Les cultures urbaines dans la Caraïbe

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Comment se sont-elles manifestées dans la Caraïbe ? Comment peut-on en mesurer l'impact ? Quelles sont leurs relations avec les autres dynamiques culturelles locales/régionales ? Ce sont les questions auxquelles ces recherches apportent des réponses. Elles sont analysées par le prisme de disciplines scientifiques différentes (géographie, études culturelles, études postcoloniales, littérature, histoire, anthropologie, sociologie, études filmiques/cinématographiques, etc...).
Publié le : dimanche 15 mai 2016
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EAN13 : 9782140010194
Nombre de pages : 284
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Questions contemporaines
LES CULTURES URBAINES Sous la direction de Q
DANS LA CARAÏBE Steve GADET
QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Comment se sont-elles manifestées dans la Caraïbe ? Quelle est l’histoire de
ces cultures dans nos territoires ? Comment peut-on en mesurer l’impact ?
Quelles sont leurs relations avec les autres dynamiques culturelles locales/ LES CULTURES URBAINES QQQrégionales ? Ce sont les questions auxquelles ces recherches apportent des
réponses. Les expressions liées aux cultures urbaines sont enracinées dans DANS LA CARAÏBE
l’urbanisation de la Jamaïque durant les années 1950. Elles sont arrivées dans
la Caraïbe francophone au début des années 1980. La création locale et
l’incursion des créations étrangères n’ont pas cessé depuis. Depuis, deux ou
trois générations de jeunes Caribéens ont su l’incorporer dans leurs habitudes,
leurs créations artistiques et leur construction identitaire. Ce livre alimente
la conversation que nous devons avoir sur l’impact des cultures urbaines
dans nos sociétés car ces dernières sont de plus en urbanisées. Elles sont
analysées par le prisme de disciplines scienti ques différentes (géographie,
études culturelles, études postcoloniales, littérature, histoire, anthropologie,
sociologie, études lmiques/cinématographiques, etc...).
Steve GADET est Maître de Conférences en Histoire des États-Unis
à l’Université des Antilles, au campus de Schoelcher. Il est chargé de
mission aux cultures urbaines à la Faculté des Lettres et des Sciences
Humaines. Ses recherches portent sur les cultures urbaines aux
ÉtatsUnis et dans la région Caraïbe, les phénomènes religieux, la criminalité, les industries
culturelles et les mouvements sociaux dans les mêmes régions.
Questions contemporaines / Série Questions urbaines
Photographie de couverture : Steve Gadet - Danseur de hip-hop
«B-boy» sur la place EDF à Fort-de-France (2014)
ISBN : 978-2-343-09058-0
26 €
Sous la direction de
LES CULTURES URBAINES
Steve GADET
DANS LA CARAÏBE










Les cultures urbaines dans la Caraïbe Questions contemporaines
Série ‘Questions urbaines’
Dirigée par Bruno Péquignot

La ville est au centre de la vie politique, économique et culturelle de
la modernité. Cette série, dans le cadre de la collection « Questions
Contemporaines » publie des ouvrages qui proposent des réflexions
interdisciplinaires sur la ville.

Dernières parutions

Nicolas MAISETTI, Opérations culturelles et pouvoirs urbains,
2014.
Jean-Pierre LEFEBVRE, Déraison d’État. Déshérence des villes,
2014.
Paul VERMEYLEN, Le temps de la métropole. Agile, créative,
solidaire, durable. Parcours en Europe, 2014.
Jérémy CANO, Mixité sociale et quartier durable : quelles
affinités électives ? Le cas de la caserne de Bonne (Grenoble,
France), 2013.
Fabien VENON, Les Paroisses au défi de la postmodernité.
L’archidiocèse de Montréal, 2013.
Mouna M’HAMMEDI, Habitat de la bourgeoisie marocaine, 2013.
Monique RICHTER, Un projet social pour les quartiers en
renouvellement urbain, Le récit d’une expérience, 2013.

sous la direction de
Steve GADET







Les cultures urbaines dans la Caraïbe
































































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09058-0
EAN : 9782343090580 DÉDICACES
Aux premiers chercheurs et aux premières chercheuses qui ont tracé le
chemin seuls durant les premières années. Merci.
Aux Nèg ki pa ka fè la fèt, aux Nouvo Gryo et à tout le Ipòp Bòkay en
Martinique.
Aux membres du mouvement hip-hop en Guadeloupe.
Aux Sound Systems de Guadeloupe et de Martinique.
Aux membres des cultures urbaines dans toute la région Caraïbe
particulièrement à ceux que j’ai rencontrés en Jamaïque, à Trinidad et en
Haïti.
SOMMAIRE
INTRODUCTION ........................................................................................ 11

Les cultures urbaines : concept, diversité et mutations ................................. 17
Corinne Plantin

Villes et cultures populaires dans la Caraïbe ................................................ 53
Romain Cruse

Dancehall « lokal » et dancehall jamaïcain :
entre reproduction et recherche d’authenticité .............................................. 77
Loïc Marie-Magdeleine

Le mouvement hip-hop :
un unificateur culturel parmi les jeunes citoyens caribéens ........................ 101
Steve Gadet

Le mimétisme de la « Gangsta Music » chez les jeunes guadeloupéens .... 129
Nathalie Bouchaut

Musiques urbaines en Martinique et représentations médiatiques :
exemple de la presse écrite de 1992 à 2012 ................................................ 147
Stéphane Partel

L’évolution des Sound-Systems en Martinique .......................................... 167
Laurent Lecurieux-Lafayette

Représentation des jeunes Antillais dans les clips de musiques urbaines ... 193
Steve Gadet

Violences et sexualité dans les musiques urbaines contemporaines
à travers l’exemple du Reggaeton ............................................................... 205
Régis Maulois
Les littératures antillaises créolofrancophones contemporaines
aux prises avec l’urbanité : entre réécriture et rupture ................................ 223
Serghe Kéclard

