Sociologie du sport

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Cet ouvrage propose un bilan des travaux actuels dans le domaine des sciences sociales appliquées aux sports et porte un regard retrospectif et critique sur leurs fondements et leur histoire. Les apports des différents champs théoriques, les choix méthodologiques, les différenciations sociales et sexuées des pratiques, les usages politiques, scolaires et professionnels du sport, mais encore la mise en spectacle des pratiques physiques et les stratégies d'organisation qui en découlent, constituent la trame de cet ensemble.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782336275499
Nombre de pages : 286
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SOCIOLOGIE DU SPORT
Débats et critiques

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-01658-8 EAN : 9782296016583

SOCIETE DE SOCIOLOGIE DU SPORT DE LANGUE FRANÇAISE

SOCIOLOGIE DU SPORT
Débats et critiques

CATHERINE LOUVEAU ET YANN DROUET

COORDONNE PAR

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Sports en Société Collection dirigée par Jacques Defrance et Olivier Hoibian
L’institution sportive imprime sa marque sur la société d’aujourd’hui. Elle constitue elle-même un véritable univers social. Sociologues, anthropologues, géographes et économistes l’interrogent sous ses divers aspects. L’extension mondiale des pratiques sportives et de leurs organisations, leur imbrication dans de multiples mécanismes sociaux et économiques, leur usage à l’école, dans les loisirs familiaux, en font une activité omniprésente et familière. Comme d’autres données immédiates de l’expérience, la vie sportive peut être interrogée par les sciences sociales. Des travaux approchent les pratiques et les pratiquants, identifient et questionnent leur culture et leurs croyances, et cherchent à comprendre leur vision du monde sportif et la construction de leur identité. Univers de symboles très actifs dans la vie publique, voie d’ascension sociale, marchandise, le sport est au cœur du social. La collection Sports en Société accueille les recherches en sciences sociales spécialisées dans l’univers des sports et des autres pratiques physiques (danses, jeux, arts martiaux, gymnastiques, etc.).

Déjà parus MENNESSON Christine, Être une femme dans le monde des hommes, 2005. AUBEL Olivier, L’escalade libre en France, 2005. GRAS Laurent, Le sport en prison, 2005. SOCIETE DE SOCIOLOGIE DU SPORT DE LANGUE FRANÇAISE, Dispositions et pratiques sportives, 2004. HOIBIAN Olivier (coord.), Lucien Devies, la montagne pour vocation, 2004. SOULÉ Bastien, Sports d’hiver et sécurité, 2004. HOIBIAN Olivier, DEFRANCE Jacques, Deux siècles d’alpinismes européens, 2002.

COMITÉ D’EXPERTISE
Tous les articles ayant été soumis à une double expertise, nous tenons ici à présenter et à remercier les experts pour le travail effectué.
Nicolas Bancel, Professeur à l’Université Marc-Bloch, Strasbourg II. Gérard Baslé, Maître de conférences à l’Université Paris Sud. Jean-Charles Basson, Maître de conférences à l’Université Paul-Sabatier, Toulouse. Olivier Bessy, Maître de conférences à l’Université de la Réunion. Gérard Bruant, Professeur à l’Université de Nice. Pascal Chantelat, Professeur à l’Université de Lyon I. Jean-Paul Clément, Professeur à l’Université Paul-Sabatier, Toulouse. Jacques Defrance, Professeur à l’Université Paris X. Daniel Denis, Professeur à l’IUFM de Versailles. Michel Desbordes, Professeur à l’Université Marc-Bloch, Strasbourg II. Yann Drouet, Maître de conférences à l’Université Paris Sud. William Gasparini, Maître de conférences à l’Université Marc-Bloch, Strasbourg II. Nadine Haschar-Noe, Maître de conférences à l’Université Paul-Sabatier, Toulouse. Olivier Hoibian, Maître de conférences à l’Université de Montpellier I. Dominique Jorand, Maître de conférences à l’Université Joseph-Fourier, Grenoble. David-Claude Kemo Keimbou, Maître de conférences à l’Université Paris Sud. Gisèle Lacroix, Maître de conférences à l’Université de Montpellier I. Philippe Liotard, Maître de conférences à l’Université Lyon I. Gildas Loirand, Maître de conférences à l’Université de Nantes. Catherine Louveau, Professeure à l’Université Paris Sud. Christine Mennesson, Maître de conférences à l’Université Paul-Sabatier, Toulouse. Yves Morales, Maître de conférences à l’Université Paul-Sabatier, Toulouse. Fabien Ohl, Professeur à l’Université de Lausanne. Christian Pociello, Professeur à l’Université Paris Sud. Gilles Raveneau, Maître de conférences à l’Université Paris X. Patrick Trabal, Professeur à l’Université Paris X. Anastassia Tsoukala, Maître de conférences à l’Université Paris Sud.

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TABLE

Prologue ..................................................................................................................................... 11

I.PROGRAMME DE RECHERCHES ET CONTROVERSES L’expérience critique ; regards rétrospectifs et prospectifs sur une carrière..., par Pociello C.........15 La technique sportive Réflexions socio-historiques, par Vigarello G. ..............................................41 Nouvelles sociologies, nouveaux sociologues., par Defrance J...............................47 Les approches pragmatiques et la sociologie du sport, par Trabal P............................................................57 Les fichiers des licences fédérales ont-ils un intérêt sociologique ?, par Lafabrègue C. .......................................65 II.DIFFERENCES ET APPROPRIATIONS Femmes surfeuses, paroles d’hommes surfeurs : Petits arrangements dans l’ordre des genres., par Sayeux A.-S. .................85 Une sociologie dispositionnaliste de l’apprentissage du football professionnel, par Bertrand J. ....................101 Dynamiques des populations sportives et processus de féminisation, par Bruyn F. de..............................................111 Le plein air et la « nature » des femmes dans le mouvement « gévéiste », par Morales Y. .........................................125 III.USAGES ET REPRESENTATIONS Imaginaire politique et représentation du sport et du corps sportif Le point de vue d’une publication intellectuelle : France Observateur, par Tétart, P. ....................................................................................................143 Le ski, Le Play et « nos montagnards » La prime diffusion du ski en France (1906-1913), par Drouet, Y.............................................................................159 Les militantismes FSGT : Les idéaux-types militants face au projet fédéral (1945-72)., par Sabatier F. ..................................................................................................173

