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Sport et conquête de soi

De
239 pages
Les sportifs ont-ils conscience des forces qui les conduisent à la victoire et qui ne sont pas toutes rationnelles ? Transformés en objet, sont-ils encore responsables de leur destin ? Le champion peut, à tout moment, retrouver cette partie de lui-même qui est sa véritable nature. La mythologie nous aide à préciser ce que pourrait être cette conquête de soi.
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SPORT ET CONQUÊTE DE SOI

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Gilbert ANDRIEU, Sport et spiritualité, 2009. Bruno PEQUIGNOT (préf. & prés.), Interaction entre modèles d'agir: civils et militaires, 2009. René PARIENTE, Le socialisme utopique. Antiféminisme et antisémitisme,2009. Daniel LAGOT, Justice ou injustice internationale ?, 2009. Martin KYLHAMMAR, Le Moderniste intemporel. Essais sur la dimension culturelle du modèle suédois, 2009. Olivier DURAND (dir.), A quoi bon aller voter aujourd'hui ?, 2009. Marcienne MARTIN, Des humains quasi objets et des objets quasi humains, 2009. Abdel-azize HOUCINE, Temps et langage dans la philosophie de Hegel, 2009. Jean Joseph REGENT, La part du citoyen, 2009. Jean-Didier ROSI, Privatisation de la violence. Des mercenaires aux Sociétés militaires et de sécurités privées, 2009. Frédéric DE CONINCK (préf. & prés.), Je connais la situation, mais comment agir?, 2009. Irnerio SEMINA TORE, L'Europe entre utopie et realpolitik, 2009. Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009. Héliane de V ALICOURT de SERANVILLERS, La preuve par l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009.

Gilbert ANDRIEU

SPORT ET CONQUÊTE DE SOI

L'Hltmattan

DU MÊME AUTEUR Aux éditions ACTIO L'homme et la force, 1988. L'éducation physique au XXe siècle: une histoire des pratiques, 1990, (3èmeédition 1997). Enjeux et débats en E.P.: une histoire contemporaine, 1992. À propos des finalités de l'éducation physique et sportive, 1994. Enjeux et débats en E.P. (1886-1966). La démocratisation de l'E.P. : entre désir et réalité (1967-1997), 1997. La gymnastique au XIXe siècle ou la naissance de l'éducation physique, 1789-1914, 1999. Histoire de l'éducation physique de 1936 à nos jours, 2001 Du sport aristocratique au sport démocratique, 1886-1936. Histoire d'une mutation, 2002. Aux PRESSES UNIVERSITAIRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l'esthétique en éducation physique aux XIXe et XXe siècles, 1989. A L'UNIVERSITÉ DE PARIS X NANTERRE Sports Arts et religions, Actes du Congrès International organisé à Chypre en 1989. Aux éditions L'HARMATTAN Les jeux olympiques: un mythe moderne, 2004. Avec la FÉDÉRATION NATIONALE DES JOINVILLAIS Les 150 ans de l'École de Joinville, 2002.

(Q L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fT harmattan l@wanadoo.fT ISBN: 978-2-296-09899-2 EAN : 9782296098992

PRÉAMBULE

Avec Sport et conquête de soi, je voudrais essayer de m'élever, encore un peu, au-dessus d'une analyse exclusivement rationnelle. Je voudrais cerner davantage la nature du sport, tel que je l'entends, non le sport dévoyé, comme l'avait proclamé Georges Hébert en 1925, dans un livre resté célèbre: Le sport contre l'éducation physique'. Le premier livre de ce triptyque: Les Jeux Olympiques, un mythe moderne, donnait un aperçu général de ma façon de penser l'acte sportif et traçait à sa façon l'itinéraire que j'ai suivi par la suite. Le second livre: Sport et Spiritualité, entrait dans les détails, s'efforçait de partir du terrain tout en montrant, la possibilité de retrouver un sport véritablement humain, un sport qui tenait compte de la totalité harmonieuse de l'homme.

Cette référence qui a plus de quatre-vingts ans montre que tout le monde ne sacrifiait pas aux mêmes dieux, Georges Hébert regrettant que le sport ait perdu sa pureté et rejoignant, par certains côtés, les craintes de Pierre de Coubertin. Faut-il rappeler que les Jeux Olympiques venaient d'avoir lieu à Paris un an plus tôt! 5

I

Gilbert Andrieu
Il va de soi que ces trois livres ne peuvent se comprendre en dehors d'une philosophie de la vie, en dehors d'une vision du monde délivrée de l'angoisse dans laquelle nous placent les événements qui nous assaillent de jour en jour, en dehors d'une conception de l'homme qui n'est plus celle des scientifiques ni celle des religions2. En voulant saisir ce qui domine chez l'individu à la recherche de la victoire, et en restant dans le domaine du sport, j'ai cherché à comprendre certaines attitudes néfastes des athlètes modernes et du reste de la société. Une fois de plus j'ai fait référence à la mythologie pour sortir de l'ordinaire, mais je m'en expliquerai. Réaction contre un sport que je voudrais voir purifié de toutes ses tares? Désir de retrouver l'innocence de l'enfant qui, dans ses premiers jeux, découvre qu'il est possible de gagner ou de perdre? Préoccupation d'enseignant voyant autour de lui une jeunesse affaiblie, désabusée, vieillie prématurément et manquant de curiosité pour explorer le monde par elle-même?

