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Sport et décolonisation

De
442 pages
Le département de la Réunion est singulier par sa position géographique, par sa population, par son histoire. Cet ouvrage souligne le lourd retard accumulé à la Réunion dans ce domaine de la vie sociale et culturelle, conséquence de l'héritage et du contexte difficile de la Réunion après-guerre. Il rappelle l'intérêt du sport, comme thème d'étude, pour qui veut mieux connaître et comprendre l'évolution sociale, politique et culturelle de la société.
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Sport et décolonisation

La Réunion de 1946 à la fin des années 1960

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. I1 participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques apparente troublante: ou démographiques. Mais l'unité du sport cache mal une diversité aussi rée11e que si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, des peuples, il est il nationales.

s'il est devenu un instrument d'acculturation Le sport n'est pas éternel ni d'une ce que suggèrent les nombreuses sciences sociales.
Ouvrages parus

aussi marqué par des singularités locales, régionales,

essence trans-historique,

porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien analyses dont il est l'objet dans pour les cette co11ection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures

-Joël Guibert, Joueurs de boules en pays nantais. Double charge avec talon, 1994. -David Belden, L'alpinisme un jeu ?, 1994. -Pierre Arnaud (éd.), Les origines du sport ouvrier en Europe, 1994. -Thierry Terret, Naissance et développement de la natation sportive, 1994. .

-Philippe Gaboriau, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d'une épopée contemporaine, 1995. -Michel Bouet, Signification du sport, 1995. -Pierre Arnaud et Thierry Terret, Histoire du sport féminin, 1996, 2 tomes. -André Benoît, Le sport colonial, 1996. -Michel Cai11at,Sport et civilisation, 1996. -Thierry Terret, Histoire des sports, 1996.

@L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7012-2

Evelyne Combeau-Mari

Sport et décolonisation

La Réunion de 1946 à lafin des années 1960

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)

- Canada

H2Y lK9

Préface

L'ouvrage de Madame Combeau-Mari apporte une preuve supplémentaire de l'extrême richesse et de l'intérêt de l' histoire du sport et de l'éducation physique. Il prolonge en quelque sorte les travaux d'André Benoît et écJaire d'une manière originale ceux de Bernadette Deville-Danthu, publiés dans cette même collection 1. En effet, la France, à l'image de l'Angleterre, a disposé d'un immense Empire colonial, administré, géré, contrôlé par des hommes (essentiellement des militaires, mais également des missionnaires, des enseignants ...) qui n'étaient pas tous animés par le désir d'émanciper les populations indigènes. A la libération, certaines colonies accèdent au statut de département français: La Guyane, La Guadeloupe, La Martinique et La Réunion. Prenant l'exemple de l'île de La Réunion, Madame Evelyne Combeau s'attache ici à l'étude des effets de la loi du 19 mars 1946 sur sa départementalisation. Cette décision politique n'est pas sans soulever de nombreux problèmes de "transition" ou "d'intégration" qui touchent à tous les domaines de la vie sociale, économique, culturelle, éducative. L'entrée choisie, par le sport et l'éducation physique, permet de mettre en évidence d'une manière particulièrement écJairante les résistances, les difficultés, les déceptions mais aussi les attentes, les espoirs et les réalisations de cette entreprise d'intégration et d'acculturation. Encore que La Réunion étant une ancienne colonie de peuplement, les problèmes et leurs solutions passent par des voies originales ... De toute évidence, l'histoire politique, l'histoire sociale, l'histoire de l'enseignement trouvent ici de manière croisée une expression originale, de même que l'étude des relations entre l'histoire nationale et l'histoire locale. Mais la tâche est délicate: La Réunion est une île lointaine (située à 10 000 km de la métropole) et la question fondamentale que soulève cet ouvrage concerne l'intégration politique, administrative, sociale et culturelle des populations locales dans une République française une et indivisible. Se posent également les problèmes liés à la création de structures politiques et administratives décentralisées (avant l'heure) et de leur contrôle éventuel par les
Benoît A.1, Sport colonial, Paris, L' Harmattan, 1996. Deville-Danthu B, Le sport en /loir et blanc, Paris, L'Harmattan, I

1997.

responsables "indigènes". Autant d'exemples qui éclairent aujourd'hui les questions posées par les lois de décentralisation, la politique de la ville et l'intégration des populations par le sport 2. Le lecteur sera sans doute impressionné par l'énorme masse de documents qui étaye cet ouvrage. Un long travail de fourmi, ingénieux et talentueux, a permis à Madame Combeau-Mari de créer son corpus documentaire en débusquant les sources d'archives (Archives départementales et municipales de La Réunion, Archives Nationales, Archives d'Outre-Mer, Archives privées, iconographie, etc...), en recensant et dépouillant la presse, en multipliant aussi les entretiens avec les témoins ou les acteurs principaux (dont Monsieur Maurice Herzog). Ainsi se reconstruisent à partir de multiples indices les traces d'un passé récent mais qui aurait probablement été condamné à l'oubli sans son intervention rapide et dynamique. Aussi curieux que cela puisse paraître, La Réunion est probablement l'un des rares, voire le seul département français à disposer de "son" histoire du sport et de l'éducation physique. Tableaux statistiques, graphiques sur des séries longues, évolu60n des sociétés et licences sportives, études comparatives, rien n'est laissé au hasard tant il est vrai que l'histoire s'écrit et se construit avec des documents. En voici donc une démonstration magistrale. La moisson est impressionnante! Et la qualité du récit traduit la passion et l'engagement de l'auteur. Le lecteur découvrira au fil des pages ce département lointain, aux aspects contrastés. Et l'historien s'interrogera sur la non concordance des temps entre la métropole et La Réunion, l'éducation physique et le sport. Il sera peut-être surpris par l'idée que défend l'auteur, selon laquelle La Réunion aurait accumulé retards et handicaps par rapport aux départements métroplitains. Le syndrome de l'isolement n'est-il pas responsable de ce sentiment subjectif? Pour trancher, sans doute devra-t-on disposer dans l'avenir d'études comparatives entre différents départements français. Il n'est pas certain en effet que le sort de l'île soit moins enviable que celui de la Lozère, de la Creuse, de la Corse. Encore faudra-t-il comparer ce qui est comparable ... Si la départementalisation est un acte politique, l'intégration ne se décrète pas et il existe des freins à la modernisation de La Réunion. La volonté d'un Michel Debré et d'un Maurice Herzog se heurte au poids de l'héritage colonial, des traditions et des oppositions politiques locales. De même, la forte natalité remet régulièrement en cause tous les efforts en matière d'équipements scolaires et d'éducation. L'Etat français joue un rôle déterminant dans le développement des politiques sportives mais laisse finalement peu d'initiatives aux élites locales. Ce
2 Carny J, Chantelat P, Fodimbi M, Sports de la cité, Paris, L'Harmattan, 1996.

dirigisme contrôlé se heurte en outre aux tensions et conflits entre la majorité et le Parti communiste réunionnais... Enfin, les agentsfonctionnaires de l'Etat, professeurs d'E.P.S. et instituteurs s'imposent comme les véritables "hussards noirs de la départementalisation" dans le domaine du sport. C'est sans doute sur ce dernier point que La Réunion dispose d'une histoire singulière. Mais si le changement est évident, facile à constater, il est plus délicat de savoir s'il procède réellement de la départementalisation, d'une évolution de la société réunionnaise elle-même ou de l'action personnelle de Michel Debré. Les liens entre histoire nationale et histoire locale, les études comparatives entre différents départements, de même que le rôle joué par les communautés ethniques pourraient nous éclairer sur ces questions. Finalement, en quoi le sport et l'éducation physique sont-ils de puissants instruments d'intégration nationale de la population réunionnaise? Ainsi les problèmes liés à l'acculturation, à la perte de l'identité réunionnaise, au rôle joué par le spectacle sportif (football et cyclisme) sont-ils centraux dans cet ouvrage. Madame Combeau-Mari soutient également que la politique africaine de la France dans les années soixante a quelque peu handicapé le développement de La Réunion en tant que département. Le lecteur dira si sa démonstration est convaincante alors même que les témoignages qui appuient sa démonstration semblent incontestables. Mais, vus de Paris, les problèmes étaient-ils alors perçus et posés dans les même termes? Il est clair que l'éloignement et l'insularité génèrent des frustrations et un sentiment d'abandon. Souhaitons que cet ouvrage recueille le succès qu'il mérite et qu'il inspire de nouve11esrecherches. Ayant eu à séjourner à plusieurs reprises et pendant sept ans à La Réunion, je tiens ici à remercier très chaleureusement toutes les personnes et toutes les institutions de l'île pour l'aide qu'elles ont apportée à Madame Combeau-Mari. Pierre Arnaud

Introduction

Cet ouvrage se propose d'étudier les politiques sportives conduites de 1946 à la fin des années 1960 à La Réunion 1. Nous cherchons à souligner les spécificités et l'originalité du département de La Réunion dans la politique de l'Etat français. Le département de La Réunion est singulier. -Par sa position géographique. La Réunion est un département lointain et insulaire2. L'isolement que confère cette situation particularise l'île de La Réunion par rapport aux autres départements d'outre-mer. "La Réunion est un petit département français, "perdu" dans l'Océan indien, à 13 000 kms de sa métropole. Cet isolement peu à peu pesant est à l'origine de bien des comportements et de bien des situations qui n'ont
IYoir carte nOl, page suivante. 2Yoir carte n02, page suivante. 15

Carte

1

Principales infrastructures (Port, aérodrome, routes) à La Réunion au début des années 1950. Source: Archives départementales de La Réunion.