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La transformation des usages du corps dans l’école élémentaire tunisienne, par Tavernier-Hadj-Taieb P................185 « Le corps, à travailler pour travailler » : l’exemple d’une stratégie d’insertion professionnelle des cadres commerciaux., par Hidri O............................................................................201 IV.ORGANISATION ET MISE EN SPECTACLE Modernité et voile ; histoire d’une transformation, par Jallat D. ...............................................219 Territorialisations par le sport : un regard géographique, par Keerle R...........................................................235 Stratégie discursive de construction et d’appropriation par le pouvoir politique d’une course transocéanique. Le Vendée Globe 2004-2005 en question, par Guibert C. et Le Dû F................................................................................251 Le basket-ball professionnel féminin et son public. Analyse comparative des publics du Tarbes Gespe Bigorre (féminin) et de l’Elan Béarnais Pau-Orthez (masculin). par Charlot V. et Clément J.-P..........................................................................269

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PROLOGUE
La Société de Sociologie du Sport de Langue Française, créée en 2001, fédère des chercheurs travaillant sur les pratiques physiques et sportives, dans le champ de la sociologie et des disciplines connexes (histoire, anthropologie, etc.). Les recherches en ce domaine mobilisent de plus en plus de chercheurs sur des thématiques variées. Les textes présentés dans cet ouvrage sont issus d’une sélection sur plus de cent communications faites lors du second congrès de la 3SLF qui s’est tenu à Paris fin 2004. Cet ensemble d’articles constitue donc le deuxième d’une série (le premier s’intitule Dispositions et pratiques sportives, L’Harmattan, 2004), puisque la Société de Sociologie du Sport de Langue Française tient un congrès tous les deux ans ainsi qu’une journée d’études les années paires. La thématique de ce colloque « Vivre du sport, pour le sport » était suivie d’un sous-thème principal insistant sur le pluriel des approches sociologiques du sport et des pratiques corporelles. Ce congrès a été pensé pour être un moment privilégié de réflexion critique et de mise en perspective des paradigmes ayant alimenté les travaux de ce champ durant une trentaine d’années. Depuis les travaux initiaux de Christian Pociello à la fin des années 1970, clairement inscrits dans la sociologie de Pierre Bourdieu, jusqu’aux recherches actuelles inspirées par les sociologies interactionniste, compréhensive, pragmatique…, les approches du fait social sportif se sont diversifiées. Les apports et les limites de ces démarches ont été publiquement exposés, discutés et ont donné lieu à des débats et controverses. Notre champ, jeune à l’échelle de l’histoire de la sociologie, avait besoin de ce moment d’échanges et de mise en perspective épistémologique. Le comité éditorial a souhaité mettre en avant ce pôle de réflexion, ainsi qu’en témoigne le titre de l’ouvrage et sa première partie. Tous les textes ne portent pas sur cette seule question. Le plan qui organise l’ouvrage est construit a posteriori, en fonction des contributions retenues. Le découpage est fait selon des problématiques communes aux textes rassemblés dans chaque partie, mais il reste une part relative d’arbitraire dans ce type de conception. La première partie regroupe les contributions insistant sur des programmes de recherche en sociologie du sport et des voies d’entrée pour les entreprendre. Les débats qui en découlent ne sont pas abstraits. Apports à l’histoire des savoirs en sociologie du sport, ces contributions rendent compte de la légitimation certaine des objets sport et activité physique comme analyseurs du monde 11

social, politique, économique. De plus, elles invitent, ainsi que le propose Christian Pociello, à lutter contre un « affaiblissement de la pensée critique », si nécessaire sur un objet aussi idéologiquement consensuel que le sport et qui vaut pour les démarches et paradigmes adoptés. Une seconde partie réunit des travaux centrés sur les différences et appropriations des pratiques ; celles-ci sont pensées de plus en plus en termes de trajectoires, de cursus sportifs, plus ou moins probables, se construisant en rupture par rapport à une socialisation antérieure ou la renforçant au contraire. A cet égard, plusieurs contributions montrent comment la prise en compte de la différence des sexes dans ce champ est porteur de connaissances sur le monde social et qu’une institution, ici la Gymnastique volontaire, peut constituer un espace de socialisation propice à la construction des identités sexuées. Le troisième chapitre, intitulé usages et représentations, insiste, à travers des approches ici majoritairement historiques, sur les usages qui peuvent être politiques, scolaires et encore professionnels du sport, de l’éducation physique et de l’activité physique. Le ski au début du XXe siècle fut, par exemple, un outil de propagation de l’hygiénisme et des préconisations sociales de Le Play. Militantisme sportif populaire, effets de la pénétration de la forme scolaire coloniale dans la transformation des usages du corps dans l’école tunisienne ou encore constat que la bonne apparence est une ressource normée et surtout un critère insidieusement retenu à l’embauche…autant de questionnements montrant comment les usages du corps donnent lieu à des préconisations dont les fondements sont socio-politiques. La quatrième partie, organisation et mise en spectacle, concerne principalement des problématiques de territoire et de construction d’identités collectives. Il apparaît que l’évolution d’une pratique, telle la voile (sa « modernisation » par des transformations techniques, territoriales, etc.), peut s’inscrire, pour les groupes sociaux qui en sont les plus fervents acteurs, dans un projet plus général de rénovation sociale. Mises en scène à travers des compétitions/spectacles, soutenues et médiatisées par des personnes ou structures y trouvant leur intérêt, y compris symbolique, les manifestations sportives professionnelles, tels le Vendée Globe ou des matchs de basket-ball, sont toutes rendues visibles à la mesure des enjeux socio-politiques collectifs et identitaires. Dans leur variété et par tous les niveaux d’analyse envisagés, ces productions témoignent du dynamisme des recherches dans notre champ et de leur évidente portée sociale. Catherine Louveau Présidente de la « 3S », Laboratoire « Sports, politique et transformations sociales » Université Paris Sud www.3slf.org 12

I
PROGRAMME DE RECHERCHES ET CONTROVERSES

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L’expérience critique ; regards rétrospectifs et prospectifs sur une carrière...