2 Les scientifiques n'ont pu interdire l'usage militaire de leurs découvertes et je pense que les deux premières explosions atomiques nous ont plongés dans une sorte d'escalade qui ne prendra fin qu'avec une nouvelle forme du chaos. La violence qui sévit dans les gradins des stades ou, de façon plus subtile, dans les coulisses de l'exploit, n'est qu'un pâle reflet de la violence que l'on peut observer de par le monde. Les religions, elles aussi, poursuivent leurs combats en faveur d'un dieu dont il est permis de douter quant à son existence. S'il y avait un dieu, pourrait-il supporter qu'une religion se dise supérieure à une autre, un dogme à un autre, que l'on puisse tuer en son nom? Il n'est pas question de combattre une violence par une autre violence, ce serait sans fin, par contre il est possible, je l'espère, de parler librement et de faire comprendre, à ceux qui ne sont pas encore privés de conscience, que l'amour est supérieur à toute forme de guerre, l'amour de soi-même et des autres, étant absolument indispensable pour éviter la fin de la disparition de nos civilisations. Le sport peut développer cet amour qui fait cruellement défaut de nos jours. 6

PRÉAMBULE

Impression profonde et intuitive qu'il est possible de tenir un autre discours que le discours officiel, souvent castrateur et responsable de bien des compromissions qu'une morale hypocrite fait semblant de combattre? Besoin incurable, et très personnel, de se donner et, donc, de donner aux autres ce que l'on vient de trouver, d'expérimenter, de comprendre? Plaisir de partager une croyance, car tout est croyance en ce monde, voire une certitude, tout particulièrement celle qui fait du sport le miroir du sens de la vie3 ? Besoin, enfin, d'élever le débat et de dépasser le discours rationnel, contre lequel je me suis heurté toute ma vie et dont je mesure mieux aujourd'hui les limites, pour ne pas dire l'erreur d'un savoir arrogant et castrateur4 ? Je crois bien qu'il y a un peu de tout cela dans cette nouvelle publication. Longtemps, j'ai écrit pour des étudiants en m'efforçant de leur faire connaître les pensées des autres, en les guidant vers des repères qui pouvaient les amener à mieux se situer dans un projet de vie, tout au moins de carrière. Oralement, je leur disais souvent que mes discours ne pouvaient être que le reflet de mes propres synthèses, qu'ils avaient le droit de les soumettre à la critique. Ce préambule à l'ensemble de mes cours d'hier reste valable aujourd'hui. Ce qui suit est encore une synthèse, une synthèse bien différente puisqu'elle utilise des connaissances

3

Pour

moi, le mot croyance ne devrait pas être confondu avec celui de

religion. Ce qui domine les religions reste pour moi un ensemble de dogmes, de rites, alors que la croyance est un phénomène naturel, plus ou moins spontané, plus ou moins conscient, qui naît dans le cœur de l'homme, une sorte d'élan en faveur d'une certitude bien souvent indémontrable. 4 L'université reste pour moi un lieu d'enfermement. Ce n'est pas l'Université, en tant qu'institution, groupe d'enseignants-chercheurs, qui m'a fait tel que je suis. L'éducation que j'ai reçue, multiple dans ses formes et ses intervenants, m'a donné une image du moi que l'Université n'a pas modifiée. Si j'ai été attiré par le beau plus que par le vrai, au sens universitaire du terme, je le dois à d'autres forces. 7

Gilbert Andrieu
que le monde universitaire utilise peu ou pas, du moins pour parler de l'éducation physique et du sport. Qu'il me soit permis de dire que l'éducation physique, le sport plus encore, n'appartiennent ni aux psychologues ni aux sociologues, ni aux physiologistes, ni à un quelconque rationaliste inconscient de ses dogmes. Ce dont il faut parler à leur propos c'est de l'acte qui ne peut être qu'humain, au sens entier du terme, or nous avons mutilé l'humain depuis si longtemps que nous ne portons plus attention à cette amputation. Dans Les Jeux Olympiques: un mythe moderne, j'ai commencé à entrevoir une autre dimension de l'effort sportif, de la beauté de l'acte sportif, du rôle que peut jouer le sport dans l'éducation de la jeunesse et plus encore de l'ensemble des hommes et des femmes qui le regardent comme s'il n'était qu'un spectacle, pourquoi pas une tragédie, avec son chœur et ses héros. J'ai alors senti le besoin de faire revivre l'âme de Pierre de Coubertin à travers ses écrits, d'éclairer sa philosophie stoïcienne par d'autres textes édifiants5. Dans Sport et Spiritualité, j'ai tenté d'expliquer comment les athlètes modernes pouvaient devenir bien plus que des héros d'un jour, des héros de media, des vedettes exploitant le merveilleux comme le faisaient les hommes phénomènes il n'y a pas si longtemps. Traverser le pacifique à la rame est peut-être un exploit, à mes yeux c'est bien plus que cela, c'est, j'ose le penser, une rencontre avec soi-même, un dialogue avec son ombre, son double, celui que le quotidien nous cache ou nous interdit de rencontrer! Aujourd'hui, dans Sport et conquête de soi, je poursuis mon chemin et, s'il ne s'agit pas du Chemin de Saint Jacques de Compostelle, il s'agit d'un chemin tout aussi long, tout aussi difficile, non par la longueur mais par la nature. On ne marche
Ce que je voulais retenir, dans ce premier livre, c'est la prise en compte de I'homme sur ses deux plans de conscience, de I'homme à la fois savant et artiste, rationnel et intuitif. L'ensemble de mes trois essais consiste à revendiquer, arguments à l'appui, la partie négligée, refoulée, bannie, parfois, de I'homme qu'un abus de langage qualifie de total alors qu'il est amputé de la moitié de sa véritable nature. 8
5

