Signification du sport

De
Publié par

Le sport n'avait jusqu'ici fait l'objet d'aucune étude approfondie ni systématique à la lumière des sciences humaines. A l'heure où les grandes rencontres sportives captent l'attention de millions d'hommes, mais où, aussi, la pratique du sport par tous commence à s'instaurer, ne s'imposait-il pas d'analyser cette discipline dans son ensemble ? C'est ce qu'a tenté ici un universitaire et fervent sportif, Michel Bouet, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique.
Publié le : samedi 1 juillet 1995
Lecture(s) : 363
Tags :
EAN13 : 9782296308077
Nombre de pages : 672
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

SIGNIFICA TION
DU SPORTMICHEL BOVET
Agrégé de philosophie
Docteur es LeI/res
SIGNIFICATION
DU SPORT
SIXIÈME ÉDITION
Éditiolls L'Harmattall
5-7, rue de L'École-Polytechnique
75005 ParisC &litions univenitaires 1968.
@ L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3592-0A\' A:\T -PHOPOS
Position lon<lallll'nlale du curl's (;01111111' 1I1l"diail'ur dl'
1'1\11"1" ('space ('\ temps cumme ralégurit's de l'expl.rH.'IH \'(:'''(11'.
('araclèrc constitutif du rapport à autrui, rechcrclll' d'un conti-
nuel dépassl'ment. création <I('S valeurs. gratuité du projl'l.
pt"rpétuelll' rl>surgenre de l'échec,..: tous ces thëmes de la
l'l:Oexion t'xislentielle ne seraient-ils pas ilIustrl's. dans unt'
ass('z larg(' mesure, par le phéllolllènt' humain tim' nous appe-
Ions. spurt» ?
Pour le sportif qui poursuit pcrformall('l's et records el par-
Iidpl' inlassahlement à 1:. lulle cOl11pétiti\'C a\'cc II's autres,
spn l'Ire,..il faut bien dire qu'il ('sl, l'Il SOil èlrt'. question dt'
Il se peut que le spor! antique ait moins que le nôlrcl'"I'll'
la marque de l'angoisse et qu'il correspondit it la notion d'un
(:quilibre souverain, appuyé à j'horizon du Bil'n (et non it
celui du Plus), plutôt qu'à une vision prollll-lhéennl', ~fais
noUs ne saurions, dans le cadre res!reint du tra\'ail qut' nous
soumettons ici, aborder une étude comparative du sport
antique et du spor! moderne. Nous nous contenlerons de nous
horneI' à Cl' dernier, puisque c'est celui que nous pouvons
appréhender d'une façon "Ï\'ante.
~ous allons tâcher de nous mettre en pos!>Cssion du phéno-
,JIIl'ne lui-mêll1{" dans sa réalité actuelle, dans sa varil,té. dans
S~ complexité, dans sa mobilité. ~ous voulons rejoindn'
concrètement le vécu, dans sa lumière comme dans ses ombres.~ AYANT-}'ROPOS
COlHme on l'enlcnd dire de plus en plus sOll\'enl, le sport
est den'nu un fnit social important de notre époque, ,'oire
un des traits majeurs du xx' siècle. Cependant, à nos yeux.
cette importance ne nous parait pas résider principalement
dans l'afOux des spectateurs qni se pressent aux portes du
slade. ni dans l'enflure de la publicité faite autour des cham-
pions. Ce n'est même point l'inconlestable levier éducatif.
progressivement de plus en plus (sinon de mieux en mieux)
exploité. qui peut justifier notre propos.
Ce qui nous a semblé surtout requérir les démarclws d'une
recherche. le fait que' de nombreux aspects de notre(''''~st
siècle se sont traduits dans le sport. L'état de définition, de
slructuration, de développement el d'expansion que le sport
fi pris nous force à le reconnaître comme un être culturel
et signifiant. Mais si l'hon1me de notre civilisation se reflète
en lui, cependant. pal' lui, il communique encore avec les jeux
de la plus lointaine humanité. Le sport met donc la méditation
en contact awe ce (lui est de noire temps, mais également
awc ce qui est de tous les temps. L'apport fourni aux sciences
de l'homme peut Mre intéressant et s'a,'ère néèessaire. En
outre. les cOI1ditions toujours délimitées et relativement sim-
plifiées de beaucoup de phénomènes sportifs c,onsUtuen! des
situations qui, dans le domaine des sciences du comportement
humain. présenteraient l'intérê~ de se rapprocher de situa-
tions d'expérimentation.
Bref. ]e~port fi retenu notre attention et tllOtivé nc)trl'
recherche non tant comme fait de' )Üasse que, avant tout.
comme phénomène humain signifiant. s'inscrivant dans Il'
cadre des disciplines consacrées à l'étude de l'homme et de la
société.
En tant que, dans une cer1aine mesure, il faul dissocier
le Sport. fait social. et le sportif, c'est au Sport que le présent
travail s'est attaché; aux individus qui font du sport, nous
ayom réservé une approche d'ordre plus spèCialement psycho-
.
logique que nous exposons séparén~ei1t.
Nous nous sommes placé ici dans Ie~ perspectives d'une
connais!\ance méthodique du phénomène humain du sport.A V ANT-PROPOS 9
mais elle ne saurait être CXh.lUstive. Aussi bien l'état acluel
des travaux ne nous donne guère que des fragments.
Si, en effet, nous mettons à part les contributions médicales
et les études des techniciens du geste et de l'entrainCIJ1ent
sportifs, il reste que les secteurs phénoménologique, histo-
rique, sociologique, économique, juridique, psychologique, ne
montrent; qu'un degré d'avancement encore assez faible, -
en dépit des. efforts accomplis depuis quelques années, inéga-
lement d'ailleurs -c-. suivant les disciplines concernées et sui-
vant les divers pays. D'une façon générale, il continue d'être
difficile de ne pas souscrire aux jugements portés à cc sujet
par différents auteurs. .
Ainsi Günther Lüschen J, en 1960, pouvail encore rappeler
l'appréciation peu satisfaite que Max Scheler prononçait pour-
tant en 1927 sur l'état de l'analyse psychologique et sociolo-
gique du sport.
En 1965, Gerald S. Kenyon et John \V. Loy écrivent; «En
dépit de l'engouement du public pour le sport, celui~ci a sus.
)cité, en tant que phénomène social, peu d'études sérieuses 2.
En 1966, Kenyon parle d'un «champ de recherches non
développé» 3, mais il signale un intérèt croissant », en fai.
sant le vœu qu'il ne s'évanouisse pas. Peter C. McIntosh
n'est pas dupe du caractère de certaines publications qui sont,
les u.nes préorientées politiquement, d'autres «n'ayant guère
d'autre fin que de servir à l'ayanccment du chercheur 4 ».
. En considérant plus particulièrement le domaine des
recherches historiques, J. Ulmann a noté l'insatisfaction que
laissent" certains ouvrages.
. Dumazedier:; s'étendra, en 1966, «à propos du retard de
1. c Prolegomena zu einel' Soziologie de~ Sports. Mit einer über~icht
über. die deutsch~prachige Literatur». in Kolner Zeitschrift für Suziologi~
l/nd Sozialpsycho(ogie, 12, 1960, Helft 3. '.
2. c Toward a ~ociology of ~port). Jr?urnal. of Health Physical Educa-
tion; may 1965,
3. c Sport ~ociology: on becoming a sub-di~cipline », pa~r ,'ead at
Hi~tory and. Philo~ophy Section, A.A.H.P.E.R. National Convention,
Chicago, march 18, 1966.
... Sport in Society, London, Watt~, 1963, p. 132. .
6. Dan~ sa contribution au Congrè~ mondial d'E.P.S. de Madrid.A\' A~T-PROPOSIII
la rdkxion soeioiogi«juc sur J'éducation physiqul' el le sport ».
disposait~Iagnalh" l'n HIIi.!I, a\'ail déclal'é que 1'011 IH'
glll'n> quc d'« inYl'nlaires )llus ou moins ('omplels, Ill' faits
ill'('umull's salis IIIl'Ihodc cI sans buis apparents ».
Ct'penllanl, il sc'Iuble que la siluation des seiellc('s huniailH's
l'n spoI'l soil en Ir:dll de ehanger. La plupart des auteuJ's
llUl' nous n'llolIS Ill' citer sunt d'ailleurs des artisans dl' el'
Il)(\ LI n n l.
n' H'
l'Ill' l'rellvc sl'lIsible d'une activité de recherche anthropo-
logÎllul' dans le domaine sportif est fournie, par exemple, pal'
la rl'lIssile d'un imporlanl Congrès de Psychologie du Sport,
qui l'sl lenu it Home, en anil 196;), ou par l'I!xceIlent SI'mi-
lIairl' inll'rnalional dl' suciulogie du Spurt, qui s'cst déroulé it
Colognl', l'n avril 1!Hi6.
SportIh'l'clIllIH'nl, un li\'1'e l'olllme celui dl' Jean ~leynaud,
sportl'f politÎl/IIt,~, monlrl' la riell(> malièrc of1'erle 'par le
:'t unt.' lil'march,' dl' sOl'iologUI'.
Bien des circonstances peuvent expliquer que nous l'II
soyons eneure it Ulll' période de constitution, voire de «h'fri-
ehage.
Il faut d':lbord IH' poinl oublier que les sciences humaines
elles-mêmes sont encon' jeunes, Elles ont I;té amences très
,'ite 1.11'01'. pcut-l'Ire) ~I combattre à la fois sur de nom-
le sport. rcconnaissons-le, n'était peut-i-trebreux fronls ; £'I
un des plus urgents.l'as
Au rcsll', le sport n'csl-il pas récent, lui aussi, avec 1('
l'aracLt'n' d'expansion institulionnalisée qu'il a de nos jours?
Il faul aussi IH' pas méconnaître que le sport, activité toute
dl' réalisation pratique, l'LroÏlement préoccupée de résultats
immédials, a longlemps été posé en antithèse de l'intellec-
tualiti'. Et il est quelque peu dememé un délaissé de la
réflexion anlhl"Upologiqut'. Et lorsque, pour J'opportunilé d'un
arlicle ou d'une allocution, il fallait se raccrocher à quelques
1. Dans son essai intitulé Sociulo!/ic du sport, Paris, Gallimard, 1964,
p. !J.
2. Pacis, Pa~'ol. I!J6ti. )l;ous rèdil:ions la condusion de notre tra,'ail,
lorsque pacut.el' li\'rl'A \ .\:\T-PROPOS Il
i<li'es gènèrah:s, 011 ;.;Iissait aSSl'Z facih'lIlcnl, cOlllme di!it'
Amsler, à «preS!TÎre el' (lui dOli ètrl", <,fault' dl' s:\\OIr
,l'xactement CI' qu'il ('si. .
Eqlill, maigre sa dllluslol) rl'lalin'lIll'l1l large, sporl SI'h'
l'I'lIstlllll' encore \ "J..niÎ"i's t'n un unin'rs it l'art. assez l''/"tlll<
(lue gardent un pI'li jai\lusl'ml'nl ses Iruslees » el ses pl'opn",
"« l'Xpl'rts ».
tout ceci, joinl à l'altilude gèn('raklllclIl I1l'giigl'nle des
spécialistes des scicnel's humainl's \is-it-yis du sporl':, L.il
cOlllprendre la situation qui nl' commence s('ulement qu'il
se transformer,
Dans eOl1junclure, qUl'lle pOll\'ait done ('Ire Iwln'l'l'Itl'
1:Îl'hl' ~
Il dait hurs dl' questiulI, ('yidel1l1l1ent, de preLl'nùI'l' l"ditit'r,
sl'ul, une science humaine du sport. ])'ailleurs, est-il si sÙr
pari;;qu'il s'agisse dl' fonder nnl' discipline à '! Tant quI' la
spl'('ilicilé de l'ohjet n'l'nt l'aine l'as la sp('l'ilicil,', Ùl'S IIH',thodes.
clue gagnerait-on it reyendiquer J'aulonumie '!
'foutt'Iois, si les dilT('rentes sciences humaines pcu\l'nl el
doiwnt ('laborer Il' contenu d'une connaissance scienlifi(llh'
du sportlsans, pour aulanl, n't-Ire consiùèrées llul' COllinit' des
auxiliailes, -- sdencl's d'appui:t ou sciences Il'inl'urlu;\-
tion », suivant des ,'ocables que' nOlls ayons rl'Ie\'l's ',uni'
tlis('ipline de liaison peut s'ayérer nécessail'l' l'OUI' rasse'1I1hll'r
théorie pusiliw el!l'urs n:sultats. discipline assodée à un"
fondamentale du spurt el capable de désigner ses caradères
propres. ~ous espl:rons que la présente recherche pourra
apporter quelc/ue chose dans cette direction,
l'\ous avons essavé de la conduire non seulement en réunis-
sant le plus possible de documentation lqui reste très inégale
l't très dispersée sur ces questiuns}, mais aussi en multipliant
),
..\MSLER, l'la('(' de lu cul/UTt physique dans la crise dl' l'humanisme
,S.. 11165, pol~'copié,c"ntemporain, Document I.:"J
2, simple fait: les index analytiques dans les (JU\Tag"~ de pS)'l'ho-l'n d.,s sports. Etlogie. de sociologie d'histoire porh'nt raremeut m.'ntion
qui, d'a"enture, 'est l'lassé dans la rubrique «jeu ~ est, 1 5 ~ou\'enl,
1'1'
assez peu..,
3, Que d'aucuns appelleraient «ph~'siographic »,1_-'j A VA:'\T-PHOPOS
les l'untaets ayt'c d'autres chercheurs, nolamment à l'étranger
uÙ nuus ayuns unt' grosse deUe de reconnaissance.
Lne infurmation cuncrète, directe, sous furmc d'observa-
l,Lion dt's phénomènes, et mème d'observation-participation
a dl; pour IIUUS Ullt' règle consImilI'.
011 comprendra lJue nous n'ayons pu renoncer à l'exigenl'(~
d'aborder Il' sport comme un de ces faits lJue Marcel Mauss
appdait «faits sociaux lotaux». Comment pourraiL-on, en
effet. espl'rer atteindre la réalité vécue .du phéllomène, si l'on
n'en a eonsidén; seulemenl qu'un aspect, toujuurs plus ou
lIluins arlificiellement découpé '! 1';ous avons afIaire à un
phl'nulllène concret, c'est-a-dire, comme aimait encore à le
dire :Vlarcel :\1:l1I5S, cumplet. Il nous faul donc éviter de
l'amputer, --' d'autant plus <Iu'en l'uccurrence le sport
moderne, COlnme beaucoup d'activités en apparence margi-
nales, est, en réalité, surdéterminé. C'est un ensemble quelque
instable de phénomènes de toutes sorles: aspectsl'eu
physiques. physiologiques, bio-mécaniques: «techniques du
eorps ~ (il faut prendre l'expression au sens de Marcel Mauss) ;
Il1odalitl~s psychiques diverses (allant de la psychulogie des
IllOuvelllenls a celle des motivations, en passant par l'elle des
l;motions) ; phénomènes sociaux et psycho-sociaux multiples
(faitsd'inslitutionalisation, de morphologie, de. fonctionne-
ment, rÙles sociaux, etc.) ~ ; le sport intl'gre des compurte-
menls, des rites, des représentations, des normes,des valeurs
qui sont d'ordre économique, éthique, esthétique, pédagogique,
politique; il a une histoire et il est dans l'Histoire; etc" etc.