Christian Pociello 1

Autant avouer, d’entrée de jeu, l’extrême embarras dans lequel je me suis trouvé lorsque me fut proposée cette possibilité solennelle de parler devant cette grande communauté réunie. De quelle légitimité pouvais-je encore me prévaloir à la suite de cette apostrophe que Pierre Bourdieu faisait, à mon encontre en mon absence, à des interlocuteurs qui se sont empressés de me la rapporter : « Pociello !... (moue) Vous savez, c’est un bon entraîneur !...». Nonobstant le fait, qu’en mon monde initial, je pouvais m’en trouver flatter, je ne suis pas sûr que ce fut-là, en ces lieux, un éloge... Alors labeur réalisé – ou devoir accompli – dans la sociologie du sport (comme « sport de combat » s’il en fut), sur les strictes recommandations du Maître cela incline – vous le reconnaîtrez – à la modestie ; ni fausse, ni feinte... Ce grand embarras avait d’ailleurs été fort bien perçu, par la Société secrète de « Demain j’enlève le bas ! » (qui ne dit pas que des insanités) me reprochant d’avoir véritablement « hanté les lieux », lors du dernier congrès de notre Société, à Toulouse, sans mot dire... Une ombre, un spectre, déjà visiblement en bord de touche... Franchement je me serais bien volontiers laissé aller à ce mixte sentimental – purement intime – qui vous gagne à la veille du « grand départ » qu’on appelle « Retraite » et qui représente cette « petite mort institutionnelle » dépourvue, je vous l’assure, de la moindre extase... C’est l’occasion ultime de réaliser un cocktail sentimental composé :
1. Professeur des universités – Laboratoire « Sports, Politique et Transformations Sociales » (JE 2496) – UFR STAPS – Université Paris Sud.

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– d’un tiers d’inquiétude, à l’heure où se dresse le bilan, sans complaisance, d’une vie professionnelle qui va s’interrompre, – d’un tiers de quête fébrile au moment où se construit, en vous, le mythe fondateur, qui va donner quelque cohérence et finalité, à votre vie entière... – d’un tiers de distance humoristique au rôle considérant que tout cela, au fond, n’est pas bien dramatique, – enfin d’un tiers de cette étrange torpeur neuronale qui estompe les vieux conflits et refoule les vieilles blessures au point même d’en oublier la mémoire des noms de nos anciens ennemis... Ça dépend évidemment de la grandeur des tiers, dans ce qu’on appelle la « Sagesse » de ces anciens, que produit cet effet du recul du Temps. Faisant de « ces anciens combattants », des « témoins éclairés des conséquences »... Comme son titre, annoncé, le laisse entendre ; le propos se développera en trois temps : une phase colérique ; une phase magnifique et une phase de détente optimiste... Autrement dit : Ressentiments du passé... Ferveurs du passé et... Perspectives d’avenir.

I) Une Phase colérique... exprimée sans mesure... Mais accroissant encore l’embarras, précisément cette sagesse enseigne que, par les temps qui courent, l’expérience des uns ne semble guère pouvoir profiter aux autres. Ce qui rendait la démarche assez vaine. Ce sont, me semble-til, des temps de crises qui combinent trois ou quatre traits principaux se renforçant et qui déçoivent. On peut avancer que nous sommes placés dans un temps de crise de la pensée critique (particulièrement marquée chez la plupart des étudiants) qu’accuse aujourd’hui, plus largement, le « prêt-à-penser » médiatique. C’est aussi un temps de crise qui trouve des formes réellement « psychopathologiques » – traduisant une certaine rupture de la chaîne intellectuelle des générations ; comme une exacte et inquiétante transposition de la rupture de la ligne d’engendrement. Il me semble, pour être plus précis, que s’accusent assez, ici et là, des traits de perversion chez tous ces gens qui ne se reconnaissant pas d’héritage, n’éprouvent point de dette à l’égard de quiconque ; qui ne se reconnaissant point de « Père », – encore moins de « Maître » – ont évidemment tout inventé... Et ceux-ci vont ouvrir, n’en doutez pas, après avis d’expulsion et mouvement de table rase, une toute nouvelle ère... Je voudrais évoquer, par ailleurs, l’effet que je juge néfaste du positionnement épistémologique fébrile et permanent des sciences sociales, à l’égard des sciences expérimentales ; des sciences humaines à l’égard des sciences de la nature, offrant ce modèle fascinant dont on s’emploie parfois à singer, les 16

paradigmes et à copier les modèles. Situations encore aggravées, en certains lieux, par un « physicalisme » débridé donc galopant. C’est un phénomène que nous ont bien fait sentir les effets dévastateurs de l’affaire Sokal et c’est une tension particulièrement intense, au cœur même de l’espace des Staps. C’est un penchant dommageable né d’une tension, au fond normale, qu’on aurait bien tord de négliger et de ne pas problématiser pour s’en instruire et s’en prémunir. C’est là un choc exemplaire de première ligne où s’exerce cette tension maximale entre le « social » et « le vital » ; telle qu’elle peut se manifester dans la société dans son ensemble. Car toute la ligne de front se déplace aujourd’hui rapidement. Un recul général des combattants des sciences sociales (qui ont connu leurs heures de gloire) s’opère maintenant sous la poussée blitzkrieg des armées du biologique, armées de la Grosse Bertha biotechnologique par certains cotés inquiétante.

A) Le petit monde du CNU STAPS... Et on peut en trouver l’exacte traduction dans le petit territoire du CNU Staps où toute manifestation de la pensée interprétative (qui s’y trouve ridiculisée par quelques grands spécialistes « de la motricité des mollusques bivalves ») cède sous l’offensive, sans merci, des phalanges expérimentalistes. Ce fut, pour moi, en effet l’expérience douloureuse de ce CNU Staps où j’ai pu siéger pendant une dizaine d’années ; luttant pour imposer ce que mes collègues goguenards nommaient le « Pociello-Contents » contre le « Current Contents » brandi à tout bout de champ, par nos Chers Collègues comme le Petit livre Rouge de Mao. Après ces luttes décennales, pour la Cause, je fus écarté de cette instance de régulation de la discipline tandis que les « expérimentalistes » des sciences dites « dures » qualifiée de « raides » (on appréciera la métaphore virile) devenus numériquement dominants tiraient à boulets rouges sur les représentants des sciences « molles » (c'est-à-dire sans consistance, faibles, dominées, féminines...) ; jugés « experts de rien », assimilant leurs narrations à de belles histoires racontées aux enfants... Et j’ai souffert, pour nos docteurs et nos doctorants, sous l’effet de l’impérialisme insupportable de ces effarants dogmatiques. Mais parce que j’ai flairé le complot – et j’assume aujourd’hui encore ce terme fort – je fus surtout effrayé par la dérive tectonique, mortifère, de ces deux continents scientifiques au sein d’une discipline qui se devait pourtant de les maintenir amarrés en raison de son statut pluridisciplinaire. Faute de la mise en tension positive et fructueuse entre les deux types possibles – et possiblement conjoints – d’appréhension scientifique de nos objets, je voyais là les préludes inquiétants à des secousses telluriques plus catastrophiques encore... Nous pourrons évoquer les effets – que je crois positifs – de cette situation 17

tourmentée sur les réaménagements de ma propre activité universitaire.