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Carte 2 Situation de La Réunion dans l'océan Indien Sources: archives départementales de La Réunion

16

d'analogue ni dans les autres D. a.M. groupés, ni à fortiori dans la métropole. Ce qui pourrait impliquer une attention toute particulière à porter à ce département "vraiment pas comme les autres"".3 La Réunion entretient avec l'hexagone des liaisons "distendues". Si les années 60 constituent pour le département l'entrée dans le monde moderne grâce aux liaisons par avion, il faut encore quatre jours en superconstellation pour atteindre l'île de l'océan Indien. Mais l'isolement caractéristique de l'île est encore renforcé par le mode de fonctionnement administratif français: centralisé, hiérarchisé, fonctionnarisé. Tout passe par Paris. -Par sa population. "La population constitue une mosaïque ethnique où se côtoient dans une apparente harmonie des blancs originaires de l'île ou de la France métropolitaine (Z'oreilles), des africains (Cafres), des Indiens tamouls (Malabars), des Indiens musulmans (Zarabes), des chinois et surtout toute une gamme de Métis"4. Au delà de cette mosaïque culturelle, ce qui frappe dans la société réunionnaise au lendemain de la départementalisation, c'est bien sa démographie. Le taux de natalité est en 1946 l'un des plus élevés du monde: 40%05.L'accroissement démographique est tel que la population est dominée par sa jeunesse. Ces phénomènes démographiques sans commune mesure avec ceux de la métropole présentent des conséquences majeures dans les secteurs de la scolarisation et de l'accès à l'emploi, de l'animation culturelle et sportive. -Par son histoire. La Réunion est un jeune département, puisqu'elle accède au statut de département d'outre-mer par la loi du 19 mars 1946. Enterrant son statut de "vieille colonie", La Réunion entre de plain-pied dans la République Française et rénove le mode de relation qu'elle entretient avec l'hexagone. Cette jeunesse d'appartenance n'est pas sans soulever de part et d'autre de lourdes difficultés: Sur le plan local, les questions d'identité réunionnaise et/ou française animent la vie politique et les débats économiques et sociaux. Au plan national, les habitudes administratives sont profondément ancrées. L'intégration de nouveaux départements français se heurte à leur totale méconnaissance, ainsi que le souligne M. Debré dans ses mémoires: "Je me souviens de la colère de ce bon magistrat, président de la cour d'appel de St Denis, lorsqu'il prit conscience qu'à Paris, la Chancellerie
3Rapport de mission d'inspection et d'animation pédagogique de M. R. Marchand Inspecteur Général de la Jeunesse, des Sports, le 25 avril 1972. Archives du service départemental de la Jeunesse et des sports. 4Lefevre D, "L'île de La Réunion" in Encyclopédie Universalis, Corpus 15, 1052-1055. 5Schérer A, La Réunion, Que sais-je?, Paris, P.U.F., 1985, p.112. 17

considérait La Réunion comme l'une des Antilles! Je me rappelle également avoir signalé au service des procès-verbaux de l'Assemblée nationale que l'île de la Réunion n'était pas dans l'Océan Pacifique!"6 Cette spécificité se mesure encore à travers le retard accumulé par le jeune département français. Ce retard touche l'ensemble des secteurs de la vie économique et sociale: sanitaire, scolaire, culturel, sportif.. Certains auteurs emploient le terme de "sous-développement"7. Lors de sa première visite sur le sol réunionnais en compagnie du général de Gaulle, en juillet 1959, M. Debré est "scandalisé devant les misères constatées'<8. De retour à Paris, il fait au Conseil des Ministres la communication suivante: "Sauf le changement des gouverneurs en préfet, et peut-être le droit pour les communes de disposer désormais de l'aide sociale, la loi n'est appliquée par aucune administration alors que ces départements auraient besoin plus que d'autres de la vigilance des ministres et des ministères, et
d'une manière générale de la métropole.
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L'originalité de La Réunion se perçoit nettement au regard des départements métropolitains, mais elle se définit aussi par rapport aux autres départements d'outre-merl 0. D'un point de vue géographique, La Réunion présente une situation sans pareille: "caillou" volcanique, émergé de l'Océan indien, elle est loin de tout. Les Antilles françaises, au contraire, sont plus proches de l'hexagone. 6000 kms à peine les en séparent. Elles constituent un archipel, avec de possibles communications entre elles. Elles occupent dans l'océan atlantique une position stratégique et économique centrale compte tenu de la proximité des Etats-Unis et de l'importance de l'activité de la zone Caraïbe. D'un point de vue historique et humain, par opposition aux Antilles françaises, La Réunion est une colonie de peuplement. "Réunies avec l'île Maurice et ses dépendances sous le nom d'îles Mascareignes, ces colonies de peuplement offrent l'originalité d'avoir échappé à toute implantation humaine avant leur découverte et, par la suite, subi des influences culturelles diverses, tant de la part des colonisateurs, essentiellement européens, que des "colonisés", esclaves ou engagés,
africains, indiens et asiatiques.
"II

6Debré M, Combattre toujours 1969-1993, mémoires, Paris, Albin Michel, 1994, p.233. 7Lentge J et Maurin H, De la colonie au département, Tome VI 1940-1963, collection le mémorial de La Réunion, St Denis de La Réunion, Australes éditions, 1975. 8Debré M, op. cil., p.237. 9Debré M, op. ciL, p.238. IOLa Martinique, la Guadeloupe et la Guyane accèdent au statut de "département d'outre-mer" en même temps que La Réunion par la loi de départementalisation du 19 mars 1946. 11Benoit AJ, Sport colonial, Paris, L'Harmattan, 1996, p.339. 18

La population des petites Antilles, elle, oppose une résistance vigoureuse à toute pénétration étrangère. La colonisation est une épreuve de force qui laisse des traces. Les Caraïbesl2, réputés pour leur indocilité sont suppléés dans la culture de la canne à sucre par une main d'oeuvre servile venue essentiellement d'Afrique. La revendication identitairel3, ne prend pas le même sens dans les D.a.M. eu égard aux différentes formes de colonisation. Ces caractéristiques historiques, géographiques, humaines permettent de comprendre que le département de La Réunion est atypique. Il présente une réelle spécificité tant vis à vis de la France métropolitaine que des autres D.a.M.. Nous centrons l'étude des politiques sportives à La Réunion sur la période qui s'étend de 1946 à la fin des années 1960. Ce quart de siècle présente l'intérêt de mettre en évidence des formes très contrastées de la vie éducative et sportive du jeune département. Nous distinguons schématiquement deux grands moments: -De 1946 à la fin des années 50: La Réunion perd son statut de "vieille colonie" pour devenir un département français, pas tout à fait comme les autres: un département d'outre-mer. La départementalisation, forme originale de "décolonisation"14 nous interpelle directement. Le passage de la Colonie au département ne se réalise pas par la simple publication de la loi du 19 mars 1946. Dans ce lent processus de décolonisation de la société réunionnaise, les politiques sportives deviennent un possible angle d'observation pertinent. La Réunion si elle n'est plus tout à fait une colonie, est-elle un département? -Les années 1960: La Réunion accède au véritable statut départemental. En un temps très court, elle subit des transformations radicales de ses modes de vie. "On est passé d'une société à une autre. On a connu la tinette dans la cour et on est passé à la chasse d'eau; on a connu les chemins empierrés et les routes asphaltées transformées en 4 voies; les charettes à boeufs et les voitures; on a connu le portage de l'eau et la douche; l'éclairage à la
chandelle et l'électroménager."
15

