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Mensonge et vérité des corps en mouvement

De
194 pages
Dans le monde de l'éducation physique, le nom de Claude Pujade-Renaud est associé à l'expression corporelle et à la critique du sport. Les recherches en sciences de l'éducation qu'elle a menées tout comme son oeuvre littéraire éclairent ce qui s'exprimait déjà en éducation physique : non pas un chant léger à la libération sexuelle, au postmodernisme, mythe d'un retour aux origines du corps, mais une réflexion chargée, parfois torturée, sur la façon dont le sens et l'intersubjectivité s'élaborent dans l'articulation entre les corps et les mots.
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MENSONGE ET VÉRITÉ DES CORPS EN MOUVEMENT

Collection "Espaces

et Temps du Sport"

dirigée par Jean Saint-Martin et ThielTY Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal lIne diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel, ni d'une essence trans-historique, il porte la Inarque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont i] est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications: - Bernard Michon et Thierry Ten4et, Pratiques sj)ortives et identités locales, 2004. - Paul Goirand, Jacques Jounlet, Jacqueline Marsenach, René Moustard et Maurice Porte, Les stages Maurice Baquet. 1965-1975. Genèse du sport de l "eJ?fant,2004. - Mickaël Attali, Le syndicalisn1e des enseignants d'éducation physique, 1945-1981,2004. - Julie Gaucher, L'écriture de la sportive. Henry de Montherland et Pau] Morand, 2004.

Sylvain FEREZ

MENSONGE ET VÉRITÉ DES CORPS EN MOUVEMENT
L 'œuvre de Claude Pujade-Renaud

L'Harmattan 5-7, me de l'École~Polyteclmique ; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

site: www.librairieharmattan.com e.mail: l1arlnattanl@wanadoo.fr
(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9152-2 EAN : 9782747591522

MENSONGE

ET VERITE

DU MOUVEMENT

« L 'histoire esl entièreJ71ent vraie puisque je l'ai Îl71aginée d'un hou! à l'autre» (Boris Vian)

La richesse de la trajectoire de vie de Claude Pujade-Renaud lui confère aujourd 'hui une triple reconnaissance à laqlle]]e semblent correspondre trois personnages quL situés dans des espaces sociaux éloignés, sont souvent considérés indépendamlnent les uns des autres. Dans le n1ilieu de l'Education Physique et Sportive (EPS), elle est d'abord connue con1me une spécialiste de danse ayant tenté au début des années 70 de mettre au goût du jour une pédagogie alternative aux pédagogies traditionne]]es, et plus particulièrement aux modèles du corps véhiculés par les pédagogies sportives dominantes, au travers d'un projet initialement lié à l'expression corporelle, pratique sur laquelle elle publie un ouvrage de référence en 1974. Dans un second milieu, celui des Sciences de l'Education, C. Pujade-Renaud est surtout connue et reconnue pour son travail sur la con1munication nonverbale et pour une thèse d'Etat soutenue en 1981, dont les principaux 1 résultats sont repris dans deux ouvrages .Enfin, pour des personnes étrangères aux dOlnaines de l'EPS et des Sciences de l'Education, son nom est associé à la littérature avec six ouvrages pour enfànts (tous co-signés), cinq recueils de nouvelles, 1111 recueil de cinq soliloques, huit romans, dont un co-écrit avec Daniel Zimlnern1ann, et un ouvrage autobiographique réalisé avec ce dernier2. Si derrière ces trois visages se trouve une seule et Inême personne, rares sont ceux qui l'identifient simultanément sous ces trois aspects. Il paraît toutefois nécessaire de superposer les trois visages, ou mieux, de saisir ce qui préside aux changements de n1asques, pour dénouer le sens du mouvement que trahit l'expression figée de la cire. Apparaît alors, par-delà le mouvement qui conduit de l' EPS à la littérature, une
Pujade-Renaud, Claude, Le C'orps de l'enseignant dans la classe, Paris, ESF, 1983 ; Pujade-Renaud, Claude, Le C~orps de l'élève dans la classe, Paris, ESF, 1983. 2 Cf. bibliographie de C. Pujade-Renaud en fin d'ouvrage ~ Fournier, D., Les Personnages et l'héritage de la répétition dans Belle Mère de Claude Pujade-Renaud, Maîtrise de Lettres Modernes (sous la direction de Christine Fonteneau), Université Catholique de l'Ouest d'Angers, Institut de Lettres et Histoire, 1999 ; Cavallini, Laura, I rOl11anzi di Claude Pujade-Renaud. Tenli e costanti, Tesi di Laurea in Lingua e Letteratura Francese (Relatrice: Dott.ssa Daniela Fabiani), Facoltà di Lettere e Filosofia, Università degli studi di Macerata, 200 I.
I

