Les Jeux Olympiques

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Si les Jeux Olympiques résistent encore à toutes les perversions de nos sociétés modernes, c'est bien parce qu'ils ne sont pas seulement la mise en scène d'un perfectionnement physique. Leur dimension mythique résulte de l'effort inlassable de Pierre de Coubertin pour leur donner cette dimension initiatique qu'ils avaient dans l'Antiquité. En se déroulant dans un espace et un temps "sacrés", ils sont le dernier rempart que propose le sport face à un matérialisme déshumanisant.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296358843
Nombre de pages : 185
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LES JEUX OLYMPIQUES: UN MYTHE MODERNE

DU MÊME AUTEUR

Aux éditions ACTIO L'homme et la force, 1988. L'éducation physique au XXe siècle: une histoire des pratiques, 1990, (3ème édition 1997). Enjeux et débats en E. P. : une histoire contemporaine, 1992. A propos des finalités de l'éducation physique et sportive, 1994. Enjeux et débats en E.P. : la démocratisation de l'E.P. entre désir et réalité, 1997. La gymnastique au XIXe siècle ou la naissance de l'éducation physique, 17789-1914,1999. Du sport aristocratique au sport démocratique, 1886-1936. Histoire d'une mutation, 2002. Aux PRESSES UNIVERSITAIRES DE BORDEAUX

Force et beauté. Histoire de l'esthétique en éducation physique aux XIXe et XXe siècles, 1992. A L'UNIVERSITÉ DE PARIS X NANTERRE

Sports Arts et Religions, Actes du Congrès International organisé à Chypre en 1989.

Gilbert ANDRIEU

LES JEUX OLYMPIQUES. UN MYTHE MODERNE

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Misti 15 10124 Torino ITALIE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions
Paul SIMELON, Hitler: comprendre une exception historique?, 2004. Jean-Pierre LEFEBVRE, Quel altermonde ?, 2004. Laurie BODSSAGUET, La marche blanche: des parents face à l'État belge, 2004. Jean-Marc BAILLEUX, L'engrenage de la violence, 2004. Léon COL Y, Vérité de I 'histoire et destin de la personne humaine, 2004. Marcel BOLLE DE BAL, Sociologie dans la cité, 2004. Manlio GRAZIANO (sous la direction de), L'Italie aujourd 'hui. Situation et perspectives après le séisme des années quatre-vingt-dix, 2004. Gilles MARIE, La disparition du travail manuel, 2004. Stéphane VELDT, L'illusoire perfection du soin, 2004. Hubert GESCHWIND, Dénicher la souffrance, 2004. Gilles ANTONOWICZ, Euthanasie, l'alternative judiciaire, 2004 José COMBLIN, Vatican en panne d'évangile, 2003. Pierre TURPIN, La déstabilisation des Etats modernes, 2003. Philippe A. BOIRY, Des «Public-relations» aux relations publiques: la doctrine européenne de Lucien Matrat, 2003 Patrick BRAIBANT, La raison démocratique aujourd'hui, 2003. David COSANDEY, Lafaillite coupable des retraites, 2003. Maxime FOERSTER, La différence des sexes à l'épreuve de la République, 2003.

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6359-6 EAN : 9782747563598

AVANT-PROPOS

Il était de ceux qui usèrent leurs fonds de culotte sur les bancs de l'école républicaine, il a grandi à l'ombre de cette morale qui parlait plus au cœur qu'à la raison. Ses livres de classe lui permettaient de croire à cet idéal que l'École de Jules Ferry s'efforçait de construire. Je l'ai aimé parce qu'il était mon père, mais je crois bien que je l'ai admiré parce qu'il avait gardé, de cette époque difficile et formatrice, une rigueur qui cachait mal ses sentiments. Ce n'est que plus tard, trop tard peut-être, que j'ai découvert l'athlète. S'il y avait un mot pour caractériser sa vie, aussi bien familiale que professionnelle, il faudrait utiliser celui-là. J'ai toujours eu sous les yeux un modèle du genre, qu'il s'agisse de son engagement dans la vie, du respect des autres, plus encore probablement du respect de la règle et, jusqu'au bout, jusqu'aux derniers instants de sa vie, il n'eut de cesse de me transmettre toutes les valeurs avec lesquelles il faisait corps. Car, ces valeurs dont nous parlons doctement aujourd'hui, sur lesquelles nous dissertons à longueur de journée, scientifiquement ou politiquement, elles étaient devenues, pour lui, la vraie vie, celle qu'il faut vivre parce qu'il n'en existe point d'autre. Au moment d'expirer pour la dernière fois, il devait dire à ma mère - je n'avais pu arriver à temps
pour le voir vivant
-