PRÉAMBULE

pas vers le soi inconnu sans rencontrer des obstacles, sans subir des revers, des fatigues, des inquiétudes, des révoltes. Comment peut-on passer du vouloir ordinaire à l'abandon du moi, et plus encore du surmoi, sans douter6? Sans orgueil ou vanité de ma part, il m'arrive de comprendre ce pauvre Descartes à qui l'on fait porter la responsabilité de notre faillite. Il doutait et il a voulu vaincre le doute que Dieu lui donnait: il a inventé une méthode pour le dépasser... Mais le doute est toujours là, plus puissant que jamais, tout simplement parce que la méthode n'a abordé qu'une partie de la question. On pourrait facilement éclairer son choix par le mythe de Prométhée, mais nous aurons l'occasion de reparler de ce Titan plus tard. Mieux que nous, les Grecs anciens, les Indiens peut-être encore aujourd'hui, tels que je les ai observés dans les temples, du Nord au Sud de l'Inde, ont compris qu'il suffisait de faire confiance aux dieux pour ne plus douter. Dans leur recherche incessante d'harmonie, cette recherche que l'art nous montre mieux que tous les discours, cette recherche du beau et du bien, les Grecs donnaient une égale importance à l'acte proprement humain et au partage de cet acte avec les dieux. L'hOlllil1e n'était pas seul responsable! Le châtiment de Prométhée en dit long sur les effets de la séparation7. En perdant son âme, l'homme intelligent a gagné le droit de douter, il a remplacé son angoisse vis-à-vis de la mort par le doute vis-à-vis de ce qu'il prend pour la vie! Depuis longtemps, j'ai acquis l'intime conviction que nous faisons fausse route et que les religions elles-mêmes ne peuvent nous aider à faire ce demi-tour qui devient de plus en plus nécessaire. Un jour viendra, probablement trop tard, lorsque nous aurons le bout du nez contre le mur que nous
6

Il est difficile de penser autrement qu'à partir de normes, établies

depuis des siècles et que l'éducation, sous ses différentes formes, nous impose depuis la petite enfance. Penser autrement équivaut à une véritable révolution, mais ne faut-il pas se révolter lorsque l'on s'aperçoit que notre civilisation est en train de se précipiter vers l'abîme dont elle ne ressortira pas sans de réelles souffrances? 7 J'aimerais que le lecteur relise Les Lois de Platon, plus particulièrement, le mythe de l'homme, marionnette des dieux. Je crois qu'il comprendrait mieux ce que Maurice Genevoix à merveilleusement illustré dans son roman Vaincre à Olympie. 9

Gilbert Andrieu
avons élevé avec arrogance, où nous tirerons la leçon de nos égarements. Alors, nous comprendrons que nous sommes restés de simples animaux dévorant tout ce qui se trouve sur le chernin, animés seulement par l'instinct de conquête, le désir de prendre au-delà de tout besoin, d'être ce que l'on voudrait être et que l'on ne sera jamais, la soif de pouvoir. .. Le sport, tel que le l'aperçois aujourd'hui, n'est que le miroir de toutes nos souffrances, de toutes nos erreurs au lieu d'être une voie de rencontre avec cette autre partie de nous-mêmes, osons dire avec ce qu'il y a de divin en nous. Ce que je voudrais faire partager c'est la conscience que l'homme est seul devant les obstacles essentiels, dont la mort est le plus connu. L'homme est seul et il doit se comporter comme un guerrier devant la vie la plus ordinaire, mais cela ne signifie pas qu'il doit se battre contre des adversaires, pour ne pas dire contre des montagnes. Non, il doit se battre contre ses illusions, ses désirs jamais assouvis, ses fantasmes, regarder la vérité en face, non celle des éprouvettes, des microscopes ou des télescopes, mais celle de son intime conviction8. Je reviendrai sur cette idée qui n'a pas d'âge, tant elle fut reprise par de nombreux sages. L'homme porte en lui la sagesse éternelle et passe son temps à s'en détourner, au lieu de s'efforcer de la retrouver. Socrate fut l'un de ces accoucheurs de sagesse que l'homme connaissait déjà mais avait oubliée9.
8 Loin de moi l'idée de rejeter tout ce que la science nous donne pour mieux vivre ou pour soulager les souffrances de toutes sortes. L'expérimentation a sa valeur et permet de donner de la force à nos désirs qui ne sont pas tous malsains. Mais, ce que je veux combattre, c'est l'arrogance des savants qui refusent d'accepter, à côté d'eux, une autre façon d'observer la vie et de repousser la souffrance... Car, reconnaissons-le, il ne nous est pas possible de repousser la mort au faint d'en supprimer l'existence. Il n'est pas facile d'enseigner en considérant que l'individu sait déjà mais ne se souvient plus, a déjà appris, mais ne sait plus faire. Il me semble que l'on peut comprendre cette situation lorsque l'on pratique, de nouveau, un sport que l'on n'a pas pratiqué depuis de très longues années. J'ai connu ce genre de réminiscence en ski et en natation, mais il faudrait aller plus loin dans la comparaison car il s'agit, pour Socrate de bien plus que d'un savoir-faire. 10

PRÉAMBULE

Il est facile de comprendre pourquoi j'associe le sport et cette recherche de soi. Bien entendu, je veux parler du vrai sport, celui qui fait de l'homme son propre miroir et ne le conduit pas à ces stupides errances qui sont l'image de la vie , ,10 d evoyee . Je n'écris pas ce livre pour donner les bases d'une nouvelle religion. Je suis conscient qu'il n'y a rien à inventer pour retrouver l'harmonie perdue entre nos deux formes d'existence, entre nos évolutions sur les deux plans de conscience. Il suffit de s'arrêter de courir bêtement, de s'immobiliser un peu pour regarder la vie sans la déformer sous l'influence du doute. On ne peut regarder attentivement autour de soi lorsque l'on est toujours en mouvement, par contre lorsque l'on s'immobilise tout devient limpide. C'est encore plus vrai lorsque l'on veut regarder à l'intérieur de soi, pas seulement comme un mystique, mais comme un être curieux qui sait qu'il est possible d'aller voir ce qui se passe dans ses cellules. Il y aurait de nombreux livres pour illustrer ce propos, mais ce n'est pas de cela que je voudrais parler, d'autres l'ayant fait bien avant moi et si bienl! ! Mais, je veux rester là, regarder le sport avec un autre regard, chercher à comprendre ce qui souvent se passe dans le cœur d'un athlète alors qu'il ne s'y attend pas et si vite qu'il reste surpris, parfois inquiet ou intrigué. l'aimerais lui dire que ce qu'il vit, dans un instant magique, n'a rien d'anormal et qu'il doit, au contraire, comprendre qu'il a bénéficié d'un concours divin pour vaincre ce moi qui lui cachait sa véritable nature. Dans l'extase subite, - il vaudrait mieux reprendre le terme d'enstase de Mircéa Eliade, - trop brève, inattendue, l'athlète échappe au temps et à l'espace mondains, il passe sur l'autre
10 L'objectif de mes livres n'est pas de faire l'analyse critique du sport actuel et de partir en guerre contre tous ses vices, toutes ses turpitudes, contre tous ses crimes, car, si certains meurent en faisant du sport, il s'agit bien de crime! Il Peut-être serait-il bon de s'attarder à lire Sri Aurobindo pour mieux comprendre ce qu'un Indien, instruit à Londres, plus près de nous que le Bouddha, a pu penser de la vie et de I'homme tout en cherchant à développer un yoga intégral.

