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Sport colonial

De
352 pages
"Sport Colonial" est le titre du premier périodique consacré aux exercices physiques dans les îles de l'Océan Indien, paru en 1879 à La Réunion, alors colonie française. Réunies avec l'île Maurice et ses dépendances sous le nom d'îles Mascareignes, ces colonies de peuplement offrent l'originalité d'avoir échappé à toute implantation humaine avant leur découverte et, par la suite, subi des influences culturelles diverses, tant de la part des colonisateurs, essentiellement européens, que des "colonisés", esclaves ou engagés, africains, indiens et asiatiques. Parmi ces empreintes, les exercices physiques de loisir et/ou d'éducation se révélèrent, comme dans toute civilisation, des éléments indéniables d'acculturation. Modes de vie, techniques du corps en même temps que représentations, rites et croyances, les jeux, les danses, les plaisirs physiques, l'éducation corporelle furent étroitement liés à l'histoire de ce peuplement disparate et à la genèse des identités actuelles. Cette histoire des exercices physiques plonge donc profondément dans l'histoire de ces sociétés coloniales et montre combien les conceptions "civisatrices" des puissances dominantes peuvent aboutir, à partir d'un substratum commun, à la construction d'entités différentes fortement imprégnées des mentalités et des structures qui les ont générées. Mais elle témoigne également de la prégnance des modèles européens et de la portée universaliste du sport.
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SPORT COLONIAL

Du même auteur: Activités et jeux psychomoteurs CRDP, Saint-Denis, 1990. en salle de classe.

Un "sport" traditionnel à l'Île de La Réunion, Le Moringue, son histoire à travers la presse et les textes anciens. Musée Historique Saint-Gilles-Ies-Hauts, 1994.

En couverture, cartes du XVIIIè siècle (collection personnelle de l'auteur)

André Jean BENOIT

SPORT COLONIAL
UNE HISTOIRE DES EXERCICES PHYSIQUES DANS LES COLONIES DE PEUPLEMENT DE L'OCÉAN INDIEN LA RÉUNION - MAURICE Des origines à la tin de la seconde guerre mondiale

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection Espaces et Temps du sport dirigée par Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aus~i réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau telTaind'aventures pour les sciences sociales. Déjà parus:

-

Pierre ARNAUD (ed.),Histoire du sport ouvrier en Europe, 1994. - Joël GUIBERT, oueurs de boules en,pays nantais. Double J

charge avec taloll, 1994. - David BELDEN, L'alpinislne un jeu ?, 1994. - Thierry TERRET, Naissarlce et diffusion de la natation sportive, 1994. - Philippe GABORIAU, tour de France et le vélo, 1995. Le

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4094-0

Remerciements A tous ceux qui m'ont apporté leur concours et leur soutien: Évelyne et Yvon Combeau-Mari, Pierre Danse et André Lapierre, qui ont accepté de lire le manuscrit, Le Directeur des Archives Départementales de La Réunion et tous ses adjoints, Le Directeur des Archives Nationales Mauriciennes à Coromandel, le Directeur de la Bibliothèque Carnegie à Curepipe, île Maurice, et leur personnel, Pierre Arnaud, directeur de la Collection "Espaces et temps du sport" , Le Centre Universitaire de Recherches en Activités Physiques et Sportives de l'Université de La Réunion, Le Conseil Général de La Réunion.

A ma femme

INTRODUCTION Les îles Mascareignes et leur histoire 1

Situées à l'est de Madagascar, les îles Mascareignes: La Réunion, l'île Maurice et Rodrigue, figuraient déjà au XVè siècle sur les cartes arabes. Au siècle suivant, on les retrouve sur les portulans portugais sous le nom de Ilhas Mascarenhas, du nom du navigateur Pero Mascarenas qui les a redécouvertes en 1512. L'île Maurice, anciennement Cirne, fut abordée en 1598 par les Hollandais qui lui donnèrent le nom du stadthouder Maurice de Nassau et en prirent possession. La Réunion ou Sainte Appoline était plus difficile d'accès et seuls des navires en quête de vivres frais y abordèrent quelques années plus tard, mais ce fut sans suite. Ce n'est qu'au milieu du XVIIè siècle que l'implantation des premiers colons fut effective dans ces îles désertes, au climat chaud et humide, mais néanmoins tempéré par les alizés, aux plages de sable blanc et aux lagons émeraude de Maurice et Rodrigue, aux côtes sauvages et aux montagnes verdoyantes de La Réunion. Au plan politique, les Hollandais ayant rapidement abandonné leurs installations, c'est la Compagnie Française des Indes Orientales qui administra les Mascareignes au nom de la France, l'île Bourbon tout d'abord à partir de 1663 et l'Isle de France ensuite en 1721. Jusqu'en 1815, les deux îles (Rodrigue étant une dépendance de l'Isle de France) eurent le même destin politique, même si, défense oblige, le Port-Louis, à l'Isle de France, en devint le centre administratif et militaire en 1735, sous l'impulsion d'un des administrateurs de la Compagnie, Mahé de La Bourdonnais. "Dès son arrivée il attribua à l'île de France une fonction essentiellement maritime et à Bourbon un rôle avant tout agricole: le port et le grenier. En même temps, ilfaisait de la première le siège du gouvernement. " 2 En 1764, les Mascareignes furent placées sous l'autorité directe du ministère de la Marine. Les guerres napoléoniennes donnèrent aux Anglais au début du XIXè siècle l'occasion de s'emparer de ces verrous
.,::,

1 Voir cartes p.345. 2 Toussaint A., Histoire de l'lIe Maurice, PUF, 1971. 7

importants de la route des Indes, ce qu'ils firent en 1810. Les traités de Paris et de Vienne qui, cinq ans plus tard, consacrèrent la chute de l'Empire français, rendirent Bourbon aux Français mais laissèrent les Anglais maîtres de Maurice et de Rodrigue. Ce fut la fin de la vie commune. Les deux îles vécurent alors des destins différents, même si pendant une période de transition qui couvrit presque la totalité du XIXè siècle, devant la relative indifférence des puissances coloniales - sauf aux périodes, hélas trop courtes, de prospérité économique -, l'empreinte culturelle française resta très forte dans la société mauricienne, à tel point qu'un Gouverneur britannique pourra dire, en substance, que Maurice était une île française administrée par des Anglais. L'abolition de l'esclavage, en 1835 à Maurice, puis en 1848 à La Réunion, ne semble pas avoir changé beaucoup de choses dans la vie culturelle des deux communautés. Il en sera de même pour l'apport considérable de main d'oeuvre engagée d'origine indienne, africaine, et, à moindre titre, chinoise, en grande partie considérée et traitée, du moins dans les premières décennies de la seconde moitié du siècle, au même titre que les esclaves qu'elle était censée remplacer. Si, bien sûr, La Réunion répercuta dans ses structures administratives les nombreux changements politiques qui ébranlèrent la France au XIXè siècle, la vie de tous les jours ne semble pas, à la lecture de la presse, avoir été particulièrement affectée par ces bouleversements. Pas plus en tous cas que sa voisine au destin politique beaucoup plus linéaire. En revanche, les modèles différents d'administration des deux îles, relativement indépendants des pouvoirs centraux, imprimèrent plus profondément leurs cachets aux structures locales. De plus, les catastrophes naturelles et climatiques, cyclones, raz de marée, éruptions volcaniques, qui détruisirent souvent les cultures et habitations, et les épidémies répétées qui infestèrent villes et campagnes et décimèrent les populations, furent beaucoup plus traumatisantes pour les îles que de quelconques renversements politiques européens, d'autant plus atténués que retardés dans le temps pai::'1a;:.longueurt la e précarité des moyens de communication. À titre d'exemple, le régime impérial instauré par le coup d'état du 2 décembre 1851, n'est annoncé dans la presse réunionnaise que le 18 février 18521. En 1885, François
1 Le Moniteur et la Feuille Hebdomadaire, 18.02.1852.

