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Rugby parabole du Monde

368 pages
Le rugby ? Un jeu. Et une parabole du monde. L'objet de ce livre est de faire le point sur la place de la territorialité dans un discours sur le sport, en l'occurrence le rugby, et par là, d'évaluer la place du rugby dans la construction territoriale des identités. Aujourd'hui, en tous lieux de la planète, l'organisation du jeu tend à se calquer sur un modèle de production à prétention universelle, non sans que les rugbys de tous pays ne soient plongés dans une crise qui affecte les registres des représentations collectives.
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Collection « Conjonctures

Politiques»

CAHIER N° 101
I

CONJONCTURES

POLITIQUES

La critique justifiée de ('histoire événementielle et ('essor de ('histoire des structures sociales et des mentalités doivent maintenant aboutir à la pleine réhabilitation de l'histoire politique. dont l'analyse des conjonctures politiques fait panie. Avec les cahiers de Conjonctures Politiques, les Éditions L'Harmattan veulent offrir dans un esprit pluridisciplinaire un espace à des textes originaux d'analyse de situations présentes. Volontairement souple, ce projet est constitué de cahiers simples, doubles ou triples (de 64 à moins de 200 pages), afin de permenre des publications adaptées et rapides sur des questions diverses. Il n'y a aucune limitation géographique ou thématique pourvu que sur des enjeux actuels il y ait production d'analyse politique. Directeurs de la collectioll : Michel Cahen (CNRS. Institut d'études politiques de Bordeaux) et Christine Messiant (École des hautes études en sciences sociales, Paris). Aurres responsables: Patrick Quantin (FNSP, Institut d'études politiques de Bordeaux). Jacques Palard (CNRS, Centre d'étude et de recherche sur la vie locale lEP-Bordeaux). René Otavek . (CNRS).
Conjonctures Poliliques I Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005- Paris. Cahiers déjà parus : nOl- Broué Pierre: Le Brésil de l'affaire Collor ou qllalld le peuple révoque le Président, préfacé par Luis Favre, avec un entretien de Lula, 172 p. n02- Filoche Gérard: Edouard Balladur et les 5 millions de chômeurs, préfacé par Raymond Vacheron. ln p. nOJ- Heuzé Gérard: Où va l'Inde mode me ? L'aggravation des crises politiques et sociales, 190 p. n°4- Samary Catherine: La déchirure YOllgoslave - Questions pour l'Europe, 174 p. nOS- Jacquin Claude: Une Gallche syndicale ell Afrique du Sud (1978-1993), préfacé par Jean Copans. 240 p. n°6- Melchior Eric et Jean-Philippe: Ulle gauche en quête de sens, 280p.

n07- Salesse Yves: Mayotte, l'illusion de la France Proposition pour une décolonisation, 160 p. N° 8 Toscane Luiza : L'/slam - un autre nationalisme ?, 224 p. N° 9 Darbon Dominique: La crise de la chasse en France - La Jin d'un monde 3OOp.

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Coordonné par PIERRE DUBOSCQ

RUGBY PARABOLE DU MONDE

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Copyright L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6224-3

Recherches de
Bernard Allemandou, Yves Appriou, lean-Pierre Augustin, Yves Baloup, Michel Bergès, Pascal Bernadet, lean-Pierre Bodis, Franck Boisvert, Roger Bonnes, Daniel Bouthier, Pierre Challier, Bernard David, René Deleplace Pierre Duboscq, François Garain, Antoine Haumont, Elise Huffer lohn lenkins, loël Pailhé, Rémi Pech, Christian Pociello, André Quilis, lean-Louis Ribot, Pierre Sansot, Louis Shurmer-Smith, Serge Simon, lean-Marc Taba, lack Thomas, Daniel Végas, lean-Paul Volle.

Comité de rédaction
Michèle Baratra, lean-Pierre Bodis, lean-Paul Callède, Danielle Castex, Pierre Duboscq, Florence Lafitte.

Coordination
Pierre Duboscq

Déclinaison d'Identité

«Après tout, le rugby c'est le Midi et le Midi c'était quoi pour moi? Pour l'Alsacien que j'étais, le Midi se situait quelque part au sud de Lyon, sorte de terrain moins délimité que mon Alsace. Les Méridionaux étaient tous des forts en gueule. Ils passaient leur temps à jouer aux boules et à boire du pastis. Ils travaillaient le moins possible!.»

Tournez la page: il n'est de champ sans contre-champ. Aux clichés dont dispose un journaliste des Dernières Nouvelles d'Alsace et «poète du football alsacien», une image répond. Elle provient d'une Gascogne qui gasconne, désormais, dans les registres qui lui restent. En l'occurrence, la revendication occitane des années soixante-dix. Une et indivisible et ce faisant confondue avec la République, on le voit, «la Patrie» est union de contraires. Le modèle transmis aux enfants ou aux sujets, on ne sait, est présenté par le maître comme une évidence historique autant que naturelle. Mais revenons en arrière. Depuis le début du siècle, qu'en va-t-il du rugby? Il est pratiqué, en France, dans le sud bien plus que dans le nord. Des formes d'identification se constituent bientôt, par imprégnation de cette dichotomie dans la
1. Brresch F., Bride H. Vous ne plaquerez Colmar. 1980. pas l'Alsace et la Lorraine. Ed. d'Alsace.

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conception territoriale que s'aménagent, de la France, les Français, par le biais aussi d'une dialectique d'un «sud» et d'un «nord», bien réels et tout autant mythiques, Le paradoxe veut qu'il soit usé de ces schémas, aujourd'hui, pour la représentation de la nation entière,

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Dessin de Daniel André,
publié en 1976. Origine incertaine.

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Voilà donc les Français divisés et réunis, comme s'ils n'existaient que les uns par rapport ou à travers les autres, Et telle est bien l'une des structures élémentaires de l'identité que cette référence à l'autre, Là, réside également l'un des principes de la territorialité, qui consiste à désigner un ailleurs indéfini, comme complément à l'ici auquel tout acteur se croit lié en propre, Et le jeu dans tout ça ? Entre le rugby et le football, on note un contraste éclairant. Les terrains sont identiques, à des repères intermédiaires près. Un même terreau, cela étant, préside-t-il aux deux pratiques? Et à l'endroit ,d'un référent commun, comme l'entité France, les représentations qui acCompagnent et l'un et l'autre des deux jeux nourrissent-elles des acceptions semblables? 10