Il s'agissait donc, av::tnt tout, en essayant de -ne jamais
perdre de vue la conscience de l'ensemble social. et culturel
llue forme le monde humain du sport, d'apporter et de ras-
sembler des donnlles qui fussent à la fois assez significatives
1. ~ous dnons beaucoup, entre autres, à notre longue expérience du
\ ni à voile et du ski.
2. Walter E. SCHAFER a fait une analyse particulièrement lucide des
aspects du sport intéressant la sociologiè et la psychologie sociale, dans
sa conférence au Séminaire international de sociologie du sport, à
Cologne, en avril 1966: The social structure of sports groups, original
ronéo en anglais. Publié en traduction allemande dans Grilppe im Sport.A Y,\;\IT-PROPOS 1:\
el assez ,'ariées pour que leur description témoignâl de l'el
l'lIsemble dvant. Et, pOUl' que le caractère humain dt's pIll:.
nOI11i'nes fflt respecté, iI fallait que l'effort de comprébemiion
ne fÙt jamais relâché dans l'œu''re de la description,
Nous avons veillé :'t ne pas noml laisser glisser au confort
d'une explication là oÙ, pour tenter de comprendre, il est
nécessaire d'admeHre (rUe l'on va d'abord à la quête du sens,
dans l'incertitude que pose loutproblème. Ouyrir des ques-
tions plulO! (rUe s'enfermer dans les rouages et les combinai.
sons d'un systènw nous a paru une meilleure façon de cher.
elIt'/' :'t pénétrer la signification du phénol11i'ne humain du
sport. A tout le moins, l'horizon du sens en senl peut-être
dl;g~gl:,
Accomplir Cl' Ira"ail d'ouverture du sport à l'invesligation
'cientifique, c't;lait inl'vilahlemcnt sc mettre dans J'obligation
suile,d(' préciser des inslrUllwl1ts conceptuels et s'exposer. l'al'
;\ ('ntreprendre çà el là de nécessaires ajustements criliques,
D(:crire des fails, poser des questions, proposer des concepts,
formuler des hypothi'ses: démarches soliclaires que, dans
l't:lal actuel des études sur le sport, nous n'aurions su envi-
sager si nous n'eussions eu le souci et le soutien d'une perpé-
hH'lIe réfl'rener aux significations vécues: car ce sont elles
qui fondent. en 111(\me temps que l'humanité du phénomène
humain du sport, sa phénoménalité, c'est-à-dire l'essence qu'i!
a d'ètre une manifeslation.
L'analyse de la signification du sport moderne, phénomène
humain, entraîne donc dans ces recherches un cheminement
qui passe par diff(:/'ents niveaux, auxquels la complexité du
fait tolnl nous contraint à nous placer tour à tour:
Tout d'abord, le niveau des thèmes vécus principaux de
l'activité sportive, prise dans sa plus ~rande généralité
actuelle (première partie de cet ouvrage) : puis, tout aussitôt.
le niveau des spécialités sportives, décrites dans la variété
concrète des schèmes vécus qui les caractérisent (deuxième
partie) ; schèmes et thèmes constituant la structure intrin-
sèque de signification du sport, on la réfère ensuite à ses
conditions: d'abord au niveau historique (troisième partie),'è\T-PIHII'OSI~
""
"II t('nk line cl\l11j.r,;hl'l1siol1 !!,."nl>ti1Iue Ill' la formation ('I dt'
l'pxpallsÎl\11 du sport rll fOlldion dll cli'\'clopprlllenl dl/ !lltllule
enfiu, la quatrii'mr partie op('re tlllI'1I1IId('rn('" l':I1SUitl' l'l
pn'l11i(\n' disrrimination des .:'h;nll'nts d'l/lIl' analyse It'oril'nt::t-
! il\lI socioJogirfl](', portant sur II's aspel'ts sociaux dilf{'r('nli"ls
et rondiol1l1l'ls du sport :tclllrl.
En sommr, k présent Inn"ail traduit lin t'lTorl en't'c!III"'
lion s('nli-mrn! inlrodllirr Ù. mais aussi s'inlroduil'I' df/1/S1'41111'
J'applicatio!l dl's Sril'III'('S hU1l1aint's t'I dt' la l'ultnT"t' :Ht:\.
dl,donl1("'l's l''':'\l'l'ril'!l('(' sl'nrliu'.PHE\JIEHE r,\HTŒ
LES GRANDS TH )jMES
DE L'ACTIVITe SPORTIVE
DANS LE SPORT MODERNEEn nous plaçant d'emblpe dans l'expérience du sport
moderne, nous allons, afin de ne pas nous égarer dans son
immense variété, essayer de décrire d'abord les thèmes les plus
généraux de sa signification sportive,
N'ous convions le lecteur à faire un retour aux choses
mèmes, à les mainlenir présentes à la conscience. Tout au
long de noIre essai d'analyse, nous ne devrons pas oublier
le vaste et riche paysage humain du sport; cette analyse nt'
cherche qu'à dégager les éléments qui font à la fois son unicité
et son unité.
L'abstrait ne tend ici qu'à ménager et à aménager la pré-
sence d'un concret que l'on ne prétend pas d'abord formuler,
el' surtout pas en en rlonnant une définition.
I. L'EXPÉRIENCE DU CORPS
Le sport implique avant tout 'line activité corporelle mani-'
feste, extérieurement déployée, où l'accent est précisément mis
sur les pouvoirs, la vitalité, l'efficacité du corps humain. Quelle
que soit l'interprétation qu'on peut donner de la nature et de
la valeur de cette participation corporelle dans le sport,1R LES GRA:-inS THÈMES DE I:ACTIVITÉ SPORTIVE
qUl'I/e que snit, par ailleurs, la théorie métaphysique soutenue
concernant l't'ssence du corps, le sport comme prhrence et
actl/alité £11/corp.'1 esl un fait dont J'évidence même ne doit
pas nous dt,tourner d'cn chl'relu'r la signification. Celle-ci, en
parliculicr, ne se ramène pas à un simple rôle dp matière
l'I'clI1ii're du spnrt que jouerait le corps, emploYt' mais non
sen'i. 'Tout au contraire, le sport ouvre HU corps humain une
vie pour sni oil il s'éprou\'e en ses valeurs propres, libéré
d'ulle œuvre ou d'lin ouvrage il faire comme dans le travail,
el n'élant pas mt;dialeur d'une expression comme dans la
danse.
A ct'lt.gard, l'alhh\tisnH' apparaît bien comme la manifes-
talion la pIlls authentique dp l'essence du sport, en se défi-
nissant par l'ensemble des performances dont le corps humain
comme tel est capable. La natation, la ~mnastique (au sol
ou aux agrès) nnus fournissent aussi, clairement, celte ima~e
dll corps humain faisant l'épreuve de sa force et de son habi-
leh\ dans la préoccupation dominante de s'authentifier et de
se réHliser par celte épreuve même, en une sorte de circuit
.d'ipséitt' corporelle.
On sera toujours retenu de considérer comme étant sport
au sens vraiment plein --- quelle que soit à cet égard la cou-
hlllle en certains pa~'s cOl\1me en U.R.S.S. - les compétitions
d'échecs, par exemple. oU celles de billard ou même celles
de bowling ou de houles. Car si, en certains C3S, la durée
- des éprC'uYCs amène le joueur à faire montre d'endurance
physique, il reste d'une façon générale que le corps n'est
point ici concerné. comme puissance mise en question dans
l'espace par son exercice même. Lorsque l'adresse seule est
l'l'quise (billard, bowling), en liaison d'ailleurs avec un c coup
d'œil:) et des facultés de calcul et d'anticipation, la pléni-
tude motrice du corps n'{'st pas réalisée, comme c'est le cas
au contraire dans le rugby, l'aviron ou la lutte par exemple,
activités auxquelles on ne songera certainement pas à refuser
le terme de sport. Entre les pôles extrêmes du corps complè-
tement sollicité et du corps sollicité au minimum moteur, il
y a certes bien des degrés. Mais Hfaut reconnaître que le sportL'EXPÉRIENCE DU CORPS 19
implique que le corps ne soit pas le simple support de l'action,
mais qu'il soit au cœur même de l'action, sa substance et non.
seulement son soutien.
Les sports mécaniques (courses automobiles par ex.) ou
des sports comme le vol à voile ou même le yachting semblent
souffrir en un sens d'une limitation apportée à la notion de
développement physique dans le sport. Cependant, ils nous
permettent de confirmer des traits essentiels tenant à l'essence
même de l'activité sportive: engagement du corps -- qui
peut mên](' aller jusqu'au risque d'accident et de mort -,
exigences aiguës imposées en particulier au système nerveux,
i. la résistance organique. Mais, surtout, le fait de disposer
d'une «machine» avec laquelle le sportif s'identifie doit êtrci
interprété non comme une mise entre parenthèses du corps,
mais comme son ampHficalion. Le corps de l'homme est pré-
cisément celui de l'être qui. parmi les animaux, s'est construit
des outils dont la mécanique n'a pas mécanisé son corps, et
qui, restant à sa disposition sans s'imposer à lui, peuvent
devenir de seconds corps que le éorps originel s'incorpore,
en leur lotant présent en totalité et en les animant du jeu de
la motricité purement humaine (actions notamment des
membres inférieurs et supérieurs coordonnés, comme dans le
pilotage).
i
Corporéité pleinement assumée, conversion de l'homme à
son corps vivant et efficient, le sport signifie donc une émi-
nente actualisation de notre être physique. et de notre âme
dans notre être physique, et cela d'autant plus que l'homme
le pénètre de ses projets conscients, de ses techniques intel-
ligentes, de sa volonté ennoblissante, s'identifiant à lui, ren-
dant ainsi active et manifeste l'unité substantieHe de J'être
de chair que nous sommes. Le geste sportif qui transcende
le langage libère du dualisme qui est né de la structure discur-
sive du langage et qui nous fournit ce vocabulaire déchiré'
qu'il est si difficile de surmonter sans malentendu, alors qu'on
est cependant obligé de l'employer pour le surmonter.
Avant de montrer plus en détail comment le thème de la
présence majeure du corps en sport se diversifie, il sera bonI.ES(;n,\~OS THÈMES OE L'''CTI\'ITÉ SPORTIVE20
qlll'nons précisions en que/ sens donc noll.''I par/on.'! ici dll
cnrp.II. C'esl d'autant plus nécessaire que la pensée contempo-
raine nOlls a f:llniliaris(;s avec une distinction qui l'sI devenue
une opposition quasi dogmatique entre le corps-objet tel que
r:matomisle rétudit', el le corps-sujet qui l'si celui qui esl
quel'ngagé dans l'exp(;rience \"{;cue - sinon consciente -
nous faisons de noire propre corps dans notre être-au-monde
elTect if.
En é\"of)uanl dans le sport le Ih&l11e dominant du vivre
selon le corp". du v<,cu doms le corps el d:lnS la sphère des
pouvoirs corporl'Is, c'est évidemment il la nolion dl' corps
propre (Jill' nOlls nons rHérons, de corps en prl'mièrr l'l'l'sonne,
S'il ("Iail hf'so;n rll' 1(' proun'r, il suffirait dl' consid<,rrr le cas
dl' sports oÎ1 \r corps sr Irouve en siluation dl' masse mali'-
ril'lIr muc suivant le rl(;trrminismt' de la nature exlérieurl' :
lugr. chute lihrl'. plongeon, ski rle saut par l'xem)1le: on
wrr:til qu'il n'en l'si peut-I;lre pas oÙ l'intégralion personnl'lIe
dn corps l'si pIns granrll' el la vigilance dl' la conscience du
corps et du corps lui-même plus poussée.
~lai!" ce qlli nnus importl' l'si de souligner que l'l'xl'rcicl'
du sport imprillll' il CI' rorps-sujet des caractères originaux
d.,qui rrsultl'nl l'I'nrichis~wmenl que Ir sport appnrll' il noire
r[ il nolI'I' cnnnaissancr du corps, ainsi que de lal'xlll;rirl\('"
manii'rr dnnt Ir sportif façonne, conlrôle, 111('ne son corps.
Alors que cr qu'on a SOUVf'nt décrit cOl11me corps "l;CU
s'a l'pu il' surtout sur l'{'nsemble des l1:lbiturles motrices les
plus banales, formél's peu à peu ail cours flu premier d(;ve-
I\;!re humain, puis par les routinf's du métierInpllf'mf'nl df'
corpsl't dr~ occllpations dans une familiarill; machinale. It'
du sporlif f'st èrluqué con~ciemment. intf'lligemmf'nt construit,
incessammrl1! et volontairement pt'rfectionné. L'analyse du
lIlou\'enH'nt. l'analomit' ('t la physiologie président de plus
1'11plus à l'die O'lIne de formation et de culture corporelles.
Enlraineurs, 1Il(;flrcins. masseurs s'y emploient; mais le spor-
tif participf' à leur l'l'cherche. Il y ajoute les données de Sf'S
J'ropres ohsf'rvation~ d rle ses réflexions. Avant qu'il y eût
df's lechnilfUf'S proprf'mrnt seif'ntifiques du sport, il y eutL'EXPtRIENCE DU conI's 11
toujours dl'S méthodes et des procédés dont l'l,tude raisonnée
élait poursuivie pour une plus grande efficacité.
Ce qui fail la subjecl1\"ité du corps du sportif, c'est l'inté-
gration et la disponibilité des propriétés qu'il s'est acquises.
L'autolllalicité n'est que la marque d'une commande din'cll',
de la subordination docile aux tins poursui\"ies et d'une plus
grande présence it soi dans l'action. Alors que dans l'expé-
rience commune du corps, ce qui semble fonder l'idée de
corps-sujet, cc sont précisément tous les moùes dans lesquels
le corps nous échappe, sc dérobe à la réduction. il l"ohJecli\"ité
el oÙ il nous conduil par son opacité et par BolH: passivité:
en sporl, ce qui fonde l'existence corporelle cOJ\\me SUhjl'l'-
tivilé c'est tout au contraire que notre personnalité cst plus
imlllédiall'menl pn;scnte it elle-mêllle en lui et qUl' notre corps
se fond dans la lumière de celle présence à soi.
Les penseurs modernes ont beaucoup insistl' sur )1' caraclère
affeclif du corps propre. A cel égard, l'expènence spurlin'
sc différencie par le fait que les modes passifs des sensations
corporelles sunt atténués au bénéfice d'affections épruuvées
en rappurl avec une aclion qu'elles contribuent it contrôler.
Et, loin d'envahir une conscience impuissante, elles consti-
tuent une modulation consciente d'une puissance en train de
s'affirtner.
La conscience corporelle, - é\"ilons l'expression perfide-
ment dualiste de conscience du corps -, s'accolllpagnl' chez
le sportif de formes représentatives intelleclualisé{>s que les
observations des enlraineurs, les images photographiques et
filmiques, les croquis - et dans certains cas le travail devant
le miroir (en gymnastique ou haltérophilie par exemple)
contribuent à rendre plus fines, plus précises et, dirions-nous,
plus objectives; si toutefois cela ne risquait pas d'êlre traduit
dans le sens d'une transformation du corps en objet.