« Dis-lui de ne jamais baisser les bras... »

Il passait ainsi le témoin, en athlète confirmé qui n'avait jamais connu que des obstacles, jamais de disqualification. Je ne dirai pas que ce livre est le fruit de son éducation mais elle y contribue largement. J'ai souvent Inarché à côté de lui, admirant sa force, sa fougue, sa beauté physique, son visage qui, parfois, cachait mal ses joies ou ses peines, ses angoisses, ses projets. J'ai compris très tard que son fils était, en quelque sorte, son prolongement, ce qu'il voulait être et continuer à être, pourquoi ne pas dire un honnête citoyen. On sait ce que ce mot d'honnête revêt, comme signification, dans

la pensée de Pierre de Coubertin..., mais restons en famille encore un peu. J'ai gardé de lui peu de choses matérielles, seulement quelques lettres qui lui étaient adressées en 1924, lorsqu'il était licencié à l'Association Sportive de Cannes. L'écriture ferait pâlir' d'envie bien des enseignants de notre époque: « Hier soir j'ai envoyé à la Ligue les engagements de 16 athlètes pour le challenge Ma urel, tu es compris parmi eux, puisque licencié à l'ASC et participeras pour le challenge aux 400-800 et poids, hors challenge lejavelot. Sauf les courses, je ferai moi-même toutes les autres épreuves. Je t'apporterai un maillot asceïste et j'espère que sous ses couleurs tu te comporteras brillamment et nous vaudras un succès complet aux yeux des dirigeants de notre club. Je te renouvelle quelques promesses que tu m'as faites lors de mon passage aux Arcs, jeudi dernier, au sujet des conditions de séjour des athlètes de l'ASC à Vidauban, j'espère que tu feras ton possible pour que leurs frais soient réduits au minimum au repas de midi au moins, car tous partirons par l'omnibus de 6 h10 de Cannes pour arriver vers les Il heures à Vidauban où ils déjeuneront... » et ce détail que je trouve merveilleux: « Y a-t-il un disque à Vidauban ? Y aura-t-il beaucoup de sciure ou déchets de bouchons pour les sauts à la perche? ... » C'était une autre époque dirons certains, c'était tout simplement en 1924, année des Jeux Olympiques à Paris! Né en 1905, mon père avait alors 19 ans et travaillait déjà, après avoir passé le certificat d'études degré supérieur et être entré dans les contributions indirectes. Athlète, il l'était sur le terrain, comme on l'était à l'époque, autrement dit polyvalent, mais il était aussi de ceux qui font marcher le club, le bénévolat ne date pas d'aujourd'hui. Une lettre du 28 juillet 1924, du même responsable, m'apprend qu'il était un athlète complet et pouvait s'aligner aussi bien sur des distances courtes que longues, allant du 60 mètres au 3000, mais aussi en hauteur, longueur, poids, disque, 6