Il

Gilbert Andrieu
rive, celle qui lui offre une autre naissance, mais il n'aura pas le temps de s'en saisir, déjà le seul fait de chercher à comprendre l'emporte et sa raison, encore une fois, le trompel2. Ce que je voudrais essayer de lui dire c'est qu'il peut se préparer à cette rencontre et la vivre pleinement, en garder une trace qui fera de lui un être qui s'éveille. Le sport n'est pas que l'art de reculer les limites matérielles de la vie, il est aussi l'art de découvrir l'autre versant de la montagne, cet autre soi-même qui ne demande qu'à s'exprimer. Il ne s'agit pas de remplacer une façon de faire du sport par une autre. Non, l'objectif n'est pas là. Il s'agit simplement de guider le sportif vers cette connaissance de soi que tout philosophe recherche, une connaissance qui peut se trouver dans un raisonnement, mais peut aussi s'amorcer dans tout effort athlétique. En s'entraînant, en affrontant la nature ou des adversaires, il ne le fait jamais seul. Le jour où il comprend cela, il sera alors en route vers l'Olympe et deviendra simultanément le modèle dont parlait Pierre de Coubertin. . . L'éducation de l'homme consiste souvent à intégrer un certain nombre d'habitudes jugées utiles, aussi bien pour l'individu que pour la société. Ordinairement, nous ne cherchons pas à remettre en question ce qui relève de la tradition, de la coutume, de la loi, cette dernière s'accompagnant de quelques doutes puisqu'il est assez fréquent d'en changer ou de s'apercevoir que ce qui est légal pour les uns ne l'est pas pour les autres. J'avoue humblement que je ne fais que reprendre ici des propos tenus bien avant moi mais dans un autre contextel3.
12

Si je peux me permettre de donner un conseil à ces athlètes surpris,

c'est de ne pas chercher à sortir de leur béatitude trop vite, de se laisser entraîner hors du monde normalisé, de ne pas chercher à comprendre mais seulement de vivre pleinement ce qui se passe en eux. Autrement dit : qu'ils laissent ouverte la porte de l'irrationnelle plus longtemps possible. 13En lisant Les lois de Platon, il est possible de prendre du recul par rapport au quotidien que nous vivons. D'autres philosophes ont écrit sur les lois et les différents gouvernements, il me semble que rien n'a changé si ce n'est que le mal dénoncé il y a 2500 ans n'a fait qu'empirer! 12

PRÉAMBULE

Chaque microsociété connaît ses règles non écrites qui résistent au temps et semblent s'imposer d'elles-mêmes, compte tenu de leur grand âge. Je n'ai pas l'intention de dresser l'inventaire de ces règles tacites, encore moins de les analyser ou d'en mesurer scientifiquement les effets sur nos comportements. Je voudrais seulement m'attarder sur l'une d'entre elles, celle qui, à mes yeux, domine le monde sportif depuis l'antiquité, ce qui n'est pas rien, et qui pourrait bien passer pour un interdit surprenant, selon que nous le considérions sur le plan anecdotique ou sur un plan plus philosophique, voire ésotérique, pour ne pas dire initiatique! En mai 68, certains manifestants pouvaient relancer le

slogan:

"

Faites l'amour, nefaites pas la guerre. "Les années

70 devaient marquer les débuts d'une sorte de banalisation de la drogue, un retour en force des paradis perdus, et le monde sportif, celui pour lequel je vais prolonger ma réflexion, allait découvrir cette autre face de la victoire que la jeune génération du XXle siècle ne peut plus ignorer: le dopage à grande échelle. Fin XIXe, le père Didon refusait toute compromission et voulait que ses élèves d'Arcueil découvrent dans l'effort, sans cesse contrôlé, le chemin de l'excellence, une excellence qui gardait un caractère éminemment religieux. Peu de temps après, Pierre de Coubertin parlait de la volupté de l'effort! Tout change semble-t-il et nous acceptons aujourd'hui ce qui était refusé hier. Est-ce bien? Je ne voudrais pas juger avant de comprendre. . . Toutefois, ce n'est pas de la drogue14que je veux parler ici mais d'un interdit bien plus subtil, celui de l'acte sexuel,

14La drogue est un sujet à la mode depuis des années, mais ce sujet est rarement abordé en vue d'une éradication définitive: la drogue rapporte et soumet nos sociétés mieux que n'importe quel boniment. Le problème majeur, c'est qu'elle tue ou, seulement, détruit toute liberté, toute forme de vérité et de vertu. Qui osera réellement arrêter le massacre des innocents? 13