certaine cohérence, qui se manifeste notan1ment dans le souci~ selon les mots de 1~ intéressée, de « ressaisir le corps dans le langage »3. Ce projet paraît a priori très en marge des préoccupations d~une collection investiguant les « espaces» et « temps» du sport. Suite à la relecture d'une prelnière version de ce texte, C. Pujade-Renaud s'intell.ogeait d"ailleurs dans une lettre sur l'adéquation à la collection: «Car enfin, du spo11, il n"en est guère question... », craignant que le public ne soit quelque peu déconcerté. La signification des espaces sportifs est certes avant tout dépendante des groupes et des populations qui les fréquentent durablement, et qui, par leurs actions et interactio11s, en sont les plus gros « bâtisseurs» et les dépositaires. Mais contrôlent-ils pour autant la totalité de leur sens 74 Et les acteurs qui traversel1t ces espaces, contribuant un temps directement à leur façonnage, avant d'être inclinés vers d'autres horizons, ne proposent-ils pas, dans leur manière même de « pre11dre leurs distances », un éclairage spécifique à prendre en compte 7 C. Pujade-Renaud fait partie de ces derniers. Par certains aspects, comme la « brutalité» apparente de ses choix de réorientation professionnel1e, elle semble mêlne figurer un « cas» exemplaire. Si la trajectoire de C. Pujade-Renaud croise, en un temps, l'univers spOl1if~c'est d'abord et avant tout par le biais de l'éducation physique. Ici, cette dernière s'applique d'ailleurs essentiellement à relnettre en cause I'hégémonie des «pédagogies sporti\Tes ». Elle est iInpliquée dans des enjeux et luttes de délimitation du domaine d'application et de compétence sportive. Son action témoigne, dans les années 70, d'une période où l'expansion sociale de l'espace du sport, en particulier dans I'univers éducatif~ se heurte à certaines résistances. Elle se situe alors dans des conflits de frontières tentant d'assigner ses limites au terrain spol1if. Mais l'histoire de vie de C. Pujade-Renaud a
:1 Miliani, Mahmoud, L'écriture du corps, in ('OI}JS et Culture, 3 (Sport et lien social), ] 998, p. 252-264 ; Ferez, Sylvain, C'orps de 171iseen scène, d'expression et de r~flexivité: étude de génie 5~vJnbolique, Doctorat de troisième cycle de rUniversité Montpellier I (sous la direction de J. Birouste), soutenu publiquelllent le 13 juillet 2004, 632 p.; Ferez, Sylvain, Raufast, Lionel, Pour une anthroposociologie réflexive des techniques du corps: mise en scène du corps et ex-pression, in Anthropo-pages, 3-4 (hors thèllles), 2004, p. 99-] 10. 4 Sur ce point, voir la critique adressée par les tenants du structuralislne génétique à l'interactionnisllle: Bourdieu, Pierre, Les Règles de l'art. Genèse et structure du cha/np littéraire, Paris, Points essais, 1998 [1992], p. 357-358.

8

aussi pour vertu de rappeler que les «temps» du sport s~inscrivent parfois dans des trajectoires individuelles comme des passages dont la signification ne saurait être comprise sans référence à une inscription plus large. Si le parcours de C. Pujade-Renaud enrichit la connaissance des « espaces et telTIpS du sport », c'est en définitive par la négative, à la fois, de façon explicite, par sa critique des « pédagogies sportives », et par le sens implicite qui oriente sa trajectoire sociale. En plus du corpus d'écrits qu'elle n'a cessé d~étendre tout au long de sa carrière universitaire puis littéraire, cette trajectoire est étudiée sur la base de trois entretiens autobiographiques réalisés entre fin 1999 et début 2001, transcrits et réorganisés chronologiquement afin de produire un récit de vies. Ce récit, dont les fragments sont cités en italique dans le texte6, offre une relecture de sa propre trajectoire par l'auteur, reconstruction subjective qui lui confère une cohérence ou un sens a posteriori7. C'est au travers de ce sens, signification et lTIOUVement qui, au sens littéral du terme, la travaille - c'est-à-dire façonne le mouvement de son existence -, qu'il s~agit ici de saisir la signification vécue d'une tentative sans cesse renouvelée, sous diverses fornles et par divers moyens., de mise en perspective du corps et du langage. L'effort de rester au plus près du récit autobiographique livré par C. Pujade-Renaud figure un choix délibéré. La logique du télnoignage prévaut ainsi souvent sur celle de I analyse. Si la biographie proposée, autant que l'autobiographie qui lui sert de suppol1, montre finalement quelque chose, c'est aussi en laissant un accès aisé à ce qu'elle cache, acceptant de laisser relativement dévoiler l'acte même de voiler. C. Pujade-Renaud pointe elle-Inême souvent combien la «vérité» du mouvement de l'écriture, comme celle du mouvelnent du corps, se donne à sa façon, toujours un peu oblique. Là était sans doute aussi un des enseignements, mal compris, de « l'expression» corporelle. Leçon
~

5

Bertaux, Daniel, Les Récits de vie: Co1Jection Sociologie) 28, Nathan, 1997.
6

perspective

ethnosociologique,

Paris,

Pour l'enselnble du texte, les gui IJemets indiquent les citations. L' italique sign ifie

qu'il s'agit de discours oral recueilli lors des entretiens. L'absence d'italique signifie qu'il s'agit de passages publiés, alors référencés en note de bas de page. L'italique sans guil1ell1et indique enfin la reprise de ternles ou d'expressions orales uti lisées par C. Pujade-Renaud durant les interviews. 7 De Gaulejac, Vincent, L 'Histoire en héritage. Ronlan jànli/iale et trajectoire sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.