B) Des manifestations vécues de l’affaiblissement de la pensée critique dans notre champ. Ce sont aussi des temps où les jeunes publics d’étudiants, peut-être ainsi menacés par ces modes de jugements dogmatiques ont cherché à en rajouter sur le catéchisme méthodologique, au détriment de l’imagination sociologique. Ou bien au contraire ont eu tendance à succomber à la dernière mode évanescente journalistico-littéraire, où c’est toujours le dernier qui a parlé – à la télé – qui a raison. Observation congruente avec la crise éditoriale des productions des sciences humaines ; en raison de l’épuisement progressif – et chez nous évident – d’un lectorat... Je voudrais évoquer un exemple vécu et probant de cette étonnante posture caractérisant, dans notre propre espace estudiantin, un déficit de la pensée critique et de la réflexion épistémologique. Je peux conter à ce propos une anecdote qui me parait bien symptomatique. Dans le cadre du DEA intitulé « Sociologie et prospective des pratiques et des consommations sportives » (habilité à Orsay en 1987), les étudiants sérieux, attentifs et enthousiastes étaient tour à tour confrontés aux mises en perspective irréductibles de notre objet par divers représentants des sciences sociales (sociologues, économistes, géographes, démographes et historiens du sport...) afin de développer, chez eux, une plasticité intellectuelle – jugée indispensable – que devaient produire ces changements successifs d’éclairages disciplinaires sur nos objets. Puis l’idée nous est venue, avec Jacques Defrance, de stimuler le sens critique et la réflexion épistémologique de nos étudiants en leur proposant deux enseignements successifs bien concertés. D’abord, l’exposé des principes de construction de « l’Espace des sports », de son cadrage théorique et de son outillage conceptuel, assorti du rappel circonstancié du contexte historique, social et institutionnel de sa production. Ceci était immédiatement suivi d’une « critique de l’espace des sports » présentée par mon collègue en parfaite intelligence. Cet enseignement, en duettistes, mettant amicalement mais vigoureusement en scène, une controverse théorique (une « polémique » au sens de Bachelard) ainsi que le rappel historique (vécu comme témoignage) des conditions de production d’une théorie (du passé), nous paraissant doublement formateur. Et c’était de plus l’occasion d’introduire le changement de niveau d’échelle (macro/microsociologique) des investigations. Malheureusement les résultats des étudiants aux examens de fin d’année, dûment consignés par écrit, nous confrontèrent à un bien étrange phénomène. La critique du système des sports était assez fidèlement retranscrite et très fermement formulée ; alors que l’on ne connaissait rien – mais rien – des tenants et 18

des aboutissants de ce pouvait apparaître comme une certaine avancée théorique... Plus rien des conditions de production de ladite théorie et même graves déficiences en matière de connaissance de cette théorie. Les obstacles épistémologiques qu’elle avait dû, elle-même, en son temps, affronter, étaient scotomisés. Nous sommes convenus aussitôt d’abandonner cette initiative. Et en rappelant cette malheureuse expérience je pense que les étudiants ont, en l’occurrence, bon dos... Car ce me semble là, être plus généralement, un signe des temps. Et sans faire injure aujourd’hui à mon compagnon, eu égard à la qualité, à la force et la pertinence de sa critique, j’ai pensé qu’ici au fond c’était bien comme à la télévision. En revanche j’ai fait, mon profit personnel de cette fructueuse expérience. Un énorme dossier à sangle conserve précieusement l’archive de cette originale controverse...

C) Tourments... Aveux... Dans tous ces cas évoqués – puis-je l’avouer – je me suis senti assez mal. D’abord lorsque – banalement névrosé – je fus jeté sans ménagement hors du jeu par quelque pervers comme n’appartenant pas à cette fière communauté des « opiniâtres travailleurs-de-la-preuve »... Puis jeté hors du jeu du CNU comme gêneur ; d’abord toléré comme l’un des pères fondateurs puis écarté comme « Vieux c. » qui tourne mal... En effet je n’hésite plus dans mon travail à lancer, à l’occasion, quelques incursions, vers « le plus mou du mou » de l’approche clinique et de l’analyse psycho-biographique portant à l’examen des configurations familiales de nos sujets, aventuriers du sport, en perte-quête de sens, lorsqu’on a l’impression d’avoir épuisé toutes les ressources du modèle sociologique dans l’interprétation. Troubles, désarrois et destabilisations qu’un ancrage affectif ancien a permis cependant de surmonter. Car contrairement à la jeunesse sans passé moi, je me reconnais, justement, des Maîtres, deux grands Maîtres. Proclamant – à qui veut bien encore l’entendre – une dette immense, inépuisable, à leur égard ; deux grands penseurs, Pères stimulants et inspirateurs, que j’ai providentiellement croisés sur mon chemin et qui ont marqué toute ma carrière universitaire. Mais je dois évoquer d’abord une dernière inquiétude et ultime tracasserie.

D) Sifflés hors jeu par des joueurs venus d’ailleurs...
Si comme je viens de l’indiquer on peut se faire « exécuter », sans ménagement, par des combattants issus du jeu lui-même ; on peut aussi se faire ex19