Le schéma corporel se caractérise chez le sportif par un
fonctionnement à deux plans, mais qui sont essentiellement
communicants. I]s sont liés en quelque sorte comme un
,-,nvers et un endroit interchangeables. Le degré d'intelli-
gence du corps pourrait s'apprécier à l'étroitesse de la réci-22 LES (iIlA:IOI>S Tlfl::~ŒS DE I:ACTJ\'ITÉ SPORTIVE
procité et à la promptitude du passage de l'un à l'autre.
Le corps du sportif lui est d'autant plus le «sien ~ qu'il
le connaît et le cOJilprend mieux, qu'il s'en sert plus adroite-
ment et qu'il l'a formé, développé, entraîné volontairement.
Le sporlif a conquis et s'est acquis son propre corps. Il ne
suffit pas de dire qu'il l'a maîtrisé, ni mème, selon le mot de
Lagneau qu'on pourrait ici appliquer. qu'il s'est donné une
àme en maîtrisant son corps: il en a fait son âme.
L'accent mis pal' l'aclivité sportive s'ur le corps, sur s'a
promolion el son l'panouissemenl aboutit à retrouver le corps-
vécu sur ~è plan supl~rieur de la Sagesse, c'esl-à-dire de
« imprégnation:. par quoi J. Chateau la définit ten prenantl'
d'ailleurs au départ de ses analyses l'exemple de « Athlètel'
authentique l ~).
Celle sagesse corporelle ne va pas sans une certaine façoJ1
de vint.' à l'intérieui' de la sphère des pouvoirs du corps rE."ssai-
sis en leur source, et par conséquent désaliénés, désenglués
des objets extérieurs auxquels nos gestes habituels sont rivés
au point que le corps humain souvent n'est plus ce qui se
prolonge dans l'outil, mais ce qui le prolonge. Sagesse, là
encore, signifie intériorité, Et il est remarquable que le sport
se définit à lui-mème ses propres objets - comme la balle
exemple ou l'outrigger - et son propre cadre externel'ar
comme le stade, en les choisissant à partir des possibilités de
mouvement illhérentes au corps en tant qu'il est celui d'un
ètre doué d'intelligence créatrice. Les aptitudes maîtresses du
corps constituent une sorte de gamme motrice que se par-
tagent les aclions des membres inférieurs où le corps est
généralement mû et les aclions des membres supérieurs en'
lesquelles le corps meut des objets. Les combinaisons qui
s'opèrent "arient indéfiniment les schèmes moteurs sportifs'
comme le montre la diversité du système des sports, enrichi
de surcroît par la médiation d'engins, d'appareils, de véhi-
cules et le recours aux forces de la nature. Le corps humain
1. Voir J. CHATEA\!, La culture grnérnle, Paris, Nathan, 1960 ; notam-
ment chapilre sixième.L'EXPÉRIENCE DU CORPS 2:J
csl c.l:ploité .-mivant tOllles ses polt~nlialités. Hévéléespar le
sport, elles sont transformées par lui en aelions qui mani-
festent leur efficacité. Cependant la visée de dêveloppement
reste subordonnée à celle d'actualisation dans l'efficience
telle que l'attestei1f une victoire, une performance, un record.
Ainsi les variations corporelles spurlin's se sitm'nt très dif-
fl'remment à l'égard de celles qui rentrent dans la catégoril'
des mouvements d'éducation physique et de cullure physique.
Quoique souv~i1t transposées (ski, cyclisme, par ex.), cc
sont toujours les aptiludes maîtresses du corps humain qui
s'emploient, se perfectionnent et s'expriillenl dans le sport:
se déplacer déplacer des objets. Le sport est le développe-t't
ment pour soi de la spalialité du corps propre.
La nuuculature est donc intéressée au tout premier plan
de l'instauration corporelle en sport. ~ous ne refuserions
pas l'expression d'un auteur «les fêtes du muscle:t, car
c'est bien à une libération d'énergie lIHlsculaire que donnent
lieu les principaux sports. Et les autres sources d't;ncrgie que
s'annexent certains sports sont vécues comme. des équivalents
de celle-là et comme énergies vitales à s'approprier.
Assumer son propre corps principalement C01111nesystème
musculaire constitue un type d'expérience du corps dont les
caractéristiques signifiantes le ditférencient. d'autres types,
en lesquels- tels que le nutritif ou le sexuel par exemple -
d'autres fonctions dominent.
Un premier trait du corps comme musculature réside en
la signification relationnelle du muscle strié, en sa fonction
d'extériorité. Le muscle est le levier de notre commercc avec
le monde, Il sc mcten tension avec le dehors.
Freud précise un deuxième trait dans le même sens, lorsqu'il
dit <Trois essais de Psychanalyse, p. 96) que le muscle est
le support de «la pulsion de maitriser~. L'affrontement du
dehors impliqu~ donc tentative de domination. Et nous rever-
rons en effet que le sport apparaît bien toujours avec la
modalité duc contre ~.
Enfin 'un troisième caractère du corps comme musculature,
c'est l'étonnante aptitude du muscle à se développer. «L'or-LES GRANDS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTI\T24
gane contractile s'améliore et augmente ses possibilit(;s par le
fonctionnement. ~ L'usage n'en fait pas l'usure, comme le
montre au contraire avec éclat la pratique des sports.
Faire du sport. c'esl éprouver sa musculature, et aussi
son souffle, son cœur, sa promptitude nerveuse. C'est faire
fonctionner toul(> la machinerie mystéril'use du corps, la
ventilation, l'irrigation, et d'innombrahles feed-back. Mais
cela s'accomplit en élevant la prestation physique à 'Un niveau
d'intensité qui est un aspect essentiel du sport, lorsqu'on
prend celui-ci dans son sens le plus complet,
Efforl intense et généreux, don d'énergie physique (mais
mentale indissolublemcnt) dans la recherche du rendement
maximulll caractérisen t les activités qui méritent le mieux le
nom de sport, comme la lutte, le rugby, les courses de natation
ou l'alpinisme. Les mesures spatiales et temporelles des per-
formances ne sont (Jue la traduclion externe de cetle intensité
interne où Jes performances prennent leur source.
Cette intensité' n'est pas celle, désordonnée, d'une débauche
(l'énergie. Tout au contraire, elle est sous-tendue par des exi-
gences formelles que la technique régit et que le style inspire.
Le sport n'élève si haut le corps que pour le pénétrer de rai-
son et d'harmonie. Le corps du sportif est un corps modelé
par la technique qu'implique l'atteinte des objectifs de la
victoire, de la performance, du record. Les gestes les plus
naturels sont accomplis suivant des schèmes raisonnés, non
point mécaniquement, mais sous l'effet d'une imprégnation
motrice qui est éminemment une manière de faire, un art:
et c'est bien pourquoi, chez le champion, la technique se
dépasse en style.
Enfin, et comme l'a bien illustré Jean Prévost dans Plaisir.~
des sports, l'expérience corporelle sportive est dispensQ-trice
de sensations de toutes sortes. On y trouve certes les aspects
pénibles, voire douloureux, de la fatigue, les sentiments d'épui-
sement. ~Iais c'est, comme on dit, une «saine fatigue ~. Et
cette peine, nous nous la sommes donnée. Les sensations
agréables naissent nombreuses de l'exercice sportif, répondant
au critère du plaisir de l'activité, et vous révèlent souventLE MO('VE~L~T V~CC _a')-
beaucoup de qualités extérit'ures, d'éléments comme l'air.
l'eau, ]a neige. (lue sans Je sport notre corps n'aurait jamais
ainsi touchés. A l'aclivation et à l'intensification des fonctions
corporelles motrices correspondent un é\"Cil et un enrichisse-
ment de la sensorialitl\ el principall'lI1t'nt des modes de la
kinesthésie. Et il Y a au-delÙ dl' l'aiguisenH'nt des avertis-
sements dl' la sensihilité pour l'accomplissement, le dosage
et le contrÔle des mouvement s, un affinement de la fonction
cs thétique des sensations quI.' nous procure notre corps.
II. LE MO(,\ï':~EXT "ÉCI'
Si le corps est le sujet propre du sport. lt'lllOlWl'ment t.'n
apparaît l'acte m~JIle. Sous de multiples formes et encore qu'à
des degrés di\"Crs, le sport consiste toujours à se mouvoir et
it donner le mouvement. Et sont J'espace et le temps, caté-el'
gories propres du 1l1Ouvement, qui fournissent les cadres
nécessaires et sufIisants de la prestation sportiyc '.
Le sport est essentiellement lUouvcmentvers un but, de
Ielle sorte que le bu t n'incite le mouvemen t que parce que
l'intention de mouvement confère existence et sign rication
au hut.
,
La compétition se comprend à sa source comme concurrence
.
de mou veillent.
II Y a dans le sport une primordiale \"Olonté motrice qui
procède dn besoin de déployer sa force qu'éprouve l'être
humain doué d'énergie corporelle. Toute spécialité sportive
réside en sa forme spécifique dans une organisation définie
de mouvetnents.
1. Dans une note sur c La double signification du temp.; Cil sport.
59, mars 1962, Paris, p. 5,.\ à 7,8) nous(Education physique et sport, n°
!ln)ns développé notammcnt la distinction entJ°e deux aspects temporels
]vécus en sport: la quantité de temps comme élément dl' meiure de
°
l'effort Irecherche, en particulier, de la vitesse) ; 2° l'organisation mélo-
dique du temps et le r~otl1/ne dans les configurations de moun.'rnents.2(i LES GRA:-;nS THf:MES DE L'ACTIViTÉ SPORTIVE
Les pistes e( les terrains de jeu sur le stade. les appareils
au gymnase, les balles et les ballons, les engins et véhicules
emploYl's, les forces de la naturt.' utilisées, tout cela n'a d~
sens que comme appuis du mouvement humain. ,
'Le mO~\'enlent en quoi réside l'être mème du sport nC' sc
réduit ('('rtes pas à celui que la cinématique définit par le
changement de position par rapport à un point supposé fixe,
Ce n'est pas cette pure relation abstraite des êtres qui se
meuvent ou sont mus. Mais c'est le mouvement même d'un
Pire qui se meut. de l'être qui a nn mouveml'nt propre.
L 'homme se meut corporellement comme eorps-suj<,t. sourc('
1I1olricc autonome.
Précisl'ment. si en ,sport corporéité et subjectivité se
fondent, si le corps est vraiIl1ent sujet et si l'homme s'égale
it son corps, cela s'opiore dans et par ~e mouvement émis et
accompli en un dessein. Le mouvement sportif est la moda-
Iilé d'un devenir~corps, et, pour le corps, d'un devenir-sujet.
Le mouvenH'n1 des objets lancés, par exemple, procède de
ce mouvement propre de telle sorte que J'adaptation même
du lanceur aux lois physiques qui règlent le mobile, qÜ'iJ
projdte reste subordonnée à l'expression de soi dans le, jt'L
Lorsque le sportif se déplace dans un engin qu'il actionne
dl' ses propres mu'scles comme dans J'a\'iron par exemple, il
se fait line synthèse du mouvement corporel propre et des
propriétés du illobile employé, mais elle reste sous l'entière
domination du mouycment propre, lequel ne se dégrad('
,"'jamaiS en pur et simple Jl1écanisme moteur.
Le cas des sports où le mouvement est actionné par" une
force étra'ngère (moteur ou fotce dé la nature) nous présente
line appropriation du niouvemént naturt!l du mobile par
,l'homme qui en fait son propre mouvement.
Et Uu. cas' limite càmme celui de la -'chute libre ~ du
parachutiste nous montre justement que la loi de la chute des
corps n'est que la matière de la signification de la c chute
,
,libre:) en parachutisme sportif.
'
Les caractères reconnus au mouvement propre de l'homme
sc retrouvent aisément dans la motricité sportive où ils.,~_ILE MOPVEME~T Vacr
apparaissent même sin~ulièrell1{'1I1 soulignès. CO111 11It' si
l'œuvre du sport était de n'ssaisir l'hol1l1ll<' dans la forme de
son propre mouvement.
L'origine interne. )e fail que le mOlln'ment propre vient
du dedans et n'est pobl r{>duélihle :'1 l'el Tel du syslèmt' des
actions qui s'exercent sllr le corps l'si bien ilIustn\ parle
sport. avec sa spontanéité lIJotrice ('\ It.s objets suhjeclifs
-'-
comme la halle - en lesquels elle St' dl,tennine d'elle-IIH;nH'
:'J des manifestations doni la griltuilé vilal.' rè\-i>1r qllelqul'
('host' de créaleur.
L'autonomie du mouvelllent propre, c'est-à-dire son appar-
tenance à une. loi qui ne le régit pas du dehors mais qui est
l'expression de son indépendance et la forme IIIl;ml' en laquelle
il se constitue, troun' sa traduclion dans les struclul'es origi-
nales des mouvements sportifs ~t jusquc dans Irs r(ogles par
lequelles It's spécialités sportiws sc dl'finissl'nt. cn'ant de
véritables figures spatit,-lemp0l'elles de 1\;ll'e. oil celui-ci
appartient entièrement au mouvement. .
La liaison à des perceptions régulatrices est une condition
sine qua non de la motricité sportÏ\'(' en tant qu'émanant
d'une source interne: elle conlrôle elle-même le derouleml'nt
des formes dans les cadres mêmes oit elle les définit.
Le caractère de totalité se signale d'une façon ~cIatanle
Cil sport ;c'est en effet tout l'individu qui participe :III IIlOU-
vcment; chaque figure sportive est une manifestation glo-
hale de la motricité humaine et aucun pouvoir du corps Ill'
peut s'en absenter. Il 'n'est pas jusqu'au tireur quine .mette
dans la pression du doigt sur la gâchette l'altitude adaptée
de tout son corps sur le qui-vive.
Enfin, la relation du mouvement propre à un sujet qui sr
meut en dépassant ses limites et qui affirme d'autant mieux
,en. seson éxistence individuelle qu'il se porte au-delà d'elles
transcendant, cette relation est en sport la structure même
d~ l'effort par lequel le sportif vise toujours selon .la devise
.olympique: c eitius, altius, tortiua ~.
Ce mouvement propre est en sport éminemment l'expres-
sion d'une volonté explicite de réaliser le but du mouvement2X LES GHA:\DS THJ.:MES DE I.'ACTI\'ITF: SPOHTlYE
et de se réaliser en lui. Ce n'est point un mouycment quell'
corps effertue en conséquence d'une autre volonté qui ne
corps l'II action qlle parce qu'elle le mobilise au sl'r-HH't Il'
Yice d'un projet d'un autre ordn', C'est un mouvement voulu
en lui-mèuH'. Il procède d'une primordiale initiative de mou-
n'ment. En lui se manifeste une décisioll d\\trl' qui a choisi
dans le l1Iou\"('l1Ient SOli arte. Elon a assez reconnu quelle
in'\tauration le sport fournissait Ù la mailrise de soi et à la
témleitl;, propres de la ,'olontè, mais que pour noIre"l'l'tus
part nous aimerions ne point trop monter au niveau de l'em-
pyrée moral; nOlls préférerions les laisser caractériser une
manière d'ètre du mouvement humain, celle (IU'il a dans le
sport en tant que celui-ci t'n fait un exercice volontaire.