Rien n'est moins sûr. Une rencontre du «Tournoi des Cinq Nations» se nimbe de représentations, diverses au demeurant, que la nation se forge et qui diffèrent de celles qui circulent à l'occasion d'une campagne de «l'Équipe de France de foot». La différence des jeux explique-t~elle tout? Estelle fondamentale, essentielle? Ou bien les territorialités respectivement liées au football et au rugby seraient-elles à ce point différentes, qu'elles offriraient la possibilité de constructions identitaires distinctes, non superposables, à la mesure précisément de la dissemblance des lieux de pratique, sinon des espaces de représentation? Nous n'allons pas procéder à la description plate d'un objet, que nous appellerions le rugby ou les rugbys, non plus qu'à un inventaire de lieux et de groupes dont la juxtaposition constituerait «le monde du rugby». Allons-nous décevoir certains esprits obsessionnels, atteints de la maladie de classifier tout et tt'importe quoi? Qu'ils sachent que nous éviterons l'impasse qui amène à considérer un peu complaisamment que tout élément est exceptionnel, auto-suffisant car culturellement propre et donc cartographiable. Au contraire, rappelons nous cet enseignement de la cybernétique quand elle précise que le tout, le monde, n'est pas à égal à la somme de ses parties mais plutôt qu'il équivaut à leur réunion, ce qui revient à poser que l'ensemble est supérieur à la somme des composants de même qu'un territoire, une nation sont différents d'un agrégat d'individus ou d'un espace incontrôlé. La formation identitaire, la formation territoriale relèvent de cette logique. Les représentations, les pratiques, les lieux du jeu et du sport sont des moments du monde. Instants nécessaires, ils accroissent la complexité du monde. En cela, ils nous intéressent. Car entre des pôles forts comme ceux de l'État, de la nation et du groupe transnational, tous producteurs d'ordre, des terrains subsistent que les sociétés occupent et a~encent. Ces espaces de liberté sont contenus, certes, par l'action d'un Etat, par le jeu du marché, au point que les mouvements sociaux en arrivent à composer avec ces structures puissantes. Le domaine du sport n'est pas le moins caractéristique de pareils intervalles. Une territorialité de rang intermédiaire s'organise là, en effet. Les sociétés y puisent leurs repères. A ce niveau aussi les principales médiations sont produites, des identités sont forgées, les individus sont agrégés. Il n'est jusqu'à des représentations du temps qui ne soient articulées remarquablement à celles de l'espace. Après tout, la périodisation d'une compétition «nationale» n'est pas réglée à l'instar de celle d'une «Coupe du Monde». Ces constructions intermédiaires présentent de nombreux traits communs. Le plus saillant semble être un ancrage territorial puissant, de type 11

communautaire, parfois à consonance ethnique. Les lieux et temps servant de références identitaires n'y sont ni ponctuels, ni simples quoi qu'il y paraisse. Ils procèdent d'arrangements multiples, pluriscalaires. Leurs combinaisons révèlent des opérations d'exclusion autant que d'agrégation. Il peut être utile de se demander comment le sport, ses pratiques, les représentations, les relations de pouvoir qui lui sont liées gravitent au travers de l'espace social. Il est non moins nécessaire de savoir comment le sport chemine dans le tissu territorial, par quelles voies, dans un système particulier où le concret se mêle au symbolique, par quels chemins l'agencement spatial des pratiques sportives génère de nouvelles représentations territoriales, dessine en fin de compte des identités de type neuf. Du clocher voire du patronage à la région et à la nation tout entière, des espaces sont construits, espaces concrets et espaces symboliques, qui cristallisent des identités territoriales et contribuent à l'émergence ou à l'assise de pouvoirs. Unepraxis identitaire "On a-ga-gné l'' Entre le jeu et le sport passe à peine l'épaisseur du discours. Encore faut-il s'entendre sur le mot de discours, qu'ici l'on ne réserve point aux pratiques oratoires: «avec les mains» certains «parlent» aussi bien que par la voix et une gestualité exprime parfois mieux qu'un pharynx, qu'un livre, jusqu'à l'indicible du refoulé, du caché, voire du proféré. Ainsi l'individu, le collectif se définissent en quelque sorte dans le jeu. D'autres collectifs, des comportements individuels autres se construisent aussi de par la médiation sportive, par le biais d'un discours complexe, plein de bruit et de fureur, de contradictions à l'image de la société qui le produit. Car ce discours est émis dans une société, certains diront «par» elle sinon «à son usage». Discours multiple et réflexif en tous cas, il contribue à faire du sport une praxis identitaire. Or ce discours est parsemé de référents spatiaux, d'objets territoriaux qu'on croit identifiés dès lors qu'on les a dénommés. Illusion. Un «à Béziers (...)>>prononcé par un Biterrois rugbymaniaque possède un sens qui ne relève point de la géographie classique. Sous ce rapport l'ambiguïté est présente toujours dans le discours sportif, dès lors que le propos paraît s'ancrer dans un concret sensible, visible, répertorié, «vrai comme la carte». Du fait de cette ambiguïté, la territorialité est une structure majeure dans le discours sportif. On reviendra sur le propos. Nous voici donc avertis: l'objet de cet ouvrage est de faire le point sur la place de la territorialité dans un discours sur le sport, en l'occurrence le rugby et par là, d'évaluer la place du sport, du rugby en particulier, dans la construction territoriale des identités. 12

Question de méthode Faire le point suppose l'adoption d'un système de référence et le recueil puis le recoupement, l'intersection dans l'instant de valeurs distinctes. Mieux vaut être à plusieurs et multiplier, discuter, confronter un maximum d'observations. Or sous des dehors luxuriants, voire tape à l'œil, sous un apparent désordre tout au moins, le discours public en matière de sport occupe un certain nombre de registres. Une première famille est celle des discours techniques, émis par les hommes de l'art que sont les praticiens et les théoriciens du jeu. Une autre englobe des écrits à prétention savante et qui, à travers le sport, dissertent sur des phénomènes de socialité. Un troisième enfin résulte de l'appareil médiatique, qui transpose en un sport ce qui était un jeu et n'en parle pas moins de jeu... quand il traite de sport. Chacun de ces domaines possède in fine sa force persuasive, ses règles, sa légitimité. Ses faiblesses aussi, ses manies, son insuffisance à rendre compte d'une immense, mouvante et incessante transaction identitaire. Son hétérogénéité particulière. Chacun des champs est réservé de fait à l'expression d'acteurs spécialisés, relevant d'un ordre et d'un seul. Il est peu de dire que les théoriciens et praticiens du jeu s'organisent et débattent entre eux, que les chercheurs en sciences sociales font de même en leurs lieux clos, que les professionnels des médias et de la communication communiquent entre eux sous couvert d'information des tiers. Il faut rompre, on l'a compris, de si splendides isolements. A cela, une connaissance élémentaire de la compétition sportive peut aider quiconque voit en elle un système interactif: cela est vrai d'une partie de tennis et ce l'est tout autant d'une partie jouée à trente. Ce peut être l'occasion d'un colloque, que celle de déclencher la procédure d'échange, si toutefois la rencontre est menée de façon convenable. Encore les acteurs se doivent-ils d'y venir techniquement prêts, après qu'ils aient accepté de s'aventurer dans une commune problématique. Il fallut prendre le parti d'inviter une trentaine de personnes, toutes spécialistes en un de ces domaines et de les réunir en pleine ville, c'est à dire en pleine jungle, l'espace de deux jours. A l'appel d'une équipe du C.N.R.S. implantée à Bordeaux et grâce à des soutiens multiples, un colloque se fit2. Les participants accoururent de
2. Le colloque Rugbys du Monde, fut organisé en octobre 1991, à Bordeaux par le noyau fondateur de l'UMR 6588 du CNRS (Territorialité et identité dans le domaine européen). Il bénéficia du concours de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, de l'Unité de Formation et de Recherche S.T.A.P.S. de Talence (Université de Bordeaux 2) et de l'Association Europolis-France. Il fut cofinancé par la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, l'Equipe J 0030 du CNRS, le Conseil Régional d'Aquitaine, le Conseil Général de la Gironde et la ville de Bordeaux. Cette manifestation marqua le début d'une recherche collective de plusieurs années.