Entretien avec Denneska
Poète à mobilité réduite .............................................................................. 241

Entretien avec Janluk Stanislas alias Slas
Esthétique audiovisuelle et cultures urbaines aux Antilles ......................... 247

CONCLUSION ........................................................................................... 273
Steve Gadet

Liste des contributeurs et des contributrices ............................................... 277



10 INTRODUCTION
Les cultures urbaines conditionnent les individus qui y prennent
part. Ce sont des manières de vivre, de penser, de nourrir des relations,
d’examiner le passé et de se projeter dans l’avenir. Elles se
manifestent par des expressions culturelles différentes mais elles ont comme
matrice la ville. Parler des cultures urbaines revient à évoquer le
processus de l’urbanisation. Cela revient à évoquer la ville et toutes
les pratiques qui en émanent. Avec la mort des économies de
plantation, les sociétés caribéennes sont rentrées dans un processus
d’urbanisation, un processus de transformation sociale. Ce processus
s’est accéléré dans la Caraïbe à partir des années 1960 et des années
1970. Depuis, il ne s’est plus arrêté. C’est un phénomène qui a un
impact sur les conditions de vie, le déplacement des populations, leurs
moeurs, leurs valeurs, sur le pouvoir politique, la vie économique.
Cela implique de trouver des solutions pour le vivre-ensemble. On
retrouve aussi des modes résistances : la marginalité et la criminalité.
En Jamaïque, le mouvement rastafari né durant les années 1930 est un
produit de l’urbanisation, de la marginalité et de la domination
ethnoraciale. L’urbanisation est également un processus social qui
touche à la dynamique du logement, au chômage, aux problèmes de
revenus, à l’éducation, à la citoyenneté, à la famille et aux relations
sociales. Dès 1979, dans son ouvrage Urbanization and urban growth
in the Caribbean, le chercheur anglais Malcolm Cross, évoquait les
défis liés à l’urbanisation des pays caribéens. Selon lui, la proximité
avec les Etats-Unis, le haut niveau d’alphabétisation et la facilité avec
laquelle les valeurs occidentales pénétraient la région, exacerbaient le
déclin rural et l’urbanisation. Face à ces défis, les pays caribéens ont
adopté des stratégies différentes. Il a évoqué les exemples de Cuba, de
la Jamaïque, d’Haïti, de Porto-Rico, de Trinidad et d’autres pays de la
Caraïbe du Commonwealth. L’urbanisation peut se définir de
multiples manières en fonction des facteurs que l’on observe. On peut
considérer les déplacements de population, les changements en termes
d’activités économiques, les activités productrices de richesses. Elle
peut aussi faire référence au développement de réseaux sociaux, de
modes d’interactions qui existent en milieu urbain. L’urbanisation
peut être vue comme un ensemble de valeurs, d’attitudes et de
croyances qui incorpore une vision du monde occidental et moderne.
La définition la plus fonctionnelle qui me convient serait celle qui la
considère comme un processus poussant la plus grande partie d’une
population donnée à vivre dans des milieux urbains.
La ville caribéenne est d’ailleurs au centre du deuxième chapitre
avec le Dr Cruse. L’urbanisation de Kingston en Jamaïque et des
populations noires aux Etats-Unis ont fourni le moule des expressions
urbaines d’aujourd’hui. Elles ont plusieurs dimensions. C’est ce que
nous démontre de manière extensive dès le premier chapitre le Dr
Plantin. On peut les considérer comme toutes les créations et les
activités des personnes vivant en milieu urbain. Elles ne s’y
cantonnent plus car reprises et dynamisées par des personnes vivant hors des
villes. Dans cet ouvrage, on les considérera d’abord comme toutes les
expressions qui ont découlé des musiques créées durant les années
1970 à New-York et les années 1950 à Kingston. Ces mouvements
comprenant la culture hip-hop et le mouvement reggae/dancehall ont
« fédéré » ou parfois « impulsé » un grand nombre d’expressions
socioculturelles sur tout le territoire étasunien mais également dans la
Caraïbe et le monde entier. Ces interactions entre les populations et les
acteurs de ces cultures dans l’espace caribéen font l’objet de plusieurs
analyses dans l’ouvrage grâce aux travaux des Dr. Magdeleine,
Bouchaut et Maulois. La contribution de Laurent Lecurieux-Lafayette
fait la même chose en observant la pratique du Sound-System en
Martinique.
Ce premier volume, ainsi que ceux qui vont suivre, aura pour
ambition de répondre à plusieurs questions non-exhaustives ici : comment
se sont-elles manifestées dans la Caraïbe ? Quelle est l’histoire de ces
cultures dans nos territoires ? Comment peut-on en mesurer l’impact ?
Quelles sont leurs relations avec les autres dynamiques culturelles
locales/régionales ?
En 1997, l’Université des West-Indies a fondé au campus de Mona
un institut dédié à la musique reggae/dancehall. C’était une manière de
reconnaître l’influence de ces courants musicaux dans le monde et leur
importance dans l’héritage culturel de la Jamaïque. Cet ouvrage
universitaire se situe dans le droit fil de cette dynamique intellectuelle.
12 Depuis les années 1990, des chercheurs et des chercheuses ont apporté
des réponses à certaines questions mais les cultures urbaines évoluent
rapidement. Des territoires caribéens et des phénomènes n’ont pas
encore été explorés. Certaines réponses ont été apportées à partir de
disciplines différentes. Elles ont été apportées par des chercheurs
caribéens et par des chercheurs venant d’autres régions du monde. Je fais
partie de la génération qui a grandi avec les cultures urbaines donc
c’est naturellement qu’elles ont été l’objet de mes recherches lorsque
mon cursus universitaire l’a nécessité.
Les contributions devront aider à poser les contours de ces cultures
dans la Caraïbe anglophone, créolophone, néerlandophone,
francophone et hispanophone de manière à ce que le grand public puisse
mieux les comprendre et, bien sûr, mieux les critiquer. Il s’agira de
permettre aux acteurs de ces cultures de rentrer en dialogue avec le
grand public autrement que par leurs créations mais aussi par leurs
paroles directes et leurs parcours de vie. Les acteurs de ces
mouvements sont également des acteurs de leur société d’origine qui portent
en eux des expériences et des réflexions utiles au projet commun.
Dans cet ouvrage, deux acteurs, Denneska, un rappeur en situation de
handicap et Janluk Stanislas, un réalisateur, prendront la parole pour
expliquer leurs démarches artistiques et leur approche des cultures
urbaines. Augmenter le corpus de documents portant sur les cultures
urbaines dans la Caraïbe et faire avancer la recherche dans ce domaine
seront l’un des objectifs de notre démarche.
Les expressions liées aux cultures urbaines ont été enracinées dans
l’urbanisation de la Jamaïque durant les années 1950. Elles ont évolué
et sont arrivées dans la Caraïbe francophone au début des années
1980. Depuis leurs premières manifestations jusqu’à nos jours, les
dynamiques de la créativité locale et l’incursion des créations
étrangères n’ont pas cessé dans les différents territoires de la région.
Depuis leurs premières manifestations, trois générations de jeunes
Caribéens ont su les incorporer dans leurs habitudes, dans leurs
créations artistiques et leur construction identitaire. Réfléchir sur cette
créativité est fondamental. Dans le concert des nations, les petits pays
qui n’ont pas un gros patrimoine monumental doivent tout faire pour
mieux comprendre et conserver leur patrimoine immatériel
c’est-àdire leurs pratiques culturelles car ce sont leurs forces, leurs richesses
uniques. L’écrivain martiniquais Serghe Keclard a accepté d’explorer
les interactions entre l’urbanité et les littératures antillaises
créolofrancophones.
13 C’est un livre qui a pour pierre angulaire les études culturelles, les
Cultural Studies. Elles ont comme particularité d’étudier les pratiques
culturelles, les dynamiques de la créativité culturelle, les pratiques
culturelles des jeunes gens et les cultures de la marge entre autres.
Elles se sont d’abord intéressées à la question des médias puis se sont
élargies à l’observation des moindres domaines et objets culturels tels
qu’ils existent et ce, partout dans le monde, un monde lui-même
1glocalisé, cosmopolitisé, diasporisé, postcolonialisé . Elles
commencent avec Richard Hoggart qui publie La culture du pauvre en 1957 et
avec la création du Centre for Contemporary Cultural Studies à
l’Université de Birmingham avec Stuart Hall en 1964. Stuart Hall a
fourni les fondements théoriques sur lesquels le courant s’est
développé. Les études culturelles s’intéressent aussi aux cultures en
marges, aux cultures de masse et « font le pari que les mondes
contemporains ainsi que ceux qui les habitent peuvent faire l’objet
2d’une analyse dénuée de misérabilisme et de légitimisme » . Elles ont
très tôt considéré les cultures des jeunes comme essentielles dans la
réalité contemporaine.
Ce livre, ainsi que ceux qui vont suivre, a l’ambition d’être
interdisciplinaire. Plus qu’un mot ou un concept à la mode, cette
approche permet d’élargir la vision d’une problématique donnée. Cette
posture est également fondamentalement caribéenne. Elle reflète le
monde caribéen où populations différentes et pratiques culturelles
variées s’entrelacent plus ou moins harmonieusement sans pour autant
faire disparaître l’unicité de certaines dynamiques ethnoculturelles.
J’ai donc volontairement convoqué l’histoire, la géographie,
l’ethnographie, la sociologie, la littérature, la musicologie, des
créateurs, des créatrices ou encore le cinéma. Ce courant intellectuel nous
permettra aussi de nous pencher sur la réception des médias, la
sociologie de l’interprétation dans le monde anglophone appelée aussi
la sociologie de l’accueil dans le monde francophone. C’est la raison
pour laquelle la contribution du Dr. Partel étudie la réception des
cultures urbaines par les médias en Martinique. Dans le monde des
Cultural Studies, réception veut dire « quel est le sens que les gens
donnent à un tel programme, comment tel texte a été interprété ». Je
rejoins Ian Ang lorsqu’il a affirmé en 1996 que :