9

que l'œuvre littéraire de C. Pujade-Renaud, qui reprend un grand nombre d'aspects et d'interrogations surgis antérieurement dans son existence, semble prolonger sur un autre terrain. Le questionnement sur la mal1ière dont se croisent mouvement de l'écriture et mouvement de la vie revient en réalité sans cesse en cheminant au travers de sa quinzaine de romans, recueils de nouvelles et de poésies. Dans Platon était nlalade, Platon, écoutant Mélésias parler à son cheval, ne sait plus « si l' il1usion 111iroitedavantage dans la réalité ou dans le langage. Ou dans l'articulation, si risquée, si fragile, des deux. Sans doute la vision lnent-elle en partie, ni plus ni moins que les poètes »8. Treize ans auparavant, dans L'Ecole dans la littérature, C. Pujade-Renaud justifiait son parti-pris de chercher à saisir l'école en s'appuyant sur un corpus littéraire en affirmant: « la fiction délivre une vérité qui importe plus que la supposée "réalité". Et une vérité qui échappe, parfois, à la rechercl1e historique ou à la recherche estampillée comme scientifique. Car la fiction crée par rapport à la réalité tout à la fois une distance et une implication »9. Elle avait assuré un peu plus tôt: «C'est pourtant la vérité de la 1 fiction que je tente de cerner dans ce livre-ci» o. Dans le même livre, une vingtaine de pages plus loin, elle reprend l'affirmation de l'élève Nathalie Sarraute dans E,?fance : «Je ne suis rien d'autre que ce que j'ai écrit »11, avant de se demander, entre parenthèses, s'il ne s'agit pas déjà là d'« une fort belle définition de l'écrivain? ». Nathalie Sarraute ne parlait-elle pas d'ailleurs d'un « mentir vrai» associé à un certain plaisir de 1'« imposture» déj à éprouvé dans la rédaction et l'écriture d' entànce ? 12 Ce plaisir n'est pas sans rappeler celui que la Martha Graham que C. Pujade-Renaud met en scène, en 1992, prend à mentir. Et le mensonge de son mouvement ne dévoile-t-iI finalement pas quelques vérités? Ne s'apparente-t-il pas également à cette semi-« tricherie» évoquée par Colette Audryl3. Dans une interview, C. Pujade Renaud s'applique à mettre le corps et le langage à égalité tàce au mensonge: «Je crois que l'on ment beaucoup, par le corps et par le langage: on essaie de
8 Pujade-Renaud, 9 Pujade-Renaud, 10 Ibid. II Id., p. 29. 12 Id., p. 207. 13 Ibid. Claude, Claude, Platon était 171alade, Paris, Actes Sud, ] 999, p. ] 74. L'Ecole dans la littérature, ParÏs, ESF, ) 986, p. ] ].

JO

dire en travestissant en partie, en refoulant une part encore inconnue. S'exprimer avec le corps ou le langage, c'est au prix de quelque chose . qu~on ne d It pas» 14. Lorsque Martha GrahaI11, en 1954, à son arrivée en Europe, voit sa danse se heurter aux réticences réactionnaires du public parisien, elle note que: « Seul un nommé Jean Cocteau a perçu de quelle "machine infernale" je me réclamais» 15. Cocteau, celui-là même qui déclare: «Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité ». Et C. PujadeRenaud ne fait-elle pas prendre à « sa » Martha le contre-pied d'une autre pionnière de la modern dance, Doris Humphrey, à qui elle avait fàit dire plus tôt dans La Danse océane: «le mouvement ne ment pas» 716 Martha explicite: « Un beau mensonge, la danse, ni plus ni moins que la maladie. Et pourtant porteur d'une vérité, à sa fàçon oblique»} 7. Une postface intitulée «Mentir» précise: «Martha er Graham: née le Il mai 1894.. décédée le 1 avril 1991. Entre ces deux repères historiques, mon roman s'étaye, notamment, sur des textes de Martha Graham elle-même et sur mon expérience de danseuse et de chorégraphe ayant suivi son enseignement dans les années soixante aux Etats-Unis. Une fiction, donc. II arrive qu'une vérité filtre, parfois, à travers le mensonge de la fiction ». La question du rapport entre vérité et fiction réapparaît au cours d'un texte qui revient sur la genèse de Platon était malc/de. C. PujadeRenaud y observe les différentes lectures faites des personnages de Platon et de Socrate, ainsi que de leurs rapports, chez Hannah Arendt et Nietzsche: « Si, selon ce dernier, Socrate aurait "castré" le Platon de vingt ans, aux yeux d 'Hannah Arendt c'est Platon qui par la suite aurait trahi Socrate. Chacun se fàbriquerait son "roman", en fonction de son roman personnel 7 »18 A la fin du roman, le besoin et le désir d'écrire de Platon - qui
..

avaient été stoppés net à la I110rt de Socrate
14

-

réapparaissent

finalement, n1arquant une étape importante dans le travail de deuil du
Pujade-Renaud~ Claude, La danse et l'écriture, un défi au telnps et à )a mort, in Encres vagabondes,7, janv.-avr. ] 996, p. 6. 15 Pujade-Renaud, Claude, Martha ou le J71ensonge du 1110UVeJJlent,Paris, BabeL 1996, p. 79. 16 Pujade-Renaud, Claude, La Danse océane, Paris, Souffles, 1988, p. ] 30. 17 Martha ou le JJlensonge du J710UVeJJ1ent, cit., p. 2]. op. 18 Pujade-Renaud, Claude, Platon était malade: genèse d'un roman ?, in AnteJJlnae, août-sept. 200], Ronla, p. ] 30.