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France et de Navarre, des rives du Pacifique, de Grande-Bretagne évidemment et même de la simple Bretagne. Réfléchir sur le discours, sur son discours propre et le discours de l'autre et discourir sous le regard de l'autre, telle fut la règle commune, observée de bout en bout au long de cette rencontre unique préparée pendant près de deux ans. On nageait en pleine Coupe du monde, deuxième de l'histoire. La partie fut serrée.
«A voir les joueurs s'échiner à progresser sur le terrain en faisant circuler un ballon dans la direction opposée à celle de l'objectif qu'ils se proposent de lui faire atteindre (...), à les voir s'entremêler pour des colloques où la loi de la jungle et celle du talion s'imposent à l'esprit, l'impression première pourrait suggérer qu'une équipe de rugby constitue un ramassis d'anarchistes absurdes, capricieux et féroces3.» Il n'y eut ni messe ni messie. Des exposés riches, un débat où le profane, parfois, pouvait avoir du mal à conserver ses marques mais ne le plaignons pas: car c'est l'objet de la science et c'est aussi la base du rugby moderne, on l'apprendra au fil des pages, que de trouver sous l'apparent désordre une apparence d'ordre. Quatre questions furent soumises à l'attention. livres, les réponses font l'objet de cet ouvrage. Classées en quatre

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Livre premier:

Le médiateur

sportif

La première procède d'un constat: identité et territorialité entrent à peine dans le registre conceptuel en matière de jeu, comme d'ailleurs en matière de sport. Qu'en est-il de la place du jeu, de celle du sport, dans le devenir contemporain des sociétés? État, analyses et propositions sont avancés, avant que les outils ne soient déployés sur trois champs particuliers.

. Livre second:

Jeux du Monde

Le premier de ces champs concerne la mondialisation du sport. Ce mouvement fait-il le lit d'une uniformisation du jeu? La réflexion s'appuie sur les résultats d'une série d'analyses innovantes, rigoureuses et qui constituent comme une sorte de syntaxe moderne du jeu de rugby. Rebond alors dans le domaine du sport, pour s'interroger sur le sens de la question originelle: «Quels jeux», aviez-vous dit? Ou bien demandiez-vous : «Quel monde» ?
3. Antoine Blondin. "Préface" à l'ouvrage de Henri Garcia, La fabuleuse histoire du rugby. Editions a.D.LL. Paris. 1973.

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. Livre

.

troisième: La Puissance ou la Gloire On trouve la trace de bien autre chose que de l'art du jeu quand on se penche sur l'environnement social, économique, politique, culturel du terrain de rugby. Certains croient avoir décelé dans cette géographie des éléments caractéristiques, approp~iés sinon propres à ce jeu. Estee alors l'évidence qui parle, ou bien quelqu'utopie écologiste ? Pour en juger l'on en revient aux pratiques, aux discours, aux représentations: si le rugby se prête à la célébration d'un «esprit des lieux», quels esprits, s'il vous plaît, en quels lieux ? Vaincre à domicile, Céder à l'extérieur

Livre quatrième:

Il est un troisième terrain enfin,sur lequel sont mis à l'épreuve les outils de réflexion édifiés jusque là. Cette épreuve aussi

démarre sur un constat. Hommes de terrain et hommes de cabinet s'interrogent sur la dissymétriequi fait que «chezsoi,
on gagne» et que l'on cède à l'extérieur. De quel ordre serait-

elle la règle? Ajoutons que ce volume contient un texte à plusieurs voix. Les coauteurs en sont identifiables. Leurs noms figurent en conclusion de l'ouvrage après que, un à un, au fil des pages, ils soient apparus au bas de chaque contribution. Nous n'aurons garde de minimiser la mise au point du manuscrit, travail important qui fut mené en liaison avec les auteurs chaque fois que ce fut nécessaire et qui mobilisa six personnes. On en suit la trace dans le choix de certains titres, sous-titres, croquis et textes de liaison. Cette intervention se remarque aussi à l'insertion dans le livre de fragments littéraires ou picturaux empruntés à des œuvres dont le sens éclaire le propos général. A plusieurs reprises, dans cette présentation, nous avons puisé à cette source. Nous conclurons de même. Et si nous traduisons le texte des deux auteurs d'une très officielle histoire du rugby gallois, qui fut publiée à l'occasion du centenaire de la Welsh Rugby Union, qu'on veuille bien nous pardonner l'analogie du jeu de balle... et du jeu d'écriture.
«(...) Parfois l'un de nous bottait et l'autre démarrait. A d'autres moments, le premier crochetait et l'autre prenait le trou. De temps en temps l'un s'engageait, au risque de fragiliser notre défense. Et l'autre devait se replier. C'est ensemble que toujours nous étions en quête de la balle et ce livre est un travail commun, autant qu'il est possible4.»

4. D'après David Smith, Gareth Williams. Fields of praise. University Cardiff. 1990.

of Wales Press.

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LIVRE PREMIER

Le médiateur sportif

Perçu parfois comme "vivant, populaire, spontané" et porteur d'un imaginaire essentiel (Jeu, 1977) ou conçu ailleurs comme étant "régi en profondeur par des universaux (... et se voulant) producteur d'ordre..." (Parlebas 1986), le sport est considéré volontiers comme un produit de l'histoire économique et sociale (Thomas-Haumont-Levet, 1987) quand ce n'est comme une injection de relations hégémoniques au coeur des dispositifs sociaux (Brohm, 1976) ou encore une euphémisation de la violence dans un cadre codifié (Elias et Dunning, 1994). On peut y déceler comme un effort visant à légitimer des procédures sélectives auprès de sociétés égalitaristes (Ehremberg, 1990). On peut l'envisager également sous la forme de conduites particulières dans les luttes de classement au sein d'un champ concurrentiel (Bourdieu, 1979). Son inscription sociale ou sociétale est plus aisément décrite que son inscription territoriale (Pociello, 1983). Certes, les pratiques sportives font l'objet d'analyses menées en termes de distribution spatiale (MathieuPraicheux, 1989) aussi bien qu'en termes de changement diachronique; dans ce dernier cas il n'est pas fréquent que soit tentée l'association, aux pratiques sportives, de représentations identitaires (Bodis, 1986). De même, bien des figures analogiques de l'organisation sociale se dessinent autour du prétexte sportif (Bromberger, 1987; Callède, 1987). Sans compter que «le rugby, c'est la fête !» (Sansot, 1990). Peut-être, étant donné le foisonnement des approches et la diversité extrême des points de vue exprimés sur le sport, n'est-il pas inutile d'ajouter à celles qui précèdent et à quelques autres, qu'on n'a pas rappelées, l'acception sur laquelle repose l'ensemble de l'ouvrage5.
5. Les ouvrages évoqués jusqu'ici sont cités dans l'annexe bibliographique du volume. située à la fin