1 Cultural studies : Anthologie de Glevarec Hervé, Macé Eric et Maigret Eric, Paris :
Armand Colin, 2008, p6.
2 Idem, p9.
14 « Les études culturelles s’intéressent à des significations historiquement situées
plutôt qu’à des types généraux de comportement. (…) Leurs ambitions
intellectuelles dépassent les limites du monde universitaire pour atteindre à la critique
des problèmes culturels contemporains dans le sens le plus large. (…) Elles
entendent au contraire participer à un débat actuel, ouvert et politiquement
orienté, visant l’évaluation et à la critique de condition culturelle contemporaine.
Dans ce contexte, la pertinence stratégique des analyses, le sens critique et la
sensibilité pour le concret sont plus importants que le professionnalisme
3théorique et la pureté méthodologique » .
Au campus de Schoelcher, la Faculté des lettres et des sciences
humaines organise des conférences-débats autour des cultures urbaines
ouvertes au grand public et aux pratiquants. Je vais dans des
établissements scolaires pour échanger avec les plus jeunes sur ces
thématiques. Une partie de la jeunesse est désireuse de mieux se
comprendre et de mieux se faire comprendre. Cette dynamique répond aux
besoins de l’époque et à ceux de la société caribéenne en général. J’en
veux pour preuve que cette dynamique a attiré l’attention du Rectorat,
de certains professionnels de santé, de la ville de Fort-de-France,
d’associations variées et de facultés américaines.
Ce livre alimentera la conversation que nous devons avoir sur
l’impact des cultures urbaines dans nos sociétés caribéennes car ces
dernières sont de plus en plus urbanisées. En Martinique, la
construction du trambus en est l’une des plus récentes manifestations. A
l’image de ce tramway justement, les expressions urbaines sont aussi
des réseaux très actifs où des symboles, des valeurs, des codes, des
modes vestimentaires, des façons de parler circulent non seulement
dans la Caraïbe toute entière mais dans le monde entier. Parmi toutes
ces valeurs qui circulent, certaines sont édifiantes comme le fait de se
dépasser, d’être créatif, de respecter son héritage, de se battre pour la
justice sociale, contre le racisme, d’apprendre à s’assumer, d’être
soimême, indépendant sur le plan économique. Ceci dit, d’autres portent
des germes de violence, de machisme, de matérialisme, de nihilisme et
de discrimination sexuelle.
Ces échanges se font parmi la jeunesse caribéenne restée « au
pays » et celle dispersée dans le monde. À plus grande échelle, ils
mettent en relation des gens de Jérusalem à Rio, de Johannesburg à
New-York, de Fort-de-France à Trinidad en passant par Haïti et
Kingston, de Montréal à Atlanta, de la Lybie à l’Italie et de l’Algérie
au Japon en passant par Sidney. Dans la région Caraïbe, les cultures