]]

maître:

«La détresse n'a pas disparu, elle a travaillé, engendré
-

un

désir autre

écrire? Il est cette fuite et ce changement dont la rivière

lui offre le miroir. Platon les supporterait plus aisément s'il était certain que le langage détienne la force de capter l'identique au cœur I9. de ce courant du devenir» Il s'agit à présent pour lui de travailler sur l'amitié, la justice ou la beauté, mais allssi de mettre en question la poésie et ses séductions par et dans le recours même à la poésie: « Car il lui faut se résigner à ce paradoxe éprouvant: au langage il devra recourir afin de sans cesse le critiquer. Pris dans cette tenaille. Acculé à cette nécessité de transposer dans l'écrit le jaillissement, la . . . 20 VIe -c 1 d "'un dla 1ogue... » lertI e Mais en même temps, Platon est confronté à la peur d'écrire. Il se lance tout de même dans un dialogue. L'enjeu est dorénavant pour lui de «résorber les élans et pulsions du corps dans les rythmes de l'écriture »21. Le dialogue concerne deux personnages totalelnent dissymétriques, l'un jeune et beau, l'autre vieux et laid: « Un va-nupieds, un élégant chaussé de sandales sur mesure, magnifiques, extravagantes... »22. Le texte, qui s'intitule Alcibiade, s'ouvre par une déclaration d'amour: «Il sourit, ce narrateur passé par l'épreuve du deuil, jamais achevée. II invente, sans scrupule, et cependant, en s'attelant à cette fiction, il tente d'approcher une vérité, au-delà des dates, des lieux, des personnages »23. CarnIne l'observe ailleurs C. Pujade-Renaud dans un commentaire sur son roman: «Lui aussi connaît la vertu du récit ou, si l'on veut, quête une vérité à travers la mise en scène d'une fiction »24. Les romans et permanence sur la fictives. Au total, Jnêlées26, La Sas de nouvelles de C. Pujade-Renaud jouent en tension entre dimensions autobiographiques et quatre récits, La Ventriloque25, Les Ecritures I !absence27 et Duel: correspondance28 sont plus

19 Platon était J71alade, op. cit., p. 283. 20 Id., p. 285. 2] Id., p. 29 J. 22 Id., p. 292. 23 Id., p. 292. 24 Platon était malade: genèse d'un roman ?, op. cit., p. ] 30. 25 Pujade-Renaud, Claude, La Ventriloque, Paris, EdÜions des Femmes, 1978. 26 Pujade-Renaud, Claude et Zilnmermann, Daniel, Les Ecritures 171êlées. Chronique d'un couple d'écrivains, Paris, Jul}jard, ] 995.
27

Pujade-Renaud,

Claude, Le Sas de l'absence,

Paris, Actes Sud, 1997.

]2

directement assumés comme autobiographiques. Si La Ventriloque est sans doute le plus directement en rapport avec l~existence de l~auteur, c ~ également le cas du Sas de l'absence: est « Le sas de l~absence incontestablelnent est beaucoup plus appuyé sur de l-'autobiographie, mais comme je vous le disais tout à I ~heure, je crois qu'à partir du n10ment où on écrit, où on .fait des mises en scènes, un découpage" il y a une part de .fiction qui s Ïn.filtre dans l'autobiographie, parce qu'il y a une reconstruction. Donc dans Le sas de ]' absence~, bon, il y a quantité de petites scènes qui se sont ~rfectivelnent passées, mais je crois que j'ai aussi essayé de réinterroger ce qu'avait été mon rapport à Ines parents. Bon" c'est d'être prise comme ça, une histoire bien banale... (sourire) être en.[ant et être pris dans un couple, avec un père très très alnoureux de sa .fen1lne et je dirais d'autant plus.fixé à elle qu'à la.fin de sa vie elle est dépendante. C "est un mélange de.fiction et de réalité, je crois ». Pour sa part, Belle mère transpose largelnent l'univers qu'elle a connu pendant l'enfance et l'adolescence lorsqu'elle allait voir son grand-père maternel à Meudon (<< mon grand-père, le pavillon, le bois de Meudon, la petite vie comme ça de gens très n10destes ») : « Mais bon, après j -'ai incontestablelnent tourné le dos à tout ça. B011,j'ai .fait des études, J.e suis partie, je voyageai.\', et tout ça. tIe crois que j )en avais une représentation d -'un n1ilieu quand mên1e très étriqué, très .ferlné, même si je continuais à y aller. Et puis au n10n1ent où j "ai eu I )idée d "écrire Belle Mère c "est vrai que c "est remonté et que je n1e suis rendue compte que JOe 'étais beaucoup plus imprégnée ln que JOene croyais de ce lieu, de cette .façon de vivre que je croyais avoir totalelnent rejetée. (...) Et ce qui n1-'a étonné n10i-mên1e, en écrivant le roman) que je puisse être très attendrie J)(lr ces personnages-là. Bon" qui sont en grande partie ré-inventés ». Elle reconnaît que le personnage principal, le quasi psychotique, Lucien, est largement inspiré de son oncle Inaternel, l'unique frère de sa mère, qui était un peu lin1ite ou border line. Mais une nouvelle fois,
28 Pujade-Renaud, Claude et Zimmermann, Le Cherche Midi éditeur. 2004. Daniel, Duel: C-"orrespondance, Paris,