La Réunion a basculé en une dizaine d'années du "sous-développement" à la société de consommation. Cette mutation culturelle, sociale, économique
12Nom donné à la population originaire des Antilles. Mathieu J.L, Histoire des D.G.M.T.G.M., Paris, P.U.F., 1993, p.37. 13particulièrement aigüe aux Antilles aujourd'hui. 14n faut remarquer le peu de travaux historiques existant sur cette forme de décolonisation. 15Entretien avec Axel Royé, Conseiller Technique Régional de football à La Réunion, Ie 15 juin 1995. 19

touche tous les secteurs de la vie quotidienne. Les transformations sont spectaculaires. Nous choisissons de limiter ce travail à la fin des années 60, car cette période présente à elle seule une unité simultanément locale et nationale. Sur le plan local, 1968 constitue le terme de l'action de Michel Puissant comme Directeur départemental de la Jeunesse et des Sports à La Réunion et l'interruption d'une période de stabilité pour ce service. L'année 1967 représente la fin du premier mandat de député de Michel Debré à La Réunion et le temps des premiers bilans. Sur le plan national, la décennie 1960 s'achève par une crise de la jeunesse, "crise de civilisation" selon l'expression bien connue d'André Malraux qui ébranle la société française dans ses fondements et ses valeurs. La crise de "mai 1968" n'aura que de très faibles retentissements sur le département de La Réunion 16. Cette crise juvénile qui dégénère en
crise sociale affaiblit indiscutablement la position politique du général de Gaulle à la tête de l'Etat. Il quitte ses fonctions de Président de La République, suite à l'échec qu'il subit lors du référendum portant sur la

régionalisation 17 le 28 avril 1969. Dans le domaine des politiques de la Jeunesse et des Sports, cette borne temporelle prend toute sa pertinence avec le départ de Maurice Herzog du Secrétariat d'Etat à la Jeunesse et aux Sports en 1966. Les jeux olympiques d'hiver de Grenoble, en 1968 consacrent la France comme Nation organisatrice et couronnent de succès la politique sportive initiée dès 1958 par M. Herzog. Ils soulignent enfin la place qu'occupe dorénavant le sport dans la société française. Quel est l'objet de ce travail? Les politiques sportives se situent au centre de l'analyse. Risquons une définition du terme "politiques" tel que nous l'entendons ici, tant les rapports entre politique et sport peuvent mener à des travaux diversls. Sur ce point, nous nous référons à la définition générale proposée par Louis Legrand: "La politique relève du domaine public. L'essentiel, pour qu'il y ait politique, est qu'elle soit liée à une organisation collective réglée par des statuts et des lois et matérialisée par des institutions et des règles qui les régissent.
16 La population estudiantine réunionnaise est très limitée et le contexte social incomparable. J7Voir sur ce point Berstein S, La France lk l'expansion, J. La République gaullienne 19581969, Paris, Seuil, 1989, p. 331-334. ISChambat P, "Sport et politique", in Sciences sociales et sports, états et perspectives, sous la direction de Michon B, Actes des journées d'études de Strasbourg des 13 et 14 noy 1987.

20

Il Y a politique quand il y a projet consciemment et explicitement défini. Toute politique est anticipation dans le temps, projection dans l'avenir immédiat ou lointain pour changer les choses (...)"19 Toute politique est liée à un pouvoir2o qui doit être reconnu comme légitime par les citoyens. La politique est en fait une recherche d'équilibre entre des projets mis en perspective sur du long terme et l'écoute, voire le contrôle de l'opinion publique. Cette définition des politiques s'applique aisément au domaine du sport21. De plus, il convi~nt de distinguer d'une part la politique (les politiques) éventuelle de l'Etat, applicable théoriquement de manière uniforme à l'ensemble du territoire et la multiplicité des politiques locales, départementales, régionales conçues par les collectivités publiques correspondantes, d'autre part. La première est, évidemment, plus facile à appréhender, à repérer, à analyser, en raison de sa prétention à l'unité et à l'uniformité d'application. Les secondes, caractérisées par le nombre et l'hétérogénéité sont plus délicates à cerner. Seules les étude locales, constituées sur des bases solides pourraient à terme donner lieu à l'élaboration d'un modèle de lecture et d'évaluation utilisable et généralisable. Ces études22 restent actuellement peu nombreuses, surtout
19Legrand L, Les politiques de l'éducation, Paris, P.U.F., Que sais-je?, 1988, pA. 20n faut comprendre ce terme ici au sens où M. Crozier le définit. "Le pouvoir -au niveau le plus général- implique toujours la possibilité pour certains individus ou groupes d'agir sur d'autres individus ou groupes. ( ) Le pouvoir est donc une relation et non pas un attribut des acteurs. " Crozier M, Friedberg E, L'acteur et le système, Paris, Seuil, 1977, p.65. 210n peut considérer que depuis le gouvernement du Front Populaire en France (1936) sont définies au niveau national des politiques sportives, plus ou moins assorties de moyens. Les choix de Léo Lagrange en matière de développement sportif: accès à un niveau de culture physique minimum: brevet sportif populaire, jeunesse au plein-air, accès aux loisirs sont fréquemment cités. La politique sportive menée par le Commissariat général à l'éducation générale et sportive, impulsée par Jean Borotra de 1940 à 1942, puis par le colonel Pascot de 1942 à 1944 est remarquablement étudiée par Jean-Louis Gay-Lescot, Sport et éducation sous Vichy (1940-1944), Lyon, P.U.L., 1991. De même, Marianne Amar analyse-t-elle les choix et les orientations dans le domaine sportif réalisées sous la IYème République, avec toutes ses insuffisances. Amar M, Nés pour courir, sport, pouvoirs et rébellions 1944-1958, Grenoble, P.U.G., 1987. La période gaullienne est considérée comme un temps fort en matière de politique sportive. Parmi les travaux portant sur les politiques sportives pendant cette période, on peut citer Houei J, "Analyse politique du rôle de l'Etat dans la conception et la pratique sociales des activités physiques et sportives (en France, sous la cinquième République).", thèse pour le doctorat de troisième cycle de science politique, Université de Paris l, Sorbonne, 1979. et Martin J.L, "La politique de l'éducation physique sous Ja yo République" (enseignement secondaire 1958-1969), mémoire de D.E.A., Institut d'études politiques de Paris, 1993. 22L'ouvrage collectif Spirales n05 - Le sport et la ville, les politiques municipales d'équipements sportifs X1Xo-XXo siècles, publié par le centre de recherche et d'innovation sur le sport -U.F.R.A.P.S.- Université Lyon l, 1992.- engage une réflexion sur les conditions 21

au regard de la période étudiée. Ainsi, notre recherche dans le cadre départemental est-elle une contribution à une meilleure connaissance des politiques sportives locales pour la période qui s'étend de 1946 à la fin des années 1960. La politique nationale constitue pour ce travail une référence obligée, puisqu'elle définit le cadre dans lequel s'inscrit toute politique locale. Le dispositif français est particulièrement centralisé. Compte tenu des rythmes originaux de ce département, nous privilégions dans l'observation de la politique nationale la période décisive, celle qui présente de réelles retombées sur ce département d'outre-mer. En l'occurence, en matière d'éducation et de sport, il s'agit précisément de la période gaullienne: 1958-1969. La présence de Michel Debré comme députe3 de la première circonscription à La Réunion à partir de 1963 n'est pas étrangère à ce constat. Au risque de schématiser, nous pourrions dire qu'il s'agit de mesurer à La Réunion les effets des politiques conjointes conduites par MM. Debré et Herzog, chacun dans leurs champs de compétences respectifs. Les politiques sportives regroupent de nombreux axes possibles d'analyse. Afin de ne pas alourdir cet ouvrage, nous avons choisi de limiter l'étude au mouvement associatif et au sport fédéral local. Les lecteurs intéressés peuvent trouver dans le texte de la thèse24 les développements relatifs au service de la Jeunesse et des Sports, aux équipements sportifs, ou à l'éducation physique scolaire.
Quelles sont les spécificités des politiques sportives décentralisées conduites à La Réunion, département français, de 1946 à la fin des années 1960? A ce questionnement s'agrègent deux questions complémentaires qui viennent préciser et affiner l'axe des recherches.
d'élaboration et de mise en oeuvre des politiques sportives municipales en France et dans les pays de la communauté européenne. Le document expose les conclusions concernant dans un premier temps les politiques municipales d'équipements sportifs. Il s'accompagne d'une recherche bibliographique intéressante sur cette question, réalisée par Germain Elisabeth. Signalons également l'ouvrage concernant l'agglomération de Bègles: CalIède J.P, Dané P, Sociologie des politiques sportives locales, Trente ans d'action sportive à Bègles (Gironde) 1959-1989, Edition Maison des sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1991. 23M. Michel Debré est élu pour la première fois Député de La Réunion en mai 1963. Il est réélu en 1967, en 1968 et en 1973. 24Combeau-Mari E, "Les politiques d'éducation physique et des sports à La Réunion de 1946 à la fin des années 60. Les effets d'une départementalisation." Thèse pour le doctorat en sciences et techniques des activités physiques et sportives, Université Lyon l, décembre 1996. La thèse comprend trois tomes. Le tome 1 s'intéresse aux politiques scolaires et à la diffusion de l'éducation physique et sportive dans l'enseignement, le tome 2 se centre sur les politiques sportives, le tome 3 réunit les sources et bibliographies, ainsi que des documents d'annexe. 22

