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Pratiques sportives et identités locales

De
431 pages
Le sport possède cette extraordinaire capacité à refléter les processus les plus manifestes d'universalisation et de mondialisation, et à servir contradictoirement de véhicule pour les identités locales et régionales. Une équipe pluridisciplinaire décrit et analyse comment un quartier, une ville, une région, mais aussi une équipe, un stade ou une compétition peuvent traduire des enjeux identitaires. Au fil des exemples on voit le sport subir ou renforcer des marquages locaux plus ou moins prononcés selon les lieux et les époques.
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Pratiques sportives et identités locales

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel, ni d'une essence transhistorique ; il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications: Fabien Grœninger, Sport, religion et nation. La Fédération des patronages d'une guerre mondiale à ['autre, 2004 Florence Carpentier, Le comité international olympique en crises: la présidence de Henri Baillet-Latour, 1925-1940,2004. Pierre Lagrue, Le Tour de France, reflet de I 'histoire et de la société, 2004. Fabien allier, Mythologies sportives et répressions sexuelles, 2004. Fabrice Delsahut, Les hommes libres de l'Olympe: les sportifs oubliés de I 'histoire des Jeux Olympiques, 2004. Pierre-Alban Lebecq, Sports, éducation physique et mouvements affinitaires, 2 tomes, 2004. Jim Riordan, Arnd Krüger et Thierry Terret, Histoire du sport en Europe, 2004.

Bernard

Sous la direction de MICHON et Thierry TERRET

Pratiques sportives

et identités locales

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7541-1 EAN : 9782747575416

Présentation des auteurs
ARNAUD Pierre, Université Lyon l BENOIT Anne, Université Strasbourg II CARITEY Benoît, Université de Bourgogne CHANTELA T Pascal, Université Lyon l CHARROIN Pascal, Université Lyon l CLEMENT Marc, Université Lyon l FABER Claudine, Université Strasbourg II FERRAND Alain, Université Lyon I FODIMBI Michel, Université Lyon l GASPARINI William, Université Strasbourg II HUESCA Roland, Université Strasbourg II LE-GERMAIN Elisabeth, Université Lyon l MANTEY Alain, Université Strasbourg II MICHON Bernard, Université Strasbourg II PAGES Monique, Université Lyon l PRAICHEUX Jean, Université de Franche-Comté RAVENEL Loïc, Université de Caen TERRET Thierry, Université Lyon l

Ouvrage publié avec le concours du CNRS GDR Sport n° 1094

SOMMAIRE
Avertissement Genèse d'un livre par Thierry Terre! Introduction L'identité locale en question: enjeux ou alibis pour la pratique sportive? par Bernard Michon et Thierry Terret Première partie: Localisation et délocalisation identitaires (fin 19èmesiècle -1960)

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Chapitre I : Construction des identités par enracinement dans le patrimoine local (avant 1920)... .. .. . .. .. .. .. . .. .. .. .. .. . .. .19 Sports et tourisme en Alsace, définition des lieux comme enjeux de luttes (1870-1914) par Benoît Caritey .21 Chapitre II: Délocalisation identitaire (1920-1940) Lyon et le sport: un non-lieu identitaire. Lecture sportive d'une rivalité politique (1870-1939) par Pierre Arnaud et Elisabeth Lê-Germain .... Les rapports aux processus de délocalisation des enjeux: Alsace 1920-1940 par Benoît Caritey Identité-identités: le cas de la natation lyonnaise dans l'entre-deux-guerres par Thierry Terret Deuxième partie: Relocalisations identitaires (1960-1996) Chapitre I : La pratique Aile delta, l'identité alsacienne à l'épreuve d'un conflit par Roland Huesca et Alain Mantey Identités locales et pratiques sportives institutionnelles à Villeurbanne par Pascal Chantelat, Michel Fodimbi et Thierry Terre! ...55

57

...85

133 .167 ..169 171

181

Chapitre Il : L'espace Les représentations spatiales du football: la violence, entre discours et réalité par Jean Praicheux et Loïc Ravenel L'avantage à domicile en football ou l'expression des passions: un essai d'analyse géographique par Loïc Ravenel

.2 7

.219

245

Chapitre III : L'organisation 265 Le champ sportif associatif à l'épreuve de la monographie locale: identités régionales et associations sportives en Alsace par William Gasparini... .. .. .. .. ....267 Chapitre IV : L'événement Le derby Lyon - Saint-Etienne: les « gones »contre les « gagas» ou les enjeux d'une lutte identitaire
par Pascal Charroin

.299

.

....

30 1

Contribution du Grand Prix de Tennis de Lyon au renforcement de l'identité lyonnaise par Alain Ferrand et Monique Pagès... Chapitre V : Le politique Politique sportive locale à Strasbourg par Anne Benoit... Reconstruction identitaire à Vaulx -en-Velin par Marc Clément , Chapitre VI : Le public

.317 ..347 349 461

..

.39

Pluralisme identitaire des piscines de la Communautéurbaine de Strasbourgpar ClaudineFaber et Bernard Michon 391

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Avertissement:

genèse d'un livre
Thierry TERRET Université Lyon 1

La recherche n'est pas un long fleuve tranquille. La genèse de ce livre en constitue une assez bonne illustration. L'idée d'un travail sur les relations entre les pratiques sportives est relativement ancienne, tant la force de cette association relève du sens commun ou du simple constat. Pas un match aujourd'hui qui ne soit aussi l'occasion d'affirmer la force collective des bleus de telle ville ou des verts de telle autre, dans des mécanismes d'identification à l'équipe locale apparemment simplistes. Pas une municipalité qui ne souhaite monter dans la hiérarchie des villes les plus sportives dressée régulièrement par les médias, ou qui ne s'interroge plus généralement sur les contours de sa politique sportive. Quelques travaux, dont on trouvera les références dans cet ouvrage, avaient investi cette réflexion dès les années 1980, puisant dans la sociologie, l'histoire, voire l'anthropologie et la psychologie des cadres permettant de comprendre les processus en Jeu. C'est pour renforcer ce type d'études que le CNRS définit au début des années 1990 un programme de recherches auquel une équipe pluridisciplinaire s'est alors proposé de répondre. Le programme «Pratiques sportives et identités locales» a ainsi fait l'objet pendant deux ans, de 1994 à 1996, d'une série de travaux croisant les compétences de sociologues, historiens, géographes et psychologues provenant pour l'essentiel des universités Marc Bloch Strasbourg II et Claude Bernard Lyon I, auxquels se sont adjoints plus ponctuellement des collègues de l'université de Franche-Comté. Le projet a été piloté par Bernard Michon secondé par Thierry Terret et Pierre Arnaud pour Lyon. La plupart des études de cas ici concernées ont constitué la base d'articles scientifiques rédigés par les auteurs dans les années suivantes. Malheureusement, pour diverses raisons, les résultats de tous ces travaux n'ont pu être publiés dans leur ensemble à l'achèvement du programme, en 1996, laissant du coup dans l'oubli la

cohérence d'une série que l'éclatement des lieux ultérieurs de publication rend bien difficile à reconstituer. Ce livre réalise donc ce qui aurait dû être fait voilà plusieurs années: restituer la plus grande partie des résultats du « GDR 1094 », nom de code bien peu attractif du CNRS pour désigner le programme de recherches sur les relations entre pratiques sportives et identités locales. Certes, ce « rattrapage» a des conséquences dont la plus évidente est le caractère «daté» des résultats, des références et, parfois même, des interprétations. Fallait-il pour autant laisser ce travail dans l'ombre? Nous avons répondu par la négative, ne seraitce que pour «poser» l'état de la réflexion telle qu'elle se situait au milieu des années 1990. Toutefois, lorsque les études présentent manifestement trop de décalage avec l'actualité scientifique, elles n'apparaissent pas ici. De même, si certaines ont fait l'objet d'une publication in extenso par ailleurs, elles n'ont pas été intégrées. Quelques auteurs ont enfin tenu à actualiser leur texte, notamment en termes de références. Malgré ce trop long cheminement, les résultats des divers travaux finalement regroupés montrent, dans leur complémentarité, toute la richesse, toute la fécondité, mais aussi toute la complexité d'une articulation entre le sport et l'identité locale. A travers ces multiples regards, ce qui semblait relever du sens commun devient progressivement moins évident. Dans le parcours auquel le lecteur est invité, le jugement initial est nécessairement amené à se déplacer. C'est, en tout cas, le but que ce recueil poursuit. Lyon, le 4 mars 2004

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Introduction L'identité locale en question: enjeux ou alibis pour la pratique sportive?
Bernard MICHON, Université Strasbourg II et Thierry TERRET, Université Lyon I