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javelot... Chaque équipe s'organisait au mieux pour mener à bien la rencontre. On trouve aussi dans la lettre cette remarque: « N'oublie pas que tu es très ... vite et que tu peux être merveilleux sur 200 mètres unjour. Alors aux 60 mètres et 200 adonnes-toi dès que tu le pourras ou que tes jambes iront mieux. » Je n'ai pas d'autres précisions sur cette époque mais je crois bien que, là encore, la vie impose des tournants que la seule volonté ne peut maîtriser. Il y eut le service militaire et Paris au lieu de Marseille... Puis il y eut les mutations professionnelles, un mariage, des enfants d'un premier mariage, un veuvage à l'âge de 23 ans, d'autres jalons s'imposèrent comme d'eux-mêmes. Un remariage précéda mon arrivée sur cette planète et c'est à Marseille que j'ai commencé à comprendre ce père dont j'ignorais le passé d'athlète. Marseille, c'est la mer et je découvrais que mon père nageait le « strugeon », plongeait de 3 mètres sans appréhension. Il aimait l'eau comme la cendrée ou la sciure des sautoirs et je suis devenu nageur, avant de devenir athlète. Probablement parce que j'étais nageur et qu'il ne pouvait plus être athlète, il devint chronométreur fédéral, de sorte qu'il vivait mes courses de près. J'ai compris, plus tard, qu'il était heureux de me voir embrasser la carrière de professeur d'éducation physique, celle à laquelle il n'avait pu se consacrer à cause d'une angine! Je crois aussi qu'il éprouva de la satisfaction lorsqu'il me vit pleinement heureux dans ma profession, comme s'il était assuré que j'allais transmettre à mon tour les valeurs qu'il avait fait siennes depuis longtemps. Ces valeurs, j'étais incapable de les regarder en face, de les analyser, pour la simple raison qu'elles étaient en moi. Il n'y avait pas à débattre, il suffisait d'agir et toute forme d'action en était alors chargée. Je les avais découvertes bien plus à son contact qu'à celui de mes maîtres car, déjà, à cette époque, l'éducation physique, même si j'ai eu le bonheur d'en avoir 5 heures par semaine, sans compter les 3 heures d'Association Sportive, était vécue comme une discipline dans laquelle j'avais régulièrement le premier prix, comme d'ailleurs en musique et en dessin. Avec mon père, je vivais le sport au 7