Gilbert Andrieu
dont les vertus ambiguës ont gardé, tout au long des siècles, le poids d'une réprobation dont il faudrait comprendre le sensl5. Que ce soit dans mes lectures, dans les conseils " éclairés" que j'ai reçus, dans les idées apprises qui avaient force de loi, je peux dire que j'ai fini par comprendre qu'il ne fallait pas confondre l'entraînement, ou la compétition, et le plaisir des sens, le plaisir de l'amour, au sens le plus naturel qui soit, autrement dit au sens physique, pour ne pas dire animal. l'ai appris, bien avant de chercher à comprendre, que faire l'amour n'était pas conseillé, surtout avant une compétition, la perte séminale semblant coïncider avec une perte d'énergie préjudiciable à l'effort sportifl6. À vrai dire, il m'était difficile de voir si cette opposition reposait sur une analyse solide des faits. Toujours est-il qu'elle faisait figure de sage attitude et me plaçait devant un choix quasi cornélien. Depuis ma puberté, la réflexion a grandi en glanant des explications diverses, çà et là, des justifications plus morales, ou théoriques, qu'expérimentales. Cela n'empêchait pas d'avoir des désirs, mais je n'ai jamais vérifié par moi-même l'effet nocif d'une éjaculation avant l'effort! Par contre, je crois qu'il est difficile de ne pas reconnaître l'effet sédatif de l'acte sexuel lorsque l'individu est tendu exagérément, lorsqu'il s'angoisse inutilement, effet qui est très souvent évoqué sous le qualificatif assez significatif de «petite mort ». L'acte sexuel conduirait à une sorte de débrayage physique et psychologique qui serait peut-être à l'origine de l'interdit qui pèse sur lui!
15En mettant l'accent sur cet interdit, je vais pouvoir plus facilement faire émerger ce qui n'est pas dit. Notre monde actuel semble ne plus pouvoir se passer du sexe, du moins de la pornographie que combattait déjà Pierre de Coubertin. Nous pouvons apercevoir des femmes provocantes partout et il faut bien reconnaître que ce n'est pas de l'art qui nous est proposé mais de la provocation, ou mieux une distraction illusoire capable de nous détourner de la réalité. Je vais essayer de comprendre pourquoi les plaisirs des sens, de la sexualité en particulier, sont la pire des illusions. 16 On a longtemps dit qu'il ne fallait pas se raser avant une grande compétition, peut-être pour éviter la défaillance de Samson... Depuis longtemps les nageurs ont eu l'idée de se raser pour mieux glisser dans l'eau... Que faut-il retenir de toutes ces recettes? 14

PRÉAMBULE

Le temps a passé et j'ai retrouvé cette sorte d'interdit dans mes recherches et cela à travers les siècles, c'est-à-dire de nos jours jusque dans l'Antiquité. Il suffit de relire Philostrate pour saisir les racines d'un conflit qui, finalement, fait de la femme le premier des obstacles devant la victoire. Pourtant, il me semble que la femme n'était pas partout considérée comme un obstacle et je trouve dans la mythologie une tout autre façon de la considérer. On ne peut associer, sans nuances, la beauté et le charme d'une femme comme Hélène, sans parler d'Aphrodite, et les comportements particuliers d'Héra, d' Artémis ou d'Athéna qui ne cessent de guider les héros dans leurs épreuves initiatiques. Aujourd'hui, j'ai envie de montrer que cet interdit est en rapport avec une victoire exclusivement matérielle, exclusivement physique, une victoire qui laisse l'homme au stade animal, celui de moteur animé si l'on veut, non 1'homme véritable, au sens où nous l'avons déjà rencontré avec Luc Ferry dans L 'homme-dieu17. Bien entendu il devient important de définir la victoire, tout particulièrement dans le monde où nous vivons, un monde où le progrès matériel a pris le pas sur le progrès spirituel. Le sport ne se réduit pas pour moi à la simple recherche de la performance et la victoire, sur un adversaire ou sur un obstacle matériel, seul, en équipe, avec un animal ou un engin quelconque, ne saurait me faire oublier la véritable victoire: la victoire sur le moi pour découvrir le soi. Je crois pouvoir ajouter sans trop d'erreur qu'il s'agit là de la plus difficile des victoires, de la plus noble, de la plus humaine, celle-là seule que Pierre de Coubertin voulait montrer aux hommes pour les aider à retrouver leur pureté d'origine. Ce n'est pas cette conception du sport, ou des compétitions, qui prévaut aujourd'hui et l'acte s'est trouvé rapidement englué dans un style de vie, un sens du progrès qu'il ne fait que refléter. Il va de soi que les stratégies,
17Je ne peux que renvoyer le lecteur au livre de Luc Ferry L 'HommeDieu ou le sens de la vie, publié chez Grasset en 1996 et dont j'ai cité un très court passage dans Les Jeux Olympiques: un mythe moderne, publié chez L'Harmattan en 2004, p 125. 15

Gilbert Andrieu
pour obtenir chacune de ces deux victoires, risquent fort d'être différentes! Ici, mon propos n'est pas de faire l'analyse critique du sport commercialisé qui envahit le monde entier, parce qu'il est devenu un spectacle qui rapporte, mais surtout de dépasser l'image tronquée d'une réalité fondamentalement humaine, devenue fait de société pour servir les intérêts des plus matérialistes d'entre nous. Je reviendrai sur cet objet qu'est le sport, afin de bien me faire comprendre, mais j'approfondirai surtout ce type d'effort qui fait du sport une voie initiatique, un véritable tremplin pour s'élever au-dessus de la matérialité de la vie, plus encore, je crois, pour lui donner un sens. En mettant l'accent sur les plaisirs sexuels, j'ai voulu montrer que nos actions étaient essentiellement réglées soit par notre volonté d'échapper au plaisir, afin de mieux nous concentrer sur des efforts louables, - les chrétiens ont probablement poussé cette dernière règle à l'extrême - soit par notre imagination en ce qui concerne le plaisir et notre désir d'échapper à toutes sortes de contraintes. Comme dans mes derniers écrits, je ferai référence à la mythologie, cela avec encore plus de force. Je placerai mes principales références culturelles de la victoire dans l'Antiquité, là où Pierre de Coubertin avait perçu le sens de l'effort athlétique. Avant cela, j'aimerais orienter le lecteur vers un livre qui date de 1924 et qui donne à la fois la lettre et l'esprit de ce qui ne pouvait être, à l'époque, la marque américaine: Nike. Je veux parler du livre de Maurice Genevoix Vaincre à Olympie, publié chez Flammarion et dont la dernière réédition remonte à 1977 chez Stock. Disons, simplement, que ce roman est le miroir d'un idéal dont l'homme véritable n'a pu oublier l'existence. Mais cette mythologie n'a de sens qu'au second degré, au sens ésotérique des initiés, non au premier degré, celui de la légende. Ce n'est pas toujours facile d'avancer dans les méandres des mystères, mais il me semble que l'homme en soi mérite un pareil effort. Je voudrais associer à cette lecture la vision d'un film récent qui peut se comprendre au second degré pour peu que l'on pénètre les personnages, je veux parler du film de Clint Eastwood: Million dollar baby. 16