]3

cet emprunt au réel n'empêche pas une prise de distance rOlnanesque à la fois par et dans le travail d'écriture, travail de reconstruction et de recréation par la.fiction. Dans les autres récits et nouvelles de C. Pujade-Renaud, les mêmes thèmes reviennent sans cesse: la danse et les jeux du corps, les luttes de pouvoir et les intrigues universitaires, la polysénlie des signifiés et les jeux sur les mots, la psychanalyse et les rêves, l' avortelnent et l'inceste, les histoires et les mystères de famille, la vieil1esse et la mort, la difficulté à écrire et à éditer, ou encore un bestiaire largement dominé par les chats et les chevaux. Par 1110ment, les personnages de romans reprennent certaines habitudes et attitudes du couple qu'elle forme avec D. Zimmermann. Dans Septuor, les deux écrivains prêtent ainsi à Julien et Mathilde leur petit rituel vestimentaire du baptême des robes: «Durant ton rapide passage à Paris, j'ai aimé retrouver avec toi ce rituel ancien: aller choisir ensemble, dans une boutique du 7e arrondissement, une robe que je t'offre et que nous "baptisons" ensemble »29. Dans le même roman, le couple apparaît même, à peine déguisé, sur la scène romanesque. Jacqlles Lissigaray, directeur du département de psychologie de la faculté de Pau, propose ainsi à Mathilde de participer à un jury de thèse d'Etat en sciences de l'éducation qu'il préside à l'Université de Paris VIII: « Cette thèse a été codirigée par David Kupfermann et sa concubine, Marie Renaud, un couple fort sympathique dans un dîner en ville, très médiocre sur le plan universitaire. Lui a bâclé une thèse au rabais, obtenue grâce à ses origines prolétariennes qu'il clame dans tous les micros, et à son aptitude à manipuler les assemblées générales ex-vincennoises. Elle,

une danseuse sur le retour, a commis un petit livre - refusé par les PUF, et publié par un éditeur bas de gamme -, mais qui a connu un
succès de mode auprès des profs de gym gauchistes et quelque peu analphabètes» 30. Quand elle apprend la participation de Mathilde à cette soutenance, Michèle, son ennemie pour l'attribution d'un poste de professeur des Universités, est immédiatement intriguée. Elle écrit à Vincent: « Cette bécasse de Marie Renaud était du nombre et, comme elle et moi avons
29 Pujade-Renaud, Claude et Zimmermann, édheur, 2000, p. 91. 30 Id., p. 82. Daniel, Septuor, Paris, Le Cherche Midi

14

été ensemble au lycée de Villeneuve-sur-Lot~ je l'ai contactée. EUe m'a confirmé ce dont je me doutais: cette thèse en sciences de l'éducation se référait beaucoup à la psycho sociale, et à peine à l'enfant »3J. Michèle aurait donc dû être invitée au jury à la place de Mathilde puisque le travail correspondait davantage à son champ. Un si joli petit livre, texte qui donne son titre à un recueil de nouvelles, traite d'un sujet essentiel dans l'histoire de C. PujadeRenaud: l'acceptation et la reconnaissance de son statut d'écrivain par sa famille. La fiction de la littérature s'inscrit alors dans la réalité du désir d'exister pour les siens. Suzanne, qui attend sa famille à dîner, regarde une recette de pot-au-feu dans un vieux livre de cuisine qu'elle a « hérité de sa mère ». Il y a tout juste deux mois, elle a publié un recueil de nouvelles. Il lui arrive ces temps-ci de traîner dans les librairies pour voir son livre et entendre prononcer son nom. Entre deux ingrédients qu'eUe rajoute à son pot-au-feu, Suzanne va écrire. Le mutisme dont tàit preuve sa famille suite à son dernier livre l'inquiète: «Derrière ce silence Suzanne entendait la rumeur des réticences. Ils auraient préféré qu'elle fasse des ouvrages pour dames. De la broderie ou des bonnes œuvres, puisque l' enseignen1ent lui laisse des loisirs. Faute de Inieux, elle leur prépare à Inanger »32. D'ailleurs, absorbée par l'écriture, eUe laisse brûler les oignons. La grand-tante Alphonsine, à 97 ans, ne poun4a pas être là. Elle est la seule à l'avoir lue attentivement et à bien avoir saisi que: « ce livre était la véritable cuisine de tante Suzanne. Un produit mariné dans le jus et le suint de plusieurs générations et dont Suzanne n'avait accompli que le mijotage final »33. Suzanne attend avec une grande impatience l'avis de sa nièce, Corinne. La famille arrive. Discrètement, sa cousine la prévient que son mari n'a pas aimé son livre, inutile d'en parler avec lui: « Inutile de lui demander son opinion, elle ne saurait en avoir en dehors de son mari. Une femme en veilleuse~ comme celle de l'oncle Albert »34. Suzanne sent bien que le livre ne plaît à personne, voire dérange: «Impudente, cette petite fille se mêle d'écrire, à quarante ans
3I

Id., p. 89. 32 Pujade-Renaud, 1999, p. 11. 33ld.,p. 13. 34/d.,p.16.