L'alpiniste qui grimpe unt' paroi, le cycliste qui «sprinte:.
joueur de rugby qui fonce pour marquer un\'Crs l'arrin\e, Il'
essai, tous ces sportifs manifestent une volonté de mouve-
ment, dans des mouvements voulus (c'esl-à-dire avant tout
contrôlés) et voulant le sucees. La motricité sportive est tout
entiere volontaire. Et. tandis que la danse semble s'abandon-
ner aux impulsions de la musique, les sports nOllS offrent Il'
spectacle de mouvements que la volonté commande toujours
et monte à une inlensité qu'exclut tout appui exiérieur, toule
soumission it un theme autre que celui de la victorieuse affir-
mation corporelle de soi dans l'espace et le temps.
L'effort de volonté se manifeste dans l'éducation du geste
sportif (acquisition de la c super-équilibration et de la super-
coordination à participation essentie1lcment volontaire ~, selon
prles termes du Chailley-Bert), dans l'incessant perfection-
nement, dans l'entrainement inséparable d'une authentique
activité sportive. Dans la performance el la compétition,
l'obstacle ou l'adversaire contraignent la volonté à intervenir
pour riposter par les décisions et les efforts d'adaptation qui
sont continuellement sollicités. Partout et toujours, l'activité
sportive nous présente le mouvement humain tendant vers le
plus haut degré de mobilisation délibérément produite.
Nous ne voulons nullement dire que l'automatisme des
mouvements disparaît en sport. Car, tout au contraire, il estLE MOUYEME~T VÉCU 29
bien trop éviclent que le sport développe le déroulement auto-
.
matique et le pousse à un point de perfection tout à fail
comparable à ce qu'il est, par exemple, chez le virtuose d'un
instrument de musique. l\fais cet automatisme est acquis par
l'exercice el l'en trainement. Au reste, il porte le plus souvent
sur des gestes qui ne sont pas naturels et ont dû être appris
au C(JUrs d'un apprentissage réfléchi et volontaire où la prise
dl' conscience joue un rôle primordial.
Le déroulement automatique demeure .toujours surveillé,
contrôlé, de telle sorte qne le mouvement est tonjours prêt
à être rattrapé s'il en est besoin. L'impression d'équilibre
et d'harmonie qui se dégage d'un athlète de grande classe
"mane précisément de ce point de maîtrise que représente ce
que nous pourrions en quelque manière appeler un auto-
automatisme, cette expression ,'isant à désigner un fonction-
nement automatique pénétré de conscience (et d'autant l'Jus
que son automatisme est plus aisé), résultat cie l'effort cons-
cient et principe de libération de la volonté qui peut alors
tout entière se consacrer à l'adaptation inventive exigée
par les circonstances mouvantes et toujours renouvelées du
combat. Pensons à ce grand champion de gymnastique aux
anneaux, qui décl;lrait que l'automatisation de ses mouve-
ments lui permettait de ne plus penser qu'à ses pointes de
pied.
Il y a un trait qui achève de caractériser le mouvement
d'espèce sporth'e, c'est la technicité. Etudié, construit, il est
approprié à sa fin et un impératif d'efficacité le commande
dans la performance et la compétition, imposant constam-
ment de chercher les movens d'alteindre le meilleur rende-
ment. Le sport fail ainsi réaliser à la motricité fine un per-
fectionnement et des progrès dans ce qu'on serait tenté
d'appeler non pas une des techniques du corps, mais la tech-
nique du corps. L'automotricité dont nous venons de parler
est celle d'un fonctionnement économique de la technique.
Mais par ailleurs, comme geste technique. le geste sportif
se prête à l'action de la volonté (selon la conception que se
faisait de celle-ci Pradines).JO I.ES GHA:"DS THÈMES DE I:ACTI\ïTE SPORTIVE
Le spectaclê des grands. champions nous montre des mou-
vements entièrement coordonnés et dirigés vers un but pré-
cis. sans aucune démesure ni débordement (ce qui fait qut'
le mom'ement spontané de l't'nfant, avec sa surabondance
toujours quelque peu anarchique, est encore loin du sport).
Le degré d'élaboration ùe la technique des mouvements
sportifs est tel <lu'iI a exigé. par exemple qu'un professeur
dl'. mathématiques de la Faculté des Sciences collaborât il
la mise au point d'un traité du ski.
Les mouvcments sportifs contiennent un dernier c~ractère
(lui noUs parait important et dont l'omission est cependant
facilitée par la polarisation de la motricité sportive que déter-
minent la compétition et la pel"formar:tce, c'est-à-dire l'impé-
ratif de l'effet maximal en tant qu'il conduit à ne voir la
structure motrice. d'tine spécialité que comme une produc-
lion de cet effet dans une exécution optimale. Or. le mouve-
ment sportif a dans chaque spécialité un autre aspect que
celui d'im système défini de production d'un résultat (vic-
toire, performance, record) qu'il aurait pour seul sens de
faire atteindre; et cet autre versant ùu mouvement sportif
réside en ce qu'il est aussi un mode de signification, un mode
d'existence significalif qui exprime line certaine façon d'ap-
pn\hender le monde. et, pour le moi, de se choisir lui-même
insinuerclans lin certain type de situation vécue. Si on a l'u
('absurdité de courses sans péril it fuir, de lancers sans
ennemi à atteindre. etc., c'est que. - outre l'indifférence
profane it la signification de l'excellence comme telle dans
l'exécution d'un effet ruesurable - on n'a pas saisi tout ce
(Jlle le.sgestes sportifs ont de sens immanent en tant qu'ils
ont teUe ou teUe structure où .s'exprime un type d'accès à
l'être, une figure donnée à l'existence. Cette expression d'un
sens, si elle était concertée, nous ferait passer du monde du
sport it celui de la danse.. Mais le fait qu'elle soit spontanée,
Oll plutôt qu'elle soit vécue, contenue dans l'acte sportif lui-
même dont elle est le thème, ne peut être négligé dans une
description comme celle qlle nOlls avons entreprise. Il faut
dire cependant qlle les motifs significatifs et les formes sym-L'AFFRONTEME:">T DE J!OnSTACLE al
.boliques de la motricité sportive restent enfouis dans les
mouvements que la répétition due à l'entraînement fait
quelque peu passer aU rang du machinal. Mais que l'accomplis-
sement dtl geste, en certains moments privilégiés, nous le
restitue avec tout son sens!...
Il appartient à la phénoménologie spéciale et à la typo-
logie des différents sports de préciser les éléments signifiants
fies variétés de la motricité sportive].
Perceptibles à qui fait l'effort de réduètion, ces éléments
signifiants constituent aussi bien l'assise thématique du spec-
tacle sportif que de la conscience du sportif en action, l'a,ssise
dramatique étant fournie par la structure compétitive. Non
'lue, toutefois. cette dernière ne soit aussi thème signifiant.
avec son cortège de motifs afférents: défier, attaquer,
défendre, feinter, partir, arriver, dépas,ser, se dépasser, prendr('
sa revanche, etc., motifs tous lourds de résonances dans
l'existence humaine! Et ce sont précisén1<'nt là les éléments
de signification appartenant en commun aux différents sports.
D'autres sont spécifiques. Ainsi: le 100 mètres comme course
de vitesse aveé cette explosion motrice qui la caractérise, le
5000 mètres à l'opposé comme course de fond, où l'accent
de signification est sur l'homme-à-l'épreuve-de-Ia-distance-
dans-le-temps; les lancers comme projection de soi dans le
jet... Le football ainsi que l'a analysé Buytendijk se consLruit
auLour du thème agre.~sif du coup de pied.
III. L'AFFRONTEMENT DE I!OBSTACLE
Mouvement corporel en son essence, le sport s'applique
comme tel à vaincre les obstacles auxquels il se mesure et
qui sont ses propres instruments de mesure. Cette référence
intentionnelle du corps en mouvement à l'obstacle met dans
le sport une matérialité dont le mouvement corporel semble
faire justement J'économie en )a danse.
1. Voir, ci-dessous, deuxième partie, chapitres II et III.;I~ LES "RA:'iDS THI~MES DE L'AC,TIVIT'É SPORTIVE
Cerles, IOllles les adivill;s humaines. lancées par les besoin<
011 les projels. St' heurtent dans la pOllrsuile de leurs satis-
factions ou dans leurs Tl'alisations à df's difficultés, à rks
barrières. Mais l'obstacle comme sys-cmpèchen1f'nts. à dC's
Il'me inknlionnel de n;sislanrc n'cst jamais leur objet même,
si ce n'f'st dans If' cas du sport. Ce n'est pas du dehors et en
quelque sorte par accidcnt Ifue le sportif rencontre l'obstaclf."
sllr son chelllin. Car il est cf'lui qui met des obstacles sur
le chemin pour f'n faire son propre chemin. Il se donne
l'ohstaclf', il définit par lui son acti jt,;. il s'y installe dyna-
lIIilluemrnt. La difficllltl' est-elle surmontéf'. elle est aussitM
acrrlle. Alors qlle l'a planissemen I df's ohstacles constitue le
sOllci primordial de l'homme --- aussi hi en lorsqu'il l'Ii'\"('
ses visées qlle lorsqu'il s'attache Ù ses fins les plus ordi-
naires. - le sportif. allant rontre la tendance au moindre
plTort. ne songe (fll'Ù If'S grandir solidairemf'nt à son elfort
de les snrmonter. On pOllrrait parler du sport comme d'une
n;rilable conduite de J'obstacle.
Tandis que la signification df' J'obstacle reste généralement
pour l'homml' <<l'empèchement à» (alors mème que Irs
dforls faits pOlir le supprimf'T sont unf' sOllrre d'invention et
de progrès), el\e a enspnrt celle condition nécf'ssairc dedl'
l'arlivih;. El cr (Iu'on invente en sport, ("est l'obstacle.
A la limite. une acti\'ité esthétique, 011 scientifique, ou éco-
nomique. pelll être conçue comme se déroulant sans antago-
nisllle lI1arqut- : cela n'est pas possible de l'acti\'ité sportive.
Elle est tout entière dans Je principe d'opposition qu'elle sr
don ne ('t a uque I l'lIe s'ordon ne.
II ne s('ra pas inutile de pn;ciser quell[u(, peu snus qllels
a~p('cts principaux l'obstacle s'in\'estit en sport et par queUes
propriétés il y joue son rôle constituant.
Prenons d'abord un d('s sports les plus simples; la cOllrse
il pied. Le coureur a des ad\'l'rsaires qu'il veut \'aincre dans
l'alTrontement à la distance du but, distance qu'ils se donnent
('nsemble comme élément spécifique de difficulté. Le saut
en longueur nous montre l'ohstacle dans la distance même à
laqueUe se projeter soi-même. Le terme antagoniste de l'ef-L'AFFRONTEME;,\/T DE L'OBSTACLE 33
fort du sportif, c'est presque toujours l'espace et son partes
extra parte.,;, Les lancers l'expriment bien, de même qu'ils
mettent bien en lumière l'élan par quoi l'homme conjure la
séparation spatiale.
La pesanteur est très souvent au principe d'une résistance
au mouvement, mais elle ne joue pas son rôle toujours aussi
visiblement qu'elle le fait par exemple dans l'haltérophilie,
où elle fournit l'obstacle spécifique sur lequel travaille ce
sport.
L'élément d'opposition dans les sports de pleine nature
réside dans les forces et les obstacles naturels ainsi que dans
les difficultés propres au maniement des engins qui sont
souvent utilisés pour les dominer. Alors que l'homme comme
être utilitaire perce des tunnels sous les montagnes pour
abolir la barrière naturelle à ses relations d'un pays à l'autre.
l'alpiniste instaure les sommets comme objectifs à conquérir;
et il s'insurge contre la construction de téléphériques tou-
jours plus nombreux et plus élevés!
La rivière impétueuse qui est un défi à la navigation est
précisément celle que le canoéiste recherche pour ses exploits.
Tandis que les sports athlétiques s'affrontent à l'obstacle
à l'état le plus dépouillé et en quelque sorte abstrait (spatia-
lité, pesanteur, temps aussi), les sports de pleine nature se
le donnent sous un mode qualificatif, énergétique, beaucoup
plus vivant et qui transforme parfois la difficulté en péril.
C'es,t à un adversaire en chair et en os qu'a affaire le lut-
teur ou le boxeur. Voici autrui en tant que corps intelligem-
ment mû qui est posé comme terme antagoniste de l'acte
sportif, et non plus seulement comme concurrent et rival.
J.e mets toute l'opposition dans un adversaire qui me prend
moi-même pour adversaire. Je ne m'oppose pas à lui à sens
unic;ue ainsi que c'est le cas dans l'affrontement d'une paroi
à gravir, il s'oppose également à moi. «Nous nous faisons
obstacle ~ l'un à l'autre.
pensons par exempl~Les grands jeuxsportHs de ballon -
au rugby ou au football - s'insèrent à la base dans le sys-
tème des obstacles athlétiques (distances à franchir par des34 LES GRANDS THÈMES OF. L'ACTIVITÉ SPORTIVE
coursl'S ou à faire franchir par dl's lancers). Mais il s'y super-
pose un système de frontières arbitraires de jeu, ainsi que
le système de l'opposition d'homme à homme dans le cadre
ùe la rencontre de deux équipes d'adversaires ligués.
Les caractères de l'obstacle en sport montrent des par-
ticularités qui doivent être signalées, car elles illustrent bien
comment, l'obstacle étant la cbose même du sport, celui-ci
le Iransmue d'une façon qui le différencie grandement de et!
<Iu'i! est dans toutes It's antres activités, car il transforme
en quelque m:\nière le négatif en positif.
Tout d'abord - et comme nous avons dû le noter plus
haut d'emblée - l'obstacle dépend de l'autonomie d'une
activité qui en fait son propos. Il est auto-posé. Une série
de traits importants suivent alors:
L'obstacle est défini: telle distance, tel poids. tel adver-
saire de telle catégorie. Cela ne signifie pas d'ailleurs qu'il
ne réserve jamais de surprises; mais le sport 'tend à éli-
miner le hasard c.omme sonrce d'échec ou de succès et à ne
faire valoir que le mérite dans la lutte.
Un contrôle rigoureux s'exerce relativement aux difficultés
mises en jeu. aux moyens employés et aux résultats atteints
dans le franchissement de l'obstacle.
Il est de sa nature sportive d'être dosé et par ]à même
de prêter il la comparaison les efforts de ceux qui l'affrontent.
Mais, contrairement aux obstacles de ]a vie que l'on tend à
réduire toujours plus, ]e niveau de l'obstacle est en' sport
l'objet d'un accroissement perpétuel; la barre de saut que
l'on élève après chaque essai réussi; le sommet que l'on
escalade en ascension hivernale après l'avo!r. fait en esti-
vale, etc... Cela montre que le sport ne se déploie que dans
la difficulté et qu'à cët égard il va franchement à rebours
de la tendance uni'verselle à la' facilité.
Dans le même sens, on assiste au raffinement de l'obstacle
par complication: épreuves de slalom, décathlon par exemple
fournissent, quoiqu'en des acceptions différentes, de telles
structures complexes de difficultés auxqueJles mesurer le
.
mouvement.L'AFFRONTEMENT DE L'OBSTACLE 35
Nous achèverons d'esquisser la signification sportive de
l'obstacle en insistant sur sa fonction.
L'obstacle soutient intrinsèquement l'action sportive. C'est
l'inslrumt'nt mêmt' de la performance. Sans lui, le sportif
ne sait que faire de ses muscles. Il lui faut des distances
à franchir, des hauteurs à sauter, il lui faut des adversaires
qui lui disputent chèrement la balle; il faut au skieur des
pentes de plus en plus raides à descendre, etc... L'obstacle,
les difficultés constituent le réactif propre de l'intensité que
nous avons reconnue à la motricité sportive.