Comment (au sens de quelles modalités? quelles formes?) et pourquoi, dans quels buts (ce que nous pourrions exprimer aussi en deux mots pour quoi?) les politiques sportives sont-elles menées à La Réunion pendant cette période? Répondre à la question du "comment" par l'expression concrète des formes prises par les politiques sportives nous semble premier et essentiel. Premier parce que la mise à jour des choix réalisés au travers des politiques sportives pour chacune des périodes considérées, les permanences, les évolutions, les changements ou les disparitions doivent permettre d'appréhender les raisons explicites et implicites de ces politiques à La Réunion, en un mot le pourquoi. Essentiel parce que cette approche est tout simplement neuve, pionnière. Rien concernant le sport pendant cette période à La Réunion n'a été publié. Il importe donc déjà de collecter des faits, des événements, de les retrouver, de les trier, de les organiser, et de les analyser. Cette tâche ne nous paraît ni accessoire, ni secondaire. Elle est la condition même de la réflexion historique. Il y a là un travail volumineux de construction d'un "corpus solide de connaissances" nécessaire à toute autre étude sur la question. La réponse au "comment" permet effectivement de "radiographier" sur la durée les politiques sportives conduites à La Réunion et d'en identifier les contenus et les agents. La réponse au "Pourquoi" devient alors envisageable. Maîtrisant le contenu, mais aussi les modalités de l'application des politiques sportives, on peut émettre des hypothèses sur les causes, les raisons, les motivations de ces politiques. Nous dégageons deux niveaux explicatifs. Le premier met en évidence les objectifs explicites des politiques sportives à La Réunion. Ils sont affichés officiellement par les chefs de service de la Jeunesse et des Sports successifs dans le cadre de leur mission de développement. Il est alors souhaitable de distinguer les objectifs attendus des objectifs réellement atteints. Le second souligne l'existence d'objectifs implicites aux politiques sportives. Nous avons choisi de les exprimer en terme d"'enjeux". L'ouvrage s'organise en trois parties. Nous distinguons dans une première partie de nécessaires éléments de contextualisation des politiques sportives. Cette première partie isole deux chapitres: le premier se rapporte au contexte politique, économique et social de La Réunion au lendemain de la départementalisation; le second situe les pratiques sportives locales dans la logique de l'héritage colonial. La seconde partie délimite quatre chapitres. Elle montre la re-naissance du mouvement sportif associatif à La Réunion et ses efforts de structuration.

23

Elle souligne dans cet ensemble les places fortes qu'occupent le football et le cyc1isme réunionnais. La troisième partie dégage en deux chapitres des enjeux internationaux et locaux, plus particulièrement politiques, qui justifient les politiques sportives à La Réunion au tournant des années 60, dans un contexte de décolonisation. Sur l'ensemble de la période, nous avons le sentiment qu'au travers de cette étude, l'analyse des politiques sportives constitue un angle d'observation riche d'enseignements pour qui veut mieux connaître et comprendre l'Histoire de La Réunion.

PREMIERE

PARTIE

CONTEXTUALISA

TION

Au lendemain de la départementalisation La Réunion: une île exsangue; Le sport: un héritage colonial.

(1946):

Chapitre I

De 1946 à la fin des années soixante Contexte politique, économique et social

La position géographique de l'île doit tout d'abord être rappelée. Elle est essentielle dans la compréhension de toute étude sur La Réunion. La distance, le temps, entre l'île et la Métropole sont des éléments déterminants. Le département de La Réunion est en 1946 une île française éloignée de plus de 10.000 kilomètres de la Métropole. Deux paquebots de la Compagnie Havraise péninsulaire et le paquebot des Messageries Maritimes, qui desservent aussi Madagascar, relient La Réunion et la France métropolitaine. La traversée entre les côtes françaises et le port des Galets (principal port de l'île) est de trente à trente-cinq jours. Un service aérien joint Paris, par Le Caire et Djibouti à Tananarive (Madagascar) avec une prolongation (seulement cinq fois par mois) sur l'île Maurice et La Réunion.

27

1-1946: une TIe exsangue Al.1lendemainde la seconde guerre mondiale, l'île de La Réunion connaît une situation économique catastrophique. A-Une situation économique catastrophique

La guerre a entraîné la rupture des communications maritimes et les conditions de vie de la population sont particulièrement pénibles. Comme l'écrit Sonia Chane-Kune, "Chiffres et bilans terrifiants, traduisent mal la misère et le désarroi de
l'immense majorité des habitants".
1

L'arrêté du gouverneur Aubert (2 septembre 1941), qui instituait une carte d'alimentation avec tickets de rationnement (riz, maïs) est maintenu jusqu'en 1950. En 1943, La Réunion (225.000 habitants) avait évité la famine grâce à l'arrivée de plusieurs milliers de tonnes de riz et de légumes. En 1946, le trafic maritime à La Réunion est encore bien en deçà de la situation de 1939 (131 navires en 1939, 56 en 1946). La quantité de marchandises débarquées sur l'île est inférieure de plus de 60% à la situation d'avant-guerre2. En 1946, le manioc est encore, et pour plusieurs années, la nourriture de base de l'immense majorité de la population réunionnaise. Globalement, la pénurie caractérise l'économie de l'île. La ration alimentaire (viande et poisson) annuelle par habitant chute de 14, 9 kilos (1938) à 9 kilos en 1945. L'agriculture se trouve dans une situation désespérée. A titre d'exemple, la production sucrière passe entre 1940 et 1945 de Il.000 tonnes à 12.000 tonnes. Le même bilan peut être dressé pour la production de la vanille, du vétiver ou du géranium3. "L'après-guerre est pénible. Dans beaucoup de familles, la misère est grande. On ne le crie pas sur les toits, évidemment, mais que de souffrances à soulager si on la connaissait. Tout est à un prix excessif au marché mais les vendeurs nous disent: "Nous aussi y paie cher et puis le

lChane-Kune S, Aux origines de l'identité réunionnaise, Paris, L'Harmattan, 1993, p.195. 2Voir sur ces points, le mémoire de Jouanen C, "Aspects économiques et socio-économiques à La Réunion au cours de la Seconde guerre mondiale.", mémoire de maîtrise de l'Université de La Réunion, 1989. 3Sur ces productions voir l'ouvrage réalisé par le Conseil Général en 1986, La Réunion se souvient, La vie à La Réunio/J de 1900 à /Josjours, p. 45-48. 28

droit carreau l'a augmenté". Depuis trois semaines, il n'y a plus ni boeuf, ni porc, quant aux poulets, ils ont disparu de la circulation"4. Ces conditions de vie extrêmement difficiles se doublent d'un mal, le paludisme, qui frappe les plus humbles. La distribution depuis 1934 de cachets de quinine gratuitement n'a pas encore permis d'éradiquer cette maladie. Au lendemain de la guerre, les infrastructures de l'île sont aussi dans un état pitoyable, qu'il s'agisse des installations hydrauliques et thermiques ou du réseau routier (sur près de 350 kilomètres de routes nationales, seuls quarante sont bitumés). B-"1946, La Réunion Département Français"

La situation dramatique de l'île est le thème central d'une vie politique renaissante. Le débat porte principalement sur les effets bénéfiques d'une modification du statut administratif de La Réunion. L'organisation administrative de la Colonie date de plus d'un siècle (1825) et apparaît bien anachronique au regard des exigences de l'heure. "Sauver l'île au sens propre du mot ne pouvait résulter que d'une volonté politique .Ifallait doter l'île d'institutions modernes, faire disparaître les dernières séquelles matérielles et morales du travail servile ou semi-servile, repenser le système économique, redonner vigueur physique et morale à toute une population, en un mot repenser l'île dans une autre optique que
celle de la colonisation".
5

La question de la départementalisation est de nouveau au centre des débats politiques. En fait, nous retrouvons en 1945 une idée soulevée depuis la Révolution Française. Au cours du XIXème siècle, cette volonté de changer le statut de l'île a souvent été évoquée (Seconde République, Troisième République). Edmond Maestri précise: "A La Réunion, on l'avait évoquée (la départementalisation) sous la Révolution, en 1919 et en 1936. En France, on y avait pensé autour de 1890, au moment où se constituait le Second Empire colonial, sans doute pour éviter que les Vieilles Colonies en se fondant avec les nouvelles dans un même ministère ne s'y perdissent."6 Dans les dernières années de la Troisième République plusieurs mouvements (politiques et syndicaux) proches de la gauche ont exigé une départementalisation des quatre vieilles colonies (Guadeloupe, Martinique,
4Le Peuple, 22.01.1946. 5Scherer A, op. ci!., p. 93. 6Maestri E, Les îles du Sud-ouest ere {'Océan Indien et La France ere 1815 à /Jas jours, L'Harmattan, 1994, p.80. 29

Paris,

LA RÉUNION DÉPARTEMENT FRANCAIS c'est bien du beau TRA VAIL COMMUNISTE"

Il faut bien mesurer la force du cadre, mais plus encore du contenu de ce texte de loi, qui doit, s'il est effectivement appliqué, apporter un réel bouleversement dans l'île. Rappelons ici les articles deux et trois de cette loi.