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Ici, sport n'est pas jeu. Mais un système producteur et distributeur de sens, par lequel des acteurs se découvrent et se désignent comme autant de «sportifs». Que leurs pratiques les mènent à traîner des crampons sous l'œil de caméras ou bien, les pantoufles aux pieds, à s'engoncer face à l'écran, lesdits sportifs développent toutes sortes de représentations à ceci près qu'elles admettent toutes un référent et un seul, le jeu. Tout n'est pas dit. Où, quand, comment, en quoi le sport, les sportifs sont-ils «intermédiaires» ? Nous devons expliciter nos positions.
Transition «Une sortie de mêlée c'est, avec le recul des images de jeunesse, une entrée dans la vie». Pierre Mac Orlan

Il est un objet qui symbolise le rugby. C'est ce ballon bizarre, ellipsoïde au rebond incertain d'autant plus bizarre qu'on le déclare «ovale» et qu'ovale il n'est point. S'il évoque un œuf, d'ailleurs, le doit-il à sa forme ou bien à sa fonction d'objet transitionnel? Passion ovale est le titre d'un ouvrage publié par Daniel Herrero en 19906. Peu d'auteurs ont su expliciter ce en quoi certains jeux permettent aux individus d'avancer en âge, d'inexorablement évoluer tout en se maintenant dans un état d'enfance. «L'objet transitionnel» des spécialistes est le Jeannot Lapin, la peluche ou le chiffon dont l'appropriation permet à l'enfant de faire face à la séparation d'avec la mère et plus largement de joindre les deux bouts, ceux de la dépendance absolue et de l'indépendance. Daniel Herrero, lui, a bien compris. Il revendique sa «passion ovale» comme celle d'un adulte clamant son désir de demeurer enfant. Son usage littéraire du mot d'ovale renvoie à la petite enfance, quand il assigne au mot «passion» la tâche de rappeler que le plaisir s'accomplit parfois au prix d'une souffrance. Il nous faut retenir le propos. Serge Simon rapproche, lui aussi, le travail de la mêlée de celui de la parturiente, la préparation du ballon d'une gestation, sa libération de celle d'un accouchement. Daniel Herrero encore raconte la lente progression des joueurs, de l'obscurité du vestiaire jusqu'à la lumière du terrain, en la ramenant à une naissance à chaque fois revécue. Et d'un «il faut l'extraire, ce ballon...» à un «faites le vivre, ce ballon...» l'injonction technicienne aux joueurs passe volontiers par le rappel à une séparation originelle.

6. Daniel Herrero. Passion ovale. Ed. du Rocher. 1990.

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Or si, dans tout jeu collectif, le ballon tient lieu d'objet transitionnel c'est qu'est mise en jeu, à son endroit, la construction identitaire des individus. «Cet obscur objet du désir» est bien le plus intime et le plus partagé à la fois qui se puisse trouver. Faut-il chercher ailleurs une explication à la puissance identificatrice du sport? Peu nous importe, à vrai dire, une vision ontologique du phénomène. Espace intermédiaire Car si les individus naissent et vieillissent, s'ils ont une histoire, une autre histoire est celle des sociétés. On ne fera guère preuve d'originalité en rappelant la simultanéité du développement sportif et du développement de la vie de relation, l'un et l'autre coïncidant avec une révolution technique dans le transport à distance, qui elle-même accompagne l'explosion de l'économie marchande jusqu'au tréfond des sociétés de l'ouest européen. En ces temps là s'opère aussi la fusion du sentiment national et de l'immersion des sociétés dans le jeu des États. La modification des systèmes identitaires est corollaire du bris des univers anciens de la socialité. Des cultures et des régions à endémismes forts le cèdent peu à peu à des cultures et à des régions qui progressent, précisément, de par leur ouverture à l'extérieur. Les sociétés se fissurent et des mouvements de fond vont produire de nouvelle formes de territorialité en même temps que de nouvelles formes d'identité. Les histoires française, galloise, irlandaise voire nordaméricaine du jeu de rugby, entre autres, en attestent. Le jeu se diffuse, d'ailleurs, pour autant qu'il soit organisé et fasse place au sport. Entre les citoyens et les États, au cœur des sociétés, de la sorte, des espaces se libèrent. Des lieux spécifiques sont aménagés. Des temps libres ou plutôt des temps voués au sport sont bientôt réservés. Des institutions ad hoc y prennent corps. Ces intervalles sociaux s'érigent en sous-systèmes. Sauf rares cas d'injections par voie dictatoriale il n'est pas de pays où ces créations soient survenues ex nihilo. Les États surent encadrer le mouvement, manifestant une grande souplesse. Ils intervinrent peu. Sans doute la vogue du rugby plus encore que celle du foot-ball suivit-elle la trace de l'impérialisme anglais; sans doute celui.ci fut-il prolongé par la vague secondaire d'un modèle français. En aucun cas, cependant, ce ne furent des volontés géopolitiques qui y furent appliquées. Mais bien des forces autochtones, excentrées à tout le moins et mises en mouvement au sein des sociétés auxquelles le jeu se trouvait proposé. Pas de génération spontanée. Et encore fallut-il que des acteurs entrevissent dans le jeu une représentation utile de la modernité. 21

Bref, chacun put y chercher, y découvrir de fait une praxis identitaire, quitte à ce que la crispation emblématique en vînt à l'emporter, au bout du compte, sur une production de sens. Le système est assurément complexe, quand bien même il paraîtrait aller de soi: son fonctionnement repose sur l'aménagement d'un espacetemps particulier. Temps, rythme, rite Le sport scande le temps, en effet, selon une rythmique propre. Ainsi les pratiques sportives à haute charge symbolique sont concentrées sur des laps de temps brefs. Encore ces temps forts ne sont-ils nullement placés en libre service. Pour tous et pour chacun, au contraire, ils figurent comme instants de passage obligés. Les conditions nécessaires à l'instauration de rituels, dès lors, se trouvent réunies. Le rythme lui-même est complexe. Au cycle hebdomadaire, ponctué par la rencontre, se superpose un cycle deux fois plus long, imposé par l'alternance du jeu à domicile et du jeu à l'extérieur. Le tout s'inscrit dans un cycle annuel -quoi de plus naturel que le cycle annuel ?- qui emprunte au monde agricole sa temporalité et sa terminologie: «bonne» ou «mauvaise», «la saison» n'a que faire de la succession des années civiles. Dans le domaine français tout du moins, on récolte au printemps ce qu'à l'automne on a semé... De la mystique des terroirs on n'a pas vu la fin et toujours on débat. Ici même on n'y pourra manquer. Enfin le rythme est défini par une instance centrale. Le voici imposé par voie descendante à l'ensemble des acteurs. Au niveau le plus concret et le plus élémentaire de l'organisation collective, c'est par l'imposition d'une relation univoque, une relation structurelle de pouvoir, que les calendriers sont gravés pour tous dans leurs détails les plus infimes. Nécessité? Peutêtre. Mais qui sait si, en planifiant le sport, on ne planifie point le jeu. Il faut lire ce qu'écrit de la gestion du temps un Bernard Allemandou. Quelles qu'en soient les pratiques, actives ou contemplatives, le sport apparaît donc comme un condensateur du temps. Il n'occupe pas non plus, dans l'espace, une place indifférenciée. Je l'ai décrit plus haut comme un système territorial. De quoi s'agissait-il? Sans doute est-il peu de lieux d'un territoire qui en soient détachés. Là n'est pas la question. Sans doute la «qualité», le «niveau» d'un sport sont-ils ordinairement évalués à l'aune des résultats de la compétition internationale, mais aussi à la mesure de la diffusion spatiale de telle ou telle activité et, bien sftr,à la résonance médiatique -économique ?- de chacune. 22