PRÉAMBULE

Il me reste à vous entraîner dans cette époque où les héros savaient que la victoire n'est jamais acquise tout à fait et que retrouver le chemin de l'Olympe demande autre chose qu'une simple abstinence! Après Les jeux olympiques: un mythe moderne et Sport et Spiritualité, j'ai voulu approfondir une vision du monde, de la vie et de l'homme en les dégageant le plus possible des discours contemporains. Les mythes grecs mais aussi égyptiens, indiens, tibétains m'ont permis de cerner un interdit qui n'est pas compréhensible si l'on en reste à son étude physiologique ou morale. Si Isis ressuscite son mari défunt en rassemblant tous les morceaux de son corps, excepté le sexe, ce n'est pas anodin et le mythe nous apprend bien davantage qu'une simple histoire d'amour. Osiris, déchiqueté représente le drame de l'existence humaine, vouée à la mort mais pouvant en triompher grâce au souffle de la déesse universelle. Le fait qu'un poisson ait avalé le sexe d'Osiris n'est pas sans importance non plus. Il est considéré comme l'initiateur, celui qui conduit Osiris à sa seconde vie, sa vie divine. La mort se confond alors avec une castration nécessaire, indispensable pour renaître. Isis et Osiris sont d'une part frère et sœur et d'autre part époux, ce qui fait d'eux un couple mythique particulier dont l'amour ne peut être compris uniquement à partir du sens ordinaire que nous lui donnons spontanément. L'acte sexuel se trouve étroitement lié à la naissance du dieu Osiris qui descend chez les morts pour les ressusciter. Nous reviendrons sur cet acte que la mythologie place au cœur de l'involution et à l'origine de l'évolutionI8. Nous retrouverons ce rapport particulier à partir d'autres exemples, mais j'ai cru bon d'opposer à l'idée reçue cette autre lecture des" appétits génésiques" ! Je ne peux amorcer ma propre réflexion sans évoquer, préalablement, celui qui ne cesse de m'interroger et peut-être de m'aider à mieux me connaître, je veux parler de Platon.
18 J'aurai l'occasion de le redire, mais la mort mythique n'a rien à voir avec la mort physique, celle que nous redoutons en général. Il s'agit d'un changement de plan, d'un abandon nécessaire d'une partie de nous-mêmes, cette partie qui fait obstacle à une autre vision de la vie.

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Dans le Banquet et Phèdre, Platon nous parle abondamment de l'amour mais aussi du beau. Je renvoie le lecteur à ces deux œuvres maîtresses et ne retiendrai ici que la fin d'un discours, celui de Diotime, qui représente Platon luimême. Il est permis d'être surpris lorsque Diotime considère l'amour de l'homme pour l'homme supérieur à celui de 1'homme pour la femme mais, attention, le premier conduit non à un amour physique mais à l'amour de la science puis de la vertu. Pour Diotime, qui dialogue avec Socrate, il ne faut pas oublier que l'homme est capable de braver tous les dangers pour se faire un nom, acquérir une gloire immortelle. Ce n'est pas la femme que l'homme recherche mais l'immortalité. Dans cette explication, les plus "féconds selon le corps" se tournent vers la femme pour enfanter et trouver ainsi une survivance. Ceux qui sont "féconds selon l'esprit" cherchent à enfanter la sagesse et la vertu. Lorsque l'homme est mu par ces deux désirs, il s'attache aux beaux corps à condition qu'ils aient aussi une belle âme... De fil en aiguille, l'homme mortel passera d'un beau corps accompagné de beaux discours à l'ensemble des beaux corps puis à la beauté des âmes. De là, il passera à l'amour des sciences, puis à celui de la sagesse avant de découvrir le beau en soi, une sorte de beauté surnaturelle. Diotime conclut: « Si la vie vaut jamais la peine d'être vécue, cher Socrate, c'est à ce moment où l 'homme contemple la beauté en soi. » Je ne m'attarderais pas sur la controverse qui précède, à propos du dieu Eros, mais je noterai, dans les discours des orateurs qui s'enchaînent, que pour Phèdre il est le plus ancien des dieux, celui qui n'a ni père ni mère alors que pour Pausanias il existerait deux Eros comme il existe deux manifestations d'Aphrodite, l'une fille d'Ouranos l'autre fille de Zeus. Retenons ici la distinction utilisée par Pausanias: si la seconde Aphrodite est l'Aphrodite populaire, la première est l'Aphrodite céleste. Il en arrive à dire que tout amour n'est pas beau et louable, et à choisir l'amour de la première Aphrodite et du premier Eros, abandonnant l'amour pour le sexe féminin à la plus jeune des Aphrodite et à l'Eros le moins ancien. 18