Article deux: Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine qui ne sont pas actuellement appliqués à cette colonie feront, dans un délai de trois mois, l'objet d'un décret d'application à ce nouveau département français. Article trois: Dès la promulgation de la présente loi, toutes les lois et décrets édictées pour la métropole seront automatiquement appliquées à ce nouveau département, sauf dispositions contraires insérées dans le texte.

32

Même si l'annonce du vote de cette loi ne suscite pas une vague d'enthousiasme dans toute l'îleI5, il est clair que la départementalisation apparaît comme un moyen d'améliorer la situation de la population. Les déceptions et les contestations futures doivent d'ailleurs se mesurer et se lire à l'aune des espérances nées avec ce changement de statut, qui donne en principe" au nouveau département" les mêmes droits et devoirs que n'importe quel département français. Mais, comment ne pas noter que l'indication restrictive ("sauf dispositions contraires") va s'appliquer pendant la période étudiée (et au-delà) sur plusieurs mesures gouvernementales et mettre en évidence les spécificités de ce département créé en mars 1946. La question de la départementalisation ou plus justement de "l'assimilation" devient le thème crucial des débats pendant de nombreuses années.

2."Un département abandonné" Nous avons emprunté cette expression ("un département abandonné") au titre d'une série d'articles rédigés par André Blanchet, envoyé spécial du Monde16. La Réunion ne connaît que très lentement les effets de la départementalisation. A-Les effets différés de la départementalisation

La France métropolitaine a de toute évidence d'autres priorités. Le gouvernement français doit faire face au plus pressé et la situation de l'île de La Réunion passe après les problèmes constitutionnels, la loi sur le statut de la fonction publique, le plan sur la sécurité sociale ou les mouvements de grèves de l'usine Renault. Très concrètement, il faut attendre le 20 juillet 1947 pour qu'un préfet soit nommé et remplace le gouverneur. Paul Demange, ancien préfet de la Seine et Marne, succède le 15 août 1947 (soit plus de 16 mois après la loi sur la départementalisation) au gouverneur Capagorry. Oui, il faut patienter encore de nombreuses années avant que, pour reprendre une expression souvent usitée, la "belle fille" qu'est l'île de La Réunion perde une partie de ses haillons. A la fin des années 1940, La Réunion demeure dans une situation précaire et les infrastructures dans un
15Comme le note Eve P: "les clivages politiques sont tels à La Réunion, que ce vote n'est pas applaudi par tous les Réunionnais", in Eve P, op. cil., p. 83. 16Le Monde, 23-28.01.1949. 33

état de vétusté remarquable ("Dans un inventaire des départements français La Réunion apparaîtrait comme un des plus pauvres"I7). Symbole de cet état: le train ("le ti train"), qui relie plusieurs villes du département à St Denis. "Ses trains, qui déversent à Saint-Denis leurs voyageurs en face de la préfecture, à même la chaussée, et se font précéder dans la traversée de la capitale par un coureur à pied porteur d'une sonnette, paraissent empruntés à quelque musée du Second Empire pour servir de modèle au dessinateur Dubout; je doute qu'ailleurs dans le monde roulent encore de ces voitures en miniature, à trois compartiments sans fenêtre, sans vitre aux portières, et traînées par des machines à ventre carré dont la plus jeune doit bien avoir soixante ans d'âge". 18 B-La situation démographique La compréhension de la société réunionnaise passe par une étude nécessaire des données démographiques. Dans ce domaine encore, la situation de La Réunion, jeune département français est particulièrement atypiquel9. Les recensements de la population de La Réunion se sont réalisés sur la période considérée en octobre 1946, en juillet 1954, en octobre 1961, en octobre 1967 et en octobre 1974. La fiabilité des résultats est bien sûr croissante, compte tenu de l'évolution des techniques de recueil et de traitement des données. Pour la petite histoire, le recensement d'octobre 1946 fut mené d'une façon toute particulière : "les assujettis ont rempli leur bulletin dans les centres, généralement la mairie, moyennant quoi un récépissé leur donnant le droit de toucher les titres d'alimentation leur était délivré. Ce qui explique que l'opération se soit étalée sur plusieurs jours et que les résultats globaux pêcheraient par excès plutôt que par défaut. Les bulletins ne
17LeMonde, du 23-24.01.1949. 18Ibid. 19Nos références sont les suivantes: outre les résultats des recensements de 1946, 1954, 1961, 1967, 1974, nous avons utilisé: LN.S.E.E. Réunion, Mémento statistique 1974; LN.S.E.E. Réunion, Tableau économique de La Réunion, édition 1995-1996. 34

parvinrent à l'Institut National de la statistique et des études économiques qu'en 1948, d'où la parution tardive des résultats. ,,20

Il paraît pertinent de s'arrêter sur quelques indicateurs afin d'appréhender la réalité réunionnaise au lendemain de la départementalisation. Les indicateurs retenus pour cette étude de la population réunionnaise sont: -le taux d'accroissement naturel - la répartition par tranches d'âges

- le

taux de natalité

- le taux de mortalité et précisément, - le taux de mortalité infantile. Nous avons jugé utile de mettre en relief le degré d'instruction de cette population comme paramètre déterminant de l'investissement culturel et sportif. L'approche évolutive de 1946 à la fin des années 1960 est évidemment retenue pour mesurer sur le plan démographique les effets de la départementalisation, ses rythmes et ses conséquences. Plus que de longs discours sur cette question, la présentation s'organise autour de tableaux, de graphiques et de quelques commentaires pour chacun des indicateurs retenus (voir pages suivantes).

20Bulletin mensuel de statistique d'outre-mer, supplément série statistique nOlO, résultats du recensement de 1946 dans les territoires d'outre-mer, S.C.S. LN.S.E.E. 35

Tableau 1 Etude évolutive de la population réunionnaise de 1946 à 1974*

1954 274 370

1961 349 282

1967 416 525

1974 476 675

34,8

32,2

29,9

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11,5

6,7

6.5

88

61

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'(Source:

INSEE Réunion)

La courbe d'accroissement de la population réunionnaise souligne nettement l'accélération de cet accroissement à la fin des années 50 et pendant les années 60 due à la conjonction d'une natalité très forte et d'une mortalité infantile en régression considérable21.

21Yoir les graphiques, page suivante. 36

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d'analyse

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La comparaison
apporte

un complément

de la population avec la métropole intéressant (voir tableau n02).

Tableau 2

Etude comparative de l'évolution de la population de La Réunion avec la Métropole de 1946 ill 1974

.

Années Nombr. d'habitant. Réunion Métroaole Taux d'eccrolu.mant natural Réunion MélroaoJe Taux da natalité POUf 1 000 hab Réunion Métrooole Taux d. moftallté pOUf 1 000 hab Réunion Métroaole

1946 241 667 287 000 17,9 7 4 40,0 20,9 22,1 135

1954 274 370 057 000 34,8 68 49,6 18,7 14,8 12,0

1961 349 282 163 000 32,2 7,3 43,7 18,1 11,5 108

1967 416 525 548 000 29,9 6 38,6 16,9 8,7 109

1974 476 675 52 460 000 21,8 47 28,4 152 6,5 105

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43

46

49

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Sources : INSEE

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Ces

chiffres nous

éclairent sur

l'écart entre l'apport

de

la

départementalisation en matière sanitaire et sociale et les modes de vie. "En d'autres termes, l'addition d'une natalité semblable à celle des foyers français au XVIIosiècle et des heureux résultats de la science médicale du XXosiècle crée des familles d'un typé inconnu jusqu'à nos jours. L'homme et la femme ne se contentent plus de mettre au monde une douzaine d'enfants. Vingt ans après leur naissance, ces douze enfants sont vivants et pendant douze fois vingt ans les problèmes de subsistance et d'éducation prennent une ampleur que les générations précédentes
n'avaient jamais connue. "22

Si l'accroissement de la population est significatif dans les deux cas, il n'est pas de même ampleur pour le "jeune" département d'outre-mer et pour la France métropolitaine qui subit les effets de l'après-guerre et l'arrivée des générations du baby-boom dans les années 50 et 60.
220ebré M, Une politique pour La Réunion, Paris, Plon, 1974, p. 36. 40

La caractéristique la plus frappante de la population réunionnaise est sa jeunesse (voir tableau 3, page suivante). La grande jeunesse de la population réunionnaise s'accentue dans la décennie 1960 pour atteindre

un maximum en 1967 avec 56% de la population dans la tranche d'âge de
moins de vingt ans. Lors du recensement de 1954, l'âge moyen s'établit environ à 23 ans pour les hommes de tous âges et à 25 ans pour les femmes de tous âges. Si la population réunionnaise est particulièrement jeune en ces années 50 et 60, le niveau général de formation est très bas, autre signe de "sousdéveloppement", générateur de "vide culturel" (voir le tableau 4 page suivante). Le niveau atteint par l'analphabétisme dans les années 50 à La Réunion renvoie de manière explicite au problème de la scolarisation23. Le recul assez lent de l'illettrisme souligne les retards accumulés et les difficultés à surmonter ce fléau, même si les années 60 constituent un tournant en matière de scolarisation.