«La fin des terroirs» et la construction des Etats-nations, l'émergence et le développement de cultures de masse, la standardisation et la mondialisation des économies conduisent souvent à recourir à des théorisations globales en gommant de possibles identités locales rejetées dans les replis d'une histoire révolue. Bref, le particulier, le local, le différent, le «hors-norme» n'ont plus de place puisque la raison mondiale a triomphé des raisons locales et qu'un système général a broyé les entités locales. Tout se passe comme si la culture n'existait plus au pluriel, et si le microcosme social avait perdu son identité en devenant un simple satellite d'une entité abstraite: la nation, l'Europe, le monde. La diffusion des pratiques sportives ne peut a priori que renforcer cette impression puisqu'elles s'inscrivent à tous les niveaux, du local au mondial, et que, comme objets « transculturels », elles peuvent aussi participer à la réduction des singularités locales en cherchant à s'imposer comme pratiques universelles. Si la langue française a participé à la construction de l'identité française au détriment des patois locaux et donc des identités locales, les pratiques sportives pourraient bien participer à l'identification des nations développées (de l'homme moderne, universel, mondial) au détriment de l'homme local et provincial avec des jeux traditionnels. Le sport pourrait ainsi participer à l'alphabet de la mondialisation. Et pourtant, la référence à l'histoire peut conduire à constater des mises en œuvre et des développements pluriels selon les spécificités socioculturelles des temps et des lieux. Même si des processus généraux peuvent certainement être objectivés, la « nationalisation» et l'acculturation de la France par les pratiques physiques et sportives ne se sont pas produites de manière homogène

selon les contextes locaux, et aujourd'hui encore les histoires locales peuvent être explicatives d'une relative pluralité de visages que revêtent les pratiques d'exercice corporel et les processus sociaux auxquels elles sont susceptibles de renvoyer. Si l'effacement progressif des différences locales selon des processus à la fois généraux et particuliers ne peut être nié, les histoires singulières peuvent conduire à repérer une relative permanence des identités locales ne serait-ce qu'à travers des lieux de mémoire. Et pourtant, plus semble se développer une mondialisation des économies et des cultures, plus s'affirment des revendications identitaires; et tout se passe comme si «l'imposition» d'un cas général de raison nationale et mondiale conduisait à produire des appropriations plurielles, voire d'éventuels rejets. Le problème semble résider dans la reconnaissance identitaire des éléments constitutifs d'un ensemble. Les unités de vue refuseraient de voir leurs propriétés spécifiques, leurs traits identitaires se dissoudre par absorption dans la généralité. Bref, la revendication identitaire objective une lutte contre l'anonymat et la demande d'un droit à la différence, et tout se passe comme si la qualité était à rechercher dans la non-conformité, la manière de se différencier différemment. Se traduisant par une dénonciation de l'anonymat, si la quête identitaire peut traverser tous les secteurs économiques et sociaux et se décoder à différents niveaux, elle vise essentiellement une revalorisation du local, de l'infralocal, voire de l'agent social tout simplement. Les identités locales apparaissent comme le résultat d'agrégations «cohérentes» de traits, de propriétés matérielles et sociales, constituant de véritables systèmes fonctionnant comme signes de connaissance et de reconnaissance. Si l'identité locale paraît se définir tout d'abord, et c'est une évidence, à travers les caractéristiques de la configuration physique et géographique d'un lieu ou d'un territoire (altitude, relief, bord de mer, présence de cours d'eau, climat,...), elle s'enracine dans I'histoire locale (guerres, luttes politiques, mouvements sociaux, productions industrielles,. . .) et se nourrit dans les us et coutumes culturels, culinaires, vestimentaires et sportifs... Mais cette identité locale peut aussi se construire grâce aux pouvoirs locaux, ou se reconstruire, « artificiellement» (pour constituer une vitrine locale...), c'est-à-dire 12

en remaniant symboliquement l'histoire et donc le sens social des éléments locaux, cette stratégie pouvant tout simplement être dictée par une raison économique locale (produits locaux à découvrir et à goûter absolument...). C'est dire que le recours identitaire peut tout simplement être la conséquence obligée d'une logique économique: le « local» ferait-il vendre? Les produits « locaux» ne souffriraientils aucune comparaison? Bref, il s'agit de produire de l'original, de l'unique, du jamais vu, goûté, acheté ailleurs! L'identité locale sera d'autant plus forte que ses caractéristiques ne se retrouvent nulle part ailleurs, c'est-à-dire qu'elle marque un territoire géographique dans la durée. Quelle place occupent ici les pratiques sportives? Si l'espace local a pu affirmer son identité à travers des éléments culturels spécifiques, leur disparition progressive par la généralisation de la standardisation et les imitations multiples le conduit à rechercher d'autres moyens pour affIrmer son existence dans la différence. Quels rôles peuvent jouer les pratiques sportives dans cette quête de reconnaissance, ce culte de la performance: être le premier de sa catégorie sportive? Qu'est-ce qui fonde l'identité locale aujourd'hui et qu'est-ce qui favorise l'identification du local? La première peut exister sans la seconde et inversement. Si la gymnastique a pu jouer au 19èmesiècle un rôle majeur pour fonder l'identité de groupes sociaux et professionnels, elle a aussi permis d'affirmer une identité territoriale. Le processus d'identité repose sur l'existence d'autres lieux... Si l'identité par le sport ne semble pouvoir se construire que par la délimitation spatiale et la longue durée, elle n'est pas immuable: elle peut s'affaiblir, disparaître si l'une des caractéristiques vient à manquer ou si ses spécificités deviennent trop générales. Qui plus est, les pratiques sportives ne sont pas les seules à pouvoir contribuer à la construction d'une identité locale. Pour qu'il y ait identification, il faut que soient réunies une forte « inscription dans le local », une tradition supposant une durée et une certaine permanence, et l'existence d'événements de grande portée permettant d'associer le nom d'un espace local à celui d'une manifestation ou d'un sport. Mais l'identité sociale ne saurait se définir par la simple inscription locale. Elle peut être la conséquence de groupes sociaux gérant leur spécificité, et donc leurs différences, indépendamment 13

d'un regroupement géographique: anciens étudiants des grandes écoles, groupes socioprofessionnels, amicales... Si la notion d'identité paraît aujourd'hui se situer à la croisée des disciplines constitutives du champ des sciences sociales, il convient de rappeler que c'est la psychologie qui a dû depuis fort longtemps traiter le problème d'identité au niveau de la personne, et on peut même se demander si les sciences sociales n'ont pas purement et simplement importé la notion en personnalisant dans un silence relatif la cité, le village ou la ville, le territoire, le vaste monde (la ville s'éveille, s'endort, vit, respire, tousse...). C'est le concept de personnalité qui donne toute sa dimension à l'identité du sujet. Tout comme la personnalité, l'identité locale est unique, propre à une territorialité, même si elle possède certains traits en commun avec d'autres. Elle implique une idée d'organisation, d'intégration d'un ensemble de traits dans une structure. Elle est liée au temps et a une histoire: l'identité d'une ville évolue et se transforme même si on peut retrouver aisément ses caractéristiques fondamentales à travers une permanence. L'identité locale se traduit par des manières de vivre, c'est-à-dire par la façon dont les populations s'adaptent ou ne s'adaptent pas aux changements économiques, culturels et sociaux. C'est d'ailleurs à travers cette évolution que se reconnaît l'identité socioculturelle d'une cité: vouloir la saisir en synchronie conduit bien souvent à n'appréhender qu'une somme d'éléments juxtaposés, la dynamique ne se livrant pas facilement. Certes, les définitions de l'identité pourront alors paraître se déplacer au gré des positions disciplinaires, mais, de la psychologie à la sociologie, à l'histoire ou à la géographie, l'identité demeure finalement toujours au carrefour de deux processus complémentaires d'unification et de différenciation. Le présent recueil de textes tente de redonner sens à ce double principe. En l'associant avec les « problématiques» du sport et du local, ses déclinaisons restent néanmoins diverses, qui touchent tour à tour aux politiques sportives, aux stratégies événementielles et aux héritages culturels. Deux autres points méritent enfin d'être signalés. Parce qu'ils s'enracinent volontiers dans des fondements culturels plus ou moins anciens qui s'imposent en partie aux acteurs, les processus en jeu doivent en premier lieu nécessairement être envisagés dans leur 14

historicité, d'où une organisation des réflexions en deux grandes phases couvrant en réalité trois périodes: à une première série de processus de localisation puis de délocalisation identitaires de la fin du 19ème siècle aux années 60 succède ainsi une nouvelle étape de relocalisation identitaire au niveau local dont il convient à la fois de repérer les formes, comprendre les origines, voire étudier les incidences à différentes niveaux. En second lieu, l'objet même sur lequel nous travaillons suppose, presque par définition, d'inscrire les études dans l'espace local ou sur des « zones» spatialement et socialement limitées. Pour des raisons liées à la constitution de l'équipe, ces études de cas concernent, pour l'essentiel, les régions de Lyon et de Strasbourg. Bien évidemment, un tel choix ne saurait conduire ni à donner à ces villes et régions un statut particulier, ni a contrario à nier tout caractère illustratif des analyses menées. Certes, les exemples mis en évidence ne peuvent guère être généralisés en tant que tels; pour autant, les processus qu'ils recouvrent ont un sens qui les dépasse largement et qui peut légitimement être utilisé pour appréhender des configurations sensiblement différentes. La manière dont la relation entre pratiques sportives et identités locales semble se renforcer depuis une quarantaine d'années est d'ailleurs traitée à partir de regards complémentaires qui tentent de sortir de la pure étude de cas sans l'abandonner pour autant. « La pratique », « l'espace », « l'organi sation », «l'événement », «le politique» et «le public»: si ces approches n'épuisent qu'imparfaitement la complexité du thème, elles constituent néanmoins une grille de lecture intéressante pour d'éventuels prolongement des analyses.