pulser par d’inattendus transfuges, personnages étranges venus d’ailleurs. C’est la vague montante de nouveaux et d’arrogants arrivants portés à l’attaque d’expropriation... Je croyais naïvement que le prix d’entrée dans l’espace concurrentiel de jeu était assez élevé et que nous avions collectivement contribué à le faire monter en une vingtaine d’années... Las ! Maintenant de vieux retraités de retour s’avisent, après avoir carrément méprisé l’objet, négligé leurs propres étudiants égarés dans ces objets de savoir (occupant le plus bas degré dans la hiérarchie culturelle des objets dignes d’études académiques) puis traité les « essayistes » du sport avec la plus grande condescendance s’avisent qu’au fond le fait sportif qu’ils avaient abordé : « c’est drôlement intéressant ! » (sic) et que l’on ne peut guère comprendre le XXe siècle sans analyser l’analyseur ; ce formidable « fait social total » qui l’accompagne et l’éclaire en un sens. « Attendez !... Moi je vais vous éclairer ». « Exit les profanes ; laissez parler les experts ! »... Puis, dans leur sillage, de jeunes et fringants chevau-légers découvrent comme Colomb découvrant l’Amérique et ses autochtones. Ceci est devenu proprement insupportable lorsqu’un jeune et illustre inconnu, est devenu en un tour de main l’expert reconnu de l’histoire du sport, via l’histoire des Tours de France, d’Espagne et du Portugal réunis, à la tribune de Science-Po. Voici donc notre quidam, invité, par le comité scientifique du prestigieux institut, pour vivifier la discussion et, pour tout dire, pour renouveler la discipline. Conférence retransmise sur les ondes de France-Culture qui en consacrait, ainsi, le contenu, comme quasi« Université de tous les savoirs ». Voici donc notre bonhomme qui vient nous expliquer qu’il « n’existe pas d’histoire du sport » (sic), hormis ces « Fabuleuses histoires », abondamment illustrées, destinées au grand public illettré. Et le voici pérorant, nous expliquant la naissance du Tour de France avec le ton docte du découvreur des controverses de Giffard et de Desgrange à propos de Dreyfus... Vingt-cinq ans après Gaboriau, Calvet, Laget, Vigarello, Arnaud, Terret, Augustin, etc... Et dans une exorbitante arrogance et méconnaissance de toutes les publications qui ont consigné d’authentiques travaux de recherches sur le sujet. J’ai trouvé ça culotté, suffocant mais surtout, en ces temps, assez édifiant. * Il nous faut donc prendre acte de ces secousses et luttes – internes et externes – au champ ; camp un instant retranché derrière sa Ligne Maginot et y réagir de manière adaptée ; faire monter les prix d’entrée, encore et toujours, dans un champ de jeu « ouvert » (où l’on fait circuler la balle...) et où l’on accueille tout le monde – et à bras ouvert – mais où l’on ne peut pas, où l’on ne veux plus, laisser dire n’importe quoi. Et il y a des réponses et il y a des moyens scientifiques, sociaux, éditoriaux et médiatiques, pour ce faire sur le mode du droit de réponse et de la vigoureuse riposte. La « Société de Sociolo20

gie du Sport de langue française » ; ses Congrès, ses publications et son Organe (une revue que nous appelons tous de nos vœux) en sont et en seront l’occasion et les moyens. Mais je crois, à la suite de cet épisode, que la recherche d’un haut niveau d’exigence scientifique pour une revue appelée à l’indexation ne peut plus aujourd’hui se dispenser de rechercher et de produire des effets médiatiques. Il nous faut aussi trouver des porte-parole ajustant leur discours aux chroniques des grands journaux et aux attentes de France-Culture... Et je pense qu’en termes théoriques il nous faut compter maintenant – qu’on le veuille ou non – avec le choc des paradigmes et des cultures scientifiques au sein même du champ des Staps et du CNU Staps.

II) Ferveurs du passé... Après ces signes d’inquiétude et cette décharge – libératoire – de fiel... il convient d’aborder une partie plus apaisée évoquant des aspects plus sereins du passé... Face à ce contexte, doublement destabilisant, j’ai toutefois pu faire cet exposé, maintenant plus détendu, en pensant à tous ceux que j’ai pu effectivement et modestement « entraîner ». Etudiants, collègues et futurs collaborateurs. Et j’y ai trouvé le courage ; l’allant suffisant de me manifester, parce qu’ils furent, depuis longtemps et ma fierté et ma jouvence. C’est en songeant à tous ceux : lecteurs, élèves, étudiants en formation, professeurs d’éducation physique, doctorants, docteurs, jeunes collègues, qui m’ont manifesté suffisamment de reconnaissance (rechargeant les accus de l’ego) que je m’y suis résolu. C’est donc d’abord à eux que je m’adresse, en écho, dans ce cadre particulier où j’ai exercé, depuis un bon quart de siècle, ma coupable industrie – qu’on appelle les enseignements – sur un « fond de commerce » théorique déclinant mais avec une ferveur et un enthousiasme pédagogiques intacts. Après tant d’apports de connaissances au cours de ces deux premières journées de Congrès, nous allons donc maintenant nous offrir un petit quart d’heure d’horloge d’exhibition biographique ; puis de bonheur épistémologique personnalisé.

A) La phase de construction et le destin inéluctable d’une théorie... C’est un regard rétrospectif sur la trajectoire d’un enseignant-chercheur en 21

Staps ; ancien « prof’de gym », que deux grand Maîtres ont lancé, tout à tour, sur deux larges avenues théoriques, dans deux passionnantes aventures intellectuelles. C’est le retour sur une carrière gagnée par la passion pour les sciences sociales (partant du degré zéro de l’écriture n’ayant nulle formation dans le domaine) puis, comportant les trois grandes phases, bien identifiables et inéluctables, du destin d’une théorie. – D’abord la phase créatrice et enthousiasmante de la « conceptualisation » et pourquoi ne pas le dire : la phase de la « découverte », assortie des effets d’exaltation intellectuelle et de mobilisation collective qu’elle a pu, en son temps, susciter... – Puis ce fut la phase d’exploitation universitaire de cette construction théorique – construite à grand frais – assurant, en sa diffusion pédagogique et socio-éditoriale, une sorte de paradigme dominant dans un champ en friche. Situation d’abord confortable et profitable pour ses initiateurs, puis paradigme devenu, au fil du temps, encombrant, à déconstruire... – Enfin ce fut la phase de dogmatisation de cette même théorie (avant même qu’elle n’ait pu se constituer en tradition) ; efforts obstinés de son auteur confronté aux vigoureux remaniements théoriques en cours dans le champ élargi des connaissances sociologiques déjà par la multiplication de ses jeunes chercheurs. Aussi en appellerai-je à un tout petit effort de réflexion rétrospectif et de décentration historique et critique de l’auditoire que devrait permettre cette remontée dans le temps, à l’échelle d’une trentaine d’années. Reportons-nous, un instant, en pensée, en ces temps où d’autres obstacles épistémologiques se dressaient contre nos premières, impertinentes et fragiles propositions – obstacles aussi puissants et déterminants – que ceux que ladite théorie va dresser bientôt, à son tour, à l’avancée des connaissances nouvelles. Ce sont pourtant des temps où se rassemblent, pour la première fois, les conditions sociales, intellectuelles et aussi institutionnelles de possibilités de nouvelles constructions théoriques. J’inviterais volontiers les étudiants à les consigner soigneusement pour leur édification propre. C’est un recul suffisant du temps pour que se manifeste un premier essai – déterminé et tout à fait explicite – de réfutation de ladite théorie (Pierre Falt, 1980) ; réfutation à laquelle elle a pu non seulement résister mais s’en trouver agréablement confortée. Ce fut le cas dans l’ouvrage Sports et société dans lequel l’auteur a consigné son travail l’année suivante. Puis ce fut une durée suffisante pour que se dévoilent, ensuite, les efforts, plus ou moins adroits, d’ajustement de cette théorie par son auteur lui-même, lorsque des faits plus nombreux et des travaux plus vifs venaient la contredire. C’est qu’on y tient à « sa » théorie à la mesure des efforts déployés pour la faire advenir ! Enfin pour que s’engage ce processus inéluctable et signalé de dogmatisation. Ce qui – je le répète avec force – est le destin de toute théorie ; aussi flamboyante et assurée soit-elle aujourd’hui en apparence... C’est, pour les jeunes chercheurs, je le crois, un premier et nécessaire 22