Tableau

3

Etude évolutive de la population réunionnaise de 1946 à 1967

Années Nombre Population moins de 20 ans 20 à 59 ans 60 ans el + d'habitants

1946 241 667 % 118,9 111,2 11,6 49 46 5

1954 274 370 % 143,0 117,0 14,4 52 43 5

1961 349 282 % 188,7 142,0 13,6 54 41 5

1967 416 525 % 233,3 160,9 22,3 56 39 5

par âge en milliers

230n se reportera sur cette question au chapitre IV-Tome I de la thèse de Combeau-Mari E, "Les politiques d'éducation physique et des sports à La Réunion de 1946 à la fin des années 60, les effets d'une départementalisation.". op cil., p.l I I. 41

Tableau

4

Niveau d'instruction de la population de 1954 à 1967 *

Années Illétrés Savent lire et écrire Diplômés làoartir du CEP

1954 % Milliers 57 92.6 34 56.0 9 14.6 * (Sources:

1961 Milliers 95.5 78.0 19.9 INSEE Réunion) % 50 40 10 Milliers 88.3 112.0 26.2

1967 % 39 49 12

L'analyse démographique autour de quelques indicateurs permet de comprendre la réalité réunionnaise de l'après-guerre. La question démographique est certainement l'un des grands problèmes auquel doit faire face La Réunion. Michel Debré fut très sensibilisé à cette question. "La démographie des îles -Antilles et Réunion-" posait un problème". Cette fonnule administrative recouvre une angoisse profonde. La forte natalité est une tradition de l'outre-mer. Jusqu'au début de ce siècle, une affreuse mortalité, notamment chez les jeunes enfants, évitait la surpopulation. L'application de nos lois sociales, combinée avec la médecine moderne, a heureusement brisé la courbe des maladies à issue fatale, en même temps que la prévention commençait ses progrès. Mais apparut alors la difficulté d'élever le niveau de vie de populations enserrées sur d'étroits territoires dont la richesse naturelle est insuffisante. (...J Pour La Réunion, tout était à faire car l'éloignement était tel qu'à l'exception d'un petit nombre d'étudiants privilégiés et de quelques engagés militaires, aucun mouvement migratoire n'avait été noté, ni n'était envisagé. "24
24Debré M, Une politique pour La Réunion. op cit., p. 18.

42

Ce problème démographique se pose en des termes particuliers, différents du problème semblable en France métropolitaine. Les observateurs politiques s'accordent pour penser que l'île dans son ensemble est "prise à la gorge". En effet telle qu'elle est, c'est à dire le tiers de la Corse en superficie, une superlicie dont le tiers seulement peut être habité ou exploité, un sous-sol pauvre, un éloignement des marchés, il n'est pas possible d'envisager de progrès économique donc social, si l'ascension continue. Le rapport entre les capacités productives ou commerciales de l'île et la montée de sa population conduit d'une manière inéluctable à une situation à tous égards expl.osive. Ces quelques chiffres permettent d'intégrer que la jeunesse constitue à La Réunion un poids social conséquent, une classe d'âge à prendre en compte de manière prioritaire. Cet enjeu25incontournable que constitue la jeunesse n'échappe pas aux différents courants politiques qui animent la vie locale pendant cette période. On peut ]ire sous la plume de Michel Robert, militant communiste:
"A cause de ces facteurs (démographiques) la situation peut être considérée

comme explosive. Plus de la moitié de la population a moins de vingt ans,(...) Nous devons tous être conscients que la poussée démographique, si elle n'est pas freinée mettra en pé rUla départementalisation. '126
Parmi les actions envisagées, les objectifs à plus long terme visent à développer l'éducation et la formation professionnelle en même temps que les possibilités d'emploi. ( ) "Car, il s'agit de désamorcer une situation bien prête de devenir révolutionnaire. "27 La droite gaulliste est tout aussi consciente de la menace: "La jeunesse est impatiente d'agir et elle est tentée par toute occasion de manifester son élan vital. Répétons-le une dernière fois: cette jeunesse est très nombreuse. Ne la laissons pas sans distraction, sans orientation, sans activité, sans compétition. "28 A ce contexte économique, démographique difficile s'ajoutent les effets catastrophiques des cyclones. Les passages de ces cyclones sont dévastateurs pour une île, qui commence à peine à sortir de la pénurie: le cyclone d'avril 1945, et plus encore celui dl! 26 janvier 1948. En 1948, comme le souligne un article de Notes et Etudes Documentaires de La

25Voir dans le chapitre VIII: "Les enjeux politiques" la volonté de contrôler la jeunesse par les différents partis politiques. 26Robert M, La Réunion, combat pour l'autonomie, Paris, L'Harmattan, 1976. 27Ibid, p. 27. 28Debré M, op cit., p. 155. 43

Documentation Française: "le cyclone qui dévasta les cultures, détruisit les
maisons et bouleversa l'économie.
''29

Le bilan est tragique: 165 mOlts et près de 3 milliards C.F.A. de dégâts. La Métropole ne reste d'ailleurs pas indifférente. Le Conseil des Ministres du 12 avril, puis l'Assemblée nationale évoquent la situation dramatique du nouveau département. Une subvention de 200 millions de francs métropolitains est votée à l'Assemblée nationale afin de venir en aide aux sinistrés30. C-Les tensions politiques

Si les élections de l'année 1945 se sont déroulées dans un climat assez calme, il en est tout autrement des consultations réunionnaises à partir des législatives de 1946. Ces scrutins sont marqués par une grande tension entre les forces communistes et conservatrices. Point culminant de cette violence politique l'assassinat d'Alexis de Villeneuve (Mouvement des Républicains Populaires) le 25 mai 1946. Ce tournant dans la vie politique réunionnaise est le début d'une longue période de tensions politiques. A la fin des années quarante, le décor politique est bien planté. Deux blocs s'affrontent. La description faite par André Blanchet des cantonales de novembre 1949 est révélatrice de ce choc frontal. "J'ai assisté à ces élections, qui ont matérialisé devant mes yeux la coupure abrupte et sans équivoque de l'opinion publique en deux blocs plus que rivaux: hostiles. Non seulement aucune voix ne s'égara sur des listes autres que la communiste et l'anti-communiste, mais on vit en outre les délégués, sur le perron et dans le parc du palais de justice où se déroulait le scrutin, se ranger spontanément de part et d'autre d'une ligne de démarcation invisible, mais plus étanche qu'aucune frontière, puisque nul ne la franchit durant les deux heures que dura le dépouillement; deux camps, deux camps retranchés '131

Dans ce combat politique, la presse tient les premiers rôles: campagnes anti-communistes menées par le journal Dieu et Patrie, dénonciations des pétainistes dans Témoignages (journal communiste) ou accusations personnelles comme dans le cas de cet "article" de La Dépêche Créole.
29Notes et Études Documentaires, 28 mars 1949, nOl099. Deux autres cyclones (en 1950 et en 1962) vont marquer l'histoire de l'île pour la période que nous étudions. 30Yoir sur ces aspects Le Monde du 1.2.02. et du 12.04.1948. 31Le Monde, 25.01.1949. 44

"Panni les noms des candidats communistes aux prochaines élections cantonales, figurent les noms de M et de son épouse, employés tous deux aux P.T.T.. Nous serions curieux de savoir quelle est la somme de travail fournie au profit de la collectivité réunionnaise par ces deux employés. L'administration locale peut-elle se pennettre de faire émarger son budget par des individus qui passent le plus clair de leur temps à
militer en faveur d'un parti politique. '1.32

Le climat politique se dégrade dans les années cinquante. La confrontation entre les candidats de droite (M.R.P., R.P.F.) et communistes a lieu pendant le temps de la campagne électorale, mais aussi lors des journées de vote. La question de la fraude est de nouveau un thème central de la vie politique réunionnaise. A la violence des jours de campagne électorale s'ajoute en effet la fraude électorale. Eugène Rousse dans son livre Combat des Réunionnais pour la liberté rapporte plusieurs faits à propos de l'élection de 1957 (élection législative partielle suite au décès de Raphaël Babet)33: -distribution illégale de cartes d'électeur -transfert d'électeurs loin de leur domicile -refus de communication de listes électorales Il met en cause: "le Far-West à la Chaloupe (commune de l'île) et le curé fraudeur de l'Entre-Deux." "11y avait une pratique courante, qui consistait à rendre non valables les bulletins en faveur de l'adversaire. Un des membres du bureau, acquis à tel candidat, clouait sous la table un morceau de gras de porc. Quand il avait dans la main un bulletin de l'adversaire, il passait ses doigts sur le morceau de couenne et saisissait le bulletin en question en le serrant très fort. Celui-ci se tachait vite et on pouvait alors dire qu'il n'était plus valable, puisque se/on le code électoral, les bulletins devaient absolument
être sans tâche ou marque distinctive'1.34

En 1959 (le 9 janvier), le Mouvement Social Réunionnais (M.S.R.) est fondé dans le but de lutter contre la fraude électorale. Le quotidien Le Progrès, et tout particulièrement Paul Hoareau, dénoncent le trafic des cartes d'électeur, la non-inscription d'opposants à la municipalité sortante dans les communes, le bourrage d'urnes et les trucages lors des dépouillements.