L'obstacle double nécessairement l'activité du sportif,
comme mouvement éminemment 'Volontaire. Il lui fournit
tout à la fois sollicitation et excitation, résistance, appui. Si,
par exemple, les compétitions de natation sont tellement
plaisantes à voir, c'est que l'on y saisit l'étroitesse du contact
du sportif avec l'élément contre lequel, mais également avec
lequel il lutte et qui a suscité ce mode de propulsion qui
est en lui-même un défi.
L'obstacle suscite la tension maximum des forces humaines
qui est un des caractères les plus remarquables du sport,
tout en leur ,fournissant le point d'application précis et objec-
tif grâce auquel le levier de l'instauration sportive de l'homme
peut jouer.
Ainsi l'obstacle en sport n'est en rien un écueil. Alors que
dans la vie il est ce qu'on ne choisit pas et en somme ce
qui vous heurte, ici, il est choisi comme ce à quoi on ,.ient
délibérément s'opposer. Il y a chez le sportif un amour de
l'obstacle, de la difficulté. Qu'on voie l'attachement des
alpinistes à leurs montagnes cependant meurtrière,s! Et,
renforçant cette proximité de l'obstacle à un sujet pour
lequel jJ est principe non de séparation mais d'accomplis-
sement, J'objectivité est mise dans l'obstacle comme tel en
tant que ce sujet y accole son effort qui le fait s'appartenir'
à lui-même, et non dans des objets à atteindre ou à fabri-
quer extérieurement comme c'est le cas dans la plupart
des autres activités humaines.LES GRASDS THÈMES DEL'ACTI\'ITÉ SPORTIVE36
J\'. LA RECHERCHE DE LA PERFORMASCE
L'obstacle nous est apparu comme l'instrument même par
lequel est médiatisé l'effort sportif. Nous avons pu dire qu'il
était le réactif de celte conduite toute d'action. Mais que
produit cette conduite? II nOlls faut pousser plus loin notre
analyse et nous allons retrouver une des catégories les plus
apparentes du. sport: la performance.
Tenir compte, comme nous l'avons fait, de l'office média-
teur qu'assume fondamentalement l'obstacle en sport, c'est
en même temps concevoir celui-ci comme la source d'une
èpreuyc et reconnaître que l'expérience sportive est essen-
tieIlenll'nt consacrée à l'accomplissement d'épreuves, Ce mot
s'entend souwnt des compétitions eIles-mèmes ou de leurs
diff(;rentes parties; l'épreuve de saut en hauteur ou de
;j non mètres dans line compélilion d'athlétisme, une épreuve
de natation (c'est-à-dire l'ensemble des courses composant une
compétition L ~fais nous devons prendre ici le mot à l'ori-
gine même de cet usage, en tant qu'il signifie un moyen
de mise en demeure de montrer ce dont on est capable, de
faire' la preuve de sa force ou de sa vitesse, c'est-à-dire en
lant qu'il désigne la situation qui est précisément créée par
la présence concertée de l'obstacle, Le sportif est celui qui
se met à l'épreuve, s'y soumet; par le moyen de difficultés
définies, il interroge la valeur de ses qualités corporelles,
ainsi que du courage et de l'intelligence qui doivent les
animer. Sa démarche, en un sens, évoque celle du moine
s'éprouvant par la discipline; on voit chez ,tous deux une
ascèse, Toutefois, ce qui est ch~z celui-ci méthode de sou-
mission à la transcendance contribue chez celui-là à l'exal-
tation de soi (encore qu'à l'humilité du moine corresponde
,
l'acceptation de l'échec éwntuel par le sportin. Leurs buts sont
tout différents. Car, par l'accomplissement de l'épreuve, le
sportif recherche non pas le dépassement de soi par le meilleur
que soi (Dieu), mais l'affirmation de soi par le meilleur deLA RECHERCHE DE LA PERFORMA~CE 3i
soi. Auirement dit, dans i'épreu\'(', le sporlif yise Ù produire
]a performance. Le succès dans l'épreu\'e se retourne Cil ilne
transformation de l'èpreu\'e en sllccès et en preu\'e dl' valeur:
nous rpsions dans l'immanence; et semhlahlempnt. lors de
la conlre-pprformaIH'p, l'échec dans l'épreuH~ tran~mue
l'épreuYe en échec.
Sans \'isée de performance, on ne fait en carl' que jouer
ou que «prendre de l'l'xprcice ». On rpstp au bord du sport
et l'on en est Jlll'me loin.
L'alpin iste par exemple re('hl'rche la difficulté u i lu i<J
permetlra la joie de se surpasser, dl' gagner de la \':lleur
en éprouyant sa fL'sistance, son agilité, son sang-froid, sa
décision., Le tennisman ('herche à battre des ad\'ersaires tou-
jours plus forts. Ll' coureur il pied - et ceci mèmt' indé-
pendamment de la compétition - se préuccupe d'améliorer
continucllement Sl'S temps.
Imaginons un champion qui demeure au-dedans de ses
possibilités (soit qu'il gagne ainsi, soit qu'il ne fasse qu'une
démonstration). Il nous parait manquer à l'pssl'nel' du sport
et np pas être pleinement lui-mème ; sa prestation n'pst plus
qu'une exhibition et une rl'pi,titiun. Ellp n'est plus cp qlli
force la valeur d'apparaitre. Elle n'est plus illstauratril'e.
Il est significatif que dans des domaines qui sont en dehors
du sport, lorslJue le suuci d'obtenir le meilleur résultat semble
procéder de la visée de cetle ubtention même et non de
l'utilité de ses eonséquences et du profit qu'on en tirera,
on dise que telle usine, par exemple, a rl'alisé ulle véritable
juge-performanee et qu'on ne soit pas salis Illettre dalls 1'1'
IIlPnt une attribution de qualités et d'esprit sportifs.
n'était,Et quel sens donneraIt-on il l'activité sporti\'(' si ce
cp quPpuisque aucun objet n'est produit par elle, de faire
l'on fait du mieux que l'on peut?
Et quel sens auraient les buts, les touches ou les poii1.ls
marqués, les secondes ou les centièmps gagnés si ceia ne
témoignait dl' l'excellence de l'acte, de sa puissancl' et de sa
1)erîection '!.
Mais viserait-on seulement la beauté de l'exécution conlIneLES GRANDS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTIVE38
teJle (un beau match, un saut en pur style par exemple),
on glisserait vers la danse; on ,serait amené à amincir le
rôle de l'obstacle et à faire prévaloir une esthétique de la
forme du mouvement corporel, alors que le sport veut la
preuve de la transitivité et de l'efficacité du mouvement dans
la manifestation de son aptitude à réussir toujours ce qui
est plus difficile. Comme il ne poursuit pas cette efficacité
dans l'attestation qu'en fourniraient des œuvres créées ou
des objets produits ou encore des effets modifiant le monde,
il la mesure au pouvoir authentifié de vaincre des obstacles,
il la reconnaît et la juge à la performance.
Il ne s'agit pourtant pas de réduire le sportif il la per-
formance, ni le sport à une collection de performances. La
performance n'est pas objet. Elle est acte et mesure. Toute
réification de la performance bloquerait en elle le devenir
essentiel du sport. Et ce qui compte profondément c'est la
volonté de performance, c'est la performance qui se fait
et qui fait, c'est la tension féconde vers une plus haute
manifestation de l'homme en sa corporéité. Il faut com-
prendre que les performances accomplies ne sont que des
étapes, ainsi que des moyens de comparaison et de mesure
et des incitations à progresser. La performance doit se com-
prendre avant tout comme mode d'agir, comme style d'exis-
tence.
La tension de performance s'établit à différents degrés
suivant les individus. Il importe de le reconnaître. Sinon
le sport n'est plus que l'apanage de ceux qui établissent ou
battent des records. Et la pyramide dont ils ne sont que la
pointe, brutalement et amplement tronquée, ne fournit plus
cette vaste expérience humaine que nous nous sommes atta-
ché à décrire, précisément parce que sa base plonge dans ]a
chair même de l'humanité et que le sport nous permettra
de mieux comprendre les hommes.
Au sommet, certes, dans ce qu'on appelle la haute perfor-
mance, nous touchons à l'accomplissement de l'exploit. La
performance a quelque chose d'inédit; elle fait retentir
de larges cercJes. Elle s'inscrit comme moment unique d'uneLA RECHERCHE DE LA PERFORMANCE :39
histoire et comme momen t générateur des prouesses u lli'-
rieures qu'elle suscitera. Le champion tout à la fois se
surpasse et surpasse tous les autres. Sa performance éclate,
dirions-nous, pour marquer à quel point eliI' brille parmi
les hommes et combien l'éclat du record est grand. Ces
performances de pointe, nous en trollvons d'ailleurs de
deux grandes sortes. l':n efff't, d'un cÔté, nous avons celles
qui sont accomplies dans un domaine oÏl les hommes tout
à la fois se relaient el se ('oncurrencent dans ce qu'on appelle
la course au record; telles sont par exemple les perfor-
mances en athh;tisme. Il s'agit de prestations dans les sec-
teurs définis des sports organisés. D'un autre côtf;, nous
avons ces exploits singuliers comme ceux d'A. Gerbaull 011
comme la descente de tel fleuve en hi\"Cr par Lourmais ; ils
ne rentrent pas daDs le cadre d'organisations de compétition,
ni même dans celui de l'émulation diffuse qui règne par
exemple en alpinisme. Ils gardent quelque chose d'unique
et d'inventé, et semblent procéder d'un défi de l'individu
non plus à d'autres individus, mais à l'humanité. Le dépas-
sement de soi est ici sur la voie du sur-humain.
Au-dessous de ces hautes sphères. il ya performance encore,
car nous ne confondrons pas la performance et le record.
Lors même que le résultat est modeste, dès {lue le sujet
fait J'effort de se dépasser, se dépense pour se dépasser,
oul'élément de la performance est là. Pour un jeune -
un adulle - qui vient d'apprendre à nager, le premier brevet
(25 mètres) est bien une performance. Lorsqu'un joueur
de tennis petitement classi' améliore son classement, c'est
une performance; ]orsqu'il est battu de peu par un joueur
supérieur, ç'en est une également.
On doit reconnaîlre la relativité de la performance. Elle
s'entend avant tout du rapport au degré de force et de capa-
cité dont dispose le sujet. ~Iais elle dépend aussi, en certains
sports, des conditions en lesquelles il fournit son effort. C'est
ainsi qu'en vol à voile par exemple, il y a certains jours
oÙ il est plus difficile de couvrir 50 kilomètres que, en d'autres,
de parcourir 300 kilomètres.40 LES GIU:-;DS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTIVE
Plus profonde.Bent la performance est marquee par cette
essentielle relativité qui est structurale et qui consiste dans
son caraclère d'è!r(' toujours tournée 'vers un dépassement
ultérieur. à accomplir par le sujet lui-même ou par un autre.
La performance n'est qu'un moment dans la courbe d'un
progrès de l'iI,dividu ou d'un progrés de l'espèce. Celte pro-
gression dans la performance est la loi intrinsèque du sport.
Et, s'il faut realiser des perïonnances ct les mesurer, c'est
pour s'assurer de el' progrès et de ce perfectionnement sans
lesquels Je sport ne serait que jeu, c'est-à-dire recommen-
cement sans lendemain.
\ïsee cI'amélioration perpétuelle et volonté de toujours
reeuler les limites atteintes, la signification de la performance
ne se vide pas cependant en une vaine aspiration à des satis-
factions toujours difi'l'rées. Car l'action qui ]a produit ou
qui s'efforce n'rs t'I]e esl une aclion qui est accomplie p]ei-
nement, toute gontlée et « submergée de gain », car en elle
le sujet donne toute sa puissance: il se réalise au maximum
par cela même qu'il cherche à se surpasser. A l'inachève-
ment de toute performance en tant que résultat d'acte répond
l'achèwll1ent de toute performance en tant qu'acte. La ten-
tative de performance se déroule comme une manifestation
intense de la \'ie, comme un moment oÙ celle-ci s'arrondit
dans une complète possession d'elle-même. Elle porte à
l'absolu, dans le temps qu'elles s'expriment, les forces qui se
tendent à la fois vers ]e tout de ce qu'elles peU\Tilt et vers
l'au-delà dl' ce qu'elles peuvent, horizon toujours recommencé
et toujours tUlélaire.
Plénitude et perfection de l'accomplissement de J'acte dans
le dépassement, toujours recréé, de cc qui est accompli, c'est
là la double implication de ]a signification propre à la per-
formance sportive, en tant qu'elle participe indissolublement
du relatif et de J'absolu.
C'est donc finalement comme expérience de la valeur en
acte que se rl'vèle le sport. En son essence, il est perfor-
mance ; J'augmentation de valeur y est la valeur, le relève-
ment de J'obstacle fournit la médiation de cette augmentation.LA RECHERCHE DE LA PERFURMA~CE .Il
Hantant partoul le !:.port, la performancl' prend des formes
yariées en fonction de la diversitl; des sports, et en se combi-
nant concrètement ayec les dislinctions de niveaux de per-
formance. Trois formes prmcipales sonl à décrire:
Tout d'abord, celle qui se définit directemenl par rapport
à l'obstacle auquel s'appli~que l'effort el dont le résultat se
mesure à la grandeur même de l'obslade I en unités dl'
longueur ou de poidsÎ ou sUivant la dimension du lemps
mis à parcounr l'espace en (luoi il consiste. II' premier cas
est illustré par le saul en hauteur où la performance s'exprime
en la hauteur franchie (ainsi on dit même d'un athlète qu' « il
vaut 2,IH ml'tres »). Le deuxième l'est par line course cycJiste
contre la montre, par exemple.
Dans les deux cas, le sujet peut accompJir seul sà perïor-
mance et en mesurer lui-même la quantité. Il n'a pas besoin
d'cmpècher un autre de réussir pour réussir lui-même.
Lorsque nous pensons Ù la notion de performance, eel aspect
vient généralement à l'csprit. Il exprime en elfet le mieux
l'idée de la mesure de soi-même (qui est ~n même temps
mesure de l'Homme comme dans le cas du record).
En second lieu, la performance consiste à yamcre un adver-
saire sans l'opposition duquel il ne serait pas possible de
faire l'épreuve de HJS forces et qui, dans sa propre recherche
de la yicloire, s'achan1l' à vous priver de celle-ci. Il en est
ainsi dans tous les sporis de combat (lulte, escrime, etc.)
et dans l('s jeux sportifs se déroulant en parties ou t'n
matches et qui sont le plus souwnt des jeux de balle ou dl'
ballon, individuels comme le tennis ou coJlectifs comme le
football.
La performance de l'un est alors relative à la performance
de l'autre dans son accomplissement 11Iéme, et non plus par
une comparaison qui lui est en somme ajoutée. Le lien de la
performance et de la compétition (sur lequel nous allons
d'ailleurs revenir un peu plus loin) est caractéristique ici.
Et la victoire ne vaudra que ce que l'effort de l'adversaire
aura valu.
Les performances à la course appartiennent en partie auLES GRANDS THÈME:> OE L'ACTIVITÉ SPORTIVE42
premier type par le chr\mométrage auquel prête la lulle de
l'homme contre l'espace-dans-le-temps; en partie aussi au
second par le jeu des dépassements auxquels se livrent les
concurrents qui, en quelque sorte, se poussent et se repoussent
mutuellement.