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PREMIERE PARTIE
Localisation et délocalisation identitaires (fin 19ème siècle - 1960)

CHAPITRE I
Construction des identités par enracinement dans le patrimoine local (avant 1920)

SPORTS ET TOURISME EN ALSACE, DEFINITION DES LIEUX COMME ENJEU DE LUTTES (1870-1914)
Benoît CARITEY Université de Bourgogne

Si l'on fait abstraction de la gymnastique1 qui se développe en Alsace à partir de 1860, la formation du phénomène sportif régional repose essentiellement jusqu'à la fin du XIXèmesiècle sur l'essor des pratiques touristiques: la randonnée pédestre, le canotage, la vélocipédie, le ski et l'automobilisme2. Les autres pratiques sportives ne se développent sous une forme associative en Alsace que dans la dernière décennie du XIXèmesiècle. Les pratiques touristiques naissent d'un intérêt pour des modes de déplacement singuliers par leur désuétude (marcher, ramer, naviguer à la voile) ou leur efficacité encore improbable (pédaler, glisser sur la neige, conduire une automobile). Cette condition nécessaire n'est pas suffisante cependant. Leur développement se fonde sur la découverte (ou redécouverte) par les élites citadines de la montagne, jugée auparavant affreuse (Richez, 1994), et des campagnes, indignes du moindre intérêt il y a peu encore (Weber, 1983). Elles sont le produit de la rencontre entre un espace à explorer, précédemment ignoré, réputé inaccessible ou voué à d'autres usages, et un moyen, technologique ou non, de le parcourir, et participent de « la naissance des morales du dépaysement» (Rauch, 1988). A cette époque pionnière, le tourisme est une pratique sportive à part entière, qu'elle soit compétitive ou non (les deux termes, sport ou tourisme,

1, Que ses pratiquants et leurs dirigeants distinguent soigneusement des sports, qu'ils considèrent comme un loisir inutile et dangereux détournant les citoyens des fmalités légitimes de l'exercice corporel.
2,

Les pratiques aéronautiques sont exclues du cadre de cette étude:

peu

développées, elles ne présentent jusqu'en 1914 qu'un intérêt anecdotique. Il existe à Strasbourg une section de l'Oberrheinischer Vereinfür Luftfaht, mais l'essentiel de la pratique est le fait de compagnies industrielles comme Aviatik à Habsheim.

sont indifféremment utilisés): les exploits des randonneurs, des skieurs ou des canotiers, les records des vélocipédistes ou des automobilistes appartiennent à la saga sportive de cette fin de siècle. A leur échelle, les touristes ordinaires vivent cette aventure du dépassement. Ces pratiques se développent au moment où s'instaurent des rapports nouveaux entre villes et campagnes. «En 1870, en dépit de l'évidence contraire, les habitants de l'hexagone se reconnaissaient généralement comme sujets français, mais pour beaucoup, ce statut n'était rien d'autre qu'une abstraction. Les habitants de régions entières ressentaient peu d'affinités à l'égard de l'Etat, ou des habitants des autres régions. Avant que cela ne change, avant que les habitants de la France n'aient perçu le sens d'une communauté significative, ils durent partager leurs expériences déterminantes. Les routes, les voies ferrées, les écoles, les marchés, le service militaire, la circulation de la monnaie, des biens et des textes imprimés alimentèrent ces expériences, éliminèrent les anciennes obligations, instaurèrent progressivement un point de vue national dans les consciences régionales» (Weber, 1983, pp. 690-691). L'Alsace est, en raison des caprices de l'histoire, exclue du cadre de l'analyse menée par E. Weber sur la « modernisation de la France rurale », et le processus s'y développe d'une manière sensiblement différente. R. Schwab (1980) montre que, «dans les dernières décennies du siècle passé, le type de système régional linéaire composé d'ensembles spatiaux juxtaposés qui constituent la base du découpage de l'espace alsacien fait place à une forme d'organisation comportant un double système d'ensembles spatiaux solidement associés par d'intenses relations d'interdépendances commandées par un réseau urbain hiérarchisé. » (Schwab, 1980, p. 478). F. Tonnies décrit en 1887 l'effondrement de l'ordre traditionnel à partir du cas de l'Allemagne: la société (Gesellschaft), de nature essentiellement individuelle, impersonnelle et contractuelle, se substitue à la communauté (Gemeinschaft), dont les trois piliers sont la parenté, l'amitié et le voisinage. Mais le vaste mouvement d'immigration que suscite l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le Reich en 1870, et l'option d'un certain nombre d'Alsaciens pour la nationalité française infléchit le processus. Les Alsaciens qui émigrent en 1871-1872 constituaient l'élite de la province comme le montre 22

l'étude de A. Wahl: « Jusque-là, l'Alsace avait été dirigée partiellement par les notables des villes, conjointement avec le clergé catholique; décapitées et comme désemparées, les villes cédaient la place aux masses rurales guidées par les prêtres» (Wahl,1974, p 215). Les Alsaciens, en majorité catholiques, forment une minorité dans l'Allemagne protestante. Al' époque du Reichsland, l'église catholique servit de support à la cristallisation d'un certain sentiment national, unité qui se construisit non pas sur la base de la civilisation urbaine (la ville est en Alsace à cette époque protestante et allemande) mais sur la base de la culture rurale: « les Alsaciens répondent à l'occupation allemande par la production d'une culture fondée sur le dialecte et les traditions rurales, différentes de la culture allemande ou française» (Cerf, 1980, p 37). Rapporté à la question des identités locales, ce processus d'intégration induit un renversement des perspectives. Dans la structure ancienne, juxtaposition d'îlots de peuplement dont les interrelations rares ou ponctuelles étaient entachées de méfiance, d'envie ou de mépris3, chacun de ces îlots était un monde en son entier, un géosystème dont la structure s'était formée indépendamment de toute autre par une succession d'ajustements aux circonstances matérielles. Dans la structure nouvelle qui se met en place, chaque territoire, envisagé comme partie de plus en plus dépendante d'un ensemble, apparaît dans sa singularité également pour ceux qui y vivent. L'isolement constitue un stade fruste de l'identité, alors que « la question de l'autre apparaît comme constitutive de l'identité» (Benoist, 1977, p. 17). Au cours de ce processus d'intégration économique et culturelle, les communautés locales, en prenant conscience de leur singularité, forgent leur identité. « A la fusion dans un moule unique, vont répondre sans cesse l'affirmation des originalités, l'émergence ou la résurrection des particularismes, la multiplication des résistances et parfois des révoltes; comme si la pression inéluctablement victorieuse du centre suscitait par là même réticences, fiertés, colères» (Planhol, 1994,
3. « le village tend [...] à vivre en isolat: il a ses institutions, son ou ses seigneurs, ses biens collectifs, sa sociabilité, ses mœurs, son parler, ses contes, ses chansons, ses danses, ses proverbes, ses lazzis obligatoires à l'égard des villages voisins », F. Braudel, L'identité de la France, Paris, Artaud Flammarion, 1986, p. 131. 23

p. 318). Le développement des pratiques touristiques contribue à ce processus. Leur évolution historique se fait selon des modalités distinctes, qui s'affranchissent au fil du temps du modèle originel et reposent sur une logique propre. Ce processus de différenciation s'accompagne du développement de représentations plurielles de l'espace, qui sont à mettre en relation avec les caractéristiques des modalités de pratiques auxquelles elles correspondent. Ces représentations sont parfois antagonistes. La définition de l'espace devient alors un enjeu de luttes entre deux (ou plusieurs) groupements touristiques lorsqu'ils investissent les mêmes lieux, mais également entre groupements touristiques et populations locales. Le touriste, qui se mesure à l'ailleurs «pour se sentir exister» (Rauch, 1988), envahit les lieux qu'il consacre symboliquement: les routes qu'il suit à bicyclette ou en automobile et les villages qu'il traverse, les pâturages et les forêts vosgiennes qu'il parcourt en tous sens à pied ou à ski, les rivières qu'il remonte ou descend à force de rames, partout il dérange un ordre des choses. La définition et les usages des lieux que développent les touristes se superposent sur leur définition et leurs usages «traditionnels », élaborés au fil du temps par les populations qui y vivent. Pratiques touristiques en Alsace: 1870-1914 Sortir des limites de son activité ordinaire semble être la motivation première de chaque touriste: aller là où il n'est jamais allé (ce qui est encore mieux si nul n'y est jamais allé), découvrir ce qu'il y a au-delà de son horizon quotidien. Le touriste est un explorateur, qui ne veut compter sur nul autre que lui-même pour découvrir le monde, ses richesses et ses beautés. Il a le goût de l'exploit (la descente du Rhin à l'aviron) et du record (Thionville-Bâle à vélo). Cette passion s'exprime de bien des manières différentes. La randonnée pédestre, le canotage, la vélocipédie, le ski et l'automobilisme, qui entretiennent de nombreux points communs (dont le plus manifeste est une quête du dépaysement), se développent selon des modalités différentes dont il convient de faire un rapide inventaire.