Ces trois points méritent qu'on s'arrête un instant: le sport n'est-il pas jugé selon trois critères à la fois? Il serait représentatif d'une communauté entière, qui peut être une nation. Il est considéré aussi comme relevant d'une nécessité sociale, d'où l'obsession de sa diffusion maximale. On l'assimile enfin à quelqu'indicateur de santé collective, aussi bien sur le terrain de l'économie que dans les domaines du symbolique! Fort complexe, dans ces conditions, apparaît la territorialité dont on l'affuble, qui le structure. Rien d'étonnant: elle est signe d'enjeux. Lieu, acteur, territoire Constitué par une juxtaposition de lieux élémentaires, un territoire sportif est fait également d'une multiplicité de types de lieux. La diversité est la règle. Ainsi des séries dénommées terrain + stade + cité (ville, village) +région + nation... Des relations particulières associent ce terrain à ces gradins, cette cité et ainsi de suite, non tant par inclusion systématique du terrain à la cité, à la région (etc...) que par le fait d'un assemblage de fonctions sociales distinctes, assurément complémentaires, tout au long d'une chaîne liant tel terrain à telle cité. Ce n'est point le même débat, ce ne sont pas des enjeux identiques qui ont pour cadre la pelouse d'une part, les gradins par ailleurs, la Mairie enfin, le Pays pourquoi pas: dans l'espace du seul rugby les lieux divers relèvent de pratiques et de représentations spécifiques, recèlent des relations de pouvoir et révèlent des statuts identitaires qui sont propres à des types d'acteurs chaque fois différents. Le système sportif repose bien sur une territorialité, au sens le plus fort du terme. L'objet de cette première partie de l'ouvrage sera précisément de faire le tour de ses multiples acceptions. Le territoire sportif puisqu'il faut l'appeler par son nom est doté d'une structure relationnelle un peu particulière. Ici s'oppose à ailleurs et parfois... violente est l'opposition des gens d'ici (ils sont charmants! ) aux gens d'ailleurs, qui ne sont pas toujours recommandables. La matrice sportive paraît privilégier un projet d'exclusion. Il y aurait Nous et Les autres, On et Ils, le Domicile (<<Chez Nous») et l'Extérieur (<<Chez Eux»). Serait-ce que prévaudrait, dans le domaine du sport, une société conçue au format booléen ? Peut-être pas: le nous, l'ici ne sont pas tant négations que compléments de l'Autres. Au substantif anglais de match, après tout, équivaut en français le substantif «rencontre». Il se peut que ce soit de rencontre qu'il s'agisse. Peut-être celle des nôtres et des autres prévaut-elle sur leur opposition, à tout le moins préexiste-t-elle à leur opposition. Une conclusion s'impose comme principe d'identité. Osons affirmer que «Nous, c'est les Autres !»... et nous n'en aurons pas terminé: une chose est de dire, une autre de comprendre. 23

Bien entendu nous reviendrons sur l'importance du sport dans la cristallisation, au cours de l'histoire, des identités locales et nationales. Allons plus loin. Alors que les représentations sportives semblent accréditer le sentiment d'une soumission généralisée à quelque localisme, la territorialité sportive repose sur l'administration de réseaux puissants. Réseau, polarité Les déplacements effectués par des équipes de niveau équivalent dessinent, dans l'espace, des graphes en tous points superposables. Ces équipes se rencontrent, avant de devoir s'affronter. Un espace réticulaire est tissé. Dès lors qu'elle est mobilisée une partie du lien social trouve un support au long duquel elle est à même de transiter. Plus vastes de dimension, plus dévoreurs d'espace sont les trajets des équipes fameuses. Tout au bas de l'échelle, seules les plus «méritantes», autant dire les plus performantes seront autorisées à franchir, en fin de saison, les limites de la maille à l'intérieur de laquelle il leur était loisible d'évoluer (ou de ne pas évoluer). L'accès réel au vaste monde est donc organisé. Il est hiérarchisé. L'espace d'une équipe est celui d'un réseau social, bien sûr autocentré, néanmoins désigné par une instance externe de rang supérieur7. Ce faisant, l'appareil décisionnel de l'institution sportive constitue une autre forme de réseau, un réseau de réseaux en vérité. Avec les Comités régionaux la déconcentration d'une partie des attributions collective ne saurait faire oublier à quiconque, en France moins qu'ailleurs, le caractère centralisé d'un appareil qui reste d'extraction associative. La concentration du pouvoir redouble sous l'effet d'une sélection par le sexe et l'âge. A tous les échelons de l'organisation, nul ne va imaginant qu'un homme en âge de jouer passe du temps à administrer, encore moins à diriger! Le cas des femmes ayant été réglé (il paraît qu'il n'en serait plus rien ?), les Chasseurs pourvoient et défendent la communauté, les Anciens la dirigent. Joueurs et dirigeants opèrent dans des strates séparées. Que penser alors de l'espace médiatique, auquel accèdent par millions les téléspectateurs d'une rencontre du Tournoi, à quatre reprises, en direct, un samedi après-midi? Réseau parfaitement monopolistique, il est fait pour informer et non pour communiquer, c'est à dire pour mener cette étrange opération qui consiste à communier sans pour autant communiquer.
7. A propos Degenne et 8. L'ouvrage Découverte. de l'analyse des réseaux sociaux on se reportera à la mise au point de Alain Michel Forsé. Les réseaux sociaux. Armand Colin. Paris. 1994. de base est celui de Jacques Marchand. La presse sportive. C.S.P.J.lLa Paris. 1989.