32La Dépêche Créole, 20.09.1949, cité par Le Mémorial, Tome V, op. cit.,p.352. BIl utilise pour résumer la situation dans deux communes l'expression suivante: "Far-West à La Chaloupe et curé fraudeur à l'Entre-Deux". 34Cité par Lentge J et Maurin H, op cit.,TomeVI, p.357. 45

3-Les années Debré Comme l'on évoque souvent la première décennie de l'Histoire de la Vème République sous le titre "les années De Gaulle", nous voulons souligner avec l'expression "les années Debré" la marque de l'ancien Premier ministre sur l'histoire de La Réunion au cours des années soixante et soixante-dix. A-Le combat politique

En octobre 1953, De Gaulle effectue un voyage en Afrique de l'est. Il profite de ces circonstances pour se rendre à la Réunion. Le 7 octobre, le leader du R.P.F. est accueilli par une foule imposante à sa descente d'avion. Pour cette courte visite (moins de vingt quatre heures) Saint Denis est pavoisée aux couleurs tricolores. Le soir un bal populaire, puis un feu d'artifice sont organisés. Six ans plus tard, c'est De Gaulle, Président de la Vème Répyblique, qui revient sur l'lIe. Profitant d'une rencontre des chefs d'Etats de la Communauté (juillet 1959 à Tananarive), il passe quelques heures dans le département français. Il ne reste qu'à Saint Denis. Mais, cette visite prend une toute autre forme que celle de 1953. L'arrivée du préfet Jean Perreau-Pradier, le 13 juin 1956 (en remplacement de Pierre Philip) participe largement à l'accentuation des tensions politiques. Chaque scrutin (cantonal, municipal, législatif) est une véritable bataille. La Réunion n'est pas dans ces années cinquante, soixante et soixante-dix "une terre de compromis", mais de combats. Le nouveau préfet entre bien dans cette logique et entend prolonger l'action de son prédécesseur contre le Parti communiste. Cet homme à poigne surnommé "J.P.P." ou "le Vice-roi", ce qui révèle ses pouvoirs et son autoritarisme, gouverne, pour reprendre un verbe d'un autre temps, pendant six années La Réunion. Principal adversaire de Perreau-Pradier: les municipalités communistes. Le récit fait par le préfet de sa première rencontre avec La Réunion est sans ambiguïté sur ses préoccupations et ses projets futurs. "Le premier jour, j'ai demandé à mon chauffeur de m'emmener faire un tour de l'l/e...pour avoir une idée. Celle-ci a été vite faite: le maire de cette commune? Il est communiste! La suivante communiste! La troisième... communiste! J'avais fait le tour de l'île et je n'avais que des opposants au
gouvernement".35

Le préfet devient vite un acteur omniprésent dans la vie du département. Il ne reste pas inerte lors des consultations électorales. Son premier objectif
35Ibid, p. 359. 46

est la reconquête d'un territoire politique sur le P.C.F., qui a remporté deux sièges (Paul Vergès, jeune parlementaire de 32 ans et Raymond Mondon) de députés lors des élections législatives de 1956. Ce face à face a lieu à un moment où les communistes réunionnais dressent un bilan sévère de la départementalisation. Plus de dix ans après la loi de mars 1946, les réunions du Comité fédéral du P.C.F. estiment que le gouvernement n'a pas su répondre aux attentes et aux espérances de l' immense majorité des Réunionnais. Dans un courrier à Guy Mollet, président du Conseil, les deux parlementaires communistes rappellent leur position. "Les Réunionnais constatent que pour l'essentiel, leur pays a gardé le statut de colonie qui a été le sien pendant plus de 300 ans, la départementalisation n'ayant profité qu'à une infime partie de la
population".36

Ce bilan conduit la Fédération communiste à remettre en cause le statut de l'île, qui n'a pas été en mesure de résoudre la situation économique et sociale de La Réunion. Les 17 et 18 mai 1959, la VIème Conférence de la Fédération du P.C.F. de La Réunion, réunie dans les locaux de la mairie du Port, décide de transformer la Fédération communiste de La Réunion en Parti Communiste Réunionnais. Le P.c.R. est né. La "une" du quotidien Témoignages du 19 mai marque clairement le virage pris par les communistes réunionnais.

36Témoigllages,

14.05.1957.

47

Plus de 150 délégués venus de toute l'île ont discuté pendant 2 jours le projet de thèses présenté par le Comité de la Fédération Communiste de La Réunion ADOPTANT LA LIGNE POLITIQYE LE PROGRAMME PROPOSES ET

LA VIème CONFÉRENCE FÉDÉRALE S'EST TRANSFORMÉE EN CONGRÈS CONSTITUTIF ET A DÉCIDÉ: de réclamer pour les Réunionnais le droit de gérer eux-mêmes et démocratiquement leurs propres affaires par J'intermédiaire: d'une Assemblée locale jouissant d'un pouvoir législatif pour toutes les affaires d'intérêt local. d'un "Exécutif élu" par cette Assemblée et responsable devant elle; -LA CRÉATION DU PARTI COMMUNISTE REUNIONNAIS instrument décisif entre les mains des travailleurs et du Peuple Réunionnais pour leur libération du joug colonial
Lorsque le général De Gaulle arrive en septembre 1959, il sait, pour reprendre une formule de Malraux, qu'entre les communistes et les gauJlistes, il n'y a rien. Lors de son discours au stade de la Redoute37, il se trouve face à un public enthousiaste, mais il doit aussi entendre les cris C"à bas la fraude") des militants communistes dénonçant les violations du

suffrage universel.

,

Ce rassemblement pour J'intervention du Chef de l'Etat regroupe plusieurs milliers de personnes (25.000? 30.000?). La joie d'une partie de la population est à la hauteur de l'appel du quotidien du Progrès. "Vive De Gaulle!" cela explose des poitrines chez nous! Monsieur le Président, le peuple de La Réunion, oubliant ses peines, ses luttes, accourt de ses montagnes et des quartiers pour vous crier leur enthousiasme. Notre affection est gonflée d'espoirs. Vous êtes l'espérance de notre peuple! Vous êtes son dernier recours! Vive de Gaulle! Vive la France!''38

Les quelques pancartes et les tracts du P.C.R. sont une note discordante dans cet accueil. Le message des communistes est pourtant bien entendu.
37Lieu dont nous reparlons fréquemment au cours de cette étude. 38Appel publié à la Une du Progrès, le 9.07.1959. 48

De Gaulle répond très clairement dans son long discours au P.C.R..Il condamne tout projet autonomiste et insiste sur les liens solides entre La Réunion et la Métropole. "Ah! Oui, vous êtes français, vous êtes français, par excellence, vous êtes français passionnément Réunionnais, vous occupez dans cet Océan une position française. Réunionnais, habitants de l'Ile Bourbon, de l'Ile de La Réunion, sachez que la France toute entière vous donne son affection et sa confiance, qu'elle compte sur vous, qu'elle a besoin de vous, comme de tous ses enfants"39. Lors de ce court voyage, Michel Debré, premier ministre, accompagne le Président de La République. Il intervient sur ce même sujet. "Citoyennes, Citoyens de La Réunion, votre histoire est longue et depuis le premier homme dont le débarquement nous est conté, votre Histoire est française .Jmais dans les vicissitudes de notre histoire vous n'avez douté de votre attachement. Jamais, vous le savez, la France n'en a
douté. "40

Cette journée, ces discours sont un moment dans une période de l'Histoire de La Réunion dominée par le débat sur le statut de l'île. Pour de longues années cette question est au coeur de la vie politique réunionnaise. Les camps se forment, la ligne de rupture est distinctement définie. La Réunion connaît une opposition Bloc contre Bloc et les modifications du système électoral (mort de la proportionnel1e) apportées par le nouveau régime en 1958 accentuent ce phénomène. La manière de se définir ("national", "anticolonial", "départementaliste"...) ou de désigner son adversaire ("séparatiste", "colonialiste"...) est révélatrice de cette logique d'affrontement. Le vocabulaire utilisé est un indicateur de la position politique adoptée. Gabriel Gérard distingue ainsi "les nationaux" et "les séparatistes" . " ...La compétition électorale se déroule entre "séparatistes" et "nationaux". Panni les séparatistes on rencontre autour des communistes qui en sont la force principale des gauchistes et certains socialistes. Panni les "nationaux" toutes les étiquettes sont valables: il y a des socialistes départementalistes, des U.D.R., des U.D.F., des R.P.R "41

Dans ce contexte, l'ordonnance du 15 octobre 1960 est un instrument supplémentaire au service du gouvernement et du préfet pour combattre le P.C.R.. Elle lui permet de muter d'office, et sans appel
39Extrait du discours du Général de Gaulle prononcé le IOjuillet 1959. 40Extrait du discours de Michel Debré prononcé le IO juillet 1959. 41Gérard G, Histoire résumée de La Réunion, 1984, p.70I. 49

possible, en France tout fonctionnaire jugé dangereux pour la sécurité du département. En clair, l'exécutif dispose d'un moyen (véritable lettre de cachet) pour chasser un adversaire pohtique de La Réunion. Cette ordonnance, souvent appelée ordonnance Debré parce que le Premier

Ministreen porte en grandçpartie la patemÜé42, ordonne que:

,

-"les fonctionnaires de l'Etat et des établissements publics de l'Etat en service dans les D. D.M. dont le comportement est de nature à troubler l'ordre public peuvent être, sur la proposition du préfet et sans autre formalité rappelés d'office en Métropole par le Ministre dont ils dépendent
pour recevoir une nouvelle affectation" (Article 1).