24

Tourisme pédestre L'intérêt grandissant des élites urbaines pour l'excursion dans les Vosges aboutit en 1868 à la mise en place du comité provisoire d'une éphémère Société alsato-vosgienne, dont le but était « de mieux faire connaître la chaîne des Vosges et les contrées avoisinantes, et d'en rendre l'accès plus facile et plus agréable aux touristes» 4; l'assemblée générale devant approuver les statuts de la société ne fut, en raison de la guerre de 1870, jamais réunie. Le 15 décembre 1872 fut créé le Vogesenclub, regroupant alors sept sections, constituées entre octobre et décembre 1872 à Saverne, Strasbourg, Mulhouse, Guebwiller, Bischwiller, Ribeauvillé et Sainte-Marie-aux-Mines. Le club prend une importance considérable, passant de 15 sections et 804 membres en 1873 à 59 sections et 8081 membres en 1914. Des sections du club se créent en Allemagne également: à Berlin, à Greifswald, Gützkow et Uckermünde (Poméranie), à Heidelberg, à Mannheim, dans le Palatinat, etc. L'activité du Vogesenclub consiste principalement à établir des chemins et à les jalonner de plaques indicatrices, à édifier des refuges, à aménager des points de vue, à construire des bancs et des ponts, mais aussi à éveiller l'intérêt « pour les beautés de notre pays par des publications, des excursions en commun, des conférences »5. Ces conférences portent sur des questions de géographie physique, d'archéologie, d'histoire, etc. L'organisation d'excursions en commun n'est pas au centre des préoccupations des dirigeants du club: rarement, entre 1873 et 1914, de telles excursions sont mentionnées dans les comptes rendus d'activité des sections. Le monopole du Club vosgien est entamé par la fondation d'une section du Deutscher und Osterreichischer Alpenverein à Strasbourg en 1885 et le sécession de la section de Barr, la plus importante des sections (330 membres), en 1887. A la fin du XIXèmeet au début du XXèmesiècle, les dirigeants du club constatent sans plaisir la prolifération de sociétés de tourisme pédestre concurrentes.

4. Dr Faudel, « La société alsato-vosgienne et le Schwarzwald verein », Bulletin de la société d'histoire naturelle de Colmar, 1868. 5. Bulletin du Club vosgien, n° l, novembre 1884. 25

Alors que le Club vosgien a pour vocation d'encourager et d'améliorer les conditions matérielles d'une pratique à laquelle ses membres s'adonnent pour l'essentiel dans le domaine privé, ces nouvelles sociétés de tourisme pédestre sont des associations de pratiquants Geunes pour la plupart) qui s'adonnent ensemble à cette activité de loisir: ils se retrouvent le soir au refuge que l'association a fait construire ou (le plus souvent) qu'elle loue pour leur usage, et parcourent par petits groupes les montagnes environnantes. Canotage et aviron Il existait, avant 1870 déjà, quelques embarcations de plaisance sur lesquelles les amateurs de canotage sillonnaient les cours d'eau de la région strasbourgeoise. La guerre et l'annexion mirent fin à cette activité naissante. Quelques années plus tard, la pratique du canotage connaît un renouveau. « On se donnait rendez-vous pour sortir ensemble les dimanches, et enfin petit à petit le besoin se fit sentir de former pour le moins une fédération des diverses équipes, où chacune aurait été représentée par un délégué »6. A l'initiative de E. Hagemann, une réunion des amateurs d'aviron est organisée le 16 janvier 1879, à l'issue de laquelle est fondé le Rowing Club de Strasbourg. La pratique du canotage se développe à Mulhouse à partir de 1887, sous l'impulsion d'un membre du Rowing club de Strasbourg venu s'installer à Mulhouse. Il entraîne ses amis à faire avec lui des promenades sur l'eau, et certains d'entre eux acquièrent des embarcations. En 1891, ils font bâtir un premier garage à bateaux qui rapidement s'avère trop exigu. Ils s'accordent sur la nécessité de construire un nouveau garage et « de constituer une société qui [pourrait] d'une part fournir les fonds nécessaires, et d'autre part [pourrait] s'en remettre à un comité pour l'exécution d'une pareille entreprise, pour la gestion de ses intérêts »7. Le Rowing club de Mulhouse est fondé en juillet 1893. D'autres clubs d'aviron sont créés à Strasbourg avant 1914 : le Strassburger Ruder-Verein en 1881, le Cercle nautique Stella en 1887, le Rowing Club Alsatia, le Sport club de Strasbourg, etc.
6. « Rowing Club de Strasbourg », Velo-Sport von EIsass-Lothringen, 1894, p. 219. 7. EIsass-Lothringen Velo-Sport, 1894, p. 14.

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La pratique de l'aviron se développe selon trois modalités différentes: l'excursion, la régate et l'expédition. L'excursion, modalité de pratique touristique par excellence, constitue l'essentiel de l'activité des sociétés d'aviron. Dès sa constitution, le Rowing club de Strasbourg fait construire quatre yoles à 2 et acquiert une yole à 4 de pointe «pour ménager de la place à tous nos actifs qui veulent prendre part aux sorties réglementaires »8 (le nombre des membres actifs est volontairement limité au nombre de places disponibles sur les embarcations du club; il faut, avant de devenir membre actif, être inscrit sur une « liste d'attente »). Les membres du Rowing Club de Mulhouse possèdent principalement des canots et des yoles de promenade (il faut être propriétaire d'une embarcation pour pouvoir adhérer à l'association). Le Cercle nautique Stella organise des sorties dont la destination est décidée à l'occasion des réunions hebdomadaires qui ont lieu les samedis soir. Organisées à l'origine une fois par an, les régates ne sont alors qu'un moment particulier du calendrier associatif et le prétexte à une fête nautique clôturée par un banquet. Progressivement cependant, elles prennent une importance de plus en plus grande, dans l'activité du Rowing Club de Strasbourg notamment. En 1883, le club acquiert ses premiers bateaux de course; en 1884, des membres du club participent à des régates à Besançon. Le Rowing club cherche à mettre sur pied des régates interclubs, soumet cette proposition à la Société des régates messines qui refuse, puis à l'Ill Club et au Cercle nautique Stella de Strasbourg qui déclinent la proposition. Les velléités compétitives des membres du Rowing Club trouvent en Suisse un terrain d'expression, à Bâle notamment et à Zurich. « L'idée du sport [prend] de jour en jour plus d'importance parmi nos membres »9. Le club se dote d'une commission des courses et constitue une section d'entraînement. Les sociétés alsaciennes ne sont pas affiliées à la Deutsche Ruder-Verband (Fédération allemande d'aviron) ; elles se regroupent au début des années 1900 dans une Ruder Meisterschaft-Commission von Elsass-Lothringen (Commission des championnats à l'aviron d'Alsace-Lorraine) qui prend en charge l'organisation des
8. Idem, p. 219. 9. Idem, p. 300. 27