Claude, Un sijoli petit livre et autres nouvelles, Paris, Actes Sud,

15

passés »35. Après tout, elle aurait pu s~en douter: «Il ne fallait pas bousculer le conformisme familial »36. Finalelnent, c'est Edith qui

vient lui rendre I~ ouvrage qui était destiné à sa fille, Corinne.
affirmant qu~il n~est pas de son âge. Répartie de Suzanne: « Si, plus que tu crois ». Edith insiste: « Tes histoires sont peut-être bien écrites~ mais pas très jolies... enfin pas très propres »37. C. Pujade-Renaud, COlnme Suzanne, a longtemps souf1èrt des réactions d~indifférence de ses parents et de sa falnil1e à ses livres: « Mes parents d'aillelll~s" }nais ça c'est classique, et n10n .fj"ère, n1a belle-sœur et n1es parents ont été très gênés par la publication de n1es livres. Après ils s y sont .faits. Enfin ils s y sont .faits, bon, souvent encore je donne à }non .fi"ère et à ma belle-sœur un bouquin, pfJf:.. je me .fait suer trois ou quatre ans sur ce bouquin" etc., on n1'en dit un mot et encore six mois après, et pas touJ.ours ! Bon, n1ais maintenant ça y est, ça... il Y a une époque oÙj'attendais de ma.fan1ille, bêten1ent, COn1}neça une reconnaissance aussi sur le plan d'être écrivain. Bon, maintenant ça y est, J. y ai renoncé, c'est pas grave quoi ». Entre le milieu des années 70 et la fin des années 80, période à partir de laquelle elle commence à publier régulièren1ent chez Actes Sud, après s. être investie durant plusieurs décennies dans l'univers de

l'éducation physique, puis des sciences de I éducation, il faut à C.
~

Pujade-Renaud

de nombreuses années pour devenir écrivain.

35 Id., p. 17. 36 Id., p. 18. 37 Id., p. ] 7.

16

I - LE CHOIX DE L'EDUCATION
(1932-1960) Enfance et adolescence (1932-1947)

PHYSIQUE

C. Pujade-Renaud est née en Tunisie le 25 février 1932. Elle donne peu d'information sur sa mère. En 1984, celle-ci lui apprend, avant de perdre définitivement la parole, qu'elle est née prélnaturée. Cette

naissance prématurée serait liée au bOllleverselnent qu auraient causé chez elle la maladie et la mort de sa propre lnère - la grand-mère de C. Pujade-Renaud -, enterrée en France le 8 février 1932 alors qu'elle se
trouvait en Tunisie. C'est pour cela que l'anniversaire de son frère, le 8 février, ne fût jamais fêté. A sa naissance, son père travaille à l'aménagement du port de Bizerte. Originaire de la petite-bourgeoisie provinciale, il a profité de l'école pour intégrer en un temps record Polytechnique: « Il laissera ultérieurelnent entendre qu'il avait davantage de goût pour les lettres que pour les maths, voire qu'il aurait aimé écrire. Mais I~X était la voie royale pour s'extraire de la n1édiocrité. Plus encore lorsqu'on est un enfant naturel: vieille histoire qui "flottait" dans la falnille sans avoir jamais été racontée »38. Trajectoire scolaire relnarquable, qu'elle comparera plus tard à celle de l'écrivain Raymond Abellio: « Ce fut aussi le cas de mon père qui, issu de petits fonctionnaires, entra également avec retard dans l'enseignement secondaire, n1ais directement en cinqlIièlne (son directeur d'école lui ayant tàit redoubler le cours supérieur pour "avoir" le premier du canton au certificat d'étude). Comme on lui fit sauter ensuite la quatrième, il eut six ans d'études entre la sortie du primaire et l'entrée à l'X, parcours sans doute assez rare »39. Le père de Claude, qui n'a pas connu son gél1iteur, aurait été objet de transaction entre sa mère et son beau-père: «En 1902, une fillemère prénommée Eglantine donne naissance à un bâtard, se marie quelques années après avec un veuf nomn1é Renaud, nanti d'un garçon et d'une fille: j'accepte de m'occuper de tes deux enfants, tu acceptes le mien et l'élèves. Si tel fut le contrat initial, il fut respecté,