quotidien, que ce soit le dimanche pour aller voir un match de foot, du jeu à treize, du cyclisme, le tout dans ce magnifique vélodrome dont je n'oublierai jamais les gradins, quelques fois les tribunes, bien plus tard la cendrée, que ce soit en semaine ou pendant les grandes vacances. Revenir le long de la Corniche, par grand mistral, était un sport et j'étais heureux d'avoir tout simplement marché à ses côtés pendant plusieurs kilomètres. Je pourrais ajouter une foule de souvenirs qui sont restés gravés dans ma mémoire et qui montrent que l'on ne badinait pas avec le père Andrieu. Un jour je revenais de l'école primaire, je devais être en cours moyen, je m'étais attardé avec un camarade dans le grand jardin d'une villa abandonnée, du moins c'était tout comme. Là nous avions joué, nous étions dans la jungle et nous passions de branche en branche dans les arbres, tandis que le temps passait. Vint la nuit et la prise de conscience de notre faute! Le temps de rassembler nos affaires et nous sentîmes le besoin de la fuite. Oui mais, à quatre ou cinq cents mètres il arrivait d'un pas décidé et je ne vis plus que sa corpulence. La suite vous la comprenez et j'avoue qu'elle était méritée. Dans la foulée, mon camarade fut corrigé comme il se doit. Mais tout ne donnait pas lieu à correction. Un jour nous étions allé nous baigner et je voulais lui montrer comment je nageais sous l'eau. Bien entendu, il me proposa un concours et tout heureux de me mesurer à lui, confiant dans mes entraînements sauvages, je plongeais. Ne me voyant pas ressortir, il commençait à avoir peur d'un accident regrettable, mais je finis par faire surface à vingt-cinq ou trente mètres du rivage. Ce jour là il fut battu et je crois bien que j'en retirais un peu d'orgueil mais aussi une valorisation de moi-même. Lors des championnats de Provence, j'étais favori sur la plage de départ. Il était chronométreur. Au moment du coup de sifflet, j'eus l'impression qu'il y avait eu faux départ. Sûr de moi, je me relevais, attendant que les autres remontent prendre leur place. En me retournant j'ai aperçu le visage de mon père et je me souviens qu'il m'a dit « Et alors? ». Je ne me suis jamais dopé mais, ce jour là, l'effet fut le même. Au premier 25 mètres, je virais en tête!
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Je crois qu'il était à la fois la force étalon qui me permettait de mesurer la mienne et la règle dans toute sa rigueur. Mon amour était fait d'adoration et de crainte. Petit, j'adorais ce combat des chefs qui permettait de nous mesurer entre hommes: nous cherchions à nous repousser poitrine contre poitrine. Peut-être que ce jeu viril me fit grandir en taille plus que l'on ne pense! Il était un roc et j'étais la vague qui se brise dessus. Bien plus tard, la vague devint caresse et lorsqu'il fut revenu du tunnel où son cœur l'avait enfermé, il découvrit que je pouvais le laver comme un bébé avec la simplicité d'un adolescent devenu adulte par ce geste. C'est en faisant de la natation, en participant à un entraînement régulier au Cercle des Nageurs de Marseille, que j'ai découvert le sport et je n'oublierai jamais notre entraîneur, Monsieur Garret, que nous appelions tout simplement « tonton ». J'aime associer ces deux hommes dans tous mes souvenirs, en réalité je devrais dire trois car je n'oublierai jamais la sagesse paternelle et artistique de mon professeur de flûte Joseph Rampal, le père du grand flûtiste mondialement connu. Grandir ainsi était merveilleux et c'est douloureusement que j'ai perçu la rupture lorsque je suis parti pour le Centre Régional d'Éducation Physique et Sportive de Voiron. Lorsque je revins, quelques mois plus tard, j'avais tout perdu, je me suis senti seul, devant un chemin qui devait devenir le mien, mais que je n'avais pas encore pris au sérieux. Que retenir encore de cette transmission de témoin, autrement dit des valeurs qui font la richesse de la vie, qui assurent le lien d'une génération à l'autre? Et bien, je retiendrai ici un autre moment fort, qui ne s'est pas déroulé dans un stade ou dans une piscine. Je pourrais presque dire 20 ans après... Mes parents avaient acheté une petite propriété dans le Var, et mon père, qui relevait d'un infarctus, avait voulu profiter d'une retraite anticipée pour faire un retour à la terre, à ses origines, puisque son père s'occupait des vignes lorsqu'il était enfant. Dans cette propriété, toute en berges, retenues par des pierres sèches, remplie d'arbres fruitiers et de vignes, il n'y avait que lui pour passer le motoculteur. Il était devenu maçon pour améliorer l'habitat et
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je l'aidais tous les étés. Une fois, je ne peux dire quand, j'ai compris que la dernière longueur était arrivée, celle où je devais finir seul. Il me laissait allonger la foulée, après m'avoir appris tout ce qu'il savait. Jusque-là j'avais l'habitude d'être son second, de brasser le béton pour lui, de l'aider à construire. Cette fois, sans qu'il y ait eu besoin de se parler, sans qu'il y ait eu la moindre justification, il devint silencieusement le second, et je devins celui qui bâtissait... Une fois encore, il avait passé le relais, mais c'était le dernier, même s'il devait résister encore quelques temps à l'accroissement anormal de son cœur. J'ai gardé de mon père l'image de cette communion toute matérielle, mais qui en disait long sur ses sentiments. Bien entendu il y aurait bien d'autres détails de vie qui pourraient montrer facilement ce qu'était un homme fabriqué par la Troisième République, et il n'y a dans mes propos absolument rien de péjoratif. Nous étions complices dans tous nos efforts. Il était le modèle qu'il me suffisait d'imiter et je mesure, aujourd'hui, combien j'ai perdu en ne le comprenant pas plus tôt. On parle de la drogue aujourd'hui, de toutes formes de tricherie, il ne connaissait pas ce type de dérive. Intègre, régulier dans ses contrats, homme d'action ne négligeant jamais le point d'honneur, non pour se glorifier mais parce que I'honneur était sa norme, respectueux des autres, son plus grave défaut était peut-être de ne pas comprendre le manque d'ardeur de certains, le manque de besoin d'effort. La vie était une compétition, comme l'étaient ses jeux d'enfants dans la campagne languedocienne, il aimait que d'autres partagent son sentiment, en particulier ses enfants. Si, par la suite, j'ai passé une thèse d'État, je crois bien que je le dois davantage à cette force qu'il a semée en moi plutôt qu'à des qualités intellectuelles purement personnelles. Une thèse était, car il n'yen a plus de nos jours, une course longue de dix ans environ et il fallait de la volonté avant tout, de l'endurance aussi. S'il me reste un regret c'est de pas avoir eu près de moi mes parents ne serait-ce que pour leur offrir une infime partie de ce qu'ils m'avaient donné de bonheur. Alors, lorsque j'aborde, en universitaire, le problème du sport et plus particulièrement de l'Olympisme, permettez10