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Aussi différents soient-ils, les trois types de réseaux sont dépendants. Une chaîne de télévision et une fédération puissante traitent d'égale à égale, sur un marché ouvert où les contrats n'ont qu'un temps. L'une et l'autre se ménagent, la réciprocité s'étendant à tout l'espace relationnel occupé par des notables et autres acteurs périphériques. «Le rugby est une grande famille». On n'a pas fini de répéter la métaphore, dont Antoine Haumont propose la lecture. Famille? Les oncles y dépendent des neveux qui dépendent des oncles et chacun y occupe sa place, juste sa place, tout en débattant de son classement propre dans un marché des représentations qui aujourd'hui ne connaît plus de bornes. Dans tel village du Lauraguais ou de Chalosse, pour bon nombre d'enfants, le domaine des représentations s'étend à l'espace du monde. On peut douter de ce que l'identité de ces enfants reproduise celle de ceux de leurs devanciers qui furent les témoins, peut-être les acteurs, au même endroit, de la pénétration du sport. Les Blacks, à l'horizon des uns, ont remplacé à l'horizon des autres l'U.S.Dacquoise et le Stade-Montais. Qu'en est-il donc de «l'identité territoriale» ? Il est peu dire que la question est loin d'être réglée. Essayons. Antoine Haumont lance l'attaque en brossant le tableau des préoccupations de la recherche dite «savante» en matière de territoire et d'identité. Son bilan le conduit à examiner de plus près une enceinte très particulière, dont on dit qu'elle sait défier le temps, que l'on nomme famille et qui en voit de belles assurément dès lors qu'elle protège des secrets (chapitre 2). Prenant appui sur les acquis de sa pratique, sur la connaissance des terrains qu'il a foulés, sur les recherches qu'il a conduites, André Guilis expose bientôt ce qu'il désigne comme étant, en matière de territorialité, le point de vue d'un pratiquant et praticien du jeu (chapitre 3). Perspective symétrique, que celle développée par Pierr~ Duboscq lorsque celui-ci tâche d'appliquer quelques enseignements des sciences sociales à l'examen des évolutions, sur le terrain comme au fil du temps, d'un acteur collectif dénommé «équipe» (chapitre 4). En produisant du jeu dans un cadre sportif, cependant, les acteurs les plus en vue émettent des produits à charge symbolique forte. Dans le cas français tout au moins, «les terrains» et «le terroir» concentrent la production et l'usage de valeurs identitaires non sans que, étrangement conjugués, la mobilité des joueurs et l'acharnement identitaire ne soient contemporains d'une injection d'argent. Rien de simple en ce registre où circulent, fort mélées, valeurs symboliques et valeurs marchandes. Un débat concourt à isoler quelques uns des acteurs, à repérer quelques unes des formes de production, de captation et de circulation de la valeur (chapitre 5).

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Il est d'autres valeurs et d'autres transactions, des plus mystérieuses parce qu'elles ne semblent impliquer aucun des acteurs publics de la scène .

sportive. L'institution sportive, en effet, ne constitue pas le premier des

cercles de socialisation par le sport... pour autant qu'il soit vrai que le sport socialise les individus. Déjà la famille occupe le terrain. La vraie, l'originelle et non de celle-ci une image truquée. C'est en elle que l'individu dessine, désigne sa trajectoire, c'est lui qui surgit tout façonné de chairs, de relations, de désirs et qui aspire au plaisir à travers l'exercice d'une incertaine liberté. Bernard Allemandou livre le témoignage d'un homme mür qui croit «s'être rangé des crampons» de façon définitive, des siens et ceux des autres. Il raconte comment la pratique du jeu procure une intime allégresse, qui évolue au fil du temps mais qu'importe! Allait-on oublier? Le principe de plaisir n'est pas réductible au principe d'organisation, quand bien même certains prétendraient le premier soluble dans le second. Or c'est un principe bien réel sinon impérieux, qui s'exprime quoi qu'il coüte et conduit tout un chacun, autant qu'il puisse, à jouer avec l'obstacle. D'ailleurs la feinte et le simulacre ont place dans le code des jeux d'opposition directe. Ils ne relèvent point de la tricherie mais du domaine des actions légitimes, fonctionnelles, performantes. Ainsi de ces auteurs, de ces hommes pourtant, qui ne tricheront pas puisqu'il usent du je lorsqu'ils parlent de jeu et qui prenaient un plaisir tellement fou, à essayer d'embarquer leur vis-à-vis d'un balancement d'épaules imperceptible, en d'autres temps, en d'autres lieux.
Pierre Duboscq

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Chapitre 1

TEMPS DE DESIRS, LIEUX DE PLAISIRS

Le sport j'y connais rien. C'est uniquement parce qu'un ami m'a dit que mon histoire de vieux l'intéressait que je me risque à vous en dire quelques mots. En y réfléchissant bien, c'est une histoire de famille. Mon père avait hérité de son sud-ouest natal deux choses: le radicalisme laïque de ses instituteurs et le rugby. L'un l'avait conduit à être professeur, l'autre à être international en pleine guerre, ce dont il n'avait pu tirer comme gloire que celle de disputer un ou deux Paris-Londres. Mais surtout, ce dont je me souviens parce que ça me paraissait alors bizarre, c'est qu'il jouait à Paris dans une équipe, le Red-Star Olympique, qui avait décidé de ne pas participer au championnat mais uniquement de faire des matchs amicaux. Cela m'a sans doute marqué. Moi je suis d'avant 68. A la maison, il n'y avait que la radio et des bouquins. Minot, j'allais à l'école, je faisais du piano et du vélo et je sortais en famille dans les bois cueillir les champignons. J'avais appris à courir et à

feinter dans la cour cimentée de la communale. Je suivais mon père lorsqu'il allait au rugby. Il ne jouait plus mais, faisant une thèse de médecine sur le rugby, il auscultait les joueurs du Red-Star avant, pendant et après les matchs. A l'époque, les équipes de jeunes ça n'existait pas. Pas d'activité physique spécifique de trop bonne heure; on préférait une éducation physique dans des domaines diversifiés. Or nous étions une tripotée de drôles à accompagner nos pères au rugby et à jouer au ballon dans les en-buts, jusqu'au jour où un Sancerrois à béret, Alexis, s'est mis dans la tête qu'avec tous ces mÔmes on pouvait faire une équipe et des matchs. Le rêve! On a trouvé quelques copains pour compléter l'effectif et voilà formée une des premières équipes minimes du comité, avec le SCUF, le PUC et le Racing. J'ai largué le piano pour le rugby. Combien plus passionnant était ce plaisir de jouer au ballon avec mes camarades que de jouer des morceaux de musique insipides à une vieille fille moche, acariâtre et débile qui s'acharnait avec du classique à me dégoûter de la musique des années soixante. Quand Lerou, qui supervisait un match de pré-sélection pour l'équipe de France junior, a préféré mon vis-à-vis, à qui j'avais fait d'abominables misères, parce que sur le bord de la touche j'avais refusé tout simplement son invitation à signer au Racing-Club de France, car je préférais rester dans mon club avec mes copains, outre l'immense sentiment d'injustice qu'un ado de seize ans peut alors ressentir, j'ai compris que quelque chose clochait chez certains des seigneurs de l'ovalie. Ma sélection en équipe junior d'IIe-de-France n'avait été qu'une piètre consolation. C'est qu'à seize ans, j'avais dû remplacer le demi de mêlée de l'équipe première qui était parti en Algérie, contraint et forcé. C'est sans doute de là qu'est née ma haine de la guerre. Les ados, ça supporte malles injustices. Solidaires dans la vie comme sur le terrain où, à l'époque, on rentrait à quinze et l'on restait quinze jusqu'au bout. Pas de remplaçants. Et sur le terrain, jamais personne n'a eu le droit de toucher le mÔme que j'étais. Je le leur rendais à ma façon en me «défonçant un maximum». Ce n'était pas pour être le meilleur aux yeux des vieux du village car, à Paris, des spectateurs pour une équipe de troisième division, il n'yen avait pas. Pas plus d'ailleurs qu'on ne s'entraînait. En y réfléchissant, ce qui avait forgé mon caractère était sans doute le cross où, seul avec moi-même, j'avais testé les limites de ma résistance et la course de vitesse, où j'explosais ma rage à vouloir gagner un dixième de seconde. Cette bulle de loisir était un univers de rêve pour un petit parigot tétanisé par les faciès hébétés et anonymes des habitués du train de banlieue de 7 heures 14 et de 17 heures 40 et de l'indicible ennui des cours sans intérêt ânonnés par des professeurs soporifiques. 28