~

38 Les Ecritures /71êlées, op. cÜ., p. 58. 39 L'Ecole dans la littérature, op. cit., p. 133.

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non sans tensions et drames »40. Si le père de C. Pujade-Renaud est un enfant naturel, son géniteur, Pujade, catalan émigré dans le Dauphiné,

exerçant initialement comme colporteur vendeur de tissus et de ~ mercerie transportés à dos d'âne -, décédé à 49 ans~ I a reconnu. Le veuf Renaud, greffier puis juge de paix~ reconnaît également I~ enfant
-

en épousant sa mère, la grand-mère paternelle de C. Pujade-Renaud. Cette dernière se souvient que, alors qu" elle avait quinze ans, son père avait annoncé au cours d'un dîner sa requête pour que les deux noms soient reliés. Souvenir d~enfance.. souvenir de la bouche en « cul de poule» de sa marraine, aussi sa grand-tante, l'initiant à la prononciation du O. Grinlace détestable, obscène, ouverture béante et menaçante à laquelle il a fallu échapper: « Comlnent a-t-elle réussi à comprendre que ce 0 inquiétant, trop physique, pouvait être détaché de son corps, emmené ailleurs, afin d'entrer en cOlnpagnonnage avec d'autres lettres? Sauvée lorsque cette distinction lui devint, obscurément~ claire? Elle découvrait l'existence d'un territoire où il était possible de trouver ancrage et retùge, hors le corps des
femllles »4] .

Du côté de son père, C. Pujade-Renaud n'a pas connu ses grandsparents. Son grand-père pateIllel est d'ailleurs aussi inconnu de son père. Sa grand-mère paternelle est morte alors qu'elle avait deux ans. Le père de C. Pujade-Renaud passe son enfance avec les en.fants du preJnier Jnariage de son beau-père. Du côté de sa mère, sa grand-mère maternelle est Inorte un IllOis avant sa naissance:
« Donc, JOeveux dire, d'ailleurs que... en.fin, dans 111atête C0111111e ça il y a une histoire que la 1110rt de 111agrand-111ère aurclit déclenché 111a naissance, qui était une naissance pré111aturée. Et que ça avait .fait un choc pour 111amère, qui en ]Jlus était à l'étranger donc n'a ]Jas clssisté sa 111ère dans ses derniers jours, ni assisté à l'enterre111ent, et que .je pense donc que je suis née, en tous cas ]Jour 111a111ère, dans une sorte de tragédie. C-'equi 11>'Cl sans doute pas arrangé les relations entre 111a mère et moi! (...) En.fin ça c "est ce que je lne suis Ul1peu .fàbriqué, hein, autour de lna naissance, en l'associant donc à la 1110rt ».

40 Les Ecritures 171êlées,op. cit., p. 58. 4lId., p. 56.

]8

C. Pujade-Renaud n'a pas de souvenir de ses deux grand-mères. Le seul de ses grands-parents dont elle ait gardé la mémoire est son grand-père materneL lllort quand elle était adolescente et dont elIe décrit certains traits dans un roman paru en 1994, Belle 111ère. Originaire d'une famiBe nombreuse de Mayenne, il avait dû partir à Paris après que l'aîné ait hérité de la ten4e de ses parents. Il y était devenu livreur de bière~ déposant les tonneaux de bière qu'il transportait avec une charrette et des chevaux dans les cafës : « Et puis il a travaillé durelnent avec ma grand-lnère lnaternelle qui elle travaillait ensuite dans une teinturerie comlne el11ployée, et puis ils ont écono111isé, et puis ils ont bâti un pavillon de banlieue en achetant un lnorceau de terrain à Meudon. Alors cet univers-là de petites gens qui bossent dur et qui achètent et .font construire, quoi, dans les générations des années 30, je l-'ai un peu évoqué, en transposant, dans le roman qui s'appelle Belle mère, qui se passe à Meudon. Et je crois que là les souvenirs de 1110ngrand-père maternel apparaisseJ1t. C"'est-ô-dire son plai5;ir CI.faire le jardin, à avoir sa cabane ô poulets et ô lapins. Bon, tout ça, ces élélnents-Ià qui sont pas vrai111ent terriens, qui étaient C0111111e succédané pour lui je pense un de l'enracinelnent pa)Jsan qu'il avait perdu... ». Au cours de son enfance, avant la guerre, C. Pujade-Renaud passe souvent une partie des vacances chez ce grand-père qui lui fait découvrir les bois de Meudon. Si son jardin et ces bois où il y a quelques étangs, ne sont sans doute pour lui que de ,nisérables substituts du vrai enracinelnenl terrien, elle y voit l'origine d'un certain rapport à la nature qui se retrouve dans ses livres. Concernant ses parents, C. Pujade-Renaud souligne que Le sas de l'absence, récit publié en 1997, comporte beaucoup d'informations. Elle se décrit finalen1ent comme une ga111inee111111erdante, plutôt clans la revendication C?ffèctive, ai111ant et adlnirant beaucoup papa, alors qu'eUe est jalouse de 111a111an, tout en revendiquant son amour. ElIe est aussi un peu jalouse à la naissance de son frère42. S'ils se sont certes parfois un peu batlus, cela ne l'a pas empêché de s'amuser avec lui, de faire des jeux de ballons ou de cc/rtes.
41 « Puisque paraÎt-il je disais: "J'ai 4 ans et un petit fiAère", donc c'est qu'à 4 ans j'ai dÛ être détrônée d'une position... ».