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moi de garder, en arrière plan, l'image d'un père qui fut l'homme d'action dont parle si bien Henri Didon, l'athlète comme l'entrevoyait Pierre de Coubertin. Et si, parfois, mes propos perdent une rigueur de tradition, peut-être trouveront-ils une meilleure résonance dans la lecture que vous pourrez en faire. J'ai choisi de commencer par faire revivre l'esprit avant de m'attarder sur la matière, mais je crois, surtout, qu'il n'y a pas à faire de distinction entre les deux, sauf lorsque l'on est un positiviste attardé. Notre siècle découvre un mal de vivre parce que les hommes, responsables ou non, ont cru pouvoir se passer de règles intérieures, de ces règles qui ne sont pas toujours données par les religions et que la morale laïque n'a pu développer à leur place. L'égoïsme de 1'homme du 21 ème siècle s'est construit sur l'abandon des valeurs anciennes qui se transmettaient d'une génération à l'autre, un matérialisme outrancier a envahi le temps qui passe, trop vite pour les marchands de rêve et les charlatans du progrès, nous nous sommes amputés de la moitié de nous-mêmes, autrement dit de tout ce qu'il y avait d'intuitif, d'affectif, de spirituel en nous. Un dernier souvenir de jeunesse. Mon père avait une très belle voix de baryton Verdi. Il avait obtenu le premier prix de chant du conservatoire de Montpellier et fait un peu d'Opéra avant d'épouser ma mère et de reprendre la charge de ses trois filles. Nous avions un piano à la maison. Un jour il essaya de me faire faire des vocalises pour juger de ma voix. Autant dire que je ne pus sortir la moindre gamme. Je n'avais pas le droit de lutter sur ce terrain, celui de la musique me suffisait. J'ai pourtant baigné dans le monde du lyrique et j'ai toujours eu envie de chanter mais jamais je n'ai pu le faire devant lui! On ne peut lutter contre un idéal, on peut seulement s'en approcher. Je pense qu'il s'agit là d'une réaction tout à fait normale que l'homme découvre lorsqu'il est amené à se mesurer à son héros. Il ne peut l'égaler ou le dépasser sans le perdre! Est-il possible de revenir à l'unité perdue? Je vais essayer de répondre à cette question en espérant vous convaIncre.
Il