8

de Mahy, député de La Réunion, met vingt jours pour joindre Marseille à Saint-Denis, alors que le canal de Suez est déjà ouvert.l À partir des années 1870, plusieurs facteurs à la fois externes et internes, vont se conjuguer pour sortir les îles de leur isolement. Le retour au régime républicain en France après Sedan, va permettre à La Réunion de retrouver une représentation nationale qu'elle avait connue de façon éphémère à la fin du XVillè siècle. Quant à Maurice, après les premières municipalités indépendantes de Port-Louis en 1850, puis de Curepipe, elle obtint en 1885 un premier Conseil législatif élu. L'amélioration des moyens de communication, internes aux îles, routes, ouvrages d'art, chemin de fer, messageries, va amplifier de façon sensible la diffusion des informations et les déplacements des îliens, participant ainsi à l'expansion économique et culturelle. Le développement de la presse locale, l'ouverture du canal de Suez en 1869
~

considéréepar ailleurset paradoxalementcommeun facteurde déclin

économique - et la liaison en 1906 de La Réunion à l'Europe par câble, vont accélérer ce phénomène2. Les îles vont enfin se rapprocher de l'Europe. Mais, en revanche, les apports humains, très importants dans la seconde moitié du XIXè siècle, grâce en grande partie à l'immigration de main d'oeuvre des années 1840-1860, vont se ralentir considérablement, et la première décennie du XXè siècle va générer un repli sur soi surtout sensible à La Réunion. La première guerre 'mondiale aura un double effet: po_ur la première fois de nombreux jeunes découvriront l'Europe - malheureusement pour certains; mais au retour, ils seront porteurs de pratiques dont ils favoriseront la diffusion. C'est alors que le fossé va se creuser entre les deux îles et que le divorce se consommera. Une ultime tentative pour les nostalgiques Francomauriciens sera faite pour revenir dans le giron français à l'issue de la guerre. Mais elle avortera. Entre les deux guerres, La Réunion se rapprochera de la France visant l'assimilation au modèle européen, alors que Maurice, à la population à majorité ~ndienne, s'éloignera sensiblement du modèle anglais. En 1946, La"":Réunion deviendra département français alors que sa voisine accédera à une autonomie de fait qui la conduira à l'indépendance vingt ans plus tard.
1 De Mahy F., Autour de l'lle Bourbon et de Madagascar, A. Lemerle Éditeur, Paris, 1891. 2 Maurice avait déjà, à ce sujet, pris de l'avance, les Anglais ayant mis en place, en 1893, un système télégraphique câblé à partir du continent africain. 9

Le Sport colonial Le sport est devenu, depuis maintenant un siècle environ, un phénomène culturel et social de dimension planétaire. Il a conquis tous les milieux tant dans le domaine de la pratique que dans celui du spectacle. Il a également envahi tous les coins de la planète, devenant souvent un puissant moyen de propagande idéologique et surtout une importante source de profits. Ses enjeux culturels, économiques et politiques ne sont plus à démontrer. Élaborer une histoire du sport dans une société donnée et plus largement des exercices physiques de loisir oulet d'éducation, c'est aussi concevoir l'histoire de cette même société. Ainsi que le constate Pierre Arnaud: "f...] Le sport a partie liée avec la société et la culture. C'est un poncif maintenant éculé que d'affirmer qu'il est en même temps le miroir de la société et un vecteur de sa
transformation. "1

Mais si la vie physique, les jeux, les danses, les gymnastiques des anciens font partie intégrante de leur culture, de leurs modes de vie, de leurs joies et quelquefois de leurs peines, ils peuvent représenter, outre l'intérêt purement historique de leur étude, une source non négligeable à laquelle vont s'abreuver les quêtes identitaires des sociétés au passé récent et hétéroclite. Ce sont, au même titre que les habitudes alimentaires, les langages et les coutumes, les témoins d'une construction sociale et, pour tout dire, les racines d'une communauté. La connaissance du passé est aussi compréhension du présent. Les modes de vie et les représentations des sociétés modernes ne sont que les résultantes de la genèse et de l'évolution des pratiques et des mentalités. "f...] Une société, même pluraliste, est nécessairement bâtie sur un ensemble de représentations qui fondent la possibilité de la communication entre ses membres et forment de ce fait l'armature du champ socioculturel et du champ socio-économique. "2 Comme toutes les pratiques de loisir et d'éducation, les exercices.Pl1ysiques entrent dans le champ culturel. Ils sont porteurs de significations ët générateurs de représentations qui, au fil des années, convergent vers une certaine identité, à la fois singulière et plurielle. Mais cette identité, par la
1 Arnaud P., sId, Les origines du sport ouvrier en Europe, L'Harmattan, Paris, 1994. 2 Pimpaneau J., La Civilisation Chinoise, in Histoire des Moeurs T.III, p.866, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1990.

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diversité des apports humains qui l'ont alimentée, les rapports de force qui l'ont modelée et surtout le laps de temps relativement court de sa genèse, est fragile et a besoin de se cimenter en retrouvant les sources de ses confluences et de ses conflits. Le propos de cet ouvrage sera donc tout d'abord de conter l'histoire des exercices physiques dans un contexte spécifique de colonies de peuplement, alimentées par des modèles ethnoculturels d'origines et de statuts différents. Mais également de souligner les représentations qui accompagnent ces pratiques. À travers ces matériaux, recueillis tant dans les archives publiques, que dans les publications périodiques et les récits et chroniques de témoins oculaires, se révéleront les influences des modes de colonisation des modèles Français et Anglais dans des contextes socioculturels et socioéconomiques identiques au départ et si différents à l'arrivée. Mais la comparaison se fera également entre les modèles de pratiques européens et africano-indiens, comparaison faussée par les rapports de force caractéristiques des sociétés coloniales. Par ailleurs, le rôle des exercices physiques sportifs ou simplement récréatifs dans la construction des sociétés pluri-ethniques originales que sont devenues La Réunion et Maurice, apparaîtra et se concrétÏ$era dans la réalisation de cette unité de pratiques et de représentations constitutives d'une véritable identité. Partant donc de cette situation très particulière de deux territoires insulaires vierges de toute civilisation, cette "culture" physique va se nourrir de nombreux apports extérieurs, et se diffuser en même temps que vont se développer les moyens de communication et d'éducation.

On peut penser a priori que le processus d'acculturation1 que l'on doit
légitimement attendre dans des colonies de peuplement, ne s'accomplira pas de façon homogène, et que les différences de statut des populations implantées vont jouer en faveur d'une prise de pouvoir culturelle, d'une "enculturation", de la part des civilisations dominantes. La quête d'identité actuelle, les revendications culturelles des Réunionnais, les

1 Acculturation est ici employé dans le sens définit par Redfield R., Linton R., Herskovits M.-J., et repris par Clapier-Valadon S. et Mannoni P. dans le tome III de l'Histoire des Moeurs, La Pléiade Gallimard, Paris, 1991: "Ensemble des phénomènes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d'individus de cultures différentes avec des changements subséquents dans les types culturels de l'un et l'autre groupe. " Il

tentations "communalistes"l des Mauriciens, surtout issus des couches autrefois étouffées sous le joug colonial, s'alimentent aussi des pratiques physiques longtemps interdites et souvent disparues. Cette histoire des exercices physiques n'est donc pas linéaire et se moule dans l'histoire des populations et des institutions. La première période de vie commune aux deux colonies s'étend des origines du peuplement à la partition, durant laquelle la culture française s'impose, comme d'ailleurs elle s'était imposée en Europe au XVIIè siècle. Puis de la séparation de 1815 jusqu'à la crise économique des années 186070, époque ponctuée par l'abolition de l'esclavage et où se perpétue l'influence française, les deux îles commencent à se différencier aussi bien dans les pratiques de loisir que dans les exercices éducatifs. Les années qui suivent la crise voient les bouleversements démographiques de la seconde moitié du XIXè siècle accentuer le divorce entre les deux "sœurs". L'émergence du phénomène sportif vient élargir le fossé. Enfm'; les années qui succèdent à la seconde guerre mondiale conduisent les deux îles à des destins différents, clôturant officiellement la période coloniale. Le sport devient alors un élément indissociable de la société créole2, participant à l'évolution des mentalités et à une certaine, intégration des différentes couches sociales, tant par la vie associative que par les bienfaits de l'éducation physique et de l'hygiène corporelle. Mais avec des résultats différents dans les deux anciennes colonies, les clivages socio-économiques à La Réunion et "communalistes" à Maurice entachant un tant soit peu le discours moral sur les vertus du sport en matière d'intégration sociale.