A vingt ans nanti d'un bac obtenu à grand peine, me voilà retourné au point de départ, aux sources. Le chemin du père à l'envers. De Paris à Bordeaux, où pendant trois ans j'oublie le rugby et me consacre à mes études de médecine. Car qui dit «études» pour un élève peu doué, dit «plus de sport». Le sport et les études à l'Université c'est pas compatible, pas sérieux: on n'est pas en Angleterre ici. Il faudra ma réussite au concours de l'externat pour que je m'autorise à reprendre musique et rugby. L'amour ça vienttoujours après la peine, chante Léo Ferré. Après un match entre étudiants et l'étonnement qu'avait provoqué ma prestation, me voilà sollicité par Bègles, le BEC, le SAM et le SBUC. TIens, le SBUC, le club du père avant son émigration... Et là, en parfait amateur, rien que pour le plaisir, qualifié par certains de stupide c'est-à-dire n'ayant rien monnayé à la signature, me voilà réaliser mon vieux rêve de jouer troisquarts centre en première division avec... le club de mon père, le SBUC. Trois saisons après, sans qu'ils n'aient jamais su que j'étais bien meilleur à la mêlée qu'au centre j'arrête. J'avais eu la joie de me mesurer aux meilleurs du moment, Boniface, Maso, Trillo, Lux... Mais j'avais appris aussi que la gagne et l'argent empoisonnaient l'idée que je me faisais de la camaraderie. Seulement moi, je n'avais pas besoin du rugby pour ma promotion sociale. Le sport amateur n'est peut-être qu'une création de la bourgeoisie anglaise. Pour les autres, l'émulation les précipite dans le nirvana médiatique du professionnalisme. Et qui pourrait les en blâmer? Bien sûr, je me sentais fier d'être dans la cour des bons joueurs mais j'avais la nostalgie de l'ambiance du club de mes débuts. La contrainte des entraînements commençait à me rappeler furieusement les abominables leçons de solfège. Ciao le rugby. Pendant dix ans je me suis passionné à découvrir d'autres univers d'où le sport était totalement absent. Je n'avais pas même gagné l'âme d'être spectateur. «C'était à Richmond, dans le pub d'un des plus vieux clubs anglais au milieu d'une de ces banlieues chic de Londres, que les habitants ont l'élégance de travestir en campagne. Nous avalions gaillardement quelques bières crémeuses en devisant sur le fossé profond où était tombé le rugby anglais. " Simple problème de préparation, dit tranquillement l'un des
buveurs, je joue en Première division et m'entrafne une fois par de toute une vie. Mais cela va chan-

semaine en arrivant après mon travail. Le rugby demeure une distraction que l'on prolonge le plus tard possible et certainement pas la préoccupation

ger. La Fédération anglaise vient de créer un championnat.
Nous ne buvons plus la veille des rencontres. Il est possible que d'ici peu nous soyons obligés de courir tous les soirs et de suivre un régime. Je pense sincèrement que le rugby anglais s'en por-

tera mieux et qu'il se passera de gars comme moi. " 29

Sur ce, Martin Drane commanda une nouvelle tournée qui r~nvoya dans l'ombre l'évocation diététique des athlètes de l' avenir9.»

Et puis un jour, un collègue de travail qui, je ne sais comment, avait appris mon ancienne passion, a facilement réussi à me convaincre de rechausser mes crampons oubliés, une dernière fois. La nostalgie des bonheurs anciens tient au corps comme une marque au fer rouge. Et me voilà reparti à galoper et à folâtrer dans l'herbe avec une allure qui évoquait plutôt le pachyderme que l'athlète. J'ai cru mourir. A 35 ans c'est dur de reprendre, même à un petit niveau, après une si longue interruption. C'est là que j'ai découvert cette désagréable sensation de n'être plus capable de prendre l'ascendant sur un vis à vis, certes pas très affûté techniquement mais ô combien plus jeune donc plus rapide et plus résistant. Mais aussi cette intense jubilation d'arriver très épisodiquement à pallier mon insuffisance physique par ce geste qui met l'autre dans le vent, réveillant le délice de vieilles sensations. Seulement voilà, quand les jambes ne répondent plus on compense aussi par une agressivité vengeresse, celle d'un vieux qui plante méchamment un jeune. Ma réassurance d'avoir un corps encore en état de marche venait se mesurer à la jeunesse des autres en un combat stupide. Stop. La violence naît de la peur de l'infériorité. Les plus méchants sont rarement les plus grands et les plus forts à moins qu'ils ne soient les plus bêtes. Ce jeu chez les adultes se veut laisser libre cours à une agressivité maîtrisée par la règle. La compréhension de la règle est avant tout affaire de joueur, avant qu'il ne soit fait appel à un arbitrage. L'affrontement physique est codifié, autorisé à ce court instant où l'on porte le ballon et inscrit dans une stratégie collective d'occupation du terrain et de progression vers le camp adverse. L'affrontement physique des gros, grands et forts se fait soit de façon statique soit dans un périmètre où il est contenu. Celui des plus petits utilise la vitesse de la course et la feinte. C'est ainsi que cette diversité permettait à tous et à chacun de trouver leur place dans l'équipe. Mais aujourd'hui, l'évolution spectaculaire de ces données où, de plus en plus, les joueurs sont tous grands, forts et rapides même quand ils sont gros, pose problème. On passe individuellement de plus en plus difficilement son vis-à-vis. La question de la progression collective devient stratégique. Le coup de pied règne en maître et les arrières se transforment en joueurs de hand-ball à moins qu'ils ne jouent comme des avants.

9. Pierre Gaston. in La Coupe du Monde. Sud-Ouest. Bordeaux. 1987. p.63.

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L'intelligence n'arrive plus à compenser les différences physiques. Le rugby anglais sort des universités pour recruter ses athlètes dans le peuple. Chez nous, les «grands clubs» pillent les athlètes des villages. Bègles devient Bègles-Bordeaux-Gironde sans aucun girondin dans son équipe10. Le marché est ouvert. La hiérarchisation des clubs se mesure à leur chiffre

d'affaire.