effort d’initiation à l’épistémologie de nos productions scientifiques... Puis on pourra s’interroger sur ce qui a pu apparaître, dans mon travail, comme une brusque inflexion de trajectoire ; comme un « changement de pied » inattendu, consistant à reprendre, trente ans après, un « vieux » travail de thèse. Déplacement qui a pu être interprété comme une esquive, une fuite, une désertion d’un champ théorique devenu plus inconfortable – voire intenable – sous l’effet de l’accroissement de la pression concurrentielle. Ce le fut peut-être. Mais ce fut bien plus, à mes yeux, une reconversion thématique délibérée par l’investissement de nouveaux terrains, liés à l’ouverture de nouveaux fronts ; à l’apparition, dans l’institution, de nouveaux enjeux. On a compris que mon propos reste modeste témoignage sur une expérience toute personnelle que je produis, ici, en stricte exclusivité, pour formuler, deux-trois idées et recommandations qui me tiennent à cœur.

B) Reconnaissances de dettes... Ayant dit que, contrairement aux jeunes sans passé, je me reconnaissais des Maîtres, je voudrais, évoquant rapidement leur mémoire, pour montrer leurs empreintes. Ne serait-ce que pour aider à comprendre certaines rémanences ou persévérances, forces d’inertie ou marques de fidélité. Ce sont des sentiments de reconnaissance, venus d’un lointain passé pour éclairer d’évidentes inflexions de trajectoires ; pour aider à distinguer, parmi les Maîtres, différents styles et différentes sortes... Mais je voudrais les évoquer, tous les deux, dans leur genre, dans ce volet rétrospectif et apaisé de mon propos. Je veux évoquer, d’abord, avec quelque émotion, le travail initial – et proprement initiatique – de thèse préparée, en 1972, sous la Direction de Georges Canguilhem ; passionnant éveilleur d’hommes et Maître inflexible et exigeant, vous familiarisant, au pas de charge, avec les exigences méthodologiques de l’épistémologie et de l’histoire des sciences (histoire des sciences biologiques qui furent fort utiles en la circonstance). C'est ce qui vous donne un pli initial et ineffaçable dans l’esprit et dans le corps... du texte.

C) Dans l’antre de « King-Cang »... Ce fut un accueil paternel de Georges Canguilhem, à l’Institut d’Histoire des sciences et des techniques qu’il dirige à la suite de Gaston Bachelard dont il creuse, dans l’axe biologique, le sillon... Partant ulcéré et prématurément à la retraite, en 1969-70 après que Paul Ricœur eut reçu sur la tête, de la part d’un étudiant excité, et en Sorbonne, le 23

contenu d’une poubelle, Canguilhem s’est trouvé beaucoup plus disponible en 1972. Il accepte – contre toute attente – une invitation des professeurssessionnaires de la section VII de la Nouvelle ENSEP (« Histoire de l’éducation physique et du sport »), pour venir y présenter, en quatre heures d’horloge, la question de « l’Histoire de la physiologie au XIXe siècle ». C’est dire l’événement et un effet étonnant de la providence. Admiratifs de la personne autant qu’éblouis par l’exposé d’une épatante érudition, nous voici transportés dans une histoire de la physiologie, magistralement structurée par la problématique de l’alternative et de l’alternance, bien contextualisée, entre paradigmes « vitalistes » et « mécanistes »... Je m’enhardi à lui demander de diriger mon mémoire de l’ENSEPS et la thèse devant le prolonger. Il m’invite à lui rendre visite à l’Institut de la rue du Four avec un projet mieux formulé. Ce n’est que, beaucoup plus tard, que j’ai pu prendre la mesure de la sollicitude que Canguilhem (qui fut, en 1924, talonneur ultra-léger de l’équipe de rugby de Normale Sup’) éprouvait à l’égard des « prof’s de gym » ; étrange préjugé favorable dont je bénéficiais alors sans le savoir. C’est que cette posture, de première ligne, en tête de mêlée de rugby du fils du modeste tailleur carcassonnais n’est rien d’autre qu’une marque ostensible, de l’origine populaire revendiquée de l’intéressé ; dans une sorte de manifeste malicieux contre le tennis des nombreux « fils à papa » qui peuplent sa promotion (ce fut le cas de Raymond Aron qui tenait beaucoup à son classement tennistique). Mais Canguilhem n’a-t-il pas, beaucoup plus tard, incité Jacques Ulmann, son élève direct, de rédiger sa thèse complémentaire sur l’histoire des doctrines de l’éducation physique ? Ce qui nous a donné, on le sait : « De la gymnastique aux sports modernes »). Ce qui n’est pas rien... Et c’est encore Canguilhem auquel Michel Bernard, jeune agrégé de philo, était venu demander conseil sur l’étrange poste ouvert, en 1958, à l’Ecole Normale Supérieure d’Education Physique, qui lui enjoint de le saisir sans retard et sans réserves. On peut dire que l’épisode a porté ses fruits puisque M. Bernard a fait, en ces lieux exotiques, « des Petits », si je puis dire. Ils ont pour noms Georges Vigarello, Jean-Marie Brohm, Jean-Pierre Famose, et une grande quantité d’autres, dont moi-même, nourris alors de phénoménologie, de Sartre et de Merleau-Ponty... Je pense plus profondément que le sport est, pour Canguilhem, l’une des manifestations les plus évidentes de cette tendance de l’homme au dépassement ; ce laboratoire pragmatique et manifeste où s’expérimente l’élargissement permanent des « latitudes fonctionnelles » de l’homme que l’auteur théorise dans sa « normativité biologique ». Il suffit, pour s’en convaincre, de relever le nombre de métaphores et d’exemples sportifs utilisés dans « Le normal et le pathologique » (publié aux PUF, en 1966). Eveilleur d’hommes, Canguilhem – surnommé « King-Cang » par ses étudiants, agrégatifs et agrégés un tantinet effrayés en sa présence – est en effet aussi d’une extrême et redoutable exigence pour ses élèves et ses émules. 24