3 Idem, p257.
15 urbaines ont un impact considérable sur l’industrie vestimentaire,
alimentaire, la presse écrite, l’enseignement, la télévision, le langage, la
sexualité, les relations homme-femme, le vivre-ensemble, les
politiques sociales et économiques. Pour les raisons précitées et parce
qu’elles ont capturé l’attention et l’imagination d’un grand nombre
individus d’origines ethniques et sociales très diverses, elles méritent
qu’on s’y intéresse avec beaucoup de sérieux.

16 Les cultures urbaines : concept, diversité et mutations
Corinne Plantin
A. Evolution conceptuelle : de la culture… aux cultures
urbaines
Le sociologue et philosophe Edgar MORIN affirma que « la notion de
culture est sans doute en sciences sociales la moins définie de toutes les
notions ; tantôt elle englobe tout le phénomène humain pour s’opposer à
la nature, tantôt elle est le résidu où se rassemble tout ce qui n’est ni
1politique, ni économique, ni religieux ». Le mot culture englobe de
multiples usages et significations. C’est un signifiant qui couvre
beaucoup de signifiés. Il intéresse le travail de la terre (par exemple la
culture cannière), le corps humain (la culture physique), et même la
biologie (la culture microbienne). Le terme est à l’origine de nombreuses
polémiques en politique et dans le monde de la recherche. On lui a
attribué de nombreux sens. Déjà en 1952, les deux auteurs américains A.
L. KROEBER et C. KLUCKHOHN, avaient dénombré 160 définitions
faites par des anthropologues, sociologues et psychologues anglais depuis
ele milieu du XVIII siècle. Le concept a, à la fois, bénéficié et souffert
d’un excès de définitions qui l’a enrichi au fil du temps.
1. Approche sémantique du mot « culture »
Le mot « culture », issu du latin « cultura », est apparu dans la
elangue française au Moyen-Âge, au XIII siècle. « Il désigne à
l’origine soit une pièce de terre cultivée, soit le culte religieux. Si ce
edernier sens disparaît au-delà du XVI siècle, le premier évolua
progressivement de l’idée d’un état (la terre cultivée) vers celle de

1 E. MORIN, « Sociologie de masse » dans Encyclopaedia Universalis, Volume 14,
1989, p. 677
2l’action (le fait de cultiver un arpent ou de soigner du bétail ». La
sémantique du mot « culture » peut en partie aider à le définir. Il
« vient de « colere », mot clé de la reproduction sociale (indo-eur.
Kwel), qui signifie prendre soin de, soigner, élever, habiter et même
adorer, y compris les dieux : d’où culture, agriculture, culte, colonie,
3et les mots en –cole comme cavernicole, ostréicole, ripicole ». La
culture est à l’origine profondément rurale et lui attribuer le
qualificaetif « urbaine », c’est presque créer une notion dichotomique. Au XVII
siècle, la culture s’appliqua aux choses de l’esprit, aux mœurs, arts,
sciences, par métaphore. Elle se définissait par l’action consistant à
développer les manières raffinées et les qualités de l’esprit. Mais le
terme ne figurait pas dans les lexiques des philosophes. Il faut dire que
le mot « culture » était en concurrence avec celui de « civilisation »,
apparu certes plus tard, mais dont l’usage devint vite courant.
D’ailleurs, les Français préféraient jusque dans les années 1930
utiliser le mot « civilisation » qui reposait sur l’idée d’un processus
universel tourné vers l’avenir. Il n’évoquait pas la tradition ou la
céléebration d’un héritage. Quand la civilisation devint au XIX siècle le
stade supérieur de l’évolution de l’humanité, se développa en
Allemagne une opposition entre les deux notions. Le terme « Kultur » fut
employé pour souligner les particularismes nationaux et pour mettre
en avant les aspects intellectuels et moraux. La notion de culture
spécifique à un groupe humain provient de l’approche développée en
41774 par le philosophe allemand Johann G. HERDER (1744-1803) .
Elle est basée sur l’idée que chaque peuple possède un Volkgeist
(génie populaire), une propre inspiration. La kultur englobait les œuvres
de l’esprit, la langue, la religion et la morale, permettant à un peuple
de se différencier des autres. Ce n’est qu’à partir de
l’entre-deuxguerres que la langue et la pensée françaises adoptèrent la
signification allemande de la culture. Le terme se rapprocha de celui de
civilisation. Deux théories concurrentes ont engendré la notion de
culeture. Il y avait au début du XIX siècle, celle défendue par les