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Petite annonce, Libération, 28 mai 1982

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Alors, nous, les vieux, on a décidé de se retirer de cette galère des temps' modernes. Est née cette idée simple et bête de dire que nous n'avions qu'à jouer entre nous, les vieux, avec des règles à nous. Hors fédération, c'est-àdire hors compétition officielle. La gagne on s'en fout. Ce qui compte c'est retrouver ce plaisir des sensations physiques, du jeu collectif, d'une amitié sans entraves financières, où chacun a sa place, l'odeur de l'embrocation des vestiaires, cette senteur de terre et d'herbe du stade, ce corps éprouvé par les efforts qui se délasse sous la douche salvatrice, les commentaires du match que l'on aurait dû faire devant un verre et la longue soirée passée entre copains à se raconter nos histoires de mecs et où chacun yva de sa chanson, reprise en chœur.
10. A tout le moins les joueurs formés au club sont plus nombreux en équipe Seconde (NDLR)

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Nous venons de vivre, une trentaine de vieux joueurs dans notre club amateur, le «Club Sportif de la Vallée de l'Isle-Anciens» dit aussi «Saint. Emilion», lieu de son siège social, dix saisons qui nous amènent à la cinquantaine. Cinq, six matches dans l'année avec des rencontres internationales de vieux, ce que nous n'avions jamais pu faire avant, en Angleterre, Irlande, Galles et surtout chez les Ecossais, qui sont devenus des amis. Bannie la violence. Quant c'est pour le plaisir, ne reste qu'une saine agres~ sivité. Il nous est arrivé d'arrêter le match quand certains ne respectant pas «l'esprit», ne se contrôlaient pas. Nous sélectionnions nos adversaires en fonction du respect qu'ils avaient de cet état d'esprit. Et sans doute cela explique-t-il que nous n'ayons eu aucun blessé sérieux en dix ans. Aujourd'hui nous arrêtons. A cinquante ans, je sens que mon corps ne peut plus assimiler l'effort que réclame un match. Cette expérience de rugby amateur-loisir n'a été possible que parce que certains se sont dévoués à manager cette équipe de copains. Je rends ici hommage tout particulier à notre ami Jean-Marc Taba, sans lequel rien n'aurait été possible, ainsi qu'à la généreuse hospitalité du club de rugby de Galgon, petit village du Fronsadais. Parce que nous avons su adapter les formes de notre pratique aux contingences physiques de nos corps vieillissants et aux contingences sociales du groupe de quadragénaires que nous étions. Nous avons réfléchi à la participation de nos épouses à notre loisir et les avons invitées aux soirées que nous faisions lorsque nous recevions à domicile d'autres équipes, plus rarement à nos déplacements. Nous avons constitué une caisse (cotisation volontaire et activités annexes) qui permettait de tempérer les frais que représentaient nos déplacements à l'étranger et permettaient ainsi de ne pas exclure les moins fortunés d'entre nous. De la vingtaine du groupe de départ, dix ont cessé de participer à nos activités: vicissitudes des destins personnels. Nous avons réussi à les remplacer par de nouveaux amis, séduits par la pratique de notre groupe qui n'avait aucune cohésion philosophique, sociale ou politique. Car ce qui nous réunit, c'est ce désir de pouvoir poursuivre la pratique du sport collectif qui avait enflammé notre jeunesse et conserver des liens tissés par l'amitié d'hommes d'âge mûr. La richesse de la diversité est un incomparable facteur d'attrait du collectif, quand il n'y a pas d'enjeu de pouvoir. Il n'est pas impossible que ce groupe continue encore à vivre son expérience collective en s'adaptant à ce que peut être une activité de quinquagénaires. A défaut de pouvoir continuer à mettre en jeu nos corps, nous

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irons voir jouer nos enfants et sans doute nous réunirons-nous épisodiquement pour évoquer de façon conviviale les idées que nous nous sommes faites d'une pratique d'un sport, aux vertus éducatives incomparables lorsqu'il reste désaliéné d'un élitisme mercantile, générateur de violence. Ce texte n'a d'autre ambition que d'en porter témoignage.
Bernard Allemandou

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Chapitre 2

GRANDS ESPACES, GRANDS VENTS

Que viennent faire les notions de territoire, d'identité dans le sport en général, à propos du jeu de rugby en particulier? La notion d'espace n'est pas neuve, certes, dans la réflexion non plus que dans les travaux qui ont pu être conduits. Et quand j'écris «travaux» je me place par inclination du côté de la recherche dite «savante», ce qui est une manière d'entrer dans la question, une parmi d'autres. La notion de territoire a été passablement travaillée dans le domaine relatif au sport et quelques axes de recherche ont aidé à la préciser.

Espace et territoire
L'un de ces axes est celui du repérage, à l'aide de la statistique, de lieux remarquables que certains ont tôt fait d'appeler «territoires». Cet abord peut apparaître ingrat, un peu sec. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle des relevés statistiques lorsqu'ils font apparaître des concentrations, des spécialisations sportives dans certaines villes, certaines régions, certains

pays et lorsqu'ils révèlent de manière tout à fait claire les contacts qui peuvent exister ici ou là entre des lieux et des pratiques sportives. Parmi les travaux français, je pense à l'Atlas des Sports en France, de Mathieu et Praicheux. Je pense aux travaux du géographe anglais John Bale qui a montré dans Sport and Place, de manière tout à fait convaincante, la réalité de spécialisations sportives sur une base territoriale". Un aspect intéressant de ces travaux, lorsqu'ils sont menés avec continuité, est que l'enquêteur apparaît comme un veilleur extrêmement précieux en ce qu'il supplée à notre carence, nous, témoins pressés qui sommes menacés en permanence de ne savoir saisir les changements, rapides ou lents, et de considérer que des terres de rugby ou des terres de cyclisme sont données une fois pour toutes, alors que ces systèmes sont peut-être moins stables que nous ne l'imaginons: le relevé d'un nombre de licenciés ou de toUte autre grandeur permet d'expédier des signaux qui attirent bientôt l'attention sur des modifications que nous serions trop lents à percevoir. Un autre axe de réflexion autour duquel les Français semblent avoir particulièrement brillé ces dernières années, c'est une analyse des territoires sportifs par des méthodes inspirées de la sociologie et de la science politique. La problématique change. Pierre Duboscq, Jean Pierre Augustin, Alain Garrigou, Jean-Paul Callède et bien des participants à la présente réflexion nous ont progressivement révélé ce qu'étaient des systèmes sportifs locaux, c'est à dire des espaces localisés dotés de complexités particulières qui paraissent spécifiques du lieu. Je crois que dans les travaux qui ont été conduits sur le sport en France, les démonstrations faites à propos du rugby sont les plus intéressantes, les plus éclairantes12. Pourquoi? Peut être parce que c'est l'endroit où le système sportif local s'exprime à son paroxysme. Quand je parle de système sportif local, je signifie que le sport n'est qu'une des composantes d'un système local tout court, qui incorpore du politique, du social, de l'économique. Il y a là une voie d'analyse particulièrement intéressante et aussi le moyen de rejoindre des perceptions, des écrits, des sentiments sur le sport local et sur le rugby sans devoir passer par le jargon et la lourdeur d'analyses de type «savant».
Il. Bale J., Sport and Place ,. a geography of sport in England, Scotland and Wales. C.Hurst and Company. London. 1982. 12. Duboscq P. «Sur les terrains du sport et du pouvoir, rugby». Pouvoirs. 1991. 61. p.l07-115. Augustin J-P., Garrigou A. Le rugby démélé. Le Mascaret. Bordeaux. 1985. Callède J-P., Dané M. Sociologie des politiques sportives locales,. Trente ans d'action sportive à Bègles (Gironde). Ed. de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine. Bordeaux. 1992.

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