CE QUE J'AI COMPRIS A PROPOS DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Tout ce que l'on peut apprendre dans les livres remplace difficilement ce que l'on peut vivre à propos des mêmes objets. J'ai souvent dit à mes étudiants, en parlant de mes études ou de mes premières années d'enseignement, que I'histoire que j'en faisais était imprégnée de mes souvenirs, dont de subjectivité, alors que la même histoire pouvait passer, à leur niveau, pour de 1'histoire ancienne, parfois difficile à comprendre à partir de leur vécu. Le propre de 1'homme qui cherche à comprendre est de tout ramener à ses propres expériences, allant de plus en plus loin lorsqu'il ne se sent pas totalement déraciné. L'historien est souvent un homme qui finit par vivre l'histoire dans laquelle il plonge son regard et son expérience scientifique lui permet de se sentir à l'aise dans un siècle qui n'est pas le sien, dans un monde qu'il n'a jamais observé concrètement. Ici, je crois que je peux considérer 1'histoire de la fin siècle, non pas comme le ferait un véritable historien, du 19ème mais comme le fait spontanément le fils d'un père, profondément attaché aux valeurs véhiculées par cette fin de siècle et adoptées, de gré ou de force, par une génération qu'il n'a pu connaître qu'adulte. Plutôt que de se placer du côté du chercheur, j'aimerais me placer du côté de l'enfant qui découvre les barrières que l'on dresse autour de lui pour en faire un homme, nous pourrions dire un républicain, car c'était bien l'idéal qui accompagnait les lois sur l'école, en 1882. Pour commencer, je voudrais m'attarder sur les règles de morale du moment et cela m'est rendu facile par la lecture du Règlement du 18 janvier 1887. Ce règlement intéresse toutes les matières et je pourrais avoir tendance à privilégier l'éducation physique, c'est bien le terme employé, mais je préfère m'attarder sur la morale, non sans ignorer quelques principes énoncés pour l'éducation intellectuelle:

« L'idéal de l'école primaire n'est pas d'enseigner beaucoup, mais de bien enseigner. L'enfant qui en sort sait peu, mais sait bien: l'instruction qu'il a reçue est restreinte, mais elle n'est pas superficielle. Ce n'est pas une demiinstruction, et celui qui la possède ne sera pas un demisavant... » L'affaire est entendue et je crois que la comparaison avec nos objectifs modernes reste à faire... « C'est donc par un appel incessant à l'attention, au jugen1ent, à la spontanéité intellectuelle de l'élève que l'enseignement primaire peut se soutenir. Il est essentiellement intuitif et pratique: intuitif, c'est à dire qu'il compte avant tout sur le bon sens naturel, sur la force de l'évidence, sur cette puissance innée qu'a l'esprit humain de saisir du premier regard et sans démonstration non pas toutes les vérités, mais les vérités les plus simples et les plus fondamentales,. pratique, c'est à dire qu'il ne perd jamais de vue que les élèves de l'école primaire n'ont pas de temps à perdre en discussions oiseuses, en théories savantes, en curiosités scolastiques et que ce n'est pas trop de cinq à six années de séjour à l'école pour les munir du petit trésor d'idées dont ils ont strictement besoin et surtout pour les mettre en état de le conserver et de le grossir par la suite. » Mon père était de ces enfants qui ont appris à observer, et qui ne s'embarrassaient pas de détails superflus. En calcul mental il était incollable et il aimait résoudre mes problèmes de mathématiques en usant du peu qu'il savait, trouvant souvent la réponse avant moi, sans pouvoir effectuer le raisonnement que le professeur attendait! L'attention, mon père l'avait acquise dans la vie comme à l'école et, en ce qui concerne l'orthographe, il était imbattable, ayant photographié chaque mot juste. Il était observateur dans l'âme et cela nous arrivait souvent de pénétrer sur les chantiers de construction pour nous instruire. Il aimait regarder travailler les artisans et ne perdait rien de leur science comme de leur art. Esprit concret avant tout, il laissait à d'autres les spéculations métaphysiques et préférait apprendre des recettes qui lui donneraient plus d'efficacité. De sa vie