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Là où Platon précise sa pensée c'est lorsqu'il fait dire à Agathon: « On convient qu'être tempérant c'est dominer les plaisirs et les passions; or aucun plaisir n'est au-dessus de l'amour; s'ils lui sont inférieurs, ils sont vaincus par lui, et il est leur vainqueur; or, étant vainqueur des plaisirs et des passions, il est supérieurement tempérant. » Le discours de Diotime viendra préciser cette opposition entre les deux Eros, et l'on comprendra facilement que le plus vieux des Eros puisse être son préféré! Je m'attarderai sur le plus ancien des deux Eros pour évoquer l'élan qui nous pousse à nous manifester sans cesse, à évoluer de corps en corps, jusqu'à ce que notre âme se réveille et nous fasse entrevoir cet autre amour qui n'est point physique et nous montre le chemin de l'OlympeI9. Si j'avais à personnaliser cet élan et son inversion, je crois que mon père et ma mère pourraient représenter ces deux tendances. Il me semble que chacun de nous a ses propres références sensibles et, sije parle d'eux, ce n'est pas pour parler de moi mais pour apporter un témoignage, un ancrage matériel à partir duquel s'est construite ma réflexion. Or, chose surprenante au premier regard, c'est mon père qui symboliserait la descente dans l'involution tandis que ma mère symboliserait la remontée vers l'Olympe. Mon père serait l'équivalent de Dionysos, autrement dit la recherche de l'excellence dans ce que l'être a de plus matériel, ma mère serait plus proche de la première Aphrodite, autrement dit elle symboliserait l'existence d'une origine que la matière ne fait que cacher, presque malicieusement2o.
19Nous trouvons ici un problème sur lequel nous pourrions achopper: celui des vies successives, Platon parlant davantage de la transmigration des âmes. Nous serons appelés à en reparler plus loin, Contentons-nous, pour le moment, d'en accepter l'idée. 20 Là encore il ne faut pas refuser ces deux termes peu usités ordinairement. La vie, qu'on lui cherche ou non une origine, peut-être considérée, dans le cas d'une succession d'existences, comme une suite de manifestations qui seraient liées entre elles par une sorte d'élan, de force, induisant un renforcement du matériel en nous. Ce serait l'involution. L'évolution serait le retour du manifesté au non 19

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Pour bien des gens, Dionysos représente surtout les désirs amoureux, la fin des interdits, toutes sortes de défoulements, le plaisir conduisant au chaos. On a retenu son pendant romain Bacchus et les orgies, ce qui trahit l'essentiel du mythe. S'il est le maître de la fécondité animale et humaine, il est aussi le Dieu du renouveau saisonnier, de la renaissance, un libérateur des enfers et je crois qu'il faut voir en lui, y compris dans les débordements sous forme d'orgies, le dieu qui fait passer de l'involution à l'évolution, place l'homme devant cette rupture essentielle qui n'est pas une simple régression mais un retour aux origines: de la folie ordinaire il fait passer à une folie extatique. J'aime cette analyse extraite du dictionnaire des Symboles: « On perçoit l'ambivalence du symbole: la libération dionysiaque peut-être spiritualisante ou matérialisante, facteur évolutif ou involutif de la personnalité. Il symbolise en profondeur l'énergie de la vie tendant à émerger de toute contrainte et de toute limite. »21. Il est probable que mon athlète de père tenait, de Dionysos, certaines de ses qualités involutives. Toujours est-il qu'il avait rencontré ma mère peu après son veuvage et que cette rencontre allait donner à sa vie une nouvelle orientation. C'est probablement cette femme, que j'ai longtemps aimée, comme Pâris avait aimé Hélène, qui m'a fait découvrir le premier des deux Eros et a fait naître en moi ce besoin de ciel que je voudrais tant partager. Il m'arrive de la confondre avec Athéna parce que j'ai assisté, toute ma vie, à ses combats en faveur de la vérité, à sa soif d'amour pour le bien et le beau, à ce besoin de me guider. C'est elle qui a forgé mes premières armes pour affronter les obstacles qui sont si nombreux sur le chemin qui permet de passer sur l'autre rive sans se faire dévorer par Cerbère, ce qu'elle a fait le j our du printemps 1977.
manifesté, à l'origine de la vie, et toutes les mythologies ont été écrites dans cet esprit: rebrousser volontairement chemin pour en finir avec les manifestations. Ne peut-on voir dans l'éternel retour des sociétés primitives une application de ce principe? 21 Chevalier J. Gheerbrant A. Dictionnaire des symboles. Paris R. Laffont, édition de 1982, p. 358. 20

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Comme la sœur d'Apollon, elle symbolise pour moi la spiritualisation combative. Elle est toujours restée en éveil car aucune perfection n'est jamais acquise. Toute ma vie, je l'ai vue combattre, ne jamais céder, œuvrer pour le bien des autres, refuser les compromissions spirituelles, s'engager seule sur des sentiers cachés, ne jamais prendre une vérité pour définitive sans l'expérimenter. Je n'ai compris qu'à la fin de sa vie qu'elle voulait me transmettre un savoir qui n'était pas livresque. C'est d'un autre monde qu'elle a guidé mes premiers pas vers cet affrontement fondamental, affrontement entre l'amour du beau en soi et l'amour de la beauté, cette dernière étant comparable avec une chaîne. Certes, je n'ai pas fait attention à ce qui m'était offert tout au long de ma vie mais la mémoire garde assez de traces pour me permettre une autre lecture de ce couple qui pourrait bien ressembler à celui de Dionysos et d'Ariane22, à moins qu'ils ne soient à eux deux les deux faces de Dionysos! L'amour d'Aphrodite, fille de Zeus, symbole du désir et du plaisir des sens, peut-être assimilé à cet amour animal qui guide l'homme vers une fausse éternité, celle qu'il croit trouver dans sa lignée. D'un autre côté, l'amour pour Aphrodite, née de la rencontre du sexe d'Ouranos et de la mer, de la semence du dieu et de l'écume des vagues, nous permet de transcender nos désirs, nos passions, nos émotions et nous conduit vers l'Eros primordial, puis la nuit qui l'a engendré. Je crois que l'amour se trouve ici transmué comme au temps des alchimistes. Cette sublimation de l'amour m'apparaît aujourd'hui indispensable pour comprendre le sens de l'effort, pour vaincre comme un héros, un dieu du stade, et je perçois mieux la nécessité d'associer le feu et l'eau, Apollon et Athéna, Héphaïstos et Aphrodite, Zeus et Héra, Cronos et Rhéa et plus encore Ouranos et Gaia. La mythologie nous aide à comprendre ce que nous fumes et ce que nous sommes, elle nous invite à devenir ce