Comme un Parfait du Pays des Cathares... Puit de science, il s’emploie à rapporter l’histoire des sciences biologiques aux contextes sociaux et culturels de la production de leurs concepts. Il fait preuve d’une érudition débordante et d’une intelligence éclatante, faisant flèche de tous bois, pour mettre en rapport explicatif des faits appartenant à les domaines les plus éloignés en apparence, de la pratique, de la technique et de la science ; rétablissant ainsi la continuité des productions de l’esprit avec toutes les formes de l’ingéniosité humaine. C’est ainsi qu’il vous fait saisir, dans un éclair d’intelligence, des rapports entre des faits dont il vous montre qu’ils sont produits dans un même « milieu de culture » et sont inscrits dans un système représentatif d’une société donnée, prise à moment donné de son histoire. Ayant évidemment formulé un sujet dans le droit fil de sa conférence (« Physiologie et éducation physique eu XIXe siècle ; Marey et Demenÿ »), ses premières recommandations me sont présentées sous forme de boutades. Mais on sent bien qu’il vous faut immédiatement les prendre très au sérieux : « Pour vous Pociello n’allez pas perdre votre temps à la BN. Allez donc voir, du côté de Maisons-Alfort, chez les vétérinaires ! » Et en effet, en suivant l’insolite piste (à la « B.N ».) on découvre par exemple : l’éducation physique comme « anthropotechnie » ; c'est-à-dire l’application, logique et sans complexes, par un médecin-vétérinaire, Calixte Pages, docteur es sciences et ami de Demenÿ (et qui sera aussi le Maître admiré de Pierre Madeuf), « des lois de la modificabilité vitale » au perfectionnement de l’homme, comme espèce animale. « Modificabilité vitale » qui n’a besoin ni de Lamarck ni de Darwin pour se concevoir tant sont devenus évidents, patents, indiscutables, et pour d’abord tous les biologistes, les prodiges des façonnages zootechniques. N’est-ce pas-là comme le dit Claude Bernard de la « phylogénie expérimentale » ? Et ce sont des convictions du temps qui vont étayer l’enjeu capital et si urgent du perfectionnement de la « Race française ». « Comment ?... Travaillant sur Marey vous ne connaissez pas son véritable testament théorique dans lequel, à la veille de sa mort, en 1904, il vous livre l’analyse de contenu, toute faite, de toute sa vie de savant biologiste ? » « Vous ne pouvez pas ignorer cet ultime article intitulé : « L’économie du travail et l’élasticité ! » Et en effet, explorant l’œuvre de Marey, visant l’analyse physiologique du fonctionnement de la « machine animale » (et humaine) ; toujours économe de ses efforts, à cette aune, on (re)trouve l’exposé des lois de la restitution de l’énergie élastique dans tout le fonctionnement mécanique des organes locomoteurs, musculaires, circulatoires, respiratoires ; démontrant combien, dans tous les cas, en effet, « le choc est destructeur de travail...». De quelle source le Maître pouvait-il bien tenir cet « article » ; véritable codicille de quelques pages, improbables et introuvables, griffonnées par le mourant en 1904 ? Et il fut découvert combien ces réflexions, traversant en effet toute l’œuvre, furent aussi des schèmes intellectuels marquant profondément 25

l’esprit de Georges Demenÿ dans sa quête fiévreuse des lois qui gouvernent les gestes athlétiques et laborieux les plus efficaces, et qui vont conditionner, chez le scrupuleux collaborateur, toute sa pédagogie de l’exercice et les conditions de son économie. On ne peut citer les nombreuses pistes désignées ainsi, par surprise, par le grand savant, dans de brefs et fulgurants entretiens se révélant tout aussi heuristiques. Comment ne pas se trouver fasciné par ce personnage, par sa culture – y compris par sa culture rurale de carcassonnais – qui vous enjoint de ne pas confondre les types opposés de traction des chevaux et des bœufs sur leurs attelages ; sinon vous risquez ne rien comprendrez aux tracés contrastés des routes en Algérie et en Pays basque où domine respectivement l’un ou l’autre animal. C’est que Canguilhem vous suggère aussitôt que la discontinuité des actions propulsives du cheval de guerre – dont vous devez savoir que c’est le vecteur essentiel de la colonisation – était fort bien connue des ingénieurs français, traceurs des routes... Et pour le savant passionnant, les lois que découvre Marey peuvent être rapportées au savoir populaire et à l’expérience paysanne. C'est ce qui vous donne immédiatement et pour toujours le goût et la saveur du savoir. Mais on devient aussi très vite convaincu de la valeur heuristique de ces considérations qui nouent ensemble l’histoire des sciences et l’histoire des techniques. Et on comprend pourquoi Canguilhem tenait beaucoup à ce « et » de mise en relation problématique. Et il est suggéré, de surcroît, comment : « L’histoire des problèmes (scientifiques) est en relation étroite avec l’histoire de moyens » (techniques et instrumentaux). Et il convient donc de reconstituer, sans délai, la généalogie de ces moyens... J’en ai très vite et très longtemps fait mon profit. Et de ce point de vue j’ai été ravi de l’exposé liminaire présenté par Georges Vigarello, appartenant à cette même Ecole de pensée, recommandant de réhabiliter la « technologie culturelle » en ces lieux qui tendent assez paradoxalement à l’évacuer. Et je le crois de manière très dommageable. En m’initiant jadis à la lecture de Bachelard ce même Vigarello avait contribué à renforcer, chez moi ce goût pour l’épistémologie et l’histoire des sciences dont les Staps – je le crois aussi – ont le plus grand besoin; quelle qu’en soit la composante disciplinaire... A l’exemple et à la suite de Canguilhem j’en appelle au respect des savants du passé et à une plus grande bienveillance à l’égard des « anciens » et des auteurs devanciers ; fussent-ils les plus modestes de notre propre champ de connaissances en construction et en reconstruction.