1 Le "communalisme" est, à Maurice, la tendance à privilégier les intérêts d'une communauté, ethnique ou/et religieuse, par rapport aux intérêts du pays. Ce qui a fait réagir tout dernièrement un leader politique de l'Assemblée nationale mauricienne, demandant de "décommunaliser le sport" afin de lutter contre "l'incitation à la haine raciale, communale et religieuse", in Le Quotidien du 20.04.1995. 2 Si le "créole" est une "Personne d'ascendance européenne née dans les anciennes colonies" ,LAR., le mot désigne actuellement à La Réunion toute personne née dans l'île, quelle que soit son origine, et à Maurice les natifs d'origine africaiI?-e. 12

Première

partie

L'UNION Des origines du peuplement à 1815

L'histoire des exercices physiques dans ce milieu originellement vierge et clos que furent les îles Mascareignes, peut, dans ses balbutiements, être révélatrice des phénomènes sociaux qui président à la mise en place d'une culture et par là-même d'une identité qui, tout du moins dans les premiers temps, n'eurent que peu de références à puiser dans une histoire à écrire ou dans des traditions oubliées ou disparates. Les difficultés climatiques et naturelles, les différences d'origine, de statut et de race des hommes et des femmes qui construisirent cette société, furent autant de facteurs déterminants d'une acculturation mal engagée et fmalement ratée. Jusque dans la première décennie du XIXè siècle, on assista tour à tour à une période euphorisante où la générosité de la nature suffit à pourvoir au bonheur des hommes - libres s'entend -, qui en profitèrent.au-delà du raisonnable. Les tentatives d'institutionnalisation qui s'ensuivirent, aussi bien de la part de la Compagnie des Indes que, après 1767, du pouvoir royal, et les premières incursions de la civilisation occidentale, se traduisirent au plan des exercices physiques par un simple transfert de pratiques essentiellement inspirées des modèles militaires. En même temps, des objectifs ludiques et sanitaires de l'exercice physique vinrent amplifier ce processus d'implantation culturelle, à l'instar de ce qui se produisait en Europe à la même époque. Progressivement, les îles calqueront leurs pratiques sur les modèles français, avec un certain décalage, certes, dû à l'éloignement, mais aussi dans certains domaines, avec une étonnante simultanéité. Pour la population noire, malgache puis africaine, les exercices physiques revêtirent très vite un triple aspect. Le travail sous la contrainte, les plaisirs défendus avec la sauvegarde des pratiques originelles, et enfin, pour une minorité, la vie sauvage dans des montagnes hostiles, seuls refuges pour ceux qui refusèrent la servitude. S'il y eut intégration, c'est à l'intérieur de la communauté servile où les danses, notamment, d'origines diverses, se fondirent pour générer un modèle original aux îles Mascareignes: le séga, faisant disparaître, du même coup, les pratiques spécifiques.

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Chapitre NATURE

1 ET ABONDANCE

Au XVlllè siècle, entérinant le sens commun, l'Encyclopédie précisait, au mot Exercice: "On restreint cependant la signification d'exercice à l'action du corps à laquelle on se livre volontairement, et sans une nécessité absolue, pour la distinguer du travail. " Or, ce qui caractérise l'histoire des exercices physiques dans les îles de l'Océan Indien c'est que leur émergence semble participer essentiellement de la "nécessité". La vie physique était déjà très intense à une époque où la force musculaire assurait presque seule toutes les tâches humaines, dans les campagnes notamment mais également dans les cités. Que dire alors des conditions de vie imposées aux marins et aux explorateurs des terres lointaines, vierges de toute civilisation? Le retour à des activités primitives de survie, quête de nourriture et défense contre les éléments naturels, a pu faire redécouvrir des pratiques d'exercice physique naturelles et utilitaires qui deviendront rapidement futiles et dommageables pour l'environnement. Mais cette émergence de l'exercice "non-travail" doit également beaucoup au hasard: l'investissement des espaces, les caractéristiques écologiques et climatiques, les implantations et "importations" humaines, ont remplacé dans un premier temps ce qui, dans les pratiques sociales que sont les exercices physiques, est l'apanage de l'héritage historique et participe pleinement de cette identité qui semble faire défaut à nombre de ces cultures pluralistes. En effet, si à Madagascar et aux Comores les traditions orales ont pu perpétuer des pratiques originales qui se perdent dans la nuit des temps, ce ne fut pas le cas aux Mascareignes au XVlè siècle. Ces îles désertes et inconnues des Européens ne purent compter que sur des apports extérieurs récents, d'origines géographiques, culturelles et ethniques différentes, et fortement hiérarchisés.

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Le nouvel Éden En 1689, Henri Duquesne, fils de l'Amiral de Louis XIV, protestant émigré, projette avec l'appui de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, de fonder une colonie dans une île de l'Océan Indien afin d'y accueillir les réformés français chassés par la Révocation de l'Édit de Nantes. Cette île est l'île Bourbon rebaptisée "L'Ile d'Éden". Il publie à cet effet un : "Recueil de quelques mémoires servant d'instructionpour l'établissementde l'Île d'Éden" 1 dans lequel il vante les bienfaits d'un tel paradis: "Cette île a été connue sous différents noms: elle a premièrement

été nommée Mascarenhaspar les Portugais,d'autres l'ont appelée l'île
d'Apolonie et les Français du temps qu'ils étaient à Madagascar auprès de qui elle est située la nommaient quelquefois l'île Bourbon ou Mastareigne, corrompant son premier nom,. d'autres enfin l'ont appelée l'île d'Éden, et ce dernier qu'on a retenu comme lui convenant le mieux, parce que sa bonté et sa beauté la peuvent faire passer pour un paradis terrestre [...]" En même temps est publié le récit du "Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes Orientales", voyage qui se terminera sans gloire, tout d'abord à l'île Rodrigue, puis à Maurice occupée alors par les représentants de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales. Leguat y décrit effectivement une nature généreuse où les gens passent une grande partie de leur temps à chasser et pêcher et l'autre à cultiver une terre fertile et à élever des volailles et des bovins avec un réel succès: "Ces gens-là [quelques familles hollandaises] ont défriché et découvert autant de terrains qu'ils en ont voulu avoir, dans une bonne et agréable vallée. Ils ont la plupart de nos plantes dans leurs jardins aussi bien que celles des Indes, et ils cultivent beaucoup de tabac. Leurs cours sont remplies de nos volailles [...] Ces bonnes gen~,vivent en partie de
la chasse, et ils ont des chiens propres pour cela. " 2

1 Duquesne H., Recueil de quelques mémoires servant d'instruction pour l'établissement de l'lle d'Eden, 1689, in Leguat F., Aventures aux Mascareignes, Éditions La Découverte, Paris 1984. 2 ibid.

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A la Réunion, comme à Maurice, les premiers exercices furent utilitaires et naturels. Marche, course, escalade, nage, pêche, chasse, les activités physiques principales des premiers occupants, étaient dictées par des motivations de survie. Si la marche, moyen de déplacement ordinaire de nos ancêtres, ne peut être considérée comme un "exercice", il en est autrement de la progression dans une nature hostile et mystérieuse dans la mesure où elle représentait un véritable effort, sans répondre à une absolue nécessité. Ce qu'on appelle maintenant excursion, randonnée, trekking, était couramment pratiqué car les déplacements pédestres furent le seul moyen de transport des îles jusqu'à l'introduction du cheval que l'on peut situer aux environs du début du XVIIIè siècle, présence attestée par Giovanni Borghesi en
1703 : "Dans l'île se trouve ici et là quelque cheval

l.. .J" 1

Dès leur débarquement sur les plages de sable des lagons et des larges baies, les nouveaux arrivants commençaient donc à explorer leur nouvel éden afin de trouver le meilleur emplacement possible pour s'implanter: proximité des points d'eau, éloignement du flux des marées, abri des grands vents, etc., tous critères importants au vu des dangers que représentaient les sautes d'humeur climatiques des zones tropicales, bien connues des marins et de leurs compagnons. En général cette exploration se limitait au périmètre immédiat du lieu d'abordage afin de ne pas trop s'en éloigner, car très peu débarquaient, ou étaient débarqués, avec l'intention de se fixer. De 1598, date de la première relation d'Européens aux Mascareignes avec la découverte et la prise de possession de Maurice par les Hollandais, à 1663, date de l'implantation de Louis Payen avec son compagnon - premiers
Français à l'Île Mascarin rebaptisée Bourbon

-

et de sept Malgaches,

dont deux femmes, plusieurs tentatives de colonisation avaient échoué. En 1638, des Hollandais installés à Java, accompagnés d'esclaves, fondent des établissements à l'île Maurice, au Grand-Port et à Flacq, mais ne tiennent qu'une vingtaine d'années. Ce sont eux que Leguat découvre en débarquant à Rivière-Noire sur la côte:::sud-ouest.En 1654, quelques mutins de Fort-Dauphin, poste français implanté au sud-est de Madagascar, avaient été exilés à Mascarin mais en repartirent au bout de quatre ans, découragés par deux cyclones successifs.
1 Lougnon A., Sous le signe de la tortue, Voyages anciens à l'île Bourbon, (1611-1725), Saint-Denis, 1970.