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simplifier, je dirais que mon père recherchait le mieux dans

tout ce qui est matériel, il fut athlète, chanteur d'opéra, cuisinier à ses heures, maçon, vigneron, passionné de justice; ma mère recherchait le mieux dans tout ce qui est spirituel, ce qui ne l'a pas empêché d'élever quatre enfants.

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que nous étions avant de connaître Pandore qui symbolise le prix du feu dérobé. Mon père et ma mère sont restés unis dans la tourmente et se sont accrochés comme le lierre ou la vigne à tout ce qui pouvait leur permettre d'en sortir23. Dans l'art, ils ont trouvé des plaisirs qui leur apprenaient à sublimer la vie, dans la solitude et le retour à la terre, ils ont trouvé le chemin qu'ils cherchaient, lui en cultivant la vigne comme au temps de sa jeunesse, elle en découvrant qu'elle était un produit de la terre, une véritable création prométhéenne. Il n'est pas facile de décrypter un message surtout lorsqu'il est fait de sentiments, d'expériences partagées, d'émotions que l'on peut difficilement surmonter et il faut s'aventurer loin du vécu pour en comprendre le sens. Lorsque j'ai voulu retrouver ma mère j'ai lu ses derniers livres et, depuis, je n'ai fait que poursuivre son cheminement, associant la méditation aux lectures qui peuvent éclairer la vie différemment de l'éducation traditionnelle24. J'ai été sportif et je le suis toujours dans mon cœur. La seule différence c'est qu'aujourd'hui je perçois dans le sport ce que je percevais mieux dans la musique, ce que je perçois plus encore dans la méditation. Il n'y a pas deux personnages en moi, ni dans la vie de chacun de nous. Il y a seulement deux façons de lire la vie, l'officielle, celle qui semble nous protéger mais nous enferme dans un cocon et celle qui nous appartient et que l'on n'ose pas communiquer, parce que la communication
23La Seconde Guerre Mondiale fut un enfer pour bien des gens, mais la guerre d'Algérie en fut un également et j'ai su, longtemps après, que ma mère passait des nuits entières derrière la porte de ma chambre croyant servir de rempart contre un départ toujours possible que je n'aurai pu éviter s'il était advenu. 24 J'ai parlé de mes parents dans les autres publications, mais je crois bien que j'ai oublié un détail. C'est au moment de leur mort que je me suis aperçu que je ne leur avais jamais dit que je les aimais! Pudeur, peut-être, inutilité d'un mot qui ne saurait remplacer un acte, je crois bien! Chacun de nous aimait l'autre à sa façon, cela suffisait, et cet amour subtil ne pouvait que résister à la fin d'une relation physique. 22

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telle qu'on l'envisage aujourd'hui n'est qu'un faux dialogue, quand elle n'est pas une cacophonie. Dire qu'on a aimé ses parents, que l'on s'est senti aimé, ce n'est qu'une infime partie de la réalité. Il faut s'enfoncer profondément dans l'abîme de l'amour pour comprendre ce qu'il cache. Il m'a semblé que ce livre pouvait être un éloge de l'amour et chacun comprendra qu'il ne s'agit pas d'une simple louange de l'union sexuelle. Permettez-moi un dernier clin d'œil sur la présence de l'eau et du feu en chacun de nous. Combien d'entre nous ont entendu cette phrase: «Ne pleure pas, tu es un homme, un homme ne pleure pas ... » ! Ce qui sous entend qu'une fille peut pleurer. L'idée populaire fait de l'homme un résistant, une personne qui ne se laisse jamais noyer par les sentiments. Les sentiments sont pour les filles! Qui s'est interrogé sur la provenance de cette consigne? Il n'est pas nécessaire d'aller très loin pour comprendre cette survivance des temps anciens. La fille est l'héritière de la grande Mère, des eaux primordiales, de l'origine de la vie, elle est yang et s'oppose au yin... alors que le garçon est héritier du feu céleste, ce feu que les dieux de l'Olympe gardaient jalousement pour eux et que Prométhée a voulu donner aux hommes. Or, la mythologie nous signifie que l'eau et le feu sont purificateurs et régénérateurs. Narcisse ne s'oppose pas à Héraclès, le premier retrouve dieu par le chemin de l'eau, le second par le chemin du feu. C'est notre intelligence, éloignée de l'harmonie, autrement dit de l'association de l'eau et du feu, qui est la cause de cette dichotomie. Dans la vie ordinaire, nous passons ainsi notre temps à opposer l'homme et la femme, le feu et l'eau, la raison et l'intuition, la virilité et l'affectivité... Est-il permis de dire que l'athlète qui pleure, après avoir obtenu la victoire n'est pas un homme? Il serait temps de revoir nos principes d'éducation et de prendre en considération notre double sensibilité, celle de Pavlov, lorsqu'il voyait dans notre cerveau un cerveau de savant et un cerveau d'artiste. Il est possible que l'art soit pour quelque chose dans le développement du cerveau d'artiste ce qui ne veut pas dire que l'artiste manque d'intelligence ou ne peut raisonner. J'ai évoqué ce double plan dans Les Jeux 23