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CE QUE J'AI COMPRIS A PROPOS DE LA TROISIEME REPUBLIQUE

scolaire, il avait gardé le sens de l'outil, du travail bien fait, de l'usage de ses mains. Il est peut-être difficile d'admettre aujourd'hui que la façon d'être, de se comporter dans la vie, dépend des premiers pas que l'ont fait en compagnie de tels parents. Jour après jour, l'enfant s'exerce en observant et en imitant les grands, encore faut-il qu'ils soient des modèles. Sur ce point j'étais comblé, et je n'ai marché sur les traces de ma mère que le jour où j'ai compris ce qu'elle cherchait, au delà de toutes les religions qu'elle avait abandonnées les unes après les autres. Toujours est-il que mon père fut un exemple, et que c'est toujours motivant d'avoir un « athlète» pour modèle. Sa formation scolaire avait été équilibrée, intellectuelle et technique. Il avait appris l'art d'utiliser de nombreux outils, de travailler le bois ou le fer, et je crois bien que ses capacités tardives de maçon avaient des racines scolaires bien gravées... Faut-il noter, au passage, la mémoire des choses apprises! A croire qu'apprendre peu facilite le souvenir durable, surtout lorsque la découverte intellectuelle s'accompagne d'expériences pratiques, comme celle de planter un arbre par exemple. Il n'y avait pas d'écologistes à cette époque mais la nature avait de l'importance, disons dans une France encore majoritairement paysanne. Venons en à la morale. « L'enseignement moral est destiné à compléter et à relier, à relever et à ennoblir tous les enseignements de l'école... Par là même, l'enseignement moral se meut dans une toute autre sphère que le reste de l'enseignement. La force de l'éducation morale dépend bien moins de la précision et de la liaison logique des vérités enseignées que de l'intensité du sentiment, de la vivacité des impressions et de la chaleur communicative de la conviction. Cette éducation n 'a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir,. elle émeut plus qu'elle ne démontre,. devant agir sur l'être sensible, elle procède plus du cœur que du raisonnement,. elle n'entreprend pas d'analyser toutes les raisons de l'acte moral, elle cherche avant tout à le produire, à le répéter, à en faire une habitude

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qui gouverne. A l'école primaire surtout, ce n'est pas une science, c'est un art, l'art d'incliner la volonté vers le bien. » Il serait bon de méditer de tels propos, sans y voir autre chose que les mots tels qu'ils sont associés. Ce que je peux ajouter, et que d'autres retrouveront j'en suis certain, c'est cette « habitude qui gouverne ». Je crois bien que nous avons ici la base même d'un enseignement moral. Et si, aujourd'hui, nous avons tendance à parler de l'acte moral, extérieur à nousmêmes, des valeurs morales comme des valeurs provenant d'on ne sait quelle vieille philosophie obsolète, c'est bien parce que nous avons perdu l'habitude d'associer étroitement la morale et l'action, le bien et l'engagement de l'homme vis à vis de luimême ou de ses semblables. Si des philosophes ont disserté sur le bien et le mal, si les religions l'on également fait, les moralistes du siècle dernier pouvaient-ils le faire, à leur tour, sans que, concrètement, une habitude de vie soit prise et conservée comme une seconde nature par les enfants? Les hommes, formés sous la Troisième République, ont eu en commun cette même habitude, ce qui permet de mieux saisir l'incompréhension des vieilles générations devant certaines libertés de la plus jeune. Elles n'ont pas les mêmes valeurs, mais je crois, surtout, que la vieille a gardé les siennes, sans effort, alors que la jeune n'en a pas, physiquement parlant. Déjà, je les ai apprises de mon père, plus que de mes enseignants, mais, peut-être, est-ce dû au fait que l'enseignement secondaire morcelé m'a entraîné vers des connaissances livresques bien plus que vers des habitudes de vie. J'ai appris à respecter nombre de valeurs en dehors de l'école, chez moi ou dans la rue, bien moins dans l'enceinte de l'école. Ce règlement précise que les enfants qui arrivent à l'école ont déjà reçu quelques éléments d'un enseignement religieux qui les a familiarisé avec l'idée d'un Dieu auteur de l'univers et père des hommes, avec les traditions, les croyances, les pratiques d'un culte chrétien... Ils ont donc reçu les bases d'une morale éternelle et universelle. Toutefois ces notions restent confuses et faiblement mémorisées, attendant d'être mûries... Il ajoute en ce qui concerne l'enseignement de la morale:
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CE QUE J'AI COMPRIS A PROPOS DE LA TROISIEME REPUBLIQUE