D) Un espace et un contexte résistants à l’investigation sociologique... Puis il me faut rappeler comment s’est déclenchée, dans un contexte insti26

tutionnel bien défini – réputé « étroit et fermé sur lui-même » (celui de l’ENSEP puis de l’INSEP) – et en un moment donné de l’histoire de l’éducation physique et sportive et de son Corps professionnel. Comment fut entreprise « une sociologie des pratiques sportives ». Vous êtes impatients de savoir comment et pourquoi elle s’est constituée dans une perspective « constructiviste » qui fait à la perspective relationnelle, comparative et structurale, la part la plus belle ; rapportée à un niveau macrosociologique d’analyse. Je vous demande de comprendre – par un tout petit effort rétrospectif – que ceci s’est opéré dans un rapport de forces très défavorable contre deux puissances occupantes et déterminées dans le champ des recherches en sport : le surpuissant Corps médical et l’Institution fédérale... Puissamment organisé et habilement distribué le « Lobby médical », truste, depuis toujours, dans le domaine des recherches en Sport, tous les moyens. Il est parvenu à imposer en 70 sa légitimation, sur tous ses objets sportifs forcément « médicalisés »... Et ceci depuis la phase de médicalisation – centenaire – de la discipline (que l’un des nôtres a magistralement reconstituée) jusqu’au long noyautage des cabinets ministériels par l’élite franche de ce Corps médical. Et il nous faudrait revoir aussi comment a pu s’imposer cette problématique sociologique de la « demande sociale » de pratiques (« concept tout à fait nouveau à l’époque ; si improbable et déjà si controversé comme artéfact par les économistes) – contre les présupposés immémoriaux et les résistances également bien organisées, de l’offre traditionnelle d’un « milieu sportif fédéral » fermement convaincu du non-sens intrusif et exorbitant d’un investissement sociologique de ses objets d’appellation contrôlée... C’était avancer l’idée folle de l’existence de facteurs sociaux et culturels dans les choix de pratiques sportives par des publics socio-culturellement hétérogènes... La tautologie souligne ici combien devait être assénée cette étrange idée. Car c’était sans compter avec l’institution INSEP ; établissement, à caractère administratif, dont nous dépendions contractuellement, et qui va bientôt être dirigée par Robert Bobin ! C’est dire le soutien enthousiaste dont ont pu bénéficier ce qu’il nommait avec un certain mépris des « chercheurs en chambre » (sic)...

E) Une nouvelle révélation : celle de Bourdieu-le-Père... Bardé – comme le roi Arthur – de ses chevaliers de premier cercle, au « Centre de Sociologie Européenne », Pierre Bourdieu s’attaque en 1977, à la rédaction de son ouvrage monumental : « La distinction ; critique sociale du Jugement ». Le numéro spécial « L’anatomie du goût », de la Revue Actes, déjà publié en 76, en avait esquissé le programme. Luc Boltanski, (qui a contribué à financer la Revue par ses propres contrats), Y. Delsaut, C. Grignon, M. de 27

Saint Martin, etc., s’emploient tous à alimenter – et pour ce qui le concerne – la théorie de l’espace des positions sociales. Les usages sociaux du corps et de l’automobile ; les habitudes alimentaires et les consommations médicales ; les pratiques et les goûts musicaux ; la fréquentation des musées et les goûts cinématographiques sont largement couverts et s’articulent déjà logiquement. C’est le moment où je suis mis au défi, par le comité d’organisation du Congrès international de l’HISPA (devant être organisé à l’INSEP), de concrétiser ma suggestion audacieuse d’inviter Bourdieu pour en assurer la séance inaugurale. M’exécutant, je monte au 4e étage du Boulevard Raspail, dans mes petits souliers. Je franchis avec succès l’obstacle filtrant de Monique de Saint Martin et j’accède au Saint des saints. Sans doute étonné par mon accent du terroir qu’il s’est employé, pour sa part, à soigneusement corriger dès l’ENS, Bourdieu m’accueille avec une certaine curiosité. Il me demande ce que nous faisons à l’INSEP qu’il ne connaît pas. Je lui communique le projet de recherches que j’avais vainement présenté lors du premier « appel d’offres » jamais consacré, en France, au domaine sportif par la Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique ; projet de recherche écarté par la Commission de sélection des dossiers, truffée de médecins et présidée par le professeur Michel Rieu. On me répond fort courtoisement : « Oui ! c’est très bien ! On vous écrira ! »... Le projet « Pratiques sportives et demandes sociales ; étude comparée de trois types de pratiques antinomiques et de leurs publics » est ainsi proprement évacué... Le bio-physiologique et le médical sont jugés, en ces temps – et depuis longtemps – prévalents. Ils sont toujours jugés prioritaires en 1975 par ces instances de contrôle... Après lecture rapide du document malheureux et ne cachant pas son vif intérêt, P. Bourdieu me dit : « Moi je vais vous aider » ! Et, en effet, quelques jours plus tard on nous propose, un contrat de recherches « mirifique » pour l’époque (près de 200 000 francs) de la part du Commissariat Général du Plan (CORDES) dont Mikaël Pollack, son délégué, se déclare « fort intéressé par ce projet »... Comme cela a été dit Bourdieu nourrit, dans des registres les plus divers le « système des pratiques constitutives des styles de vie » et dispose, dans son premier cercle, du nécessaire : notamment sur les pratiques culturelles à haut rendement symbolique, sur les pratiques légitimes et dominantes et sur les consommations les plus distinctives. Mais il lui manque le registre sportif qu’il doit s’imaginer – comme ancien rugbyman béarnais d’occasion – occupant largement la partie la plus basse de l’espace social. Comme une cristallisation de la culture populaire... Certes quelques unes de ces activités figurent déjà dans « l’espace des styles de vie », en 1976 : « Automobile-Club, golf et équitation » ; « montagne, marche et camping » ; « pétanque, spectacles sportifs et football », permettant une première structuration socio-culturelle de ce sousensemble sportif de l’Espace des possibles stylistiques. Et Bourdieu est à la recherche d’une couverture plus complète et plus complexe, de ces pratiques 28

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