Le préfet Perreau-Pradier ne se prive pas d'utiliser cette arme politique contre les militants communistes. Plusieurs fonctionnaires sont sanctionnés et expulsés du département43. C'est dans ce contexte particulièrement tendu, que Michel Debré revient sur le sol de l'lIe et entre pour près de vingt années sur la scène politique réunionnaise. Il ne nous appartient pas ici d'entrer dans le détail des faits, qui ont permis à l'ancien Premier Ministre de devenir le député de la première circonscription de St Denis, mais de rappeler quelques éléments explicatifs et surtout de mesurer les effets de cette nouvel1e donne sur le plan politique. Tout nous ramène une nouvelle fois au fonctionnement (ou plus justement au dysfonctionnement) du suffrage universel dans l'île. Les élections législatives de 1962 (18 novembre) ont vu l'élection dans la première circonscription du candidat de droite Gabriel Macé. Le scrutin, le dépouillement se sont caractérisés par une série d'irrégularités si flagrantes, que chacun saÜque le Conseil Constitutionnel ne pourra pas ne pas annuler cette consultation. Devant une telle situation, et pour éviter que le leader du Parti Communiste Réunionnais ne sorte grand vainqueur d'une législative partielle, les chefs de file de la droite dionysienne, et tout singulièrement le sénateur Georges Repiquet, proposent à Michel Debré d'être candidat. L'ex-Premier Ministre44 est en effet "disponible" après son échec de novembre 1962. Dans ses Mémoires, il donne sa version des événements et définit avec un vocabulaire déjà évoqué les enjeux de la bataille électorale. "C'est alors que Georges Repique t, sénateur de La Réunion, collègue chaleureux etfidèle gaulliste, donne mon nom à ses amis et leur demande de se rallier à un appel à de Gaulle. Une élection partielle est en effet prévue à Saint-Denis à la suite d'une invalidation du candidat déclaré élu,
42Lors d'une conférence de presse, le 30 novembre 1966 à St Denis, Michel Debré déclare: "Cette ordonnance, je l'ai voulue, je l'ai rédigée, et je l'ai appliquée". 43Sur ce point, se reporter au chapitre VIII de l'ouvrage consacré aux enjeux politiques. 44IJ quitte ses fonctions en avril 1962 et subit un échec aux légjslatives de novembre 1962 en Indre-et-Loire. 50

Gabriel Macé, maire de Saint-Denis, qui accepte de s'effacer sous réserve que son concurrent national, David Moreau, ne soit pas candidat. Le chef communiste qui a dirigé la manifestation séparatiste en 1959 lors de la visite du général de Gaulle voit sa chance dans le maintien de la zizanie. Il entend sefaire élire et prendre ainsi la tête d'un mouvement de sécession.45 Repiquet fait état auprès de ses amis des mesures que j'ai prises en faveur de l'Outre-Mer et notamment de La Réunion. Une délégation est chargée
de me convaincre.
"46

Michel Debré accepte cette proposition. Il arrive le 13 mars à Gillot. La législative partielle du 5 mai 1963 est une manifestation de la bipolarisation régnant à La Réunion. Le ton est donné par le sénateur Repiquet. "L'immense majorité des habitants entend marquer sa qualité de département français, en face notamment d'une activité communiste dont vous savez qu'une récente décision soviétique a décidé que désormais, elle
serait directement commandée de MOSCOU"47 Les cinq semaines de campagne sont pour l'ancien Premier Ministre l'occasion d'une réelle prise en compte des difficultés du département. Michel Debré multiplie les réunions dans les localités, les grands meetings. Il peut compter sur une aide financière de l'U.N.R. et sur l'appui de la presse réunionnaise. Dès le premier tour de scrutin, il est élu avec 80% des suffrages exprimés. L'annonce des résultats s'accompagne d'une immense fête dans les rues de Saint-Denis. La droite salue ainsi ce qu'elle considère comme la victoire des "départementalistes" sur les "autonomistes" du P.c.R.. Commence en ce printemps 1963, la longue carrière du député de La Réunion, souvent égratigné par la presse nationale, et tout spécialement Le Canard Enchaîné. Michel Debré se veut le défenseur des intérêts français dans l'océan Indien et le bâtisseur d'une Réunion modernisée. TI reçoit rapidement le surnom de "Papa Debré" ou de "député bonzoreil".

B-Les mutations

économiques

et sociales des années 60

La modernisation de l'Ile n'est pas concommitante de l'élection de Michel Debré. Elle se réalise lentement depuis la fin des années cinquante, mais il est certain que le nouveau député, de par son rôle et sa place dans la vie politique nationale, est à l'origine de nombreux
45La candidature de Paul Vergès est redoutée au point qu'il lui soit interdit par le gouvernement français (sur la demande du préfet Perreau-Pradier) de quitter la France pour rejoindre l'île. 460ebré M, Mémoires, Gouverner autrement 1962-1970, Tome IV, Albin Michel, p.21. L'Humanité du 13 mars considère que "cette démission avouée de la réaction colonialiste est un véritable hommage implicite rendu à la force et à l'influence du Parti Communiste Réunionnais" . 47Le Monde, 14.03.1963. 51

projets, qui sont partie prenante de révolution économique et sociale du département. Il participe grandement à l'avènement de cette période que Mario Serviable nomme fort justement "les Trente Modernes (19631993)"48. La Réunion du début des années 60 est encore une terre déshéritée. Le rythme des mutations ne fait que s'accélérer au cours des deux décennies (60 et 70). Un des signes, et symboles, de ces années de rupture est la construction de la route en corniche49. Elle témoigne du nouveau visage, que prend La Réunion. Cette route permet de relier Saint-Denis à la Possession. Elle est un succès technologique (présence de la France dans l'Océan Indien) et un révélateur du développement des infrastructures face aux besoins croissants d'une partie de la population de l'île (le nombre d'automobiles ne cesse d'augmenter50). Un autre grand projet de ces années soixante est la réalisation du barrage de Takamaka. Inauguré en mars 1968 en présence d'Olivier Guichard, cette usine doit assurer la production d'électricité pour tout le sud et l'ouest du département. La liste est longue des réalisations de ces années 60 et 70. Il faut citer: -la modernisation du port (nouveaux quais) -l'agrandissement de la piste de Gillot afin que l'aéroport puisse recevoir un Boeing 707 -le développement des télécommunications internes à l'île et avec la métropole. Dans le domaine de la santé publique, la situation de l'île s'améliore progressivement. La départementalisation avait déjà apporté l'Assistance Médicale Gratuite (A.M.G.), mais cette mesure n'était qu'une faible réponse au regard des besoins de la population. L'équipement hospitalier de l'île est très insuffisant. Il faut attendre 1957 pour voir l'ouverture de l'Hôpital Félix Guyon (St Denis). Le sanatorium du Tampon est inauguré en 1960. Ce bilan doit beaucoup à l'action de Michel Debré. "Les temps modernes ont exigé un effort d'une dimension nouvelle. A l'aménagement des ports, il convient d'ajouter celui d'un aéroport: aux routes, les télécommunications, et il a fallu répondre par de nouvelles techniques aux exigences nouvelles d'énergie, d'irrigation et d'adduction d'eau. Le départ fut lent car les crédits nécessaires étaient, sont encore considérables. Après une période d'hésitation due aux difficultés financières qui suivirent la Seconde Guerre, un élan fut donné sous la Vème République. J'ai parlé de la loi-programme qui en 1960 a donné un
48Serviable M, Rayonner pour une meilleure France, Histoire de la Réunion. Essai d'éducation populaire, Océan Éditions, 1995, p. 227. 49Le chantier est ouvert en 1958. 50En 1959 on compte sur le département 3540 voitures particulières. En 1963, le chiffre passe à 10.030, puis à 14.110 en 1965. 52