« Sa mission est donc bien délimitée,. elle consiste à fortifier, à enraciner dans l'âme de ses élèves, pour toute leur vie, en les faisant passer par la pratique quotidienne, ces notions essentielles de moralité humaine, communes à toutes les doctrines et nécessaires à tous les hommes civilisés. » Pour mieux appréhender cette matière il faut entrer dans le détail de cet enseignement: o Manquement au devoir o Infraction au règlement o Rapport de la faute à la punition o Gouvernement de la classe et esprit d'équité o Rejet de la délation, de l'hypocrisie o Valorisation de la droiture et de la franchise o Estimation personnelle de ses actes o Lutte contre toutes sortes de vices comme l'ivrognerie, la paresse, le désordre, la gloutonnerie... o Valoriser le courage et non l'orgueil ou la vanité o Justice et charité o Bonté et fraternité o Entraide o Tolérance o Associer l'idée de Dieu à celle de cause première et de l'Être parfait o Respect de la famille, de la société... Certains dirons que cela date, mais peut-être ne voientils pas que toutes ces valeurs oubliées sont en relation étroite avec un individualisme malsain qui ne connaît que des droits et refuse tout devoir! Alors que mon père était devenu un homme de devoir, un républicain, comme l'école voulait qu'il le fut, ma mère était à la recherche d'une vérité profonde, mystique, dégagée des dogmes et je peux dire aujourd'hui que j'ai grandi, sans le savoir, avec deux modèles qui correspondaient aux deux parties de moi-même dont je parlais auparavant. Il ne faudrait pas opposer les deux tempéraments et, nous le verrons plus tard, les deux efforts se rejoignent au sommet dans la reconquête du Soi. Que penser d'un sport devenu un droit pour tous? Nous comprendrons, chemin faisant, toute la faiblesse d'une telle attitude politique... Mais, déjà, il est clair que je ne peux la partager. 17

Arrivé dans les cours complémentaires ou dans les écoles primaires supérieures cet enseignement était poursuivi. C'est probablement là que mon père a acquis toute sa force morale. L'enseignement de cette matière se voulait toujours essentiellement « pratique et expérimental ». Les lectures, les entretiens, les exercices mettant la morale en action, servaient à prolonger l'enseignement de l'école primaire, tout en s'adressant à des adolescents, un âge très ouvert à l'idéalisation de la vie. La morale avait alors pour jalons: la famille, la société, la patrie; o La famille permettait d'approfondir les devoirs envers les parents et les enfants. o La Société développait d'autres valeurs: la nécessité de vivre en société, la justice, la solidarité, la fraternité humaine, respect de la propriété, de la parole donnée, de I'honneur, de la probité, de l'équité, de la loyauté, du respect des opinions d'autrui, la charité, le dévouement; o La patrie regroupait dans l'ordre: l'obéissance aux lois, le service militaire, la discipline, la fidélité au drapeau, puis venaient l'impôt, le vote qui devait être libre, consciencieux, éclairé mais moralement obligatoire... et les droits correspondant aux devoirs: liberté individuelle, liberté de conscience, liberté de travail, liberté d'association... L'ensemble avait pour base la souveraineté nationale et la devise républicaine: Liberté, Égalité, Fraternité. Il faut retenir ici la présence de droits et de devoirs, individuels et collectifs, peut-être, plus encore, la réflexion sur les devoirs de chacun. A l'inverse de ce que nous connaissons aujourd'hui, les droits découlaient des devoirs et il ne semblait pas possible d'imaginer un droit sans qu'un devoir ne lui corresponde, peutêtre même le précède. Les devoirs de l'État n'étaient pas premiers, le citoyen apprenait à respecter sa patrie, ses lois, ses coutumes, ses anciens, ses parents, ses amis. Il était responsable de ses actes et c'est ce qui faisait sa force. Libre et responsable, l'un ne peut aller sans l'autre. En voulant tout comprendre, tout 18

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