La troisième espèce de performance consiste en l'exécu-
tion d'un mouvement difficile qui est apprécié et noté par
un jury suivant des critères. On la retrouve par exemple en
gymnastique, en voltige aérienne. En saut à ski, elle se
combine au premier type de performance, car le saut est jugé
suivant l'appréciation du style, mais aussi en fonclion de sa
longueur.
Dans cc Iroisième type de performance. il est vrai que le
sujet peul se tester seul en tentant la réussite du mouvement.
Mais il ne p(~urra guère s'appuyer que sur le fait qu'il sur-
monte la difficulté et qu'il est capable d'accomplir globale-
ment le mouvement. La manière dont il l'exécute, encore que
contrÙll;e par lui seul. ne peut pourtant être jugée que par
un tiers; el encore moins poulTa-t-il établir objectivement
la comparaison avec ce que font les autres concurrents.
On voil donc que la performance est le plus souvent insé-
parable de la compétiLion. Avant de décrire pour elle-même
les implications de la compétition comme nous l'avons fait
de celles du corps, du mouvement, de l'obstacJe, de la perfor-
mance, précisons tou t de suite quelques rapports concrets
enlre pcrfonlJance et compétition:
Dans certains sports comme le rugby, le tennis, la boxe en
lesquels la compétition, c'est-à-dire la recherche simuIlanée
d'une mpmc vicloire l'un contre l'autre ou les uns contre
les autres, fournil la structure même de l'activité sportive, la
performance consiste alors dans le résuIlat obtenu en compé-
tition. Dans certaines circonstances, la médiocrité de ce résul-
tat ou la mauvaise quaIilé de la rencontre feront répugner à
considérer la victoire comme une performance; inversement,
il y a des défaites qui, devant des adversaires redoutables,
son t des performancrs lorsque le "aincu s'est élevé au-dessus
de ce qu'il avail fail jusque-là et qu'il ne leur a concédéLA RECHERCHE DE LA PERFORMA~CE 4:J
que peu de points ou de buts. Mais cela montre justement que
la compétition sportive n'a tout son sens que lorsque la
quantité et la qualité de son résultat représentent un accrois-
sement de valeur, c'est-à-dire lorsqu'il y a performance.
Dans le cas oÙ la performance s'accomplit en dehors du
cadre de la compétition organisée: temps-record ou jet-
record faits à l'entraînement, par exemple, on reconnailra que
la perspectiYe compétitive est latente en l'occurrence.
Lorsqu'elle consiste en un exploit singulier (P:lI' exemplI',
descente d'un grand fleuve à la nage en hiver), cc n'est point
aussi nettement le eas. Mais la prouesse contient toujours
plus ou moins un élément de défi qui la rapproche de l'atti-
tude compétitiYe; et, par ailleurs, de tels exploits ne sont
pas sans rentrer tacitement en concurrence anc d'autres
exploits par lesquels les êtres humains ont haussé les per-
formances accessibles aux pouvoirs de l'espèce. On fait telle
chose remarquable pour faire quelque chose de remarquable.
Chez l'individu qui se contente de ses propres progrès sans
les référer aux performances d'autrui. nous avons presque
le refus de la compétition. Mais ne lui manque-t-il pas la
plénitude du sport, par l'absence de cette dimension agonis-
tique qui, en quelque sorte, redouble l'obstacle? Quant aux
sports comme l'alpinisme, qui ne sont pas foncii'rement
compétitifs, on ne peut cependant nier que la notion d'être
le premier à atteindre un sommet ou de faire soi-même une
ascension que de plus forts ont déjà réalisée n'implique des
dispositions compétitin's.
Il teste de toute façon qu'une performance est toujours
la matière possible d'une dialectique de défi et de surenchère
à l'égard d'autrui, et que la compétition suscite une incitation
constante à la performance.
Au niveau de la description auquel nous sommes actuelle-
me!!t placés, il ne nous appartient pas de déterminer s'il y a
un ordre de priorité ou un rapport de filiation entre compé-
tition et performance. Nous ne pouvons que constater la
nécessité de reconnaître l'une et l'autre comme éléments
essentiels de signification du sport. Mais en même temps,14 LES (dU:\DS THi:l\IES DE L'ACTl\ïTl~ SPOI\1'IVE
nuus de\(lils soulIgner j'originalité dl' cilaellne COlllille leurs
implications respectin's. :\OUtlllllll.'nl. il ne s:lUr:1I1 s'agIr d'une
rl'dudlOn LIam, un sens ou d;lns J'amre. C'est ainsi que,
d'abord, la recherche de la victoire sur l'autre ne peut être
identifke d'emblée it une volonté de l'l'dormance, Car VaIncre
autrui, le baLlre procède dune visée qlll pose la défaite
d'autrui COltlme un but propre, distinct de la vaieur inirin-
Si."JUl' de la prestatlOil proùlIlte pour y lwrvelllr et pouvant
Jlll'Jlll' dre indilll'rent à cette valeur. Et en fait, il y a de
nomblTuses netoires sans performance valable. En oûtn',
lorsque, par exemple. Il' sel'ond d'une l'ourse al'compflt une
perfOr1l1.\Ill'e lju;lsi l'~ale it celle du premier, l'uptique de la
l'llJlll'étltiun fait uublier <Ille cette disiance <Iui les sépare est
tend it gr;lndir l'image du gagllant au-delittri.'s minime el l'Ill'
de Sï performance,
La tenlalive de rl'duciion iIl\erse,- de la pl'rtormance
il la cOIJlpdition -~ s'autorise da schème suirant lequel un
spurlif qui ael'olllplit une performance sc surpasse lui-même
el par lit relllpurte U!ie sorte de vidoire sur lui-même. Le
sportif s('rait dOl1e toujours animé par J'intentiun de relll-
porter 1I1Il' \idoire sur l'clui qui résiste it son dIort, mcme
lorsque, it la Ilmile. il s'agit de soi-même. Mais, alTlyé à eetil'
limite d'ahsorplion du yainqueur dans le Y.WH'U et du nlincu
dans IL- yain'lueur, nous n'aH/IlS plu!'; une yrail' structure
cUIlIjI~'liti\l'. Car celle-ci suppose IH;cl'ssairell1ent qUl' l'auire
\l'ul gagnn aussi el que puur ccia il \cul dre lIleilleur qllt'
lII"i, ["ilL ("Imlllt' je yeux être IlIeilleur que lui. Dans la lutle
:In~c IIHlI-lIll'lIIe, je Ill'm'oppose qu'à ]a partie (Jui ne «suit
pas ~ l'Il l11oi. aux puissances dïnerlH" de dl-faitisme, au
poids dl' la fatigm'. Je ne m'oppuse qu'à ce qUi est encore
d.,Ull,' forlll" l'obslaele, celle qui est intérieure. et non pas
it Ull aLl\el'saire qui me dispute la valeur el m'excite par
rapport du sportif il soi-meme, dans ]a';IlIulation. Dans Il'
de la désunioll de ses forces. on nediall'ctique dl' l'union l't
peut yoir une l'ompl'Iition an'e Soi-IIIl;me quc par J'artifice
d'uIll' rl'prl'selllalioll dualiste qui l'online à un dédoublement
dl' la personne. Certes. en ccrtaines circonstances, le sportifLA COMPÉTITION 4:>
se dl'fie lui-même. se menace pour mieux s'activer. En
d'autres. il surenchérit sur son résultat pour en atteindre un
plus haut et il peut ainsi sembler se faire la course à lui-
même; mais en généralisant ces cas nous fausserions le
sens de la compétition qui est originellement affrontement
dcs autres, sortie de soi-même.
V. LA COMPÉTITION
II est temps maintenant de décrire la compétition sportive
pour elle-même. car la compétilion est la forme spécifique du
rapport interhumain dans le sport.
Certes. on pourra observer et objecter que la compétition
est présente encore dans d'autres domaines que l'activité
sportive: championnats de bridge. concours de beauté,
concours du meilleur labourenr, etc. Et on pourra. en outre,
remarquer qu'il y a des sports considérés comme non
.compétitifs.
Concernant le premier point observé, cela signifie que la
catégorie de compétition n'appartient pas exclusivement au
sport et qu'elle ne suffit donc pas. à elle seule. à le faire com-
prendre. Mais il faut bien avouer que c'est dans le sport que
l'essence de la compétition apparaît le mieux et que c'est
probablement en lui qu'elle s'est formée et développée. La
contestation y est objective et les performances y sont mesu-
rabIes. Aussi bien ces concours et championnats de toutes
sortes qui se disputent en de nombreuses matières d'activité
humaine autres que la motricité revêtent une signification
« spo.rtive:l'. Faire une compétition. ("est déjà. en quelque
manière. faire du sport. et on décore du nom de champion le
gagnant d'un concours de mots croisés!
:\fais est-cc que faire du sport, c"t'st bien toujours et néces-
sairement entrer en compétition? Telle est la question que
soulèvent les sports dits non compétitifs. Il faut ici tout de
suite distinguer entre façon non compétitive de pratiquer un46 LES GRANDS THÈIIIES DE L'ACTIVITÉ SPORTIVE
sport et sport à structure non compétitive, entre modalité
non compétitive de sport et structure non compétitive de
sport. Par exemple, je puis simplement échanger des balles
avec un partenaire au tennis, sans nullement compter les
points, ou faire de la voile sans participer à une régate;
manière non compétitive d'exercer une activité sportive, à
titre de distraction, d'hygiène ou d'entraînement, sans la
tension interhumaine propre à la compétition: manière
non compétitive d'exercer une activité sportive. En ce sens,
presque tous les sports peuvent donner lieu à des prestations
non compl,titives. Cependant, certains ne le pourront pas en
toute rigueur, car la rencontre homme contre homme ou
équipe contre équipe définit leur structure même: c'est le
cas de la boxe ou du football, c'est-à-dire des sports de
combat et des sports de balle. Lorsque l'on s'exerce incom-
plètement à cc!.>sports (frapper le punching-ball ou tirer des
buts ~, quelques-uns, d'un seul coté du terrain), on n'en
réalise qu'une figure tronquée. Le ballon de football n'est
Yraiment ballon de football que dans le jeu de deux équipes
qui Sl' le disputent.
L'idée de compétition implique avant tout un combat réglé
de plusieurs individus, où chacun recherche également la
victoire sur l'adversaire. Or, il ne semble pas que ce soit le
cas dans l'alpinisme, dans .Je ski de randonnée, dans. le
cyclo-tourisme, la croisière à la voile, la plongée sous-marine,
bref, dans ce qu'on appelle parfois les sports de plein air.
Et il ne semble pas non plus qu'en soi le plongeon, le pati-
nage de figures, les agrès ôu le ski nautique par exemple
aient nécessairement besoin de se dérouler en compétition:
ils peuvent réaliser leur structure entière en dehors d'elle.
Quant à ces derniers, il faut cependant remarquer que leur
pratique d~bouche inévitablement s'Ur la comparaison et sous
la forme officielle des concours. Et les sports de plein air
n'ont rien qui répugne à la compétition; aussi bien existe-t-il
les courses-croisières, les grandes premières des alpinistes, les
records de profondeur en plongée sous-marine, les compéti-
tions de slalom en kayak, etc.LA COMPÉTITION 47
On est donc autorisé à supposer qu'il y a en tout sport un
principe compétitif latent. Lorsqu'il n'engendre pas de com-
pétitions organisées, il n'est pas pour autant inagissant. Des
occasions peuvent d'ailleurs le révéler clandestinement à
J'œuvre: par exemple, un groupe de skieurs trouve en fin de
parcours un autre groupe: chaque groupe va spontanément
appuyer l'allure pour arriver au refuge avant l'autre.
Toute activité sportive est actuellement ou potentiellement
compétitive. L'homme qui fait du sport et qui, dans l'effort
qu'il accomplit en vue de la performance, se heurte en quelque
manière à lui-même comme à un adversaire qui l'en empêche,
du même mouvement, est poussé à ressentir le besoin de
surmonter d'autres êtres qui soient de vrais adversaires, c'est-
à-dire des êtres qui le pressent de se dépasser par ce qu'ils
font pour le dépasser.
Une activité qui mesure la valeur de l'agent, et par laquelle
l'agent se mesure, contient nécessairement un principe de
comparaison avec d'autres agents et porte à se référer à eux.
Celui qui ferait du sport sans aucun souci d'être meilleur
que d'autres ou sans le souci de ne pas, à tout le moins, leur
être inférieur - ou bien vivrait dans une sphère solipsiste
(mais cela est une fiction, l'homme est un Socius) - ou bien
aurait abandonné la recherche du mieux et du meilleur qui,
étant donnée la réalité de notre être-avec-autrui, est simulta-
nément tendance à dépasser les autres et volonté de ne pas se
laisser dépasser: il ne poursuivrait plus de performance;
nous ne pourrions plus lui reconnaître pleinement la qualité
du sportif. Au sein, par exemple, du groupe parti en raid
à ski, l'émulation de chacun à tenir pleinement sa place, à ne
pas retarder tout le groupe, à suivre la cadence du responsable
en tête de file, témoigne de cette constante comparaison mu-
tuelle en laquelle une sorte d'honneur est en jeu. Si elle n'est
pas encore positivement le désir de vaincre, elle est déjà celui
de ne pas être dominé.
Peut-être nous faudra-t-il donner un sens large à la notion
de compétition, ou plutôt maintenir, autour de la z()ne où
elle se manifeste d'une façon achevée, toutes les zones Oil elle48 LES GRA:'\DS THf:MES DE L'ACTIYITÉ SPORTIYE
apparaît à l'état embryonnaire. ou esquissée ou dégradée. Mais
à travers c('s formes nous retrouvons l'essentiel de sa signifi-
cation: un comportenrent de oomparaison interhumaine
s'('ffectuant en actions [lccomplies en vue de l'affirmation
d'une supériorité de l'agent par rapport aux autres.
Et nous denms diI'£' <Jue l'essence du sport enveloppe la
pl'rspertiw de cdte active comparaison où chacun rivalise
awc les autr('s pour se situer en haut de l'échelle. La pers-
pee!i\-e compétitiw est inhérente au sport. Elle est parfois
dissimulée. C'est ainsi que dans les sports où l'individu
affront£' srul un obstacle de1a nature (escalade solitaire,
« accrochage» délicat dans une ascendance en vol à voile,
desc('nle en solo d'une rivière très rapide), il s'institue spon-
tanément une sorte de métamorphose de l'obstacle naturel en
adversaire. comme s'il s'agissait d'un autre être avec lequel
le sujet entrerait en lutte; il veut forc£'r ses avantages, le
réduire. COIllI1]('si l'obstacle avait, obscurément cachée. mais
tenace. une volontl\ de le faire échouer. Ceci est à interpréter
comnll' unt' animation de l'obstacle et montre que le sport
laisse plac(' à l'Einfühlllng. On se donne l'obstacle en adyer-
sain'. Des paroles intérieures - parfois prononcées! -
révèlent ce phénomène: « .Je t'aurai ». «tu vas voir ». Elles
s'adrrssent à l'élément. Le phénomène est plus ou moins
marqué suivant l'individu et la conjoncture. Mais il n'en
demeure pas moins le signe que l'altitude compétitive et le
sens de l'opposition mutuelle sont toujours prêts à paraitre.
