE L'ALPINISME
I. LE CLUB ALPIN FRANÇAIS: MONDAIN OU CLUB SPORTIF? Les orientations que les fondateurs assignent au Club alpin français constituent d'excellents indicateurs des finalités très culturelles privilégiées par la direction centrale. Elles permettront de mieux préciser la position qu'occupe ce club parmi les divers modèles d'associations de l'époque. L'exemple des caravanes scolaires viendra illustrer leurs préoccupations éducatives.
Conformément aux finalités affichées dans leur statut, les sociétés d'alpinistes se trouvent classées par l'administration parmi les sociétés savantes. Elles figurent d'ailleurs en tant que telles, dans l'ouvrage d'Henry Delaunay consacré aux sociétés savantes en France en 1902 IS. Ce positionnement est paniculièrement net en ce qui concerne le Club alpin français. Comme nous l'avons évoqué précédemment, le premier anicle des statuts précise en effet,

SOCIÉTÉ SAVANTE, CERCLE

qu'il a pour objet:

« de faciliter et

de propager la connaissanceexactede la

France et des pays limitrophes [notamment] par la publication des travaux scientifiques, littéraires ou anistiques », par «des réunions ou conférences périodiques» et par «la création de bibliothèques et de collections spéciales» 16.Ce souci, panagé par la plupan des clubs alpins étrangers 17, se concrétise de façon assez inégale dans les différentes autres nations. Mais en France, le Club alpin français et, à un moindre degré la Société des touristes du Dauphiné, lui donnèrent une ampleur considérable. Les exemples abon15
16

Ddaunay,

H., Les sociétés savantes en Frarn:e, Paris, Lahure,

1902.

Annuaire du CAF, 1874, p. 1.
Raymann, A., L'évolution de l'alpinisme dans lesAlpes françaises, op. cit.

17

Partie I, Chapitre 2 dent qui montrent les liens étroits unissant le Club alpin ou la STD à des secteurs multiples et diversifiés de la production scientifique. Par la qualité de son recrutement local, la SID a des relations privilégiées avec l'université de Grenoble tandis que le Club alpin français est particulièrement proche des instances parisiennes de la Société de géographie. Ainsi, à l'occasion d'une conférence sur le Mont-Blanc et le Mont-Rose présentée par Abel Lemercier dans le courant de l'année 1873, l'annonce de la constitution prochaine du club fut prononcée par le président de à la Société de géographie, Charles Maunoir membre de la direction centrale du CAF au moment de la création du club. Parmi les douze fondateurs du club, sept en sont membres. La Société de géographie lui apporte également un soutien matériel, en lui prêtant pendant plusieurs années ses locaux pour les assemblées générales annuelles ou pour certaines réunions ou conférences. D'ailleurs, au moment de la constitution du CAF, le bulletin de la société avait salué cette initiative en ces termes: «la Société de géographie ne peut qu'encourager ces efforts, applaudir à cette innovation et souhaiter la bienvenue à cette jeune émule qui, nous en avons l'espoir, travaillera et grandira en se rendant utile à ses membres et au pays» 18. Un autre indicateur, pour mesurer l'importance des ambitions scientifiques qui président aux activités du Club alpin français, se trouve dans le contenu des annuaires de 1874 à 1903 (dernière année d'édition avant le changement de périodicité). Pour évaluer la place consacrée aux articles scientifiques, littéraires ou artistiques, Dominique Lejeune a quantifié le rapport entre le nombre des titres d'articles et le nombre de pages correspondantes. TIparvient ainsi à calculer un pourcentage moyen de 18 % à 20 % du volume des annuaires consacré à.ces rubriques au cours de cette période, le reste de la publication étant composé essentiellement de comptes rendus d'excursions. De la même manière, les discours prononcés lors des divers congrès internationaux d'alpinisme (1878, 1900, ...) fournissent l'occasion de détailler les contributions des sociétés d'alpinistes à la science. Le CAF parraine ainsi la création de la Commission française des glaciers, en 1901. Elle se réunit sous la présidence du prince Roland Bonaparte (président de la Société de géographie de Paris de 1910 à 1914) et rassemble de nombreux savants comme Pierre Puiseux (astronome, membre de l'Institut), Jacques Vallot, Wilfrid Kihllian, Franz Schrader. À en croire les propos du président du CAF, Francisque Régaud, lors du cinquantenaire du club en 1924, les travaux de cette commission eurent un grand retentissement 19. La liste des sciences auxquelles le CAF apporte sa contribution serait trop longue pour être citée in-extenso, mais le bilan des connaissances rassemblées en leur sein
18 Annuaire du CAF, 1874, p. 1. 19Régaud, F.,« Allocution à l'occasion du cinquantenaire du CAF", LaMontagne, 1924. 28