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Enfant, C. Pujade-Renaud voue une certaine cldn1iration à son père pour sa .finesse, sa culture et une sorte de discrétion dans l'intelligence. C'est lui qui, ayant connu une certaine clscension sociale à une bourgeoisie plus aisée par la ,néritocratie scolaire, et ayant ainsi eu "accès CI la culture", l'initie à la littérature, à la n1usique et à la jJeinture. Devenu directeur dans une entreprise de construction avec de grosses responsabilités, petite, elle supporte mal ses absences lors de ses déplacements professionnels, qui suscitent des périodes où elle est un peu en cO'1llit avec sa mère, avec qui les rapports se feront encore pIllS tendus à la ]Jrin1e adolescence. La mère de C. Pujade-Renaud a un seul frère, avec des tendances un peu psychotiques mais très astucieux, possédant une intelligence lnécanique étonnante, une grande passion associée à une sensibilité extraordinaire pour les n10teurs, dont elle n'a pas hérité. Cet oncle inspire le personnage de Lucien dans Belle n1ère. La mère de C. Pujade-Renaud, qui créait des dessins pour des tissus in1prin1és, cesse cette activité après son mariage. Lorsque C. Pujade-Renaud est enfant et adolescente, ses parents sont catholiques, sans avoir une pratique fervente. A partir des années 60-70, au moment où son père prend sa retraite, ils s'intéressent au bouddhisme et vont notamment .faire un sé}.our ci'un 1110isou deux dans un ''Ashra111''en Inde. S'il s'agit avant tout pour ellX d'un groupe dtinsertion et d'une .Iàçon d'avoir des relations sociales, son père trouve dans la lecture de textes' bouddhiques un alh'nent intellectuel qui l'incite à écrire des con1n1entaires dessus. C. Pujade-Renaud rentre à J'école de la rue Ferdinand-Flocon en 1938. Elle retrouvera plus tard sur ses cahiers d'écoliers de nOlllbreux trous, tâches, giclures attestant d'un premier rapport difficile à l'écriture. Difficulté qui s'enracine dans le malaise corporel qu'elle éprouve à écrire, acte associé au sentiment d'être malhabile dans des postures et une motricité étriquée. La douleur et la lourdeur de l'écriture s'opposent alors au plaisir léger de la lecture. En primaire, rédactions «d'une sécheresse aride », élève lllodèle: «scolaire, »43. En 1941., elle est en zone libre à Villeneuve-sur-Lot. Un studieuse lundi lllatin, elle fàit une dictée qu'elle croit décisive pour son maintien en CM2. L'accent du sud-ouest de son institutrice la conduit à écrire « en nez» pour « année» : elle est prise de panique en tendant
43

Les Ecritures 111êlées,op. cit., p. 59.

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son cahier. Sa n1aÎtresse ne lui en tiendra pas rigueur: «Peut-être même Claude commençait-elle à trouver du plaisir à ces dérives du son et du sens entremêlés, à leurs brusques dérapages qui, parfois, faisaient entendre autre chose »44. Durant l~été de 1943 ou 1944, elle s'interroge brusquement et de n1anière fugace sur la façon dont il serait possible de décrire le n10uvement que le vent crée dans le champ d'avoine blonde qu'elle , observe. Ce même été., elle dévore Jules Verne. En Sème.,souvenir de / sa professeure de français, une jeune .fèmn1e plaisante et très vivante qui lui donne ses premiers cours de grec. En 4ème, en 1944, elle rentre au lycée Victor Duruy à Paris. Elle regrette de ne jaJnais avoir eu de bon prqf>de .français, seulement des prqfs très très classiques débitant leur cours et ne faisant pas passer une sensibilité, une passion de la littérature ou d'un auteur. Son rapport à la littérature correspond à un lien solitaire aux écrivains et aux bouquins, ainsi qu'aux discussions avec son père. L'adaptation à un grand lycée parisien, après les années de guerre en collège de province, est «rude ». L'aisance des autres filles de milieu bourgeois la confine à l'anonymat et à un désagréable sentiment d'écrasement. Elle termine pourtant prel11ière de sa classe de Seconde. A Il ans, elle découvre la mythologie grecque: «Au lycée, je découvre avec bonheur I'histoire et les légendes grecques. Je ne suis pas certaine de bien différencier les deux. En tout cas, les centaures et les nYl11phes, les hybrides et les l11étalllorphoses, l'entremêlement du végétal, de l'animal, de I'humain et du divin m'enchantent. A mes yeux, ils perpétuent le merveilleux des contes de l'enfance. Un univers à la fois inquiétant et lumineux, où l'on glisse , ., 45 sans cesse d 'un regne a l autre» . " " Durant l'été 1947, lors de vacances en Bretagne, elle traduit ses

« sensations tùgitives » dans un carnet secret. Elle s ~ essaie aussi au
dessin - qu'elle préfère à la peinture, qu~elle.flanque partout -, pour imiter ses parents, qui pratiquent un peu, en aJnateurs, ''peintres du dimanche" ou ''peintres de vacances". Al' adolescence, elle 11'apprécie guère les regroupements tàllliliaux46. Dès ses premières années au
44

45
46

Id., p. 60.
Platon
«(...)

était malade:

genèse

d'un roman

?, op. cit., p. ] 23.

les fêtes de famille
», Les Ecritures

Jui pesaient

et elle les a toujours

plus ou mOIns

esquivées

J71êlées, op. cit., p. 167.

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