Bien des formes et des degrés diversifient et nuancent la
perspective compétitive fondamentale du sport.
Les dt'grés. tout d'abord. se partagent d'après deux grands
niveaux: celui de la compétition élaborée. organisée,
n\fh\chie, dirions-nous encore -, et le nivrau de la compé--
tition à l'état fruste, incomplète. spontanée, où l'organisation
manque encore. plus ou moins. à la tendance. mais où cepen-
dant elle ne saurait complètement faire défaut. car l'établis-
s£'ml:'nt d'une comparaison suppose nécessairement un mini-
mum d'ordre. Ll.'s degrés de la compétition plein~ment orga-
nisée se terminent au sommet par ce qu'on appelle la « hauteLA COMPÉTITION 49
compétition) : grandes rencontres nationales par exemple,
championnats du monde, Jeux Olympiques. Un recor4 mondial
ou un titre international sont les valeurs qui les dominent
le plus souvent. C'est dire la qualité des performances et les
niveaux d'aspiration et d'aptitude des protagonistes. Nous
avons ici affaire à une éJite (les Spitzensportler, comme
disent, d'une façon imagée, les Allemands). Appartenir un
jour à cette élite est d'ailleurs en réalité, chez beaucoup de
compétiteurs du niveau immédiatement inférieur, l'enjeu de
leurs efforts pour vaincre dans leurs propres compétitions, les-
quelles font alors office de sélections. L'organisation de la
haute compétition mobilise de très nombreuses personnes;
l'arbitrage, le contrôle, la mesure sont particulièrement impor-
tants et visent à la perfection. Le cérémonial est poussé. Le
public vient comme à un véritable spectacle, comme à un
drame, et ses dispositions confinent parfois à la mentalité des
fidèles d'un culte.
Au-dessous de la haute compétition s'étagent les compé-
titions de niveau moyen et faible. Elles aussi sont dûment
organisées (et l'appareil d'organisation pourra paraître quel-
quefois bien important en regard de la médiocrité des perfor-
mances...). Elles suscitent un public, surtout en certains sports
(football notamment, courses cyclistes). Au niveau régional
ou local, ce public se solidarise avec son équipe ou son cham-
pion; et il ne vient pas tant en spectateur ou en fidèle qu'en
assistant actif, «supporter) et quelque peu acteur.
A cet étage de compétition moyenne ou faible, il existe
aussi des championnats, enchaînements de rencontres desti-
nées à dégager en finale un individu vainqueur ou une
équipe gagnante parmi tout un ensemble de concurrents de
même classe. Ces championnats reposent sur un rythme,
annuel surtout; et les épreuves successives s'étaleht en géné-
ral sur une saison sportive, tenant donc dans le temps une
certaine place, répondant à l'existence d'un calendrier sportif.
Les rencontres amicales ou parties amicales n'ont pas cette
espèce de dignité temporelle. Elles sont l'expression de la
volonté de deux clubs ou même de deux individus de se ren-LES GRANDS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTIVE50
contrer d'une façon qui est précisément amicale, et qui
conserve par là un certain caractère privé. L'assistance,
quand il y en a, est celle d'amis, de parents, de camarades.
Seule la compétition effectivement organisée réalise pleine-
ment l'essence de la compétition sportive. Car eHe seule
pose nettement ces règles qui sont aussi étroitement liées au
sport que le sont la dynamique de la corporéité ou la visée de
performance dans l'affrontement de J'obstacle. Mais la compé-
tition embryonnaire ou diffuse constitue un degré que nous
ne pouvons omettre.
Et ici nous trouvons, premièrement, touter les sortes de défis
spontanés, formulés ou non, que jettent ceux qui, dccom-
plissant la même activité sportive que d'autres - et ~arfois
au sein de la même équipe - se comparent à eux et qui, les
prenant pour mesure inférieure de leur propre valeur, se
ser\'Cnt d'eux pour manifester leur supériorité (sans d'ailleurs
y TI!ussir toujours) : que de poursuites anonymes ont lieu
ainsi sur les pistes de ski. Celui qui relhe lp. défi ne veut
pas être surpassé; il sent sa ,-aleur mise en qJJestion et
regimbe.
Différente de cette compétition-provocation, il y a l'ému-
lation. Elle suppose une mutuelle incitation à bien faire en se
poussant l'un par l'autre à mieux faire. Elle procède d'une
conscience d'être ensemble embarqués dans l'aspiration à la
performance. On ]a voit fréquemment jouer, par exemple,
dans un cours de ski.
Lorsqu'un individu cherche à se rapprocher des meilleurs
que lui, ou, tout au moins, à ne pas être trop distancé par
eux, nous avons une amorce de disposition compétitive, carac-
térisée par un refus à considérer le meilleur comme détenant
une valeur inaccessible aux autres; et c'est déjà une sorte
de contestation engageant un débat.
Le passage de brevets qui est aux compétitions sportives
proprement dites ce que sont, par exemple, dans le cadre
universitaire, les examens par rapport aux grands concours,
constitue une forme élaborée et réglementée de I~ compéti-
tion potentiell~ : en cherchant à atteindre certaines valeursLA COMPÉTITION i)J
de performance, à s'ajuster à certains standards, on se classe
par rapport à d'autres qui sont supérieurs, égaux ou infé-
rieurs à ces normes. Et c'est, en quelque manière, les rencon-
trer. On a là, dans cette compar~ison sans confrontation
oppositive, une ébauche de ce que la compétition mobilisera
et dialectisera.
Nous avons insisté sur les différents degrés de la compé-
tition, parce que le respect de cette diversité permet de main-
tenir la constance de la perspective compétitive dans une
description qui veut comprendre ce que II' sport signifie de
plus général. Nous ne nous appesantirons pas maintenant,
par contre. sur la variété des différentes structures de compé-
tition. Qu'il nous suffise d'indiquer que nous avons à distin-
guer les courses, les combats, les parties et les conconrs.
Mais il s'agit toujours soit par un ordre d'arrivée, soit par
une mise hors combat, soit par un score, soit par un gain en
unités de mesure ou en points, d'affirmer une supériorité sur
l'autre sportif ou sur l'autre équipe, supériorité qu'ils rerher-
chent également. .
Le sport est donc à comprendre dans la perspective de la
compétition. Notre description, qui a jusqu'ici reconnu ce
fait, doit maintenant s'attacher à cerner les caractères propres
de la compétition sportive et leurs significations.
Une oppose, qu'il s'agisse d'une opposition des
individus comme dans une course 011 de celle d'équipes
comme dans un match de rugby. Mais il est particulil\rement
frappant que cette opposition procède d'une entente des adver-
saires qui ne se constituent comme tels que par un accord
pleinement réciproque portant sur la nature du but et les
règles relatives aux moyens d'y parvenir. Alors que les pactes
sont ordinairement faits pour arrêter ou prévenir les conflits,
ici le pacte ouvre à une lutte dont il définit les conditions
et les règles et qui n'est que la manifestation d'un accord
fondamental que l'issue de la lutte ne peut déranger. Ce
pacte ne peut se produire qu'au sein d'un groupement
humain organisé en société pacifique ou entre groupements
observant une trêve (comme dans les Jeux OlympiquesLES GRANDS THÈMES DE L'ACTIVITt SPORTIVE52
antiques). Le combat sportif sera tout au long soumis à un
controle l'empêchant de tourner à l'antagonisme destructif
et à la bagarre ou d'employer la tricherie. Les adversaires se
respecteront mutuellement. Au début et à la fin de la ren-
contre, on se salue, on se serre la main: ce geste signifie que
l'unité l'empOl te toujours sur la dualité.
:"oIousvoyons donc déjà se dessiner deux caractères de la
compétition sportive: la coopération et l'opposition, « avec :tl'
et le «contre:t. Mais nous voyons en même temps qu'ils sont
étroitement liés, réciproques même. Si bien que c'est en
disant que la compétit.ion, c'est faire «avec-contre », que
nous formulerions le mieux ces deux caractères.
Isolons toutefois, autant que cela reste possible, le caractère
de coopération, pour le décrire plus en détail. A travers lui,
c'est le caractère de socialité profonde qu'il faut bien saisir
dans la compétition sportive 1. Nous l'explorerons par paliers,
car c'est en couches différentes que se superposent et se com-
posent dans la compétition les aspects de socialité.
rd On ne saurait comprendre la compétition sans le rapport
même a autrui, èt sans que ce l'apport ait un caractère pro-
prement social; il doit, d'une part, comporter un élément de
régulation et être, d'autre part, accessible, au moins en droit,
à un tiers et à son contrôle. Mais il ne suffit pas que ces
deux exigences corrélatives soient remplies. Car elles le sont
par exemple dans le cas d'un duel à l'épée; or l'escrime-
sport est tout autre chose, en ceci précisément que, contrai-
rement aux deux hommes qui se battent en duel, les escri-
meurs se rencontrent pour faire de l'escrime et non pour
trancher une querelle. L'affrontement des escrimeurs dans
« l'assaut» ne procède pas d'un affront.
Une même volonté de compétition anime les compétiteurs.
Ensemble ils font, ils construisent leur match, leur partie,
leur course. Ils donnent l'existence, et mènent à son achève-
ment, une œuvre commune fondée sur un lien social authen-
1. En se plaçant particulièrement au point de vue de la psycholo:{ie
soda!l.'. Bryant J. CRATTY a fait unI.' utile approche des Social dimensionç
of physkal education (Prentice-Hall, Inc., New-Jersey, 1967).LA COMPÉTITIOJ)J 53
tique et contribuant à le fonder. Nous sommes ici à l'opposé
de l'antagonisme guerrier, lequel exprime l'impossibilité
même de la coexistence (et pourtant nous sommes sur le
plan de l'opposition des corps-organes d'existence, lequel
est le plan propre du rapport d'ennemi à ennemi).
La compétition sportive marque d'ailleurs une socialisation
des conduites du défi et de la prouesse, plus primitives. Le
défi enveloppe, dans l'appel provoquant à l'autre, une néga-
tion de principe en même temps adressée; et la prouesse est
comme un défi de l'individu à la collectivité de laquelle il
se sépare comme d'une masse indistincte. Dans la compé-
tition, cet exclusivisme de l'individualité laisse place à l'inclu-
sion mutuelle et à l'estime réciproque comme bases d'un
rapport de reconnaissance et de promotion de l'un par
l'autre.
Le lien social de l'homme avec l"homme est donc active-
ment assumé dans la compétition sportive; elle mérite plei-
nement le nom de «rencontre» par quoi on la désigne sou-
vent. Mais il faut lui restituer sa signification d'ouverture à
autrui, d'échange. Les stades sont des' lieux où les hommes
(;essent de se côtoyer pour, effectivement et dans l'honneur,
se rencontrer.
La socialité d'un rapport réglé à autrui, fondé sur une
volonté commune de con-courir, ne peut que s'exprimer dans
le refus de toutes les formes destructrices d'élimination de
l'adversaire. Et si tant de sportifs considèrent que la boxe
n'est pas un sport, c'est précisément que ses règles n'assurent
pas suffisamment la sécurité' des combats, garantie de la
reconnaissance de l'homme par l'homme, dans le sport.
b) La deuxième couche de signification de socialité en
laquelle s'enracine la compétition sportive, et avec elle tout
le sport, c'est le milieu même où se font les innombrables
compositions de lien interhumain fondamental: la Société
elle-même en son être collectif, en ses structures, en ses ins-.
~itutions. Le sport est toujours à penser dans le groupe et
à la lumière de la vie du groupe.54 LES GRA~DS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTIYE
Les clubs se rattachent à une ville, à une corporation, voire
à une classe sociale.
Sans le cadre donné d'une société humaine organisée, pos-
sédant des usages, des valeurs, un langage, la moindre
compétition devient inconcevable.
La liaison des compétitions avec les fêtes prouve cette
implantation du phénomène compétitif sportif dans la vie
du groupe, que ces fêtes contiennent des compétitions dans
le programme de leurs manifestations (origines religieuses
des Jeux Olympiques antiques; courses cyclistes des c par-
dons:t bretons), ou que les compétitions sportives fassent
elles-même office de fêtes (Jeux Olympiques modernes, par
exemple).
Si la compétition sportive se fonde sur l'existence d'une
sociét... globale et si elle participe de ses structures, en retour
elle assume un rôle dans le consensus de cette société, elle
en est un facteur d'intégration et de régulation, et elle est un
véhicule de la conscience collective. De plus, elle joue comme
modèle de comportement, comme cela se voit dans notre
société concurrentielle moderne.
Le spectacle qu'offre la compétition se répand dans le
groupe oil elle se déroule, sollicitant même les simples curieux.
Et Jes membres du groupe pelrvent, par la médiation du
spectacle sportif, s'éprouver dans une conscience collective
(on dit bien une « réunion :t sportive), dont les champions sont
comme les emblèmes.
Sans enlrer maintenant dans l'analyse de cet important
phénomène sociologique de la foule spectatrice de sport l, il
nous faut cependant dire que toute compétition authentique
s'ouvre en droit aux autres, comme public. La volonté d'objec-
tiver et de pr('ndr(' conscience, que manifeste la compétition
sportive, ne saurait répugner à la présence de témoins et de
critiques.
r) Une Iroisii>me couche de signification de socialité s'ajoute
aux préct'dt'ntC's. c'est l'organisation intrinsèque des relations
1. quatrième partie, au chapitre Il, 8, ce que DOUS disons de )a""ir
fonction de spectacle en sport.55,LA COMPÉTITION
compétitives fonctionnant selon des institutions et composant
un groupement social spécifique, dont le type est la Fédéra-
tion sportive réunissant « Clubs:. et « Sociétés :.. On retrouve
dans le sport tous les caractères que Malinowski, par exemple,
décrit comme étant ceux de l'in:~litlltion ; une charte, un per-
sonnel. des normes, un appareiI matériel.
L'organisation fédérative du sport renforce les relations
compétitives en les faisant apparaître comme des rivalités
qui sont presque toujours - même lorsqu'il s'agit de sports
individuels - celles de clubs ou d'équipes; et en même temps
elle les règle plus profondément parce que plus universelle-
ment; réalisant cette société d'alliés dans la lutte e-t par
.
la lutte, qu'est le sport.