2 Dictionnaire de Sociologie / sous la direction de G. FERREOL, Paris, Armand
Colin, Cursus, 1991, p. 51
3 Les mots de la Géographie : Dictionnaire critique / sous la direction de R.
BRUNET, R. FERRAS, H. THERY, Paris, Reclus – La Documentation française,
1993, p. 139.
4 J. G. HERDER, Histoire et cultures, Une autre philosophie de l’Histoire, Idées
pour l’histoire de la philosophie de l’humanité, Paris, F. G. Levrault, 1827,
Traduction d’Edgar Quinet.
18 anthropologues polygénistes racialistes qui estimaient que l’humanité
provenait de plusieurs souches différentes et que les caractères moraux
des peuples étaient liés à leurs caractères physiques déterminant ainsi
leur aptitude à la civilisation artistique ou industrielle. C’est le cas de
Paul BROCA (1824-1880), médecin, anatomiste, anthropologue et
fondateur de la Société d’anthropologie de Paris créée en 1859, qui fit
une approche polygéniste dans son mémoire intitulé « Recherches sur
l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en
particulier considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité
5des espèces humaines » . D’autre part, il y avait les défenseurs de la
théorie monogéniste découlant de la philosophie des Lumières, qui
pensaient qu’il existait une seule espèce humaine dont les différences
étaient liées au progrès. La civilisation demeurant indivisible, chaque
peuple était placé sur une échelle du progrès, allant de la sauvagerie à
la modernité. Les peuples les moins évolués étaient dits « primitifs ».
La philosophie des Lumières influa par la suite le courant
évolutionniste défendu par Charles DARWING (1809-1882) qui démontra que
6les espèces terrestres évoluaient à partir d’une sélection naturelle.
2. L’apport anglo-saxon dans la notion de culture à partir du
eXIX siècle
Au XIXe siècle, les anthropologues anglo-saxons ont permis à la
notion d’évoluer en recherchant un concept rendant compte à la fois
des cohérences et variations de la vie symbolique de chaque groupe
humain. Ils recherchèrent notamment un terme pour désigner le
contenu de l’héritage social des sociétés dites « primitives ». Par exemple
dans Primitive culture, le juriste et anthropologue Edward Burnett
TYLOR proposa en 1871 une définition fondatrice : « Culture (ou
civilisation), pris dans son sens ethnographique, est ce tout complexe
qui inclut la connaissance, la croyance, l’art, les choses morales, la loi,
la coutume et toutes les autres aptitudes et habitudes acquises par
7l’homme en tant que membre de la société ». Cette définition suppo-

5 P. Broca, Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine
en particulier considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des
espèces humaines, Paris, L. Claye, 1860, 664 p.
6 C. DARWIN, On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the
Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, London, John Murray,
Albemarble Street, 1859.
7 E. B. TYLOR, Primitive culture : researches into the development of mythology,
philosophy, religion, language, art and custom, London, H. Murray, 1873
19 sait que tout homme pouvant vivre en collectivité, même le plus
primitif, avait une culture, mais ne précisait pas les frontières de la
culture. Dès 1920, des anthropologues comme le linguiste Edward
SAPIR qui voyait la culture comme un système de comportements et
de communication, laissèrent l’approche descriptive de la culture pour
s’interroger sur l’explication de sa cohérence lui donnant une tonalité
8propre . L’école culturaliste américaine « Culture et Personnalité »
s’appuya sur la psychologie et la psychanalyse pour trouver les
composantes de la culture. Ruth BENEDICT, disciple du père
fondateur de l’anthropologie culturelle américaine Franz BOAS, posa
9 10les bases d’un relativisme culturel. Avec Margaret MEAD , Ralph
11 12LINTON et Abram KARDINER , ils démontrèrent que la société
façonnait la personnalité des individus par son système éducatif, ses
modèles, ses institutions et ses normes. La culture fut perçue comme
une totalité dont il fallait extraire le sens fondamental qui fondait son
unité et son originalité. Ainsi, fut lancée la recherche des patterns,
considérés comme des modèles de pensée et d’action propres à chaque
société, unifiant les comportements de ses membres et les rendant
ecompréhensibles. Au début du XX siècle, le terme « culture » devint
courant dans le langage des sociologues américains.
Dans les années 1930, une nouvelle génération d’ethnologues
imposa le mot « culture » dans le langage scientifique. L’ethnologie
européenne s’intéressa à l’étude de la parenté, de l’organisation
sociale et de la politique. Elle se pencha sur la structure, le
fonctionnement et l’évolution des sociétés. Deux théories
13s’opposaient : le fonctionnalisme de Bronislaw MALINOWSKI et le
14structuralisme de Claude LEVI-STRAUSS . Les prémices du