championnats régionaux et, en 1902 et 1907, l'organisation des championnats d'Europe à Strasbourg. Les expéditions sont des événements qui ont un retentissement important dans la vie associative comme dans la chronique sportive. Elles sont aussi le couronnement de la pratique des excursions, une sorte d'idéal à atteindre. En 1887, des canotiers strasbourgeois descendent le Rhin de Strasbourg à Rotterdam. En 1894, des membres du Rowing Club de Mulhouse entreprennent la descente du Rhin de Strasbourg à Amsterdam à l'aviron: les 7 jours de l'expédition donnent lieu à un récit mêlant les péripéties de la navigation (les conditions atmosphériques, les fluctuations et les caprices du Rhin), une chronique hôtelière et gastronomique et des anecdotes à propos des étapes (rencontres et visites). En 1894 également, des membres du Cercle nautique Stella descendent le Rhin de Bâle à Strasbourg. En 1899, deux membres du Rowing Club de Mulhouse vont de Mulhouse à Lyon à l'aviron en 8 jours. Pendant un temps, ces différentes modalités coexistent dans l'activité des clubs, puis des préférences apparaissent qui divisent les clubs d'aviron en deux camps: d'un côté, les amateurs de promenades sur l'eau qui accordent une grande place aux festivités champêtres, de l'autre, les amateurs de régates, qui transforment la pratique en un sport athlétique. Les expéditions, quand bien même elles font l'événement, sont du domaine de l'initiative privée. Les clubs ne prennent pas en charge cette modalité de pratique. Vélocipédie Dans les années 1880, la pratique associative de la vélocipédie est cantonnée dans les grandes agglomérations de la région (le Strassburger velocipedisten Club et le Velo-Club Mülhausen sont créés en 1883, le Velociped-Club Colmar en 1885). Elle essaime, après 1890, aux villes secondaires où se créent une quinzaine de clubs vélocipédiques; des associations nouvelles se forment dans les grandes villes. Ces sociétés cyclistes se regroupent en 1894 dans 1'Elsass- Lothringischer Radfahrer Verband. Dans les années 1880, l'essentiel de l'activité des clubs vélocipédiques tourne autour de l'organisation d'excursions en commun: les vélocipédistes se réunissent régulièrement pour en choisir les destinations et préparer les itinéraires. Dans cette modalité 28

collective de la pratique, les néophytes se confient à l'expérience des touristes aguerris; les connaissances sur la région, tant sur les sites remarquables que sur l'état des routes qui y conduisent et leurs difficultés, sont mises en commun. Traditionnellement, le Vélo-club de Mulhouse organise au moment des vendanges une excursion vers un des villages du vignoble, pour aller déguster le vin nouveau. L'usage se perd dans les années 1890. Petit à petit, l'organisation de sorties en commun est délaissée et l'excursion devient une modalité de pratique privée, évolution que favorise la publication d'itinéraires d'excursions dans la presse spécialiséelo et la commercialisation de guides touristiques et de cartes routières. Les premières compétitions cyclistes (courses de vitesse, et courses de lenteur qui mettent en jeu l'adresse et l'équilibre des cyclistes) sont organisées par les clubs à l'intention de leurs membres. Elles ont lieu en champ clos, de telle sorte que les spectateurs puissent suivre toutes les péripéties de la compétition, et constituent le morceau de choix des fêtes vélocipédiques qui se prolongent par un banquet et un bal et se terminent parfois le lendemain par une excursion en commun. Dans les années 1890, des vélodromes sont construits à Mulhouse puis à Strasbourg, pour d'une part permettre aux vélocipédistes de s'entraîner ailleurs que sur la voie publique, et pour d'autre part offrir au public la possibilité d'assister à des «courses internationales». Rapidement, ces courses ne concernent plus les membres de la société organisatrice, mais des individuels, plus ou moins professionnelsll. Le vélodrome devient un lieu de spectacle.

10. L'hebdomadaire Velo-Sport von Elsass-Lothringen comporte une rubrique « excursions» qui donne des itinéraires, précisant, outre les sites remarquables, les restaurants conseillés, et ceux à éviter, et les mécaniciens recommandés. II. Il convient de distinguer ici les c;oureurs appointés par les grandes marques de cycles, des concurrents prenant part à une course dotée d'un prix en argent. Il existe une controverse de 1895 à 1900 entre groupements fédéraux en Allemagne: le Deutscher Radfahrerbund s'oppose farouchement à toute forme de professionnalisme, classant dans les professionnels tous les cyclistes qui ont, ne serait-ce qu'une fois dans leur carrière, gagné des prix en argent, et interdisant aux organisateurs de compétitions membres de l'organisation d'accepter l'engagement de ces concurrents sous peine de sanctions graves; l'Allgemeine Radfahrer Union défend une position plus souple. Une controverse semblable existe à la même 29

Dans la pratique féminine, le vélodrome a une fonction inverse: à Mulhouse, Eclercy (fabricant de cycles) ouvre en 1895 le vélodrome des bains du Rhin pour permettre aux dames et aux demoiselles de s'adonner à la pratique du vélo à l'abri des regards. Les chroniqueurs sportifs s'élèvent même contre le souhait exprimé par quelques « cyclettistes » (terme consacré à l'époque pour nommer les cyclistes féminines) de pouvoir s'exhiber lors de compétitions publiques: ce serait, selon le point de vue qu'ils défendent, préjudiciable à la réputation de la pratique. Certains cyclistes regrettent que la piste soit réservée à l'usage exclusif des ténors de la discipline. Selon le point de vue qu'ils défendent, le vélodrome ne doit pas être seulement un lieu de spectacle mais un espace de compétition, ouvert à tous ceux qui souhaitent se mesurer entre eux. On organise à leur intention des courses scratch qui ont lieu en ouverture des compétitions cyclistes. Les courses sur route se développent parallèlement aux courses sur piste. Les liens entre piste et route sont, à cette époque, très étroits: les coureurs passent volontiers d'une modalité de pratique à l'autre selon les opportunités. Sur route, la longueur des courses augmente, jusqu'à 250 kilomètres en 1895 pour le premier championnat d'Alsace-Lorraine cycliste; dans le même temps, les courses sur route qu'organisent encore dans le cadre de fêtes cyclistes les sociétés les plus récentes, implantées dans les villes secondaires de la région, ne dépassent pas les 20 kilomètres. Les vélocipédistes se passionnent enfin pour les tentatives de record que les coureurs tentent d'établir sur la distance entre deux villes (Thionville-Bâle notammentI2). Ces tentatives sont annoncées à l'avance par voie de presse. On publie le « tableau de marche» des candidats au record, ce qui permet d'organiser le service des
époque entre l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques et l'Union vélocipédique de France. 12.Le 27 mai 1894, Patin couvre la distance entre Thionville et Bâle en 18 heures et 15 minutes malgré la pluie et le vent qui gênent son effort et le privent, sur une bonne partie du parcours, du soutien des entraîneurs attendus. Lorsque Guthnecht tente de battre à son tour le record de Patin, celui-ci participe à la tentative en l'entraînant sur la partie lorraine du parcours; Guthnecht bat le record en joignant Bâle en 15 heures et 13 minutes. En août 1895, le record est battu par Wuillaume, sur Acatère (modèle de bicyclette sans chaîne), en 14 heures et 13 minutes, etc. 30

« entraîneurs »13, mais aussi de préparer, à chaque étape sur le parcours, une réception digne des héros. Les trois modalités de la pratique cycliste précédemment évoquées ne sont rapidement plus du ressort des sociétés vélocipédiques: le tourisme se développe sous la forme d'une pratique personnelle et privée; le cyclisme de compétition (sur piste et sur route) et les tentatives de record sont l'apanage de coureurs individuels qui défendent les intérêts des constructeurs et des promoteurs privés (propriétaires de vélodromes ou de journaux) qui ont la haute main sur la pratique; le cyclisme associatif s'oriente vers une pratique de sociabilité dans laquelle les fêtes cyclistes (à l'occasion desquelles on organise des corsos ou «vélousels »14, des quadrilles et des courses sur route) ou les excursions n'ont pas plus d'importance que les festivités qui les accompagnent. Dans le même esprit, les clubs vélocipédiques organisent de temps en temps des rallyes-paper. Il s'agit, comme dans la chasse à courre qui en est le modèle et dans les rallyes-papier disputés à cheval ou à pied (Bruant, 1992), pour un groupe de poursuivants, de rattraper un « lièvre» qui marque sa piste de bouts de papiers, avant un but fixé. Ces courses se déroulent dans une ambiance bon enfant et se terminent le plus souvent à l'auberge. Ski La pratique du ski se développe sur les pentes du massif vosgien sous l'influence des amateurs de sports d'hiver allemands: en 1892 est fondé à Todnau (grand-duché de Bade) le premier club de ski de la Forêt Noire; en 1896, les adeptes alsaciens de sports d'hiver créent le Ski-Club Vogesen à Strasbourg, dont une section s'organise à Mulhouse (en 1903) puis à Colmar. Ces deux sections deviennent rapidement indépendantes, la section de Colmar sous le nom de
13. A cette époque, une telle tentative n'est jamais un effort solitaire. On organise, pour le coureur qui tente d'établir un record, un service « d'entraîneurs»: les sociétés vélocipédiques qui jalonnent le parcours sont contactées pour mettre à sa disposition quelques cyclistes qui ont pour fonction à la fois de soutenir l'effort du cycliste en lui servant de « lièvre» et de le guider sur une route qu'il ne connaît le plus souvent pas. 14. Par référence au carrousel équestre. Il s'agit de défilés cyclistes ou d'évolutions ordonnées.