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Une première expédition à travers l'île est mentionnée dans la relation que Flacourt fait du séjour d'Antoine Thoreau, dit Couillard, de 1654 à 1658 : "En attendant la saison de planter, nous primes résolution de faire le tour de l'île, un autre Français et moi, pour découvrir ce qu'il y avait àfaire et pour connaître la terre [.. .]. En traversant le pays, de la pointe du sud à la pointe de l'ouest, est encore une petite contrée d'environ six lieues où il y a un étang et une rivière qui traverse tout le pays [...]. L'île a quelque 60 lieues de tour et 10 lieues de large. Nous fûmes onze jours entiers àfaire le tour d'icelle." 1 Pendant ces quelques soixante années d'occupations sporadiques et de passages de bateaux, les Mascareignes furent cependant peu explorées, sinon par quelques chasseurs et les esclaves marrons2 qui se réfugièrent dans les montagnes: "Plusieurs personnes qui ont resté dans l'île ont tenté par diverses fois.~-dela traverser du nord au sud ou de l'est à l'ouest pour tâcher à reconnaître un étang que l'on avait marqué dans les cartes sur la plus haute montagne de l'île. Ces découvreurs n'ont pu arriver jusque là : la difficulté des chemins, les montagnes qu'il faut grimper et la vue des précipices qu'il faut franchir ont fait retourner ces gens-là sans avoir pu passer jusqu'au lieu où ils avaient eu dessein d'aller, et il y a peu d'apparence aussi que jamais personne y ait été. L'étang que l'on voit marqué dans les cartes est apparemment un jeu de dessinateur. " 3 TIsemble donc bien que la marche en terrain naturel fit partie des premières distractions physiques des premiers îliens. En tant que promenade, à but hygiénique et divertissant, la marche avait de nombreux adeptes. En Europe, aux XVIIè et XVIlIè siècle, la promenade était la principale activité physique organisée des collégiens et surtout des internes, étant vivement recommandée par les médecins et les éducateurs. Autre exercice naturel, la nage comme on l'appelait alors était, comme la marche, l'escalade et la course à pied, une activité physique indispensable dans des îles et on peut affirmer sans beaucoup se tromper que beaucoup de gens savaient peu ou prou nager en mer et en
1 Lougnon A, op. cit. 2 Marron: "Se dit du nègre qui s'est enfui dans les bois pour y vivre en liberté" Littré. 3 Mémoires de François Martin, 1665 , cité par Lougnon, op. cil. 20

eau douce1. L'abondance des plans d'eau et des rivières: mer, étangs, bassins limpides et frais des ravines, ainsi que la chalellr tropicale incitaient les enfants et adultes à se baigner souvent. Faute .de ponts, les cours d'eau se traversaient à gué et les transports, notamment entre Saint-Denis et La Possession, se faisaient en chaloupes, par la mer. Les accidents par noyade relatés par les chroniqueurs étaient dus en général à l'imprudence ou à l'impétuosité des éléments. En 1665, un soldat se noie dans l'étang Saint Paul en allant repêcher un canard tué au fusil, les deux jambes empêtrées dans les joncs qui en tapissaient le fond, mais après avoir "nagé trente brasses''2. François Leguat et ses compagnons, à Rodrigue en 1691, se baignent en mer pour se divertir; l'un d'eux, déporté par les autorités mauriciennes sur une île, rejoint la côte distante de 5kIn à la nage, n'hésitant pas à "faire de nuit le trajet à la nage, plutôt

que de demeurerplus longtempsdans ce misérableséjour. 3 Bref, aussi
bien les marins et soldats de passage que les habitants étaient nageurs, et l'apprentissage de la nage deviendra un des soucis constants des pères de famille et des législateurs, dès la mise en place de structures éducatives, dans la seconde moitié du XVIIlè siècle. D'ailleurs, cette pratique de la natation était également répandue en Europe, comme en témoignent plusieurs documents dont le célèbre recueil de gravures" Les Jeux et Plaisirs de l'Enfance" de Jacques Stella, publié en 1667 qui présente sous le titre: "Le Bain" de joyeux enfants jouant dans l'eau, nageant et plongeant, sans se soucier, apparemment, d'un quelconque danger.4 Mais les véritables premiers "sports" furent en réalité la chasse et la pêche qui, par les facilités qu'elles offraient grâce à l'abondance du gibier et du poisson et à l'aisance de leur capture, passèrent très vite de l'utile au futile. La pêche en~eau douce dans l'étang de Saint-Paul à Bourbon procurait un divertissement fort apprécié car le poisson y abondait et les colons en pêchaient au-delà de leurs besoins. Les marins qui débarquèrent pour l' aiguade et les vivres frais furent tous
l "Savoir nager" à cette époque n'avait rien de commun avec les maîtrises actuelles des techniques de natation. Il s'agissait, la plupart du temps, de la possibilité de se tirer d'un mauvais pas après un naufrage près des côtes, ou de traverser tant bien que mal une rivière ou ravine en crue. 2 Lougnon A., op. cil. 3 Leguat F. , op. cir. 4 Stella J., Les Jeux et Plaisirs de l'Enfance, 1667, Slatkine, Genève-Paris, 1981. 21

émerveillés des possibilités de chasse et de pêche offertes par ces îles paradisiaques. Carpeau du Saussay, jeune voyageur qui visite Mascarin en 1666 en parle avec enthousiasme: "Outre la chasse, nous eûmes encore l'amusement de la pêche [...].Nous étions environnés d'un grand étang en forme de croissant où il y avait une quantité prodigieuse de poissons [...]. Nous les prenions
facilement à la main. "1

La pêche en mer avait également la faveur des îliens. À Rodrigue, la plus petite des Mascareignes, François Leguat et ses compagnons d'infortune s'y adonnaient en 1691, autant pour se "divertir" de leur ennui que pour se nourrir. A Bourbon, en 1700, "S'il y avait peu de pêcheurs professionnels, il faut dire que tous les habitants étaient des pêcheurs occasionnels, «lesfestes et dimanches, ou quand ils n'ont rien àfaire» (Boucher), pour se divertir: pêche à Saint-Gilles: requins et mulets, raies, «à coups de harpons», à la ligne, à l'épervier, au filet ''2. La pêche faisait à ce point partie des divertissements futiles qu'elle servait parfois de prétexte à des jeux moins innocents et à des transactions fructueuses ainsi que le rapporte Antoine Boucher: " [...] La vérité est que ces filles se récompensent la nuit de leurs peines du jour, car elles sont fort libertines, et sous prétexte d'aller à la pêche à l'Étang, elles vont souvent à la chasse, et prennent si bien leurs mesures, qu'elles ne manquent point le gibier au gîte. Ces gens ici savent encore faire profit de cette pêche. Ils s'occupent à cela, les fêtes et dimanches, ou quand ils n'ont rien à faire, cela leur sert de divertissement, mais ils ne se lassent pas de faire de bonnes salaisons de son poisson, et les vendent aux vaisseaux qui passent à l'île. " 3 À l'Isle de France, ainsi nommée depuis l'occupation française, en 1715, la pêche, quoique réglementée, ne subit pas le même sort que la chasse qui fut interdite en 1725. En effet, si elle offrait aux habitants des îles, en même temps qu'une source non négligeable de nourriture et de revenus éventuels, un divertissement fort apprécié, que dire de la chasse qui permettait à ces anciens soudards et autres flibu'stiers "repentis" de se livrer à leurs penchants belliqueux en tuant sans retenue tout ce qui se
1 Lougnon A., op. cit. 2 Barassin J., Bourbon, des origines jusqu'en 1714, Saint-Denis, 1953 3 Boucher A., Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitants de l'Isle Bourbon, coll. Mascarin, Éditions ARS Terres Créoles, Saint-Denis, 1989. 22