8 E. SAPIR, Language, New York, Harcourt, 1921
9 R. BENEDICT, Patterns of Culture, Mariner Books Edition, 1934
10 M. MEAD, Cultural Patterns and technical change. A manual prepared by the
Word federation for mental health, publié par Margaret Mead, United Nations
(UNESCO), 1953
11 R. LINTON, The Cultural Background of Personality, New-York, D. Appleton,
1945
12 A. KARDINER, The Individual and His Society : The psychodynamics of
primitive social organization, New-York, Colombia University Press, 1949, 503 p. +
The Psychological Frontiers of Society with the collaboration of Ralph Linton, Cora
Du Bois and James West, New-York, Colombia University Press, 1946, 475 p.
13 B. MALINOWSKI, A Scientific theory of culture and other essays, New York,
Van Rees, 1944, 228 p.
14 C. LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris, éd. Plon, 1958
20 15fonctionnalisme apparurent avec Emile DURKHEIM et Herbert
16SPENCER . Les fonctionnalistes démontrèrent que chaque élément
de la culture possédait une tâche à accomplir, une fonction
indispensable assurant une cohésion, un lien social. Pour les structuralistes, les
processus sociaux proviendraient de structures fondamentales qui sont
le plus souvent non conscientes. L’organisation sociale génèrerait
certaines pratiques et croyances propres aux individus qui en dépendent.
La réalité sociale constituerait un ensemble formel de relations. Le
structuralisme s’inspira du modèle linguistique de Ferdinand de
17SAUSSURE . La division en classes et les conditions économiques
plaçant l’individu dans une hiérarchie sociale firent remarquer que
dans la société, la culture n’avait pas le même sens pour tous. En
demeurant dans des sociétés polyculturelles dans lesquelles se
diffusaient, coexistaient et s’opposaient diverses perceptions du
monde, les agents de socialisation ayant des objectifs et intérêts
différents, les anthropologues réalisèrent qu’il existait plusieurs types de
cultures (scolaire, religieuse, politique, nationale, régionale…), et que
les pratiques culturelles des sociétés modernes n’étaient pas
comparables à celles des sociétés traditionnelles. Celles des sociétés
modernes leur semblant plus larges et riches étaient diffusées avec
d’autres moyens. La culture serait alors inégalement partagée et
accessible selon les domaines. Se posa alors non plus la question de l’unité
de la culture, mais celle de la multiplication et de la cohabitation de
ses formes dans une société. Avec cette nouvelle problématique, le
sens du mot « culture » évolua encore. La culture pouvait s’expliquer
par la diversité de groupes sociaux ayant des rapports entre eux.
Plusieurs questions se posaient : la culture populaire est-elle l’opposé
d’une culture d’élite ? La diversité culturelle, est-elle uniquement liée
aux clivages sociaux ? La domination culturelle est-elle synonyme de
domination idéologique ? Pour le sociologue québécois Guy
ROCHER, la culture est un « ensemble lié de manières de penser, de
sentir, et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et
partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois

15 e E. DURKHEIM, Les Règles de la méthode sociologique, Paris, F. Alcan, 1901 2
éd., 186 p.
16 H. SPENCER, Principes de Sociologie, Traduit de l’anglais par M. E. Cazelles,
Paris, G. Baillière, 1880, 2e éd.
17 F. de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, éd. critique par Rudolf Engler,
Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1967, 146 p.
21 objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité
18particulière et distincte ».
3. Des approches contemporaines multiples de la culture
eAu XX siècle, la généralisation des moyens de communication de
masse posa de nouveaux problèmes pour la notion de culture. Le
terme « culture de masse » apparut dans les années 1960. A l’opposé
des cultures scolaires et religieuses imposées par l’école ou la famille,
la culture de masse est une culture de marché dispensée par des
techniques de diffusion massive, d’où son nom. Presse, radio, cinéma,
télévision, Internet étaient des agents de socialisation et proposaient
des produits ou des marchandises culturel(le)s répondant au jeu de
l’offre et la demande. Les sociologues Théodor ADORNO et Max
19HORKHEIMER prétendirent que les mass-médias étaient à l’origine
d’une uniformisation culturelle et d’une aliénation idéologique, car le
déterminisme technologique banaliserait le sens critique, et les
réactions contestataires du récepteur. On assisterait donc à une aliénation
20uniformisante de l’esprit. Le sociologue Marshall Mc LUHAN
défendit plutôt l’idée de possibilité de choix des différents acteurs, car
les médias permettraient de montrer leur propre culture et celle des
autres. Pour M. Mc LUHAN, un acteur peut affirmer ses goûts, sans
emprunter ceux des autres. Les diffusions des mass-médias seraient
donc réinterprétées à travers un particularisme filtrant non
uniformisant. Plusieurs sociologues démontrèrent par la suite que les effets des
médias n’étaient pas aussi mécaniques que prévu.
La culture est un ensemble de croyances, de rites, de connaissances
et de comportement d’un groupe ou d’une société donné(e). Ses
manifestations s’étendent de la représentation du monde naturel aux modes
de travail, aux actes les plus banals comme manger, boire, dormir
séduire, pratiquer un sport ou un art. Elle représente « un ensemble des
usages, de coutumes, de manifestations artistiques, religieuses,
intellectuelles qui distingue un groupe, une société […], un ensemble
de convictions partagées, de manière de voir et de faire qui orientent
plus ou moins consciemment le comportement d’un individu, d’un

18 G. ROCHER, Introduction à la sociologie générale, Paris, Seuil, 1968, p. 11
19 T. ADORNO, M. HORKHEIMER, La Dialectique de la Raison : Fragments
philosophiques, Paris, Gallimard, trad. Eliane Kaufholz, Gallimard, 1974, 281 p.
20 M. Mc LUHAN, Understanding Media: The Extensions of Man, Seuil, coll.
Points, McGraw-Hill, New-York, 1968, 404 p.
22 21groupe ». Au sens anthropologique, la culture est une « notion
globale construite sur l’opposition à la nature : relève de la culture tout ce
qui est acquis et transmis (par opposition à l’inné), tout ce qui fait des
hommes des êtres créateurs de leurs propres conditions d’existence.
[Pour étudier des cultures, il faut prendre en compte] la diversité des
systèmes sociaux, des finalités que se donnent les collectivités
humaines (relativisme culturel), la dimension culturelle de la plupart des
manifestations de l’être humain, y compris dans les domaines qui
semblent relever a priori de la nature : organisation de la famille,
22techniques du corps, etc. ». Cette définition fait disparaître toutes
formes ethnocentriques des sociétés de type occidental. Pierre
23BOURDIEU fut à l’origine du concept sociologique de capital
culturel, encore appelé patrimoine culturel. Ce dernier s’ajouterait au
capital économique et au capital social. P. BOURDIEU perçoit ce culturel comme un instrument de pouvoir à l’échelle de
l’individu, un ensemble de qualifications intellectuelles produites par
l’environnement familial et le système éducatif. Il emploie le terme
« capital » pour montrer que cet ensemble, on peut l’accumuler dans le
temps et le transmettre à sa descendance.
La culture peut être perçue comme un objet de consommation
dépendant des industries culturelles (cinémas, jeux, médias).
L’économie culturelle joue un rôle majeur dans le tourisme, les loisirs,
les médiathèques… La culture serait ainsi corrélée à toute
consommation de ce qui n’est pas lié au travail (religions, sorties, sports, arts). Le
24sociologue américain Robert K. MERTON prétendit que la culture
est un ensemble des moyens matériels à la disposition de l’homme
pour agir dans et sur son environnement. D’un point de vue technique,
en sciences de l’information et de la communication, qu’elle soit un
échange de signes, une organisation symbolique ou un système
d’interactions, toute culture s’élabore, vit et se transmet à travers le
stockage, la circulation la diffusion et la réception de messages. Pour
le Professeur en sciences de l’information et de la communication