:"ous venons (J'être obligé de poursuivre par paliers la socia-
lité de Ja coopt'ration compétith'e, encore que flOUS ayons pris
le soin de ne pas nous l\tendre à la description de tout ce que
le sport a de soeial en marge même de II' compétition ou dans
le cadre des sports considérés comme non compétitifs, Il nous
faut maintenant revenir à J'élément d'opposition que ren-
ferme la coopération compétitive, et qUI est son aspect le plus
apparent. Mais nous allons yoir en nous y attachant que J'on
peut difficilement disjoindre, en sport, le «contre:. et
«a"ec:..l'
C'est en termes dépourvus de négativité, et même en termes
résolument positifs, qu'il faudrait pénétrer cette opposition
qtJi, dans la compétition sportive, n'est pas destructrice (la
boxe nous indigne, justement, lorsqu'elle porte atteinte à la
santé ou à la vie de l'adversaire), Tout au contraire, en s'arc-
boutant l'un contre l'autre, les concurrents construisent leur
commun effort vers la performance. Ce qui est à comprendre,
c'est que J'opposition est le mode de réalisation et l'acte même
de la coopération en sport, et non point sa privation ou sa
négation. - Ce faisant, tourne-t-elle à son profit certains'
mou\:ements d'hostilité ou d'agressivité, en leur permettant
de ne s'exprimer cependant que d'une façon réglée et inoffen-
Cela est possible, mais ce n'est pas la signification!";w ? -
primordiale du «çontre:.. Au demeurant; les meilleurs amis5fl LES GRA;'I;DS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTlYE
peuyent riyaliser à ia course ou se disputer la victoire au
tennis, et p!'ut-ètrc plus ardemment que d'autres. L'opposition
de rôle et non de nature, qui est celle de chaque adversaire
dans ia compétition, n'est nullement l'incompatibilité d'ètres
qui se repoussent. En cherchant chacun la victoire, ils
assument kur fonction et leur responsabilité dans la partie,
la cours!' ou le comba!. Certes l'offensive, la défensive, la
contre-offensi\'£', toutes ces figures propres à toute lutle
humaine ou animal sous-entendent et articulent la compé-
tition ; mais c'est intérieurement à elle, comme totalité spatio-
temporelle oÙ s'unissent volontairement des hommes, qu'elles
la structuren!. ~ous n'avons pas heurt des structures face à
fac!'. mais strtlcture de lH'urt dans le face à face. On prend
part à une compétition. Que le destin dl' celle-ci soit la
yirtoire d'un seul parti, cela est précisément ce qui, à la
fois. fond!' le «contre:& est fondé par lui, et c'est l'objet!'t
de l'accord passp par ceux qui se rencontrent dans la compé-
tition.
L'un contre l'autre, au coude à coude, se faisant contre-
poids, appuyant l'un à l'autre leurs efforts, se complétant
mutuellement dans le mou\'ement alterné de leur dépassement
réciproque, les adyersaires construisent l'un sur l'autre cette
yidoire qui ira finaiement à un seul, et qui, derechef, mar-
quera la fin de leur rencontre. Ils ne se contrarient que pour
la faire s'épanouir. Elle est l'œuvre commune du gagnant et
du perdant. Défaite et yictoire sont faites l'une de l'autre,
La réciprocité du 40 contre ~ est garantie par le pacte qui lie
les concurrents et leur commun attachement aux règles. Elle
est double position mutuelle au sein de l'opposition en laquelle
elle s'exprime. Et, pour lui ouvrir un champ indéfini, il y a
le principe de la perpétuelle remise en jeu, de la revanche
toujours possible, toujours acceptée, sans jamais qu'on songe
à refuser le match retour ou à répondre autrement que par
la lutte loyale à l'effort de l'adversaire pour reprendre la
victoire.
En cherchant à appliquer à la compétition sportive un
terme qui tienne compte de tout ce que, en elle, le c contre>LA COMPETITION 5i
a de tourné vers la positivité, nous pourrions employer celui
de confrontation. Les sportifs s'affrontent, pour essentielle-
ment confronter leurs forces, et non avec l'intention de réci-
proquement les détruire. Ce qu'ils recherchent ensemble
(eon-petere), c'est, plus profondément que la victoire qu'ils ne
peuvent avoir en même temps, cette confrontation dont la
victoire est peut-être la résultante plus que le résultat, et
plutôt l'expression que l'achèvement.
En poursuivant ainsi les implications significatives du sport
comme compétition, nous nous apercevons que ce «contre ~
dans «-l'avec~, cet «avec ~ dans le «contre~, ont le sens
d'une comparaison constructive de performance et non d'une
volonté d'extermination.
Ce premier caractère de la compétition sportive, <<l'avec-
contre~, que nous venons de discerner, a quelque chose de
quelque peu paradoxal. Mais il semble que ce ne soit pas le
seul qui présente ce trait. Car, que dirons-nous de ces courses
vers un but qui n'existerait pas si les concurrents ne se
portaient vers lui, et aussi bien de ces qui ne
concouraient pas si ce but n'était posé; un fil, à atteindre
le premier? La tension vers le but et la tension vers l'autre
sont réciproques et fondées l'une sur l'autre, formant une
structure paradoxale qui, mal saisie en sa signification, peut
même paraître absurde; quel sens en effet à rivaliser (vers un
but factice) en dehors de tout objet réel dont la possession
'est à se disputer? à envoyer un ballon dans un filet? à lancer
un javelot qui n'est pas destiné à transpercer un ennemi?
Mais' l'apparence d'absurdité Si! dissipe si la solidarité d~ la
tension vers le but est appréhendée en son vivant paradoxe
et dans le mouvement par lequel elles naissent l'une de
l'autre, dans une visée coopérative de performance. Pas de
compétition sans but. Pas de but sans compétition. ~fais il est
bien entendu que le but doit demeurer symbolique et ne
doit en rien apporter un objet susceptible de contenir une
valeur suscitant un intérêt autre que celui de la confrontation
pure des forces; c'est un fil à franchir, un panier dans lequel
faire passer le ballon, un point à marquer en faisant toucherLES GRA:\'DS THÈMES DE L'ACTIVITÉ SPORTIVE58
à terre les épaules de l'adversaire, un mouvement à exécuter
sllr un agrès.
Ce but est à aUeindre en y parvenant le premier, ou en
l'atteignant mieux (mouvement d'une meilleure exécution).
II est but à saisir devant l'autre. C'est seulement ainsi que la
tension vers lui est tension avec J'autre,. et qu'il peut être but
.compétitif.
Et chaque concurrent doit le poser ainsi, c'est-à-dire vouloir
.
êlre le premier à l'atteindre; car, si l'un d'eux ne le visait
ainsi, les autres seraient privés d'autant dans leur tension
vers lui. A la réciprocilé de la tension ver~ le but et de la
tension interconcurrents s'inviscère la tension du. désir de
chacnn des concurrents d'être premier à atteindre le but;
c'est elle qui fait la valeur du but et qui constitue en même
temps sa réalité. Si tous ne 'voulaient arriver «premier:.,
aussi bien il n'y aurait plus de compétition, et il n'y aurait
plus de premier.
Le troisième caractère de la compétition sportive exprime
lui aussi une structure paradoxale. Elle réside en ce que le
rapport compétitif est une opération de mesure ()ù chacun,
se mesurant à l'autre, se mesure par l'autre et le mesure par
lui. Chacun fait office de mesureur et de mesuré. Et l'unité
de mesure l'sten quelque sorte fournie par l'élément de dépas-
sement qui, par choc en retour, affecte le dépassé. Cette
mesure perpétuellement remise en question, ,toujours insatis-
faite d'elle-même, ne pourrait sembler un mouvement de
démesure qu'à ceux quine comprendraient pas qu'elle vise
en réalilé une valeur qualitative et non quantitative, dont
seule une incessante reprise - qui est le jeu de la compétition
même - peut se rapprocher. L'excellence est l'enjeu de ce
jeu de la compétition, et elle ne saurait jamais 'laisser en
repos les compétiteurs. L'émulation est ferveur d'un culte
de la valeur et exhortation mutuelle.
Les trois caractères précédents expliquent qu'avec leur
trait paradoxal constitutif ils fassent de la compétition une
réalité humaine comportant, par les tensions qu'elle contient,
un élément de drame vécu, une action dont l'issue ne saurait;)9LA COMPÉTlTIO~
reposer sur un simple dl;roulement, mais s'l'Iabor£' toujours
au tra,'ers d'oppositions créatrices oil la mise en quest ion
mutuelle et perpétuelle engage chacun dans la responsabilité
de faire paraitre, de la rencontre de tous, un destin.
Pour résumer, on pourrait dire que la compl;tition sportive
est l'opération sociale qui consiste à fair(' un vainqul'ur dans
le domaine d'une confrontation. des forc('s physiques et
morales qui n'utilise la valeur qu'à llIanifrster la valeur. :',Iais
parler de vainqueur risque, peut-ètr£', d'aec('ntuer Il' triolllphe
dans le sens de l'élimination et de l'annulation de l'acher-
sain', alors que le terme de «premier» s'accorderait mieux
à la solidarité qui retient le gagnant à ses adwrsaires -
en réalité, des partenaires. Le premier exprime £'n lui non
seulement les désirs des autres, mais leurs efforts, d il leur
en cautionne la signification et la valeur. De plus, il est le
fruit même de cette lutte et, sans elle, il ne se serait pas
porté aussi haut, jusqu'à cette communication directe avec
l'horizon axiologique qui le rend l'int£'rcesseur des au tres.DEUXIEME PARTIE
LA VARIJjTJj DES SCHi3MES VJjCUS DANS
LES SpJjCIALITJjS SPORTIVESSi c'est en quelque sorte dans un survol du sport que nOlls
avons pu voir se dessiner les thèmes majeurs qui soutiennenl
la signification de l'expérience sportive moderne, nous allons
réduire maintenant notre distance par rapport aux phéno-
mènes que nous n'a'\'ons cependant jamais cessé de regarder.
Car, de la relative simplicité des thèmes, nous allons passer
aux multiples schèmes en lesquels ils s'investissent.
Après avoir essayé de comprendre ce, que signifie essen-
tiellement le sport, nous nous efforcerons maintenant de saisir
la variété et la richesse des significations qui s'attachent aux
difTérentssports particuliers. Nous procéderons par paliers.
Tout d'abord, nous examinerons les points, de vue divers
suivant lesquels on a tenté de classer les spécialités sportivcs
qui les débordent toujours. Puis nous verrons que la notion
de sens permet de distinguer quelques grandes familles.
Enfin, nous essayerons de pénétrer les schèmes singuliers
de quelques sports.CHAPITRE PREMIER
PROBLEMES DE CLASSIFICATION
L'alpinistl', le footballeur, l'escrimeur, le rameur font
tOllS It's quatre du sport. Nous retrouvons en elTet'
dans l'activité de chacun les thèmes qui nous ont paru
caraclériser le sport comme tel. Cependant, il y a loin du
grimper de l'alpiniste en pleine montagne anx assauts de
l'escrimeur en salll', contre un adversaire intelligent, et loin
aussi de l'elTort cadencé d'un équipage de ramenrs à l'impro-
visation et it l'adresse du footballeur. Les objectifs, les condi-
tions, le cadre, les techniques, l'esprit, tout cst dilTérent.
lorsque nous passons d'un sport à l'antre.
Par ailleurs, le nombrc des spécialités sportivcs cst consi-
dérable, et d'autant plus impressionnant qu'il correspond
non pas, comme lorsqu'il s'agit des jeux. à nn foisonnement
de structures qui sont surtout celles, imaginaires, des règles,
mais bien à des données objecth'es diverses (espaces, engins,
matières), à une prolifération de formes réelles et de
« techniques du corps;) dûment mises au point. Lorsque nous
avons été obligé de faire un code des spécialités sportives,
à l'usage du dépouillement de notre enquête de motivation,
nous nous sommes tronvés tout de suite devant une centaine
d'cntre elles, rien qu'en ayant considéré les sports pratiqués
en France.
Est-ce à dire qu'à la multiplicité des fonctions du sport
et à leur tendance à l'hétérogénéité correspond une pluralitéLA VARIÉTÉ DES SCHf:MES "Éeesü6
indisciplinée des sports? Est-cp que nous devons nous
contenter de faire de ct'ux-ci la listt' en désordre '? Ou pou-
nms-nous espl~rpr tout au moins les grouper en un tableau
suivant quelques dominantes?
Les tentatives de classification dps sports n'ont pas été
tellement nombreuses, nous les rpnconlrerons au fur et à
mesure quI:' nous passerons en revul' les principaux cri-
ti'res suivant l('squels nous allons examiner non tant commpnt
on peut établir ces classifications (car ce sera très vite cons-
tater leurs faillps), mais, essentiellement, quelle variété de
l)oints de nie oITr(' la considl'ration des diITt"rpnces ('ntre les
sports.
Tout d'abord, il spmble qu'il y ail des sports plus Oil
lIJoins simples et qu'ils se distinguent de sports plus ou moins
combinés. Course, lancer du poids, lutte, haltérophilie seraient
dt' la première espèce; football, hock('y, tennis seraient de
la seconde. Henri Cochet, qui introduil cette division, sug-
gère de la fonder sur la distinction entre gestes accomplis
primitivement par l'homme dans sa lulte pour la vie, et
«aéations de l'homme qui a cherché à associer dans un
même sport plusieurs mouvements naturels diITérents~. La
balance de la simplicité Pl de la complexité n'est pas telle-
ment facile à tenir. 'Cochet lui-même le reconnait lorsqu'il
remarque qu'à l'heure actuelle des sports simples deviennent
complexes, d'une parI, en raison de la complieation de la
technique et, d'autre part, à cause de celle des moyens de
contrôle (chronométrage des courses à pied, par exemple) et
des installations (piste unie, virages relevés, etc.). A cet égard,
l'athlétisme semble finir par fournir la catégorie des sports
les plus compliqués, au regard desquels par exemple le
football ou le hand-ball paraissent plus simples, en dépit de
leurs règles conventionnelles. Dans les sports de balle, on
pourra distinguer ceux comme le volley-ball ou, par exten--
sion, le badminton où il n'y a pas de rebond et qui, à-
ce point de vue, sont plus simples que ceux qui le font
intervenir comme le tennis ou le basket-balJ.
Certes, on pourra dire que la natation est, parmi les sportsPROBLÈMES DE CLASSIFICATIO;>'; 67
de l'eau, plus simple que la chasse ou la plongée sous-marines,
en ceci qu'elle nc requierl que l'eau el le corps ou. Mais
simplicité el complexi\(; sonl des critères qui ne nous parais-
sent pouvoir jouer qu'à l'inlérieur de cerlains groupes de
sporls el à Iravcrs d'au Ires critères moins formels vers les-
quels nous allons nous tourner maintenant. Toutefois, aupa-
ravant, disons encore qu'en distinguant des ,sports originels
et des spnrls dérivés (el des sports composés) nous restons
dans une perspedi\"C analogue; simplement, nous introdui-
sons un principe historique de classement que l'étal actuel
de J'histoire des spécialités sportives ne permet guère d'appli-
quer en détail ('t qni d'ailleurs ne pourrait opérer qu'en
consen'ant dans le tableau de classement de nombreux sports
disparus comme la soule, les combats de gladiateurs, les
lournois, le I("ver de la perche, la lutte à la corde, les
harres, etc... Notons aussi qu'un sport peut être dérivé et
composé: c'est le cas du polo à bicyclette, par exemple, ou
du roller-basket, mais de tels sports ne semblent pas pouvoir
prendre d'extension, rejoignan t alors les sports trop simples
qui tombent en dl;suélude. Simplicité et complexité seraient
donc en sport, non des pÔles extrêmes entre lesquels ranger
les spécialités, mais des axes croisés pour chacune comme
eonstruction indissociable faite d'arlifice el de nature.
Sur le chemin de critères non plus formels mais matériels,
le point de vue physiologique révèle un aspect significatif
de la diversité des sports. Tous les sports ne demandent pas
la même dépense de force, la même intensité fonctionnelle.
Ils ne sollicitent pas tous les mêmes fonctions physiologiques.
Ils n'exigent pas tous les mêmes qualités physiques. En un
domaine oit l'engagement direct ou indirect du corps a une
position eentrale, il est certes important de voir les différents
degrés que cet engagement revêt.
ILe Dr ~f. Boigey esquisse le classement des sportifs sui-
vant, basl; sur la notion de dépense physiologique:
1. T:f'Tlfruinl'ml'nf, PAr-is, 1!\42, p. 7é..

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.