présentait à portée de fusil, voire de bâton. L'apparente surabondance de gibier et, au début de la présence de l'homme, son absence de méfiance, poussèrent les visiteurs et les habitants au massacre. Tous les récits et comptes rendus mentionnent la profusion d'animaux paisibles et confiants qui même se précipitaient vers leurs tortionnaires par curiosité: des oiseaux, dont le fameux et quasi mythique dodo à Bourbon et son frère dronte à Maurice, sortes de gros pigeons à doigts palmés, complètement exterminés, des tortues et par la suite, des animaux domestiques redevenus sauvages, "marrons" : cochons, cabris, bovins. En 1669, le Père Vachet, missionnaire se rendant en Chine, fit escale à Bourbon durant une quinzaine de jours et relata son séjour : "Les chèvres, cabris, cochons, etc. [... ] y sont en si bon nombre que, sans poudre ni plomb, on en fait tous les jours une chasse suffisante pour nourrir les habitants et même les vaisseaux quand il y en aà la rade. C'est un agréable divertissement de faire un tour de promenade dans les forêts [qui] fournit [ssent ] un nombre prodigieux d'oiseaux de toutes sortes d'espèces qu'un homme avec une seule houssine (bâton) à la main peut sans aucune fatigue en choisir suffisamment pour lui et pour une compagnie assez nombreuse. Ceux qui y sont le plus fréquents ce sont les pigeons, ramiers, perroquets, merles, grives, huppes, perdrix, mais ces dernières ne sont pas plus grosses que de bonnes cailles. Il s'yen trouve encore de cette espèce, et qui donnent assez de récréation à leur chasse car on ne les prend qu'après les avoir entièrement fatiguées, ce qui se fait par plusieurs
petits vols à quoi elles sont obligées lorsqu'on les poursuit."
1

Ajoutons que l'Isle de France avait un atout cynégétique indéniable qu'elle conservera jusqu'à nos jours: le cerf, cervus rusa, originaire de Java, introduit par les hollandais le 8 novembre 16392, qui se développera parfaitement au point de devenir une des principales ressources sportive, touristique et économique du futur État mauricien. On peut donc affirmer que la chasse fut le pr~.mier sport pratiqué aux Mascareignes, car même si le mot sport ne correspondait pas tout à fait à l'acception moderne, il semble qu'il ait été déjà utilisé par les Anglais pour qualifier la chasse, comme on peut en juger d'après les
1 Lougnon A., op. cit. 2 Antelme G., La Chasse aux cerfs à l'île Maurice, The General Printing & Stationery Cy Ltd, Port-Louis, 1932. 23

"Mémoires d'un cavalier" de Daniel de Foe, écrits en 1724 : "Mon père n'allait jamais à la chasse, exercice dont il était extrêmement friand, sans m'emmener avec lui,. et ilJut heureux de voir que j'aimais ce sport. " 1 Outre la chasse elle-même, l'amusement tenait également aux modalités imaginées par les habitants pour attraper un gibier trop docile et notamment la course pédestre qui voit là sa première manifestation d'exercice physique gratuit sous forme de jeu assorti de paris comme cela se pratiquait d'ailleurs en Europe. "Cette île est de toutes celles qu'on a découvertes la plus abondante en chasse [...]. Pour les cochons, boeufs et cabris il faut avoir des chiens pour éviter lafatigue, mais lorsque les habitants veulent se divertir, il les prennent à la course. "(François Boyer ]67])
Les chèvres et les sangliers y étaient aussi en abondance ,. mais ces

animaux se sont retirés au sommet des montagnes. Cependant les habitants en trouvent encore beaucoup dans les bois, où ils les attrapent à la course. " (Guy Le Gentil]7]7 )2 Contraintes et révoltes Cette profusion de gibier et le vif attrait pour sa chasse la fit réglementer très tôt et même interdire sous peine de graves sanctions, aussi bien à Bourbon qu'à l'Île de France. "Quelques habitants s'adonnaient à la chasse avec passion au point disait-on d'altérer leur santé et de vieillir avant l'âge «par la violence de cet exercice», cette chasse aux «bestiaux sauvages» n'était plus permise qu' «une fois la semaine dans les bois» des quartiers habités (Fougerolle) [...] Des limites territoriales Jurent de tous temps assignées à la chasse, qu'il fallait périodiquement reculer à cause de la disparition
progressive du gibier. " 3

Dès 1674, à Bourbon, la chasse fut interdite afin d'empêcher les colons de se "divertir" de leurs devoirs de mise en valeur de l'île au profit de la Compagnie des Indes, ce qui ne fut pas sans soulever de nombreuses protestations, et les sanctions appliquées':''incitèrent même quelques habitants à s'exiler dans les montagnes pour échapper aux
1 Defoë D., Moll Flanders, La Pléiade, Gallimard, 1969, p.27. 2Lougnon A., op. cit. 3 Barassin 1., La Vie Quotidienne des Colons de l'lie Bourbon, Ed. du Cerf-Volant, Paris, 1972.

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règlements draconiens. A l'Isle de France, en 1722, le gouverneur Duval de Hauteville fut contraint de prendre des dispositions extrêmes pour dissuader les récalcitrants: "Les soldats allaient à la chasse nuit et jour au détriment du service et, pour les en empêcher, Duval de Hauteville les désanna et fit faire la patrouille par des esclaves sous la direction de deux créoles de l'île Bourbon, avec l'ordre de tirer sur quiconque ne répondrait pas aux sommations, ce qui donna lieu à des

incidents. "1
Et, en 1725 et 1726, l'un des règlements qui furent édictés pour interdire la chasse ordonnait même la destruction de quatre-vingt dix pour cent des chiens de l'île. A partir de 1715 environ, la vie s'organisa dans les deux îles principales, sous l'impulsion de la Compagnie des Indes Orientales, avec la mise en valeur de Bourbon par des plantations de caféiers, de poivriers et autres épices. Les divertissements y étaient toujours en priorité la chasse, la pêche, la promenade et bien entendu les jeux de cartes et les rixes qui s'ensuivent. En outre dans la société des colons, des différences sociales s'installent, les officiers et administrateurs de la Compagnie faisant bande à part et reproduisant les clivages de la société européenne, si bien qu'une partition très marquée instaurera pour longtemps une société tripartite avec en haut de l'échelle une aristocratie à la fois légitime et usurpée, composée des officiers du roi, des administrateurs de la Compagnie des Indes et de quelques colons ayant fait rapidement fortune2 et, quelquefois, ridiculement affublés d'une ou même de plusieurs particules; à l'autre extrémité, les esclaves, tous "de couleur", mais issus de régions, voire de continents différents: malgaches, africains, indiens, traités et souvent maltraités corInne des animaux3, à quelques exceptions près, dont la vie quotidienne fut complètement ignorée par les chroniqueurs pendant plus de deux siècles, sauf pour en souligner les exactions et leurs punitions
1 Lagesse M., L'lle de France avant La Bourdonnais (1721-1735), Mauritius Archives Publications, Port-Louis, 1972. 2 Fortune qui fondra rapidement devant la rapacité mercantile de la Compagnie des Indes. Après la rétrocession au Roi, en 1767, la situation redeviendra normale. 3 Même si, selon J.V. Payet, les conditions de travail des esclaves étaient comparables à celles des ouvriers et journaliers français à la même époque; et ces derniers avaient la consolation d'être chez eux. Histoire de l'esclavage à La Réunion, L'Harmattan, Paris, 1990.