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Schneeschuhverein Hochvogesen en 1905, et la section de Mulhouse, qui conserve le nom de Ski-Club Vogesen Mülhausen, vers 1910. La pratique du ski se développe également dans le cadre d'associations de tourisme dont les membres parcourent la montagne à pied en été et en hiver chaussés de ski. La pratique du ski se présente à la fin du XIXème et au début du XXème siècle comme une variante hivernale du tourisme pédestre: elle permet de parcourir les montagnes même lorsque celles-ci sont recouvertes de neige, alors qu'auparavant la chute des premiers flocons signifiait la fin du tourisme en montagne; il se crée une continuité entre été et hiver. Les clubs de ski, comme les associations de tourisme pédestre, bâtissent ou louent des chalets sur les sommets du massif vosgien, où les randonneurs peuvent passer la nuit, ce qui leur permet d'être à pied d'œuvre dès le matin. Les premières compétitions de ski ont lieu dans les Vosges en 1905. Organisées par les clubs à l'intention de leurs membres principalement (ce qui n'est pas sans rappeler la place des courses cyclistes dans le calendrier associatif des sociétés vélocipédiques et celle des régates dans l'activité des clubs d'aviron dans les années 1880), ces courses de fond et ces concours de saut ont lieu une ou deux fois par an et réunissent l'ensemble des membres du club quand bien même tous n'y prennent pas part. Rapidement, les clubs de ski se regroupent dans l' Elsass- Lothringischer Ski-Verband, chargée d'organiser et de coordonner les compétitions de ski. Une division s'esquisse au sein de la communauté des skieurs, dès les origines de la pratique du ski, entre fanatiques de la Norwegische Technik et partisans de la Lilienfeld Technik, c'est-àdire entre ceux qui sont fidèles aux skis « nordiques» (importés de Norvège), longs, conçus pour la marche sur terrain plat, avec lesquels on ne peut guère virer sur la pente qu'en ayant recours à la technique du Télémark (skis décalés, talon libre, aucun usage du ou des bâtons) et les adeptes du ski « alpin» ou « suisse» (selon les sources), adaptation des skis norvégiens au relief accidenté des massifs montagneux où se développe la pratique du ski (les Alpes, la Forêt Noire et les Vosges notamment) : plus courts, ces skis ont une rainure centrale sur la semelle; la fixation Lilienfeld rend la chaussure plus solidaire du ski; la technique alpine mise au point par Zdarsky permet d'enchaîner les virages et de venir à bout des pentes les plus abruptes. 32

Technique norvégienne ou technique alpine? Faux débat, répond en substance B. Ronnefeld 15,car la technique nordique reste la base: les meilleurs randonneurs à ski sont aussi les meilleurs sauteurs; le saut à ski est un « sport pur » et donne la mesure de la valeur des skieurs. Les deux techniques cohabitent. Et l'ouverture de la ligne de tramway électrique entre Munster et la Schlucht en 1907 ne contribue pas à convertir les skieurs à la descente. Tout au plus sontils heureux de pouvoir utiliser ce moyen de transport qui leur permet de gagner un temps considérable pour accéder au refuge. L'excursion à ski demeure la modalité de pratique dominante, et la descente une des péripéties de la randonnée. Automobilisme L'Automobil-Club von Elsass-Lothringen (ACEL) est fondé à Strasbourg le 8 avril 1900, dans le but, disent les statuts, «de développer le goût de l'automobilisme en Alsace-Lorraine ». Il organise dès juillet 1900 une course automobile qui oppose 28 concurrents dont 12 de ses 25 membres. En 1901, l' Automobil-Club organise une exposition d'automobiles et une course sur route. En même temps que se développe l'automobilisme, le club change de vocation. Les efforts des dirigeants portent essentiellement sur les problèmes liés à la circulation et l'amélioration de celle-ci: ils exercent une pression constante sur l'administration des ponts et chaussées pour améliorer l'état des routes en Alsace; le club finance, en relation avec le Kaiserliche Automobil Club, la mise en place de tableaux avertisseurs sur le réseau routier alsacien; il offre les services de ses membres à la gendarmerie pour l'organisation de patrouilles automobiles. De l'organisation de courses automobiles, il n'est plus question quelques années à peine après la formation du club. En 1911, certains de ces membres se plaignent auprès du comité central qu'aucune course ne soit plus envisagée; les dirigeants répondent qu'ils ploient sous les charges qu'ils assument bénévolement et que de telles épreuves n'intéresseraient vraisemblablement qu'une minorité des 400 membres que compte l'association à cette époque.
15. B. Ronnefeld, « Norwegen oder Lilienfeld ? », Ski und Bergsport in den Vogesen, n012, 17 février 1912, pp. 113-114. 33

L'automobilisme devient rapidement une affaire de propriétaires d'automobiles: l'action de l'Automobil-Club sert les intérêts de ses membres autant dans leur pratique professionnelle que dans leur pratique de tourisme. La transformation de l'activité du club se produit au moment où l'automobile cesse d'être un loisir coûteux et excentrique pour devenir un moyen de locomotion usuel. Les membres de l'ACEL ont alors le plus souvent recours aux services d'un chauffeur (le club s'occupe même de leur placement), alors qu'aux débuts de l'automobilisme ils pilotaient eux-mêmes leurs véhicules. Le club ne se désintéresse pourtant pas totalement des compétitions automobiles, qui sont du point de vue de ses dirigeants un excellent moyen de propagande. « Ces courses nous ont permis de démontrer à ceux de ces messieurs qui ne possédaient pas encore d'automobile, combien ce moyen de circulation est commode, sûr et agréable »16.Ils demandent et obtiennent en 1910 que la Coupe Prince Heinrich, considérée comme « la plus importante entreprise sportive automobiliste d'Allemagne », passe par l'Alsace. Ils acceptent de se charger en 1912 du contrôle des concurrents du rallye de Monaco lors de leur passage à Strasbourg. Des amateurs de compétition automobile créent en 1914 l'Elsassischer Automobil-Club pour s'occuper de « l'organisation de concours sportifs ». Propriétés des lieux Les représentations que les touristes ont des espaces qu'ils investissent entretiennent avec les modalités particulières de leur pratique des relations étroites. Les propriétés qu'ils retiennent des lieux qu'ils parcourent, celles qu'ils jugent normales, celles qu'ils veulent voir préserver à tout prix, ou même développer, sont différentes d'une pratique à l'autre et d'une modalité de pratique à l'autre. La montagne, l'onde et la route font l'objet de définitions différentes et parfois contradictoires.

16, Das Automobil, Offizielles Mitteilungen Lothringen, n04, avril 1911. 34

des Automobil-Club

von Elsass-

A la base de ce processus, la généralisation de l'usage de la carte, qui substitue à la connaissance concrète des lieux née d'une expérience personnelle une connaissance abstraite ramenant tous les lieux au même niveau d'existence, crée les conditions d'une mutation radicale dans leur perception. La carte et ses enjeux A la recherche perpétuelle du dépaysement, le touriste ne se plaît que dans des lieux qui lui sont inconnus. Mais un lieu inconnu est également un lieu dangereux. Sans le concours d'un guide (un natif du lieu ou un touriste expérimenté), le touriste ne peut s'y aventurer sans risques, celui de s'égarer tout d'abord, celui de se fourvoyer dans les pièges que dissimule le paysage ensuite. Les excursions en commun constituent un moyen de parer à ces risques. Hélas! le guide lui-même n'est pas infaillible; sa connaissance des lieux est limitée à une portion réduite de l'espace géographique. Non seulement le périple touristique s'en trouve considérablement restreint (à l'étendue que connaît le guide et à ce qu'il connaît sur cette étendue) mais, en se confiant à un guide, le touriste perd cette liberté de mouvement qui lui est si chère. La carte est l'instrument par excellence du voyage: elle donne des lieux inconnus une vision qui permette de s'y déplacer sans risques. Tout est à faire en la matière en cette deuxième moitié du XIXème siècle. Les cartes communément disponibles, trop générales, ne donnent des territoires qu'elles représentent qu'une vue d'ensemble; elles sont trop imprécises pour permettre de se repérer dans le détail d'un itinéraire. La carte du militaire doit être exhaustive, la moindre omission ou la moindre imprécision pouvant modifier le sort des armes. Cet enjeu de taille justifie la mise en œuvre de la Carte d'état-major (première édition en 1834). Le tourisme requiert un instrument comparable: l'exactitude de la carte et l'exhaustivité des indications topographiques qu'elle donne doivent permettre de préparer un itinéraire dans le détail, d'en apprécier les difficultés éventuelles, d'identifier des points de repère qui permettront au voyageur de connaître avec certitude sa position dans l'espace et de prendre au moment voulu la bonne direction. A cela s'ajoutent les mentions de tous les points remarquables d'un point de vue touristique: les lieux à 35