21 G. LEGRAND, Vocabulaire Bordas de la Philosophie, Paris, Les référents
Bordas, 1986, p. 78
22 Dictionnaire d’économie et de sciences sociales / sous la direction de C.-D.
ECHAUDEMAISON, Paris, Nathan, 1993, p. 104
23 P. Bourdieu, La Distinction : Critique sociale du jugement, Editions de Minuit,
1979, 670 p.
24 R. K. MERTON, Sociological Ambivalence and other essays, New York, Free
press, London, Collier Macmillan, 1976, 287 p.
23 Bruno OLLIVIER, toute culture fonde l’existence d’identités,
puisqu’elle sépare ceux qui la possèdent (les membres du groupe) de
ceux qui ne la possèdent pas (ceux qui sont exclus de cette identité).
Toute culture suppose pour son émancipation et sa diffusion, des
supports variés. Chaque groupe et sujet développent des usages et des
supports de communication liés aux conditions économiques, sociales,
techniques de son environnement. Dans toute culture, les groupes et
sujets développent des pratiques culturelles hybrides combinant
l’usage de l’oral, de l’écrit, de l’audiovisuel et des réseaux, à leur
manière dans leurs pratiques réelles.
Il ne faut pas confondre le concept de culture avec celui de la
culture savante qui désigne la connaissance et la pratique de disciplines
scientifiques et artistiques. Pour certains auteurs, la culture savante et
sociale, valorisée et sanctionnée grâce aux diplômes, s’oppose aux
divertissements. Mais plutôt qu’une opposition, ne s’agit-il pas d’une
complémentarité ? Si on prend le cas de la culture de la glisse urbaine,
cette dernière est basée sur la connaissance (procédés techniques et
technologiques), la pratique artistique et sportive (skateboard,
rollers…). En ce sens elle s’appuie sur une culture savante. Par ailleurs,
elle peut être vécue comme un divertissement et une manière de vivre.
Cela se vérifie également pour d’autres cultures urbaines comme celle
du hip-hop ou du body system (la mise en forme).
Les cultural studies américaines sont les conséquences du
relativisme culturel. Créées sur le principe que chaque culture représente
une vision du monde propre, elles recommandent d’acquérir chaque
vision auprès de ceux qui en ont héritée. B. ANDERSON lança en
1989 la notion « d’imaginaire national » en montrant les cultures
comme des réservoirs d’images dans lesquels des groupes humains
puiseraient les ressources utiles pour la construction de références
collectives. La notion de culture n’est plus utilisée abusivement et
naïvement. Le caractère mystificateur de cette notion ou l’exagération
des différences culturelles sont de plus en plus critiqués. Des modèles
systémiques sont proposés par des chercheurs pour caractériser la
fonction de la culture dans un espace. Parmi eux, on peut citer F.
LUCCHINI qui a présenté un système culturel en société comme un
cercle vertueux reliant plusieurs éléments : la diversité des hommes et
des groupes (sociétés, communautés et individus) entraîne une
appropriation territoriale (marquage spatial), responsable de la diversité des
lieux. Ces espaces disposent de cadres de vie et d’une dimension du
bien-être impactant sur les pratiques et les consommations culturelles
24 qui, par le biais de l’espace vécu (marquage immatériel), agissent sur
la diversité des hommes et des groupes.
La culture a des implications structurantes remarquables dans notre
environnement (opéras, cinémas, bibliothèques, théâtres…). Elle est le
résultat d’activités humaines (festivals, salons, concerts, expositions,
représentations…). « La culture, qui inclut l’information, les
institutions, les habitudes, les mythes et les modèles, les représentations, est
l’un des déterminants fondamentaux des systèmes géographiques. Le
géographe est intéressé par la dimension culturelle des organisations
spatiales et par la dimension spatiale des phénomènes de culture : cela
peut inclure les manifestations de l’art, le cinéma, la musique, la
forme des maisons et des toits, la danse, la gastronomie ou la religion,
et des appréhensions plus globales des comportements et d’institutions
25culturels ». Pour certains géographes, la culture est un élément
constructif des systèmes géographiques, et pas un simple résidu. Le
géographe Paul CLAVAL, pionnier de la géographie culturelle en
France, a affirmé que « la culture est un champ commun à l’ensemble
26des sciences humaines ». La culture serait une médiation entre
l’homme et la nature, un héritage résultant du jeu de la
communication. Elle permet de se projeter dans le futur et dans des au-delàs
variés. « S’intéresser à la culture, c’est admettre que tout groupe
humain appréhende la réalité à travers des verres colorés. Le rôle de
l’approche culturelle, c’est de mettre en évidence la couleur de ces
27verres ».
4. Sous-cultures et cultures urbaines
Une société complexe et divisée socialement comprend des
souscultures particulières, correspondant aux différents groupes sociaux
(classes, minorités ethniques, sexuelles et religieuses dont elle est
composée. La notion de sous-culture (ou subcultures) a été lancée
dans les années 1930 par des sociologues américains qui se penchaient
sur les spécificités culturelles des groupes urbains. Les cultures
urbaines du hip-hop, du fitness ou de la glisse citadine sont en réalité des
subcultures. Actuellement, la question de la différence culturelle inter-