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exemplaires; et au milieu, ou plutôt entre ces deux extrêmes, mais beaucoup plus près du sommet que de la base, les petits colons, au début cultivateurs, puis, les besoins et les tâches se diversifiant, artisans, pêcheurs, soldats, employés, etc. Les rapports de force entre, d'une part, la population libre, blanche ou métissée, et d'autre part les esclaves, étaient tels que les seuls échanges culturels furent plus le fait de la cohabitation que d'une intégration consciente, et souvent au corps défendant des intéressés. Les premiers Français avaient amené avec eux des serviteurs malgaches qui très vite, devant la concurrence qui s'était installée pour la possession des femmes, avaient fui dans les montagnes, devenant ainsi les premiers marrons. Au XVIIè siècle, ces serviteurs n'étaient pas encore considérés, officiellement du moins, comme des esclaves. Les fuyards étaient désignés comme "déserteurs de la montagne"l mais la discrimination était déjà fortement marquée, surtout dans les unions conjugales et dans les punitions. La Grande Ordonnance de l'amiral Jacob Blanquet de La Haye interdisait les mariages mixtes: "Article 20.- Défense aux Français d'épouser des négresses, cela dégoûterait les noirs du service, et défense aux noirs d'épouser des blanches, c'est une confusion à éviter." Et les sanctions infligées en cas de vol ou de pillage, seront, selon l'ordonnance du 22 novembre 1702, différentes: "En cas de vol ou de pillage, le blanc sera mis au carcan lesjours defêtes et les dimanches, le noir sera fouetté et mis aux fers,. en cas de récidive, le noir sera condamné à mort, le blanc sera dirigé vers la métropole pour y être jugé.2 Très rapidement donc, les Noirs devinrent esclaves et furent affectés aux travaux physiques pénibles. Eux qui n'avaient connu jusque là, dans leur pays d'origine, que des activités libres de cueillette, de pêche et de chasse, se voyaient astreints à de durs labeurs et à des traitements souvent inhumains. La plupart d'entre eux étaient "Noirs de pioche"3 ou manoeuvres, quelques-uns, artisans oû domestiques; les femmes travaillaient aussi bien aux champs qu'au service de la maison. Personne ne touchait de salaire, seuls étaient fournis l'hébergement dans
1 Ordonnance du 1er décembre 1674. 2 Payet J.V., op. cit. 3 Spécialement affectés aux travaux pénibles de défrichage des terres. 26

"l'Habitation" 1, l'habillement et la nourriture Enfin certains esclaves travaillaient pour la collectivité à l'Atelier Colonial, où ils exerçaient diverses tâches et notamment le service de liaison maritime entre SaintDenis et Saint-Paul, comme canotiers. On y trouvait également les domestiques du Gouverneur et des membres de l'administration, et les ouvriers chargés de la construction et de l'entretien des voies de communication. C'est Mahé de La Bourdonnais, gouverneur de 1735 à 1748, qui, dans une lettre adressée depuis Port-Louis à LémeryDumont, alors commandant de Bourbon, en avait prescrit la répartition: "Vous mettrez deux cents Noirs à la disposition de la Compagnie, quelques uns aux maçons tailleurs de pierre afin qu'ils apprennent un métier. Vous placerez des Noirs du Mozambique dans les pirogues chargées de la pêche côtière. Vous donnerez des Négresses pour la
fabrication des sacs de vacoas. " 2

Bien entendu, les esclaves, qu'ils appartiennent à l'Atelier Colonial ou aux colons, n'avaient accès à aucune activité de loisirs. En premier lieu faute de temps, car si le dimanche devait absolument être
chômé étant consacré au Seigneur

-

en principe tous les esclaves

devaient être baptisés, instruits dans la religion et astreints aux offices du dimanche, "après la corvée de marché" -le plus souvent, les colons n'en tenaient aucun compte; en second lieu faute de droits, les rassemblements en dehors des propriétés étant interdits. En revanche, ainsi que le suggère I.V. Payet, il est plausible que dans l'enceinte des camps où se côtoyaient des ethnies différentes, certaines formes de combats eussent lieu, préfigurant les futures rencontres de lutte malgache ou moringue3. "Surveiller des camps d'esclaves n'était pas de tout repos, car entre ces races différentes se produisaient des rivalités amoureuses, des démonstrations de force physique, de colère au cours de scènes d'ivresse ou sous l'effet du chanvre indien ou « z'amale». Ces bagarres constituaient sans doute une sorte de défoulement, la
pratique d'un sport. " 4

1 Habitation: terme générique désignant la propriété agricole tout entière. 2 Reydellet D., Mahé de La Bourdonnais, Gouverneur des Mascareignes, Éditions CNH, Saint-Denis, 1994. 3 Moringue, du malgache moringo: tambour. "Danse guerrière d'origine africaine" J.Albany, P'tit glossaire, Hi-land Océan Indien, Saint-Denis, 1991. 4 Payet J.V., op. cit.

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A la suite de l'arrivée de plus en plus massive de Noirs alimentée par la traite - de 58 en 1674, le nombre des esclaves à Bourbon avait atteint 29 000 en 1779 - la fuite des marrons dans les montagnes de l'intérieur des îles, aussi bien à Bourbon qu'à l'Isle de France, prit une telle dimension qu'elle menaça la sécurité des colons. En effet, les fuyards n'avaient d'autres ressources que celles provenant des pillages des plantations et habitations de la côte. Si J.V. Payet estime la proportion de Noirs marrons à environ trois pour cent en moyenne du nombre total des esclaves, la grande majorité d'entre eux étaient malgaches et représentaient une unité ethnique importante, suffisante pour maintenir parmi eux une identité culturelle que souligne Sonia Chan Kune : "Seul moyen de résistance contre les maîtres, les plantations et l'acculturation lle marronnage a permis de créer, en opposition avec le système dominant, une structure sociale autonome génératrice de valeurs, de normes, de règles spécifiques. Une autre culture que celle que le maître imposait existait malgré lui et non loin de lui. C'est en grande partie grâce à ce phénomène que l'anéantissement de la culture des immigrés malgaches n'a jamais été complet, en dépit du laminage
.'

qu'elle a subi, et que des pans ont pu en resurgir. " 2

On peut donc penser que, dans leurs repaires de montagne, les Noirs marrons se livraient à des exercices d'entraînement au combat pour parer à toute éventualité d'incursion des détachements de "chasseurs de Noirs", qui, depuis l'initiative de La Bourdonnais, les traquaient impitoyablement3. On peut supposer également qu'ils pêchaient et chassaient afin d'assurer leur subsistance. Ajoutons à cela les courses dans les montagnes, en terrain vierge, qui font certainement des Noirs marrons les premiers vainqueurs des pics inaccessibles de Bourbon, les premiers "alpinistes" des Mascareignes. D'ailleurs, à La Réunion, de nombreux sommets portent les noms de ces pionniers malgré eux: Cimendef, Anchain, Benare, Dimitile, etc., qui furent des refuges d'autant plus sûrs qu'ils s'élevaient plus haut.4 Ils n'étaient pas les seuls, d'ailleurs, à s'être aventurés dans les sîtes, grandioses de
1 Au sens restreint; voir note p.13. 2 Chane Kune S., Aux origines de l'identité réunionnaise, L'Harmattan, Paris, 1993. 3 Voir plus loin, p.43. 4 Le Cimandef culmine à 2226 mètres, le Piton d'Enchaing, à 1352 m, le Grand Benare, à 2896m et le Dimitile, à 1812m. 28

l'intérieur, certains colons blancs ayant également fui en leur temps l'autorité brutale de la Compagnie des Indes. Le marronnage n'était pas la seule issue pour les Noirs qui désiraient échapper à la servitude. La fuite par la mer tentait les plus audacieux qui pensaient, à tort, que Madagascar était à portée de rame, voire de nage. De nombreux esclaves se jetaient à la mer dès l'arrivée, profitant du mouillage au large des côtes préalable à tout débarquement et tentaient de rejoindre la terre à la nage. D'autres s'emparaient de barques échouées sur les plages et se lançaient dans l'aventure d'une traversée pleine d'embûches. La plupart d'entre eux échouaient et mourraient d'inanition et de fatigue ou bien chaviraient et disparaissaient à jamais. Quelques-uns étaient retrouvés épuisés sur le sable, ayant nagé sur de grandes distances. Plaisirs défendus