visiter (soigneusement classifiés dans la légende), les sites remarquables (identifiés par leur nom seul), les beaux panoramas, les routes et les chemins pittoresques. Une bonne carte est la condition première d'un périple touristique réussi. Mais elle doit être de surcroît d'une taille qui permette de l'emporter avec soi sans en être encombré (d'où l'importance du choix de l'échelle, adaptée à chaque modalité de tourisme: la carte du randonneur n'est pas celle du vélocipédiste) et très maniable: le touriste doit pouvoir la consulter aisément à tout moment; la carte touristique est le plus souvent composée de feuillets collés sur toile, ce qui en facilite l'utilisation, le pliage et le dépliage sans risques de l'endommager. Les enjeux touristiques de la carte aident à comprendre l'attention toute particulière que portent les groupements touristiques aux guides et aux cartes dont les revues spécialisées signalent la parution, lorsqu'elles ne se livrent pas à une critique détaillée, comme Le touriste en Alsace de E. Meininger (1894), « guide indispensable aux vélocipédistes, excursionnistes et voyageurs », auquel est jointe « une carte bien exécutée et très bien comprise qui [...] reproduit fidèlement toutes les indications qui s'y trouvent [...] »17. Ils permettent de comprendre que le Club vosgien mène, entre 1893 et 1909, une longue et coûteuse entreprise de cartographie du massif vosgien: 16 années de travaux qui aboutissent à la publication de 16 feuilles au 1/50000 couvrant l'ensemble du massif vosgien. Au même moment, la revue Der Wanderer im Elsass publie régulièrement des itinéraires de randonnées complétés de cartes détaillées des espaces traversés. Grâce à la carte, n'importe qui peut aller n'importe où. Il n'est plus nécessaire d'être accompagné d'un initié informé des usages et des coutumes tout autant que de la topographie des lieux. L'incursion du touriste armé de sa carte comme seul instrument de connaissance du territoire dérange les habitudes et les usages; elle est à l'origine de conflits parfois, nés de malentendus: la connaissance d'un lieu ne se réduit pas, comme le supposent le plus souvent les touristes ordinaires, à sa topographie additionnée de quelques éléments de folklore.

17. EIsass-Lothringen

Velo-Sport, 1895, p. 301.

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La montagne Les différentes associations touristiques envisagent le massif vosgien de manière différente et contradictoire. Si toutes s'accordent pour y rechercher le dépaysement et ce que la nature peut offrir de plus grandiose à la vue (la majesté des sites naturels récompense le touriste des efforts consentis pour les atteindre), l'intransigeance du Club vosgien tranche avec l'état d'esprit insouciant et joyeux qui anime les autres associations de tourisme en montagne. Le Club vosgien, fort de sa position dominante, liée tout à la fois à son ancienneté, à son affiliation à l'association des sociétés de tourisme allemandes et à sa reconnaissance par les autorités impériales (une loi impériale, datée du 30 décembre 1879, accorde au Club vosgien les droits d'une personne civile), tend à envisager le massif vosgien comme son territoire exclusif. Il met tout en œuvre pour que ce territoire reste vierge. L'activité touristique ne doit pas en déranger l'ordre millénaire; le touriste est invité à y pénétrer comme dans un sanctuaire. Cette conception de la montagne en exclut quasiment toute autre activité humaine et tout aménagement excessif. Les dirigeants du Club vosgien s'élèvent contre l'état de saleté du Honeck, dû à l'affluence des visiteurs, et demandent avec insistance aux autorités compétentes d'intervenir pour lutter contre la dégradation des principaux sites touristiques. Ils manifestent en 1904 leur opposition au projet de construction d'une ligne de tramway électrique entre Munster et le col de la Schlucht, considérant que « ce chemin de fer [...] anéantirait le charme de ce site aussi pittoresque que grandiose »18. Cette conception conduit le Club vosgien à adhérer en 1912 à la société Naturschutzpark, qui regroupe des sociétés fondées dans le but d'entretenir un territoire dans son état primitif. Les autres associations touristiques n'envisagent pas la montagne avec le regard d'un dépositaire légitime. Le massif vosgien n'est que le terrain de leurs excursions, et non pas leur fief. Ils y recherchent également les beautés de la nature, la majesté des paysages, mais ils accueillent avec satisfaction l'aménagement de la montagne qui accompagne le développement du tourisme: l'ouverture de la ligne de tramway entre Munster et le col de la Schlucht leur
18. Bulletin du Club vosgien, 1904, p. 4.

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permet d'être à pied d'œuvre plus rapidement. La prolifération des refuges et des auberges de montagne leur permet de varier le but de leurs excursions et d'agrémenter les randonnées de moments de détente en commun, autour d'une table d'auberge ou d'un feu dans l'âtre. L'onde La définition de l'onde (lac, canal ou rivière) varie selon les modalités de pratique de l'aviron: l'excursion, la régate ou l'expédition. L'excursion, ou «sortie », sur l'eau est essentiellement une escapade à la campagne. Ce qui en fait l'intérêt, ce sont la beauté et la variété des paysages traversés, et non pas la qualité des voies navigables: les champs, les forêts et les villages agrémentent la promenade au fil de l'eau ou en constituent le but. Les canotiers naviguent sur des cours d'eau paresseux, les canaux nombreux dans la région, qui ne méritent pas une mention dans les comptes rendus d'excursion. Seuls les obstacles à la navigation sont rapportés dans le récit qui conclut toute sortie: les rapides, les bancs de sable et les écluses qu'il faut dépasser en passant par la berge, le courant et le vent qui contrarient parfois l'effort des rameurs sont autant d'entraves susceptibles de gâcher les plaisirs de la sortie. Avec le développement de la régate, l'onde devient un espace de luttes athlétiques. Sa neutralité devient une des conditions de la validité de la confrontation sportive. Ses fluctuations pèsent lourd sur le résultat: les rameurs du Rowing Club de Strasbourg sont battus lors de leur première participation aux régates du See Club de Zurich en 1888 parce que, dit le chroniqueur, ils ne sont pas familiarisés avec la navigation sur les eaux agitées d'un lac. Leur participation aux régates de Genève la même année se solde par une déroute: mais, nous apprend-on comme pour les laver de cet échec, le lac était démonté, les régates furent disputées dans les canaux du port sur une eau agitée et il fallait, pour parcourir la distance de course, virer autour d'une bouée. L'onde idéale pour disputer des régates est un espace abrité du courant et des vents qui faussent l'allure et perturbent la surface de l'eau, comme les eaux dormantes d'un port ou d'un canal. L'expédition intègre, mieux que l'excursion et la régate, les fluctuations de l'onde. Les vaincre est même un des enjeux de cette 38

modalité de pratique qui relève de l'aventure. Ces expéditions donnent lieu à un récit dans lequel l'onde devient un des protagonistes de l'histoire. Lors d'une excursion des membres du Rowing Club de Mulhouse sur le lac de Zurich, «un vent assez violent souleva de fortes vagues auxquelles nos canotiers n'étaient guère habitués. Mais l'excellente construction des canoës permettait de les franchir sans danger }}19. e charme de cette expédition, « le beau lac et ses eaux L bleues, ses riants coteaux et la charmante ville de Zurich contrastant avec la monotonie du canal de Mulhouse }}20, s'en trouve rehaussé en rapport direct avec les efforts consentis, les désagréments et les risques encourus. La descente du Rhin à l'aviron entreprise en 1894 par des membres du Rowing Club de Mulhouse, donne lieu à un récit comparable. La vague est l'ennemi du canotier: elle passe le bord des frêles embarcations, trempe ses occupants et menace de les faire sombrer. Le courant constitue un danger redoutable: les rameurs ne dirigent plus leur embarcation et peuvent être jetés sur un rocher ou le pilier d'un pont; l'expérience aide à repérer les endroits où le courant est rapide et, lorsqu'ils ne peuvent les contourner, les canotiers rament à contre-courant, pour freiner leur allure. Les vents contraires rendent vains les efforts des rameurs. Ces conditions extrêmes sont le piquant d'une modalité de pratique qui se distingue à tous points de vue de l'excursion ordinaire et conviviale. Ceux qui se livrent à ces expéditions recherchent ce que les canotiers ordinaires évitent. La route Dans la première moitié du XIXème siècle, un effort considérable des pouvoirs publics permet d'améliorer l'état des routes en France, de transformer les chemins terreux, que le passage des charrettes par temps de pluie détériore rapidement, en routes empierrées puis macadamisées. La circulation des attelages y gagne en rapidité et en confort. Les touristes routiers, vélocipédistes dès 1880 et automobilistes à partir de 1900, font de ce réseau routier rénové, qu'ils détournent de ses usages habituels, leur domaine d'élection tout en manifestant des exigences qui tranchent avec celles de ses usagers ordinaires, piétons ou voituriers.
19, Idem, 1894, p 178. 20. Idem, 1894, p 178. 39