25 Les mots de la Géographie : Dictionnaire critique / sous la direction de R.
BRUNET, R. FERRAS, H. THERY, Paris, Reclus – La Documentation française,
1993, p. 139
26 P. CLAVAL, La géographie culturelle, Paris, Nathan Université, 1995, p. 5
27 « Cultures : La construction des identités », Sciences humaines, n°110, novembre
2000, p. 30-31
25 pelle les chercheurs, médias et hommes politiques. L’appartenance à
une communauté culturelle est de nouveau perçue comme un élément
favorable pour la vie sociale. La différence culturelle est devenue une
exigence associée à la démocratie et aux valeurs des droits de
l’homme. L’anthropologue postmoderne Clifford GEERTZ a affirmé
que la culture est le fondement de toute appartenance sociale. Elle
demeure autonome et ne dépend pas des autres cultures pour se
définir. C. GEERTZ pense qu’il ne peut pas exister une science des
cultures, car la démarche scientifique serait pour lui un produit d’une
culture spécifique. Ainsi, pour C. GEERTZ, l’élaboration théorique de
la notion de culture n’est pas essentielle, car la culture resterait une
limite de la compréhension humaine demeurant certes descriptive,
28mais non explicable .
Dans les années 1970-1980, sont apparus dans diverses villes du
monde de nouveaux courants culturels inspirés et créés
spécifiquement à partir de réalités citadines. Ces cultures dites urbaines
n’existeraient pas sans le contexte de la ville, l’urbanité (caractère
proprement urbain de l’espace). Rappelons toutefois que la ville est un
phénomène pluriséculaire et que par conséquent les cultures urbaines
sont loin d’être des phénomènes récents. Mais maintes cultures
urbaines sont nées dans un contexte mondial d’urbanisation accélérée et
de globalisation. Il fallait leur donner un nom. Elles ont tout de suite
intéressé les médias et chercheurs qui leur ont attribué le nom de
« cultures urbaines ». Au cours des années 1980-1990 les villes sont
devenues des « entrepreneurs culturels ». L’historien et journaliste
Sylvain ALLEMAND affirma que « dans le contexte de
mondialisation et de compétition internationale, mais aussi d’essor du tourisme,
le potentiel culturel est devenu comme un atout de développement
économique. Du même coup, on assiste à une dépolitisation de la
culture. […]. Aussi nouveau soit-il, le phénomène puise dans une
tradition relativement ancienne. De longue date, les villes ont apporté
un soutien aux artistes locaux et cherché à promouvoir la culture afin
29d’asseoir l’identité locale ». Pour les sociologues, les villes ont été
très tôt des laboratoires pour l’étude des cultures. La culture urbaine a
un caractère important à ne pas négliger : la pluralité. Ainsi, ils
préfèrent utiliser la notion de culture urbaine au pluriel et rarement au

28 C. GEERTZ, The interpretation of cultures : selected essays, New York, Basic
Books, 1973, 470 p.
29 S. ALLEMAND in « Culture : La construction des identités », Sciences
Humaines, n° 110, novembre 2000 p. 60-61
26 singulier. Les cultures urbaines sont partagées par les membres d’un
groupe ou d’une société vivant en ville. Evoluant en milieu urbain,
inspirées de l’urbanité, elles se forment et s’émancipent dans une
concentration (agglomération) d’individus et de bâtis constituant une
entité systémique dans laquelle se développent l’information,
l’innovation et la formation. Disposant des moyens de communication
plus élaborés des villes, les cultures urbaines ont la possibilité d’être
rapidement et massivement diffusées dans le contexte de
mondialisation. La notion de « culture urbaine » s’appuie sur deux concepts
difficiles à définir : celui de la culture et celui de la ville qui sont des
phénomènes complexes à cerner. Les cultures urbaines renvoient au
concept de « sous-cultures », donc à un groupe social, ethnique,
économique, régional, présentant des comportements spécifiques qui
non seulement le distingue des autres membres d’une société, mais
aussi d’une culture plus large. Pour Pierre BOURDIEU et la
spécia30liste de la sociologie de l’art Sarah THORNTON , il existe un
« capital sous-culturel » comme les savoirs culturels et les bases
acquises par les membres d’une sous-culture, les sensibilisant à leur
statut, les différenciant des autres membres du groupes et leur
permettant d’élever leur statut. Pour le sociologue et avocat américain David
31RIESMAN , une sous-culture demeure une subversion de la réalité. Il
s’agit d’une critique de la norme sociale dominante. Elle regroupe des
individus semblables qui se sentent en-dehors des normes de la société
et qui développent un fort sentiment d’identité. Dès les années 1950,
D. RIESMAN distingua les sous-cultures recherchant activement leur
propre style, de la majorité qui acceptait les normes, les styles et
façons de faire, imposés par le commerce, la société, le système
éducatif.
En sociologie, une sous-culture, qu’elle soit revendiquée ou cachée,
peut être partagée par un groupe d’individus voulant se différencier
des cultures plus larges auxquelles ils appartiennent. Le préfixe
« sub » est plus utilisé que le préfixe « sous » qui demeure un peu plus
péjoratif et moins respectueux. En anglais, le préfixe « sub » renvoie
souvent à l’aspect alternatif, souterrain (underground). Certaines
cultures urbaines sont dites « underground », car elles dénoncent ou
s’opposent au système dominant. Ce sont des contre-cultures. C’est le

30 S. THORNTON, Club Cultures : Music, Media and Subcultural Capital,
Cambridge, Polity press, 1995, 191 p.
31 D. RIESMAN, The Lonely crowd, a study of changing American character, New
haven, Yale University Press, 1950, 386 p.
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