Après donc une première période d'installation un peu chaotique, l'intérêt suscité par la culture des épices et notamment du café, va amener un développement assez rapide et une mise en place de structures administratives nécessitant de nombreux contacts avec la métropole et une fréquentation accrue de navires, marins et immigrants. Les divertissements vont suivre. Dès 1725, dans son journal de voyage à l'île Bourbon cité par Lougnon, Antoine d'Albert raconte: "Nous avons trouvé à Saint-Paul à notre arrivée les dames Diore (épouse du lieutenant de roi, en résidence à Saint-Denis) et Fontbrune (femme du capitaine commandant à Sainte-Suzanne), avec leur mari, qui nous y ont procuré pendant leur séjour une société très aimable. Les violons" [le théâtre de] marionnettes et tout ce qui a pu dépendre de nous n'ont pas été oubliés pour les amuser. " 1 Les distractions étaient, pour ces premiers colons, hormis les plaisirs offerts par la généreuse nature, assez rares, et l'oisiveté engendrait une liberté de moeurs et des divertissements contraires aux règles morales de l'époque. Les jeux d.ecartes et dè dés;::.étaient ources s de rixes continuelles et d'excitation aux débauches éthyliques, renforcées par les mauvaises moeurs des nouveaux débarqués, presque tous pirates repentis ou gibiers de potence exilés, dont parle Antoine Boucher dans son "Mémoire pour servir à la connoissance particulière
1 Lougnon A., op. cil.

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de chacun des habitants de l'Isle Bourbon"1. D'où le souci des différents gouverneurs et directeurs de la Compagnie des Indes d'épurer ces moeurs, en interdisant lesdits jeux, mais également pour l'un d'eux, Foucherole2, en souhaitant en 1715, que la colonie organise des jeux publics de boules et de billard. Ce dernier signale également qu'il y avait des "assemblées plus pacifiques où l'on chantait et dansait". Bien entendu, ces recommandations visaient essentiellement la population non servile, car les esclaves - au nombre de 500 environ pour 600 personnes de condition libre, à l'île Bourbon seulement - ne participaient jamais aux activités des blancs, sauf dans des cas exceptionnels de fêtes familiales, et n'étaient que rarement mentionnés dans les comptes rendus de la vie quotidienne, ce qui ne signifie aucunement qu'ils n'avaient pas leurs propres distractions. Cette ignorance perdurera jusqu'au milieu du XIXè siècle, fin officielle de l'esclavage, mais ce n'est vraiment qu'au XXè siècle que les gens de couleur participeront aux mêmes activités de loisirs que la population blanche et notamment aux exercices physiques, autrement qu'en tant qu'objets de curiosité. TIest remarquable également que les jeux en vogue en Europe aux XVllè et XVIIIè siècles n'aient eu que peu de succès aux Mascareignes, et qu'il ne soit fait mention ni de jeu de paume, ni de quintaine, ni de bague, ni même de soule et autres jeux d'adultes et d'enfants. A part une mention à la grosseur d'une balle de paume pour mesurer les oeufs de tortue, en 1667, à la boule et aux quilles, par Leguat à Rodrigue, en 1691, "Nous jouions quelquefois aux échecs, au trictrac, aux dames, à la boule et aux quilles''3, et les recommandations de la Compagnie des Indes qui aurait aimé que "pour les amusements permis dans les jours et dans les heures libres, la colonie pût établir des jeux publics de boules et de billard», aucun récit ne fait référence aux pratiques à la mode jusqu'en 1715. Cela est peut-être dû en partie aux couches sociales représentées dans la population des îles: marins, pirates, soldats, qui, pour la plupart issus des classes défavorisées ou séparés depuis leur plus tendre jeunesse de leur milieu d'origine, n":av'aient jamais eu vraiment de contacts avec ces pratiques, réservées aux nobles ou aux bourgeois aisés. Le climat et la rusticité du mode de vie furent également
1 Boucher A., op. cit. 2 Ou Fougerole. 3 Leguat F., op. cit.

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des facteurs déterminants. Cependant, la pauvreté des sources de documentation, l'absence de journaux, de mémoires, peuvent également expliquer ce silence autour de pratiques futiles ou enfantines. Il serait donc hasardeux de conclure à l'absence totale de jeux et d'exercices, notamment réservés aux enfants. Barassin signale seulement que "Les gens aimaient à se grouper pour se distraire en commun [...], les enfants s'écartaient un peu pour braconner. "1 La grande majorité des esclaves, quant à eux, vivaient dans les Habitations où ils avaient, quelquefois, la possibilité de perpétuer leurs pratiques coutumières en dehors des heures de travail - estimées à onze heures par jour, du lever au coucher du soleil car sous les tropiques les journées sont courtes - et, bien entendu sans gêner les colons. Ces conditions rendaient ces pratiques difficiles et obligeaient souvent les noirs à la clandestinité avec tous les dangers que cela pouvait comporter. La musique et la danse représentaient leur principal divertissement. Les esclaves s'attachaient à ne pas laisser tomber dans l'oubli leurs chants et danses traditionnels, ainsi que le constatait déjà Bernardin de Saint-Pierre lors de la relation de son séjour à l'île de France en 1770 : "Des nègres [...]. Ils aiment passionnément la danse et la musique. Leur instrument est le tam-tam, c'est une espèce d'arc où est adaptée une calebasse. Ils en tirent une sorte d'harmonie douce dont ils accompagnent les chansons qu'ils composent. L'amour en est toujours le sujet. Les filles dansent aux chansons de leurs amants,. les spectateurs battent la mesure et applaudissent.[...] Quelquefois ils se donnent des rendez-vous au milieu de la nuit. Ils dansent à l'abri de
quelque rocher, au son lugubre d'une calebasse remplie de pois.
''2

En 1801, le chirurgien Avine, comme de nombreux chroniqueurs de l'époque, a bien souligné le caractère sensuel et provocateur des danses des Noirs, qui s'opposait bien entendu aux évolutions retenues et empesées des gavottes et autres menuets: "Leurs danses qui nous paraissent extrêmement lubriques, ne sont pour eux que l'expression de sentiments naturels. Les femmes elles""

1 Barassin J., La Vie Quotidienne des Colons de l'Ile Bourbon,op. ci!. 2Bernardin de Saint-Pierre H., Voyage à l'Isle-de-France, 1768-1770, La Découverte/ Maspéro, Paris, 1983. 31

mêmes répondent par leurs gestes et leurs positions lascives aux
danseurs avec lesquels elles figurent. "1

En outre, les pratiques originelles des Malgaches et Africains, comme d'ailleurs celles des Indiens "lascars"2, incommodaient l'Église qui avait pour mission de convertir tous les esclaves à la vraie religion, ce qui bien sûr représentait un obstacle supplémentaire et non le moindre. "11est clair que la tenace hostilité de l'Église aux danses, la peur du corps, la conviction que Satan «se glisse dans le corps des danseurs et des danseuses» se retrouvent à Bourbon au XVlllè siècle."3 Malgré ces difficultés la danse continuera d'occuper la majeure partie des réjouissances des esclaves et, même, quelquefois, avec l'assentiment des maîtres. Lescouble note dans son journal le 28 mai 1812 à l'occasion du baptême de son fils: "Nous avons tous passé la journée joyeusement et le soir nous avons dansé quelques contredanses après quoi les domestiques se sont amusés quelques heures à danser et à rir;e."4 Et ce, bien entendu, à l'intérieur même des Habitations, aux emplacements réservés dans les camps. "Ces camps d'esclaves n'étaient pas clôturés et s'ouvraient largement sur les champs et les villages des autres Habitations. S'il était interdit aux esclaves d'une Habitation de s'attrouper avec les esclaves des autres Habitations, il leur était permis de chanter, de danser, defaire du tam-tam jusqu'à onze heures du soir. " 5 Dans son journal de souvenirs d'enfance à La Réunion, Victorine Monniot décrit ces réjouissances octroyées à l'occasion du Nouvel An, en 1840 : "Bal des Noirs. Dans l'après-midi du jour de l'an, les Noirs ont organisé un bal. Ah ! ma chère Berthe, tu aurais eu une fameuse peur, si tu avais vu ce spectacle-là! On aurait dit des démons, mais je ne dois pas me permettre d'appeler ainsi mon prochain. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'était fort curieux.