La qualité de la route revêt une importance énorme. Les cyclistes n'aiment guère les chemins caillouteux ou les pavés: certains vélocipédistes de Mulhouse se font conduire en fiacre jusqu'aux faubourgs pour ne pas avoir à affronter les pavés inégaux de la ville. Ils se préoccupent de l'état des routes et établissent l'itinéraire de leurs excursions en fonction des informations que leur délivre la presse spécialisée. Les routes macadamisées se dégradent rapidement et résistent mal aux intempéries. Les associations touristiques protestent auprès des pouvoirs publics contre l'état d'abandon de certains tronçons du réseau routier régional: une route endommagée par les intempéries ou la circulation doit être rapidement remise en état. Les machines (vélos ou automobiles) souffrent sur ces routes en mauvais état (notamment les pneus) et le risque de chute ou d'accident y est beaucoup plus important. L'Automobil-Club fait pression sur les administrations publiques pour que l'entretien des routes soit plus régulier et effectué dans de meilleurs délais: l'ennemi de l'automobiliste, ce n'est pas seulement l'ornière, c'est aussi le tas de pierrailles sur le bord de la route en cours de réfection. Il encourage les cantonniers à faire leur besogne avec plus de diligence en remettant des manteaux imperméables aux plus méritants d'entre eux. La route idéale est différente selon que l'on s'adonne à la course sur route ou au tourisme vélocipédique. Pour les organisateurs de la course internationale Graffenstaden-Saint-Louis et retour, à l'issue de laquelle doit être décerné le titre de champion d'AlsaceLorraine (1895), « la route de Strasbourg à Bâle est une des plus belles routes connues. On ne rencontre aucun obstacle sur cette grande voie qui est très plate et bien conditionnée »21.La route est une extension de la piste; elle doit mettre en valeur les qualités atWétiques des coureurs et si possible les qualités de leur machine. Pour l'excursionniste, en revanche, l'itinéraire ne doit pas être trop monotone. Le touriste ne recule pas devant une côte ou une route difficile si elle lui permet de jouir des splendeurs de la contrée qu'il traverse. La route idéale est une route déserte, libre de ses autres usagers: les voituriers imprévisibles voire agressifs (on leur reproche
21. Idem, p. 588. 40

d'occuper le milieu de la route et de ne pas céder volontiers le passage aux cyclistes puis aux automobilistes), les chevaux qui s'affolent à la vue d'un cycliste (des conseils sont donnés aux cyclistes sur la conduite à tenir en présence d'un cheval qui s'affole) ou d'une automobile, les piétons qui ne prennent pas garde aux éventuels vélos lorsqu'ils traversent (habitués qu'ils sont aux bruyants attelages allant au pas), mais aussi les autres cyclistes ou automobilistes. Le patrimoine touristique La redéfinition des lieux consacrés par la pratique touristique s'accompagne d'une réduction des paysages au pittoresque: « l'humanité disparaît au profit exclusif de ses monuments» (Barthes, 1957, p. 122). Tous les groupements touristiques s'accordent pour trouver pittoresques les arts et traditions populaires dont l'usage, lentement mais inexorablement, est en train de se perdre: le Club vosgien collecte des diapositives sur les lieux caractéristiques des Vosges mais aussi sur les costumes, les métiers typiques et les coutumes des campagnes d'Alsace; les revues touristiques sont illustrées de photographies ou de gravures mettant en scène l'Alsace pittoresque. Mis à part ces éléments extraits du folklore, la définition du patrimoine touristique n'est pas consensuelle. Les touristes sont divisés sur les lieux dignes de constituer un patrimoine touristique. Ce sont essentiellement les châteaux en ruine, nombreux sur le versant alsacien du massif montagneux, qui intéressent les membres du Club vosgien, comme en témoignent les sujets de conférence et les articles publiés dans le bulletin officiel du club (Mitteilungen aus dem Vogesenclub), et constituent, selon leurs critères, le patrimoine touristique de la région. Les sections du club ne se contentent pas d'établir des sentiers permettant d'atteindre ces ruines, elles entreprennent dans certains cas leur restauration partielle (comme pour redresser ces symboles de la domination passée des vassaux du Saint Empire). En 1894, la proposition de restaurer les ruines du château du Haut-Koenigsbourg reçoit l'approbation de l'assemblée générale du Club vosgien. Mais les travaux ne peuvent être financés sur les fonds propres de l'association; pour réunir les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet, les dirigeants envisagent d'organiser une loterie; l'autorisation du Statthalter (la plus haute autorité de 41

l'administration impériale dans la région), indispensable, se fait attendre plusieurs années de suite. Lorsque l'empereur reprend le projet à son compte, les membres du Club vosgien, à la différence de nombreux Alsaciens, ne manifestent aucun ressentiment, au contraire: l'assemblée générale fait en 1903 une excursion (un pèlerinage ?) au Haut-Koenigsbourg et pousse, à l'invitation de Jean Schlumberger, vice-président du club, un « vivat» en l'honneur de l'empereur devant le château. Hors du Club vosgien, le tourisme s'intéresse à d'autres lieux. Il délaisse les châteaux au profit des trésors que recèlent les villes et les campagnes d'Alsace. Les édifices religieux, les villages typiques, les bâtiments datant du Moyen Âge ou de la Renaissance et les anciens sites industriels constituent un patrimoine régional qu'il faut découvrir et faire découvrir. Ils font l'objet d'une attention inconnue au sein du Club vosgien. La revue der Wanderer im Elsass (organe officiel de l'association des hôteliers des Vosges publié à Colmar à partir de 1888) affiche l'intention de « contribuer, [...], à entretenir et à développer de plus en plus dans le cœur de chacun l'amour du sol natal, par le spectacle des charmes qu'il présente et par le récit des faits glorieux qui l'ont illustré »22.Elle consacre de nombreux articles au vieux Colmar et aux bourgs du vignoble alsacien. De telles publications témoignent, non sans fierté, de la grandeur d'un peuple issu d'une « civilisation» ancienne et prospère, et non de la puissance de ses seigneurs. Les associations touristiques ou les sections de tourisme des sociétés de gymnastique et de natation qui sont formées au début du XXèmesiècle affichent des buts comparables et réaffirment à chaque occasion leur attachement à «la Patrie»: la pratique touristique est envisagée comme un moyen de développer chez les jeunes un sentiment d'appartenance. Antagonismes De ces différences naissent des antagonismes. Au fil du temps, un fossé se creuse entre les différentes modalités d'une même pratique, et d'autant plus que des «préférences », des «priorités» ou
22. « Aux lecteurs », Der Wanderer im Elsass, nOl, 10 mars 1888, p. 2. 42

des «choix» orientent progressivement l'activité de chaque association et aboutissent à ce que certaines modalités de pratique soient privilégiées et d'autres abandonnées. La configuration idéale de la montagne, de l'onde ou de la route varie considérablement selon les modalités de pratique jusqu'à devenir parfois incompatible avec d'autres. Cette incompatibilité est aggravée par la propension des associations touristiques, fortes de la position sociale de leurs membres, à se constituer en groupes de pression pour infléchir l'action des pouvoirs publics concernant leur domaine d'élection. En agissant pour transformer ce domaine et le conformer à leurs exigences, elles agissent parfois à l'encontre des intérêts d'autres usagers (qu'ils soient touristes ou non) qui l'envisagent de manière différente. Différenciation des modalités de pratique Les modalités de la pratique touristique se différencient également sur des bases matérielles. La compétition, l'excursion et l'expédition exigent un équipement adapté dont les caractéristiques apparaissent comme un compromis entre efficacité et fiabilité. L'équipement utilisé pour la compétition est le plus souvent considéré comme inadapté aux conditions habituelles de l'excursion, de même que les expéditions exigent un matériel approprié. Cette évolution du matériel est un ajustement aux conditions normales de la pratique (telles que les révèle une analyse des propriétés des lieux). Elle a pour conséquence une spécialisation des pratiquants et des sociétés. En effet, passer d'une modalité à une autre implique de changer d'équipement. Il leur faut donc choisir. Il existe des différences notables entre vélo de piste (plus léger) et vélo de courses sur route (plus résistant) et les chroniqueurs sportifs dénoncent comme une dangereuse hérésie l'utilisation dans des courses sur route de vélos conçus pour la piste, qui parfois se brisent sur les routes mal entretenues (la fourche avant le plus souvent) et causent des chutes plus ou moins graves. De surcroît, certains vélocipédistes déplorent l'engouement pour les compétitions cyclistes qui à leurs yeux dessert le tourisme vélocipédique : non seulement il détourne le touriste de sa vraie monture (le tricycle) mais, « avec la manie des courses les fabriquants se sont surtout consacrés à perfectionner la machine du coureur. Or ce qui est qualité pour cette machine-là devient défaut pour celle qui doit subir l'endurance 43