Partie I, Chapitre 2 paraît très régulièrement dans les publications du club lui-même. Les rappans annuels d'activité, de leur côté, établissent systématiquement un bilan des travaux des diverses commissions scientifiques pour en faire état lors de l'assemblée générale. Cenains rapponeurs insistent tout paniculièrement sur cette dimension primordiale de l'action du CAF. Ainsi, dans l'annuaire de 1897, on lit que «l'alpinisme a été un auxiliaire incomparable pour les recherches scientifiques, le développement qu'il a pris ces dernières années a été pour la science l'élément le plus efficace de son glorieux et rapide essor! ». Ce souci de légitimation scientifique, ces relations privilégiées et cette proximité traduisent l'ancrage culturel des instances de direction du CAF, conformément aux dispositions intellectuelles et sociales de ceux qui les composent. Comme le souligne le rappon d'activité de 1897, cette situation tient à la qualité des adhérents: «quelle est la science naturelle, physique, morale ou politique qui n'est pas représentée parmi nos plus éminents collègues? Je n'en vois aucune, pas même la science de la guerre, science humaine à coup sûr, même si

ellen'est pas humanitaire» 20.
Initialement, la définition de l'alpinisme est donc fondée en France sur des préoccupations scientifiques ou esthétiques (artistiques, littéraires) qui lui donnent une légitimité de pratique cultivée. «Il n'est pas indispensable de gravir despics inaccessibles»21 pour participer à l'identité du groupe et cette polarisation originale, comparée à la spécificité des clubs sportifs qui se constituent simultanément, se caractérise dans la façon même de réaliser les ascensions. Ainsi, les ascensionnistes emportent-ils couramment dans leurs bagages divers instruments scientifiques et se livrent-ils, sinon à des expérimentations proprement dites, du moins à des observations parmi lesquelles le relevé de la température, de la pression barométrique ou l'inventaire des sommets environnants figurent en bonne place et fournissent la matière première des récits d'excursions. Simultanément, les membres des classes cultivées qui partagent cet engouement pour les ascensions, vont se montrer particulièrement sensibles aux charmes des paysages alpins. Au fur et à mesure du développement de ces premières formes du tourisme mondain, les montagnes vont devenir la source d'inspiration d'évocations littéraires ou poétiques qui expriment à travers les articles publiés dans les revues des sociétés d'alpinistes, cette sensibilité esthétique nouvelle, tant chantée par Ruskin 22. Les débats sur le montant de la cotisation, qui manifestent le souci d'un recrutement électif et favorisent les rencontres entre personnes de bonne com20 21 22 Annuaire du CAF, 1897. Annuaire du CAF, 1897. Sur Ruskin, voir: C.-É. Engel et C. Vallot, Ces monts sublimes (1803-1895), recueil de textes, Paris, Delagrave, 1936, coll. Les écrivains de la montagne, p. 200-210.

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Partie I, Chapitre 2 pagnie 23,confirment

le positionnement des membres du CAF dans les franges supérieures de l'espace social de l'époque.

Les fractions cultivées de la bourgeoisie en plein essor, qui par leur contrôle sur les instances de direction, semblent en mesure de définir le projet culturel dominant, opèrent une double démarcation. Sur le plan social, les associations d'alpinistes, et plus particulièrement le CAF, se démarquent à la fois des cercles de sociabilité mondaine comme le Jockey Club, lieu de prédilection de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie fortunée 24, et des fractions supérieures des classes populaires qui lui préfèrent des groupements aux cotisations plus abordables 25. Ce premier principe de séparation est redoublé par une distanciation culturelle et savante, fondée sur un recrutement par cooptation (par deux membres ordinaires ou donateurs 26et sur présentation au président de section). Ce mode de sociabilité fait dire aux rédacteurs du Bulletin de la Société des alpinistes dauphinois (1892) au recrutement plus populaire, que le CAF et la STD relèvent «d'un milieu social où beaucoup de nos concitoyens seraient gênés» 27. La position originelle des sociétés d'alpinistes, surtout celle du Club alpin français, se trouve donc parfaitement résumée dans cet extrait du rapport de la direction centrale lors de l'assemblée générale de 1886 : « il est bon de nous faire apprécier sinon comme une

société savante, du moins comme une société de transition entre la science
pure et la société mondaine 28. » Mais ce positionnement social va encore se

préciser avec l'analyse du projet éducatif du Club alpin français. Le programme des caravanes scolaires va nous permettre, en effet, de situer les fractions intellectuelles supérieures qui dominent l'univers de l'alpinisme dans le contexte social et culturel des dernières années du XIX' siècle.

II. LE PROJET ÉDUCATIF DU CLUB ALPIN FRANÇAIS: LES CARAVANES SCOLAIRES Pour bien comprendre la nature du projet éducatif du Club alpin français qui sous-tend l'initiative des caravanes scolaires et se prémunir contre le risque de lectures et d'interprétations anachroniques, il paraît important de
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Selon les statuts de 1874 (article 7), voir Annuaire du CAF, 1874. Voir à ce propos: Roy, J., Histoire du Jockey-Club de Paris, Paris, Rivière, 1958.

Elles sont davantage représentées dans les sociétés d'excursionnistes, où les cotisations sont . moins élevées.
Annuaire du CAF, 1874.

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Cité par Raymann, A., L'évolution de l'alpinisme dans lesAlpes françaises, op. cit.
Annuaire du CAF, 1886.

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