1 Avine, cité par La Selve J.P., Musiques Traditionnelles de La Réunion, Documents et recherches n013, Fondation pour la recherche et le Développement dans l'Océan Indien, Saint-Denis,1984. 2 "Lascars, nom donné aux matelots indiens tirés de la classe des parias" Littré. 3 Eve P., Île à peur, Océans Éditions, Saint-André, 1992. 4 Lescouble, Journal, ADR. 5 Payet J.V., op.cit.

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Monsieur de la Caze leur avait donné de la viande, pour se régaler tous par un bon dîner,. et puis une barrique de vin. Ils ont été s'installer dans la grand allée, qu'on leur avait abandonnée, et ils y ont emporté leur barrique pour se rafraîchir quand ils auraient soif. "1

TIen était de même à l'île Maurice oùunichroniqueur se souvient qu'en 1831, dans la propriété de ses parents, les Noirs étaient autorisés à danser, tous les samedis, devant la case du commandeur2. Et même dans certains cas tous les soirs: "Libre de toute responsabilité, assuré du vivre et du couvert, sans souci du présent, sans préoccupation de' l'avenir, -après le travail du jour, prudemment réglé sur l'humeur du commandeur, ce jour-là il arrivait au soir, frais et dispos, et tout prêt pour le chant et la danse, ses plaisirs favoris, plus impérieux pour lui que ses besoins. Le riz se mangeait vite et à l'appel de la marvanne [ou ravanne] commençait le séga, que soutenait en choeur le refrain des assistants impatients d'être actèurs à leur tour. " 3 Cet engouement pour la danse inquiétera les autoJ;'itésjusqu'à l'abolition de l'esclavage, qui seront amenées à en réglementer les manifestations. Un procès-verbal du Conseil de Gouvernemént et d'administration du 17 mai 1819, après avoir précédemment constaté avec inquiétude le grand nombre de bals d'esclaves (PV du 3.05.1819), décrétera, en son article 5 : "Tout maître, tous blancs et libres peuvent faire danser chez eux des esclaves mais seulement les dimanches etfêtes depuis midi jusqu'à neuf heures du soir après en avoir obtenu la permission du Maire, lequel est autorisé dans ce cas à envoyer un ou plusieurs gendarmes chez le demandeur pour y maintenir l'ordre et l'exécution du présent, empêcher tous blancs et libres de se mêler avec les esclaves [... ] Art.6- Seront considérés comme bals d'esclaves toute réunion de ce genre dans
laquelle les esclaves seraient admis

[...]

"4

1 Monniot V., Le Journal de Marguerite, 1835-1845, Azalées Éditions, Saint-Denis, 1993. 2 Chrestien F., Une journée à Moka en 1831, in Revue Historique et Littéraire de ['lle Maurice, 23.11.1889. 3 Baissac Ch., cité par De Rauville, H., L'lle de France Contemporaine, Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1908. 4 ADR, Bulletin de La Réunion. 33

Cette possibilité pour ces déracinés de retrouver un peu de leur culture. originelle au sein même de leurs lieux de travail et de vie fut éminemment précieuse pour la conservation d'un patrimoine d'autant plus important qu'il fut, avec la langue et la cuisine, un des seuls cas d'acculturation effective, ce à quoi les mouvements de revendication d'une identité culturelle bafouée ne manqueront pas de se référer, en réactualisant notamment le maloya, en opposition avec un séga européanisé. Mais ce n'est vraiment qu'après 1815 que. les espaces concédés pour ces danses devinrent publics, aussi bien à Maurice qu'à La Réunion, sans toutefois être acquis définitivement. Où dansaient donc ces esclaves africains et malgaches, en dehors des camps? Aussi bien les quelques allusions des chroniqueurs que les gravures de l'époque montrent que les lieux de prédilection dans les villes furent les espaces publiques des quartiers populaires comme, par exemple, les quais de la douane à Port-Louis: "Les dimanches sont
corpme on le sait, des jours consacrés au tam-tam et au chéga

[...]

sur

les quais spacieux de la douane. "

1

On peut penser que la scène gravée par Roussin montrant la danse des esclaves sur la place du Gouvernement à Saint-Denis, le 20 décembre 1848, jour de l'émancipation, s'est bien déroulée en ce lieu symbolique pour la circonstance. Car les emplacements habituels s'inscrivaient plutôt sur les esplanades bordant la mer et dans les quartiers excentrés: camp Calixte,. le Butor, camp Ozoux, pour ce qui est notamment des quelques 1300 noirs de l'Atelier Colonial. Héritage culturel

Il est possible également d'imaginer quelle vie culturelle, notamment en matière d'exercices physiques, pouvait agrémenter les moments de détente des Noirs marrons dans leurs camps retranchés, en se référant aux récits des premiers explorateurs de la Grande Île. Étienne de Flacourt fut l'un d'eux. Dans son Histoire de la grande île de Madagascar, ouvrage publié en 1660, il décrit minùtieusement quelques pratiques festives malgaches: "L'avant-veille de la circoncision se passe en réjouissances, qu'ils appellent «Misavatsa» ,. les hommes font l'exercice de la sagaye, cependant que les tambourineurs qu'ils nomment «Mpamango», jouent
1 La Balance, 12.06.1832.

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de l'hazolahy ou tambour qui est fait d'une souche d'arbre proprement coupée et de deux parchemins, l'un de peau de boeuf et l'autre de peau de cabri: d'un côté, ils frappent avec un bâton, et, de l'autre, avec la main,. les femmes et les filles, parentes de celui qui fait l'exercice, dansent à l'entour de lui, en faisant de certains gestes et posture d'admiration f...J. Ces exercices achevés, tous les jeunes hommes, les femmes et les filles dansent et chantent f...J. Ils dansent en Anosy 1 en tournoyant et marchant les uns après les autres et observant une certaine cadence et démarche, soit au son des tambours, soit aux chansons, en répondant tous à deux ou à quatre qui commencent la chanson, et -les hommes qui sont les danseurs font mille postures de ballet qui incitent à rire un chacun f...J ,. en d'autres endroits, ils tiennent un bâton à la main et se manient d'assez bonne grâce. A Mangabé (Antongil),2 ils ont une autre façon de danser assez ridicule, et ne dansent que deux femmes à la fois,. les hommes n'y dansent point, à ce que j'ai observé. " 3 Quant aux danses elles-mêmes, certainement diverses au début, eu ég"ard aux provenances différentes des Noirs, Madagascar, Mozambique, Guinée et autres régions d'Afrique, il semble que ce soit le séga malgache ou "tchéga", lui-même d'origine africaine, qui prit le dessus. Origine attestée par Freycinet4, en 1817, et qui sera confirmée notamment par Ida Pfeiffer lors de son voyage à Madagascar en 1857, mais pour lequel elle précisera: "f...J le séga que les habitants de Madagascar veulentfaire passer pour une danse indigène, mais qui vient des Maures. " C'est à cette origine africano-malgache que se réfère également La 'Selve : "lLl description qu'il (Maillard) donne de leurs chants et de leurs danses suffit à y faire reconnaître les ancêtres du « maloya» réunionnais, du «séga ravanne» mauricien, du «séga tambour» rodriguais et du «moutia» seychellois dont la communauté d'origine
paraît incontestable. "5

1 Région de Fort-Dauphin au sud-est de Madagascar. 2 La baie d'Antongil située sur la côte nord-est de Madagascar fut rendue célèbre par les pirates de l'Océan Indien qui y établirent un de leur repaire à la fin du XVlIè siècle. 3 Flacourt E., Histoire de la grande île de Madagascar, première partie, in Collection des Ouvrages anciens concernant Madagascar de Alfred Grandidier et colI., Tome VIII, Union Coloniale, Paris 1913. 4 Freycinet, cité par La Selve, op. cit. 5 La Selve J.P., op. ci!. 35